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Opéra en vers et en prose· Opéra en un Acte

Joséphine ou Le Retour de Wagram

Gabriel, De Laboullaye· créée en 1830· 210 vers· 17 personnages

Représenté pour la première fois le 2 décembre 1830 à l'Opéra comique.

Personnages

  • L'EMPEREUR, M. GENOT
  • JOSÉPHINE, Mme. LEMONNIER
  • EUGÈNE, M. LEMONNIER
  • LE DUC DE VICENCE., M. HENRY
  • LA COMTESSE, dame d'honneur de l'Impératrice. Mme SALLARD
  • RUSTAN, mamelouk de l'Empereur. M. VICTOR
  • MARIE, Mme PARDIER
  • PREMIER PAGE, Melle MARIETTE
  • SECOND PAGE, Mme LESTAGE
  • UN CHAMBELLAN
  • UN MAÎTRE DE CHANT
  • UN MAÎTRE DE BALLETS
  • OFFICIER D'ÉTAT-MAJOR
  • CHANTEURS
  • DANSEURS
  • GRENADIERS
  • VALET DE PIED

Le théâtre représente un salon d'été des plus riches. Trois portes-fenêtres au fond, ouvertes sur des jardins ornés de statues. Deux portraits en pied de l'empereur et de l'Impératrice sont placés entre les fenêtres, vis-à-vis les spectateurs.

SCÈNE PREMIÈRE.

UN MAÎTRE DE CHANT et UN MAÎTRE DE BALLETS sont en tête de deux colonnes de chanteurs et de danseurs. Deux pages de l'Impératrice regardent répéter un divertissement au fond, dans jardin, deux grenadiers en faction.

LE MAÎTRE DE CHANT, une baguette à la main

Amis, observez la mesure ; Regardez-moi tous en chantant.

LE CHOEUR

Chantons sa gloire immortelle Nous lui devons tous nos succès À la victoire il est fidèle : Chez l'étranger il signé la paix.

Pendant cette reprise du choeur, les danseurs font une première entrée milieu de la scène, et exécutent des tableaux gracieux.

SCÈNE II. Les mêmes, Vincent et Marie.

SCÈNE III. Les mêmes, La Comtesse.

LA COMTESSE

C'est très bien, messieurs, l'impératrice reconnaîtra votre zèle. Voilà la répétition terminée, tout m'annonce que le spectacle de ce soir sera digne de la circonstance que nous célébrons.

Les chanteurs et danseurs et sortent par le fond à droite.

Marie et il Vincent.

Approchez, mes amis.

MARIE

Madame_la_Comtesse, nous nous sommes levés de bon matin, Vincent et moi, pour exécuter vos ordres.

LA COMTESSE

Ayez bien soin surtout d'établir dans la grande allée cette double rangée de lauriers.

VINCENT

Et les grenadiers donc ! Je crois vraiment que l'Empereur aime ceux de la Malmaison autant que ceux de la vieille garde.

LA COMTESSE

Mais l'impératrice ne rentre pas, cela m'inquiète elle ne devait être sortie que pour quelques instants, elle est allée chez Pierre, à l'entrée du village.

MARIE

Ah ! Oui, ce pauvre Pierre qui s'est cassé le bras hier, en plantant un de ces grands ifs qu'on prépare pour l'illumination devant la porte du parc.

VINCENT

Oh ! Dame ! C'est que notre bonne maîtresse ne laisse jamais un malheureux sans secours, et ce qui est encore mieux, sans consolations.

LA COMTESSE

Eh ! N'êtes-vous pas sur le point de jouir du même bonheur ? Grâce aux bontés de l'impératrice, votre mariage avec Vincent n'est-il pas assuré ?

MARIE

Il l'était, Madame_la_Comtesse ; mais maintenant...

LA COMTESSE

Que voulez-vous dire ? Expliquez-vous.

VINCENT

Tenez, Madame_la_Comtesse, c'est moi qui vais vous dire ce qui en est... Vous nous croyez ben gais, n'est-ce pas ?... Eh ! Bien, n'y a rien d'moins solide que c'te gaité-là. Apprenez que la mère de Marie n'veut plus nous unir, parce que mon père... Dame... Voyez-vous, mon père... Je n'sais pas trop comment vous dire ça... Il a la tête un peu vive... Il a quelque fois des querelles avec ma mère, et ça commence a les ennuyer tous les deux ; ils voudraient bien ne plus pouvoir se quereller.

LA COMTESSE

Cela est très facile.

VINCENT

Aussi v'là c'qui fait qui parlent de se séparer.

LA COMTESSE

De se séparer.

MARIE

Oui, Madame_la_Comtesse ; et voyez-vous, ma mère qui a toujours fait si bon ménage, ne veut pas entendre parler de mariage avec le fils d'un homme qui se sépare de sa femme ; aussi, Madame_la_Comtesse, vous nous voyez bien malheureux, bien malheureux.

LA COMTESSE

Silence ! Voilà l'impératrice.

SCÈNE IV. Les mêmes, Joséphine.

Joséphine entre suivie d'un valet de pied en grande livrée ; l'Impératrice a une mise très simple, elle est vêtue d'une robe de soie, écharpe bleue et chapeau de satin blanc.

Mode de 1809.

JOSÉPHINE, avec gaieté

Allons, je vois que tout s'apprête pour la fête de ce soir.

À Marie et à Vincent.

Bonjour, mes amis ; mais qu'avez-vous donc ?... Tu pleures, Marie ?

MARIE, en s'efforçant de cache ses pleurs

Ah ! Ce n'est rien, Votre Majesté est trop bonne.

JOSÉPHINE

Mais je veux savoir.

LE COMTESSE

J'avais entretenu Votre Majesté du mariage de vos deux protégés ; car Vincent et Marie reçoivent tous les jours de nouvelles marques de votre bienveillance.

JOSÉPHINE

Marie ne me paie-t-elle pas en bouquets ? N'est-ce elle qui pas me présente chaque matin les fleurs les plus nouvelles ?

LA COMTESSE

Vous avez bien voulu promettre de faire célébrer cette union après le retour de l'Empereur... Mais aujourd'hui tout est changé.

JOSÉPHINE

Allons une querelle d'amants, je gage !

VINCENT

Ah ! Si c'était entre nous, elle serait bientôt finie ; mais c'est mon père...

JOSÉPHINE

Eh bien ?

LA COMTESSE

Vincent vient de m'apprendre qu'après plusieurs querelles de ménage son père et sa mère voulaient se séparer.

VINCENT

Ils disent qu'en se séparant ça les mettra d'accord.

JOSÉPHINE

Allons donc, c'est une menace qui peut échapper dans un moment de colère.

À Vincent.

Ton père et ta mère que j'ai toujours vus si bien unis, que j'aurais cités comme le meilleur des ménages !.. Va les trouver, dis-leur que j'ai besoin de leur parler, que je les attends à l'instant même ; tu les feras entrer dans te petit pavillon des fleurs.

VINCENT, avec joie

J'y cours... Ah ! Que de reconnaissance nous aurons à Votre Majesté... Viens, Marie.

MARIE

Si Votre Majesté le permet, nous viendrons la remercier.

À Vincent.

Ah ! Mon ami, quel bonheur pour nous !

JOSÉPHINE

N'ayez aucune inquiétude, tout cela s'arrangera.

SCÈNE V. Joséphine, La Comtesse.

JOSÉPHINE, avec feu

Oui, tout s'arrangera, je l'exigerai ; autrement je ne les conserverai pas à mon service... Se séparer après vingt ans d'union non, cela ne sera pas.

LA COMTESSE

Si Votre Majesté le permet...

JOSÉPHINE

Votre Majesté !... Tu sais qu'entre nous je n'aime pas ce titre ; appelle-moi Joséphine.

LA COMTESSE

Eh bien oui, Joséphine ; mais permettez-moi de vous gronder ; votre absence de ce matin m'avait inquiétée.

JOSÉPHINE

Est-ce que j'ai été longtemps sortie ? Je ne m'en étais pas aperçue.

LA COMTESSE

Vous employez si bien votre temps.

JOSÉPHINE

J'avais quelques visites à faire.

LA COMTESSE

Dites des bienfaits à répandre, des peines à consoler.

JOSÉPHINE

Quand on est reine, ma chère Virginie, il en coûte si peu pour se faire aimer, et cela fait tant de bien !...

LA COMTESSE

C'est un bonheur que Joséphine éprouve tous les jours.

JOSÉPHINE

Et dont elle espère ne pas perdre l'habitude ; mais vois donc comme ce ciel est pur ! Il semble que la nature entière prenne sa part du plaisir que je goûte aujourd'hui.

LA COMTESSE

C'est que le beau temps est comme la victoire, il a toujours été fidèle à l'Empereur.

JOSÉPHINE

Que son entrée dans Paris sera belle demain ! Jamais je n'aurai éte si fière d'être assise à ses côtés, de me voir associée à sa gloire ; et mon Eugène, il sera là aussi !... As-tu remarqué, hier à son arrivée, comme il avait l'air noble et imposant ?

LA COMTESSE

C'est un des plus beaux cavaliers de l'armée ; et vous, Joséphine, comme la joie brillait sur votre visage ! La jeunesse la plus vive animait tous vos traits en vous voyant auprès du prince, on vous aurait pris pour le frère et la soeur.

JOSÉPHINE

Je suis heureuse !... Comme Eugène est glorieux de la mission que l'Empereur lui a confiée, de le précéder à Paris et de déposer aux Invalides les drapeaux enlevés a l'ennemi ! Tout à l'heure, en entendant de loin le bruit du canon, je jouissais de son bonheur ; il me semblait que j'étais sur son passage, et que là, dans la foule, j'entendais sortir de toutes les bouches ces mots de la dernière lettre de mon époux : « Il a commandé en général, il s'est battu en soldat. »

Elle tire de son sein une lettre et un médaillon.

La voila cette lettre et ce portrait qu'elle renfermait, il ne me quittèrent jamais.

Elle ouvre le médaillon, et fait voir à la Comtesse le portrait de Napoléon.

LA COMTESSE

C'est le portrait de l'empereur.

JOSÉPHINE, avec mystère

Si tu savais ce qu'il m'écrit et quel espoir !... Tiens, écoute.

Elle lit.

« Ma bonne Joséphine ! La campagne est terminée, l'Autriche vient d'accepter mes conditions. Je serai à la Malmaison le vingt-sept avant la nuit, et le lendemain de bonne heure je ferai mon entrée à Paris ; Eugène me précédera de vingt-quatre heures ; il portera aux Invalides les drapeaux que nous avons enlevés à l'ennemi ; cette gloire lui est bien due ; il a commandé en général, et s'est battu en soldat... Maintenant sa réputation militaire est faite ; son sang-froid et les antres qualités que j'ai remarquées en lui le rendent propre à gouverner un État. J'ai mes projets, je t'en ferai part ; tout cela d'ailleurs se lie à un grand acte de famille, que le bonheur et la gloire de la France exigent. Tu sauras tout à mon arrivée. L'EMPEREUR. - Pour toi, toujours BONAPARTE. » Un grand acte de famille ! Ah ! Mon amie, je ne sais si mes pressentiments me trompent, mais le fils de Joséphine...

LA COMTESSE

Sera bientôt celui de Napoléon.

JOSÉPHINE

Ainsi je verrais se réaliser en partie l'illusion la plus chère !... Combien de fois j'ai rêvé l'Empereur entouré d'une famille que je lui aurais donnée ! Ah ! Ma chère Virginie, quel spectacle plus noble et plus touchant qu'une reine qui se montre a ses sujets environnée de ses enfants, et qui peut dire avec orgueil : Les voilà ! Ils ont été élevés au milieu de vous, je les ai instruits à vous aimer comme nous vous aimons nous-mêmes !

DUO.

Ah ! Que mon âme sera fière, Et quels doux transports pour mon coeur Eugène va trouver un père Dans le héros qui fait tout mon bonheur.

SCÈNE VI. Les mêmes, Eugène, il est accompagné de plusieurs lieutenants-généraux et d'un brillant état-major ; un chambellan le précède.

LE CHABELLAN, annonçant

Le prince Eugène !

Eugène se jette dans les bras de Joséphine.

LE CHOEUR

Noble guerrier, reine chérie, Votre triomphe est mérite. Fêtons au nom de la patrie Et le courage et la bonté.

À la fin du choeur les pages avancent un riche fauteuil ; l'Impératrice vient s'y placer.

JOSÉPHINE, avec exaltation

Non, jamais souverain ne fut plus grand ; jamais peuple n'eut des destinées plus glorieuses ! Qu'on est fier, mon ami, d'appartenir à un si grand homme !

EUGÈNE

Qui fut plus digne que vous de goûter autant de bonheur !

JOSÉPHINE

Et toi aussi, mon Eugène, tu lui appartiens ; n'a-t-il pas pour toi tout l'amour d'un bon père ?

EUGÈNE

Et moi pour lui tout rattachement d'un fils ?

JOSÉPHINE, le prenant à part avec mystère

Il te destine même de nouvelles preuves de sa tendresse. J'ai là une lettre que nous lirons ensemble tantôt seuls, dans mon appartement.

Haut.

Nous allons nous occuper des préparatifs de la fête de ce soir. C'est une surprise ; nous aurons spectacle, la représentation d'une pièce nouvelle. une musique délicieuse... J'ai fait venir tout l'Opéra de Paris.

LA COMTESSE

L'empereur aime tant son petit théâtre de Malmaison !

SCÈNE VII. Les précédens, Un page.

LE PAGE, après un salut

Monsieur_le_Duc_de_Vicence demande s'il peut avoir l'honneur d'être admis auprès de Votre Majesté ?

JOSÉPHINE, avec étonnement

Le duc de Vicence ! Je le croyais a son ambassade de Russie.

EUGÈNE

Il était depuis huit jours à Vienne, l'empereur l'avait rappelé près de lui pour terminer les traités avec la cour d'Autriche.

JOSÉPHINE, avec contrainte

Je n'ai jamais pu me rendre compte de ce que j'éprouvais en voyant cet homme.

UN DEUXIEME PAGE, entrant

Les deux villageois que Votre Majesté a donné l'ordre d'introduire au château sont arrivés on les a fait entrer au pavillon des Fleurs.

JOSÉPHINE, à Eugène

Ils ne pouvaient venir plus à propos. Mon ami, tu recevras le duc pour moi ; j'ai une audience très pressée a donner. C'est un traité aussi que j'ai à négocier, un traité d'alliance. Une réconciliation... Je te conterai cela.

EUGÈNE

Je devine d'avance... Je reconnais ma mère... Ne faisant aucune distinction des rangs, et n'accordant de préférence qu'aux infortunés.

JOSÉPHINE, avec bonté

Mon ami, c'est que ceux-là n'ont pas le temps d'attendre.

Elle sort suivie de son page et de la Comtesse.

EUGÈNE, au premier page

Qu'on introduise Monsieur_le_Duc.

SCÈNE VIII. Eugène, Le Duc en costume de grand officier de la couronne.

Le duc est introduit par le deuxième page qui se retire aussitôt.

EUGÈNE

Vous ici, Monsieur_le_Duc ? Vous que j'ai laissé à Vienne, occupé des plus hautes négociations !

LE DUC

Elles sont terminées, prince ; Votre Altesse sait qu'avec l'Empereur le succès d'une conférence politique ne se fait pas plus attendre que le gain d'une bataille ; et les cabinets de l'Europe aiment souvent mieux en finir de cette façon que de l'autre.

EUGÈNE

Il est vrai qu'ils ont eu plus d'une fois à se repentir d'avoir tenté le contraire.

LE DUC

Enfin, la plus glorieuse campagne s'est terminée par le traité le plus honorable pour la France. L'Autriche, après avoir vu nos drapeaux flotter sur les tours de Vienne, vient d'accepter toutes nos conditions.

EUGÈNE

Est-il plus beau triomphe !

LE DUC

C'est à la fois le vainqueur et le pacificateur du monde que Paris va revoir demain dans ses murs ; aussi quel enthousiasme dans toute la capitale ! Je n'ai fait que la traverser, partout j'ai entendu l'expression de la joie, et de l'admiration publique... La cérémonie à laquelle vous avez présidé ce matin a électrisé les esprits ; votre nom, prince, est dans toutes tes bouches ; partout on associe, votre renommée à celle du chef de l'État.

EUGÈNE

C'est trop honorer de faibles services soldat, j'ai fait mon devoir ; fils dévoué et reconnaissant, j'ai veillé sur les jours de l'époux de ma mère, de mon bienfaiteur.

LE DUC

L'Empereur sait apprécier le prince Eugène ; je l'ai toujours entendu vanter votre bravoure, votre sang-froid. Dans son dernier ordre du jour à la Grande Armée, il vous a proclamé l'un de ses meiileurs capitaines, en déclarant qu'il n'hésiterait pas a vous confier le sort de toute une expédition.

EUGÈNE

Tant de confiance.

LE DUC, vivement

Est due à Votre Altesse, et l'Empereur, qui n'attendait que l'occasion de vous en donner une nouvelle preuve, va bientôt accomplir un projet bien cher à son coeur.

EUGÈNE

Que voulez-vous dire ?

LE DUC

Cette Italie que nos armes ont conquise, doit, sous les lois du grand Napoléon, recouvrer son antique splendeur. Il veut que cette terre classique des beaux-arts devienne l'un des royaumes les plus florissants de l'Europe.

EUGÈNE

Quelle gloire pour celui qui le secondera dans cette entreprise !

LE DUC

Ajoutez pour celui qui régnera en son nom sur ce beau pays !

Après une pause.

Eh bien ! Prince, cette gloire est celle qui vous est réservée.

EUGÈNE, avec chaleur

Que dites-vous ? Je serais...

LE DUC

Vous êtes vice-roi d'Italie !...

Mouvement d'Eugène.

Notre souverain maître l'a déclaré officiellement au conseil qui a suivi votre départ de Vienne, et bientôt des courriers vont être expédiés à toutes les puissances pour leur faire connaître cette importante résolution.

EUGÈNE, avec enthousiasme

Et ma mère ! Quelle satisfaction pour elle lorsqu'elle apprendra cette nouvelle de la bouche de son époux !

LE DUC

L'empereur sait aussi combien l'impératrice vous aime, et le vif attachement qu'il a pour elle ajoute encore à la satisfaction qu'il éprouve en réalisant ce projet. Pourquoi faut-il que dans un moment qu'il voudrait consacrer au bonheur, le besoin d'assurer l'avenir de la France réclame de lui d'autres soins, un cruel sacrifice !...

EUGÈNE

Je ne vous comprends pas.

LE DUC, avec adresse et précaution

Prince, depuis quelques années une pensée affligeait votre bienfaiteur, elle le suivait partout, elle empoisonnait ses plus beaux triomphes cette pensée, c'était le chagrin de n'avoir point d'héritier. Combien de fois l'idée de voir périr son nom tout entier avec lui, la crainte que la France ne fût, après sa mort, livrée a de nouveaux déchirements, n'ont-elles pas brisé son âme ! Dans de telles circonstances, l'Empereur a dû...

EUGÈNE, avec agitation

Eh bien ?

LE DUC, vivement

Oh ! Je suis témoin combien il lui en a coûté ; ce sera un sacrifice pénible, une détermination douloureuse pour son coeur ; mais...

EUGÈNE, hors de lui

Achever Monsieur_le_Duc.

LE DUC

Il a du se résigner à la nécessité et prendre une résolution bien pénible.

EUGÈNE, le pressant davantage

Laquelle ?

LE DUC

En conservant à votre mère son titre et ses apanages d'Impératrice, il pourra contracter une autre union...

EUGÈNE

Vous ai-je bien entendu ! Abandonner ma mère, en épouser une autre ! Ah ! Joséphine, quel coup pour toi !

Il tombe sur un fauteuil dans le plus violent désespoir.

DUO.

LE DUC

Prince !...

ENSEMBLE.

LE DUC

Croyez, prince, que je prends une part bien vive au chagrin que vous éprouvez. L'empereur, qui sait ce que cette séparation aura de déchirant, m'avait chargé d'y préparer votre mère ; en apprenant qu'en son absence c'est vous qui deviez me recevoir, je me suis félicité de cette circonstance. Je n'ai point balancé à vous révéler la vérité. Allez trouver l'Impératrice, parlez a sa raison et non à son coeur ; dans de pareils moments, n'en doutez pas, la voix d'un fils est la plus puissante.

EUGÈNE, avec un effort pénible

Eh bien ! Oui, je me résignerai ; jamais l'empereur n'aura reçu de moi une pareille preuve de dévouement ; je serai quitte envers lui. Ciel ! J'entends l'Impératrice. Le plus absolu secret, Monsieur_le_Duc, un mot de vous la ferait mourir ; donnez-moi te temps de la préparer à son sort.

SCENE IX. Les Précédents, Joséphine.

JOSÉPHINE, gaiement

Eh bien ! Messieurs, vous venez de faire de la diplomatie, et moi je viens de faire des heureux, ce qui n'est pas toujours la même chose.

LE DUC

Si Votre Majesté n'a pas d'ordres à me donner, je me retire.

JOSÉPHINE

Non, Monsieur_le_Duc, restez je veux que vous preniez aussi part a ma joie, que vous ayiez connaissance de mon triomphe. Vous verrez que nous autres femmes pour arranger une affaire, nous valons souvent les plus fins diplomates.

LE DUC

On sait depuis longtemps que rien n'est impossible à Votre Majesté.

JOSÉPHINE

Oh ! Je n'avais pas du reste a négocier avec de hautes puissances ! Et pourtant le traité n'a pas été signé sans difficultés. C'était dans l'intérieur du château même que je voulais opérer une réconciliation. C'est là que j'exerce mon Empire, monsieur le duc ; et je vous l'avouerai, le bonheur de la dernière des personnes attachées à mon service m'occupe autant que le soin de toutes les prérogatives de ma couronne.

LE DUC

Touchant usage du pouvoir suprême !

JOSÉPHINE

Il s'agit d'une jeune villageoise que j'ai prise sous ma protection. Depuis quelques mois son mariage était arrêté avec le fils du vieux Vincent, le concierge, ancien militaire que l'empereur a décoré dans la campagne de Prusse ; j'avais fixé la célébration de cet hymen au retour de mon époux.

EUGÈNE, à part

Que je souffre.

JOSÉPHINE

Ne voila-t-il pas que ce matin j'apprends qu'il y a eu une querelle entre le père et la mère de Vincent, qu'ils veulent se séparer, et que l'on a même prononcé le mot divorce... Oui, Monsieur_le_Duc, le mot divorce.

EUGÈNE, à part

Quel rapprochement !

JOSÉPHINE, à Eugène sans le regarder

Tu penses, mon ami, que je n'ai pas voulu qu'il fut question plus longtemps de cette querelle. Un divorce parmi les gens du château ! Qu'aurait dit l'empereur ? J'ai fait venir le père et la mère de Vincent. J'ai cru que quelques mots de moi suffiraient ; point du tout, je les ai trouvés plus résolus que je n'aurais supposé. Que faire me fâcher ? C'eût été, je crois, un mauvais moyen de les réconcilier. « Eh bien leur ai-je dit, puisque vous êtes tout-à-fait décidés, je ne puis m'y opposer ; mais j'exige une chose demain, je marie dix jeunes filles des environs à la chapelle du château ; toute la cour y sera, vous y viendrez aussi, et là, en présence de tout le monde, vous déclarerez que vous renoncez l'un l'autre, que vous ne vous reverrez jamais. » À l'idée de cette répudiation publique, au nom de l'empereur surtout, des larmes ont roulé dans leurs yeux, et quelques instants après tous deux sont tombés a mes pieds en me demandant pardon d'avoir conçu un seul instant la pensée d'une telle infamie.

EUGÈNE, à part

Mes forces m'abandonnent.

JOSÉPHINE

Eh bien ! Que dites-vous de mon moyen ?

LE DUC

Ah ! Madame, vous ne savez faire que des heureux ?

JOSÉPHINE

Jugez de la joie de mes petits protèges, quand je leur ai dit que le danger était passé et qu'ils pouvaient aller préparer leurs habits de noce.

LE DUC

Qui ne serait touché de tant de bonté ! Mais mon devoir, des communications importantes que j'ai à faire au grand chancelier, me rappellent à Paris ; si vous le permettez...

JOSÉPHINE

Partez, Monsieur_le_Duc ; le service de l'État avant tout.

Le duc sort après un profond salut.

SCÈNE X. Joséphine, Eugène.

JOSÉPHINE

Je ne sais, mais le duc a quelque chose d'embarrassé dans son maintien... Quel était donc l'objet de sa visite ?

EUGÈNE, avec contrainte

Ma mère !

JOSÉPHINE

Entrons dans mon appartement ; aussi bien, j'éprouve le besoin de me trouver quelques instants seule avec toi. Je veux te donner connaissance de cette lettre dont je t'ai parlé ce matin. Mais tu parais agité ; ô ciel ! Aurions-nous quelque malheur à redouter ?... Serait-it arrivé quelque chose à l'Empereur ?

EUGÈNE, se remettant un peu

Non, il n'est rien arrivé de fâcheux et l'Empereur, et bientôt, sans doute, sera près de vous.

JOSÉPHINE

Le ciel en soit loué ! Chaque jour me rend mon époux encore plus cher !

Musique.

Tiens, je te prévoyais bien, voilà des importuns, viens mon ami.

EUGÈNE, à part

Aurai-je le courage de lui dire la vérité !

Joséphine lui donne le bras, ils entrent dans l'appartement à droite.

SCÈNE XI. Vincent, Marie, en habits de noce.

MARIE

As-tu remarqué comme notre bonne maîtresse était contente en nous annonçant la réconciLiation de tes parents ?

VINCENT

On aurait dit qu'il s'agissait de son bonheur.

MARIE

Ah ! Mon_Dieu, Vincent ! N'entends-tu pas ?...

VINCENT

Quoi donc ?

MARIE

On fait du bruit chez l'Impératrice.

VINCENT, allant voir

Justement la voilà qui vient de ce côté... Comme elle a l'air triste !... Est-ce qu'il lui serait arrivé quelque chose ?

MARIE

Retirons nous, mon ami, ce n'est pas le moment de nous montrer.

Ils s'éloignent doucement. Josephine sort de son appartement, ta pâleur sur le visage ses traits sont avères, son coeur bat avec force, elle a les yeux baignés de larmes. Vincent et Marie se retirent et fermant les portes du fond.

SCENE XM.

JOSÉPHINE, seule

Après un silence.

Je sais tout... Mon fils m'a tout appris. Malheureuse épouse !

Nouveau silence.

L'ai-je bien entendu ?... Dix ans de bonheur n'auraient été qu'une illusion... Je serais condamnée à vivre loin de lui... Je me verrais abandonnée... Non cela n'est pas possible...

Elle tombe dans un fauteuil.

Le voilà donc ce grand acte de famille que le bonheur et la gloire de la France exigent !... Aurais-je pu croire, en lisant sa lettre, qu'il me faudrait quitter ce trône où j'espérais que mon Eugène... Ah ! Puisse-t-il ne regretter jamais de m'en avoir fait descendre.

Elle se lève.

RÉCITATIF.

Affreuse destinée ! À peine je respire ; Mon coeur est accablé de douleur et d'effroi ; Je perds tout en un jour, gloire, bonheur, Empire, Et te repos a fui pour toujours loin de moi !

AIR.

SCENE XIII. Joséphine, La comtesse.

LA COMTESSE

Madame, le mamelouk de l'Empereur entre à l'instant palais ; au il vient d'annoncer l'arrivée de Sa Majesté à votre premier chambellan ; tous vos serviteurs sont dans l'allégresse la plus vive... Mais que vois-je ? Quelle pâleur !... Quelle agitation !...

À part.

Quel est donc ce mystère ?

Haut.

Ah Joséphine ! Ma souveraine ! Ma noble amie !

JOSÉPHINE, avec délire

Oui, ton amie. ton amie bien malheureuse !...

Elle verse des larmes.

LA COMTESSE

Que voulez-vous dire ?

JOSÉPHINE

Pus tard, dans un moment tu sauras tout... Fais venir ce mamelouk... Oui, je veux savoir... J'ai besoin de lui parler...

La comtesse s'éloigne en donnant des marques d'une vive inquiétude ; elle ouvre le porte du fond, Rustan entre, il s'approche de l'Impératrice, sans qu'elle s'aperçoive de son arrivée.

SCENE XIV. Joséphine, La Comtesse, Rustan.

Le mameluck se place à quelques pas de l'impératrice. Il reste droit, les yeux fixes, regardant le public.

JOSÉPHINE, sortant de son abattement

C'est vous, Rustan... Et l'Empereur ?

RUSTAN

Il m'a donné l'ordre de le devancer et d'annoncer au chambellan de Votre Majesté sa prochaine arrivée ; il reçoit en ce moment les félicitations des grands corps de l'Etat qui se sont portés à sa rencontre.

JOSÉPHINE, à part

Pour la première fois je tremble son approche.

Haut.

Tant de fatigues, cette longue route n'ont point altéré sa santé ?

RUSTAN

Non, Madame, jamais la santé de mon auguste maître ne fut plus parfaite... Cependant je ne dois rien vous cacher, je ne sais quelles inquiétudes l'assiègent...

JOSÉPHINE, à part

Parlez...

RUSTAN

Pendant toute la campagne il avait paru si satisfait.. Jamais un mot d'humeur... Son visage était radieux ! Je le vois encore sur le champ de bataille donnant le bâton de maréchal au brave commandant de l'armée d'Italie, au général MacDonald... Quel beau spectacle quand plus tard, devant les rangs de la vieille garde, il serra dans ses bras le prince Eugène et l'appela son fils... Son digne fils.

JOSÉPHINE, à part

Son fils ! Son fils !...

RUSTAN

Mais depuis notre départ de Vienne, quel changement !... Il veut être souvent seul, il se parle à lui-même... Cent fois je l'ai entendu répéter votre nom.

JOSÉPHINE, à part, avec une sorte de délire

Mon nom ! Il pense encore moi ! Il ne m'a donc pas entièrement bannie de son coeur ; ah ! Je suis moins malheureuse !...

Un sourire semble naître à l'instant sur ses lèvres.

On entend en dehors des vivat multpliés.

Vive l'Empereur !

Musique.

JOSÉPHINE

C'est lui !... Les forces m'abandonnent !...

Les cris redoublent en dehors, les tambours battent, une foule de généraux et d'officiers d'état major paraissent au fond et se placent vis-à-vis les portes vitrées.

SCÈNE XV. Les précédents, L'Empereur, paraissant subitement, Le Prince Eugène, quelques instants après lui ; La Comtesse et le Mamelouk restent au fond à gauche.

L'EMPEREUR, s'avançant avec rapidité vers Joséphine

Joséphine !...

JOSÉPHINE

Permettez-moi, Sire, de vous feliciter du succès de vos armes, de la paix glorieuse que vous venez d'obtenir, et de l'alliance qui doit à jamais....

L'EMPEREUR, l'arrêtant

Ah ! Joséphine ! Vous savez...

JOSÉPHINE, avec contrainte

Oui, je sais tout, je me résigne au plus grand sanriBce que l'on puisse exiger de moi.

Avec des sanglots.

Ah ! Je suis la plus malheureuse de toutes les femmes !

Elle tombe a ses pieds.

L'EMPEREUR, avec une grande affection

Mon amie, l'épouse de mon choix, relève-toi !... Si tu savais combien un pareil acte coûte a mon coeur, si tu savais que de combats intérieurs j'ai en soutenir... Pourquoi faut-il que le bonheur de la France...

L'EMPEREUR

Que ces chants d'allégresse déchirent mon âme !... Je vais me rendre à Paris ; j'ai besoin de vous y voir avec moi.... Joséphine, la cour doit encore ignorer...

JOSÉPHINE

Je suis prête a tous les sacrifices.

Eugène s'avance avec attendrissement ; La Comtesse se place derrière l'impératrice.

L'EMPEREUR

Venez, Eugène... Mon fils... Oui, toujours mon fils !

Montrant Joséphine qui tombe une seconde fois à ses pieds.

Quel trésor je vais perdre !

210 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica