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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Drame en prose· Comédie en un Acte

Le Dédit

Charles-Georges-Thomas Garnier· imprimée en 1785· 9 personnages

Personnages

  • EUGÉNIE DELBIEU
  • ANGÉLIQUE, nièce d'Eugénie
  • MONSIEUR DUBREUIL
  • MADAME ROBERT, Hôtesse
  • LE BARON DE VARSANGE
  • LA BARONNE
  • LE PRÉSIDENT
  • RUINEAU, Procureur
  • DES BAUDIÈRES, Avocat, fils de Ruineau

LE DÉDIT.

Le Théâtre représente une chambre basse de la maison du Baron.

SCÈNE PREMIÈRE. Le Baron, Ruineau.

Le Baron est occupé à écrire, Ruineau entre tenant un sac de procès.

RUINEAU

Monsieur_le_Baron, je suis votre humble serviteur.

LE BARON

Ah ! Bonjour, monsieur Ruineau ; quelles nouvelles ?

RUINEAU

J'en ai une désagréable à vous apprendre.

LE BARON

Eh quoi ?

RUINEAU

Je ne puis continuer de me charger de votre affaire.

LE BARON

Comment donc ?

RUINEAU

Non, Monsieur, j'en suis au désespoir.

Mettant le sac sur la table.

Voilà vos papiers que je vous remets ; vous allez me payer ce qui m'est dû.

LE BARON, vivement

Mais je ne vous comprends pas, monsieur Ruineau.

RUINEAU, froidement

Monsieur, je suis fâché de ce contre-temps, mais je ne puis pas faire autrement.

LE BARON

Ah, bon Dieu ! Voici de belles affaires. À la veille d'être jugé ! Mais quelles raisons avez-vous ?

RUINEAU, d'un air froid 6 ? mécontent

J'en ai mille, Monsieur, premièrement, plus votre affaire s'avance, plus je m'aperçois de certaines choses, là... qui....

LE BARON

Est-ce que je n'ai pas bon droit ?

RUINEAU

Je ne dis pas cela. Mais vous avez pour adversaire un homme que... pour bien des raisons... Je dois ménager... Enfin je ne puis décemment occuper contre lui.

LE BARON

C'est un badinage, Monsieur, vous connaissez ma partie dès le commencement de mon affaire ; vous ne m'avez jamais parlé de ces considérations-là.

RUINEAU

Il est vrai, Monsieur_le_Baron ; mon attachement pour vos intérêts m'a fait passer sur bien des choses ; mais tout considéré, j'ai vu qu'il ne me convenait point, qu'il était même dangereux... Et tenez, une autre raison à laquelle je ne pensais pas ; je suis vieux , incapable d'application ; votre affaire est délicate ; et, ma foi, je crois que vous ne pouvez mieux faire que de voir là-dessus un de mes jeunes confrères.

LE BARON, impatienté

Eh , monsieur, ce sont de purs prétextes. Quoi ! Vous m'abandonnez sérieusement.

RUINEAU

Oui, Monsieur, très sérieusement.

LE BARON

Ah, mon_Dieu ! Je suis un homme ruiné.

RUINEAU

Vous avez tort, Monsieur, prenez vos pièces. Payez-moi mes frais, qui montent à six mille sept cent dix-huit livres quatre sols neuf deniers ; ainsi que vous le verrez par le mémoire que j'ai joint. Vous trouverez facilement quelqu'un qui achèvera ce que j'ai commencé.

LE BARON, d'un air suppliant

Mon cher Monsieur Ruineau, je n'ai de confiance qu'en vous. Je suis perdu si vous m'abandonnez.

RUINEAU, froid et d'un air avantageux

Point du tout, Monsieur_le_Baron. Vous trouverez partout le même zèle, la mime diligence ; car je puis me flatter de n'avoir rien à me reprocher là-dessus.

LE BARON, toujours plus suppliant

Eh non, Monsieur, eh non. Au contraire ; ma désolation vous prouve combien je compte sur votre zèle. Vous voyez en moi un père de famille, un malheureux gentilhomme dont vous tenez entre vos mains la fortune et la vie. Laissez-vous toucher de mon état : je vois que l'on m'a noirci dans votre esprit ; mon adversaire, qui n'oublie rien pour me perdre, a craint les effets de votre attachement pour moi et a voulu les prévenir en me desservant auprès de vous. Ah ciel, que je suis malheureux !

RUINEAU

Eh ! Monsieur_le_Baron, que faites-vous ? Allons donc, vous n'y pensez pas. Laissez ; il ne s'agit que de prendre certains arrangements... Attendez, je ne veux pas qu'on nous interrompe.

Il va fermer soigneusement la porte.

LE BARON, à part

Que va-t-il me dire ! Je suis à sa discrétion.

Haut.

Monsieur, faites de moi ce que vous voudrez.

RUINEAU, d'un ton plus familier, qu'il continue ainsi jusqu'à la fin de la scène

Ah ça, puisque vous voulez que je vous explique naturellement le sujet de notre petite brouillerie, je m'en vais vous le dire ; car au fond, je vous suis attaché plus qu'on ne saurait croire ;

Riant.

Et, si vous le vouliez même, vos intérêts seraient bientôt les miens.

LE BARON

Et comment cela ?

RUINEAU

C'est ce que je vous dirai quand je vous aurai parlé du sujet de mon mécontentement. Vous êtes droit, bon, franc, vous, Monsieur_le_Baron ; mais il n'est pas de même de Madame_la_Baronne.

LE BARON

Auriez-vous sujet de vous plaindre d'elle, Monsieur.

RUINEAU

Non, pas moi directement, Monsieur_le_Baron, cependant c'est comme si c'était moi dans un certain sens ; car c'est ma femme.

LE BARON

Vous me surprenez.

RUINEAU

Comment, Monsieur ; rien n'égale l'air haut et dédaigneux avec lequel elle l'a reçue ; elle l'a traitée avec un mépris...

LE BARON

Je vais de surprises en surprises, Monsieur Ruineau. Je connais ma femme ; elle a un peu l'orgueil de son rang, mais elle a toujours eu pour madame Ruineau l'estime... la distinction qu'elle mérite.

RUINEAU

Oh ! Monsieur , vous nous faites trop d'honneur.

Souriant d'un air aisé.

Il est vrai qu'elle lui fit certaines propositions qui ne doivent être agitées qu'entre nous, mais ce n'est pas ma faute ; je le lui avais défendu ; et ces femmes sont si indiscrètes.

LE BARON

Eh ! Quelles sont ces propositions ?

RUINEAU

Je vais vous les dire. Vous connaissez mon fils, Ruineau des Baudières.

LE BARON

Parfaitement.

RUINEAU

Qu'en pensez-vous ?

LE BARON

Je le trouve fort bien.

RUINEAU

Il n'est pas mal bâti, ce grand garçon-là, n'est-ce pas ?

LE BARON

Mais, non.

RUINEAU

Et de son esprit, qu'en dites-vous ?

LE BARON

Je lui ai peu parlé ; cependant pour le peu de temps que j'ai conversé avec lui, je n'en ai point été mécontent.

RUINEAU

Comment, savez-vous que cela fait un sujet ?

LE BARON

Je le crois bien.

RUINEAU

Cela ne vous a pas de ces bluettes d'esprit qui ne plaisent qu'aux sots, de ces talents superficiels qui n'amusent que les gens désoeuvrés ; il est tout solide, ce garçon-là ; je l'ai formé à ma main.

LE BARON

Je m'en rapporte bien à vous.

RUINEAU

Il entend les affaires aussi bien que moi ; et tenez, c'est lui qui jusqu'à présent a suivi la vôtre.

LE BARON

C'est un homme essentiel.

RUINEAU

Peste ; je vous en réponds. Je n'ai rien négligé pour l'éducation de cet enfant-là, Monsieur_le_Baron ; je l'ai fait recevoir avocat à Bourges.

LE BARON

C'est bien fait. Il va exercer sans doute.

RUINEAU

Fi donc ; vous vous moquez ; j'ai bien d'autres vues sur lui. J'ai jeté les yeux fur une certaine charge d'auditeur... J'ai cinquante mille écus pour venir à bout de ce projet-là, Monsieur_le_Baron.

LE BARON

Vous agissez en bon père.

RUINEAU

Ce n'est pas le tout ; je songe à le bien établir.

LE BARON

Oh, sans doute.

RUINEAU

Un auditeur riche de cinquante mille écus, ne sera pas un parti à rejeter.

LE BARON

Non sûrement.

RUINEAU

Ne l'aura pas qui voudrait bien l'avoir.

LE BARON

Je le crois bien.

RUINEAU

Je veux qu'il ait une femme qui lui donne aussi du bien.

LE BARON

Vous avez raison.

RUINEAU

Je veux en outre qu'elle soit d'une naissance, là capable... de lui donner du lustre.

LE BARON

C'est bien pensé.

RUINEAU

Non pas qu'un fils de Procureur ait besoin plus qu'un autre d'un certain lustre ; et tenez, pour ce qui est de familles bourgeoises, il est fait lui-même pour en donner à d'autres ; mais je veux dire que je ne veux point d'une bourgeoise pour ma bru.

LE BARON , ici devient pensif

Diantre !

RUINEAU

Qu'en pensez-vous.

LE BARON, négligemment

Mais je dis que vous pensez en bon père de famille, qui ne cherche que l'avancement de ses enfants.

RUINEAU, l'examinant attentivement

Mais, encore : croyez-vous que ces vues là soient trop élevées... Ne pensez-vous pas que la fortune et le mérite du jeune homme le mettent au pair de la personne que je lui destine.

LE BARON

Je n'en disconviens pas.

RUINEAU, lui frappant familièrement sur la main

Parbleu, vous me ravissez. Je fuis charmé que vous approuviez mes projets.

LE BARON, inquiet

Pourquoi cela ?

RUINEAU

C'est qu'à ce moyen leur réussite est sûre.

LE BARON

Je ne comprends pas.

RUINEAU

Je vais vous l'expliquer en deux mots ; j'ai jeté les yeux sur mademoiselle votre fille pour mon fils.

LE BARON, avec la dernière surprise

Sur...

RUINEAU, d'un ton haut et sec

Sur mademoiselle votre fille, est-ce que vous ne m'entendez pas ?

LE BARON

Si, parfaitement ; sur ma fille Angélique ?

RUINEAU

Belle demande ; vous n'avez que celle-là ?

LE BARON

Vous avez raison ; je vous demande pardon.

RUINEAU

Vous comprenez bien présentement. Eh bien, j'en fais la demande, et je me flatte que vous ne me refuserez pas.

LE BARON

Vous me demandez ma fille pour votre fils ?

RUINEAU

Justement, et après ce que vous venez de me dire, je ne crois pas que vous balanciez...

LE BARON

En mariage ?

RUINEAU, riant

Sans doute. Mais qu'avez-vous donc ? Est-ce que la tête vous tourne ? Vous n'êtes pas à ce que vous me dites ?

LE BARON

Oh que, pardonnez-moi.

RUINEAU

Vous avez peut-être quelque répugnance ?

LE BARON

Je ne dis pas cela. .

RUINEAU

Pour peu que cela vous contrarie.....

LE BARON

Eh non, Monsieur. Ce n'est que votre propre intérêt que j'ai en vue. Ne m'avez-vous pas dit que vous vouliez une bru riche ?

RUINEAU

Oui.

LE BARON

Eh bien, la mienne n'a qu'un fonds d'espérance très incertain.

RUINEAU

Laissez-moi faire, Monsieur_le_Baron, laissez-moi faire. Je me charge, après le procès, de régler moi-même sa dot ; elle ne fera pas moindre que celle de mon fils ; et outre cela, je veux que vous ayez une pension fort honnête, vous et madame la Baronne.

LE BARON

Mais, si je perds mon procès.

RUINEAU

N'ayez point d'inquiétudes.

LE BARON

Mais, encore.

RUINEAU

Quel homme ! Eh bien, dans ce cas-là, mon fils la prend sans dot ; êtes-vous content ?

LE BARON

Mon cher monsieur Ruineau, je suis, en vérité, confus de toutes vos bontés.

RUINEAU

Oh ! Je fuis comme cela, moi.

LE BARON

Tenez, s'il ne s'agissait que de moi ; je vous estime, vous le savez. J'ai pour votre fils une véritable affection ; je conçois combien fa fortune et son mérite doivent faire oublier quelques prérogatives de naissance ; mais...

RUINEAU

Eh bien, mais.

LE BARON

Je crains que ma femme qui, comme vous le savez, est singulièrement entêtée de sa noblesse, qui compte parmi ses parents et ses alliés des personnes de la première distinction, et qui, entre nous, n'a pas voulu m'épouser que je ne lui aie prouvé seize quartiers je crains bien que pour toutes choses, elle ne veuille pas consentir.

Quartier de noblesse : nombre d'ascendants nobles d'une personne.

RUINEAU

Est-ce là votre dernier mot ?

LE BARON

Ce n'est pas moi, comme vous le voyez ; mais...

RUINEAU

J'entends. Voilà vos papiers ; payez-moi.

LE BARON

Mais...

RUINEAU

Mais, mais, vous m'avez dit votre dernier mot, et voilà le mien.

LE BARON

Eh quoi ?

RUINEAU

Point de contrainte avec moi. Vous ne voulez pas donner votre fille à mon fils, n'en parlons plus ; mais je ne veux plus plaider pour vous. Mes volontés sont libres aussi bien que les vôtres.

LE BARON

Vous ne considérez pas que ce n'est pas moi.

RUINEAU

Vaine défaite, Monsieur_le_Baron. Je vous avertis qu'il me faut de l'argent, car j'ai tout avancé dans votre affaire.

LE BARON

Mais vous savez bien vous-même que je ne puis vous en donner actuellement.

RUINEAU

J'en suis fâché ; mais je marie mon fils ; j'en ai besoin.

Feignant de s'en aller.

Allons, finissons.

LE BARON

Monsieur Ruineau, je me rends.

RUINEAU

Ma foi, je fuis ravi de vous voir prendre le bon parti.

Tirant un papier.

Voici un petit papier que vous ne refuserez pas de me signer.

LE BARON

Eh mais ?...

RUINEAU

Eh bien ! Que dites-vous ?

LE BARON, après avoir lu

Un dédit ! Eh mais, la somme est considérable, Monsieur Ruineau.

RUINEAU

Qu'importe ; ne comptez-vous pas me tenir parole ?

LE BARON

Si vous me donniez quelque temps de réflexion.

RUINEAU

Cela ne se peut pas, Monsieur_le_Baron. Point de contrainte ; voulez-vous ou ne voulez-vous pas, mais il me faut mes sûretés.

LE BARON

Allons donc.

Il signe.

RUINEAU, prenant le dédit

Bon ! Je prends vos intérêts à coeur, comme vous le savez ; il est bien juste.

LE BARON

C'est assez, Monsieur Ruineau. Vous allez donc vous occuper uniquement de mon affaire ?

RUINEAU, se levant

Allez, reposez-vous sur moi.

LE BARON

Mais qu'augurez-vous de la réussite ?

RUINEAU

Allez, soyez tranquille ; c'est une affaire gagnée ou autant vaut. Je vous quitte et reviens dans un instant. J'espère qu'avant la fin du jour nous serons contents tous les deux.

Il sort.

SCÈNE II.

LE BARON

Je fais aujourd'hui de belles affaires. Que je suis malheureux ! Il faut que je sacrifie mon état, mon rang, ma noblesse à la fortune... Que dira-t-on de moi lorsqu'on apprendra cette belle alliance ?

SCÈNE III. Le Baron, La Baronne, Le Président.

Le Baron est assis plongé dans la rêverie la plus profonde ; la Baronne entre avec le Président, qui lui donne la main. Le Baron ne les voit point entrer. La Baronne parle à son mari d'un ton aigre et dédaigneux, et en prend un doucereux lorsqu'elle adresse la parole au Président.

LA BARONNE

Que vous êtes aimable, Président ! De ma vie je n'oublierai ce que vous avez fait pour nous.

LE PRÉSIDENT

Tout vous moquez, Madame.

LA BARONNE

Ah ! Vous voici, Monsieur_le_Baron ; je vous cherchais.

LE BARON, brusquement et d'un air distrait

Oui, me voilà.

LA BARONNE

Pour cela, Monsieur , vous êtes bien peu honnête ; il me semble que vous pourriez vous lever.

LE BARON, toujours distrait, sans voir le Président

Madame.

LA BARONNE

Et monsieur le Président, qui est devant vous depuis une heure, vous ne le regardez seulement pas.

LE BARON, apercevant le Président, se lève

Ah ! Monsieur le Président, je vous demande pardon.

LA BARONNE

En vérité, Monsieur_le_Baron, ces distractions-là ne se pardonnent point, mais peut-être que les agréables nouvelles que j'ai à vous apprendre vous tireront de votre rêverie.

LE BARON, qui a repris sa première attitude

Madame, je prends peu d'intérêt aux nouvelles.

LA BARONNE

Oh ! Celles-ci vous intéresseront sûrement. Votre procès est gagné.

LE BARON, vivement

Comment, que dites-vous, mon procès ?

LA BARONNE

Il est gagné, vous dis-je ; nous avons eu un succès complet.

LE BARON, brusquement

Mon procès est gagné ! Cela ne se peut pas.

LA BARONNE

Hé mais ; il fallait me faire la galanterie de dire que j'en impose ; je vous aurais reconnu là, Monsieur_le_Baron.

LE BARON, impatiemment

Eh ! Morbleu, trêve de plaisanteries, Madame_la_Baronne.

LA BARONNE, au Président

Eh, mon_Dieu ! Qu'il est charmant ! Qu'en dites-vous ?

Au Baron qui est toujours rêveur et distrait.

Allons, réveillez-vous donc, monsieur le Baron et saluez Monsieur le Président.

LE BARON, sortant de sa rêverie, va au Président et l'embrasse

Président, pardonnez-moi ; vous n'ignorez pas mes inquiétudes.

LE PRÉSIDENT

Elles doivent être finies, Monsieur_le_Baron ; vous voilà tranquille propriétaire de la Baronnie de Varsange. Votre procès est gagné ; je vous en fais mon sincère compliment.

LE BARON

Cela n'est pas possible.

LA BARONNE

Il n'en croira rien ; en vérité, cela est réjouissant.

LE BARON

Je quitte mon Procureur, qui m'a dit le contraire.

LE PRÉSIDENT

Croyez-moi, mon cher Baron, j'ai vu vos juges, et, sans me flatter, je n'ai pas peu contribué à votre succès.

LE BARON, s'agitant comme un homme tourmenté

Est-il possible ! Je n'en reviens pas.

LA BARONNE

Eh bien, cela vous déridera-t-il un peu... Mais regardez donc comme le voilà... Je ne le reconnais plus ; il ne vous remercie pas seulement, Monsieur_le_Baron.

LE BARON

Mon procès est gagné... Le scélérat !

LA BARONNE

Non, cela me passe.

Au Baron.

C'est à Monsieur le Président que vous devez le gain de votre procès.

LE BARON

Ah, mon cher Président ! Comment pourrai-je reconnaître...

Entre ses dents.

Qu'ai-je fait ? Malheureux !

LA BARONNE

Président, il y a quelque chose là dessous que je ne comprends pas.

Au Baron.

Est-ce ainsi que l'on reçoit un gendre ?

LE BARON, le regarde d'un air courroucé

Que voulez-vous dire ?

LA BARONNE, d'un ton abfolu

Oui, Monsieur_le_Baron, je crois que nous devons assez à Monsieur le Président, et je n'ai pas mieux su reconnaître ses bontés, qu'en lui promettant ma fille. Vous ne vous aviserez sûrement pas de me contredire.

LE PRÉSIDENT

Je me tiendrai fort heureux, Monsieur_le_Baron, si vous confirmez le choix de Madame_la_Baronne.

LE BARON

Ah ! Mon cher ami , que m'apprenez-vous là ? J'ai donné ma parole à un autre.

LA BARONNE, avec emportement

Qu'est-ce à dire ? Sans me consulter ? Je ne m'attendais pas à celui-là.

LE BARON

Mais, Madame_la_Baronne...

LA BARONNE

Allez, cela est indigne , monsieur le Baron. Faire un pareil affront à une femme comme moi.

LE BARON

Madame_la_Baronne.

LA BARONNE, plus vivement

Non, je ne sais où j'en fuis. Venez, mon cher Président.

Au Baron.

Ne comptez pas sur mon consentement.

LE BARON

Mais encore...

LA BARONNE, d'un ton plus vif et plus absolu

Cela ne sera pas, Monsieur le Président, cela ne fera pas... Venez, une bonne séparation.

LE BARON

Eh, Madame, au nom de Dieu , ne m'assassinez pas de vos criailleries ; je suis assez à plaindre.

Au Président affectueusement.

Un instant, Président, que je vous apprenne mes chagrins, je me flatte que vous ne me condamnerez pas. Vous connaissez mon Procureur Ruineau.

LE PRÉSIDENT

À merveille, c'est un maître fripon.

LE BARON

Ah, Président, je n'ose achever. Qu'allez-vous penser de moi.

LE PRÉSIDENT

Vous aurait-il volé, je saurai lui faire rendre gorge.

LE BARON

Je lui ai promis ma fille pour son fils.

LA BARONNE

Juste ciel !

LE PRÉSIDENT, avec la dernière surprise

Oh, oh, voilà qui est très flatteur pour moi.

LA BARONNE, éperdue avec de grands cris

Est-il possible ! Mon_Dieu. Président, je n'ai recours qu'en vous. Mon pauvre mari a perdu l'esprit. Ah ! L'horreur.

LE BARON, avec l'impatience la plus vive

Non, Madame_la_Baronne, je n'ai pas perdu l'esprit ; mais vos clameurs me feront tourner la tête infailliblement.

Au Président, d'un ton douloureux et pénétré.

Mon cher Président, croyez-moi, je suis plus a plaindre qu'à blâmer.

LE PRÉSIDENT

Ma foi, Monsieur_le_Baron, vous faites là une méchante affaire, et qui vous perdra d'honneur.

LE BARON

Mais, mon ami, écoutez-moi.

LE PRÉSIDENT

Vous ne trouverez pas mauvais si je romps tout commerce avec vous.

LE BARON

Un instant, Président. Le bourreau m'a tenu le pistolet sous la gorge.

LE PRÉSIDENT

Vous vous moquez, Monsieur_le_Baron.

LE BARON

En honneur, Président. Il sort de chez moi, m'a rapporté mes papiers et a exigé, pour continuer de suivre mon procès, que je lui promisse ma fille. J'ai eu la faiblesse de donner ma parole et de signer un dédit considérable.

LE PRÉSIDENT

Le scélérat.

LA BARONNE

Il faut le faire pendre, Monsieur le Président.

LE BARON

Tirez-moi de ce mauvais pas, mon cher Président, je vous devrai plus que la vie. Comment faire pour retirer de ses mains ce malheureux dédit.

LE PRÉSIDENT, souriant

Ne vous inquiétez pas, il fera quelque chose en ma considération.

LE BARON

Ah, Président ! Est-il possible que l'intérêt ait pu me gouverner jusqu'à ce point-là ; mais il s'agissait de la ruine de ma maison. Quel rôle je vais jouer dans tout ceci. Je lui ai donné ma parole. Un Gentilhomme ! Cela va me perdre d'honneur.

LE PRÉSIDENT

Allez ; il y en aurait encore moins à la tenir ; mais je veux ménager votre délicatesse. Feignez de n'avoir point changé des sentiments. Je sais de certaines affaires... Il suffit. Je me charge de vous faire rendre votre dédit sans que vous le demandiez.

LA BARONNE

Eh bien, est-il aimable, mon petit Président ? Convenez que j'entends mieux que vous à me choisir des gendres.

LE BARON

Ah, mon cher ami ; vous ne doutez pas que je n'accepte avec empressement l'honneur que vous me faites.

LE PRÉSIDENT

Monsieur, je sens vivement le prix...

SCÈNE IV. Le Baron, La Baronne, Le Président, Un laquais.

LE LAQUAIS, annonçant

Messieurs Ruineau et fils.

LE PRÉSIDENT

Ah, cela est heureux.

LA BARONNE

Je sors ; je ne pourrais me contenir.

SCÈNE V. LE BARON, LE PRÉSIDENT, RUINEAU, DES BAUDIÈRES.

RUINEAU, entrant

Entrez, mon fils, et saluez.

Au Baron.

Monsieur, mon fils des Baudières vient vous assurer de son respect.

À son fils.

Saluez donc.

DES BAUDIÈRES

J'ai salué, mon ch'père.

RUINEAU, à part, apercevant Je Président

Que veut cet homme-là.

Au Baron, haut.

Monsieur_le_Baron, je vous apprends avec le gain de votre procès.

LE PRÉSIDENT

Je vous ai prévenu, Monsieur Ruineau, est bien extraordinaire que vous vous y soyez pris si tard ; le procès est jugé d'hier.

RUINEAU, à part

Que diable ! Serait-il ici pour me nuire ? Sortons.

Au Baron.

Monsieur, vous êtes en affaire ; je venais en traiter avec vous de particulières, comme vous savez ; je prendrai mieux mon temps.

LE BARON

Point du tout, Monsieur Ruineau, vous pouvez parler librement ; Monsieur le Président me fait l'honneur d'être de mes amis, je lui confie toutes mes affaires.

DES BAUDIÈRES

Je ne vois point là mon amoureuse, mon ch'père ; je m'en vais l'aller chercher.

RUINEAU

Taisez-vous.

À part.

Morbleu, ceci ne me sent rien de bon.

Haut, au Baron.

J'en suis charmé, Monsieur, votre confiance ne peut être en de meilleures mains.

D'un ton d'emphase.

Monsieur le Président est la lumière de notre Siège ; on vante en lui la candeur, la probité...

LE PRÉSIDENT

Trêve de compliments, Monsieur Ruineau. Est-ce là votre fils.

RUINEAU, faisant de profondes révérences

Il est bien votre serviteur, Monsieur le Président.

Il fait signe plusieurs fois à son fils de saluer le Président.

LE PRÉSIDENT

Il paraît fort bien élevé ; mais je ne le crois pas aussi rusé que vous, Monsieur Ruineau.

RUINEAU

Ah, ah, monsieur le Président, cela viendra quelque jour ; il a fait d'assez bonnes études ; mais l'expérience, voyez-vous, l'expérience, il n'est rien de tel, Monsieur le Président.

LE PRÉSIDENT

Vous avez raison ; vous n'en manquez pas, vous, d'expérience, Monsieur Ruineau.

RUINEAU

Ah ! Monsieur, comme cela. Vous avez bien de la bonté ; chacun va son petit train comme il peut.

LE PRÉSIDENT

Vous n'allez pas mal, pas mal. Tenez, nous nous connaissons tous ici ; vous savez que je n'ignore pas bien des choses. Vous êtes un peu fripon, Monsieur_Ruineau.

RUINEAU, riant d'un ris forcé

Hai, hai, hai, Monsieur_le_Président, le voilà, le voilà. Toujours le petit mot pour rire.

LE PRÉSIDENT

Revenons à votre fils, Monsieur Ruineau ; vous avez de grandes vues sur lui, à ce que j'apprends.

RUINEAU

Monsieur le Président, c'est une petite affaire secrète entre Monsieur_le_Baron et moi ; il m'est dû considérablement, et pour me remplir plus facilement.

LE PRÉSIDENT, d'un ton sec et impérieux

Tenez, Monsieur_Ruineau ; parlons nettement. Je suis amoureux de Mademoiselle Angélique, moi ; et je me flatte que vous ne me ferez pas obstacle.

RUINEAU, d'une voix tremblante

Ah ! Monsieur le Président, je vous suis tout dévoué ; mais ceci regarde monsieur le Baron, et comme vous le savez, sans doute, il peut seul disposer de sa fille.

LE BARON

Je vous ai donné ma parole, Monsieur_Ruineau.

LE PRÉSIDENT, d'un ton dur

En bonne foi, Monsieur Ruineau, n'est-ce pas se moquer ? Là, entre nous, votre fils est-il fait pour une personne comme Mademoiselle Angélique ?

DES BAUDIÈRES

Oh, oh, monch'père, ce monsieur-là nous traite bien mal.

RUINEAU, lui fait fiéne de fe taire

Au Président d'un air déconcerté.

Monsieur le Président, je sens tout l'honneur que me fait monsieur le Baron, mais, ma foi, je l'ai bien acheté.

LE PRÉSIDENT

Finissons, Monsieur Ruineau. Je veux, quoique vous en disiez, tenir de vous Mademoiselle Angélique ; vous me ferez plaisir de rendre la parole de Monsieur_le_Baron.

S'approchant de Ruineau à demi-voix.

J'ai de quoi vous perdre, vous le savez.

RUINEAU, troublé

Ah ! De tout mon coeur ; puisque Monsieur lé Baron veut se dédire.

LE PRÉSIDENT

Il ne s'agit point de Monsieur_le_Baron, c'est à vous seul que je veux en avoir toute l'obligation.

RUINEAU

Très volontiers, Monsieur le Président. Je vous rends votre parole, Monsieur_le_Baron. Sortons, mon fils.

LE PRÉSIDENT

Tout doucement. Et le dédit.

RUINEAU

Mais, Monsieur le Président, vous savez les choses... Vous êtes trop juste...

LE PRÉSIDENT, sévèrement

Je ne fais rien que de très équitable. Rendez ce dédit... ou... vous m'entendez...

RUINEAU, dans le plus grand désordre

Le voilà, Monsieur le Président.

À part.

Je suis plus mort que vif.

Haut, d'un ton bas et rampant.

Monsieur le Président, je compte sur vos bontés. Allons, des Baudières. Voilà une malheureuse journée !

SCENE VII et dernière. Le Baron, Le Président.

LE PRÉSIDENT

Voilà votre dédit, Monsieur_le_Baron.

LE BARON

Que ne vous dois-je pas ? J'avais affaire à un maître fripon.

LE PRÉSIDENT

Je vous en réponds. Mais le malheureux ne le portera pas loin. Toute la Cour est instruite de ses friponneries, et l'on travaille fort à le faire punir.

LE BARON

Hélas ! Qu'allais-je faire ?

LE PRÉSIDENT

Le scélérat sait que l'on cherche à éclaircir sa conduite ; il voulait sauver sa fortune et fon honneur à l'abri d'un nom qui put en imposer ; mais il n'aurait fait que vous entraîner dans sa perte. Il est heureux que j'aie pu l'intimider de manière à terminer cette affaire-ci sans éclat. Quant à vous, Monsieur_le_Baron, que cela vous apprenne à moins prodiguer votre confiance.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0