Tragi-comédie en vers
Bradamante
Personnages
- CHARLEMAGNE
- ROGER
- NYMES, Duc de Bavière
- HIPPALQUE
- AYMON
- LA MONTAGNE
- BEATRIX
- MARPHISE
- RENAUD
- BASILE, Duc d'Athenes
- LA ROQUE
- Les Ambassadeurs de Bulgarie
- BRADAMANTE
- LÉON
- MELISSE
Dédicace
À Monseigneur de Cheverny, chancelier de France
Je ne vous présente pas ces vers, Monseigneur, pour en penser honorer votre illustre nom ; car, au contraire, je prétends les autoriser de lui : estimant que ce leur serait une honte de se vanter avoir été né sous votre siècle, et ne pouvoir testifier aux races à venir (si d'aventure ils peuvent donner jusques là) qu'ils aient onques été connus et gratifiés de vous, qui, souverain directeur de la justice de France, ne dédaignez au milieu de tant d'affaires de poix (dont votre esprit capable de toutes choses grandes est journellement chargé) de recueillir de bon oeil et favoriser ceux qui se vont avouant d'Apollon. Et c'est pourquoi je vous puis ici véritablement protester que si vos vertus fussent moindres, votre qualité plus basse, et qu'il n'y eût eu telle moisson et fertilité d'excellents poètes auprès de vous, plus dignes que moi pour appliquer leur industrieux labeur à si honorable sujet, je m'y fusse offert en toute allégresse et assurance. Mais comme ce n'est ma particulière profession, et que je me suis déjà depuis tant d'années retiré de la hantise et communication des muses, éloigné de leur saint Parnasse, aussi ne me sentai-je avoir que bien petite part en leurs grâces, et telle que je n'ai occasion de m'en beaucoup prévaloir. Si est-ce que pour le respect, obéissance et service que je vous dois, comme au principal chef de notre vacation judiciaire, et auquel notre roi entre autres choses a de tout temps commis la balance de sa Justice, je ne semblerai faillir par une trop sotte présomption et téméraire outrecuidance, si, tel et si peu que je suis, je m'offre et consacre aussi dévotieusement à vous que si j'étais de plus grande estime et valeur : m'assurant que votre débonnaireté ne me refusera, bien que du tout inutile, en cette humble soumission, ains sera d'autant plus incitée à me vouloir continuer son ancienne bienveillance.
Votre très affectionné serviteur,
R. Garnier.
Argument de la tragi-comédie de Bradamante
Après que les Sarrasins furent rompus et chassés devant Paris, Roger, embarqué avec autres princes restés de l'armée, est surpris de tourmente en la mer d'Afrique. Les hommes et vaisseaux abîmés, il se sauve à nage sur un rocher, auquel habitait un vieil ermite, qui l'avertit de son salut, et lui fait reconnaître Jésus-Christ. Roland, Olivier et Sobrin y arrivent avec Renaut au retour du conflit de Lipaduse : réjouis de la rencontre de Roger et de sa conversion à notre foi, ils accordent mariage entre lui et Bradamante, laquelle il aimait par mutuelle affection. Et tous ensemble abordés en France, s'acheminent à la Cour, où ils trouvent les ambassadeurs de Constantin, Empereur de Grèce, envoyez pour négocier le mariage de Bradamante et de Léon, son fils, que le père et la mère désiraient avoir pour gendre. Et, pour ce, ne voulaient point ouïr parler de Roger, simple chevalier. De quoi démesurément indigné et enflambé de colère contre Léon et son père, comme étant cause de son mépris, part secrètement de la Cour au d29u même de sa soeur Marphize très belliqueuse demoiselle : et afin de n'être connu, change le blason de ses armes, et sur son écu fait peindre une licorne blanche. Il se délibère donner jusques en Grèce pour tuer Léon, et dépouiller Constantin de son empire, tant afin de s'ôter cet empêchement là que pour se rendre plus respectable vers Aymon, étant qualifié du nom d'Empereur. Il arrive à Belgrade sur le point que les armées des Grecs et des Bulgares s'allaient choquer. Et voyant que, des le commencement de la charge, le roi Vatran mort, ses gens étaient rompus, et chaudement poursuivis par les Grecs, il se met à donner dedans leurs troupes de toute sa puissance. Il en fait trébucher un grand nombre, et entre autre le neveu de l'empereur. Ce qui fait prendre coeur aux Bulgares, qui sous la faveur de cet inconnu repoussent bravement leurs ennemis, avec grande occision. Retournez de la chasse, le prient unanimement d'être leur Roi : ce qu'il refuse, et passe outre en intention d'exécuter son dessein. Il arrive dès le soir à Novengrade, où reconnu et découvert au gouverneur, il est pris et dévalé en une basse fosse, et y est retenu quelque temps, attendant son exécution de mort. Léon qui l'avait vu avec admiration combattre son armée et faire tant de beaux faits d'armes, entendant qu'on le voulait faire mourir, ému de pitié, se résout de le sauver. Et à cette fin s'étant fait secrètement introduire de nuit en prison, il l'en retire et le mène en son logis. Mais incontinent après, ayant entendu, avoir été publié par toutes les terres de l'empire d'Occident que quiconque voudrait épouser Bradamante devait la conquérir à force d'armes, combattant avec elle pair-à-pair, s'avisa de mettre en jeu son chevalier. Et de fait le supplia de vouloir pour lui et sous ses armes entrer contre elle en combat, s'assurant de la vaincre par sa vertu. Ce que Roger ne lui osa refuser, pour les fraîches obligations qu'il avait sur lui. Sur cette fiance ils s'acheminent en France, où Léon se présente à Charlemagne, qui fait trouver Bradamante. Elle, pour se développer des importunes poursuites des ambassadeurs de Léon, s'était auparavant avisée d'impétrer de l'empereur cette déclaration : présumant que Léon ni autre Seigneur chrétien, fors Roger seul, ne la pourrait conquérir. Roger, contraint par la force de ses promesses, entre en lice avec extrême regret, couvert des armes impériales, comme s'il eût été Léon. Il combat et surmonte Bradamante, puis se retire saisi de merveilleuse tristesse. Il monte sur son cheval et entre au fond d'un bois pour s'y confiner. Léon d'autre part joyeux de sa victoire, va demander Bradamante à Charlemagne, laquelle se trouvait en une extrême anxiété et perturbation d'esprit. Marphise maintient qu'elle avait promis mariage à son frère Roger, et qu'elle ne pouvait avoir Léon : que s'il y prétendait droit, qu'il fallait qu'il se battît avec son frère, et que le victorieux l'aurait sans contredit. Léon appuyé sur la valeur de son chevalier, accepte le parti. Mais retourné au logis, il entend qu'il s'en est allé : dont infiniment déplaisant, et en merveilleuse perplexité à cause de sa promesse, se met avec ses gens à le chercher. Il le trouve dans ce bois, faisant de pitoyables regrets, pour son infortune. Léon le prie de lui découvrir l'occasion de son mal. Il se déclare être Roger, et s'être exprès acheminé de la Cour pour le tuer : qu'il est résolu de ne vivre plus, après s'être à son occasion privé de sa maîtresse. Lui étonné de cette nouvelle, le console, lui remet et résigne sa dame, et promet se déporter de la poursuivre. Et par ce moyen il le ramène et le présente à l'Empereur, auquel il fait ce discours en présence des Princes et Seigneurs qui en sont fort réjouis. À l'instant arrivent les Ambassadeurs de Bulgarie qui racontent à Roger que le pays l'a élu pour roi, et le prient d'en vouloir approuver l'élection et aller recevoir la couronne. Ce que entendant Aymon et Beatrix lui accordent très volontiers le mariage de leur fille : laquelle avertie de cet heureux et inespéré succès, en reçoit une indicible allégresse. Charlemagne baille sa fille Eléonor à Léon, et le fait son gendre. Ce sujet est fort amplement discouru par l'Arioste depuis le quarante-troisième chant jusqu'à la fin de son livre ; fors pour le regard de la fin, ajoutée par l'auteur.
Et par ce qu'il n'y a point de Choeurs, comme aux Tragédies précédentes, pour la distinction des actes : Celui qui voudrait faire représenter cette Bradamante, sera s'il lui plaît averti d'user d'entremets, et les interposer entre les actes pour ne les confondre, et ne mettre en continuation de propos ce qui requiert quelque distance de temps.
ACTE I
SCÈNE I.
CHARLEMAGNE
Les sceptres des grands rois viennent du Dieu suprême C'est lui qui ceint nos chefs d'un royal diadème, Qui nous fait quand il veut régner sur l'Univers, Et quand il veut fait choir notre empire à l'envers. Tout dépend de sa main, tout de sa main procède. Nous n'avons rien de nous, c'est lui qui tout possède, Monarque universel, et ses commandements Font les sphères mouvoir et tous les éléments. Il a mis sur mon chef la Françoise couronne ; Il a fait que ma voix toute la terre étonne, Et que l'Aigle Romain perche en mes étendards, Guide des escadrons de mes vaillants soudards. L'Italie m'obéit, la superbe Allemagne, Et les Rois reculés de l'ondeuse Bretagne. Ma courageuse France est pleine de guerriers, Dont les faits ont acquis mille et mille lauriers, Renommez par le monde autant qu'un preux Achille : La Grèce n'en eut qu'un, et j'en ai plus de mille. Quel Mars fut onc pareil en force et en renom, Quelque dieu qu'il peut être, à la race d'Aymon ? À Roland l'invincible, à qui Dieu favorable Naissant a composé le corps invulnérable ? Quel est un Olivier, un Griffon, Aquilant ? Combien est un Astolphe et un Ogier vaillant ? Un Huon, un Marbrin, et mille autres encore Aux armes indompté, dont ma France s'honore, Comme d'astres luisants en une épaisse nuit, Quand le Soleil doré dessous les ondes luit ? C'est toi moteur du ciel, qui la force leur donnes, Pour être de ta loi les solides colonnes. C'est toi qui fais florir ces braves Paladins, Pour sous ton étendard rompre les Sarasins, Ennemis de ton nom, pour l'Eglise défendre, Qu'ils veulent par le fer mahumétique rendre. Ils ont dompté l'Asie et l'Afrique, courants De rivage en rivage, ainsi que gros torrents Qui tombent en avril des neigeuses montagnes, Et passent en bruyant à travers les campagnes, Rompent tout, faussent tout, arrachent les ormeaux, Entraînent les bergers, leurs cases et troupeaux. Ainsi ces mécréants débordés de leur terre, Ont couru, fourragé comme un trait de tonnerre La blatière Libye, et l'Asie, où les yeux Du soleil sont fichés en remontant aux cieux. Ils avaient traversé les ondes Herculides, Et chassé Jésus-Christ des terres Ibérides ; Si que le riche Tage, au beau sable doré, Voyait au lieu de lui Belzébuth adoré. Ô Dieu, notre vrai Dieu, qu'il fallut que nos pères Eussent bien attisé tes dormantes colères, T'eussent bien irrité d'exécrables forfaits, Pour montrer de ta main de si sanglants effets, Pour nous assujettir à cette gent païenne, Et souffrir profaner ton Église chrétienne, Pour qui en corps mortel du ciel tu descendis, Et lavant nos méfaits, ton sang tu répandis ! Toi, Dieu de l'univers, dont la dextre divine A bâti, a formé cette ronde machine, Sans forme et sans matière, et sans objet aucun. Sans outils, sans secours que de toi, qui n'es qu'un. Ils ne furent contents d'asservir les Espagnes, Mais des hauts Pyrénées franchirent les montagnes, Et en tourbe innombrable ouvrirent les détroits Des grands rochers moussus qui s'élèvent si droits. Ils descendent au bord où la vite Garonne Courant dans l'Océan en ses vagues bourdonne, Et, jurez ennemis, font exécrable voeu De faire tout passer par le glaive et le feu. Celui pourrait nombrer les célestes lumières, Les raisins de l'automne, et les fleurs printanières, Qui aurait peu compter les escadrons aguerris, Qui avec Agramant vinrent devant Paris. Ils couvraient de leurs rangs la poudroyante plaine. Leurs chevaux épuisaient les claires eaux de Seine. L'air résonnait de cris, les bataillons pressés Mouvaient de toutes parts de piques hérissez. Le troupeau baptisé, tapi dedans la ville, Ainsi que de moutons une bande imbécile, Retirée en un parc de trois loups assailli, Soupirait vers le ciel d'un courage failli. C'était fait de la France, et de toute l'Europe ; Nous étions le butin de l'infidèle troupe ; La sainte loi de Christ délaissait l'Univers, Si Dieu n'eut dessus nous ses yeux de grâce ouverts, Et pitoyable père en notre mal extrême, N'eut à notre secours levé sa main suprême. Comme une mère tendre à son enfant petit, Après l'avoir tancé pour quelque sien délit, Le voyant larmoyer de pitié se transporte, Le baise, le mignarde, et son deuil réconforte, Ainsi son peuple ayant notre Dieu châtié De ses nombreux méfaits, il en a prit pitié : À regardé ses pleurs au milieu de son ire. Et piteux n'a voulu le voir ainsi détruire. Il a levé le bras de foudres rougissant, A froncé le sourcil ; le courroux palissant A son coeur embrasé, la fureur indomptée Lui est soudainement dans les naseaux montée ; Il a noirci le ciel de nuages espois, Et comme un tourbillon a desserré sa voix. L'Océan en frémit, la terre en trembla toute, Et du ciel étonné branla l'horrible voûte ; Au coeur des ennemis la frayeur descendit ; L'allégresse et la force aux nôtres il rendit. L'Angleterre s'arma, l'Écossaise jeunesse Au sang nous ralluma l'antique hardiesse. Renaud, ains notre Hector, conducteur du secours, Les fit en grand carnage abandonner nos tours. Ils se mirent en route, et la campagne verte Se voit incontinent de sang païen couverte. Ils ont quitté la France, et cuidant par les flots Tromper la main de Dieu qui fondait sur leur dos, Ont été dévorez des ondes aboyantes, Si que rien n'est resté de ces troupes méchantes. Marsille dans l'Espagne a retiré son camp ; Mais Agramant, Sobrin et le roi Sérican, Reliques du naufrage, ayant appris la perte De l'Empire Africain et le sac de Bizerte, Ont dedans Lipaduse attiré par défis Olivier et Roland, qui les ont déconfis. Or il faut louer Dieu de si belle victoire, Et à sa seule grâce en adresser la gloire.Mahumétique : i.e. mahométique, de Mahomet le prophète de l'Islam.
Blatière : Marchande de blé, de céréales. [L]
Belzébuth : Démon de la Bible, il est le prince des démons.
Scadron : escadron.
Espois : Terme de vénerie. Cors qui sont au sommet de la tête du cerf. [L]
Ains : mais.
Cuidant : Se cuider, Se pavaner, faire l'outrecuidant.
SCÈNE II. Charlemagne, Nymes.
CHARLEMAGNE
Ce ne m'est pas assez de défendre ma terre.CHARLEMAGNE
Un empereur Romain ne se peut dire avoir Pour chasser un Barbare assez fait de devoir Qui pourra retourner avec nouvelle force.NYMES
Son malheureux succès ne lui sert pas d'amorce Pour franchir derechef les rochers Pyrénées, Et repiller encor nos champs abandonnés.Derechef : une seconde fois. [F]
CHARLEMAGNE
Agramant est occis, le roi de Barbarie, Gradasse et Mandricart, honneur de Tartarie. Roger a délaissé sa détestable loi, Comme sa soeur Marphise, et Sobrin, le bon Roi. Mais le fier Rodomont, Ferragus et Marcille, Valeureux combattants, et mille autres, et mille Que l'Espagne et l'Afrique ont nourris, ne sont pas Semence de grands maux, trébuchés au trépas.NYMES
Ils sont assez puissants pour leurs terres défendre, Mais non pas pour oser contre vous entreprendre, Pour la France assaillir, mère des Chevaliers, Mère des bons soudards, qu'elle enfante à milliers.CHARLEMAGNE
Nous avons vu sur nous l'Espagne et la Libye, Mais non les étendards de l'ardente Arabie, Non les Soldats d'Egypte, et les rois mécréants Qui foulent les sablons des bords Cyrénéans.NYMES
Ceux-là, trop éloignez de nos chrétiennes terres, Ne viendront pas ici nous rallumer des guerres. Laissez leur lamenter leur funèbre accident, Et votre âge en plaisirs ébatés ce pendant. Il nous faut rebâtir nos églises rompues, Où se sont par sur tout leurs cruautés repues, Rebâtir nos cités de murailles et tours, Repeupler de paysans nos villages et bourgs. Il vous faut rappeler les vertus exilées, Et les faire honorer, les ayant rappelées.Ébatté : probablement part. passé. vieilli Ebattre
CHARLEMAGNE
Nos peuples sont beaucoup par la guerre éclaircis, Mais les vices au lieu sont beaucoup épaissis.NYMES
C'est l'office d'un Roi d'en purger sa contrée. Inutile est la Paix sans sa compagne Astrée. Vous devez en repos vos peuples maintenir, Et de sévères lois leurs offenses punir.CHARLEMAGNE
Je veux récompenser un chacun de ses peines, Étrangers, citoyens, soldats et Capitaines, Bradamante et Roger sous un amour égal Conjoindre ensemblement d'un lien conjugal.Ensemblement : Terme vieilli. En même temps, de la même façon. [L]
ACTE II
SCÈNE I. Aymon, Béatrix.
BEATRIX
Aussi fait-il à moi.BEATRIX
Si suis-je par ma foi.AYMON
Ce que je prise plus en si belle alliance, C'est qu'il ne faudra point débourser de finance. Il ne demande rien.AYMON
Ce nous est toutefois un notable avantage De ne bailler un sou pour elle en mariage, Mêmement aujourd'hui qu'il n'y a point d'amour, Et qu'on ne fait sinon aux richesses la cour. La grâce, la beauté, la vertu, le lignage Ne sont non plus prisés qu'une pomme sauvage. On ne veut que l'argent : un mariage est saint, Est sortable et bien fait quand l'argent on étreint. Ô malheureux poison !BEATRIX
Et qu'y sauriez vous faire ? Faut-il que pour cela vous mettiez en colère ? C'est le temps du jourd'hui.BEATRIX
Mais c'est un siècle d'or, comme le monde vit. On a tout, on fait tout pour ce métal étrange ; On est homme de bien, on mérite louange ; On a des dignités, des charges, des états ; Au contraire, sans lui de nous on ne fait cas.AYMON
Il est vrai : mais j'ai vu au temps de ma jeunesse Qu'on ne se gênait tant qu'on fait pour la richesse. Alors, vraiment alors, on ne prisait sinon Ceux qui s'étaient acquis un vertueux renom, Qui étaient généreux, qui montraient leur vaillance À combattre à l'épée, à combattre à la lance. On n'était de richesse, ains de l'honneur épris. Ceux qui se mariaient ne regardaient au prix.BEATRIX
Le bon temps que c'était !AYMON
Pourquoi ? Qui la mouvrait ? Est-il de lieu trop bas ? N'est-il jeune et gaillard ? n'est-il beau personnage ? Il faut qu'il soit vaillant et d'un brave courage, Aux combats résolu, d'être avecque danger Venu du bord Grégeois sur ce bord étranger, Ne craignant d'éprouver son adresse guerrière Avecques Bradamante aux armes singulière.Mouver : Dans le langage provincial et populaire, remuer, bouger. [L]
BEATRIX
Il est vrai : mais pourtant ne savez-vous pas bien Que Roger est son âme, et sa vie et son bien ? Qu'elle n'aime que lui, que pour n'être contrainte D'être par mariage à un autre conjointe, Elle a fait tout exprès par le monde savoir Que quiconque voudra pour épouse l'avoir Doit la combattre armée : estimant qu'il n'est homme Dans l'Empire de Grèce et l'Empire de Rome, Fors son vaillant Roger, qui ne doive mourir, Si avecques le fer il veut conquérir ? Or j'aurais grand douleur que ce généreux Prince Venu pour son amour de lointaine province, Sa vie aventurât, ses forces ne sachant, En la voulant combattre avec le fer tranchant : Qu'au lieu d'une maîtresse il trouvât la mort dure, Et que son lit nopçal fut une sépulture. Ce serait grand pitié !Nopçal : nuptial.
BEATRIX
C'est chose malaisée ; un prince ne viole Les édits qu'il a faits ; il maintient sa parole. Voire en chose publique, et qui est de grand poids. Mais en chose privée, on change quelquefois. Charles lui a permis ce combat dommageable, Estimant pour le sûr que je l'eusse agréable. Autrement ne l'eût fait, sachant bien le pouvoir Que dessus ses enfants un père doit avoir.BEATRIX
Encore, mon ami, faudrait premier entendre Si le parti lui plait, que de rien entreprendre : Car je crains que Roger soit en son coeur encré.BEATRIX
J'en serais bien marrie.AYMON
Il lui faut des amours ; il lui faut des mignons ; Il faut qu'à ses plaisirs nos vouloirs contraignons. Quel abus, quel désordre ! Ha !Mignon : Favori. [L]
BEATRIX
Je ne veux contester : mais pourtant, je puis dire Que trop vous ne devez son amour contredire. J'aimerois mieux qu'elle eût un simple chevalier Qui fût selon son coeur, que de la marier Contrainte à ce monarque, encor qu'en sa puissance Il eut l'empire Grec et l'empire de France. Je vais parler à elle, et ferai, si je puis, Qu'elle me tirera des peines où je suis, Se dépêtrant le coeur des lacs d'une amour folle, Pour libre aimer Léon, que son amour affole. Dieu me soit favorable, et me fasse tant d'heur Que je la puisse induire à changer son ardeur ! Mais, las ! Vois-la mon fils, honneur de notre race, L'invincible Renaud, des guerriers l'outrepasse ! Il va trouver Aymon : las ! Pauvrette, je crains Qu'il ait autre dessein que ne sont nos desseins. Il aime ce Roger. Que maudite soit l'heure, Avolé, que tu vis cette belle demeure : Je serais trop heureuse, et ores le Soleil Ne verrait rien qui fut à mon aise pareil, Sans toi, sans toi, Roger, qui fraudes mon attente, Privant du sceptre Grec ma fille Bradamante.Lacs : lacets, liens.
Avoler : Se répandre. [DMF]
Frauder : Frustrer par quelque fraude. [L]
SCÈNE II. Renaud, Aymon, Laroque.
RENAUD
Quoi ? Monsieur, voulez-vous forcer une amitié ? Êtes-vous maintenant un père sans pitié, Qui veuillez Bradamante, une fille si chère, Bannir loin de vos yeux, et des yeux de sa mère, Pour malgré son vouloir, qu'elle ne peut changer, La donner pour épouse à ce prince étranger ? Elle ne l'aime point, et qu'y voudriez-vous faire ? Vous savez que l'amour est toujours volontaire. Il ne se peut forcer ; c'est une affection Qui ne se dompte point sinon par fiction. Le coeur toujours demeure en sa libre franchise, Mais le front et la voix bien souvent le déguise. Ne la contraignez point ; vous seriez à jamais Fâché de lui voir faire un ménage mauvais.AYMON
Qui te fait si hardi de me venir reprendre ? Penses-tu que de toi je veuille conseil prendre ? De quoi t'empêches-tu ? Me viens-tu raisonner ? Et quoi ? Qui t'a si bien appris à sermonner ? Ô le brave cerveau !AYMON
Et quoi ?AYMON
Oui bien.AYMON
Pourquoi n'aimerait-elle un fils d'un Empereur, Qui est jeune et dispost, qui a de la valeur, Qui est beau, qui est sage, et qui modeste égale Notre qualité basse à sa grandeur royale ? Depuis la froide Thrace, étendue en désert, Il a tant traversé de terres et de mers Pour avoir son amour, qui pas ne le mérite, Et qu'il soit moqué d'elle après telle poursuite ? Qu'elle ne l'aime point ? Qu'elle n'en fasse cas, Non plus que s'il était issu d'un peuple bas ? Elle est par trop ingrate. Une amour avancée Doit d'une amour pareille être récompensée. Ô siècle dépravé ! Non, non, Renaut, dis-lui Que je veux et me plaît qu'il l'épouse aujourd'hui Autrement... Mais, possible, en vain je me colère, Et peut être en cela ne me voudrait déplaire Non plus qu'en autre chose ; elle a le naturel Trop bon pour émouvoir le courroux paternel.RENAUD
Monsieur, mais voulez-vous que son âme contrainte D'un lien conjugal soit à un homme étreinte, Qui lui rebouche au coeur, et qu'en piteux regrets Elle traîne ses jours sur les rivages Grecs ? Voulez-vous que de nuit, quand le sommeil se plonge Dans les yeux d'un chacun, que la douleur la ronge ? Qu'en pleurs elle se baigne ? Et n'ose toutefois Pour librement gémir développer sa voix ? Que si sa longue peine en pesanteur assomme Son âme alangourée, inaccessible au somme, Et que de ses bras gourds elle touche en dormant Le corps de son époux, ainçois de son tourment, Elle tressaille toute (ainsi qu'une bergère Qui en son chemin trouve une noire vipère), Que frayeur elle en ait, et retire soudain Des membres odieux son imprudente main ? Que quand il la tiendra chèrement embrassée, Elle se pense alors d'un serpent enlacée, Tant elle aura d'horreur d'être serve en ce point D'un importun mari qu'elle n'aimera point ?On lit bagne au lieu de baigne. le DMF suggère BAIGNE, et le verbe bagner est absent du Littré.
Alangouré : Faible, affaibli, alangui. [DMF]
Serve : serf, Celui qui ne jouit pas de la liberté personnelle, esclave. [L]
RENAUD
L'on voit de maint hymen la couche infortunée. Quelle future amour pourrez-vous espérer D'un noçage forcé ? C'est bien s'aventurer, C'est bien mettre au hasard une jeune pucelle, C'est bien, hélas ! C'est bien ne faire conte d'elle.Nopçage : noçage ; mariage.
AYMON
Que tu es révérend !RENAUD
Voire pour l'élever, pour la mettre bien haut. J'aimerais mieux, ma soeur, que la mort violente Vous eut percé le coeur d'une darde poignante, Qu'une lance arabesque eut ouvert votre flanc Et de votre poitrine eut épuisé le sang, Morte sur un guéret étendue en vos armes, Entre les corps muets d'un millier de gendarmes, Que de vos durs parents l'outrageuse rigueur Vous forçât d'un mari qu'abhorre votre coeur. Que fussiez-vous plutôt une fille champêtre, Conduisant les taureaux, menant les brebis paître Par les froideurs d'hiver, par les chaleurs d'été, Roulant vos libres jours en libre pauvreté : Vous seriez plus heureuse, et votre dure vie De tant de passions ne serait poursuivie. Car rien n'est si cruel que vouloir marier Ceux qu'un semblable amour ne peut apparier. Pensez-y bien, Monsieur : c'est un fait reprochable. Vous en serez un jour devant Dieu responsable.Guéret : Terre labourée et non ensemencée. [L]
RENAUD
Je ne vous prêche point ; mais ce dévot Hermite Qui au milieu des flots sur une roche habite, Par lequel fut Sobrin et Olivier guary, Fut d'avis que Roger de ma soeur fut marri : Et lors, comme si Dieu par la voix du prophète Nous eust dit qu'il voulût cette chose être faite, Nous l'approuvâmes tous, Roger s'y accorda, Et sous cette espérance en France il aborda. Le voudriez-vous tromper ?AYMON
Arrogant, plein d'audace, Oses-tu proférer ces mots devant ma face ? Que tu l'as accordée ? Impudent, éhonté !AYMON
Il ne m'en chaut : et puis, traites-tu d'alliance Pour ma fille sans moi ? As-tu cette puissance ?RENAUD
Il est encore temps.RENAUD
Que vous devez savoir Le vouloir de ma soeur devant que la pourvoir. Peut être son désir ne se conforme au vôtre : Vous serez d'un avis qu'elle sera d'un autre, Que son coeur languira dans les yeux d'un amant, Qui en repoussera tout autre pansement, Si bien que cet amour occupant sa poitrine. Il ne faut qu'un second pense y prendre racine. L'autorité d'un père, et d'un Prince, et d'un Roi Ne saurait pervertir cette amoureuse loi. Ne la forcez donc point, de peur qu'étant forcée Un époux ait le corps, un ami la pensée : Ce qui produit toujours un enfer de malheurs, Plein d'angoisse et d'ennui, de soupirs et de pleurs, Par qui votre vieil âge en sa course dernière Ne verrait qu'à regret la céleste lumière, Ennuyé de ce monde, au lieu que de vos jours Les termes nous devons vous faire sembler courts. Ne la gênez donc point, ains consacrez sa vie À Roger, dont elle est et l'amante et l'amie.AYMON
Plutôt l'eau de Dordonne encontre mont ira, Le terroir Quercinois plutôt s'applatira, Le jour deviendra nuit, et la nuit ténébreuse Comme un jour de soleil deviendra lumineuse, Que Roger, ce Roger que j'abhorre sur tous, Soit tant que je vivrai de Bradamante époux.AYMON
Et moi je maintiendrai contre eux et contre toi Qu'on n'a peu disposer de ma fille sans moi. Non, non, je ne vous crains ; présentez-vous tous quatre ; Je ne veux que moi seul pour vous aller combattre. Encor que je sois vieil j'ai du coeur au dedans Et de la force au bras.AYMON
Page, ça mon harnais, mon grand cheval de guerre. Apporte-moi ma lance avec mon cimeterre. Ha ! ha ! Par Dieu, je vous...RENAUD
Ne vous émouvez point.LA ROQUE
Le bonhomme a courage.LA ROQUE
Monsieur, entrons dedans : je crains que vous tombiez, Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos pieds.AYMON
Ha ! Que ne suis-je au temps de ma verte jeunesse, Quand Mambrin éprouva ma force dompteresse, Que j'occis Clariel, dont les gestes guerriers Se faisaient renommer entre les Chevaliers ; Que le géant Almont, de qui la tête grosse Et les membres massifs ressemblaient un colosse, Abattu de ma main à terre tomba mort Et ma gloire engrava dessur l'Indique bord ! Vous n'eussiez entrepris ce que vous faites ores, Combien que je me sens assez robuste encores Pour vous bien bourrasser.Bourrasser : malmener (canada).
SCÈNE III. Beatrix, Bradamante.
BEATRIX
Que vous seriez heureuse ! Oncques de notre sang Fille n'aurait tenu si honorable rang. Allez où le soleil au matin luit au monde, Allez où sommeilleux il se cache dans l'onde, Allez aux champs rotis d'éternelles ardeurs, Allez où les Riphez ternissent de froideurs : Vous ne verrez grandeur vous être comparée À l'heureuse grandeur qui vous suit préparée. Être femme d'Auguste, et voir sous votre main Mouvoir, obéissant, tout l'Empire Romain ! Marcher grande Déesse entre les tourbes viles S'entre-étouffants de presse aux triomphes des villes Pour voir vos majestés, recevoir de vos yeux, Les soleils de la terre, un rayon gracieux. Et nous, que la vieillesse à poils grisons manie, Aurons d'un si grand heur la face rajeunie, Vous voyant, notre enfant, une félicité Qui approche bien près de la divinité. Le jour éclairera plus luisant sur nos testes, Le chagrin de nos ans nous tournerons en festes, Et verrons dans la rue et dans les temples saints Chacun nous applaudir de la teste et des mains. Mon_Dieu ! ne laissez pas écouler, nonchalante, Ceste félicité que le ciel vous présente ! L'occasion est chauve, et qui ne la retient, Tout soudain elle échappe et jamais ne revient.BRADAMANTE
Las Madame je n'ai d'autre bonheur envie Que d'être avecque vous tout le temps de ma vie Je requiers aux bons dieux de me donner ce poinct, Que tant que vous vivrez, je ne vous laisse point. Je ne veux avoir bien, Royaume ni Empire, Qui pour le posseder de vos yeux me retire.BEATRIX
C'est un bon naturel qui se remarque en vous. Nous en pouvons, ma fille, autant dire de nous. Nous n'avons rien si cher, ni même la lumière De notre beau soleil ne nous est pas si chère Que vous êtes (m'amie) : un jour m'est ennuyeux, Quand un jour je me trouve absente de vos yeux. Car c'est me séparer moi-même de moi-même Que me priver de vous, tant et tant je vous aime. Mais (mon coeur) cet amour cet amour-la me fait Préférer votre bien à mon propre souhait. Je veux (que c'est pourtant !) je veux ce qui me fâche, Et ce que je ne veux de l'accomplir je tâche. Ainsi que le nocher qui de l'onde approchant Où les sirènes font l'amorce de leur chant, Fuit l'abord malheureux du déloyal rivage, Et le fuyant y court sans crainte du naufrage. Car je crains de vous perdre, et toutefois le bien Qui vous en vient me fait que je l'approuve bien. Mais que dis-je approuver ? Que je le vous conseille, Vous excite au parti d'une ardeur nom pareille. N'y reculez, ma fille, il vous en viendrait mal, Et Dieu, qui de ses dons vous est si libéral, S'en pourrait courroucer, si par outrecuidance Vous alliez dédaigner une telle alliance.BEATRIX
La femme vous serez d'un puissant Empereur, De Charles le copain : encores Charlemagne Avec la France n'a qu'un quartier d'Allemagne, Et les champs milanais, où c'est que Constantin Tient mille régions de l'empire latin. Il a la Macédoine et la Thrace sujette ; Il commande au Dalmate, au Grégeois, et au Gete. L'Itale, la Sicile, et les îles qui sont Depuis notre Océan jusqu'à la mer du Pont Révèrent sa puissance, et Neptune en ses ondes Ne souffre pourmener que ses naves profondes. Il est maître d'Asie, et les monts palestins Et les Phéniciens, de l'Euphrate voisins, Sont régis de son sceptre : il tient Jerosolyme, Où Dieu souffrit la mort pour laver notre crime.Nous retenons copain, plutôt que compaing, ancien terme pour compagnon.
Pourmener : déplacer, faire avancer. [DMF]
Nave : navire. [L]
BRADAMANTE
Il est un grand monarque.BEATRIX
Il est si grand, que rien Ne se trouve si grand au globe terrien. Que sauriez-vous plus être ?BRADAMANTE
Être je ne demande, Épousant un mari, plus qu'il ne convient grande. Aussi on dit souvent que la félicité D'un mariage gît en juste égalité. Il n'est, dit le commun, que d'avoir son semblable.BEATRIX
Jésus ! Il vous recherche autant qu'un plus sortable. Il vient du bord Grégeois sans crainte des dangers Qu'on trouve à traverser des pays étrangers, Navré de votre amour : vos yeux (étrange chose !) Lui ont votre beauté dans la poitrine enclose Sans jamais l'avoir vue. Et qui eut onc pensé Voir un tison d'amour de si loin élancé ? Cet amour qui vous suit lui décoche de France Un garrot, qui le navre au détroit de Byzance : Il sert une beauté que jamais il ne vit, Il ne connaît la dame en qui son âme vit. Enfant vraiment royal, ta nature est gentille D'aimer si chèrement la vertu d'une fille. Elle te doit beaucoup : un coeur serait cruel Qui ne te voudrait rendre un amour mutuel. Qu'en dites-vous, mon oeil ?Navre : blessure. [L]
BRADAMANTE
Je ne saurais que dire.BRADAMANTE
Je le crois bien, Madame, et sans l'affection Que je porte et à vous et à ma nation, L'incomparable France, il serait mon image, S'il est aussi vaillant qu'honnête de courage.BEATRIX
Sans la France ? Et pourquoi ? L'Orient volontiers N'est pas si plantureux comme sont ces quartiers ! C'est le pays d'amour, de douceur, de délices, De plaisir, d'abondance.BRADAMANTE
Et de beaucoup de vices.BEATRIX
Comme un autre terroir : il n'est moins vertueux Que ce rude séjour, mais bien plus fructueux. Seule on ne doit priser la contrée où nous sommes ; Tout ce terrestre rond est le pays des hommes Comme l'air des oiseaux, et des poissons la mer : Un lieu comme un étui ne nous doit enfermer.BRADAMANTE
Mais le pays natal, ha, ne sais quelle force, Et ne sais quel appas qui les hommes amorce Et les attire à soi.BEATRIX
Tout cela n'y fait rien. Le pays est partout où l'on se trouve bien. La terre est aux mortels une maison commune : Dieu sème en tous endroits notre bonne fortune. Partant cette douceur ne vous doit abuser, Et vous faire un tel bien sottement refuser. Quant à moi, s'il vous plaît, je vous serai compagne, Et lairrai volontiers la France et l'Allemagne. Aymon fera de même ; ainsi ne plaindrez-vous De laisser la patrie, étant avecques nous.Lairrer : Autrefois on disait, et aujourd'hui encore le peuple dit, je lairrai, pour je laisserai, je lairrais, pour je laisserais.
BRADAMANTE
Je ne sais plus que dire ; il me faut d'autres ruses ; Elle rabat l'acier de toutes mes excuses.BEATRIX
N'ayez peur, mon amour, que sur nos âges vieux Un voyage si long nous soit laborieux. N'ayez peur, n'ayez peur, qu'il nous ennuie en Grèce : Nous aurons mille fois plus qu'ici de liesse, Vous voyant pour mari le fils d'un Empereur, Dont le nom redouté donne au monde terreur. Vrai Dieu ! Quel grand plaisir, quelle parfaite joie ! Mais qu'un petit César entre vos bras je vois, Ou dedans mon giron, qui porte sur le front Les beaux traits de son père et de ceux de Clairmont ! De qui tout l'Orient festoiera la naissance, Et qui tout l'Orient remplira d'espérance De voir un jour la France et l'empire Grégeois Marcher sous l'étendart du Monarque Français, Battre les Sarrasins, et avecque l'épée Déraciner leur nom de la terre occupée ! Ne sera-ce un grand heur, que cette affinité Porte au peuple chrétien si grande utilité ? S'il ne vous chaut de nous, le public vous émeuve.Giron : Terme de blason. Par extension du sens de pans de vêtement, l'espace qui s'étend de la ceinture aux genoux d'une personne assise. [L]
Graphie : Grégeois rime avec François.
Challoir : Être d'importance, causer du souci. Il ne me chaut de cela. [L]
Graphie : Émeuve rime avec épreuve.
BRADAMANTE
Vous savez qu'il convient que sa force il éprouve, Et que l'accord est tel de ma nocière loi Qu'il faut qu'avec l'épée on soit vainqueur de moi.Nocière : Qui appartient, préside aux noces. [L]
BEATRIX
Aussi n'est-ce que jeu. Qui jamais ouï dire Que pour se marier il se fallut occire ? Les combats de l'amour ne sont guère sanglants ; Ils se font en champ clos entre des linceuls blancs, On y est désarmé : car d'hymen les querelles Se vident seulement par armes naturelles. Non non ma fille non ; nous ne souffrirons point Que ce jeune seigneur vous caresse en ce point. Ce n'est pas le moyen de traiter mariage Que s'entre-massacrer d'un horrible carnage. Les Tigres, les Lyons, et les sauvages Ours N'exercèrent jamais si cruelles amours. Aussi voyons-nous bien que l'entreprise est faite De ce combat nocier pour servir de défaite, Et frauder nos desseins, voulant par le danger D'une future mort tout le monde étranger ; Et que Roger tout seul, certain de sa conquête, Se vienne présenter à la victoire prête. Ô chose vergogneuse ! Ô l'impudicité Des filles de présent ! Ô quelle indignité ! Une jeune pucelle être bien si hardie De vouloir un époux prendre à sa fantaisie, Sans respect des parents qui ont l'autorité De lui bailler parti selon sa qualité ! Or allez, courez tôt, dépouillez toute feinte ; Bannissez toute honte et toute honnête crainte ; Cherchez, suivez, trouvez ce Roger, ce cruel, Qui votre pauvre coeur ronge continuel. Offrez-vous toute à lui, priez-le de vous prendre Et faire tant pour nous que d'être notre gendre. Ô Vierge mère ! Où suis-je ? En quel temps vivons-nous ? Que la mort ne vomit contre moi son courroux Pour ne voir ce deffame ? Aussi bien après l'heure De cet épousement il faudra que je meure, Et qu'Aymon, le pauvre homme, aille conter là bas Que sa fille impudique a filé son trépas.Vergogneux : de vergogne, honte [L]
BEATRIX
Hé ! hé !BRADAMANTE
Je vous supplie, n'ayez pas cette peur.BEATRIX
Hé ! hé ! hé !BRADAMANTE
Car plutôt je m'ouvrirai le coeur, Plutôt de mille morts sera ma vie éteinte, Qu'à mon honneur je donne une honteuse atteinte. L'amitié que je porte aux vertus de Roger Ne fera, si Dieu plaît, vos vieux ans abréger. Je l'aime, il est certain, autant que sa vaillance Peut d'une chaste fille avoir de bienveillance : Mais non que pour son bien ni pour le mien aussi Je vous veuille jamais donner aucun souci. D'un austère couvent je vais religieuse Amortir le flambeau de mon âme amoureuse, En prières et voeux passant mes tristes jours, En paissant mon esprit de célestes discours.BEATRIX
Quoi ? Parlez-vous à bon ?BRADAMANTE
C'est chose sérieuse.BEATRIX
Non ferez, si Dieu plaît.BRADAMANTE
Le temps m'est ennuyeux.BEATRIX
Comment, ma chère vie, auriez-vous bien en l'âme Ce triste pensement, qui jà le coeur m'entame ?BEATRIX
Plutôt présentement puissé-je tomber morte, Que vivante, ô m'amour, je vous perde en la sorte ! Ne vous aurai-je point en mes propos déplu ? N'aurai-je imprudemment votre courroux ému ? Vous ai-je été trop rude ? Hélas ! N'y prenez garde, Ne vous en fâchez point, j'ai failli par mégarde. Plutôt ayez Roger, allez-le poursuivant, Que vous enfermer vive aux cloîtres d'un couvent.BEATRIX
Mon_Dieu ! ne craignez point, j'en serai bien fort aise ! Aymon le voudra bien. Je m'en vais le trouver Pour l'induire à vouloir cet accord approuver. Las ! ne pleurez donc point ; serenez votre face ; Essuyez-vous les yeux et leur rendez leur grâce ; Vous me faites mourir de vous voir soupirer. Hé ! Dieu qu'un enfant peut nos esprits martyrer !ACTE III
SCÈNE I. Léon, Roger.
LÉON
Si par votre valeur qui n'a point de pareille, Bradamante j'acquiers, du monde la merveille, Que j'en recevrai d'aise, et que j'aurai d'honneur ! Ô que je vous serai tenu d'un si grand heur !LÉON
Mon âme à la servir est si fort obstinée, À l'aimer, l'adorer, qu'en moi plus je ne vis ; Je ne vis qu'en ses yeux, que jamais je ne vis. Une heure m'est un siècle, un jour mille ans me dure, Que je ne suis l'objet de si belle figure.LÉON
Que n'est à mon amour égale ma valeur, Pour mériter sa grâce ! Ô Nature fautière, Indigne tu m'as fait de cette âme emperière ! Je ne me suis pas bon, je connais mon défaut ; De la main d'un plus digne accommoder me faut. Pourquoi me connaissant me suis-je laissé prendre Aux rets d'une beauté que je ne puis prétendre ? Amour est bien aveugle, aveugle il est vraiment, De nous contraindre aimer si dissemblablement. Las ! frère, c'est de vous qu'elle dût être dame.ROGER
Ha propos douloureux qui me torturent l'âme ! Ma force s'affaiblit ; frissonner je me vois ; Mon sang et sens se trouble et ne suis plus à moi.LÉON
Ha là mon bon ami, c'est de franche amitié Que vous avez ainsi de mes tourments pitié. Prenons bon coeur tous deux, car aujourd'hui j'espère Recevoir beaucoup d'heur.LÉON
Je serai de ma Dame aujourd'hui le vainqueur, Et tenu d'un chacun pour brave belliqueur Par votre vaillantise : or' qu'il soit déshonnête De se vouloir parer d'une fausse conquête.ROGER
Ma vie est toute votre ; elle fut aux enfers Si, prompt, vous ne m'eussiez tiré d'entre les fers. Quand au fond d'une tour votre tante inhumaine Me détint pour souffrir une cruelle peine, Votre âme pitoyable élargir me voulut. Vous me fustes alors ma vie et mon salut. Faites-en votre propre ; elle vous est acquise. Ne craignez le hasard d'une dure entreprise : Pour vous je gravirai sur les rochers moussus, Et plongerai mon chef dedans les flots bossus ; J'irai nu de poitrine à travers mille piques, A travers les lions et les ourses Libyques. Je ne vis que pour vous, et déjà m'est à tard Que je n'entre pour vous en quelque bon hasard. J'irai quand vous plaira sous vos armes combattre La guerrière beauté que votre âme idolâtre.LÉON
Mon frère, ô que le jour bienheureux m'éclaira, Quand des seps outrageux ma main vous retira. Nulle chose m'émeut à ce plaisir vous faire, Sinon votre vertu, qui nous était contraire. C'est un étrange cas, le dommage que fît Votre extrême valeur, quand elle nous défit, M'engrava dedans l'âme une amitié soudaine, Au lieu de vous porter une implacable haine. Mais vraiment votre coeur en est bien dégagé. Je vous suis maintenant beaucoup plus obligé. Par vous j'aurai le bien qui d'amour me consomme.ROGER
Faites peu de demeure. Astres qui conduisez la torche de nos jours, Tournants sous le mouvoir de vos célestes cours Abrégez ma détresse, accourcissant ma vie, Trop long temps jusqu'ici des malheurs poursuivie. L'espoir ne flatte plus ma douteuse raison. Je n'ai plus qu'espérer, je suis sans guérison. Quel étrange destin ! ô ciel, je vous appelle, Soyez témoin, ô ciel, de ma peine cruelle : Il me faut dépouiller moi-même de mon bien, Délivrer à un autre un amour qui est mien, En douer mon contraire, et l'emplir de liesse, M'enfiellant l'estomac d'une amère tristesse. Ô des pauvres mortels aventureux desseins ! Ô attente trompeuse ! Ô longs voyages vains ! Ô nuisible entreprise ! Hélas ! Pour me défaire Des brigues de Léon, mon rival adversaire Que j'avais en horreur, je fus naguère exprès Jusqu'aux murs de Belgrade ou campageaient les Grecs, Pour rompre son armée, en combattant l'occire Avec son père Auguste, et conquêter l'Empire. Mais quoi ? De ce haineur l'amitié me sauva. Celui que j'offensais à mon bien se trouva. Je le cherchais à mort, il me donna la vie. J'étais jaloux de lui, je lui livre m'amie. L'eussé-je refusé, d'un tel bienfait ingrat, Me priant d'éprouver Bradamante au combat ? M'en fussé-je excusé ? Lui fussé-je allé dire Que j'avais nom Roger, que j'allais pour l'occire ? Hélas ! non. Mais quoi donc ? Las ! je ne sais ; je suis En une mer de maux, en un gouffre d'ennuis.SCÈNE II.
BRADAMANTE
Et quoi ? Roger, toujours languirai-je de peine ? Sera toujours, Roger, mon espérance vaine ? Où êtes-vous, mon coeur ? quelle terre vous tient, Quelle mer, quel rivage ha ce qui m'appartient ? Entendez mes soupirs, Roger, oyez mes plaintes ; Voyez mes yeux lavez en tant de larmes saintes, O Roger, mon Roger, vous me cachez le jour, Quand votre oeil, mon soleil, ne luit en cette Cour. Comme un rosier privé de ses roses vermeilles, Un pré de sa verdure, un taillis de ses feuilles, Un ruisseau de son onde, un champ de ses épis, Telle je suis sans vous, telle et encore pis. Quelque nouvelle amour (ce que Dieu ne permette) Vous échaufferait point d'une flamme secrète ? Quelque face angélique aurait point engravé Ses traits dans votre coeur de ses yeux esclavé ? Hé, Dieu ! que sais-je ? Hélas ! Si d'Aymon la rudesse Vous a désespéré de m'avoir pour maîtresse, Que pour vous arracher cet amour ennuyeux Vous soyez pour jamais éloigné de mes yeux ! Vous ne l'avez pas fait, votre âme est trop constante ; Vous ne sauriez aimer autre que Bradamante. Retournez donc, mon coeur, las ! Revenez à moi, Je ne saurais durer si vos yeux je ne vois. Je ressemble à celui qui, de son or avare, Ne l'éloigne de peur qu'un larron s'en empare, Toujours le voudrait voir, l'avoir à son côté, Craignant incessamment qu'il ne lui soit ôté. Retournez donc, mon coeur, ôtez-moi cette crainte : Las votre seule absence est cause de ma plainte ! Comme, quand le Soleil cache au soir sa clarté, Vient la palle frayeur avec l'obscurité, Mais sitôt qu'apparaît sa rayonnante face, La nuit sombre nous laisse, et la crainte se passe ; Ainsi sans mon Roger je suis toujours en peur, Mais quand il est présent, elle sort de mon coeur. Comme durant l'Hiver, quand le Soleil s'absente, Que nos jours sont plus courts, sa torche moins ardente, Viennent les Aquilons dans le ciel tempêter, On voit sur les rochers les neiges s'affester, Les glaces et frimas rendre la terre dure, Le bois rester sans feuille, et le pré sans verdure : Ainsi quand vous, Roger, vous absentez de moi, Je suis en un hiver de tristesse et d'émoi. Retournez donc, Roger, revenez ma lumière, Las ! Et me ramenez la saison printanière. Tout me déplaît sans vous, le jour m'est une nuit ; Tout plaisir m'abandonne, et tout chagrin me suit : Je vis impatiente, et si guère demeure Votre oeil à me revoir, il faudra que je meure, Que je meure d'angoisse, et qu'au lieu du flambeau De notre heureux hymen, vous trouvez mon tombeau.SCÈNE III. Léon, Charlemagne.
LÉON
Sire, ce m'est grand heur qu'au théâtre du monde, Ici, dans votre France, en Chevaliers féconde Et féconde en vertus, vos yeux j'aie ce jour Témoins de ma prouesse, et de ma ferme amour, Et que votre bonté pour fruit de ma victoire Me face recevoir du bien et de la gloire. Bradamante est mon âme, et ne crains de mourir, Si mourir me convient en voulant l'acquérir. Mais j'espère (et le ciel cette faveur me face) Qu'avecques de l'honneur je conquerrai sa grâce. Quoi que soit, je lui veux ma vie aventurer, Et l'avoir pour maîtresse ou la mort endurer. Je prie votre bonté que promesse on me tienne, Et qu'ayant la victoire elle demeure mienne. Vous n'auriez point d'honneur qu'on me vint décevoir Et qu'on m'ôtât, vainqueur, ce que je desse avoir.CHARLEMAGNE
N'ayez doute, mon fils ; n'ayez point cette crainte. Ma parole est toujours inviolable et sainte. Si Bradamante en force au combat vous passez, Vos pas ne seront point ingratement tracez. Vous l'aurez pour épouse avec la gloire acquise D'avoir fait preuve ici de votre vaillantise. Allez à la bonne heure et ne vous épargnez. Montrez-vous digne d'elle et son amour gagnez. La lice est toute prête, allez en votre tente Endosser le harnois, j'aperçois Bradamante.SCÈNE IV. Bradamante, Hippalque, Charlemagne.
BRADAMANTE
Hippalque, mon amour, que ferai-je ? tu vois Que j'aime un arrogant qui est sourd à ma vois, Qui se rit des langueurs dont sa beauté me lime, Qui n'a que sa valeur et sa force en estime. Las pauvrette !CHARLEMAGNE
Ma fille, il vous faut apprêter. Léon veut par le fer votre amour conquêter. Il s'offre à la bataille avecques la cuirasse, Le brassard, le bouclier, l'armet, la coutelace. Il ne tardera guère ; allez, dépeschez-vous : Je désire beaucoup que l'ayez pour époux.BRADAMANTE
J'espère qu'il sera de ma main surmonté.BRADAMANTE
Ce débile Grégeois, ce jeune efféminé ?BRADAMANTE
Plutôt palle à ses pieds je resterai sans âme, Qu'autre que mon Roger m'ait jamais pour sa femme. Est l'empire Grégeois de beautés dépourvu ? Pourquoi me poursuit-il ? je ne l'ai jamais vu. Veut-il avoir de force en son lit une amie ? Ne sait-il pas assez que Roger est ma vie, Que je n'aime que lui ? Pourquoi vient-il tenter Le désir de mon père, et ses sceptres vanter ? Ce n'est rien de grandeurs, de royaumes, d'empires, De havres et de ports, de flottes, de navires, Si l'amour nous bourrelle. Et vaudrait mieux cent fois Mener paître, bergère, un troupeau par les bois, Contente en son amour, qu'Emperière du monde Régir sans son ami toute la terre ronde.Emperière : impératrice. [CNRTL]
SCÈNE V.
ROGER, sous les armes de Léon
Ô Dieu ! jusques à quand ardra sur moi ton ire ? Jusqu'à quand languirai-je en ce cruel martyre ? Jusqu'à quand ma pauvre âme habitera ce corps ? Quand serai-je insensible en la plaine des morts ? Qui suis-je ? où suis-je ? Où vais-je ? Ô dure destinée O fatale misère à me nuire obstinée ! Quel harnais est-ceci ? Contre qui l'ai-je pris ? Quel combat ai-je à faire ? Hé Dieu qu'ai-je entrepris ! Veillé-je ou si je dors ! sont ce point des alarmes De l'enchanteur Atlant, ou d'Alcine les charmes ? Me voici déguisé, mais c'est pour me tromper. Je porte un coutelas, mais c'est pour m'en frapper. J'entre dans le combat pour me vaincre moi-même. Le prix de ma victoire est ma dépouille même. Qui vit onc tel malheur ? Léon triomphera De Roger, et Roger sa victoire acquerra : Je suis ore Léon et Roger tout ensemble. Chose étrange ! Un contraire au contraire s'assemble. Qu'il m'eust bien mieux valu souffrir l'affliction D'où Léon me tira, que cette passion ! Helas je suis entré d'un mal en un martyre ! De tous âprs tourments mon tourment est le pire. A mon sort les Enfers de semblables n'ont rien : Ils ont divers tourments, mais moi je suis le mien, Moi-même me punis, moi-même me bourrelle ; Je suis mon punisseur et ma peine cruelle ; Je me suis ma Mégère et mes noirs couleuvreaux, Mes cordes et mes fers, mes fouets et mes flambeaux. O piteux infortune ! Ai-je "té si mal sage, Si privé de bon sens que jurer mon dommage ? Que promettre à Léon de lui livrer mon coeur, Et d'être de moi-même à son profit vainqueur ? Encor si à moi seul je faisais cet outrage. Mais Bradamante, hélas ! Le souffre davantage. Il faut n'en faire rien. Mais quoi ? tu l'as promis. C'est tout un ; ne m'en chaut, il n'était pas permis. Si ma promesse était de faire à Dieu la guerre, À mon père, à ma race, à ma natale terre, La devrai-je tenir ? Non, non, serait mal fait. De promesse méchante est très méchant l'effet. Voire, mais tu lui es attenu de ta vie. Las ! De ma vie, oui bien, mais non pas de m'amie. Il est venu de Grèce en France sous ta foi. S'est offert au combat se faisant fort de toi ; Tout son honneur y pend, il n'est pas raisonnable De lui fasser promesse étant son redevable. Allons donc, de par Dieu, puis que j'y suis tenu. Combattons l'estomac, le col ou le flanc nu, Pour mourir de la main de celle que j'offense. Je recevrai la peine en commettant l'offense. Je ne puis mieux mourir, puis qu'il faut que ce jour M'arrache par ma faute et : la vie et l'amour. Mais d'ailleurs je faudrais car de ma foi promise Je ne m'acquitte point combattant par feintise : Puis l'ennui de la vierge en deviendrait plus grand Et se tuerait possible avec le même brand. Quoi donc ? L'offenserai-je ? Hélas ! Je n'ai pas garde ! Je me mettrai l'épée au coeur jusqu'à la garde Si je voyai rougir sur son estomac blanc Ou dessus son armure une goutte de sang. Je ne veux que parer aux coups de son épée, Sans qu'elle soit au vif de la mienne frappée.SCÈNE VI.
BRADAMANTE
Si je le puis atteindre avec le coutelas, Je l'enverrai chercher une femme là-bas. Ce mignon, ce beau-fils, qui n'a bougé de Grèce, Et qui ne fait jamais preuve de sa prouesse, N'a couru la fortune et ne s'est hasardé : Mais s'est toujours le corps sans mal contre-gardé, Contant de son beau nom, et ores vient en France Faire monstre à nos yeux de sa magnificence. Aux François ne se voit un teint si délicat, Mais une main robuste endurcie au combat. La sueur du harnais est notre commun baume. Les combats, les assauts sont l'ébat du royaume. Les cuirasses d'acier, les armets bien fourbis, Les brassards, les cuissots sont nos riches habits. Nos lits sont une tente, et souvent la vouture De ce grand Ciel courbé nous sert de couverture. Notre âme est courageuse, et ne craint nul effort. Nous ne prisons rien tant qu'une honorable mort, Et nous, Filles, n'avons nos poitrines éprises Des yeux de nos amants, mais de leurs vaillantises. Or vienne ce musqué, qui ne fait jamais rien Et qui n'est renommé que pour l'Empire sien : A son dam apprendra qu'il n'est point de vaillance Qu'on doive comparer à la valeur de France, Et qu'acquérir ne faut par importunité, D'une fille l'amour qu'on n'a point mérité.Vouture : voute, arcade [DMF]
Vaillantise : bravoure, vaillance [DMF]
ACTE IV
SCÈNE I. La Montagne, Aymon, Beatrix.
LA MONTAGNE
Qui eut jamais pensé que ce prince de Grèce Eut en lui tant de coeur, tant de force et d'adresse, Vu qu'il n'était connu des Paladins Français, Et qu'on prise assez peu les armes des Grégeois ? Toutefois il est brave et vaillant au possible. Son âme est généreuse et sa force invincible.BEATRIX
Arraisonnons-le un peu.LA MONTAGNE
C'en est fait.AYMON
Et qui gagne ?LA MONTAGNE
Ils ont égal honneur.LA MONTAGNE
Mais Léon est vainqueur.BEATRIX
Et moi, que j'en suis aise !LA MONTAGNE
Autour du camp était tout le peuple amassé, Et Charles devisait avec les preux de France, Quand les deux champions après la révérence Se plantent opposez l'un à l'autre, aux deux bouts, L'un attisé d'amour, et l'autre de courroux. Un panache ondoyait sur leurs brillantes armes. Chacun prisait le port de ce pair de gendarmes, Leur démarche et leur grâce : ils semblaient deux soleils, Ils paraissaient en force et prouesse pareils. Ils firent quelque pause aux portes des barrières, S'entroeilladant l'un l'autre au travers des visières : Et ressemblait la vierge, au mouvoir de son corps, Un généreux cheval qu'on retient par le mors Trop ardent de la course, et qui, l'oreille droite, La narine tendue et la bouche mouette, Frappe du pied la terre, et marchant çà et là, Monstre l'impatience et la fureur qu'il a. La voix ne fut sitôt de la trompette ouïe, Que l'épée en la main elle court réjouie Contre son adversaire, et semble à l'approcher D'une tourmente émue encontre un grand rocher. L'autre marche à grand pas, et plus grave, ne montre Avoir tant de fureur qu'elle, à ce dur rencontre : Il saque au poing l'épée, et détourne et soutient Les grands coups qu'elle rue, et ferme se maintient. Comme une forte tour sur le rivage assise, Par les vagues battue, et par la froide bise, Ne s'en ébranle point, dure contre l'effort De l'orage qui bruit et tempête si fort, Ainsi lui sans ployer sous l'ardente furie Et les âpres assauts de sa douce ennemie Qui chamaille sans cesse, ores haut, ores bas, Par le chef, par le col, par les flancs, par les bras, Ne s'émeut de la charge, ains s'avance, ou se tourne, Ou recule en arrière, et le malheur détourne. Il s'arrête parfois, et par fois s'avançant, De la main et du pié se va comme élançant, Puis soudain se retire, et jette la rudache Au devant de l'épée et rend le coup plus lâche. Il tire peu souvent, et encores ses coups, Comme en feinte tirés, sont débiles et mous. Il prend garde à frapper où sa dextre ne nuise, Et là par grande adresse à tous les coups il vise : Mais elle s'en courrouce, et ce courtois devoir Fait redoubler sa haine, ainsi qu'il semble à voir. Tantôt fier du tranchant, et tantôt de la pointe ; Elle cherche où l'armure est à l'armure jointe ; Elle voltige, et tourne incessamment la main, Le sonde en tous endroits, mais son labeur est vain. Comme un qui pour forcer une ville travaille, Ceinte de grands fossés et d'épaisse muraille De toutes parts flanquée, ore fait son effort Contre un gros boulevard ou contre un autre fort, Ore bat une tour, ore assaut une porte, Ore donne escalade à la muraille forte, S'attaque à tous endroits, en vain essaye tout : Il y perd ses soldats et n'en vient point à bout. La vierge ainsi se peine, et tant moins elle espère Vaincre son ennemi, d'autant plus se colère, D'autant plus fait d'effort ; le feu sort de ses coups, Et ne saurait briser mailles, lames, ni clous. En fin elle se lasse, et halette de peine ; Elle fond en sueur et se met hors d'haleine ; La main lui devient faible, et ne peut plus tenir L'indigne coutelas, et l'écu soutenir. La force lui défaut : mais la colère aigüe, La honte et le dépit de se trouver vaincue Lui renfle le courage : et lâchant le pavois Prend à deux mains l'épée, et bat sur le harnois Comme sur une enclume au milieu d'une forge, Où quelque grand Cyclope un corps d'armures forge. Ses coups drus et pesants passent l'humain pouvoir ; La force lui redouble avec le désespoir ; D'ahan elle se courbe, et semble avoir envie De perdre en cet effort la victoire et la vie. Léon frais et dispos comme en ayant pitié, Pour finir ce combat, entrepris d'amitié, Commence à la presser la suivre, la contraindre, Feint redoubler ses coups, sans toutefois l'atteindre, La poursuit,la resserre ; il la pousse et la point, Et lasse la réduit jusques au dernier point. Charles fait le signal, et Léon se retire : Bradamante frémit de deuil, de honte, et d'ire. Le Conseil s'assembla, qui, de Charles requis, Dit que Léon avait Bradamante conquis, Qu'il la devait avoir pour légitime épouse.LA MONTAGNE
Qu'il entend qu'il l'épouse.AYMON
O Dieu, que de ta main les faits sont merveilleux ! Tu as ore abattu le coeur des orgueilleux : Bradamante a trouvé maintenant qui la dompte.BEATRIX
Elle n'en faisait cas.SCÈNE II.
ROGER
Gouffres des creux enfers, Tenariens rivages, Ombres, Larves, Fureurs, Monstres, Démons et Rages, Arrachez-moi d'ici pour me rouer là-bas : Tous tous à moi venez, et me tendez les bras. Je sens plus de douleurs, je souffre plus de peines Qu'on n'en saurait souffrir sur vos dolentes plaines. Je suis au désespoir, je suis plein de fureur ; Je ne projette en moi que désastre et qu'horreur. Je ne veux plus du jour, j'ai sa lampe odieuse ; Je veux chercher des nuits la nuit la plus ombreuse, Un lieu le plus sauvage et le plus écarté Qui se trouve sur terre, un rocher déserté, Solitaire, effroyable, où, sans détourbier d'homme, Le dueil, l'amour, la rage, et la faim me consomme. Où me puis-je laver de l'horrible forfait Que j'ai, monstre exécrable, à ma maîtresse fait ? Je l'ai prise de force, et de force ravie A moi, à son amour, et à sa propre vie, Pour la donner en proie, et en faire seigneur (Ingrate cruauté !) son principal haineur ? Ô terre, ouvre ton sein ! ô ciel lâche ton foudre, Et mon parjure chef broye soudain en poudre ! J'ai madame conquise, et un autre l'aura ; J'ai gagné la victoire, un autre en bravera. Ainsi pour vous, taureaux, vous n'escorchez la plaine ; Ainsi, pour vous, moutons, vous ne portez la laine ; Ainsi, mouches, pour vous aux champs vous ne ruchez, Ainsi pour vous, oiseaux, aux bois vous ne nichez. Ha regret éternel, crève-coeur, jalousie, Dont ma détestable âme est justement saisie ! Mourons tôt, dépêchons, ne tardons plus ici ; Allons voir les Enfers le Royaume noirci ; Je n'ai plus que du mal, et des langueurs au monde ; Ce qu'il ha de plaisir à douleur me redonde. Adieu cuirasse, armet, cuissots, grèves, brassards ; Adieu, rudache, épée, outils sanglants de Mars, Dont le Troyen Hector s'arma jadis en guerre : Je ne vous verrai plus, devalé sous la terre. Et vous Maîtresse adieu adieu Maîtresse hélas ! Pardonnez-moi ma coulpe, et n'y repensez pas. J'ai failli, j'ai forfait, il faut qu'on me punisse. Je soumets corps et âme à tout êpre supplice. Je ne refuse rien, pourvu que mon tourment Tire de votre coeur tout mécontentement, Que vous me pardonnez devant que je trépasse, Si que mourir je puisse en votre bonne grâce.Ténarien : de Tenare, un des fleuve des enfers.
SCÈNE III. Bradamante, Hippalque.
BRADAMANTE
Ha fille misérable et regorgeant de maux ! Ô du Sort outrageux trop outrageux assauts ! Ô malheureuse vie en misères plongée ! Ô mon âme, ô mon âme à jamais affligée ! Que ferai-je ? où irai-je ? Et que dirai-je plus ? Je suis prise à mes rets, je suis prise à ma glus. Ah Bradamante où est ta prouesse guerrière ? Où est plus ta vigueur et ta force première ? Bras traîtres, traîtres acier, et pourquoi n'avez-vous Poussé dans son gosier la roideur de vos coups ? Une goutte de sang n'est de son corps sortie ; Nulle écaille ne lame est de son lieu partie ; Il n'a point chancelé, ferme comme une tour Que la mer abayante assaut tout alentour. Et folle je pensais ne trouver rien sur terre Que Roger seulement, qui me vainquit en guerre : Toutefois ce Grégeois qui n'est pareil à lui, Qui n'acquit onc honneur, m'a domptée aujourd'hui. Las ! Roger, où es-tu, où es-tu ma chère âme ? Où es-tu, mon Roger ? en vain je te réclame, Tu n'entends à mes cris. Es-tu seul des mortels Qui n'aies entendu publier mes cartels ? Chacun l'a su, Roger : les peuples Ibérides, Les Mores, les Persans, les Getes, les Colchides, Et tu l'ignores seul ; cela toi seul ne sais, Qu'épandre pour toi seul par le monde je fais.HIPPALQUE
Hé mon_Dieu, que vous sert cette larmeuse plainte ? Pourquoi vous gênez-vous d'une chose contrainte ? Pourquoi pleurez-vous tant ? Que soupirez-vous tant ? Pensez-vous le malheur rompre en vous tourmentant ?BRADAMANTE
Ma compagne, m'amie, hé que j'ai de tristesse ! Le deuil, l'amour, la haine et la crainte m'oppresse. Je suis au désespoir, au désespoir je suis : Je n'ai plus que la mort pour borner mes ennuis.HIPPALQUE
Ne vous desolez point. Il n'y a maladie, Tant soit elle incurable ; où lon ne remédie : Il faut prendre courage et toujours espérer. Dieu vous peut (s'il lui plaît) de ces malheurs tirer.BRADAMANTE
Et comment ? Quel moyen ? Qu'à Léon j'obéisse Par ses armes vaincue, et sois Impératrice ? Ha non ! plutôt la mort se coule dans mon sein, Et plutôt me puissé-je enferrer de ma main Que d'être oncques à lui : j'en suis là résolue. Je sais que d'un chacun j'en serai mal voulue : Charles s'en fâchera, et mon père sur tous Vomira contre moi le fiel de son courroux. Je serai justement inconstante estimée, Des Grecs et des François impudente nommée ; Léon j'offenserai : mais tout m'est plus léger Et de moindre peché que d'offenser Roger.SCÈNE IV. Marphise, Bradamante, Hippalque.
MARPHISE
Quelle fureur, mon frère, à votre esprit époind De quitter votre Dame et ne la revoir point ? D'abandonner la Cour, et moi votre germaine, Me laissant en détresse, et Bradamante en peine ? La pauvre Bradamante, ha que j'en ai pitié ! Jamais ne fut je crois, plus constante amitié. Las ! Que sera-ce d'elle ? Elle avoir espérance Qu'au bruit de son cartel vous reviendriez en France ; Un chacun l'estimait, son père en avait peur, Qui a tant ce Léon et son Empire au coeur : Et ores la pauvrette, et moquée et trompée, Est la femme du Grec par le droit de l'épée.Époindre : Terme vieilli. Faire sentir un aiguillon, un désir. [L]
MARPHISE
Hélas ! Que je voudrais vous pouvoir secourir. Mais quoi ? tout est perdu, que saurions-nous plus faire ? La peine en est à vous, et la coulpe à mon frère. Prenez le sort en gré, c'est Dieu qui l'a permis. Léon vous doit avoir, puis qu'on lui a promis.BRADAMANTE
Jamais, ma soeur.BRADAMANTE
Léon lui aurait bien dressé quelque embuscade, Comme il est fraudulent, et l'aurais pris, de peur Qu'il fût à son dommage encontre moi vainqueur.MARPHISE
Et quel ? Ma grand amie.BRADAMANTE
Et que faudrait-il faire ?MARPHISE
Je vole toute d'aise.BRADAMANTE
Hippalque, mon amour.HIPPALQUE
La fourbe est bien aisée, il faut que vous, Marphise, Allez vers l'empereur, et que de galantise Soutenez qu'on fait tort à votre frère absent, Mariant Bradamante, et la lui ravissant, Vu qu'ils ont devant vous par paroles expresses Fait de s'entre-espouser l'un à l'autre promesses : Qu'un sceptre ne doit pas la faire varier, Qu'on ne la saurait plus à d'autres marier : Que si par arrogance elle veut contredire, Les armes en la main soutiendrez votre dire. Bradamante y sera qui, le front abaissant, Ira par son maintien vos propos confessant ; Lors Charles et ses pairs ne voulant faire outrage À Roger, suspendront ce dernier mariage. Il viendra ce pendant, ou quelque autre moyen Se pourra présenter commode à notre bien.SCÈNE V. Léon, Charles, Aymon, Marphise, Béatrix.
LÉON
Magnanime empereur, dont le nom vénérable Est aus fiers Sarrasins et aux Turcs redoutable, Qui le sceptre François faites craindre par tout D'un bout de l'univers jusques à l'autre bout, Et qui ce grand Paris, votre cité Royale, En majesté rendez aux deux Romes égale, Heureuse est votre France, et moi plein de grand De m'être ici trouvé pour voir votre grandeur, Et d'avoir eu de vous témoignage honorable Aux prix de ma valeur, qui vous est redevable.CHARLES
Mon fils, votre vertu s'est montrée à nos yeux Comme l'alme clarté d'un soleil radieux. Ma voix ne la saurait rendre plus héroïque. Le témoignage est vain en chose si publique. Vraiment vous méritez d'un Auguste le nom, Et méritez aussi d'être gendre d'Aymon, Bradamante épousant, que votre vaillantise Et votre ferme amour a doublement conquise.CHARLES
Je le veux. Ha voici le bon Duc_de_Dordonne, Noble sang de Clairmont qui vous affectionne, Votre race et vaillance il honore : et voici La duchesse sa femme, et Bradamante aussi. Vous, Aymon, savez bien que le prince de Grèce, Aussi grand en vertu comme il est en noblesse, Poursuit votre alliance, et s'est acquis vainqueur En publique combat votre fille, son coeur. Ore voulez-vous pas vos promesses conclure, Et déterminer jour pour la noce future ?AYMON
Ouy, Sire. Je n'ai rien qui me plaise si fort Que me voir allié d'un prince si accort. Je me sens bienheureux, et Bradamante heureuse D'entrer en une race et noble et valeureuse.LÉON
Moi plus heureux encor, d'avoir une beauté Dont mon coeur si long temps idolâtre a été, Et qui, vraie Amazone, est aussi belliqueuse (Rare faveur du ciel) que belle et gracieuse. Puis elle est d'un estoc d'hommes vaillants et forts, Les premiers de la terre en martiaux efforts, De Renauts, de Rolands, les foudres de la guerre, D'Ogers et d'Oliviers, plus craints que le tonnerre.CHARLES
Tout l'Orient n'est point en gemmes si fécond Qu'est en hommes guerriers la race de Clairmont. Jadis le cheval grec n'eut les entrailles pleines De tant de bons soldats et de bons capitaines Que de cette famille, il en sort tous les jours, Indomptés de courage aux belliqueux étours. La loi de Jésus-Christ par eux est maintenue, Et la fureur païenne en ses bords retenue, Comme un torrent enflé, qui par la plaine bruit Et jà prez et jardins de ses ondes détruit, Entraînerait maisons, granges, moulins, étables, S'il n'était arresté par remparts défensables, Qui rompent sa fureur, et ne permettent pas Qu'il déborde, et s'épande aux endroits les plus bas.AYMON
C'est par votre vertu, que cette heureuse France Sert encore Jésus-Christ, vous êtes sa défense.CHARLES
La puissance Chrétienne accroîtra de moitié Par ce noeu conjugal qui joint notre amitié, Quand l'un et l'autre Empire, unissant ses armées, Guerroiera les Païens aux terres Idumées, Ou en la chaude Égypte, en l'Afrique, et aux bords De l'Espagne indomptée, où j'ai fait tant d'efforts.MARPHISE
Elle vous trompe donc.BEATRIX
Ma fille mariée ?BEATRIX
Sans le respect que j'ai.BEATRIX
Cela me fait mourir.MARPHISE
C'est à Roger, mon frère.AYMON, BEATRIX
Ô Dieu ! Quelle impudence !CHARLES
Comment le savez-vous ?MARPHISE
Ce fut en ma présence.BEATRIX
Ils s'entre-sont promis ?MARPHISE
Voire avecque serment.AYMON, BEATRIX
Ô qu'elle est effrontee !MARPHISE
Ô fille déloyale ! Et faut-il sous couleur d'une Aigle impériale, D'un sceptre, d'un tiare ainsi vous oublier ? Ô ! Que l'ambition fait nos ames plier !CHARLES
Mais qu'en dit Bradamante ?MARPHISE
Et que peut elle dire ?CHARLES
Levez un peu le front.MARPHISE
Si elle contredit, je la veux défier : J'ai les armes au poing pour le vérifier. S'y offre qui voudra, je soutiens obstinée Qu'elle s'est pour épouse à mon frère donnée, Et que l'on ne saurait, qui ne lui fera tort, A d'autres la donner jusqu'à tant qu'il soit mort.CHARLES
Elle ne répond rien.AYMON
C'est une pure fraude ourdie encontre moi. Bradamante à Roger n'a point donné sa foi. Aussi ne pouvait-elle, étant en ma puissance. Une telle promesse est de nulle importance. Puis, où fut-ce ? quand fut-ce ? Était-il jà chrétien ? Il n'y a que deux jours qu'il combattait, païen, Nos peuples baptisés : or, étant infidèle, Il ne pouvait avoir d'alliance avec elle. C'est abus, c'est abus ; jamais n'en fut rien dit : Au contraire elle-même a pratiqué l'édit Qui a conduit Léon, un si notable prince, Depuis le bord Grégeois jusqu'en cette province, Pour entrer en bataille : et ore, étant vainqueur, Qu'on le vienne frauder par un propos moqueur, Une baye, un affront, et sur tout que vous, Sire, Veuillez pour tout cela révoquer votre dire, Il est déraisonnable. Il faut que le combat Faict aux yeux d'un chacun ait vidé tout débat.CHARLES
Je ne veux rien résoudre en affaire si grande Que des gens de conseil avis je ne demande. Un roi, qui tout balance au poix de l'équité, Doit juger toute chose avecque mûreté.MARPHISE
Puisque cette pucelle à Roger s'est donnée, Léon ne peut l'avoir sous un juste hyménée Tant que Roger vivra. Qu'ils se battent tous deux A la lance et l'épée, et cil qui vaincra d'eux Son rival, envoyé là-bas chez Rhadamante, Ait sans aucun débat l'amour de Bradamante.Rhadamante : Un des Dieux de Enfers.
MARPHISE
Que vous nuit ce combat ?LÉON
J'accepte le party. Non, non, ne craignez point ; J'ai pour lui cet estoc, qui toujours tranche et point. Sire, permettez-moi d'entrer encore en lice, Et que de s'y trouver Roger on avertisse.SCÈNE VI. Léon, Basile.
LÉON
Quand ce serait Renaut, quand serait Roland même, Que le ciel a doué d'une force suprême, Je l'oserais combattre, ayant ce chevalier, Qui est plus mille fois que nul autre guerrier, Il n'a point de pareil : que ce beau Roger vienne, Et l'épée à la main ses promesses soutienne, Il lui fera bientôt son ardeur apaiser, Et au lieu d'une amie une tombe espouser. Mais voilà pas Basile, honneur de notre Grèce, A qui tous mes secrets fidèlement j'adresse ? Basile mon ami, je me viens d'engager, De promesse à la Cour, de combattre Roger.BASILE
Il n'est pas à la Cour.BASILE
Que prétend-il en elle ?BASILE
J'estime qu'elle ment.LÉON
Je voudrais bien pour elle abandonner la vie. Je n'entends toutefois combattre contre lui D'autre sorte que j'ai combattu ce jourd'hui.BASILE
Il n'est plus avec nous.BASILE
Il s'en est ore allé.LÉON
Hé Dieu je suis perdu ! malheureux, qu'ai-je fait ? Me voilà blasonné de mon déloyal fait. On saura mon diffame, et la tourbe accourue Du peuple autour de moi me hurla par la rue. Ces chevaliers français, du monde la terreur, Qui ont l'honneur si cher, m'auront tous en horreur, Et ma maîtresse même (ah ! que la terre s'ouvre) Crèvera de dépit. Charles et tout le Louvre Se riront bien de moi, d'avoir homme peureux Usurpé le loyer d'un homme valeureux. Ha timide poltron, par mon dol je décrie Moi, mon père, ma race, et toute ma patrie ! J'ai promis de combattre en autrui me fiant, Et du premier succès trop me glorifiant, Et faudrai de promesse, et la cour abusée Fera de ma vergogne une longue risée. Ha chétif !ACTE V
SCÈNE I. Léon, Roger.
LÉON
Dea mon frère, et pourquoi ne me l'aviez-vous dit ? Pensiez-vous qu'en cela je vous eusse desdit ? Que j'eusse voulu perdre, après un tel mérite, Le meilleur chevalier qui sur la terre habite ? Vous m'avez fait grand tort de douter de ma foi, Et d'avoir eu besoin de ce qui est à moi.ROGER
Invincible César, je n'eusse osé vous dire La cause de mon deuil, et de mon long martyre. Las ! Vous eussé-je dit que j'avais nom Roger, Que j'étais là venu pour vous endommager ? Que j'étais le souci de votre belle Dame, Brûlé du même feu qui consomme votre âme ?LÉON
Je fus de votre amour si ardemment épris Pour vos faits valeureux, que quand vous fustes pris, Si j'eusse eu de votre être et dessein connaissance, Je ne vous eusse moins porté de bienveillance. Mais depuis, que privant votre coeur de son bien, Au prix de votre vie avez bâti le mien, Vous ne deviez douter que mon âme obligée Ne fust de votre mort durement affligée, Et que plutôt qu'en être auteur, j'eusse quitté Non l'amour, ou le bien, mais la douce clarté.ROGER
Ne me détournez point de ce constant désir. La mort ne mettra guère à me venir saisir. Je suis plus que demi dans la barque légère. Mon âme veut sortir de sa geôle ordinaire ; Ne la renfermez point ; n'enviez son repos ; Ma mort à vos désirs viendra bien à propos. Car tant que je vivrai, celle qui vous enflamme Vous ne pouvez avoir pour légitime femme : Il y a mariage entre nous accordé, Dont vous avez l'effet jusqu'ici retardé. Or ma mort dissoudra ce contrat misérable, Et ne restera rien qui vous doit dommageable.LÉON
Je ne veux pas mon aise avoir par le trépas Du meilleur chevalier qui se trouve ici bas. Car combien que je l'aime autant que mon coeur même, Plus qu'elle toutefois votre vaillance j'aime. Ayez-la pour épouse, et n'y soit désormais Fait obstacle pour moi qui ne l'aurai jamais ! Je vous cède mon droit ; prenez-le à la bonne heure, Que sans plus différer votre amour vous demeure.ROGER
Je supplie le bon Dieu que sans juste loyer Longuement ne demeure un amour si entier, Et que j'aie cet heur de quelquefois dépendre Cette vie pour vous que vous me venez rendre Pour la seconde fois. J'en voudrais avoir deux Pour en votre service en être hasardeux. Je vy deux fois par vous ; mais combien que l'on rende Les bienfaits qu'on reçoit avec usure grande, Je ne puis toutefois les rendre que demis, Car de les rendre entiers il ne m'est pas permis. Votre amour m'a donné, par deux fois opportune, Deux vies, et (malheur !) je n'en puis mourir qu'une.SCÈNE II. Les Ambassadeurs Bulgares, Charlemagne.
LES AMBASSADEURS
Que cet Empire est grand en biens et en honneurs ! Que cette Cour est grosse et pleine de seigneurs ! Que je vois de beautés ! Sont-ce des immortelles ? J'estime que le ciel n'a point choses si belles, Le Soleil ne luit point si agréable aux yeux, Et le printemps fleuri n'est point si gracieux Que leurs divins regards, que leurs beautés décloses, Que leurs visages saints, faits de lis et de roses. Durant la brune nuit les célestes flambeaux, Qui brillent écartés, n'éclairent point si beaux. Vrai Dieu que ce n'est rien de notre Bulgarie ! Ce n'est, ma foi, ce n'est que pure barbarie Auprès de ce pays : la douceur et l'amour, La richesse et l'honneur font à Paris séjour. Sire, nos Palatins ont sur notre province, Depuis le dur trépas de Vatran notre prince, Un Chevalier esleu pour nous commander Roi, Qui n'a par tout le monde homme pareil à soi. Il nous est inconnu, fors à son brand qui tranche, Et à son écu peint d'une licorne blanche. Naguère Constantin avec Léon, son fils, Aux plaines de Belgrade eut nos gens déconfis Sans ce brave guerrier, qui leur donna courage, Et des Grecs ennemis fit un sanglant carnage. Seul il les repoussa, terrassant par milliers, Au coeur de leurs escadrons, les soldats plus guerriers. Il en couvrit la terre en leur sang ondoyante, Et du Danube fut la claire eau rougissante. L'effroi, l'horreur, le meurtre à ses côtés marchaient, Et, quelque part qu'il fut, ennemis trébuchaient. Ils se mirent en route, et la nuit ténébreuse Couvrit de son bandeau leur fuite vergongneuse. La noblesse, le peuple, et ceux qui à l'autel Font dévote prière au grand Dieu immortel, Prosternez à ses pied, humbles le mercièrent, Et que le sceptre il print d'un accord le prièrent. Mais lui, les refusant, ne daigna séjourner, Et personne depuis ne l'a vu retourner. Les États toutefois l'ont tous eleu pour maître, Ne voulant autre roi que lui seul reconnaître. Ores nous le cherchons par royaumes divers. Et pour ce qu'il n'est Cour en tout cet Univers Qui soit en chevaliers tant que la vôtre belle, Nous y sommes venus pour en ouïr nouvelle.SCÈNE III. Charles, Aymon, Beatrix.
CHARLES
Que c'est de la vertu ! Dieu, que sa force est grande ! Elle vainc la fortune, et grave lui commande. Les biens et les honneurs près d'elle ne sont rien. Quiconque est vertueux n'a point faute de bien ; Il est connu par tout, tout le monde l'honore ; Soit qu'il soit en Scythie, ou sur la terre More, Aux Bactres, aux Indois, il fait bruire son nom, Et toujours sa vertu lui acquiert du renom. Les sceptres lui sont vils, et les richesses blêmes Ne lui chaut de porter au front des diadèmes, S'enfermer de soudards, et se voir au milieu Des peuples amassez révérer comme un dieu. Il fait de tels honneurs moindre cas que de fange. Son coeur ne va béant qu'à la seule louange. Tel est ce preux Roger qui n'ayant rien à soi, Voit des peuples félons s'asservir à sa loi, Lui offrir leur couronne, et à grande dépense, L'en faire importuner jusques au coeur de France. Qu'en dites-vous, Aymon ?CHARLES
Nous n'aurons pas, peut-être, ains plutôt est croyable Que Léon se voyant moins que l'autre agréable, Lui porte moindre amour, et possible voudrait, Content de sa victoire, entendre en autre endroit.CHARLES
Voici Léon qui vient en magnifique arroi. Il mène un chevalier tout armé quant et soi. Sont ses armes qu'il a : mais quoi ? Que veut-il dire, De faire ainsi porter les armes de l'Empire ?Arroi : Appareil, train, équipage. [L]
SCÈNE IV. Léon, Charlemagne, Marphise, Aymon, Beatrix, Les Ambassadeurs, Roger.
LÉON
Voici le Chevalier d'incroyable vertu, Qui en champ clos naguère a si bien combattu. Puisqu'il a surmonté la pucelle en bataille, Sire, c'est la raison qu'épouse on la lui baille. Vous ne voudriez vous-même enfreindre votre ban, Le fraudant de sa Dame, honneur de Montauban. Nul autre tant que lui mérite Bradamante, Soit en digne valeur, soit en amour ardente. S'il se présente aucun qui le veuille nier, Il est prêt sur le champ de le vérifier.CHARLEMAGNE
Et n'était-ce pas vous qui combattiez naguère, Et qui êtes vainqueur sorti de la barrière ? Nous l'avons ainsi cru. Qui est don celui-ci, Qui pour vous combattant nous a trompé ainsi ?LÉON
C'est un bon Chevalier de qui la dextre et prête De défendre en tous lieux le droit de sa conquête.MARPHISE
Puisque, mon frère absent, celui-ci veut prétendre Sa femme mériter, je suis pour le défendre : Je mourrai sur la place, ou lui ferai sentir Qu'on a de l'offenser un soudain repentir. Il ne faut différer ; que ce soit à cette heure, Que sans bouger d'ici l'un ou l'autre y demeure.LÉON
Il n'est point inconnu, voyez-le sur le front : Pleines de son renom toutes les terres sont. Ha mon frère, est-ce vous ? est-ce vous, ma lumière ? Je vous pensais enclos en une triste bière. Pourquoi vous celez-vous à votre cher soeur ? Pourquoi vous celez-vous à votre tendre coeur, À votre Bradamante ? Hé mon frère, hé mon frère, Lui vouliez-vous ourdir une mort volontaire ? Que je vous baise encor ; je ne me puis lasser De vous baiser sans cesse et de vous embrasser.Bière : Coffre où l'on enferme un mort. [L]
ROGER
Ne m'en accusez point, ma soeur, ce n'est ma faute. Sire, puisse toujours votre Majesté haute Prospérer en tout bien, et l'Empire Romain Paisible révérer votre indomptable main. Vous, Princes, Chevaliers, étonnement du monde, Dont vole dans le ciel la gloire vagabonde, Soyez toujours prisez, soyez toujours heureux, Et durent éternels vos faits chevaleureux.CHARLEMAGNE
Mais dites-moi, mon fils, pourquoi Roger_de_Rise De combattre pour vous a-t-il la charge prise, Contre son propre amour ? où l'avez-vous trouvé ? Aviez-vous quelquefois sa valeur éprouvé ?LÉON
Magnanime Empereur, et vous astres de France, Vous connaîtrez combien l'amour ha de puissance Qui sourd de la vertu, par l'étrange accident De Roger en Bulgare arrivé d'Occident.CHARLEMAGNE
J'entendrai volontiers cette étrange aventure, Si de la nous conter ne vous est chose dure.LÉON
Aux champs Bulgariens mon père guerroyait, Et d'hommes et chevaux la campagne effrayait, Pour recouvrer Belgrade à l'empire ravie. Vatran, leur Roi Vatran, se l'était asservie Et la voulait défendre, ayant de toutes pars Pour tenir la campagne amassé des soudards. Ils sortent dessus nous d'une ardeur animée, Renversant, terrassant la plus part de l'armée, Jusqu'à tant que Vatran de ma main abattu Leur fit perdre, mourant, le coeur et la vertu. Lors nous les repoussons, les hachant mille à mille, Et fussions pêle-mêle entrez dedans la ville, Sans Roger, qui survint aux deux parts inconnu, Par qui de nos soudards fut l'effort retenu. Il fait tant de beaux faits, de prouesses si grandes, Qu'il rompit, qu'il chassa nos vainqueresses bandes. Je le vey dans les rangs foudroyer tout ainsi Qu'en un blé prest à tondre un orage obscurci. Je le prins en amour, bien qu'il nous fit outrage, Et l'eut toujours depuis gravé dans mon courage. Nous retirons nos gens pour nos maisons revoir. Mais Roger, qui eut lors de m'occire vouloir, Vint jusqu'en Novengrade, où connu d'aventure Fut pris et dévalé dans une fosse obscure. On le condamne à mort : dont étant averti, Du château de mon père en secret je parti. J'entre dans la prison, les fers je lui arrache ; Je le mène en ma chambre ou long temps je le cache. Aussitôt fut le ban de Bradamante ouï, Dont, pour avoir Roger, je fus fort réjoui, Espérant que pour moi, comme il me fait promesse, Il irait au combat et vaincrait maîtresse. Nous arrivons ici, sans qu'aucun de nous sut Son nom, sa qualité, ni que Roger il fut. Il entre dans la lice, il combat, il surmonte, Retourne en mon logis, et sur son cheval monte, S'en part secrètement, entre en un bois épais, Voulant s'y confiner et n'en sortir jamais. Or ayant malgré moi la bataille entreprise, Pour maintenir mon droit, contre sa soeur Marphise, Ne le retrouvant plus, fâché, je cours après, Et le trouve en ce fort confit en durs regrets, Résolu de mourir d'une faim languissante, Pour m'avoir surmonté sa chère Bradamante ; Me conte son malheur, son être et son dessein, Me prie de le laisser consommer par la faim. Je demeure éperdu d'entendre telle chose, Puis à le consoler mon esprit je dispose, Lui redonne sa Dame, et jurant, lui promets, Plutôt qu'il en ait mal, n'y prétendre jamais. Sire, elle est toute à lui : ne tardez davantage De faire consommer un si bon mariage.AYMON
Je le veux bien aussi, je le trouve très bon. Roger mon cher enfant, ça que je vous embrasse ! J'ai grand peur que je sois en votre male-grâce : Pardonnez-moi, mon fils, si j'ai si longuement Tenu par ma rigueur vos amours en tourment.LES AMBASSADEURS
Nous, premiers Palatins de la grand' Bulgarie, Venons offrir aux pieds de votre seigneurie Nos personnes, nos biens, nos honneurs, notre foi, Vous ayant d'un accord élu pour notre Roi. Ne veuillez refuser notre humble servitude : Nous vous avons cherché en grand' sollicitude : Par maintes régions, pour avoir un seigneur Qui nos peuples remplisse et de biens et d'honneur.ROGER
J'accepte le présent qui me fait la province : Soyez-moi bons sujets, je vous serai bon prince. Je maintiendrai le peuple en une heureuse paix, Faisant justice droite à bons et à mauvais. Je me consacre à vous, et promets vous défendre Contre tous ennemis qui voudront vous offendre.LES AMBASSADEURS
Constantin l'empereur lève de toutes parts Pour dompter le Royaume un monde de soudards. Le peuple est en effroi, la frontière s'étonne. Nous n'avons plus voisin qui ne nous abandonne. Mais vous nous conduisant hardis nous passerons, Jusqu'au sein de la Grèce, et l'en déchasserons.ROGER
S'il plaît à notre Dieu, qui toute chose ordonne, J'irai dans peu de mois recevoir la couronne, Pour avec le conseil et l'appui de vous tous Empêcher l'ennemi d'entreprendre sur vous.SCÈNE V. Hippalque, Bradamante.
HIPPALQUE
Vrai Dieu, que j'ai de joie ! Ô l'heureuse journée ! Heureuse Bradamante ! Ô moi bien fortunée ! Jésus, que je suis aise ! et qu'aise je me vois ! Je ne sais que je fais, tant je suis hors de moi ! Qui eut jamais pensé d'une amère tristesse Voir sourdre tout soudain une telle liesse ? Tout était désastreux, chétif, infortuné. Mon âme n'eut deux jours en mon corps séjourné Si le mal eust eu cours, car avec ma maîtresse J'eusse triste rompu le fil de ma jeunesse. Hé dieux qu'elle a de mal ! l'amour brûle son coeur. Le forçant désespoir, le dépit, la rancoeur La bourelle sans cesse, et la chétive dame À la mort, à la mort continûment réclame. De son teint, où l'albâtre opposé jaunissait, De sa lèvre, où la rose en ses plis ternissait, La grâce est effacée : une pâleur mortelle, L'amaigrissant, déteint toute la beauté d'elle. Or, grâce à notre Dieu, notre bon Dieu, l'ennui Qui lui brassait ce mal est éteint aujourd'hui. Je lui vais annoncer nouvelle assez battante Pour morte l'arracher de la tombe relante. Que de joie elle aura ! Celui, comme je crois, Qui condamné reçoit la grâce de son Roi Sur le triste échafaud prêt de laisser la vie, N'est d'aise si ravi qu'elle en sera ravie. Mais je la vois venir : hélas ! quelle pitié ! Quelle est déconfortée ! Ô cruelle amitié ! Elle croise les bras, et tourne au ciel la vue. Elle soupire hélas ! Je m'en sens toute émue. Je m'en vais l'aborder, car ma foi je ne puis, Je ne puis plus la voir en de si durs ennuis. Pourquoi de la douleur vous faites-vous la proie, Ores que tout le monde est transporté de joie, Que tout rit, que tout danse ? Il faut quitter ces pleurs, Et ces tranchants soupirs compagnons de douleurs.HIPPALQUE
Je ne veux plus vous voir le visage ainsi blême. Reprenez votre teint de roses et de lys. Ne vous torturez plus : vos malheurs sont faillis. Il nous faut nous ébattre.BRADAMANTE
Et qu'est-ce que vous dites ?BRADAMANTE
Ha Dieu !BRADAMANTE
Voire, rien n'est à craindre.HIPPALQUE
On vous donne Roger.HIPPALQUE
Je ne vous moque point, allons, on vous demande ; L'Empereur vous attend et votre père aussi Avec votre Roger.BRADAMANTE
Roger ?HIPPALQUE
Il est ainsi.BRADAMANTE
Que Roger est ici ?BRADAMANTE
Vous m'abusez.HIPPALQUE
Il est dans le château.BRADAMANTE
Mais l'as-tu bien connu ?HIPPALQUE
Non, ainçois c'est Roger qui vous a combattue.Ainçois : ains ; auparavant, plutôt, mais, avant. [W]
HIPPALQUE
Léon le conte ainsi.BRADAMANTE
Ô chose merveilleuse !HIPPALQUE
Elle l'est bien plus encore Que vous ne pensez pas : Reine vous êtes ores.Ores : On a dit autrefois or, ore et ores, dans le sens de présentement. [L]
BRADAMANTE
Voire de mille ennuis.HIPPALQUE
Non, d'un peuple étranger Qui a naguère élu pour son prince, Roger. Encor les Palatins en cette cour séjournent ; Vous les pourrez bien voir devant qu'ils s'en retournent.Palatin : Titre de dignité donné à ceux qui avaient quelque office dans le palais d'un prince. [L]
BRADAMANTE
Hé Dieu que dit mon père ?HIPPALQUE
Il saute de plaisir.BRADAMANTE
Et ma mère si dure ?BRADAMANTE
Ha ma soeur que tu m'as de liesse remplie ! Que j'ai d'aise en mon coeur ! Je ne le puis porter ; Je me sens, je me sens hors de moi transporter. Tout ce que j'eu jamais en amour de malaise Ne saurait égaler le moindre de mon aise. Onques je n'eusse osé seulement concevoir Tant de biens qu'en un coup Dieu m'en fait recevoir. Son nom en soit bénit, et me donne la grâce De ne le méconnaître en chose que je fasse.SCÈNE VI.
MELISSE
Du grand moteur du ciel merveilleux sont les faits, Que ne comprennent point nos discours imparfaits : Lorsqu'on n'y pense point, son pouvoir il découvre : En faits désespérés miraculeux il ouvre C'est pourquoi nous faillons, quand par faute de foi Nous ne l'invoquons point en un trop grand émoi Nous pensons notre mal-être irrémédiable, Comme s'il n'était pas en ses faits merveillable, Qu'il ne peut toute chose, et peinassent ses mains À l'une plus qu'à l'autre, ainsi que nous humains. On n'eût jamais pensé voir sans quelques miracles Ce mariage fait, tant y avait d'obstacles : Toutefois tout soudain, lorsqu'on l'espérait moins, Ils sont prêts, grâce à Dieu, d'être ensemble conjoints. Qu'il en viendra de bien à notre foi chrétienne ! Que de mal au contraire en aura la païenne ! Que de sang coulera du gosier Sarrasin Au rivage d'Afrique et au bord Palestin ! La France en est heureuse avec la Bulgarie, Et heureuse en sera l'une et l'autre Hespérie. Tout chacun en est aise, et je crois fermement Que l'air, l'onde et la terre en ont contentement.SCÈNE VII. Charlemagne, Aymon, Bétrix, Léon, Roger, Bradamante.
CHARLEMAGNE
Grâce à Dieu qui le ciel et la terre tempère, Je vois qu'en cette Cour toute chose prospère. Bradamante et Roger sont conjoints à la fin, Après avoir dompté les rigueurs du destin. Je suis aussi content d'une telle alliance Que de bienfait de Dieu qu'ait reçu notre France. Mon coeur en nage d'aise ; en vérité je crois Que les pères n'en sont plus réjouis que moi.AYMON
Sire, votre bonté s'est toujours fait connaître À vouloir en honneurs et en biens nous accroître.La graphie originale et don la prononciation de la rime est cognoistre pour rimer avec acctoistre.
CHARLEMAGNE
Les mérites sont grands des vôtres et de vous. La France sans leurs mains se verrait à tous coups De Sarrasins couverte : elle n'a guère adresse Après l'aide du ciel qu'à leur grand prouesse, Et outre je prévois qu'à l'empire chrétien De ce noçage ici n'adviendra que du bien. Écoutez mes enfants : vos noces ordonnées De tout temps ont été dans le ciel destinées. Merlin, ce grand prophète à qui Dieu n'a celé Ses conseils plus secrets, m'a jadis révélé Que de votre lignée, en demi-dieux féconde, Il naîtrait des enfants qui régiraient le monde. Ils seront de mon sang comme du vôtre issus ; Ils luiront éclatants d'héroïques vertus ; Les monstres ils vaincront, indomptables Alcides, Et seront le support des vierges Pierides. Or vivez bienheureux, et votre sainte amour Sans chagrin ne débat croisse de jour en jour.Noçage : mariage.
Alcide : autre nom d'Hercule. i.e. homme fort.
Pierides : En grec, les Muses, ainsi dites de la Piérie, contrée située au nord de la Thessalie, sur la côte macédonienne, et considérée comme siège des Muses. [L]
AYMON
Sire, vous plaît-il pas pour la fête combler, Léonor, votre fille, à Léon assembler Sous les lois d'Hyménée ? À cela son mérite Et l'auguste grandeur de sa race m'incite.BRADAMANTE
Et moi très humblement.LÉON
Quel heur le Dieu du ciel insperément me donne ! Oncq, je crois, sa bonté n'en feit tant à personne. Ô que je suis heureux ! Je vaincrai désormais L'heur des mieux fortunés qui vesquirent jamais.Feit : probable fait.
Vesquirent : nous dirions "vécurent".
1 920 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica