Drame en prose· Drame en un Acte
Le Bienfait Récompensé
Personnages
- EUGÉNIE DELBIEU
- ANGÉLIQUE, nièce d'Eugénie
- MONSIEUR DUBREUIL
- MADAME ROBERT, Hôtesse
LE BIENFAIT RÉCOMPENSÉ.
Le Théâtre représente l'appartement d'Eugénie.
SCÈNE PREMIÈRE. Eugénie, Angélique.
Le sujet de ce drame est tiré des Lettres du marquis de Rosette, roman de Madame E. D. B.
Angélique est sur le devant du Théâtre à une table, occupée à peindre des papiers d'éventail ; Eugénie un peu plus loin, travaille à un ouvrage de broderie.
EUGÉNIE
Angélique.
ANGÉLIQUE, toujours travaillant
Ma Tante.
EUGÉNIE
Je vous ai déjà priée de quitter votre ouvrage.
ANGÉLIQUE
J'ai fini dans l'instant, ma Tante.
EUGÉNIE
Vous m'affligez, Angélique ; si j'avais quelque pouvoir sur vous, vous auriez abandonné un genre de travail qui est nuisible à votre santé.
ANGÉLIQUE
Hé, ma Tante ; tandis que vous prodiguez la vôtre, il me siéroit bien d'affecter de la délicatesse.
EUGÉNIE
Vous n'êtes pas raisonnable, Angélique ; vous savez que l'on vous a menacée de perdre la vue de bonne heure, si vous continuiez de vous occuper de la peinture.
ANGÉLIQUE, d'un ton de badinage
Eh bien, ma Tante ; puis-je mieux employer que pour vous le temps qui me reste à la conserver.
EUGÉNIE
Sérieusement, Angélique ; vous me faites de la peine.
ANGÉLIQUE
Ce n'est pas mon intention, ma chère Tante ; mais puisque vous me l'ordonnez, je vais cesser ; je vous demande seulement la permission d'achever ce que j'ai commencé, et j'ai promis de rendre dans la matinée.
EUGÉNIE
Oh, je me doutais bien que vous n'auriez pas la complaisance toute entière.
ANGÉLIQUE
Tenez, ma Tante ; je vous avouerai que j'ai un goût particulier pour la peinture.
EUGÉNIE, la regarde tendrement
Vous ne me dites pas tous vos motifs, Angélique ; mais il y a longtemps que je les devine.
ANGÉLIQUE
Moi, ma Tante ; je vous assure que je n'ai rien de caché pour vous, je vous assure.
EUGÉNIE
Eh bien, je parie que le prix que vous retirez de ces fortes d'ouvrages...
ANGÉLIQUE
Quand cela serait ? N'est-il pas juste que je fasse mes efforts pour soulager une Tante à qui je dois tout, qui me tient lieu de mère, qui, dans des temps plus heureux, n'a rien épargné pour me donner une éducation au-dessus de mon état.
EUGÉNIE
Ne parlons pas de ce que j'ai fait pour vous, ma chère Angélique ; j'ai dû le faire, et j'en suis plus que récompensée par la manière dont vous en avez profité... Depuis quand êtes-vous à l'ouvrage ?
ANGÉLIQUE
Je ne saurais trop vous le dire. - Vous avez toujours pris plaisir à faire des heureux de tout ce qui vous environnait. Contez-moi un peu l'histoire de ce petit mendiant à qui vous donnâtes deux louis pour faire un petit commerce, dont il vous montra un plan si bien raisonné qu'il vous parut d'une manière supérieure à son âge.
EUGÉNIE
Vous ne voulez pas que je vous querelle comme vous le méritez, méchante que vous êtes.
ANGÉLIQUE, souriant
Oh ! Pardonnez-moi, ma Tante ; mais commencez par l'histoire du petit mendiant, vous me gronderez après si vous voulez.
EUGÉNIE
Je vous l'ai déjà racontée plusieurs fois.
ANGÉLIQUE
N'importe ; j'entends toujours avec un nouveau plaisir, des traits aussi honorables pour l'humanité. N'est-ce pas Jacquot que s'appelait le petit bonhomme.
EUGÉNIE
Oui, son père colportait des clincailleries ; le vin et la débauche le réduisirent à la dernière misère ; enfin il est mort laissant quatre enfants en très bas âge et sans aucune ressource. Le petit Jacquot était le plus jeune, il avait alors huit à dix ans.
ANGÉLIQUE, toujours peignant
Pauvre petit malheureux !
EUGÉNIE, travaillant aussi par intervalles
J'aimais beaucoup cet enfant qui venait souvent chez madame la Marquise de Fonrose m'offrir des épingles, des aiguilles et d'autres bagatelles. J'achetais toujours quelque chose ; je prenais un singulier plaisir à le faire causer ; je l'entretenais de son commerce, et j'étais dans l'admiration de son intelligence, de la précision et de la sagesse qu'il mettait dans ses petits projets.
ANGÉLIQUE
Un enfant de dix ans ! Rien n'est plus étonnant.
EUGÉNIE
Un jour, on m'amène le petit Jacquot ; je le vois entrer tout en pleurs ; il n'avait plus sa petite boutique ; son père était mort, toutes ses marchandises avaient été saisies, et sa famille était dispersée. J'eus d'abord beaucoup de peine à tirer de lui une parole.
ANGÉLIQUE
Eh, mon_Dieu !
EUGÉNIE
Lorsqu'il eut bien soulagé son coeur à force de pleurer : Ah ! mademoiselle, me dit-il, le bon Dieu me punit parce que j'ai été trop envieux ! Je voulais faire mieux que les autres et gagner plus qu'eux ; et voilà qu'il m'ôte mon père et toutes mes espérances, de façon qu'il faudra me résoudre à mendier toute ma vie, ou à mourir de faim. Comment, Jacquot, mon ami, ai-je interrompu, est-ce qu'il faut se méfier de la Providence ? Oh, non, Mademoiselle, me dit ce pauvre enfant, mais c'est que je suis bien malheureux, et il se remit à pleurer de toutes ses forces.
ANGÉLIQUE
Pauvre petit Jacquot ! Je l'aime de tout mon coeur.
EUGÉNIE
Rien, en vérité, n'était plus touchant. Joignez à cela une petite figure aimable, intéressante ; un air de sensibilité à ses maux qui passait de beaucoup son âge. Je ne pus résister ; j'embrassai ce petit malheureux, je le remis sur ses projets de commerce, et je lui demandai combien il lui faudrait pour les remettre à exécution. L'excès de sa surprise l'empêcha longtemps de me répondre. Oh, Mademoiselle , vous vous moquez... du pauvre Jacquot... Voilà tout ce que je pus d'abord tirer de lui.
ANGÉLIQUE
Enfin il accepta vos offres.
EUGÉNIE
Oui ; après les lui avoir renouvelées plusieurs fois, l'avoir assuré le mieux que j'ai pu de mes dispositions pour lui, il s'est retiré en me disant que j'aurais bientôt de ses nouvelles.
ANGÉLIQUE
Eh bien ?
EUGÉNIE
Il est revenu environ deux heures après : Mademoiselle, me dit-il, en me présentant un papier, j'ai exécuté vos ordres ; voilà le détail des marchandises que l'on veut bien me confier ; mais il faut que j'en paye la moitié comptant. Et avec quoi ? Hélas ! Ne vous inquiétez pas, mon cher ami, lui répondis-je, ce sont deux louis qui finiront vos petites affaires ? Tenez, les voilà. Il devint immobile, lorSqu'il me vit tirer cet argent de ma bourse ; qes yeux étaient fixés dessus, il ne pouvait parler. Eh bien, prenez donc, mon ami Jacquot. - Moi, mademoiselle ! Eh, bon Dieu, qui fait si je pourrais vous les rendre. Oh, non, mademoiselle, je voudrais en être sûr, mais je ne le suis pas. Qui vous parle de me rendre cet argent, mon cher Jacquot, lui dis-je. - Eh, mademoiselle, puis-je le prendre autrement. Ah ! Jacquot, répliquai-je en souriant, j'aime votre délicatesse ; mais je vous avertis que je suis de moitié dans votre commerce, qu'avez-vous à dire ? Mademoi... selle .... en vérité et il ne faisait que balbutier. Enfin je le déterminai à prendre les deux louis, sous la condition, qu'il exigea, que la moitié de son bénéfice m'appartiendrait indépendamment de mon argent qu'il comptait me rendre ; et puis ce furent des pleurs de joie, des marques de reconnaissance, des bénédictions qui ne finissaient point.
ANGÉLIQUE
Depuis vous n'en avez eu aucune nouvelle.
EUGÉNIE
Quelques jours après, il me vint voir avec et petite pacotille, dont il fit l'inventaire devant moi avec complaisance, et me dit qu'il partait le lendemain pour courir le Royaume ; depuis je n'en ai pas entendu parler.
ANGÉLIQUE, qui a achevé son ouvrage, serre ses couleurs et nettoie ses pinceaux
Il y a bien longtemps de cela sans doute.
EUGÉNIE
Oh oui, il y a environ vingt ans. Il y en avait à peu près quatre ou cinq que j'étais chez madame la marquise de Fonrose, j'y suis restée vingt ans en y comprenant les dix années que j'ai employées à l'éducation de mademoiselle sa fille, et cinq qu'il y a que j'en suis sortie.
ANGÉLIQUE
Éducation dont, par parenthèse, vous avez recueilli des fruits bien amers.
EUGÉNIE
Oh, ma chère Angélique, laissons cela ; j'ai fait mon devoir, tant pis pour ceux qui ont des reproches à se faire. Laissons-les à leur propre conscience, ils seront assez tourmentés.
ANGÉLIQUE
Cela est bien aisé à dire, et vous voilà mal à votre aise pour vous être laisse frustrer du prix de votre travail.
EUGÉNIE, avec gaieté
Eh ! Que veux-tu que je fasse ? Plaiderai-je avec mademoiselle de Fonrose.
ANGÉLIQUE
Hum ; que les scélérats sont à craindre, surtout quand ils ont pour eux les richesses et la qualité. J'aime à vous voir rire de cout ceci. Et quelle ressource vous reste-t-il ?
EUGÉNIE
Une, ma chère nièce, qui ne me manquera jamais.
ANGÉLIQUE
Et quelle est-elle ?
EUGÉNIE
Votre amitié ; suis-je trop présomptueuse ?
Angélique sans répondre, se jette au cou d'Eugénie et l'embrasse.
Oui, ma chère Angélique ; tant que je vous conserverai, je n'aurai rien à craindre ; si je vous perds, je n'ai plus rien au monde.
ANGÉLIQUE
Hélas ! Ma chère Tante, je donnerais ma vie pour vous voir heureuse ; mais grâce au Ciel, tant que je vivrai, vous ne manquerez de rien. Voici de quoi payer notre impitoyable hôtesse : Voyons, un, deux, etc.
Elle compte en baissant la voix, ses papiers d'éventail qu'elle a peints.
Bon. C'est mon compte, je me flatte de ne pas rentrer sans avoir de l'argent.
EUGÉNIE
A propos , j'ai à vous gronder : je parie que vous avez travaillé ce matin à la lumière.
ANGÉLIQUE
J'en fuis bien fâchée, ma tante, mais je n'ai pas le temps de vous répondre ; et tenez, j'aperçois madame Robert qui me presse d'aller chercher son argent.
Elle sort, Madame Robert entre.
SCÈNE II. Eugénie, Madame Robert.
MADAME ROBERT
Vot' servante, Mademoiselle.
EUGÉNIE
Qu'est-ce, madame Robert ? Vous venez chercher votre quartier sans doute ; vous l'aurez dans la journée.
MADAME ROBERT
Vous me ferez plaisir, Mademoiselle ; mais je viens encore pour autre chose.
EUGÉNIE
Qu'est-ce que c'est, Madame Robert ?
MADAME ROBERT
Je viens vous avertir de chercher d'autres appartements, j'ai loué les miens.
EUGÉNIE
Comment, ma bonne ; mais je n'ai point fini mon temps.
MADAME ROBERT
Tant pis, Mademoiselle ; mais je ne puis faire autrement, voyez-vous. Il se trouve un honnête marchand qui me donne deux louis de bénéfice ; deux louis, cela mérite des réflexions ; on ne gagne pas tous les jours une pareille somme, et vous voyez que je ne puis faire autrement.
EUGÉNIE
Votre honnête marchand fait, à mon avis, une chose fort malhonnête.
MADAME ROBERT
Que voulez-vous ; vous voyez bien toujours que ce n'est pas ma faute. J'étais assez contente ; vous me payiez bien ; pas trop pourtant, mais enfin cela venait toujours, et au bout le bout. Je sais bien que vous ne pouviez pas mieux faire et que ce n'était pas la bonne volonté qui vous manquait, ma très chère bonne demoiselle.
EUGÉNIE, Impatiemment
Finissez vos propos, ma bonne ; ce que je vous dois d'hier, je vous le payerai aujourd'hui, du reste je ne sortirai que quand le temps en sera venu.
MADAME ROBERT, d'un ton aigre si criard
Diantre, sur quel ton vous le prenez ! Mais c'est que je suis trop bonne. Eh bien, Mademoiselle, vous sortirez, j'en jure, et dès demain encore ; j'ai été au conseil, il suffit, je n'en dis pas davantage. Où font vos meubles qui puissent répondre de mon loyer, hein ? Je ne donnerais pas six francs de tout ce qui est dans votre chambre, et où irais-je prendre mon argent, si quelque beau matin vous veniez à mettre la clef sous la porte ?
EUGÉNIE, fondant en larmes
Ah, mon_Dieu ! À quoi fuis-je réduite ! Au nom de Dieu, Madame Robert, laissez-moi tranquille. Nous verrons demain, j'en passerai par où il vous plaira.
MADAME ROBERT, se radoucissant
À la bonne heure. Voilà parler cela. Ce que je vous en ai dit n'est pas par reproche au moins ; tout le monde ne peut pas être riche, je ne le sais que trop ; mais c'est qu'il faut que chacun fasse ses petites affaires. Et tenez, j'aperçois notre marchand, monsieur Dubreuil ; qui vient voir sans doute ses appartements.
SCENE III. EUGÉNIE, MADAME ROBERT, MONSIEUR DUBREUIL.
MONSIEUR DUBREUIL entre sur la scène d'un air rêveur sans apercevoir personne
Est-il possible que je ne puisse découvrir aucune trace de la personne que je cherche ?
MADAME ROBERT
Monsieur Dubreuil, monsieur Dubreuil.
MONSIEUR DUBREUIL, toujours à part
Elle vit, m'a-t-on dit, malheureuse et ignorée ; tandis que je jouis de tout son bien.
MADAME ROBERT
Monsieur Dubreuil.
MONSIEUR DUBREUIL
Ah, madame Robert, bonjour.
Apercevant Eugénie, il veut se retirer.
Mademoiselle, pardon.
MADAME ROBERT, le retenant
Approchez, monsieur Dubreuil, approchez ? Vous venez voir vos appartements, sans doute.
MONSIEUR DUBREUIL
Oui, mais vous êtes en affaires avec mademoiselle, j'attendrai que vous ayez fini.
MADAME ROBERT
Point, point, monsieur Dubreuil. Tenez, voici ce que c'est, voyez.
MONSIEUR DUBREUIL
Mais ces appartements-ci sont occupés ; Mademoiselle les quitte donc ?
EUGÉNIE
Monsieur, il le faut bien.
MONSIEUR DUBREUIL, à part
Voilà un son de voix, des traits qui ne me sont point inconnus.
Haut.
Comment, Mademoiselle, il le faut ; je n'entends point vous déplacer.
EUGÉNIE
C'est ce qui arrive, cependant.
MONSIEUR DUBREUIL, à part
Juste Ciel, ne me trompé-je point ; serait-ce mademoiselle Eugénie Delbieu que je cherche depuis si longtemps !
Haut.
Non, Mademoiselle ; ce n'est point mon intention.
Il considère attentivement Eugénie.
MADAME ROBERT
Comment, monsieur, est-ce que vous ne prendriez point mes appartements ?
MONSIEUR DUBREUIL, à part
C'est elle-même. Quel bonheur !
Haut.
Je ne dis pas cela, Madame Robert. Laissez-moi, je vous prie, avec Mademoiselle, je ferai en sorte que tout se passe au contentement de tout le monde.
MADAME ROBERT, sortant
Arrangez-vous comme vous voudrez ; mais notre marché tiendra.
SCÈNE IV. Eugénie, Monsieur Dubreuil.
MONSIEUR DUBREUIL
Vous me pardonnerez, Mademoiselle, le petit chagrin que je vous ai causé involontairement.
EUGÉNIE
Ah ! Monsieur, je suis accoutumée aux peines.
MONSIEUR DUBREUIL
Tant pis, Mademoiselle, vous n'étiez pas faite pour en éprouver.
EUGÉNIE
Mais, Monsieur, comme une autre ; cependant je crois que peu de personnes en ont essuyé de plus sensibles.
MONSIEUR DUBREUIL
Vous m'en voyez pénétré, Mademoiselle ; et c'est un malheur pour moi de ne les avoir pas prévenues.
EUGÉNIE, surprise
Vous m'étonnez, Monsieur. Pourquoi cet intérêt si vif ? Je ne sais à quel titre j'ai mérité de vous une sensibilité aussi particulière.
MONSIEUR DUBREUIL
À un titre que vous ne désapprouverez pas, à la reconnaissance.
EUGÉNIE
Moi, Monsieur ! Vous vous méprenez sûrement.
MONSIEUR DUBREUIL
Je parle à Mademoiselle Eugénie Delbieu ?
EUGÉNIE
C'est mon nom ; d'où le savez-vous ? De la vie nous ne nous sommes vus qu'aujourd'hui.
MONSIEUR DUBREUIL
Vous ne me remettez point. Mes traits, il est vrai, sont bien changés depuis vingt ans que j'avais le bonheur de vous voir assez fréquemment... presque tous les jours.
EUGÉNIE
Moi, Monsieur ?
MONSIEUR DUBREUIL
Vous-même, Mademoiselle. Chez madame la marquise de Fonrose.
EUGÉNIE
Plus je vous examine, moins je me rappelle...
MONSIEUR DUBREUIL
Cela se peut, Mademoiselle ; il est cependant très vrai que nous nous sommes vus autrefois et que je vous ai des obligations essentielles dont je ne perdrai jamais le souvenir.
EUGÉNIE
Je vous assure pour la dernière fois, Monsieur, que vous êtes dans l'erreur. Je ne vous connais point, je ne vous ai point obligé. De ma vie je n'ai su rencontrer que des ingrats.
MONSIEUR DUBREUIL
Dieu me préserve d'être de ce nombre. Pardon, Mademoiselle, si j'insiste. Permettez-moi quelques mots qui vont vous mettre sur la voie. Vous souvenez-vous d'un certain petit Jacquot, à qui vous prêtâtes deux louis pour l'aider dans son commerce ?
EUGÉNIE, le considère avec attention
Parfaitement.
MONSIEUR DUBREUIL
Eh bien ! Vous le voyez devant vous.
EUGÉNIE
Est-il possible !
MONSIEUR DUBREUIL
Oui, généreuse bienfaitrice, je vous dois ma fortune, et je viens, suivant nos conditions, vous apporter la moitié qui vous appartient dans mes profits.
EUGÉNIE
Quel événement !
MONSIEUR DUBREUIL
J'ai pour environ quarante mille francs de fonds, moitié en effets, moitié en marchandises. Voici dans ce portefeuille pour dix mille francs de papiers ; nous partagerons les marchandises quand il vous plaira.
EUGÉNIE
Je ne veux point de tout cela ; vous vous moquez, je pense[.]
MONSIEUR DUBREUIL
Tout cela est à vous, Mademoiselle. Je ne fais que vous le restituer. J'ai joint le compte de notre société ; j'espère que vous ne trouverez rien à redire à son exactitude.
EUGÉNIE
En vérité, je ne sais où j'en suis.
MONSIEUR DUBREUIL
Il me reste un regret bien vif : c'est d'apprendre que vous ayez été dans le besoin, tandis que vos fonds étaient entre mes mains.
EUGÉNIE
Monsieur ! Mon cher Jacquot ! Je ne fais comment vous nommer ; voilà un procédé bien noble et qui mérite toute mon admiration ; mais remportez tout cela, je serais indigne de vivre, si j'acceptais vos présents.
MONSIEUR DUBREUIL
Ce ne sont point des présents, Mademoiselle ; c'est votre bien que je vous rends. Mais j'ai pris la liberté de mettre à part quelques marchandises ; je me flatte que vous ne me ferez pas le chagrin de les refuser.
EUGÉNIE
Non, vous dis-je, Monsieur, je ne prendrai point tout cela, je ne veux point le prendre. Mon intention, en vous donnant les deux louis, était de vous en faire présent ; ainsi vous voyez, que la société que votre générosité imagine pour servir de voile à des dons qui dérangeraient vos affaires, est une véritable chimère. Reprenez vos effets, Monsieur, je ne les accepterai sûrement jamais. Pour ne vous point déplaire, je choisirai quelques marchandises pour ma nièce et pour moi.
MONSIEUR DUBREUIL
Vos refus me chagrinent, Mademoiselle, mais ils font inutiles. Je n'ai accepté vos deux louis que sous la condition de vous mettre de moitié dans un commerce dont les fonds vous appartenaient, et où je n'apportais que ma peine et mon industrie. Pourquoi voudriez-vous que je conservasse un bien que vous avez acquis qi légitimement. Je ne fais qu'un moyen de nous accorder, Mademoiselle, oserais-je vous le proposer ?
EUGÉNIE
Dites, Monsieur ; pourvu que vous gardiez votre argent, je consens à tout.
MONSIEUR DUBREUIL, timidement
Hélas, Mademoiselle ! Je n'ose... De grâce, si vous me trouvez trop hardi, punissez-moi en me chassant sur le champ de votre présence...
EUGÉNIE
Vous êtes trop honnête, Monsieur, pour me faire des propositions qui ne le soient pas.
MONSIEUR DUBREUIL, toujours avec embarras
Oh, pour l'honnêteté de mes intentions... Mademoiselle... Il y a longtemps que je vous cherche... Que je bénis le hasard heureux qui m'a si bien servi.
EUGÉNIE
Eh bien, Monsieur, expliquez-vous.
MONSIEUR DUBREUIL
J'ai été inutilement au Château de Fonrose ; personne n'a pu m'y donner de vos nouvelles... Si vous saviez... Quel chagrin !
EUGÉNIE
Venez donc à ce que vous vouliez me proposer.
MONSIEUR DUBREUIL
Je suis garçon ; quoique j'aie rencontré plusieurs partis assez sortables ... Mais je ne pensais qu'à vous, Mademoiselle... Si vous voulez accepter ma fortune... je suis le plus heureux des hommes.
EUGÉNIE, d'un air gai
Vous voulez rire, Monsieur, regardez-moi, je vous prie.
MONSIEUR DUBREUIL
Ah, Mademoiselle !
EUGÉNIE
Sans plaisanterie, Monsieur ; j'ai cinquante-quatre ans bien comptés ; vous n'en paraissez pas trente.
MONSIEUR DUBREUIL
Eh bien !
EUGÉNIE
Eh bien, Monsieur ! Votre générosité vous aveugle, si vous ne voyez pas là dedans un obstacle invincible à votre proposition. Je dois prévoir pour vous les désagréments d'une union si disproportionnée.
MONSIEUR DUBREUIL
Qu'est-ce que l'âge, Mademoiselle, lorsque l'union est fondée sur une estime aussi haute que celle que j'ai conçue pour vous ?
EUGÉNIE
Allons donc, Monsieur, vous n'y pensez pas ; ne me parlez plus, je vous en conjure, d'une proposition qui m'afflige.
MONSIEUR DUBREUIL
Ces derniers mots me ferment la bouche ; Dieu me préserve de vous chagriner.
Mettant le portefeuille sur une table[.]
Je vous laisse ce qui vous appartient, et ce que vous vous défendez en vain de prendre ; et je me retire au désespoir de n'avoir pu terminer une affaire à laquelle j'avais attaché le bonheur de ma vie.
EUGÉNIE
Monsieur, votre peine me touche autant que l'excès de votre générosité. Je ne profiterai point du fruit de vos travaux, cela est décidé ; mais je vous avouerai bonnement qu'avec vingt ans de moins, je me ferais un bonheur d'accepter vos offres.
SCÈNE V et dernière. Eugénie, Monsieur Dubreuil, Angélique.
ANGÉLIQUE, entre précipitamment sans apercevoir Monsieur Dubreuil
Eh bien, ma chère Tante, j'ai réussi ; j'apporte...
Ici Angélique aperçoit Monsieur Dubreuil, s'interrompt tout court et le salue.
MONSIEUR DUBREUIL, à part
La charmante personne.
ANGÉLIQUE, à Monsieur Dubreuil
Monsieur, je vous demande pardon.
EUGÉNIE, à Angélique
Tu ne connais pas Monsieur ?
ANGÉLIQUE
Non, ma Tante.
EUGÉNIE
Tu te souviens du petit Jacquot dont je te racontais l'histoire ce matin.
ANGÉLIQUE
Oui, ma Tante.
EUGÉNIE
Et bien, c'est monsieur.
MONSIEUR DUBREUIL
C'est le petit Jacquot qui vient lui-même vous témoigner toute sa reconnoissance.
ANGÉLIQUE
Eh, bon Dieu, Monsieur, que j'ai pris de plaisir à entendre votre histoire ! Elle fait bien honneur à vos sentiments.
MONSIEUR DUBREUIL
Et encore plus à ceux de Mademoiselle votre Tante.
EUGÉNIE
Il vient de s'élever entre nous une difficulté ; Monsieur veut que je l'épouse, ou que je garde la moitié de sa fortune.
ANGÉLIQUE
Avec un homme aussi bien né, vous ne pouvez être que très heureuse ; ainsi, ma chère Tante, je serai contre vous.
EUGÉNIE
Eh bien, ma chère nièce, je suis bien aise de vous apprendre que c'est contre vous-même que vous prononcez. J'ai assuré Monsieur que si j'avais vingt ans de moins, j'accepterais ses offres ; vous êtes une autre moi-même, je vous charge de remplir ma promesse ; monsieur ne me contredira pas.
MONSIEUR DUBREUIL, avec joie
Ah, Mademoiselle ! Rien ne manquerait à mon bonheur.
ANGÉLIQUE
Monsieur, la proposition est bien soudaine et mérite des réflexions : cependant je ne vous cacherai pas que j'ai conçu beaucoup d'estime pour vous, et que j'ai fort à coeur le bonheur de ma Tante.
EUGÉNIE
Angélique ! Votre bonheur est le mien, et je crois l'assurer en vous unissant à un homme qui vient de donner un exemple héroïque de la plus rare des vertus.
MONSIEUR DUBREUIL
Mademoiselle, je n'ai fait que ce que j'ai dû faire ; et le prix que j'en reçois est au-dessus de mes espérances.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0