Comédie en vers· Comédie en un Acte, en vers avec Prologue, Epilogue et Notes
Racine à Uzès
Représentée au théâtre du Vaudeville le 21 décembre 1864, pour la 225e anniversaire de la naissance de Racine.
Personnages
- JEAN RACINE, à 22 ans. M. Ariste
- GEORGES, son ami, lieutenant au régiment de Conti. M. Marius
- MONSINGRE, comédien de campagne. M. Saint-Germain
- COURTÈS, juge et serrurier à Uzès. M. Colson
- JEANNE, sa fille. Mme Laurence
- CLORINDE, comédienne Derieux
- LE PROLOGUE, dit par M. Saint-Germain
- L'ÉPILOGUE, M. Munié
PROLOGUE
RACINE AU VAUDEVILLE
[RACINE]
Les Plaideurs, en trois actes et en vers seule comédie de Jean Racine, représentée en 1668.
Il fut toujours à nous : Par ses Plaideurs, Par l'esprit de ses épigrammes, Et par les brûlantes ardeurs, Que, sans prétendre à ses grandeurs, Nous tâchons de mettre en nos drames. Il en eût fait, s'il vivait aujourd'hui... De meilleurs, et qui sait ! - Je vais penser pour lui, Pardon ! - Mais je crois bien que voyant qui nous sommesLes Faux-bonhommes est une comédie de Théodore Barrère et Ernest Capendu, représentée le 11 nombre 1856 au théâtre du Vaudeville.
Il rirait à nos faux Bonshommes ; Puis écoutant son coeur, à qui l'amour parla,Il existe un drame en trois actes d'Octve Feuillet nommé Dalila de 1857.
Il pleurerait à Dalila, Dont l'auteur, - pardonnez encore ma parenthèse, - Est à l'Académie assis dans son fauteuil. Donc, nous pensions qu'on pouvait à son aise, Lui faire fête ici, quand, le dédain dans l'oeil Un vieil auteur me dit : « On rira par la ville ; Racine est grand, mais incomplet ; Il n'eût pas fait un quart de vaudeville Il ne tournait pas le couplet, « - Si fait, lui dis-je, et j'ai la preuve en poche » Et là-dessus je lui décoche Ces couplets, où l'on voit qu'il eût pu volontiers Faire en chansons des actes tout entiers,Panard, Charles-François (1689-1765) : chansonnier et dramaturge qui écrivit seul ou en collaboration pour l'Opéra comique et du théâtre de la Foire.
Désaugiers, Marc-Antoine-Madeleine (1772-1827) : chansonnier, poète et vaudevilliste.
Comme jadis Panard et notre Désaugiers. L'air en est vieux, mais respectable. Vous l'excuserez. - C'est à table Que Racine rima ces couplets certain jour, Chez une dame de la Cour, Qui, pour que son époux eût rang de capitaine, Levait des soldats par centaine :Desfontaines, Radet, et Piis, et Barré : chansonnier et dramaturges du théâtre du Vaudeville qui écrivirent seul ou en société.
Desfontaines, Radet, et Piis, et Barré, Dans le grand homme avaient flairé Le coupletier gaiment folâtre Par la tragédie égaré.Hommage au Petit Vaudeville au Grand Racine est une petite comédie de Coupigny, Barré, Piis, Radet, Desfontaines de 1798.
Avait pour un humble titre : Hommage Du Petit Vaudeville au Grand Racine. - On voit Qu'ils ne se flattaient guère, et c'est toujours adroit. Le tout fut applaudi ; c'était simple, et sincère. Nous ne voulons pas plus en cet anniversaire : C'est un acte... de piété Fait en pleine sincérité , Moitié grand jour, moitié nuit noire, Sous forme d'ancien répertoire. Et pourtant ce n'est qu'en tremblant Que nous risquons cette partie. Notre peur qui n'a pas le moindre faux semblant, Ajoute à notre modestie. Sur nos anciens je m'appuierai, Pour commencer, je chanterai Le couplet qu'Arlequin, de façon fort civile, Fredonnait à la fin de leur gai vaudeville :RACINE À UZÈS
La scène se passe sur la terrasse, qui est derrière l'église d'Uzès. Au fond le pavillon de Racine ; à droite, la boutique de Courtès ; à gauche, la maison de Georges.
SCÈNE PREMIÈRE.
COURTÈS
Sortant de chez lui, ayant drapé sur une épaule sa robe rouge de juge, et sa sacoche de serrurier de l'autre.
Ma porte, en ce grand jour où je reprends ma charge, Pour me laisser passer n'était pas assez large. Mais irais-je d'abord, ou juge ou serrurier, Me noircir à la forge ou bien à l'encrier ? Que faire ? - Pour les gueux enfin saisis au piège Forgerai-je des fers, ou bien condamnerai-je ? Cela m'occupe fort, au point qu'en pleine nuit Le jour pour moi commence.Prenant un papier à sa ceinture.
Ah ! c'est le sauf-conduit. De ce jeune officier. Il doit certes l'attendre, Et même si matin, il peut, je crois, m'entendre. C'est son salut ! - Quel sot ! Le prince de Conti, Qui depuis quelque temps s'est, dit-on, converti, Et dès lors a l'horreur des plaisirs trop profanes, Sachant que des acteurs couraient en caravanes Le Languedoc, lui dit : « George, allez les chasser, Prenez-les... » Il les joint, et les laisse passer. On dit que là-dessous se cache une amourette De théâtre. Le Prince veut alors qu'on l'arrête Lui-même, et qu'on le juge ! Ah ! Pour moi quel succès ! Racine son ami vient biffer le procès. Biou vivant ! à mon nez, il lui donne un refuge Là !... De plus, il me faut lui porter, moi, le juge, Cette passe. - Il peut tout, ce petit drôle, ici, Car son oncle est absent et notre évêque aussi. La belle proie échappe, ah ! si j'avais la moindre ! Si ces comédiens du moins... Mais où les joindre ? - Quant à George, un recours reste à l'autorité, Il manque au sauf-conduit une formalité, Suffît ! chacun son droit, il connaîtra le nôtre, D'une main je le lâche, et le reprends de l'autre ; Et cela d'autant mieux que, croyant tout gagné, Racine, pour deux jours, d'Uzès est éloigné.SCENE II. Georges, Courtès.
GEORGES
Sortant du pavillon de gauche, et se dirigeant vers la droite, tandis que Courtès va du côte contraire.
Sortons, car ce refuge est moins gai qu'une geôle. Il en coûte, Clorinde, hélas ! À qui s'enrôle Dans vos amours ! - Morbleu ! comme elle m'a trompé ! Et pendant ce temps-là, comme ils ont décampé, Ces acteurs... Et j'ai, moi, de sots comptes à rendre, Un peu plus j'étais pris pour n'avoir pas su prendre. Si j'étais un poète, elle m'eût traité mieux... Il me faut désormais des coeurs plus sérieux.COURTÈS
Se heurtant contre un banc, prêt de tomber.
Aï !... Dans l'ombre à tout coup, je manque d'équilibre.COURTÈS, arrivant au pavillon de gauche
Enfin, je tiens sa porte.GEORGES, à la boutique de Courtès
Ah ! Voici sa maison.SCÈNE III. Les mêmes, Monsingre.
MONSINGRE, sortant au fond
Si j'en crois mon oeil d'aigle, on voit à l'horizon Des ombres s'agiter, qui sont bien matinales. Serait-ce de ces gens des justices... pénales, Qui nous traquent partout...GEORGES, frappant
Monsieur !COURTÈS, frappant
Monsieur...GEORGES, frappant encore
C'est...MONSINGRE, écoutant
À gauche.MONSINGRE
C'est sûr, on a parlé.COURTÈS, frappant
Je viens...MONSINGRE
Non, maintenant à droiteGEORGES
Pour ce sauf-conduit...MONSINGRE
Tiens ! Ce qu'ici je convoite.COURTÈS
Pour cette passe.GEORGES
Monsieur, donnez-la-moi...COURTÈS
Monsieur, je vous l'apporte.COURTÈS
Parlez !GEORGES
Est-il mort ?COURTÈS
A-t-il fui ? Mauvais cas !GEORGES ET COURTÈS, ensemble
Répondez !...MONSINGRE
Je réponds... qu'on ne répondra pas.GEORGES, s'en allant
Je reviendrai plus tard. . .COURTÈS, de même
C'était de trop bonne heure.SCÈNE IV. Monsingre, Courtès, Jeanne.
COURTÈS
Rentrons...MONSINGRE, à part, au fond
Déjà ! Tant pis, j'aurais...COURTÈS
À l'autre porte ?...JEANNE
Non, à la nôtre.COURTÈS
Est-ce étrange ?MONSINGRE, à part
Nouvel imbroglio...JEANNE
Aux matines.COURTÈS
Très bien, va. - Piété, vertu, Mon enfant, sont toujours filles de la Justice. Que jamais avec toi l'innocent ne pâtisse, On pourra dire alors que tu m'as ressemblé... J'ai fait bien des arrêts, j'ai fait plus d'une clé Ah !...MONSINGRE, ironiquement
Que n'a-t-il pas fait ?...COURTÈS
Vois ces deux mains ; chacune, En jugeant ou forgeant, fabrique une fortune Pour toi... Mérite-la. Garde-toi d'écouter Tous ces godelureaux qui t'en pourraient conter, Ces détrousseurs d'amour, à l'oeillade assassine.JEANNE
Aucun...COURTÈS
Tu dis !...JEANNE
Mon père...JEANNE
Et ce petit Racine ?COURTÈS
Lui, c'est vrai !MONSINGRE, à part
Et sa vocation en termes clairs s'explique.JEANNE
Puis, il est avocat...JEANNE, avec admiration
Et poète !...COURTÈS
Il est tout. T'écrit-il ?...JEANNE
Pas encor...COURTÈS
Je le voudrais.MONSINGRE, à part
Bon père.JEANNE
Il est loin.COURTÈS
Qu'il revienne. Son esprit me payera plus d'une dette ancienne. Au moindre billet doux de ce maître rieur, Je...SCÈNE V. Georges, Jeanne.
Pendant cette scène, le jour se fait peu à peu.
GEORGES
Apercevant Jeanne qui, après avoir quitté son père rentré dans la maison, se dirige vers l'église.
Quelle est cette ombre au loin, leste et trotte menu ?Appelant.
Hé ?JEANNE
Plait-il ?GEORGES, à part
On répond.GEORGES
Oui.À part.
Toujours, en rencontres pareilles. Un gentil oui menteur a produit des merveilles.JEANNE
Bien vrai !GEORGES, à part
C'est un galant... Voyons, s'il perd ses soins.GEORGES, à part
Il est entreprenant ! Mais qui ce peut-il être ?GEORGES
Ah ! Le petit mutin !JEANNE
Vous auriez pu ne pas revenir si matin ; Car mon père défend que je vous entretienne. Telle est sa volonté,GEORGES
Mais la vôtre ?JEANNE
Est la sienne. Oui, mon coeur ne veut plus, monsieur, cire troublé, Comme il l'est chaque fois que vous m'avez parlé.GEORGES, à part
Il voulait être abbé ! J'en rirais à me tordre.JEANNE
En moi la piété met le repos et l'ordre, Et chaque mot de vous y vient tout déranger. Je sens que c'est bien doux, mais j'en crains le danger, J'ai peur des passions dont s'inquiète l'âme ; Avec autant d'amour, je voudrais moins de flamme.GEORGES, à part
Des sentiments du Nord sous le ciel du Midi.JEANNE
Puis, vous n'attendez pas qu'on vous ait enhardi. Vous savez donner trop d'éloquence au mot j'aime, Il nous jette avec vous comme dans un poème, Et ce qu'il dit alors va plus haut que mon coeur, Et puis...GEORGES, à part
Ce n'est pas tout !JEANNE
Vous êtes trop moqueur. Chez vous, et tout cela met mon père au supplice, Le coeur a trop de feu, l'esprit trop de malice. Pauvre père ! Combien vous l'avez lutiné. Ne croyez pas au moins qu'il vous ait pardonné, Non ! Ses ordres, monsieur, sont que je vous haïsse. La charité, c'est vrai, défend que j'obéisse, Le péché, c'est haïr...GEORGES
La vertu, c'est aimer.GEORGES, à part
Non : Elle a tout pour charmer Bonne, et je crois jolie, arrêtons au passage,Haut.
Écoutez.JEANNE, revenant
Jamais !GEORGES
Là ! Si l'on devenait sage.JEANNE, riant sous cape
Eh bien ?...JEANNE
Mais non.GEORGES, à part
Je manque d'étude.GEORGES, avec explosion
Enfin !GEORGES
Perdu !JEANNE, s'en allant
S'il parlait mieux, il serait très gentil.SCÈNE VI. Georges, puis Racine.
GEORGES
Mon éloquence, hélas ! Était bien dépourvue. Que j'aurais mieux parlé, si je l'avais mieux [vue] Il me faut ma revanche...S'élançant pour la suivre.
RACINE, entrant vivement, et l'arrêtant
Ah ! Georges.GEORGES
Brave coeur !GEORGES
Craindrais-tu donc ?RACINE
Beaucoup.GEORGES
Pourquoi ?GEORGES
L'ordre était trop sévère !RACINE
Il faut, à la puissance Pour l'excès de rigueur, l'excès d'obéissance, Et l'on frappe celui qui n'a pas su frapper.RACINE
Je reviens pour cela. Donne que je le lise. .. Il y manque, je crois, le cachet de l'Eglise, Je le garde chez moi, quand mon oncle est absent, Donne, j'en veux sceller ton brevet d'innocent.. .GEORGES
Je ne l'ai pas.RACINE
Courtès ?GEORGES
Ah ! bah ! notre sort où va-t-il ? De la plainte aux chansons, de l'amour au péril ; Soldat, je prends les uns ; poète, prends les autres.RACINE
Amour, chansons !RACINE
Tu crois donc ?RACINE
Jeanne qui loge là...RACINE
Oui.GEORGES
Tu l'adores ?RACINE
Non. Lorsque dans ce désert mon coeur cherche à s'entendre, Au passage, il est vrai, je me plais à l'attendre, J'essaie en la suivant la langue aux doux propos, Je lui parle d'amour, comme on parle aux échos ; Voilà tout...GEORGES
Et l'écho te répond-il ?RACINE
Bien vrai ! Je suis toujours loyal ! Avec Jeanne je crois rentrer à Port-Royal, Au temps où les Arnauld, ma tante Sainte-Thècle, Me disaient : « Fuis le monde et les gloires du siècle. » Or, vois-tu, ce n'est pas ce qu'il faut aujourd'hui A l'immense désir qui fait mon long ennui.RACINE
Plus elle est belle ainsi, plus elle m'est mortelle, Je me fatigue à voir son immobilité, Ce soleil sans un voile et l'éternel été ; J'espère en vain la pluie en ces poudreux ombrages Et suis las d'y sentir des souffles sans orages. Ah ! Que j'aimerais mieux, sous la foudre et l'éclair. Ces tourmentes qui sont les passions de l'air. J'apprendrais à saisir dans leurs rages soudaines Ce que sont nos fureurs : nos amours, et nos haines ; Tout ce que je devine, hélas ! Et ne sais pas, Car tempêtes, amours, sont les mêmes combats, Je le sens, quel_que_soit le nom dont on les nomme, Et la nature entière est dans le coeur de l'homme.RACINE
Ovide, ses amours...RACINE
Changer, telle est la loi des choses. À ce premier sujet si je devais faillir, J'en ai mille autres là qui viennent m'assaillir.RACINE
Je prétends moins. Sa gloire, il est vrai, me stimule. M'entraîne , mais je veux rester moi tout entier ; S'il a le grand chemin, je prendrai le sentier, Et j'y marcherai seul en pleine vie humaine. Ses héros vont plus loin, moi je les y ramène, Et veux remettre ainsi, palpitant sous nos yeux, Ces grands hommes qu'il monte à la hauteur des dieux. Échappant sans le fuir au joug sacré du maître, Je dis, moi, ce qu'ils sont, lui, ce qu'ils devraient être, Et cherche à prendre ainsi le peu qu'il a laissé Dans cet art descendu, mais non pas abaissé. Je te dis mon espoir, l'amour en est la trêve Et peut-être pour moi n'est-ce qu'un double rêve. Ah ! Que de fois, ami, seul, un livre à la main Pour abréger le temps allongeant le chemin, Des héros espérés j'évoque à moi l'élite. Ils viennent, c'est Pyrrhus, Andromaque, Hippolyte, Phèdre !... me racontant tout ce qu'ils ont souffert, Et de leur désespoir emplissant mon désert. Ah ! Que ne puis-je enfin les détacher du livre, Et les montrer vivants comme je les sens vivre ! Que ne suis-je où l'on donne un corps à ces esprits, À ces âmes la voix !...GEORGES
Tu voudrais donc ... ?RACINE
Paris.GEORGES
Son théâtre.GEORGES
Quoi ! La religion ?RACINE
Peut-être... Maintenant, je n'ai là qu'une flamme ! Sans parler du Seigneur, on peut élever l'âme. L'art tel que je le sens est humain, et mortel ; Mais s'il vit sur la terre, il s'éclaire du ciel ; La passion qu'il porte est celle de la vie, Mais superbe, et jamais aux jours vils asservie. L'homme, même tombé, doit y paraître grand.RACINE
Serait-ce un crime D'enseigner en aimant l'amour à qui l'exprime ? Le poète amoureux est le plus excellent. On n'a qu'à l'écouter pour avoir du talent.GEORGES
Oui beaucoup.RACINE
Ou vantait sa beauté.GEORGES
Tu voudrais la connaître.RACINE
J'en brûle.GEORGES
Et que dira la Duparc !RACINE
Raille, traître, Raille, si tu le veux. Des deux je suis épris. Il semble que leur voix me parle quand j'écris, Se môle à mes pensers, les suit ou les devance, Comme un écho charmant qui répondrait d'avance.GEORGES, riant
Ha ! ha !GEORGES
Jamais...RACINE
Clorinde même !GEORGES
Ah ! Plus un mot sur elle. De pareils souvenirs s'en vont à tire d'aile. Il me faut aujourd'hui des amours plus constants.RACINE
Tu l'adoras. . .GEORGES
Un jour, et ce fut trop longtemps. Plus de ces passions qu'on joue à l'étourdie ! Déesses d'aventure, anges de comédie, Chez qui, je le sais trop, le coeur est un absent, L'esprit un étranger et l'amour un passant, Adieu ! Ce que je veux, c'est candeur et tendresse, Le sentiment qui va sans ruse et sans adresse, La femme près de qui portant son coeur lassé, On se repose en paix des amours du passé, Qui sans de longs soupirs vient à vous d'elle-même, Et commence d'aimer, dès qu'elle croit qu'on l'aime. Tu peux rêver encor, je suis las de rêver ; Te moquas-tu de moi, si je pouvais trouver Une naïve enfant, que rien d'impur ne fane Discrète et même un peu dévote...GEORGES, continuant
Laissant comme un parfum, autour de sa beauté La pudeur de son âme, et sa sérénitéRACINE, de même
Il l'aime...GEORGES
Je serais heureux, ne t'en déplaise. Le calme du foyer, quand tu veux la fournaise, Voilà mon lot.RACINE
J'entends.GEORGES
Sans avoir écouté.RACINE
Si fait...GEORGES
En écrivant ?RACINE
Ce que tu m'as dicté.GEORGES
Moi ?RACINE
Lis plutôt. ..GEORGES
Je les prends...GEORGES
Jamais...RACINE
Rends-les alors.GEORGES
Non.RACINE
Si.GEORGES
Mais...RACINE
Ah !GEORGES
Qui pendant le débat s'est rapproché de la rampe de la terrasse, et à qui les tablettes viennent d'échapper.
Ma foi ! Dans la ruelle ils sont tombés pendant la lutte.SCÈNE VII. Georges, puis Monsingre.
GEORGES
Allant vers la maison de Courtès.
Moi, chez le jugeOn entend une cloche.
Non. La messe finit, Jeanne alors... guettons-la.GEORGES, se retournant vivement
Hein ?MONSINGRE, qui le reconnaît
Ciel !S'inclinant et se cachant le visage avec la plume de son chapeau.
Monsieur !SCÈNE VIII. CLORINDE, MONSINGRE.
CLORINDE
Lisant les tablettes qu'elle vient de trouver.
L'auteur de ces vers-là pourrait m'écrire un rôle.MONSINGRE, regardant Georges s'en aller
Il nous arrêterait sans que ça fit un pli, Car c'est lui, j'en suis sûr...CLORINDE, lisant toujours
Joli.MONSINGRE
Quoi ?CLORINDE
Très joli !MONSINGRE
Notre danger, sans coeur !MONSINGRE
Sans doute... En attendant, on nous serre à la gorge. Il faut absolument quitter ce pays. - George Qui doit nous en chasser sous peine de prison Est ici.CLORINDE
D'un sourire on en aura raison.CLORINDE
C'est un morceau charmant !MONSINGRE
Encore.CLORINDE
Fat !CLORINDE
Pourquoi ?MONSINGRE
Nous avons notre idée.CLORINDE
En connais-tu l'auteur ?MONSINGRE
Oui ; c'est, j'en jurerais, Ce jeune abbé manqué, logé là tout auprès. Chez les Muses souvent monsieur fait des sorties. Il veut, dit-on, jeter son froc à leurs orties.CLORINDE
Il s'appelle ?...MONSINGRE
Racine... un nom de végétal.CLORINDE
Corneille à mon avis sonnait tout aussi mal. Qu'ils dérivent ou non des bêtes ou des herbes, Sitôt qu'ils sont fameux ces noms-là sont superbes.MONSINGRE
Des phrases ! Il nous faut beaucoup mieux aujourd'hui. Ce jeune homme est puissant. On peut trouver chez lui Des moyens de salut ; voilà ce qui m'importe.CLORINDE
Je t'admire.MONSINGRE
ParbleuCLORINDE
Qui t'instruit de la sorte ?...MONSINGRE
On n'est jamais perdu, quand on sait écouter, Et j'écoute... partout. - Dieu daigna te doter.... D'un frère que jamais le péril ne submerge, Clorinde, bénis-le, puis retourne à l'auberge.CLORINDE, en s'éloignant
Guettons ce poète.SCÈNE IX. Monsingre, Courtès, qui sort de sa maison.
MONSINGRE, l'apercevant
Ah ! L'homme au papier sauveur !COURTÈS, se dirigeant vers la maison de Georges
Portons ce sauf-conduit.COURTÈS
Ce jeune officier m'a tantôt, sans reproche, Fait trop attendre. Aussi, quand j'aurai bien frappé, S'il ne répond pas mieux, j'ai mon plan.MONSINGRE, enlevant lestement le papier
Attrapé !COURTÈS, frappant
Là !...MONSINGRE, lisant le sauf-conduit
Noms en blanc !... J'y mets : Monsingre avec sa troupe, Et lestes nous partons, la Tragédie en croupe.COURTÈS, réfléchissant
Après, sur ces acteurs...MONSINGRE, qui l'entendu
Hein !COURTÈS
Je me lance.MONSINGRE
Bon !COURTÈS
Je les suis.MONSINGRE
Bien !COURTÈS
Les joins.MONSINGRE
Très bien.COURTÈS
Et les prends...COURTÈS, frappant encore
Hé !MONSINGRE
Les vers du poète Suffiront. Laissons-les, comme un piège tendu À sa fille.Il met les tablettes sur le banc.
COURTÈS, attendant qu'on ouvre
Encor rien !MONSINGRE
Il croira tout perdu. L'inquiétude alors le talonne, le gagne. Quand nous courrons les champs, il battra la campagne.COURTÈS
Peut-il, puisqu'il m'attend, être déjà sorti ? Non, il est là qui dort ; moi, je prends un parti ! Je l'enferme.Il donne un tour de clef.
MONSINGRE, qui a entendu les derniers mots
Qui donc ? Il faut que je l'observe.MONSINGRE, à part
Quoi, c'est lui ?COURTÈS, continuant
Il aurait fui, soit...MONSINGRE
Comment ?MONSINGRE, regardant
Il manque ! Ah ! J'en voudrais crier.MONSINGRE
Voilà qui m'assassine.Secouant la porte du pavillon.
Et dire qu'il est là ce cachet endiablé ; Là, dans ce pavillon, et qu'un seul tour de clé...Se retournant vers Courtès.
Ah !...COURTÈS, l'apercevant
Que fait ce monsieur planté devant la porte...MONSINGRE, réfléchissant
Oui... très adroit !COURTÈS, le regardant
Son air ferait crier main-forte.MONSINGRE, avec inspiration et se cambrant
J'ai mon rôle...MONSINGRE
S'il me connaissait ?... Non...MONSINGRE
Rusons !COURTÈS
Soyons fin.COURTÈS
C'est là que je l'enferme.MONSINGRE
Brave homme...COURTÈS
Monseigneur.MONSINGRE, à part
Il ne me connaît pas.COURTÈS, à part
Monseigneur ! Sacripant ! Tu me la pagueras.MONSINGRE, haut, montrant la porte
Je voudrais...COURTÈS
Volontiers...COURTÈS
Est votre ami...MONSINGRE
Je le protège, et l'aime.COURTÈS, à part
Quel drôle !...MONSINGRE
Près d'ici je l'avais rencontré, Et d'avis, en causant, nous avions différé Sur un point...COURTÈS
De morale ?...MONSINGRE
Oh ! Mais de la plus haute !COURTÈS, à part
Gredin !COURTÈS, à part
Lui ! Qui m'a vaincu souvent !...MONSINGRE
Quand il dit : « J'ai chez moi certain livre savant, Qui vous battrait ! » Morbleu ! Je veux l'avoir ce livre, Car la discussion comme un combat m'enivre, Je suis fort à l'épée et plus à l'argument, Il me faut à tout prix ce bouquin ; mais comment ? Tout est clos !...COURTÈS
Un plus ample informé...MONSINGRE
Suis-je en prison ?COURTÈS
Oui !...MONSINGRE
Mais !...SCÈNE X. Courtès, Jeanne.
JEANNE, de même
Ah ! Parfait !COURTÈS
Que faites-vous là, Jeanne ?JEANNE
Je lis des vers...COURTÈS
D'amour. ..JEANNE
Non.COURTÈS
Ce que je condamne.SCENE XI. Jeanne, puis Clorinde.
JEANNE
Les vers qui vont au coeur, est-ce qu'on les oublie ? L'âme qu'ils ont émue en est comme embellie, Et par reconnaissance en garde le parfum. Si Racine ?... Mais non ! Des vers calmes ! Pas un Ne peut être de lui. - Sans me croire insensée, J'aimerais bien celui dont ils sont la pensée... Ce jeune homme, tantôt, aux aveux si couverts ?... Peut-être...Après un silence et comme récitant.
« Amour tranquille... »CLORINDE
Pourquoi ?JEANNE
Le coeur me suffirait.CLORINDE
Je voudrais le talent.CLORINDE, avec ironie
Un talent de ménage.JEANNE
Que le bonheur...CLORINDE
La gloire est son seul apanage.JEANNE
Guidé par le devoir...CLORINDE
Le devoir l'éteindrait...JEANNE
Que de péchés alors !...CLORINDE
L'amour l'en absoudrait...SCENE XII. Les mêmes, Racine.
RACINE
Vous discutez, je crois, puis-je en savoir les causes ? Car la dispute éclaire ou brouille bien des choses...JEANNE
Monsieur Racine !CLORINDE, à part
Lui !RACINE
Très bien...JEANNE
Ah !RACINE
Je suis à d'autres goûts enclin, Mais penche à celui-là. - Je naquis orphelin, Mon enfance ne fut que solitude amère, Et pour savoir enfin ce que c'est qu'une mère, Je me rêve une épouse avec de beaux enfants... Plus tard...JEANNE
Donc ces pensers ?...RACINE
En vain je m'en défends. Est-ce un pressentiment dont je subis le charme ? Mais je leur dois déjà plus d'une douce larme. L'autre jour des enfants préparaient sous les fleurs Un autel à la Vierge : en mêlant ces couleurs, Comme ils semblaient heureux, que leur joie était pure, Et quels soins ils mettaient à la sainte parure ! Le père, souriant, était au milieu d'eux, Applaudissant leurs cris, applaudissant leurs jeux. À l'instant solennel, il mit la croix bénie, Et grave, précéda l'humble cérémonie ; Et j'admirais alors en sa sérénité L'accord de la famille et de la piété. Je les suivis longtemps des yeux et du sourire ; Et quand ils furent loin — Ah ! Qui pourra me dire Ce qui dans ces moments se passe au fond de nous - Je me sentis en pleurs, et j'étais à genoux. D'avance en ce tableau j'ai cru me reconnaître. Ce père souriant, ce sera moi, peut-être ! J'aime, vous le voyez, les plus calmes plaisirs, Et la paix domestique est un de mes désirs.JEANNE, à part
Oui, ces vers sont de lui !CLORINDE
Pour devenir les vôtres, Il faut que ces désirs soient devancés par d'autres. Gardez-les pour les temps du lointain avenir, Où l'homme qui s'éteint demande à bien finir. Ce n'est pas en naissant que notre âme sommeille, Écoutez votre coeur que le génie éveille.RACINE
Le génie ? oh ! non.CLORINDE
Certes...RACINE
Mais...RACINE
Ils ne sont qu'amoureux.CLORINDE
En triomphes toujours la gloire sait les rendre. Le théâtre est à vous, si vous savez le prendre...CLORINDE
Tout ce qui vient du ciel est du ciel pardonné, Et le génie envient ; tout est saint, qui s'élève.JEANNE, à Racine
Mais vous n'y pensez pas, vous, du moins ?RACINE
C'est mon rêveJEANNE, à part
Et j'aurais pu l'aimer !...RACINE, continuant
Mon plus ardent espoir.JEANNE, indignée
Ah !CLORINDE
N'hésitez donc plus, vous n'avez qu'à vouloir. Athlète fatigué, Corneille, sous la tente, Recueille en vers pieux sa muse pénitente, Traduit les livres saints.JEANNE
Bien !...CLORINDE
Remplacez sa voix qui s'obstine à se taire, Et pour nos temps nouveaux pourrait sembler austère. Il était la Grandeur ; allez, soyez l'Amour ; Quel triomphe pour vous dans cette jeune cour, Qui, de ses sentiments cherchant qui l'entretienne, Aime les passions, où s'enflamme la sienne.RACINE
Et le roi ?RACINE
Vous croyez ?RACINE
Corneille l'était peu.CLORINDE
On irait droit au gouffre, Soi-même on se perdrait, sans rien faire pour tous. Le danger serait là. ..CLORINDE
Un rôle.JEANNE, à part
Que dit-elle ?CLORINDE
C'est que je ne suis rien. Je connais mal Paris, et beaucoup les provinces. J'ai chez eux observé seigneurs et petits princes, Et de ceux de la cour ils sont peu différents. En voyant les petits, j'ai deviné les grands.JEANNE, s'enfuyant
Une comédienne, ah !...SCÈNE XIII.
RACINE, seul
Il me semble à présent que je commence à vivre. J'espère en moi, je crois. - Avant que de la suivre, Donnons à mon ami les moyens de partir.Il va au pavillon et l'ouvre.
SCÈNE XIV. Racine, Monsingre.
MONSINGRE, sortant vivement
Ah !RACINE, stupéfait
Qu'êtes-vous ?RACINE, se posant d'une façon menaçante
Parlez, j'attends.RACINE, avec la plus vive impatience
Ah !MONSINGRE
Vous joueriez fort bien la tragédie.RACINE, lui prenant le papier qu'il tient
Et quel est ce papier ?RACINE, regardant le papier
Le sauf-conduit ! vous l'avez osé prendre...MONSINGRE, s'inclinant
Et dans quelques instants vous allez me le rendre.RACINE
Moi !MONSINGRE
Vous.RACINE
Mais de quel droit !MONSINGRE
Le malheur.RACINE
Il a mis le cachet !MONSINGRE
Il fallait être en règle.MONSINGRE
Dit : L'oeil d'aigle.RACINE, continuant de lire
« Avec sa compagnie. » Oh ! Sa bande.RACINE
Pour un roi ?RACINE
Vous seriez ?...MONSINGRE
Tous les soirs Matamore.RACINE
Tiens !...MONSINGRE
Il se radoucit...RACINE, à part
Pauvre comédien !MONSINGRE
Attendez...RACINE
Une preuve.MONSINGRE
Eh bien !RACINE
Voyons un peu.MONSINGRE
Et quel titre ample et riche ! On ne sait plus, monsieur, composer une affiche.. Il fallait voir écrit, avec tout son détail, Ce titre qui lui seul est un si beau travail :« Esther, histoire tragique en laquelle est représentée la condition des Rois et Princes sur le théâtre de la Fortune, la prudence de leur conseil, les désastres qui surviennent par l'orgueil, l'ambition, l'envie et la trahison ; combien est odieuse la désobéissance des Femmes, finalement comme les Reines doivent amollir le courroux des rois endurcis sur l'oppression de leurs sujets. »
RACINE
Ouf !MONSINGRE
Je disais, monsieur, tout cela d'une haleine Quand je faisais l'annonce à voix sonore et pleine.RACINE
Les vers...MONSINGRE
Je prends la scène où l'exécrable Aman - C'était moi, - prie Esther à genoux, humblement : « Chef d'oeuvre de beauté, réjouissante face, Le maltalent du Roy et mes erreurs efface ! Par le jour rougeoyant qui ci-bas t'envoya, Par l'aspect bienheureux qui sur toy flamboya. Par tes yeux rayonnants et par cette couronne, Qui décore ton chef, permets qu'il me pardonne. »RACINE
Assez !MONSINGRE
Hein ? Que c'est beau !...RACINE
C'est horrible, odieux !MONSINGRE
Vous êtes difficile.RACINE
On pourra faire mieux...MONSINGRE, à part
Ces jeunes gens vraiment sont d'une suffisance !Haut.
Mais, moi, j'étais touchant, dites sans complaisance Vous étiez ému ?...RACINE
Peu.MONSINGRE, le reprenant
Hippolyte ou le Garçon insensible Citez donc bien. - Je prends le morceau remarqué,Récitant.
« Ce prodige »Parlant.
L'effet n'en a jamais manqué.Récitant.
« Ce prodige. »Parlant.
Il s'agit du dragon effroyable, Qui mit en cent morceaux le prince pitoyable.Récitant.
« Ce prodige au lieu d'yeux »Parlant.
Hein !Récitant.
« Portant deux flambeaux Semblait tirer des feux du sein des mêmes eaux. »Parlant.
Hein !Récitant.
« Ses chevaux troublés qu'il retire en arrière, Malgré tous ses efforts enfilent la carrière. Le monstre leur fait peur avec son oeil ardent. Lors Hippolyte tombe. Ô funeste accident ! Son sang rougit les lieux par où la mort le passe, Nous, les larmes aux yeux, suivons sa rouge trace, Et nous maudissons tous, en regrettant sa mort, Les rênes, les chevaux, et le monstre, et le sort. »RACINE, suffoqué
Ah !MONSINGRE
Je n'ai pas tout dit, et c'est vraiment dommage, La force m'eût manqué pour gémir davantage.RACINE
Quel âge a ce morceau ?MONSINGRE
Quinze ans.MONSINGRE
Eh bien ! Tant mieux ! Le naturel toujours ! voilà ce qui m'irrite. Si c'était naturel, où serait le mérite ! Voyons, j'ai du talent, dites-le.RACINE
Pas du tout,MONSINGRE
Ah ! La remarque est par trop singulière ! Je manquerais de goût, moi !... L'ami de Molière !RACINE, se rapprochant
Molière ?MONSINGRE
Est mon ami, mon camarade, bref, Dans la troupe, Monsieur, dont il était le chef Je fus premier emploi. - Nous courions ces contrées ; C'étaient de tristes jours, mais de belles soirées. Et pourtant j'avais moins de talent qu'aujourd'hui, Molière parlait peu, mais je parlais pour lui. Bon, obligeant, il m'a prêté plus d'une somme. On dit qu'il est en train de devenir grand homme, J'irai le voir... Comment voulez-vous s'il vous plaît Que moi, qui suis Tyran, lorsqu'il n'est que valet : Mascarille ou Scapin ; que moi, Capitan, traître, Prince, à qui pour qu'on tremble il suffit de paraître, Je puisse - s'il est vrai qu'on le dise excellent - Je puisse, moi, Monsieur, n'avoir pas de talent ? J'en ai plus, oui morbleu ! Bien plus...RACINE
C'est sans réplique.MONSINGRE
Vous voyez bien ! Mon_Dieu, monsieur, cela s'explique. C'est qu'il est à Paris, à Paris !... j'y vais.RACINE
Ah !MONSINGRE
Je m'y décide enfin. C'est alors qu'on verra ! La province une fois obtiendra donc justice, Il fallait un grand coup pour qu'ainsi je partisse. Le prince de Conti nous renvoie et...MONSINGRE
Est la mienne.RACINE, avec effusion
Mon ami.MONSINGRE
Que dit-il !SCÈNE XV. Racine, Georges.
GEORGES, regardant partir Monsingre
Cette fois, j'en réponds, c'est Monsingre, son frère, Tu ne le retiens pas ?GEORGES
Pourquoi ?GEORGES
Mais.RACINE
Tu t'en passeras.GEORGES
Soit ! Aussi bien, je reste.RACINE, surpris
Hein !RACINE
Nous verrons.SCÈNE XVI. Les mêmes, Courtès, Jeanne.
COURTÈS, en robe
Voici le grand moment. Je vais juger ! - Voyons d'abord ce garnement Que j'ai tantôt joué d'une si bonne sorte...Il va vers le pavillon, devant lequel s'est placé Racine.
Ah ! Lui !RACINE
Que voulez-vous ?COURTÈS
Rien.RACINE
Ouvrir cette porte ?...COURTÈS
Oui !RACINE, à part
J'entends...Haut.
Je ne veux en aucune façon Que du lieu que j'habite on fasse une prison, Monsieur...COURTÈS, à part
Il l'a fait fuir.COURTÈS
J'en suis là pour ma courte honte.Allant a l'autre porte.
Mais...Voyant Georges.
Quoi ! Décidément ces gens là sont très forts. Je l'avais enfermé.. .RACINE
Quand il était dehors, Avec l'écrit d'ailleurs que vous allez lui rendre. Il peut... Donnez-le...COURTÈS, après avoir cherché sur lui
Ciel...COURTÈS, à part
Battu sur tous les points ; mais je vais me venger, Et de telle façon qu'il en puisse enrager.Haut.
Monsieur, j'ai dit cent fois, vous le savez peut-être J'ai dit que si jamais galantin, petit maître, Rôdait autour d'ici, lançait des billets doux.Galantin : Terme familier. Homme ridiculement galant. [L]
COURTÈS
Vous !COURTÈS
J'ai le corps du délit là.RACINE, montrant George
De lui !...GEORGES
Mais !RACINE
Tu les dictas...JEANNE
Vrai ?RACINE
C'est sa pensée entière.JEANNE
Alors...GEORGES, à Courtès
Monsieur...JEANNE
Mon père...RACINE
Écoutez leur prière.COURTÈS
Moi ! Non.RACINE
Vous avez la rancune.COURTÈS
Quel est-il ce monsieur ?GEORGES
Officier.COURTÈS
De fortune, Donc, sans un sou... Je suis, riche ! - Les marier, Moi, le juge...Officier de fortune : S'est dit autrefois des officiers qui vendaient leurs services ou s'engageaient à qui voulait les payer. [L]
RACINE, à part
Il oublie un peu le serrurier.JEANNE, pleurant
Ha.RACINE
Donc c'est entendu.COURTÈS
L'affaire est décidée.COURTÈS
Quelle idée ?COURTÈS
Mais quelle est-elle enfin ?COURTÈS
Eh ! Quoi ?COURTÈS
Vous oseriez turlupiner le mien.Turlupiner : Se moquer de quelqu'un, le tourner en ridicule. [L]
RACINE
J'oublierai les vôtres.COURTÈS
Je ne vous défends pas de vous moquer des autres.À Jeanne et à Georges.
Chers enfants, que je suis heureux de vous unir. Ces chaînes de l'hymen, laissez-moi les bénir.JEANNE
Bon père.GEORGES
Mais où vas-tu ?RACINE
Je vais où le combat m'attend. Serai-je obscur soldat ou noble combattant, La muse que je suis est-elle esclave ou reine N'importe ! II faut aller où son appel m'entraîne ; J'ai là trop de pensers qu'il faut mettre au dehors. L'avenir nous dira si c'étaient des trésors. Chez les dieux dont les voix me parlent en tumulte, Le malheur bien souvent paya les frais du culte, Je le sais, et je puis me laisser consumer Au feu des passions que je vais allumer. J'accepte tout, je pars. La foi qui me seconde, Est dans l'Antiquité souveraine et féconde ; Dût-on faiblir, la gloire est au bout du chemin, Pour qui s'avance, Homère et la Bible à la main. Oui, l'on peut tout oser d'un essor intrépide Lorsque l'on suit Sophocle, Isaïe, Euripide, Je vais donc essayer, guidé par ces élus, De donner au théâtre un poète de plus.ÉPILOGUE
[LOCUTEUR DE L'ÉPILOQUE]
Le grand art décroît, le grand art décline, Se cherchant en vain dans ce qu'il promet, Et le mont sacré, devenu colline, A vu s'abaisser son altier sommet. L'instant est venu d'éveiller encore Les gloires d'un temps qu'on croit effacé : Avec ses lueurs on refait l'aurore, On prend l'avenir où dort le passé. Il le savait bien, celui que l'on fête : S'il faut l'admirer, c'est qu'il admira. Du poêle grec, au divin prophète, Il suivit le beau, le beau l'éclaira. Il faut au génie, il faut des ancêtres, Racine eut toujours ce suprême appui ; C'est parce qu'il sut adorer les maîtres, Qu'il est, à son tour, un maître aujourd'hui. Il fut, sans effort, grand, dans un grand règne, Il eut l'art divin des belles douleurs, Et, ce qu'à présent on fuit ou dédaigne : Il eut dans l'amour le secret des pleurs. Notre art est bien loin de l'auteur de Phèdre, Mais est-il tombé, s'il est descendu ? Non, l'on peut grandir de l'hysope au cèdre, Non, l'art n'est pas mort, l'art n'est pas perdu. Peut-être un instant, pour mieux voir sa course Lassé du chemin, il peut s'arrêter. Qu'il trempe son pied à la pure source, Jusqu'au ciel encore il peut remonter. Sa jeunesse était dans la fantaisie, La suivre toujours serait s'égarer. Sa virilité, c'est la poésie ; Et Racine est là pour la lui montrer. Deux siècles sont lourds sur une mémoire, Mais par lui ce poids est si bien porté, Que les deux cents ans de sa jeune gloire Ne semblent qu'un jour d'immortalité.Hysope : Fig. Depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, ou depuis l'hysope jusqu'au cèdre, depuis ce qu'il y a de plus grand jusqu'à ce qu'il y a de plus petit. [L]
814 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0