Proverbe en prose· Drame en un Acte
La Belle Mère
Personnages
- MONSIEUR D'ARMANCÉ
- MADAME D'ARMANCÉ
- MADAME DU SAULSOY, soeur de Monsieur d' Armancé
- LUCILE, fille de Monsieur d'Armancé, d'un premier lit
- AGATHE, fille de Monsieur et Madame d'Armancé, âgée de huit à neuf ans
- CLAUDINE, servante
LA BELLE-MÈRE
le Théâtre représente une Salle basse de la maison de Monsieur d'Armancé.
SCENE PREMIERE.
LUCILE, seule
Elle entre en regardant de tous côtés , et tient un papier.
Je suis seule, Dieu merci... Je ne connais point monsieur de Germont, mais je ferai tout pour sortir du triste esclavage où je suis... D'ailleurs, puisqu'il est du goût de ma tante, c'est sûrement un honnête homme... Il faut que je fasse réponse à ma tante.
Elle approche d'une table, s'assied et écrit.
Ici Agathe paraît entre, doucement sur la pointe du pied, s'approche de la chaise de sa soeur et tâche de lire par dessus son épaule.
En voilà assez ; d'après ce qu'elle m'écrit, elle m'entendra de reste... Il s'agit actuellement de lui faire parvenir ce billet.
Elle se lève.
Claudine...
Agathe à l'instant où sa soeur se lève, se retire précipitamment dans la coulisse ; mais ne pouvant éviter d'être vue, elle feint d'entrer sur la scène.
SCÈNE II. Lucile, Agathe.
AGATHE
Bonjour, ma soeur.
LUCILE
Bonjour.
AGATHE
As-tu vu maman, ce matin ?
LUCILE
Pourquoi ?
AGATHE
C'est que... je l'ai vue, moi.
LUCILE
Qu'est-ce que cela me fait ?
AGATHE
Dame, ça doit pourtant te faire quelque chose, car elle est dans une colère épouvantable contre toi.
LUCILE
C'est assez son ordinaire.
AGATHE
Oh, oui ; mais c'est qu'elle dit que tu lui as répondu des choses... des choses... qui sont bien vilaines d'abord.
LUCILE
Et quelles sont-elles ces choses ?...
AGATHE
Dame, je ne sais pas, moi, c'est à mon papa qu'elle contait tout ça, elle n'a pas voulu les lui dire.
LUCILE
Je le crois, elle aurait été sûrement bien embarrassée.
AGATHE
Oh que non ; mais c'est qu'elle craignait de mettre papa dans une colère qui lui ferait mal.
LUCILE, haussant les épaules
Quelle pitié ! Comment sais-tu cela ?
AGATHE
Oh, dame ; ils étaient renfermés dans la grande salle, ils Ze croyaient seuls, et parlaient tout haut. Et moi je me suis mise auprès de la porte, d'où j'ai tout entendu.
LUCILE
Et qu'ont-ils dit encore ?
AGATHE
Mais c'était presque toujours maman qui parlait toute seule. Elle disait comme ça... bien des choses : que tu es vaine, coquette, orgueilleuse ; que tu lui manques de respect ; qu'elle ne peut plus vivre avec toi ; qu'il faut absolument que tu prennes ton parti, qu'il y a longtemps qu'il aurait dû te mettre dans un couvent.
LUCILE
Oh, je ne doute pas que ce ne soit là le but de ses persécutions. Et que lui répondait mon père ?
AGATHE
Mais, il ne disait pas grand'chofe, lui ; il tâchait d'apaiser maman, en lui disant qu'il te parlerait, et puis c'est tout.
SCÈNE III. Lucile, Agathe, Claudine.
CLAUDINE, à Lucile
M'avez-vous appelée, Mademoiselle ?
LUCILE
Dans l'instant.
AGATHE
Oui, je t'ai entendu appeler, Claudine.
LUCILE, à Claudine
Vous reviendrez quand je vous avertirai, je n'ai rien à vous dire à cette heure.
CLAUDINE
Ça Suffit, Mademoiselle.
LUCILE
Ne vous éloignez pas ; entendez-vous ?
CLAUDINE
Non, Mademoiselle.
SCèNE IV. Lucile, Agathe.
AGATHE
Pourquoi ne parles-tu donc pas à Claudine actuellement ?
LUCILE
Cela n'est point pressé.
AGATHE
Elle n'a pourtant rien à faire à présent.
LUCILE
Cela se peut.
AGATHE
Tu as à l'envoyer dans quelqu'endroit, peut-être ?
LUCILE
Qu'est-ce que ça te fait ?
AGATHE
C'est qu'elle sera peut-être occupée quand tu voudras l'envoyer.
LUCILE
Ne t'inquiète pas.
Agathe, tourne autour de la table, regarde d'un oeil curieux les papiers qui sont dessus, et dit après un instant de silence.
Qu'est-ce que tu faisais donc là ?
LUCILE, d'un air indifférent
Rien, comme tu vois.
AGATHE
Si fait, si fait ; voilà l'écritoire de mon papa ; tu écrivais à quelqu'un, je gage... À qui écrivais-tu donc ?
LUCILE
Mais... mais.... En vérité, voici qui est singulier, tu es bien curieuse.
AGATHE
Oh, mon_Dieu ! Comme tu fais la mystérieuse, c'est qu'il y a là-dessous quelque chose contre maman qui n'est pas bien, j'en suis sûre.
LUCILE
Eh bien, voyez donc, cette petite peste, ce qu'elle va imaginer.
AGATHE
Je sais bien ce que je dis, va. Je parie que tu ne voudras pas me montrer ce que tu écrivais.
LUCILE
Non, sûrement. Il convient bien à une petite fille d'avoir tant de curiosité.
AGATHE
Si tu ne risquais rien, tu ne te cacherais pas tant de moi.
LUCILE
Allez, vous êtes un enfant, je ne suis pas comptable de mes actions envers âne morveuse de votre espèce.
AGATHE
Oui ; eh bien, puisque c'est comme ça, je m'en vas tout de suite dire à maman que tu écris à quelqu'un en cachette... là.
LUCILE
Agathe, ne vous avisez pas de me jouer ce tour-là.
AGATHE
Pour cela si ; je t'apprendrai à être si secrète avec moi.
LUCILE
Agathe, si vous tenez vos propos ordinaires, prenez garde à vous, vous verrez ce qui vous en arrivera.
AGATHE
Brrr. Comme je te crains, tu ne veux donc pas me montrer ce que tu écrivais ?
LUCILE
Non, je ne le veux pas, et pour te prouver combien peu je t'appréhende, je te permets d'aller dire tout ce que tu voudras.
AGATHE
Tu ne le veux pas ; une fois, deux fois.
LUCILE
Non, je te conseille même de me laisser tranquille.
AGATHE
Tu t'en repentiras.
Elle sort en la menaçant.
SCÈNE V. Lucile, Claudine, qui survient.
LUCILE
Le mauvais sujet ! Je l'ai toujours sur les talons. Est-ce toi, Claudine ?
CLAUDINE
Oui, Mademoiselle.
LUCILE
Va chez madame du Saulfoy, tu lui remettras ce billet de ma part.
CLAUDINE
Oui, Mademoiselle.
LUCILE
Tu la prieras de passer ici ce soir.
CLAUDINE
Oui, Mademoiselle.
LUCILE
Tâche de faire cela si secrètement que personne de la maison ne s'en aperçoive.
CLAUDINE
Allez, ma bonne demoiselle, soyez tranquille.
LUCILE
Prends garde surtout à Agathe ; c'est une fine mouche.
CLAUDINE
Oh, la mauvaise enfant ! Elle est encore pire que sa mère.
Revenant.
Ah ça, mais est-ce que vous nous quittez ?
LUCILE
Peut-être bien, Claudine... Va donc vite.
CLAUDINE, s'en allant
Tant pis.
Revenant.
Est-ce bientôt ?
LUCILE
Je n'en sais rien... Dépêche-toi donc.
CLAUDINE, s'en allant
Si vous partez, je demande mon congé, car je ne suis restée qu'à cause de vous.
C revenant.
M'avertirez-vous quand ça sera décidé ?
LUCILE
Oui, oui... Va donc, je tremble qu'on ne nous surprenne.
Claudine sort.
SCÈNE VI.
LUCILE, seule
Que je suis à plaindre ! Depuis dix ans je ne vis plus ; ma bonne humeur et ma vivacité m'ont abandonnée pour jamais... Les mauvais procédés de madame d'Armancé deviennent tous les jours plus violents, elle instruit sa fille à m'épier, et Dieu sait comment mes actions les plus innocentes font interprétées... Hélas ! Elle est tout ici, et moi je ne suis plus rien : étrangère dans la maison de mon père, il me semble que ce soit par grâce que l'on m'y souffre, et cette grâce !... que je la paye cher !... Ah, ma pauvre mère ! Je ne puis arroser votre tombeau de trop de larmes. En vous perdant, j'ai perdu le bonheur de ma vie ; il ne me reste plus de votre tendresse qu'un souvenir cruel... Ah Dieu !...
Elle va s'asseoir auprès de la table, appuie sa tête sur ses mains et pleure.
SCÈNE VII. Madame d'Armancé, Lucile.
MADAME D'ARMANCÉ
Qu'est-ce que c'est, mademoiselle ? Vous me donnerez donc à chaque instant de nouveaux chagrins ; qu'avez-vous fait à ma fille ?
LUCILE, qui s'est levée sitôt qu'elle a aperçu Madame d'Armand
À votre fille, Madame ?
MADAME D'ARMANCÉ
Oui, Mademoiselle, elle se plaint beaucoup de vous ; je vois bien que vous ne pouvez la souffrir.
LUCILE
Vous vous trompez, Madame ; je vous proteste qu'elle m'est très indifférence.
MADAME D'ARMANCÉ
Elle vous est très indifférente ; oh bien, pour moi, vos façons ne me le sont point, indifférentes, et je vous proteste que vous en changerez ; car je ne prétends pas que vous preniez des tons aussi singuliers avec ma fille. Entendez-vous ?
LUCILE
Ne faudra-t-il pas aussi que je la respecte, Madame ?
MADAME D'ARMANCÉ, avec colère
Il faudra... il faudra... Vous êtes bien insolente aujourd'hui.
LUCILE
Le terme est un peu fort, madame.
MADAME D'ARMANCÉ, durement
Il vous convient, et je crois que je le puis employer avec une petite personne comme vous.
LUCILE, avec un souris amer
Ah ! Mon_Dieu, Madame, il y a longtemps que je m'aperçois que tout vous est permis.
MADAME D'ARMANCÉ
Je m'aperçois, moi, que vous vous permettez depuis quelque temps des choses... auxquelles je mettrai bon ordre.
LUCILE
Moi , madame ?
MADAME D'ARMANCÉ
Oui ; vous, Mademoiselle. On m'a fait certains rapports qui doivent fixer mon attention sur vous plus particulièrement que jamais.
LUCILE
Pour cela, Madame ; vos menaces m'intimident peu ; je sais combien je serais à plaindre si vous pouviez avoir sur moi quelque prise, mais heureusement ma conduite eu irréprochable.
MADAME D'ARMANCÉ
À qui parlez-vous donc, s'il vous plait ? Qu'est-ce que c'est que tout ceci ? Vous me querelleriez, je crois, si on vous laissait faire... Apprenez, Mademoiselle, que personne ici n'est fait pour souffrir de vos caprices ; vous vous égayerez à répandre certains petits propos dans lesquels vous osez me compromettre et qui me font revenus... Depuis quelque temps votre humeur s'est aigrie au point d'être devenue insupportable à tout le monde... Je voudrais bien savoir, par exemple, quelle figure vous faisiez à l'instant, ce qu'elle signifie, et ce qu'en penseraient des étrangers s'il s'en rencontrait ici... Vous vous plaisez à afficher une désolation dont personne n'est la dupe.
LUCILE
Ce reproche est bien injuste, Madame ; si mon triste sort m'arrache des larmes, c'est dans le secret que je les laisse couler.
MADAME D'ARMANCÉ, la contrefaisant
Votre triste fort.
Durement.
Il est plus heureux que vous ne méritez. D'ailleurs, si vous vous déplaisez ici, que ne prenez-vous votre parti. N'est-il pas honteux qu'une fille de votre âge soit encore à charge à votre père ?
LUCILE
Effectivement, Madame, si vous ne preniez soin de congédier tous les partis qui se présentent...
MADAME D'ARMANCÉ, vivement
Moi ? Je rebute les partis qui fe présentent pour vous, je vous empêche de vous marier ? Voilà ce qui s'appelle une imposture monstrueuse. Voudriez-vous me rendre responsable de ce que vos défauts de caractère, de figure et de fortune sautent aux yeux de tout le monde ? Cela ferait assez plaisant ; suis-je cause si vous êtes disgraciée de la nature ?
D'un ton de mépris.
Allez, ma pauvre chère demoiselle, un couvent edt la deule retraite qui vous convienne ; il y a longtemps que je vous le dis, et je suis plus votre amie que vous ne pensez lorsque je vous donne ce conseil. Mais, vous marier ? Vivre avec un homme ? Vous ? Eh, où en trouverez-vous d'assez imbéciles pour se soumettre à votre humeur altière, et d'assez hardi pour ne pas tout craindre de votre coquetterie ?
LUCILE
Vous me peignez avec de beaux traits, Madame ; quand je serais la dernière des créatures, vous ne me traiteriez pas plus mal... Je suis coquette, dites-vous ? Personne, à me voir, ne se douterait qu'on put me faire un pareil reproche.
MADAME D'ARMANCÉ
C'est que personne ne vous connaît aussi parfaitement que moi.
LUCILE
Mon entretien ne vous coûte rien, c'est à mon travail seul que je le dois. Je fais l'impossible pour pouvoir être mise honnêtement.
MADAME D'ARMANCÉ
Cela vous autorise-t-il à être mise comme une fille d'Opéra ? Vous avez la fureur de vous coiffer en cheveux ; cela n'est-il pas de la dernière indécence ?
LUCILE
Cependant, votre fille n'est jamais coiffée autrement.
MADAME D'ARMANCÉ
La belle différence !
LUCILE
Mais, dites-moi, s'il vous plait, où elle est cette différence ?
MADAME D'ARMANCÉ
Mais... Taisez-vous, je vous prie, je n'ai aucun compte à vous rendre, je dis et je fais ce qu'il me plait.
SCÈNE VIII. Monsieur et Madame d'Armancé, Madame du Saulsoy, Lucile, Agathe.
Monsieur d'Armancé paraît au fond du théâtre avec madame du Saulsoy ; ils conversent quelque temps sans voir Madame d'Armante.
Pendant ce temps, Agathe entre de l'autre côté du théâtre et aborde Madame d'Armancé, ce qui forme deux scènes simultanées.
MADAME D'ARMANCÉ
Ce que vous m'apprenez me fait plaisir, ma soeur ; je vous ai obligation de vos soins ; la maison de monsieur de Germont m'est connue. Il est bon Gentilhomme.
MADAME DU SAULSOY
Je vous en réponds, mon frère, voudrais je vous mésallier ?
MADAME D'ARMANCÉ
Je ne vous en crois pas capable. Mais ce n'est pas tout ; êtes-vous sûre qu'il soit du goût de Lucile ?
MADAME DU SAULSOY
Soyez tranquille.
MONSIEUR D'ARMANCÉ
C'est que le futur est un peu vieux, et, entre nous, je crains que Lucile...
MADAME DU SAULSOY
N'ayez point d'inquiétude, vous dis-je.
MADAME D'ARMANCÉ
Je m'en repose sur vous. D'ailleurs, sans son consentement, il n'y a rien de fait.
MADAME DU SAULSOY
C'est tout simple. Jamais Monsieur de Germont n'a pensé autrement.
MADAME D'ARMANCÉ, à Agathe, qui entre d'un air boudeur
Hé bien, mon petit ange, ton chagrin est-il passé ?
AGATHE
Pas encore tout à fait, ma bonne maman.
Elle pleure.
MADAME D'ARMANCÉ
Allons donc, est-ce qu'il faut faire l'enfant comme cela. Ou'est-ce qu'on t'a donc fait ?
AGATHE
Dame, ce n'est pas tant moi que vous que cela regarde, ma bonne maman.
MADAME D'ARMANCÉ
Comment donc ?
À Lucile, qui veut s'en aller.
Restez, s'il vous plait, Mademoiselle, votre présence est ici nécessaire.
À Agathe.
Qu'est-ce que cela veut dire, Agathe ?
AGATHE
C'est une lettre que ma soeur écrivait, Maman ; demandez-lui ce qu'il y avait dedans, car pour moi je n'en sais rien.
MADAME D'ARMANCÉ
Une lettre ! C'est à quelqu'amoureux, sans doute : voilà donc cette conduite irréprochable.
À Lucile.
Faites-nous la grâce de nous éclaircir ce mystère, Mademoiselle. J'aperçois votre père fort à propos.
MONSIEUR D'ARMANCÉ, les abordant
Je suis bien aise de vous rencontrer ici tous. Je te marie, Lucile, si cela te fait plaisir.
MADAME D'ARMANCÉ, vivement
Comment, qui, quoi ? Vous mariez ?
MONSIEUR D'ARMANCÉ
Lucile, ma fille. Faut-il tant s'étonner ?
MADAME D'ARMANCÉ
Pardonnez-moi, Monsieur, mais cela ne se fera point.
MADAME DU SAULSOY
Vous m'étonnez à mon tour, Madame, et pourquoi, je vous prie ?
MADAME D'ARMANCÉ, à Monsieur d'Armancé
Qui lui donne-t-on ?
MONSIEUR D'ARMANCÉ
Monsieur de Germont.
MADAME D'ARMANCÉ
Monsieur de Germont n'en voudra point ; ainsi croyez-moi, pour votre honneur et pour le sien, ne poussez pas les choses plus avant.
MADAME DU SAULSOY
Tout le monde connaît vos bonnes intentions pour Mademoiselle, madame ; mais vous pardonnerez à Monsieur de Germont de ne pas voir par vos yeux.
MADAME D'ARMANCÉ
Personne n'a droit de régler ni de censurer ma conduite, madame ; j'ai de bonnes raisons de ce que je fais, et de ce que je dis.
À Monsieur d'Armancé.
Monsieur de Germont s'accommodera-t-il d'une petite personne qui j'exerce à écrire des billets doux.
MONSIEUR D'ARMANCÉ
Comment donc ?
MADAME D'ARMANCÉ
Demandez à Agathe, qui a surpris ce matin votre fille envoyant par Claudine un message de cette espèce.
LUCILE
Je n'aurai pas honte de le faire voir devant tout le monde, ce billet doux. Ma chère tante, montrez, je vous prie, la lettre que je vous ai envoyée ce matin.
MADAME DU SAULSOY
La voilà ! Qu'est-ce que cela signifie donc ?
LUCILE, prend le billet et le donne à son père
Voyez, mon cher père, si je mérite d'être traitée aussi indignement.
MONSIEUR D'ARMANCÉ
Mais on parle d'un billet doux que vous avez écrit, je ne sais à qui ; et ceci ne ressemble en aucune manière...
LUCILE
Je vous proteste que je n'ai écrit rien autre chose que ce que vous voyez. Demandez à Claudine qui l'a portée, et elle indiquera la personne à qui je l'ai chargée de la remettre.
MADAME D'ARMANCÉ, brusquement et d'un ton impérieux
Sans tant d'explications, Mademoiselle ; vous vous mariez, c'est fort bien fait. L'époux que vous aurez, fait une excellente affaire, et je l'en félicite. Cependant, comme je n'apprends que d'aujourd'hui un mariage qui me paraît se tramer depuis longtemps, et que j'imagine qu'on devait me prévenir plutôt, vous voudrez bien m'excuser si je ne prends aucune part aux réjouissances qui accompagneront nécessairement une aussi belle fête.
À Monsieur d'Armancé.
Il me paraît, Monsieur, que l'on n'a pas eu plus d'égards dans cette occasion-ci pour vous que pour moi.
MONSIEUR D'ARMANCÉ
Ma chère amie, vous vous formalisez à tort. Je ne suis instruit à la vérité qu'à l'instant ; mais je me plais à croire que si Lucile l'eut été depuis longtemps comme vous paraissez le penser, elle nous en aurait fait part. En tout cas, tout me fait espérer qu'elle sera heureuse, en faut-il davantage pour me rendre l'esprit satisfait ?
MADAME D'ARMANCÉ
Cela est à merveille, Monsieur. Mademoiselle a toujours été fort à son aise sur le respect qu'elle nous doit. Votre prédilection pour elle m'est connue ; comptez pourtant que je veillerai, particulièrement dans la circonstance, à ce qu'elle ne soit pas nuisible aux miens, cette prédilection... Vous m'entendez, Monsieur... Suivez-moi, Agathe.
Elle sort avec sa fille, qui fait la grimace à Lucile.
SCÈNE IX. Monsieur d'Armancé, Madame du Saulsoy, Lucile.
MONSIEUR D'ARMANCÉ
Quelle femme ! Ma soeur, je vous quitte : il faut que je tâche de la calmer.
MADAME DU SAULSOY
Allez, mais souvenez-vous que Lucile est votre fille et qu'elle a besoin que vous preniez en main ses intérêts.
Monsieur d'Armancé sort.
SCÈNE X ET DERNIÈRE. Madame du Saulsoy, Lucile,
MADAME DU SAULSOY
Elle est singulièrement déchaînée contre toi, cette femme ; que lui as-tu donc fait ?
LUCILE
Rien autre chose, sinon que je n'ai pas voulu me sacrifier au bien de fa fille... Je vois une conspiration formée contre ma fortune...
MADAME DU SAULSOY
Il faut espérer que ton père aura plus de fermeté qu'à son ordinaire. Enfin, mon enfant, tu dois être contente d'être délivrée d'un joug aussi dur. La terrible femme ! Que la colère est à craindre ! Je ne puis revenir de l'histoire du billet doux. Comment la haine peut-elle porter à de semblables excès ! Et qu'une pareille haine est cruelle lorsqu'elle succède aux sentiments les plus doux de la nature.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0