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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Bradamante

Robert Garnier· imprimée en 1582· 5 actes· 1 920 vers· 15 personnages

Personnages

  • CHARLEMAGNE
  • ROGER
  • NYMES, Duc de Bavière
  • HIPPALQUE
  • AYMON
  • LA MONTAGNE
  • BEATRIX
  • MARPHISE
  • RENAUD
  • BASILE, Duc d'Athenes
  • LA ROQUE
  • Les Ambassadeurs de Bulgarie
  • BRADAMANTE
  • LÉON
  • MELISSE
Dédicace

À Monseigneur de Cheverny, chancelier de France

Je ne vous présente pas ces vers, Monseigneur, pour en penser honorer votre illustre nom ; car, au contraire, je prétends les autoriser de lui : estimant que ce leur serait une honte de se vanter avoir été né sous votre siècle, et ne pouvoir testifier aux races à venir (si d'aventure ils peuvent donner jusques là) qu'ils aient onques été connus et gratifiés de vous, qui, souverain directeur de la justice de France, ne dédaignez au milieu de tant d'affaires de poix (dont votre esprit capable de toutes choses grandes est journellement chargé) de recueillir de bon oeil et favoriser ceux qui se vont avouant d'Apollon. Et c'est pourquoi je vous puis ici véritablement protester que si vos vertus fussent moindres, votre qualité plus basse, et qu'il n'y eût eu telle moisson et fertilité d'excellents poètes auprès de vous, plus dignes que moi pour appliquer leur industrieux labeur à si honorable sujet, je m'y fusse offert en toute allégresse et assurance. Mais comme ce n'est ma particulière profession, et que je me suis déjà depuis tant d'années retiré de la hantise et communication des muses, éloigné de leur saint Parnasse, aussi ne me sentai-je avoir que bien petite part en leurs grâces, et telle que je n'ai occasion de m'en beaucoup prévaloir. Si est-ce que pour le respect, obéissance et service que je vous dois, comme au principal chef de notre vacation judiciaire, et auquel notre roi entre autres choses a de tout temps commis la balance de sa Justice, je ne semblerai faillir par une trop sotte présomption et téméraire outrecuidance, si, tel et si peu que je suis, je m'offre et consacre aussi dévotieusement à vous que si j'étais de plus grande estime et valeur : m'assurant que votre débonnaireté ne me refusera, bien que du tout inutile, en cette humble soumission, ains sera d'autant plus incitée à me vouloir continuer son ancienne bienveillance.

Votre très affectionné serviteur,

R. Garnier.

Argument de la tragi-comédie de Bradamante

Après que les Sarrasins furent rompus et chassés devant Paris, Roger, embarqué avec autres princes restés de l'armée, est surpris de tourmente en la mer d'Afrique. Les hommes et vaisseaux abîmés, il se sauve à nage sur un rocher, auquel habitait un vieil ermite, qui l'avertit de son salut, et lui fait reconnaître Jésus-Christ. Roland, Olivier et Sobrin y arrivent avec Renaut au retour du conflit de Lipaduse : réjouis de la rencontre de Roger et de sa conversion à notre foi, ils accordent mariage entre lui et Bradamante, laquelle il aimait par mutuelle affection. Et tous ensemble abordés en France, s'acheminent à la Cour, où ils trouvent les ambassadeurs de Constantin, Empereur de Grèce, envoyez pour négocier le mariage de Bradamante et de Léon, son fils, que le père et la mère désiraient avoir pour gendre. Et, pour ce, ne voulaient point ouïr parler de Roger, simple chevalier. De quoi démesurément indigné et enflambé de colère contre Léon et son père, comme étant cause de son mépris, part secrètement de la Cour au d29u même de sa soeur Marphize très belliqueuse demoiselle : et afin de n'être connu, change le blason de ses armes, et sur son écu fait peindre une licorne blanche. Il se délibère donner jusques en Grèce pour tuer Léon, et dépouiller Constantin de son empire, tant afin de s'ôter cet empêchement là que pour se rendre plus respectable vers Aymon, étant qualifié du nom d'Empereur. Il arrive à Belgrade sur le point que les armées des Grecs et des Bulgares s'allaient choquer. Et voyant que, des le commencement de la charge, le roi Vatran mort, ses gens étaient rompus, et chaudement poursuivis par les Grecs, il se met à donner dedans leurs troupes de toute sa puissance. Il en fait trébucher un grand nombre, et entre autre le neveu de l'empereur. Ce qui fait prendre coeur aux Bulgares, qui sous la faveur de cet inconnu repoussent bravement leurs ennemis, avec grande occision. Retournez de la chasse, le prient unanimement d'être leur Roi : ce qu'il refuse, et passe outre en intention d'exécuter son dessein. Il arrive dès le soir à Novengrade, où reconnu et découvert au gouverneur, il est pris et dévalé en une basse fosse, et y est retenu quelque temps, attendant son exécution de mort. Léon qui l'avait vu avec admiration combattre son armée et faire tant de beaux faits d'armes, entendant qu'on le voulait faire mourir, ému de pitié, se résout de le sauver. Et à cette fin s'étant fait secrètement introduire de nuit en prison, il l'en retire et le mène en son logis. Mais incontinent après, ayant entendu, avoir été publié par toutes les terres de l'empire d'Occident que quiconque voudrait épouser Bradamante devait la conquérir à force d'armes, combattant avec elle pair-à-pair, s'avisa de mettre en jeu son chevalier. Et de fait le supplia de vouloir pour lui et sous ses armes entrer contre elle en combat, s'assurant de la vaincre par sa vertu. Ce que Roger ne lui osa refuser, pour les fraîches obligations qu'il avait sur lui. Sur cette fiance ils s'acheminent en France, où Léon se présente à Charlemagne, qui fait trouver Bradamante. Elle, pour se développer des importunes poursuites des ambassadeurs de Léon, s'était auparavant avisée d'impétrer de l'empereur cette déclaration : présumant que Léon ni autre Seigneur chrétien, fors Roger seul, ne la pourrait conquérir. Roger, contraint par la force de ses promesses, entre en lice avec extrême regret, couvert des armes impériales, comme s'il eût été Léon. Il combat et surmonte Bradamante, puis se retire saisi de merveilleuse tristesse. Il monte sur son cheval et entre au fond d'un bois pour s'y confiner. Léon d'autre part joyeux de sa victoire, va demander Bradamante à Charlemagne, laquelle se trouvait en une extrême anxiété et perturbation d'esprit. Marphise maintient qu'elle avait promis mariage à son frère Roger, et qu'elle ne pouvait avoir Léon : que s'il y prétendait droit, qu'il fallait qu'il se battît avec son frère, et que le victorieux l'aurait sans contredit. Léon appuyé sur la valeur de son chevalier, accepte le parti. Mais retourné au logis, il entend qu'il s'en est allé : dont infiniment déplaisant, et en merveilleuse perplexité à cause de sa promesse, se met avec ses gens à le chercher. Il le trouve dans ce bois, faisant de pitoyables regrets, pour son infortune. Léon le prie de lui découvrir l'occasion de son mal. Il se déclare être Roger, et s'être exprès acheminé de la Cour pour le tuer : qu'il est résolu de ne vivre plus, après s'être à son occasion privé de sa maîtresse. Lui étonné de cette nouvelle, le console, lui remet et résigne sa dame, et promet se déporter de la poursuivre. Et par ce moyen il le ramène et le présente à l'Empereur, auquel il fait ce discours en présence des Princes et Seigneurs qui en sont fort réjouis. À l'instant arrivent les Ambassadeurs de Bulgarie qui racontent à Roger que le pays l'a élu pour roi, et le prient d'en vouloir approuver l'élection et aller recevoir la couronne. Ce que entendant Aymon et Beatrix lui accordent très volontiers le mariage de leur fille : laquelle avertie de cet heureux et inespéré succès, en reçoit une indicible allégresse. Charlemagne baille sa fille Eléonor à Léon, et le fait son gendre. Ce sujet est fort amplement discouru par l'Arioste depuis le quarante-troisième chant jusqu'à la fin de son livre ; fors pour le regard de la fin, ajoutée par l'auteur.

Et par ce qu'il n'y a point de Choeurs, comme aux Tragédies précédentes, pour la distinction des actes : Celui qui voudrait faire représenter cette Bradamante, sera s'il lui plaît averti d'user d'entremets, et les interposer entre les actes pour ne les confondre, et ne mettre en continuation de propos ce qui requiert quelque distance de temps.

ACTE I

SCÈNE I.

CHARLEMAGNE

Les sceptres des grands rois viennent du Dieu suprême C'est lui qui ceint nos chefs d'un royal diadème, Qui nous fait quand il veut régner sur l'Univers, Et quand il veut fait choir notre empire à l'envers. Tout dépend de sa main, tout de sa main procède. Nous n'avons rien de nous, c'est lui qui tout possède, Monarque universel, et ses commandements Font les sphères mouvoir et tous les éléments. Il a mis sur mon chef la Françoise couronne ; Il a fait que ma voix toute la terre étonne, Et que l'Aigle Romain perche en mes étendards, Guide des escadrons de mes vaillants soudards. L'Italie m'obéit, la superbe Allemagne, Et les Rois reculés de l'ondeuse Bretagne. Ma courageuse France est pleine de guerriers, Dont les faits ont acquis mille et mille lauriers, Renommez par le monde autant qu'un preux Achille : La Grèce n'en eut qu'un, et j'en ai plus de mille. Quel Mars fut onc pareil en force et en renom, Quelque dieu qu'il peut être, à la race d'Aymon ? À Roland l'invincible, à qui Dieu favorable Naissant a composé le corps invulnérable ? Quel est un Olivier, un Griffon, Aquilant ? Combien est un Astolphe et un Ogier vaillant ? Un Huon, un Marbrin, et mille autres encore Aux armes indompté, dont ma France s'honore, Comme d'astres luisants en une épaisse nuit, Quand le Soleil doré dessous les ondes luit ? C'est toi moteur du ciel, qui la force leur donnes, Pour être de ta loi les solides colonnes. C'est toi qui fais florir ces braves Paladins, Pour sous ton étendard rompre les Sarasins, Ennemis de ton nom, pour l'Eglise défendre, Qu'ils veulent par le fer mahumétique rendre. Ils ont dompté l'Asie et l'Afrique, courants De rivage en rivage, ainsi que gros torrents Qui tombent en avril des neigeuses montagnes, Et passent en bruyant à travers les campagnes, Rompent tout, faussent tout, arrachent les ormeaux, Entraînent les bergers, leurs cases et troupeaux. Ainsi ces mécréants débordés de leur terre, Ont couru, fourragé comme un trait de tonnerre La blatière Libye, et l'Asie, où les yeux Du soleil sont fichés en remontant aux cieux. Ils avaient traversé les ondes Herculides, Et chassé Jésus-Christ des terres Ibérides ; Si que le riche Tage, au beau sable doré, Voyait au lieu de lui Belzébuth adoré. Ô Dieu, notre vrai Dieu, qu'il fallut que nos pères Eussent bien attisé tes dormantes colères, T'eussent bien irrité d'exécrables forfaits, Pour montrer de ta main de si sanglants effets, Pour nous assujettir à cette gent païenne, Et souffrir profaner ton Église chrétienne, Pour qui en corps mortel du ciel tu descendis, Et lavant nos méfaits, ton sang tu répandis ! Toi, Dieu de l'univers, dont la dextre divine A bâti, a formé cette ronde machine, Sans forme et sans matière, et sans objet aucun. Sans outils, sans secours que de toi, qui n'es qu'un. Ils ne furent contents d'asservir les Espagnes, Mais des hauts Pyrénées franchirent les montagnes, Et en tourbe innombrable ouvrirent les détroits Des grands rochers moussus qui s'élèvent si droits. Ils descendent au bord où la vite Garonne Courant dans l'Océan en ses vagues bourdonne, Et, jurez ennemis, font exécrable voeu De faire tout passer par le glaive et le feu. Celui pourrait nombrer les célestes lumières, Les raisins de l'automne, et les fleurs printanières, Qui aurait peu compter les escadrons aguerris, Qui avec Agramant vinrent devant Paris. Ils couvraient de leurs rangs la poudroyante plaine. Leurs chevaux épuisaient les claires eaux de Seine. L'air résonnait de cris, les bataillons pressés Mouvaient de toutes parts de piques hérissez. Le troupeau baptisé, tapi dedans la ville, Ainsi que de moutons une bande imbécile, Retirée en un parc de trois loups assailli, Soupirait vers le ciel d'un courage failli. C'était fait de la France, et de toute l'Europe ; Nous étions le butin de l'infidèle troupe ; La sainte loi de Christ délaissait l'Univers, Si Dieu n'eut dessus nous ses yeux de grâce ouverts, Et pitoyable père en notre mal extrême, N'eut à notre secours levé sa main suprême. Comme une mère tendre à son enfant petit, Après l'avoir tancé pour quelque sien délit, Le voyant larmoyer de pitié se transporte, Le baise, le mignarde, et son deuil réconforte, Ainsi son peuple ayant notre Dieu châtié De ses nombreux méfaits, il en a prit pitié : À regardé ses pleurs au milieu de son ire. Et piteux n'a voulu le voir ainsi détruire. Il a levé le bras de foudres rougissant, A froncé le sourcil ; le courroux palissant A son coeur embrasé, la fureur indomptée Lui est soudainement dans les naseaux montée ; Il a noirci le ciel de nuages espois, Et comme un tourbillon a desserré sa voix. L'Océan en frémit, la terre en trembla toute, Et du ciel étonné branla l'horrible voûte ; Au coeur des ennemis la frayeur descendit ; L'allégresse et la force aux nôtres il rendit. L'Angleterre s'arma, l'Écossaise jeunesse Au sang nous ralluma l'antique hardiesse. Renaud, ains notre Hector, conducteur du secours, Les fit en grand carnage abandonner nos tours. Ils se mirent en route, et la campagne verte Se voit incontinent de sang païen couverte. Ils ont quitté la France, et cuidant par les flots Tromper la main de Dieu qui fondait sur leur dos, Ont été dévorez des ondes aboyantes, Si que rien n'est resté de ces troupes méchantes. Marsille dans l'Espagne a retiré son camp ; Mais Agramant, Sobrin et le roi Sérican, Reliques du naufrage, ayant appris la perte De l'Empire Africain et le sac de Bizerte, Ont dedans Lipaduse attiré par défis Olivier et Roland, qui les ont déconfis. Or il faut louer Dieu de si belle victoire, Et à sa seule grâce en adresser la gloire.

Mahumétique : i.e. mahométique, de Mahomet le prophète de l'Islam.

Blatière : Marchande de blé, de céréales. [L]

Belzébuth : Démon de la Bible, il est le prince des démons.

Scadron : escadron.

Espois : Terme de vénerie. Cors qui sont au sommet de la tête du cerf. [L]

Ains : mais.

Cuidant : Se cuider, Se pavaner, faire l'outrecuidant.

SCÈNE II. Charlemagne, Nymes.

ACTE II

SCÈNE I. Aymon, Béatrix.

SCÈNE II. Renaud, Aymon, Laroque.

AYMON

Oui bien.

AYMON

Sur ses enfants un père a toute autorité.

Vers 411 On lit ah au lieu de a

SCÈNE III. Beatrix, Bradamante.

BEATRIX

Aussi n'est-ce que jeu. Qui jamais ouï dire Que pour se marier il se fallut occire ? Les combats de l'amour ne sont guère sanglants ; Ils se font en champ clos entre des linceuls blancs, On y est désarmé : car d'hymen les querelles Se vident seulement par armes naturelles. Non non ma fille non ; nous ne souffrirons point Que ce jeune seigneur vous caresse en ce point. Ce n'est pas le moyen de traiter mariage Que s'entre-massacrer d'un horrible carnage. Les Tigres, les Lyons, et les sauvages Ours N'exercèrent jamais si cruelles amours. Aussi voyons-nous bien que l'entreprise est faite De ce combat nocier pour servir de défaite, Et frauder nos desseins, voulant par le danger D'une future mort tout le monde étranger ; Et que Roger tout seul, certain de sa conquête, Se vienne présenter à la victoire prête. Ô chose vergogneuse ! Ô l'impudicité Des filles de présent ! Ô quelle indignité ! Une jeune pucelle être bien si hardie De vouloir un époux prendre à sa fantaisie, Sans respect des parents qui ont l'autorité De lui bailler parti selon sa qualité ! Or allez, courez tôt, dépouillez toute feinte ; Bannissez toute honte et toute honnête crainte ; Cherchez, suivez, trouvez ce Roger, ce cruel, Qui votre pauvre coeur ronge continuel. Offrez-vous toute à lui, priez-le de vous prendre Et faire tant pour nous que d'être notre gendre. Ô Vierge mère ! Où suis-je ? En quel temps vivons-nous ? Que la mort ne vomit contre moi son courroux Pour ne voir ce deffame ? Aussi bien après l'heure De cet épousement il faudra que je meure, Et qu'Aymon, le pauvre homme, aille conter là bas Que sa fille impudique a filé son trépas.

Vergogneux : de vergogne, honte [L]

ACTE III

SCÈNE I. Léon, Roger.

SCÈNE II.

BRADAMANTE

Et quoi ? Roger, toujours languirai-je de peine ? Sera toujours, Roger, mon espérance vaine ? Où êtes-vous, mon coeur ? quelle terre vous tient, Quelle mer, quel rivage ha ce qui m'appartient ? Entendez mes soupirs, Roger, oyez mes plaintes ; Voyez mes yeux lavez en tant de larmes saintes, O Roger, mon Roger, vous me cachez le jour, Quand votre oeil, mon soleil, ne luit en cette Cour. Comme un rosier privé de ses roses vermeilles, Un pré de sa verdure, un taillis de ses feuilles, Un ruisseau de son onde, un champ de ses épis, Telle je suis sans vous, telle et encore pis. Quelque nouvelle amour (ce que Dieu ne permette) Vous échaufferait point d'une flamme secrète ? Quelque face angélique aurait point engravé Ses traits dans votre coeur de ses yeux esclavé ? Hé, Dieu ! que sais-je ? Hélas ! Si d'Aymon la rudesse Vous a désespéré de m'avoir pour maîtresse, Que pour vous arracher cet amour ennuyeux Vous soyez pour jamais éloigné de mes yeux ! Vous ne l'avez pas fait, votre âme est trop constante ; Vous ne sauriez aimer autre que Bradamante. Retournez donc, mon coeur, las ! Revenez à moi, Je ne saurais durer si vos yeux je ne vois. Je ressemble à celui qui, de son or avare, Ne l'éloigne de peur qu'un larron s'en empare, Toujours le voudrait voir, l'avoir à son côté, Craignant incessamment qu'il ne lui soit ôté. Retournez donc, mon coeur, ôtez-moi cette crainte : Las votre seule absence est cause de ma plainte ! Comme, quand le Soleil cache au soir sa clarté, Vient la palle frayeur avec l'obscurité, Mais sitôt qu'apparaît sa rayonnante face, La nuit sombre nous laisse, et la crainte se passe ; Ainsi sans mon Roger je suis toujours en peur, Mais quand il est présent, elle sort de mon coeur. Comme durant l'Hiver, quand le Soleil s'absente, Que nos jours sont plus courts, sa torche moins ardente, Viennent les Aquilons dans le ciel tempêter, On voit sur les rochers les neiges s'affester, Les glaces et frimas rendre la terre dure, Le bois rester sans feuille, et le pré sans verdure : Ainsi quand vous, Roger, vous absentez de moi, Je suis en un hiver de tristesse et d'émoi. Retournez donc, Roger, revenez ma lumière, Las ! Et me ramenez la saison printanière. Tout me déplaît sans vous, le jour m'est une nuit ; Tout plaisir m'abandonne, et tout chagrin me suit : Je vis impatiente, et si guère demeure Votre oeil à me revoir, il faudra que je meure, Que je meure d'angoisse, et qu'au lieu du flambeau De notre heureux hymen, vous trouvez mon tombeau.

SCÈNE III. Léon, Charlemagne.

SCÈNE IV. Bradamante, Hippalque, Charlemagne.

SCÈNE V.

ROGER, sous les armes de Léon

Ô Dieu ! jusques à quand ardra sur moi ton ire ? Jusqu'à quand languirai-je en ce cruel martyre ? Jusqu'à quand ma pauvre âme habitera ce corps ? Quand serai-je insensible en la plaine des morts ? Qui suis-je ? où suis-je ? Où vais-je ? Ô dure destinée O fatale misère à me nuire obstinée ! Quel harnais est-ceci ? Contre qui l'ai-je pris ? Quel combat ai-je à faire ? Hé Dieu qu'ai-je entrepris ! Veillé-je ou si je dors ! sont ce point des alarmes De l'enchanteur Atlant, ou d'Alcine les charmes ? Me voici déguisé, mais c'est pour me tromper. Je porte un coutelas, mais c'est pour m'en frapper. J'entre dans le combat pour me vaincre moi-même. Le prix de ma victoire est ma dépouille même. Qui vit onc tel malheur ? Léon triomphera De Roger, et Roger sa victoire acquerra : Je suis ore Léon et Roger tout ensemble. Chose étrange ! Un contraire au contraire s'assemble. Qu'il m'eust bien mieux valu souffrir l'affliction D'où Léon me tira, que cette passion ! Helas je suis entré d'un mal en un martyre ! De tous âprs tourments mon tourment est le pire. A mon sort les Enfers de semblables n'ont rien : Ils ont divers tourments, mais moi je suis le mien, Moi-même me punis, moi-même me bourrelle ; Je suis mon punisseur et ma peine cruelle ; Je me suis ma Mégère et mes noirs couleuvreaux, Mes cordes et mes fers, mes fouets et mes flambeaux. O piteux infortune ! Ai-je "té si mal sage, Si privé de bon sens que jurer mon dommage ? Que promettre à Léon de lui livrer mon coeur, Et d'être de moi-même à son profit vainqueur ? Encor si à moi seul je faisais cet outrage. Mais Bradamante, hélas ! Le souffre davantage. Il faut n'en faire rien. Mais quoi ? tu l'as promis. C'est tout un ; ne m'en chaut, il n'était pas permis. Si ma promesse était de faire à Dieu la guerre, À mon père, à ma race, à ma natale terre, La devrai-je tenir ? Non, non, serait mal fait. De promesse méchante est très méchant l'effet. Voire, mais tu lui es attenu de ta vie. Las ! De ma vie, oui bien, mais non pas de m'amie. Il est venu de Grèce en France sous ta foi. S'est offert au combat se faisant fort de toi ; Tout son honneur y pend, il n'est pas raisonnable De lui fasser promesse étant son redevable. Allons donc, de par Dieu, puis que j'y suis tenu. Combattons l'estomac, le col ou le flanc nu, Pour mourir de la main de celle que j'offense. Je recevrai la peine en commettant l'offense. Je ne puis mieux mourir, puis qu'il faut que ce jour M'arrache par ma faute et : la vie et l'amour. Mais d'ailleurs je faudrais car de ma foi promise Je ne m'acquitte point combattant par feintise : Puis l'ennui de la vierge en deviendrait plus grand Et se tuerait possible avec le même brand. Quoi donc ? L'offenserai-je ? Hélas ! Je n'ai pas garde ! Je me mettrai l'épée au coeur jusqu'à la garde Si je voyai rougir sur son estomac blanc Ou dessus son armure une goutte de sang. Je ne veux que parer aux coups de son épée, Sans qu'elle soit au vif de la mienne frappée.

SCÈNE VI.

ACTE IV

SCÈNE I. La Montagne, Aymon, Beatrix.

LA MONTAGNE

C'en est fait.

LA MONTAGNE

Autour du camp était tout le peuple amassé, Et Charles devisait avec les preux de France, Quand les deux champions après la révérence Se plantent opposez l'un à l'autre, aux deux bouts, L'un attisé d'amour, et l'autre de courroux. Un panache ondoyait sur leurs brillantes armes. Chacun prisait le port de ce pair de gendarmes, Leur démarche et leur grâce : ils semblaient deux soleils, Ils paraissaient en force et prouesse pareils. Ils firent quelque pause aux portes des barrières, S'entroeilladant l'un l'autre au travers des visières : Et ressemblait la vierge, au mouvoir de son corps, Un généreux cheval qu'on retient par le mors Trop ardent de la course, et qui, l'oreille droite, La narine tendue et la bouche mouette, Frappe du pied la terre, et marchant çà et là, Monstre l'impatience et la fureur qu'il a. La voix ne fut sitôt de la trompette ouïe, Que l'épée en la main elle court réjouie Contre son adversaire, et semble à l'approcher D'une tourmente émue encontre un grand rocher. L'autre marche à grand pas, et plus grave, ne montre Avoir tant de fureur qu'elle, à ce dur rencontre : Il saque au poing l'épée, et détourne et soutient Les grands coups qu'elle rue, et ferme se maintient. Comme une forte tour sur le rivage assise, Par les vagues battue, et par la froide bise, Ne s'en ébranle point, dure contre l'effort De l'orage qui bruit et tempête si fort, Ainsi lui sans ployer sous l'ardente furie Et les âpres assauts de sa douce ennemie Qui chamaille sans cesse, ores haut, ores bas, Par le chef, par le col, par les flancs, par les bras, Ne s'émeut de la charge, ains s'avance, ou se tourne, Ou recule en arrière, et le malheur détourne. Il s'arrête parfois, et par fois s'avançant, De la main et du pié se va comme élançant, Puis soudain se retire, et jette la rudache Au devant de l'épée et rend le coup plus lâche. Il tire peu souvent, et encores ses coups, Comme en feinte tirés, sont débiles et mous. Il prend garde à frapper où sa dextre ne nuise, Et là par grande adresse à tous les coups il vise : Mais elle s'en courrouce, et ce courtois devoir Fait redoubler sa haine, ainsi qu'il semble à voir. Tantôt fier du tranchant, et tantôt de la pointe ; Elle cherche où l'armure est à l'armure jointe ; Elle voltige, et tourne incessamment la main, Le sonde en tous endroits, mais son labeur est vain. Comme un qui pour forcer une ville travaille, Ceinte de grands fossés et d'épaisse muraille De toutes parts flanquée, ore fait son effort Contre un gros boulevard ou contre un autre fort, Ore bat une tour, ore assaut une porte, Ore donne escalade à la muraille forte, S'attaque à tous endroits, en vain essaye tout : Il y perd ses soldats et n'en vient point à bout. La vierge ainsi se peine, et tant moins elle espère Vaincre son ennemi, d'autant plus se colère, D'autant plus fait d'effort ; le feu sort de ses coups, Et ne saurait briser mailles, lames, ni clous. En fin elle se lasse, et halette de peine ; Elle fond en sueur et se met hors d'haleine ; La main lui devient faible, et ne peut plus tenir L'indigne coutelas, et l'écu soutenir. La force lui défaut : mais la colère aigüe, La honte et le dépit de se trouver vaincue Lui renfle le courage : et lâchant le pavois Prend à deux mains l'épée, et bat sur le harnois Comme sur une enclume au milieu d'une forge, Où quelque grand Cyclope un corps d'armures forge. Ses coups drus et pesants passent l'humain pouvoir ; La force lui redouble avec le désespoir ; D'ahan elle se courbe, et semble avoir envie De perdre en cet effort la victoire et la vie. Léon frais et dispos comme en ayant pitié, Pour finir ce combat, entrepris d'amitié, Commence à la presser la suivre, la contraindre, Feint redoubler ses coups, sans toutefois l'atteindre, La poursuit,la resserre ; il la pousse et la point, Et lasse la réduit jusques au dernier point. Charles fait le signal, et Léon se retire : Bradamante frémit de deuil, de honte, et d'ire. Le Conseil s'assembla, qui, de Charles requis, Dit que Léon avait Bradamante conquis, Qu'il la devait avoir pour légitime épouse.

SCÈNE II.

ROGER

Gouffres des creux enfers, Tenariens rivages, Ombres, Larves, Fureurs, Monstres, Démons et Rages, Arrachez-moi d'ici pour me rouer là-bas : Tous tous à moi venez, et me tendez les bras. Je sens plus de douleurs, je souffre plus de peines Qu'on n'en saurait souffrir sur vos dolentes plaines. Je suis au désespoir, je suis plein de fureur ; Je ne projette en moi que désastre et qu'horreur. Je ne veux plus du jour, j'ai sa lampe odieuse ; Je veux chercher des nuits la nuit la plus ombreuse, Un lieu le plus sauvage et le plus écarté Qui se trouve sur terre, un rocher déserté, Solitaire, effroyable, où, sans détourbier d'homme, Le dueil, l'amour, la rage, et la faim me consomme. Où me puis-je laver de l'horrible forfait Que j'ai, monstre exécrable, à ma maîtresse fait ? Je l'ai prise de force, et de force ravie A moi, à son amour, et à sa propre vie, Pour la donner en proie, et en faire seigneur (Ingrate cruauté !) son principal haineur ? Ô terre, ouvre ton sein ! ô ciel lâche ton foudre, Et mon parjure chef broye soudain en poudre ! J'ai madame conquise, et un autre l'aura ; J'ai gagné la victoire, un autre en bravera. Ainsi pour vous, taureaux, vous n'escorchez la plaine ; Ainsi, pour vous, moutons, vous ne portez la laine ; Ainsi, mouches, pour vous aux champs vous ne ruchez, Ainsi pour vous, oiseaux, aux bois vous ne nichez. Ha regret éternel, crève-coeur, jalousie, Dont ma détestable âme est justement saisie ! Mourons tôt, dépêchons, ne tardons plus ici ; Allons voir les Enfers le Royaume noirci ; Je n'ai plus que du mal, et des langueurs au monde ; Ce qu'il ha de plaisir à douleur me redonde. Adieu cuirasse, armet, cuissots, grèves, brassards ; Adieu, rudache, épée, outils sanglants de Mars, Dont le Troyen Hector s'arma jadis en guerre : Je ne vous verrai plus, devalé sous la terre. Et vous Maîtresse adieu adieu Maîtresse hélas ! Pardonnez-moi ma coulpe, et n'y repensez pas. J'ai failli, j'ai forfait, il faut qu'on me punisse. Je soumets corps et âme à tout êpre supplice. Je ne refuse rien, pourvu que mon tourment Tire de votre coeur tout mécontentement, Que vous me pardonnez devant que je trépasse, Si que mourir je puisse en votre bonne grâce.

Ténarien : de Tenare, un des fleuve des enfers.

SCÈNE III. Bradamante, Hippalque.

SCÈNE IV. Marphise, Bradamante, Hippalque.

SCÈNE V. Léon, Charles, Aymon, Marphise, Béatrix.

SCÈNE VI. Léon, Basile.

ACTE V

SCÈNE I. Léon, Roger.

SCÈNE II. Les Ambassadeurs Bulgares, Charlemagne.

LES AMBASSADEURS

Que cet Empire est grand en biens et en honneurs ! Que cette Cour est grosse et pleine de seigneurs ! Que je vois de beautés ! Sont-ce des immortelles ? J'estime que le ciel n'a point choses si belles, Le Soleil ne luit point si agréable aux yeux, Et le printemps fleuri n'est point si gracieux Que leurs divins regards, que leurs beautés décloses, Que leurs visages saints, faits de lis et de roses. Durant la brune nuit les célestes flambeaux, Qui brillent écartés, n'éclairent point si beaux. Vrai Dieu que ce n'est rien de notre Bulgarie ! Ce n'est, ma foi, ce n'est que pure barbarie Auprès de ce pays : la douceur et l'amour, La richesse et l'honneur font à Paris séjour. Sire, nos Palatins ont sur notre province, Depuis le dur trépas de Vatran notre prince, Un Chevalier esleu pour nous commander Roi, Qui n'a par tout le monde homme pareil à soi. Il nous est inconnu, fors à son brand qui tranche, Et à son écu peint d'une licorne blanche. Naguère Constantin avec Léon, son fils, Aux plaines de Belgrade eut nos gens déconfis Sans ce brave guerrier, qui leur donna courage, Et des Grecs ennemis fit un sanglant carnage. Seul il les repoussa, terrassant par milliers, Au coeur de leurs escadrons, les soldats plus guerriers. Il en couvrit la terre en leur sang ondoyante, Et du Danube fut la claire eau rougissante. L'effroi, l'horreur, le meurtre à ses côtés marchaient, Et, quelque part qu'il fut, ennemis trébuchaient. Ils se mirent en route, et la nuit ténébreuse Couvrit de son bandeau leur fuite vergongneuse. La noblesse, le peuple, et ceux qui à l'autel Font dévote prière au grand Dieu immortel, Prosternez à ses pied, humbles le mercièrent, Et que le sceptre il print d'un accord le prièrent. Mais lui, les refusant, ne daigna séjourner, Et personne depuis ne l'a vu retourner. Les États toutefois l'ont tous eleu pour maître, Ne voulant autre roi que lui seul reconnaître. Ores nous le cherchons par royaumes divers. Et pour ce qu'il n'est Cour en tout cet Univers Qui soit en chevaliers tant que la vôtre belle, Nous y sommes venus pour en ouïr nouvelle.

SCÈNE III. Charles, Aymon, Beatrix.

SCÈNE IV. Léon, Charlemagne, Marphise, Aymon, Beatrix, Les Ambassadeurs, Roger.

LÉON

Aux champs Bulgariens mon père guerroyait, Et d'hommes et chevaux la campagne effrayait, Pour recouvrer Belgrade à l'empire ravie. Vatran, leur Roi Vatran, se l'était asservie Et la voulait défendre, ayant de toutes pars Pour tenir la campagne amassé des soudards. Ils sortent dessus nous d'une ardeur animée, Renversant, terrassant la plus part de l'armée, Jusqu'à tant que Vatran de ma main abattu Leur fit perdre, mourant, le coeur et la vertu. Lors nous les repoussons, les hachant mille à mille, Et fussions pêle-mêle entrez dedans la ville, Sans Roger, qui survint aux deux parts inconnu, Par qui de nos soudards fut l'effort retenu. Il fait tant de beaux faits, de prouesses si grandes, Qu'il rompit, qu'il chassa nos vainqueresses bandes. Je le vey dans les rangs foudroyer tout ainsi Qu'en un blé prest à tondre un orage obscurci. Je le prins en amour, bien qu'il nous fit outrage, Et l'eut toujours depuis gravé dans mon courage. Nous retirons nos gens pour nos maisons revoir. Mais Roger, qui eut lors de m'occire vouloir, Vint jusqu'en Novengrade, où connu d'aventure Fut pris et dévalé dans une fosse obscure. On le condamne à mort : dont étant averti, Du château de mon père en secret je parti. J'entre dans la prison, les fers je lui arrache ; Je le mène en ma chambre ou long temps je le cache. Aussitôt fut le ban de Bradamante ouï, Dont, pour avoir Roger, je fus fort réjoui, Espérant que pour moi, comme il me fait promesse, Il irait au combat et vaincrait maîtresse. Nous arrivons ici, sans qu'aucun de nous sut Son nom, sa qualité, ni que Roger il fut. Il entre dans la lice, il combat, il surmonte, Retourne en mon logis, et sur son cheval monte, S'en part secrètement, entre en un bois épais, Voulant s'y confiner et n'en sortir jamais. Or ayant malgré moi la bataille entreprise, Pour maintenir mon droit, contre sa soeur Marphise, Ne le retrouvant plus, fâché, je cours après, Et le trouve en ce fort confit en durs regrets, Résolu de mourir d'une faim languissante, Pour m'avoir surmonté sa chère Bradamante ; Me conte son malheur, son être et son dessein, Me prie de le laisser consommer par la faim. Je demeure éperdu d'entendre telle chose, Puis à le consoler mon esprit je dispose, Lui redonne sa Dame, et jurant, lui promets, Plutôt qu'il en ait mal, n'y prétendre jamais. Sire, elle est toute à lui : ne tardez davantage De faire consommer un si bon mariage.

SCÈNE V. Hippalque, Bradamante.

HIPPALQUE

Vrai Dieu, que j'ai de joie ! Ô l'heureuse journée ! Heureuse Bradamante ! Ô moi bien fortunée ! Jésus, que je suis aise ! et qu'aise je me vois ! Je ne sais que je fais, tant je suis hors de moi ! Qui eut jamais pensé d'une amère tristesse Voir sourdre tout soudain une telle liesse ? Tout était désastreux, chétif, infortuné. Mon âme n'eut deux jours en mon corps séjourné Si le mal eust eu cours, car avec ma maîtresse J'eusse triste rompu le fil de ma jeunesse. Hé dieux qu'elle a de mal ! l'amour brûle son coeur. Le forçant désespoir, le dépit, la rancoeur La bourelle sans cesse, et la chétive dame À la mort, à la mort continûment réclame. De son teint, où l'albâtre opposé jaunissait, De sa lèvre, où la rose en ses plis ternissait, La grâce est effacée : une pâleur mortelle, L'amaigrissant, déteint toute la beauté d'elle. Or, grâce à notre Dieu, notre bon Dieu, l'ennui Qui lui brassait ce mal est éteint aujourd'hui. Je lui vais annoncer nouvelle assez battante Pour morte l'arracher de la tombe relante. Que de joie elle aura ! Celui, comme je crois, Qui condamné reçoit la grâce de son Roi Sur le triste échafaud prêt de laisser la vie, N'est d'aise si ravi qu'elle en sera ravie. Mais je la vois venir : hélas ! quelle pitié ! Quelle est déconfortée ! Ô cruelle amitié ! Elle croise les bras, et tourne au ciel la vue. Elle soupire hélas ! Je m'en sens toute émue. Je m'en vais l'aborder, car ma foi je ne puis, Je ne puis plus la voir en de si durs ennuis. Pourquoi de la douleur vous faites-vous la proie, Ores que tout le monde est transporté de joie, Que tout rit, que tout danse ? Il faut quitter ces pleurs, Et ces tranchants soupirs compagnons de douleurs.

BRADAMANTE

Ha Dieu !

HIPPALQUE

Ne pleurez plus, tout est hors de danger.

Plorer : pleurer. [DMF]

BRADAMANTE

Roger ?

HIPPALQUE

Il est ainsi.

HIPPALQUE

Voire.

Voire : Vraiment (sens qui est le sens propre et qui a vieilli). [L]

BRADAMANTE

Vous m'abusez.

HIPPALQUE

Non, ainçois c'est Roger qui vous a combattue.

Ainçois : ains ; auparavant, plutôt, mais, avant. [W]

HIPPALQUE

C'est Roger voirement.

Voirement : D'une manière vraie (tombé en désuétude). [L]

HIPPALQUE

Elle l'est bien plus encore Que vous ne pensez pas : Reine vous êtes ores.

Ores : On a dit autrefois or, ore et ores, dans le sens de présentement. [L]

HIPPALQUE

Non, d'un peuple étranger Qui a naguère élu pour son prince, Roger. Encor les Palatins en cette cour séjournent ; Vous les pourrez bien voir devant qu'ils s'en retournent.

Palatin : Titre de dignité donné à ceux qui avaient quelque office dans le palais d'un prince. [L]

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Charlemagne, Aymon, Bétrix, Léon, Roger, Bradamante.

AYMON

Sire, votre bonté s'est toujours fait connaître À vouloir en honneurs et en biens nous accroître.

La graphie originale et don la prononciation de la rime est cognoistre pour rimer avec acctoistre.

1 920 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica