Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en un Acte, en vers avec Prologue, Epilogue et Notes

Racine à Uzès

Édouard Fournier· créée en 1864, imprimée en 1865· 3 actes· 814 vers· 8 personnages

Représentée au théâtre du Vaudeville le 21 décembre 1864, pour la 225e anniversaire de la naissance de Racine.

Personnages

  • JEAN RACINE, à 22 ans. M. Ariste
  • GEORGES, son ami, lieutenant au régiment de Conti. M. Marius
  • MONSINGRE, comédien de campagne. M. Saint-Germain
  • COURTÈS, juge et serrurier à Uzès. M. Colson
  • JEANNE, sa fille. Mme Laurence
  • CLORINDE, comédienne Derieux
  • LE PROLOGUE, dit par M. Saint-Germain
  • L'ÉPILOGUE, M. Munié

PROLOGUE

RACINE AU VAUDEVILLE

[RACINE]

Mesdames et messieurs, vous dites entre vous, Que fêter Racine chez nous Est une entreprise hardie. Elle est du moins sans perfidie, Et sans aucun piège trompeur. Aussi, Messieurs, n'ayez pas peur, Nous n'allons pas vous jouer la tragédie. Voici le fait tout simplement : Depuis tantôt six mois, vous le savez peut-être, Les théâtres ont vu renaître ; Par un heureux avènement, La liberté !... Son plus beau privilège Est le droit sacré d'admirer En public, et de célébrer Les maîtres, envers qui l'on semblait sacrilège Sitôt qu'on les jouait autre part qu'aux Français, À l'Odéon, ou... dans quelque collège. Puisque enfin aujourd'hui, sans crainte de procès Le droit nous est acquis par la loi qui protège, De courber devant eux nos fronts, Nous admirons. Depuis que nous pouvons sans passer pour corsaires Voguer sur ces grands flots, et prendre tous les tons, Ce jour est le premier des grands anniversaires ; Nous l'acceptons. Avant Molière et Corneille, Racine Premier en date, à son rang se dessine : Nous le fêtons. N'était-il pas déjà des nôtres, Quand on le célébrait chez d'autres ?

Les Plaideurs, en trois actes et en vers seule comédie de Jean Racine, représentée en 1668.

Il fut toujours à nous : Par ses Plaideurs, Par l'esprit de ses épigrammes, Et par les brûlantes ardeurs, Que, sans prétendre à ses grandeurs, Nous tâchons de mettre en nos drames. Il en eût fait, s'il vivait aujourd'hui... De meilleurs, et qui sait ! - Je vais penser pour lui, Pardon ! - Mais je crois bien que voyant qui nous sommes

Les Faux-bonhommes est une comédie de Théodore Barrère et Ernest Capendu, représentée le 11 nombre 1856 au théâtre du Vaudeville.

Il rirait à nos faux Bonshommes ; Puis écoutant son coeur, à qui l'amour parla,

Il existe un drame en trois actes d'Octve Feuillet nommé Dalila de 1857.

Il pleurerait à Dalila, Dont l'auteur, - pardonnez encore ma parenthèse, - Est à l'Académie assis dans son fauteuil. Donc, nous pensions qu'on pouvait à son aise, Lui faire fête ici, quand, le dédain dans l'oeil Un vieil auteur me dit : « On rira par la ville ; Racine est grand, mais incomplet ; Il n'eût pas fait un quart de vaudeville Il ne tournait pas le couplet, « - Si fait, lui dis-je, et j'ai la preuve en poche » Et là-dessus je lui décoche Ces couplets, où l'on voit qu'il eût pu volontiers Faire en chansons des actes tout entiers,

Panard, Charles-François (1689-1765) : chansonnier et dramaturge qui écrivit seul ou en collaboration pour l'Opéra comique et du théâtre de la Foire.

Désaugiers, Marc-Antoine-Madeleine (1772-1827) : chansonnier, poète et vaudevilliste.

Comme jadis Panard et notre Désaugiers. L'air en est vieux, mais respectable. Vous l'excuserez. - C'est à table Que Racine rima ces couplets certain jour, Chez une dame de la Cour, Qui, pour que son époux eût rang de capitaine, Levait des soldats par centaine :
Les créateurs de ce théâtre

Desfontaines, Radet, et Piis, et Barré : chansonnier et dramaturges du théâtre du Vaudeville qui écrivirent seul ou en société.

Desfontaines, Radet, et Piis, et Barré, Dans le grand homme avaient flairé Le coupletier gaiment folâtre Par la tragédie égaré.

RACINE À UZÈS

La scène se passe sur la terrasse, qui est derrière l'église d'Uzès. Au fond le pavillon de Racine ; à droite, la boutique de Courtès ; à gauche, la maison de Georges.

SCÈNE PREMIÈRE.

COURTÈS

Sortant de chez lui, ayant drapé sur une épaule sa robe rouge de juge, et sa sacoche de serrurier de l'autre.

Ma porte, en ce grand jour où je reprends ma charge, Pour me laisser passer n'était pas assez large. Mais irais-je d'abord, ou juge ou serrurier, Me noircir à la forge ou bien à l'encrier ? Que faire ? - Pour les gueux enfin saisis au piège Forgerai-je des fers, ou bien condamnerai-je ? Cela m'occupe fort, au point qu'en pleine nuit Le jour pour moi commence.

Prenant un papier à sa ceinture.

Ah ! c'est le sauf-conduit. De ce jeune officier. Il doit certes l'attendre, Et même si matin, il peut, je crois, m'entendre. C'est son salut ! - Quel sot ! Le prince de Conti, Qui depuis quelque temps s'est, dit-on, converti, Et dès lors a l'horreur des plaisirs trop profanes, Sachant que des acteurs couraient en caravanes Le Languedoc, lui dit : « George, allez les chasser, Prenez-les... » Il les joint, et les laisse passer. On dit que là-dessous se cache une amourette De théâtre. Le Prince veut alors qu'on l'arrête Lui-même, et qu'on le juge ! Ah ! Pour moi quel succès ! Racine son ami vient biffer le procès. Biou vivant ! à mon nez, il lui donne un refuge Là !... De plus, il me faut lui porter, moi, le juge, Cette passe. - Il peut tout, ce petit drôle, ici, Car son oncle est absent et notre évêque aussi. La belle proie échappe, ah ! si j'avais la moindre ! Si ces comédiens du moins... Mais où les joindre ? - Quant à George, un recours reste à l'autorité, Il manque au sauf-conduit une formalité, Suffît ! chacun son droit, il connaîtra le nôtre, D'une main je le lâche, et le reprends de l'autre ; Et cela d'autant mieux que, croyant tout gagné, Racine, pour deux jours, d'Uzès est éloigné.

SCENE II. Georges, Courtès.

COURTÈS

Se heurtant contre un banc, prêt de tomber.

Aï !... Dans l'ombre à tout coup, je manque d'équilibre.

COURTÈS, arrivant au pavillon de gauche

Enfin, je tiens sa porte.

GEORGES, à la boutique de Courtès

Ah ! Voici sa maison.

SCÈNE III. Les mêmes, Monsingre.

GEORGES, frappant

Monsieur !

COURTÈS, frappant

Monsieur...

GEORGES, frappant encore

C'est...

MONSINGRE, écoutant

À gauche.

COURTÈS, frappant

Je viens...

COURTÈS

Parlez !

GEORGES ET COURTÈS, ensemble

Répondez !...

GEORGES, s'en allant

Je reviendrai plus tard. . .

SCÈNE IV. Monsingre, Courtès, Jeanne.

COURTÈS

Rentrons...

MONSINGRE, à part, au fond

Déjà ! Tant pis, j'aurais...

COURTÈS

Voyant Jeanne qui passe le seuil de la maison.

Ma fille sort ! Pourquoi ?

MONSINGRE, à part

Nouvel imbroglio...

MONSINGRE, ironiquement

Que n'a-t-il pas fait ?...

JEANNE

Aucun...

COURTÈS

Tu dis !...

JEANNE, avec admiration

Et poète !...

MONSINGRE, à part

Bon père.

SCÈNE V. Georges, Jeanne.

Pendant cette scène, le jour se fait peu à peu.

GEORGES

Apercevant Jeanne qui, après avoir quitté son père rentré dans la maison, se dirige vers l'église.

Quelle est cette ombre au loin, leste et trotte menu ?

Appelant.

Hé ?

GEORGES, à part

On répond.

GEORGES, à part

Ce déjà me plaît moins. Bah !..

Il s'avance.

GEORGES, à part

Ce n'est pas tout !

JEANNE, revenant

Jamais !

JEANNE, riant sous cape

Eh bien ?...

GEORGES, balbutiant

Si...

À part.

Je m'embrouille avec la raison, moi. Si...

GEORGES, à part

Je vais rester coi. .

Haut.

Vous comprenez.

JEANNE

Mais non.

GEORGES, à part

Je manque d'étude.

GEORGES, avec explosion

Enfin !

GEORGES

Perdu !

SCÈNE VI. Georges, puis Racine.

RACINE, entrant vivement, et l'arrêtant

Ah ! Georges.

RACINE

Beaucoup.

GEORGES

Pourquoi ?

RACINE

Oui.

GEORGES, à part

Tant mieux !

Haut.

Bien vrai ?

RACINE

Paris.

GEORGES, riant

Ha ! ha !

GEORGES

Jamais...

RACINE

Qui, pendant ce temps, écrit sur ses tablettes ; à part.

Il a vu Jeanne.

RACINE, de même

Il l'aime...

RACINE

J'entends.

RACINE

Si fait...

GEORGES

Moi ?

GEORGES

Jamais...

GEORGES

Non.

RACINE

Si.

GEORGES

Mais...

RACINE

Ah !

GEORGES

Qui pendant le débat s'est rapproché de la rampe de la terrasse, et à qui les tablettes viennent d'échapper.

Ma foi ! Dans la ruelle ils sont tombés pendant la lutte.

SCÈNE VII. Georges, puis Monsingre.

GEORGES

Allant vers la maison de Courtès.

Moi, chez le juge

On entend une cloche.

Non. La messe finit, Jeanne alors... guettons-la.

MONSINGRE, se heurtant contre lui

Bon !... Butor !

GEORGES, se retournant vivement

Hein ?

MONSINGRE, qui le reconnaît

Ciel !

S'inclinant et se cachant le visage avec la plume de son chapeau.

Monsieur !

SCÈNE VIII. CLORINDE, MONSINGRE.

CLORINDE

Lisant les tablettes qu'elle vient de trouver.

L'auteur de ces vers-là pourrait m'écrire un rôle.

CLORINDE, lisant toujours

Joli.

MONSINGRE

Quoi ?

MONSINGRE

Encore.

MONSINGRE, prenant les tablettes

Voyons donc

Lisant.

Pas trop mal ! Je les aurais écrits...

CLORINDE

Fat !

CLORINDE

Pourquoi ?

CLORINDE

Je t'admire.

MONSINGRE

Parbleu

CLORINDE, en s'éloignant

Guettons ce poète.

SCÈNE IX. Monsingre, Courtès, qui sort de sa maison.

MONSINGRE, l'apercevant

Ah ! L'homme au papier sauveur !

COURTÈS, se dirigeant vers la maison de Georges

Portons ce sauf-conduit.

MONSINGRE, enlevant lestement le papier

Attrapé !

COURTÈS, frappant

Là !...

COURTÈS, réfléchissant

Après, sur ces acteurs...

MONSINGRE, qui l'entendu

Hein !

COURTÈS

Je me lance.

MONSINGRE

Bon !

COURTÈS

Je les suis.

MONSINGRE

Bien !

COURTÈS

Les joins.

MONSINGRE

Très bien.

COURTÈS, frappant encore

Hé !

COURTÈS, attendant qu'on ouvre

Encor rien !

MONSINGRE, qui a entendu les derniers mots

Qui donc ? Il faut que je l'observe.

MONSINGRE, à part

Quoi, c'est lui ?

COURTÈS, continuant

Il aurait fui, soit...

MONSINGRE

Comment ?

MONSINGRE, réfléchissant

Oui... très adroit !

COURTÈS, le regardant

Son air ferait crier main-forte.

MONSINGRE, avec inspiration et se cambrant

J'ai mon rôle...

MONSINGRE

Rusons !

COURTÈS

Soyons fin.

MONSINGRE

Brave homme...

COURTÈS

Monseigneur.

MONSINGRE, à part

Il ne me connaît pas.

MONSINGRE, haut, montrant la porte

Je voudrais...

COURTÈS

Volontiers...

MONSINGRE, à part

Le sot vient de lui-même !

Haut.

Racine...

COURTÈS, à part

Quel drôle !...

COURTÈS, à part

Gredin !

COURTÈS

Me voici pour ouvrir...

On ouvre.

COURTÈS

Je le sais

Donnant un tour de clef.

Aussi...

COURTÈS

Oui !...

MONSINGRE

Mais !...

SCÈNE X. Courtès, Jeanne.

JEANNE

Qui a pris les tablettes sur le banc. — Après avoir lu.

Que ces vers sont charmants !

JEANNE, de même

Ah ! Parfait !

COURTÈS

D'amour. ..

JEANNE

Non.

SCENE XI. Jeanne, puis Clorinde.

CLORINDE, qui a entendu les derniers mots

Ah ! Vous savez ces vers Déjà, mademoiselle ?

CLORINDE

Pourquoi ?

CLORINDE, avec ironie

Un talent de ménage.

SCENE XII. Les mêmes, Racine.

CLORINDE, à part

Lui !

JEANNE

Ah !

CLORINDE

Certes...

RACINE

Mais...

RACINE, continuant

Mon plus ardent espoir.

JEANNE, indignée

Ah !

CLORINDE

Un rôle.

JEANNE, à part

Que dit-elle ?

JEANNE, s'enfuyant

Une comédienne, ah !...

SCÈNE XIII.

SCÈNE XIV. Racine, Monsingre.

MONSINGRE, sortant vivement

Ah !

RACINE, stupéfait

Qu'êtes-vous ?

RACINE, se posant d'une façon menaçante

Parlez, j'attends.

RACINE, avec la plus vive impatience

Ah !

RACINE, lui prenant le papier qu'il tient

Et quel est ce papier ?

RACINE

Moi !

MONSINGRE

Vous.

MONSINGRE

Le malheur.

RACINE, à part

Pauvre comédien !

RACINE

Se ravisant et voulant déchirer l'écrit.

N'importe !

MONSINGRE

Attendez...

MONSINGRE

Eh bien !

MONSINGRE

Et quel titre ample et riche ! On ne sait plus, monsieur, composer une affiche.. Il fallait voir écrit, avec tout son détail, Ce titre qui lui seul est un si beau travail :

« Esther, histoire tragique en laquelle est représentée la condition des Rois et Princes sur le théâtre de la Fortune, la prudence de leur conseil, les désastres qui surviennent par l'orgueil, l'ambition, l'envie et la trahison ; combien est odieuse la désobéissance des Femmes, finalement comme les Reines doivent amollir le courroux des rois endurcis sur l'oppression de leurs sujets. »

RACINE

Ouf !

RACINE

Assez !

RACINE

Peu.

RACINE, suffoqué

Ah !

MONSINGRE

Quinze ans.

RACINE, se rapprochant

Molière ?

RACINE

Ah !

MONSINGRE

Est la mienne.

RACINE, avec effusion

Mon ami.

MONSINGRE

Que dit-il !

SCÈNE XV. Racine, Georges.

GEORGES

Pourquoi ?

GEORGES

Mais.

RACINE, surpris

Hein !

SCÈNE XVI. Les mêmes, Courtès, Jeanne.

COURTÈS

Rien.

COURTÈS

Oui !

COURTÈS, à part

Il l'a fait fuir.

COURTÈS, après avoir cherché sur lui

Ciel...

COURTÈS

Vous !

RACINE, montrant George

De lui !...

GEORGES

Mais !

JEANNE

Vrai ?

JEANNE

Alors...

GEORGES, à Courtès

Monsieur...

COURTÈS

Moi ! Non.

GEORGES

Officier.

COURTÈS

De fortune, Donc, sans un sou... Je suis, riche ! - Les marier, Moi, le juge...

Officier de fortune : S'est dit autrefois des officiers qui vendaient leurs services ou s'engageaient à qui voulait les payer. [L]

JEANNE, pleurant

Ha.

COURTÈS

Vous oseriez turlupiner le mien.

Turlupiner : Se moquer de quelqu'un, le tourner en ridicule. [L]

JEANNE

Bon père.

ÉPILOGUE

[LOCUTEUR DE L'ÉPILOQUE]

Le grand art décroît, le grand art décline, Se cherchant en vain dans ce qu'il promet, Et le mont sacré, devenu colline, A vu s'abaisser son altier sommet. L'instant est venu d'éveiller encore Les gloires d'un temps qu'on croit effacé : Avec ses lueurs on refait l'aurore, On prend l'avenir où dort le passé. Il le savait bien, celui que l'on fête : S'il faut l'admirer, c'est qu'il admira. Du poêle grec, au divin prophète, Il suivit le beau, le beau l'éclaira. Il faut au génie, il faut des ancêtres, Racine eut toujours ce suprême appui ; C'est parce qu'il sut adorer les maîtres, Qu'il est, à son tour, un maître aujourd'hui. Il fut, sans effort, grand, dans un grand règne, Il eut l'art divin des belles douleurs, Et, ce qu'à présent on fuit ou dédaigne : Il eut dans l'amour le secret des pleurs. Notre art est bien loin de l'auteur de Phèdre, Mais est-il tombé, s'il est descendu ? Non, l'on peut grandir de l'hysope au cèdre, Non, l'art n'est pas mort, l'art n'est pas perdu. Peut-être un instant, pour mieux voir sa course Lassé du chemin, il peut s'arrêter. Qu'il trempe son pied à la pure source, Jusqu'au ciel encore il peut remonter. Sa jeunesse était dans la fantaisie, La suivre toujours serait s'égarer. Sa virilité, c'est la poésie ; Et Racine est là pour la lui montrer. Deux siècles sont lourds sur une mémoire, Mais par lui ce poids est si bien porté, Que les deux cents ans de sa jeune gloire Ne semblent qu'un jour d'immortalité.

Hysope : Fig. Depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, ou depuis l'hysope jusqu'au cèdre, depuis ce qu'il y a de plus grand jusqu'à ce qu'il y a de plus petit. [L]

814 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0