Proverbe en prose· Drame en un Acte
La Bourse de Louis
Personnages
- LE MARQUIS DE ROSEMONT
- LE PETIT MARQUIS, son fils
- LE GOUVERNEUR, du petit Marquais
- RUSTAUT, Jardinier du Marquis
- JEANNOT, fils de Rustaut
LA BOURSE DE LOUIS
Le Théâtre représente un Cabinet de verdure, où aboutissent plusieurs allées de charmille ; sur le devant est un banc de gazon. Au fond, dans l'éloignement, on aperçoit le Château du Marquis.
SCÈNE PREMIÈRE. Le Gouverneur, Le Petit Marquis.
LE GOUVERNEUR, entre le premier sur la scène, le petit Marquis le fuit d'un air rêveur
Arrêtons-nous un peu, Monsieur_le_Marquis, nous avons fait une promenade un peu longue.
LE PETIT MARQUIS
Comme il vous plaira.
LE GOUVERNEUR
- Vous avez l'air bien rêveur.
LE PETIT MARQUIS
Oui, ce que vous m'avez dit me fait de la peine ; mais cela est-il bien vrai ?
LE GOUVERNEUR
N'en doutez pas.
LE PETIT MARQUIS
Quoi, tous ces gens que vous m'avez fait voir, travaillent du matin au soir, pour se procurer ce vilain pain noir qui eu si mauvais ; et ils ne mangent que de cela à tous leurs repas.
LE GOUVERNEUR
Rien n'est plus vrai, Monsieur_le_Marquis. Que diriez-vous donc si je vous apprenais qu'il en est beaucoup qui n'en mangent pas à leur suffisance.
LE PETIT MARQUIS, d'un air mécontent
Allons donc, cela ne se peut pas.
LE GOUVERNEUR
Je ne vous en impose pas, mon cher Marquis, ils gagnent ce pain noir qui vous répugne tant par le travail le plus obstiné, et s'ils cessaient un seul instant de travailler, ils seraient obligés de s'en passer.
LE PETIT MARQUIS
Mais, Monsieur, quelquefois je travaille, d'autres fois, vous me laissez prendre de la récréation, et je trouve mou souper prêt les jours que je me divertis tout aussi bien que les jours que vous me donnez de l'occupation.
LE GOUVERNEUR
Il est vrai, mais vous êtes riche vous, Monsieur Le Marquis, vous avez du bien ; ainsi vous n'avez pas besoin de travailler pour vivre.
LE PETIT MARQUIS
Mais, est-ce qu'ils n'ont point de bien, ces gens-là ?
LE GOUVERNEUR
La plupart n'en ont point ; les autres en ont si peu que cela ne suffit pas pour les faire vivre.
LE PETIT MARQUIS
Voilà qui est bien chagrinant ! Mais, Monsieur, comment cela se peut-il ? Ils font si gais. Je n'en rencontre point qui ne rient ou, qui ne chantent même en travaillant ; il faut que cela leur fasse plaisir.
LE GOUVERNEUR
Non, pas autrement ; ils font accoutumés à leurs maux.
LE PETIT MARQUIS
Hum, je sens pourtant bien que quand j'ai du chagrin, je ne puis ni chanter ni rire.
LE GOUVERNEUR
Ce que je vous dis est pourtant très vrai ; mais voyons notre Géographie.
Il cherche dans ses poches.
Ouais, je ne la trouve point ; je l'aurai laissée dans ma chambre. Je reviens à l'instant.
Il sort.
SCÈNE II.
LE PETIT MARQUIS, seul
Pardi, ce que m'a dit monsieur le Gouverneur m'inquiète ; comment se peut-il que l'on soit si gai, tandis qu'on a tant de sujet d'être triste.
Il rêve.
SCÈNE III. Le Petit Marquis, Jeannot.
Jeannot entre sur la scène tout en sautant : et en chantant, s'arrête tout court lorsqu'il aperçoit le jeune Marquis.
LE PETIT MARQUIS
Bonjour, Jeannot ; eh bien, tu t'enfuis.
JEANNOT, reculant
Oh non, Monsieur_le_Marquis, c'est que je ne vous savions pas là.
LE PETIT MARQUIS, à Jeannot qui s'en va
Où vas-tu donc ? Est-ce que je te fais peur ?
JEANNOT
Oh ! Non, Monsieur_le_Marquis, c'est que je m'en retourne tant seulement auprès de mon père.
LE PETIT MARQUIS
Attends un instant. Reste ici. Assieds-toi auprès de moi.
JEANNOT, faisant des révérences
Oh, monsieu le Marquis...
LE PETIT MARQUIS
Allons, assieds-toi donc.
JEANNOT, faisant toujours des révérences et se cachant avec son chapeau
Monsieu le Marquis... je savons que... je ne sommes pas daignes...
LE PETIT MARQUIS
Allons, assieds-toi, quand je te le dis.
Jeannot s'assied.
Bon. Approche-toi encore ; encore : causons ensemble maintenant.
JEANNOT, honteux et décontenancé
Dame, monsieu le Marquis, c'est que vous le voulais comme ça au moins.
LE PETIT MARQUIS
Oh ça, Jeannot, dis-moi un peu, tu n'es pas riche, n'est-ce pas ?
JEANNOT, d'un air triste et plaintif
Oh, bien du contraire, monsieu le Marquis ; je sommes si pauvres, si pauvres.... que ce n'est rian que de le dire[.]
LE PETIT MARQUIS
Vous êtes donc bien pauvres ?
JEANNOT
Pour ça oui, monsieu le Marquis ; je travaillons pour avoir du pain, et quand je ne pouvons pas travailler, je sommes bian à plaindre. L'y a six mois que mon père avait la fièvre bian fort. Pendant deux jours il se trouvait si faible, si dibile, qu'il ne pouvit pas travailler. Je n'avions que deux livres de pain cheux nous ; je les partagîmes de façon que je ne faisions qu'eun repas et je pleurions tous, je pleurions que c'était une pitié ; car si j'avions pardu not' pauvr' père, je ferions morts de faim.
LE PETIT MARQUIS
Mais, voilà qui est affreux, et comment peux-tu être si gai ? Pour moi, je crois que si j'étais à ta place, je mourrais de chagrin.
JEANNOT
Ma fi, monfieu le Marquis, que voulais vous, je sommes faits à ça nous autres.
LE PETIT MARQUIS
Mais ne serais-tu pas plus content, si tu devenais riche ?
JEANNOT
Si je ferions content, dame, je vous en réponds. Mais vous me gaussais, monsieu le Marquis.
LE PETIT MARQUIS
Non, mon ami Jeannot, je t'aime bien, je ne veux pas que tu aies du chagrin davantage. Dis-moi, comment tu serais content, si je te faisais riche ; je s uis bien aise de savoir cela.
JEANNOT, avec joie
Je serions content, comme... Tenais, je ne pouvons pas dire ça ; mais je ne nous sentirions pas d'aise.
LE PETIT MARQUIS
Eh bien, mon ami Jeannot, tiens, prends cette bourse, il y a dix louis, que amassés de mes épargnes. Mon papa, à qui je les montrais ce matin, me disais comme ça : Oh, te voilà bien riche ; et tu feras riche à ton tour, mon pauvre Jeannot.
JEANNOT, ouvre de grands yeux, considère la bourse et n'ose y toucher
Ça est-il possible !
LE PETIT MARQUIS
Oui Jeannot ; oui, mon ami, je t'en fais présent. Cet argent-là m'appartient ; j'aime mieux te le donner, que de m'acheter des bijoux dont je ne me soucie plus un instant après.
JEANNOT, prend la bourse en tressaillant de joie
C'est donc tout de bon, monsieu le Marquis.
LE PETIT MARQUIS
Oui , tout de bon.
JEANNOT
Vot' papa ne grondera-t-il pas ?
LE PETIT MARQUIS
Ne crains rien.
JEANNOT, transporté
Je ne sais où j'en suis ; je n'en reviens pas. Il faut que j'aille montrer ça à mon père.
Il se lève précipitamment et fort en courant sans remercier le petit Marquis.
SCENE IV.
LE PETIT MARQUIS, seul
Le pauvre garçon, comme il est content ! J'en pleure de joie. Il y a bien du plaisir à faire des heureux... Je n'ai pas besoin de cet argent ; cela ne m'empêchera pas de vivre... J'aurais pu, il est vrai, m'acheter cette belle épée dont j'ai tant d'envie ; mais... baste ; je peux me contenter de la mienne. Et puis je m'en passerai plus aisément que Jeannot ne se passera de pain quand il sera malade.
SCENE V. Le Petit Marquis, Le Gouverneur.
LE GOUVERNEUR, tenant un gros livre, une Carte Géographique et des Globes
Eh bien, monsieur le Marquis, vous voilà encore dans la rêverie : vous songez toujours aux malheurs des pauvres ; vous faites bien, les Grands ne sauraient trop s'en occuper.
LE PETIT MARQUIS
Mais, monsieur, ne serait-on pas mieux de les rendre riches tout d'un coup, que de les plaindre ainsi, sans les empêcher d'être malheureux ?
LE GOUVERNEUR
Vous pensez bien, Monsieur, et ce que vous venez de dire découvre une belle âme ; cependant, il ne faudrait pas prodiguer inconsidérément les richesses ; il est nécessaire qu'il y ait de pauvres et de riches ; les uns travaillent, les autres payent. Mais ce n'est pas le temps ici de disserter là-dessus, il faut attendre que quelques années de plus vous aient donné de l'expérience. Revenons à votre leçon de Géographie.
SCÈNE VI. Le Marquis de Rosemont, les précédents.
LE MARQUIS, entre sur la scène, en se promenant, un livre à la main
Ah, ah, messieurs, je ne vous soupçonnais pas si près.
LE GOUVERNEUR
La journée est belle, Monsieur ; j'ai préféré de donner ici leçon à Monsieur_le_Marquis.
LE MARQUIS
C'est très bien fait. Vous avez un élève, Monsieur, qui est fort économe ; il m'a montré ce matin dix louis au moins qu'il a en bourse. Mon fils, je suis charmé de voir cet argent entre vos mains, l'emploi que vous en ferez me développera votre coeur.
LE GOUVERNEUR, au petit Marquis
Vous ne m'aviez rien dit de cela, Monsieur.
LE MARQUIS
Rien n'est plus vrai, Monsieur. Allons, mon fils, montrez votre bourse à monsieur votre Gouverneur ; je ne doute pas que vous ne le fassiez confident de votre bonne fortune, et que vous ne le consultiez sur ce à quoi vous la destinez.
LE PETIT MARQUIS, embarrassé
Il est vrai, mon papa, que je n'en ai dit lieu à monsieur... Mais...
SCÈNE VII. Les précédent, RUSTAUT, JEANNOT.
On entend crier de loin Ruflaut et Jeannot.
LE MARQUIS
Qu'est-ce que j'entends ?
LE GOUVERNEUR
C'est la voix de votre jardinier ; je crois qu'il querelle son fils.
RUSTAUT, sans paraître
Ah, malheureux ! Ah, vaurian ! Indaigne enfant.
JEANNOT, pleurant et criant
Mais, mon père, acoutez-moi.
RUSTAUT, avec de grands cris, toujours sans paraître
Tais-toi. T'es eun misérable, eun infâme, eun... Ahi, je n'en puis plus. Vians, vians auprès de Monseigneur.
En disant ces derniers mots, il entre sur la scène en tenant son fils au collet, et se jette aux pieds du Marquis.
Ah, Monseigneur, je réclamons vot' miséricorde.
LE MARQUIS
Qu'est-ce donc que tout cela veut dire ?
RUSTAUT
Prenais-moi en pitié, Monseigneur ; je fit eun homme pardu ; et fi stapendant je ne méritions pas not' malheur.
LE MARQUIS
Comment ?
RUSTAUT, essoufflé
Monseigneur... Faites-moi justice de ce scélérat... Vla vot' argent que je vous rapportons j'ons tretous été si honnêtes gens dans not' famille...
Apostrophant son fils.
Ah malheureux ! Je voudrions t'avoir étranglé de mes mains le jour que tu vins au monde.
LE MARQUIS
Calmez-vous, Rustaut, remettez-vous, et expliquez-moi ce que cela veut dire.
RUSTAUT, avec un sang-froid contraire
Oh ! Oui, Monseigneur, oui ; me v'là dans mon tranquille. Tant y a... Monseigneur, que v'là vot' argent que ce scélérat... Ce misérable... m'n'enfant pourtant... j'en ons assez de chagrin... Ouf, je ne pouvons parler.
JEANNOT, au petit Marquis en pleurant de toutes ses forces
Monsieu le Marquis, vous m'avez fait là un vilain tour.
LE MARQUIS, à son fils
Mon fils, est-ce que vous savez ce que cela signifie ?
LE PETIT MARQUIS, pleurant
Embrassez-moi, mon papa ; j'avais bien dessein de vous le dire ; pardonnez-moi de ne vous l'avoir pas dit.
LE MARQUIS
Quoi donc ?
LE PETIT MARQUIS
C'est que je parlais avec Monsieur.
En montrant son Gouverneur.
... des gens pauvres ; il me contait comme ils étaient à plaindre, qu'ils n'avaient pas de pain, qu'ils mouraient de faim.
LE MARQUIS
Eh bien ?
LE PETIT MARQUIS
Eh bien, mon papa, tout cela me faisait bien de la peine. J'ai appris de Jeannot, qu'il était pauvre, qu'il avait manqué de pain ; et, pour empêcher qu'il n'en manque encore, je lui ai donné cette bourse que vous savez, pour le rendre tout d'un coup riche.
JEANNOT, à son père
Vous entendais, mon père, il me l'a donnée.
RUSTAUT, avec colère
Quoi, misérable ! D'eun enfant ! Une somme comme ça.
LE MARQUIS
Paix, Ruftaut. Votre fils n'a point fait de bassesse, ce que mon fils lui a donné, j'entends qu'il le garde. Je vous en fais dépositaire, et je veux que cet argent soit employé utilement pour lui. Allez, ne maltraitez point ce garçon, qui me paraît avoir des sentiments qui ne vous feront pas de déshonneur.
Rustaut veut s'approcher du Marquis pour le remercier.
Point de remerciements, mon ami ; vous êtes un honnête homme, et je veux vous prouver par mes bienfaits, combien je fais cas de la probité. Retournez à votre ouvrage.
Rustaut se retire ; il veut de temps en temps exprimer sa reconnaissance ; le Marquis lui fait signe de la main de de taire et de s'en aller.
SCÈNE VIII. Le Marquis, Le Gouverneur, Le Petit Marquis.
LE MARQUIS
L'air devient un peu froid ; retournons au château. Allez devant, mon fils.
Le petit Marquis sort.
SCÈNE IX ET DERNIÈRE. Le Marquis, Le Gouverneur.
MONSIEUR LE GOUVERNEUR
Monsieur, ce trait de Monsieur votre fils me ravit l'âme ; il se montre digne de son père et il est bien agréable d'avoir à cultiver un naturel aussi bien disposé.
LE MARQUIS
Je suis enchanté, Monsieur. Qu'il est doux d'être père d'un enfant heureusement né.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0