Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Ou le Jeu de l'Oie

Le Bon Papa

Charles-Georges-Thomas Garnier· imprimée en 1785· 7 personnages

Personnages

  • MADAME MONVAL
  • LE PÈRE THOMAS, vieillard, père de Madame Monval
  • LUCETTE, Enfant de Madame Monval, âgée de six ans
  • LE PETIT MONVAL, Enfant de Madame Monval, âgée de huit ans
  • COLETTE, gouvernante d'enfant de Madame Monval
  • ALISON, gouvernante d'enfant de Madame Monval
  • BOURGUIGNON, Laquais du voisinage

LE BON PAPA

Le Théâtre représente un salon à manger. L'action se passe sur les sept heures du soir.

SCÈNE PREMIÈRE. Collette, Lucette, Le petit Monval, Bourguignon.

Les enfants font au fond du Théâtre au tour d'une petite table et achèvent leur souper ; Colette est debout auprès d'eux.

BOURGUIGNON entre doucement sur la pointe du pied, et surprend Colette

Bonsoir, Collette.

COLLETTE

Comment, c'est toi ? Mais voyez cet étourdi ; si Madame allait paraître.

BOURGUIGNON

Est-ce qu'elle n'est pas partie ?

COLLETTE

Eh mais, vraiment, non. Elle s'y dispose pourtant, car elle est à sa toilette.

BOURGUIGNON

Crois-tu qu'elle y soit longtemps ?

COLLETTE

Oh ! Ce n'est pas un petit ouvrage que la toilette de Madame Monval ; cependant je crois qu'elle va sortir à l'instant. Va-t-en, qu'elle ne te rencontre pas ici, car tout serait perdu.

BOURGUIGNON

Je venais te dire que l'on t'attend. Tout notre monde est arrivé.

COLLETTE

Que veux-tu ? Je ne peux pas y aller qu'elle ne soit partie.

BOURGUIGNON

Peste soit de ta maîtresse et de sa toilette. Sa bonne femme de mère n'y faisait pas tant de façons.

COLLETTE

Oh mon_Dieu ! Ne m'en parle donc pas. La pauvre femme ! Dieu veuille avoir son âme ; mais elle nous pesait sérieusement sur les épaules.

BOURGUIGNON

Elle était donc un peu difficile ?

COLLETTE

Bon ; n'aurait-elle pas voulu nous faire mener la vie qu'elle menait dans son village.

BOURGUIGNON, riant

Ah, ah, ah, ah. Et cela n'était guère dégoût de Madame Monval, n'est-ce pas ?

COLLETTE

Je t'en réponds.

Le poussant dehors.

Va-t-en donc, je crains qu'on ne nous surprenne.

BOURGUIGNON, revenant

Et le bon papa Thomas ; qu'en faites- vous ?

COLLETTE

Mais, nous ne serions pas fâchés qu'il lui prit envie de suivre sa chère épouse.

BOURGUIGNON

Il est pourtant assez bon diable.

COLLETTE

Oui, mais ce qu'il vous a des manières si gothiques, un air si villageois.

BOURGUIGNON

Il est vrai qu'il est bonhomme dans toute la signification du terme.

Les enfants pendant ce temps causent et rient en regardant Colette et Bourguignon.

COLETTE, jetant sur eux un regard courroucé

Est-ce fini ?

LE PETIT MONVAL

Oui, ma bonne.

COLLETTE

Allons, qu'on se lève, et qu'on dise ses grâces.

LE PETIT MONVAL

Oui, ma bonne.

Il se lève ainsi que sa soeur.

BOURGUIGNON

Tu sais donc ici la mère de famille.

COLLETTE

Il le faut bien.

BOURGUIGNON

Tu ne serais pas la première qui aurait joué ce rôle avant que d'être mariée.

COLLETTE

Le sou !

On entend au bruit.

Sauve-toi vite, j'entends ma maîtresse.

BOURGUIGNON, en sortant

Je t'attends au moins.

COLETTE

Oui, oui.

SCÈNE II. Les précédents, le Père Thomas.

COLETTE, à part

C'est le père Thomas. La peste soit de l'homme.

Elle s'occupe pendant cette scène à débarrasser la table.

LUCETTE et LE PETIT MONVAL, sautent au cou au père Thomas

Bonjour, mon bon papa Thomas.

LE PÈRE THOMAS

Bonsoir, mes enfants, bonsoir.

Il s'assied et les prend l'un après l'autre sur ses genoux.

Eh bien, comment va la joie, nous amusons-nous bien ? Montre-moi donc ta poupée, Lucette, il y a longtemps que je ne l'ai vue.

LUCETTE, baisse les yeux d'un air triste

Je ne l'ai plus, mon bon papa.

LE PÈRE THOMAS

Tu ne l'as plus, ma bonne amie, et qui est-ce qui te l'a prise ?

Lucette fait des signes en montrant Colette.

On vous fait donc toujours des chagrins, mes pauvres enfants.

À Lucette.

Laisse faire, va, demain je t'en achèterai une autre.

LUCETTE, l'embrassant

Grand merci, mon bon papa.

LE PETIT MONVAL

Et moi, mon bon papa, on m'a fait aussi du chagrin. Oui.

LE PÈRE THOMAS

Comment donc mon cher enfant ?

LE PETIT MONVAL, montrant aussi Colette

On a jeté dans le puits ma toupie et mon arbalète.

LE PÈRE THOMAS

Oh ! cela est bien méchant.

COLETTE, quittant brusquement son ouvrage

Allons, il y a longtemps que vous avez soupé, il faut se coucher ; partons.

LE PÈRE THOMAS

Laissez-les moi ce soir, Mademoiselle Colette ; je n'ai de plaisir qu'avec ces chers enfants.

COLETTE, d'un ton d'humeur

Oui, pour les gâter : non, Monsieur, je ne peux pas ; ma maîtresse m'a recommandé expressément de les envoyer coucher aussitôt après leur souper.

LE PÈRE THOMAS

Dites-lui que je vous ai priée de me les laisser.

COLLETTE

Dieu m'en garde. J'y serais bien reçue.

SCÈNE III. Madame Monval, les précédent.

MADAME MONVAL, entre sans regarder personne, elle est extrêmement parée

Mademoiselle Colette !

COLLETTE

Madame ?

MADAME MONVAL

Mon mantelet.

COLLETTE

Le voilà, Madame.

MADAME MONVAL

Je vous avais dit de me débarrasser de ces enfants.

COLLETTE

Madame ; c'est monsieur Thomas qui veut les retenir.

LE PÈRE THOMAS

Je serais charmé qu'on me les laissât pour ce soir.

MADAME MONVAL

Cela ne se peut pas, mon père. Vous ne seriez pas mal vous-même d'aller vous coucher. À votre âge, on a besoin de repos ; d'ailleurs , il viendra peut-être ici du monde, et vous n'êtes pas en état de paraître. Mademoiselle Colette, conduisez mon père dans sa chambre.

LE PÈRE THOMAS

Mais...

MADAME MONVAL

Mademoiselle Colette, entendez- vous ce que je vous dis ?

COLLETTE

Oui, madame.

Au père Thomas en le prenant par le bras.

Allons, Monsieur.

LE PÈRE THOMAS

J'irai bien seul.

Il sort, ainsi que Madame Monval, mais du côté opposé.

SCÈNE IV. Colette, Lucette, Le petit Monval.

COLETTE

Lucette, vous êtes la plus âgée, vous devez être la plus raisonnable ; ayez soin d'aller vous coucher tout de suite ainsi que votre frère.

LUCETTE

Oui, ma bonne.

COLLETTE

Que je ne vous voie plus jouer comme vous faites avec votre bon papa ; il vous gâte, et puis c'est tout.

LUCETTE

Oui, ma bonne.

Colette sort.

SCÈNE V. Lucette, le petit Monval.

LUCETTE

Allons, Monval ; il faut aller nous coucher.

LE PETIT MONVAL

Bon ; aller nous coucher. Et qu'est-ce que nous serons dans nos lits jusqu'à demain neuf heures.

LUCETTE

Dame, que veux-tu ? Si maman revenait, et si elle nous trouvait debout, nous serions fouettés jusqu'au sang.

LE PETIT MONVAL

Oh ! Nous pouvons rester encore quelque temps ; elle ne reviendra pas de sitôt.

LUCETTE

Eh bien ! Qu'est-ce que nous ferons ?

LE PETIT MONVAL

Si mon bon papa était ici, nous nous amuserions bien ; il sait tout plein de petits jeux. Va voir s'il dort, Lucette.

LUCETTE

Vas-y, toi.

LE PETIT MONVAL, allant doucement jus qu'à la porte

J'entends du bruit.

Avec joie.

Ah ! C'est mon bon papa.

SCÈNE VI. Les précédents, le Père Thomas.

LE PÈRE THOMAS

Eh bien, mes enfants, vous n'avez donc pas envie de dormir ?

LE PETIT MONVAL

Ma si, non, mon bon papa.

LE PÈRE THOMAS

Où est donc Mademoiselle Colette ; est-ce qu'elle est sortie ?

LUCETTE, d'un petit air mystérieux

Chut, elle est allée avec son galant.

LE PÈRE THOMAS

Comment, petite commère, est-ce que tu sais ce que c'est qu'un galant ?

LUCETTE

Ah qu'oui. On croit que je ne suis qu'un enfant ; on dit devant moi bien des choses qu'on s'imagine que je n'entends pas, mais que j'entends bien, allez. Tenez, à propos de Mademoiselle Colette, maman la regarde comme une dévote, une sainte ; mais si elle savqit tout ce que lui dit le grand laquais de Monsieur le Président, et ce qu'elle y répond, elle la mettrait bien vite à la porte.

LE PÈRE THOMAS

La petite peste ! Vous voulez jouer, mes pauvres enfants, n'est-ce pas ? Je vois cela d'ici. Allons, je suis des vôtres, je m'en vais mettre au jeu pour tous ; mais je vous avertis que je ne prétends rien au gain.

LE PETIT MONVAL, embrassant le père Thomas

Vous êtes bien bon, mon bon papa, je vous aime de tout mon coeur.

LUCETTE

Et moi aussi, je vous assure.

LE PÈRE THOMAS, les embrassant tous deux

C'est bien, mes enfants, je vous proteste que je vous aime bien aussi. C'est à l'Oie que nous allons jouer ; ce jeu-là est innocent ; plut à Dieu que vous n'en connussiez jamais d'autres !

LUCETTE

Oh ! Mon bon papa, tout ce qui vous sait plaisir, nous en fait aussi à nous.

Elle étend le jeu d'Oie sur la table : ils se placent tous autour.

LE PÈRE THOMAS

Tu m'aimes donc bien, Lucette ? - Allons, vos marques.

LUCETTE

Si je vous aime, mon bon papa ! Oh ! Tant, tant... Cela ne se peut pas dire. - Moi, je prends mon dé.

LE PETIT MONVAL, d'un air chagrin

Et moi donc, mon bon papa, dame, c'est que je vous aime autant que ma soeur, oui.

LE PÈRE THOMAS, attendri

Les charmants enfants ! Ah ! Pères, mères qui ne vous trouvez bien que loin de votre famille, vous ne connaissez pas les vrais plaisirs ! Conservez toujours ces sentiments-là, mes enfants, aimez bien vos père et mère.

Pendant ce temps le jeu continue.

LE PETIT MONVAL

Pour maman, je l'aime bien aussi ; mais c'est d'une autre espèce d'amitié. - Huit.

LUCETTE

Te voilà au puits. Reste tranquille à cette heure.

LE PETIT MONVAL

Tant mieux. Je causerai plus à mon aise.

LE PÈRE THOMAS

Et quelle est donc cette espèce d'amitié que tu as pour ta maman Monval ?

LE PETIT MONVAL

Dame, tenez, je ne peux pas dire cela, moi ; j'aime maman, parce qu'il faut l'aimer ; quand je la vois fâchée, je le suis aussi ; parce qu'elle me gronde et me bat plus fort qu'à l'ordinaire.

LUCETTE

Mon bon papa, c'est à vous à jouer.

LE PÈRE THOMAS

Cela est vrai ; c'est que j'écoute avec plaisir ton frère.

SCÈNE VII. Madame Monval, Alison, les précédents.

MADAME MONVAL

Je n'ai pas mal fait de revenir sur mes pas. Pourquoi n'êtes-vous donc pas couchée, Mademoiselle, ainsi que votre frère ?

LUCETTE

Maman, nous attendions Mademoiselle Collette.

MADAME MONVAL

Mademoiselle Colette est un mauvais sujet qui ne remettra jamais les pieds dans ma maison.

Montrant Alison.

Voici celle qui la remplace.

À Alison.

Vous entendez pourquoi je chasse Colette, faites-en votre profit.

ALISON

Madame n'aura pas à se plaindre de moi.

MADAME MONVAL

Tant mieux. Conduisez ces enfants dans leur chambre et ne les quittez point qu'ils ne soient au lit.

ALISON

Cela suffit, Madame.

Elle sort avec les deux enfants.

SCÈNE VIII et dernière. Madame Monval, Le Père Thomas

MADAME MONVAL

Mon père, je vous ai dit que j'attendais ce soir du monde, en conséquence je vous avais prié d'aller vous coucher.

LE PÈRE THOMAS

Vous attendez du monde ; puis-je vous faire déshonneur ?

MADAME MONVAL

Vous prenez la chose de travers, mais cela est pardonnable à un homme de votre âge. On pourrait vous dire, sans que vous dussiez vous en fâcher, que vous n'êtes pas en état de paraître devant un certain monde, cependant on ne le fait point ; on ne s'occupe que de votre santé ?

LE PÈRE THOMAS

Ma fille, vos façons d'agir sont bien indignes ! Dieu vous en punira. L'éloignement que vous avez pour vos enfants, et celui qu'ils ne manqueront pas d'avoir pour vous, vous préparent un jour bien des peines. Dieu veuille qu'elles ne soient pas plus grandes que les miennes. Ah, ma fille ! Au village, tu pensais bien autrement.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0