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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Comédie-Proverbe en un Acte

Les Deux Pâtés

Charles-Georges-Thomas Garnier· imprimée en 1785· 8 personnages

Personnages

  • MONSIEUR BRUSQUET, Procureur
  • MADAME BRUSQUET
  • VARANGER, Clerc de Monsieur Brusquet
  • DUBREUIL, Clerc de Monsieur Brusquet
  • PLUMASSEAU, Clerc de Monsieur Brusquet
  • MONSIEUR DE FLORICOURT, Gentilhomme campagnard
  • MONSIEUR DE BONNESERRE, Caissier fripon
  • UN GARDE-CHASSE, de Monsieur de Floricourt

LES DEUX PÂTÉS.

Le Théâtre représente une Étude de Procureur ; sur le devant est une table couverte de papiers, sur laquelle est une brochure ouverte.

SCÈNE PREMIÈRE.

VARANGER, seul

Il entre d'un air distrait et en regardant de tous côtés.

Où diantre Dubreuil s'est-il fourré ?... J'aurais dû le trouver ici... Mais qu'est-ce que c'est que ce livre-là ?... C'est à Dubreuil... L'étourdi ! Laisser là son livre !... Si Monsieur Brusquet était entré, il ne l'aurait tenu de longtemps...

Il s'approche de la table et parcourt le livre sans s'asseoir.

SCÈNE II. Varanger, Dubreuil.

DUBREUIL, entre, en éclatant de rire

Ah, ah, ah , ah.

VARANGER

Te voilà de bonne humeur : Monsieur Brusquet est donc sorti.

DUBREUIL

Oui, à l'instant. Ah , ah , ah , ah.

VARANGER

Qu'as-tu donc à rire ? Je ne t'ai jamais vu si gai.

DUBREUIL

C'est ce pauvre Plumasseau qui nous est arrivé de la semaine dernière... Ah, ah, ah, ah.

VARANGER

Eh bien !

DUBREUIL

Je viens de le trouver assis sur les marches de l'escalier ; il pleure comme un vrai nigaud. L'originale grimace. Ah, ah, ah, ah.

VARANGER

Mais encore, par quelle raison.

DUBREUIL

Oh ! La raison ne doit pas nous faire rire, par exemple.

VARANGER

Et pourquoi ?

DUBREUIL

Voilà notre déjeuner de demain à tous les diables !

VARANGER

Comment donc ?

DUBREUIL

Ce fameux pâté qui en faisait l'âme, est tombé...

VARANGER

Mais explique-moi donc...

DUBREUIL

Il n'est rien de plus facile à concevoir. Le père de Plumasseau lui a écrit ; dans sa lettre, il a parlé du pâté, et elle est tombée entre les mains de monsieur Brusquet, cette malheureuse lettre.

VARANGER

Mais c'est à Plumasseau que le pâté est adressé.

DUBREUIL

Cela est vrai ; mais cette harpie de Madame Brusquet ne lui a pas donné de repos qu'il ne lui ait promis ce pâté ; il n'a pas eu la fermeté de le refuser, et il pleure actuellement, le benêt qu'il est.

VARANGER

Tu as, parbleu, raison : cette histoire-là n'est rien moins que divertissante pour nous ; je n'aurais pas eu le courage d'en rire comme toi.

DUBREUIL

Je suis aussi fâché que toi de la perte du pâté, mais je n'ai pu tenir contre la grimace de Plumasseau pleurant ; si tu l'avais vu, tu en aurais fait autant que moi.

VARANGER

Parbleu, non. Ce contre-temps est désespérant ! Il nous faut pourtant un pâté ; comment allons-nous donc faire ?

SCÈNE III. Varanger, Dubreuil, Un Garde-Chasse.

LE GARDE-CHASSE, tenant un paquet

Pour Monsieur_Brusquet, de la part de monsieur le Marquis de Floricourt. Est-il là Monsieur_Brusquet ?

VARANGER

Non, mon ami, laissez là votre paquet.

LE GARDE-CHASSE

C'est un pâté de gibier qu'il lui envoie, et j'ai ordre de le remettre en main propre.

DUBREUIL

À part.

Un pâté ! Cela est heureux.

Haut.

Vous pouvez le laisser, mon ami, je le lui remettrai à son retour.

LE GARDE-CHASSE

Vous allez donc me donner pour boire ?

DUBREUIL

Cela est juste.

Il lui donne de l'argent.

Tiens, es-tu content ?

LE GARDE-CHASSE

En vous remerciant, not' bourgeois ; dame, c'est un plaisir d'avoir affaire à vous plutôt qu'à ce vilain monsieur Brusquet.

SCÈNE IV. Varanger, Dubreuil.

DUBREUIL

Oh ! Parbleu, Madame Brusquet, vous ne vous moquerez pas de nous ; voilà un pâté qui est bien capable de nous dédommager de celui que vous nous avez pris.

VARANGER

Il est vrai qu'il vient fort à propos ; mais, mon avis iv.0 ;t de le substituer à la place de celui de Plumasseau.

DUBREUIL

Et à quel propos ?

VARANGER

La pâté de Plumasseau nous appartient, nous n'avons rien à prétendre à celui-ci, et tout sera dans l'ordre.

DUBREUIL

Diable ! Tu es bien consciencieux aujourd'hui.

VARANGER

Pas plus qu'à l'ordinaire ; mais ils n'auront rien à dire.

DUBREUIL

Il n'y a qu'à le remettre à Plumasseau et l'engager à nous donner le sien en échange.

VARANGER

Le voici fort à propos.

SCÈNE V. Les précédents, Plumasseau.

VARANGER

Monsieur Plumasseau, si vous vouliez nous rendre un service, vous seriez le plus joli garçon du monde.

PLUMASSEAU

Oh, quant à ce qui est de rendre service, mes chers camarades, nous savons assez comme il faut agir avec ses amis.

DUBREUIL

C'est fort bien dit, monsieur Plumasseau : Tâchez cependant de vous défaire de ce mot de camarade. Oh ça, c'est que nous venons d'acheter un pâté pour remplacer le vôtre ; mais comme nous ne voulons point en avoir le démenti, il faudrait que vous nous fissiez le plaisir de l'échanger contre le vôtre.

PLUMASSEAU

Oh, si ce n'est que cela, cela vaut fait. Mais n'en dites rien à Madame Brusquet au moins.

DUBREUIL

Allez, ne craignez rien, n'y sommes-nous pas aussi intéressés que vous ?

PLUMASSEAU

Vous avez raison. Allons, venez. Ce que c'est que d'avoir de l'esprit : voyez ! Je ne me serais jamais avisé de ce tour-là.

Il sort avec Dubreuil, qui emporte le pâté Monsieur Brusquet entre du côté opposé.

SCÈNE VI. Monsieur Brusquet, Varanger.

Varanger s'assied auprès de la table, et se met à travailler aussitôt qu'il aperçoit Monsieur Brusquet.

MONSIEUR BRUSQUET

Où sont donc ces messieurs ?

VARANGER

Monsieur Dubreuil vient de sortir et Plumasseau est, je crois, là haut.

MONSIEUR BRUSQUET

Monsieur Dubreuil, Monsieur Dubreuil serait tout aussi bien de se tenir chez lui que de venir ici une couple d'heures par jour, plutôt pour déranger les autres que pour travailler.

Pendant la marche de cette scène, M. Brusquet parcourt rapidement des yeux les papiers gui sont sur la table ; il finit par prendre la brochure.

Qu'est-ce que c'est que ce livre-là ?

VARANGER

C'est à monsieur Dubreuil, qui l'a oublié hier au soir.

MONSIEUR BRUSQUET

Je m'en doutais bien.

Il parcourt le livre. Nommer ici le titre du livre que l'on jugera à propos....

Le fou !... S'amuser à des balivernes... Des niaiseries... Il me trompera fort s'il fait jamais quelque chose, ce garçon-là.

Il met le livre dans sa poche.

SCÈNE VII. Monsieur Brusquet, Varanger, Plumasseau.

MONSIEUR BRUSQUET

D'où diable venez-vous donc à l'heure qu'il est, Plumasseau ?

PLUMASSEAU

Eh dame, Monsieur, j'étais là haut avec un de mes compagnons.

MONSIEUR BRUSQUET

Qu'est-ce que c'est donc que cet animal-là avec ses compagnons : est-ce que tu me prends pour un savetier ?

Varanger rit.

Qu'il vous arrive d'entrer aussi tard à l'étude !

Plumasseau se tient debout devant la table et la perce niaisement avec un poinçon.

Mais voyez donc à quoi s'occupe ce butor là ? Va, crois-moi, retourne dans ton village, tu me parais plus dait pour conduire une charrue que pour manier la plume.

À Varanger.

Faites-lui faire promptement la signification de cette sentence des gens d'Asnières ; ils me paraissent en voie de s'accommoder.

SCÈNE VIII. Les précédent, Bonneserre.

MONSIEUR BRUSQUET, à Bonneserre, qui fait beaucoup de révérences avant que d'entrer

Entrez, Monsieur.

BONNESERRE, avec de nouvelles révérences, et s'enveloppant dans son manteau

Pardon, meilleurs... Monsieur_Brusquet.

MONSIEUR BRUSQUET

C'est moi, que voulez-vous ?

BONNESERRE

Un mot en particulier, s'il vous plaît.

MONSIEUR BRUSQUET

Parlez, Monsieur ; nous sommes bien ici.

BONNESERRE

Vous êtes Procureur, Monsieur ?

MONSIEUR BRUSQUET

Oui, Monsieur.

BONNESERRE

Et honnête homme ?

MONSIEUR BRUSQUET

Comme on doit l'être.

BONNESERRE

J'implore votre secours et votre pitié.

MONSIEUR BRUSQUET

Moi, Monsieur !

BONNESERRE

Hélas, oui, mon cher monsieur ; mon sort est entre vos mains.

MONSIEUR BRUSQUET

Comment cela ?

BONNESERRE

Vous avez été chargé de porter contre moi certaine plainte.

MONSIEUR BRUSQUET

À la requête de qui ?

BONNESERRE

De Monsieur Mondor, banquier.

MONSIEUR BRUSQUET

Comment, c'est vous...

BONNESERRE

Oui, Monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET

Son caissier, n'est-ce pas ?

BONNESERRE

Oui, monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET

Qui êtes accusé d'avoir occasionné sa banqueroute en divertissant les fonds de la caisse.

BONNESERRE

Oui, monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET

Parbleu, voilà un fripon bien impudent.

BONNESERRE

Monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET

Bien effronté, d'oser se présenter ici.

BONNESERRE

Monsieur, point de bruit.

MONSIEUR BRUSQUET

J'en veux faire du bruit, moi. Vous êtes un malheureux.

BONNESERRE

Monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET

Vous mériteriez que je vous fisse arrêter sur le champ.

BONNESERRE, tirant une bourse et la lui mettant dans la main

Eh, monsieur, un peu plus bas, de grâce, voudriez-vous me perdre ?

MONSIEUR BRUSQUET

Eh bien, allons ; prenons le ton qu'il vous plaira : que voulez-vous me dire ?

BONNESERRE

Hélas, Monsieur, un peu d'humanité. Vous voyez en moi le père de quatre infortunés en bas âge.

MONSIEUR BRUSQUET

À la bonne heure ; mais que voulez-vous que je fasse ? Votre partie est puissante.

BONNESERRE

Je le sais, Monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET

Et puis, à vous parler franchement, le crime est prouvé on ne peut pas plus clairement. Ma bonne volonté, comme vous le voyez, ne vous sera pas d'un grand secours.

BONNESERRE

Ah, Monsieur, pardonnez-moi. Je ne vous demande que quatre jours de répit.

MONSIEUR BRUSQUET

Quatre jours.

BONNESERRE

Oui, Monsieur, quatre jours.

MONSIEUR BRUSQUET

À la bonne heure ; et que faut-il faire ?

BONNESERRE

Différez de quatre jours l'exécution du décret que vous avez entre les mains.

MONSIEUR BRUSQUET

Diable ! Ce que vous demandez là est bien difficile, et vous comptez pendant ces quatre jours.

BONNESERRE

Oh, monsieur, tous mes arrangements sont faits, mes fonds dispersés, et je compte qu'alors j'aurai mis ma personne et ma fortune en lieu de sûreté.

MONSIEUR BRUSQUET

C'est sort bien fait ; mais ma procédure, moi, qui me la payera ? Si vous décampez avec la caisse, vous m'enlevez là ma meilleure hypothèque.

BONNESERRE

Oh, monsieur , rien n'est plus juste. Tenez, j'ai là un rouleau de cinquante louis qui calmera un peu vos inquiétudes.

MONSIEUR BRUSQUET

Oui, c'est quelque chose, mais c'est que le criminel va diablement vite ; et il y a bien du papier de brouillé dans cette affaire-là. Allons, vous m'intéressez et je tâcherai de vous rendre service.

BONNESERRE

Comptez, Monsieur, sur mon éternelle reconnaissance.

Il veut s'en aller.

MONSIEUR BRUSQUET, le rappelant

St, St, un mot ; votre signalement est donné, on pourrait vous avoir vu entrer chez moi et vous guetter à la sortie.

BONNESERRE, effrayé

Croyez-vous ?

MONSIEUR BRUSQUET

Il ne faut pas s'y fier.

BONNESERRE

Comment faire ?

MONSIEUR BRUSQUET

Laissez ici votre chapeau et votre manteau, et prenez ceci et cette vieille redingote.

Il lui ôte son manteau, et son chapeau et lui donne en place une vieille redingote et un mauvais chapeau.

BONNESERRE

Au moins, Monsieur, prenez garde qu'ils ne s'égarent.

MONSIEUR BRUSQUET

Allez, allez ; j'en aurai autant de soin que s'ils étaient à moi. Donnez-moi aussi votre canne et votre épée.

BONNESERRE, résistant

Oh, il est inutile, monsieur, sous cette redingote, cela ne se verra point.

MONSIEUR BRUSQUET, lui prend la canne et l'épée

Pardonnez-moi, pardonnez-moi ; diable, ne badinons pas ici ; ce ne sont pas des jeux d'enfants ; la moindre chose peut vous trahir.

BONNESERRE

Mais, monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET

Mais, Monsieur, laissez-vous conduire, sinon je ne me mêle de rien.

BONNESERRE

Allons donc, je m'abandonne à vous.

MONSIEUR BRUSQUET

Vous faites bien. Au surplus, ne craignez rien, je vais faire parapher tout cela ne varietur.

SCÈNE IX. Monsieur Brusquet, Varanger, Plumasseau.

MONSIEUR BRUSQUET, à part

Ce fripon ne peut aller loin, et au bout du compte il vaut mieux que je profite de cela qu'un Prévôt.

À Varanger.

Du papier, monsieur Varanger.

Varanger prend du papier.

Comment, morbleu, vous ne faites point de marge, est-ce que vous n'en savez pas faire ?

Il lui arrache le papier et plie les marges.

VARANGER

Si fait, mais vous ne m'en donnez pas le temps.

MONSIEUR BRUSQUET

Allons, écrivez.

SCÈNE X. Les précédents, Le Marquis de Floricourt.

LE MARQUIS

Eh ! Bonjour, mon ami, Monsieur Brusquet, comment vous portez-vous ?

MONSIEUR BRUSQUET

Fort bien, Monsieur_le_Marquis, à votre service.

Dictant.

Entre Mathurin-Blaise Porcabeus, marchand Maquignon.

LE MARQUIS

Que diable, Monsieur Brusquet, vous pourriez bien interrompre un instant votre besogne et faire quelqu'attention aux gens.

MONSIEUR BRUSQUET

Parbleu, Monsieur_le_Marquis, vous parlez bien à votre aise. Vous ne connaissez pas le prix du temps, vous autres, gens de qualité ; vous vous imaginez que l'honneur de votre conversation donne de quoi vivre... Mais il s'en faut bien, et ce n'est pas de cette façon-là qu'on nourrit trois grands Clercs... Monsieur_le_Marquis, nous sommes très honorés de vos visites ; mais les paysans nous payent notre temps.

LE MARQUIS

Vous êtes bien étrange, Monsieur Brusquet, il me semble pourtant que je paye assez bien toutes les visites que je vous rends. Mon affaire contre ce coquin de marchand de chevaux, comment va-t-elle ?

MONSIEUR BRUSQUET

Oh, ma foi, j'ai bien d'autres choses en tête ; il y a plus de six mois que je n'ai reçu d'argent là dedans.

LE MARQUIS

Cela se peut... Oui.. à peu près... mais aussi alors je vous donnai quatre louis.

MONSIEUR BRUSQUET

Bon ! Quatre louis ; il en était dû six à votre Avocat.

LE MARQUIS

Comment donc, à mon avocat , je l'ai payé moi-même.

MONSIEUR BRUSQUET

Ce sont donc les droits du Roi qui ont emporté votre argent depuis longtemps, et au-delà.

LE MARQUIS

Brisons-la. Oh ça, j'ai cette affaire à coeur, je veux qu'on la poursuive ; c'est un malheureux qui m'a volé impudemment et je veux lui faire rendre gorge.

Il tire sa bourse.

Voilà encore quatre louis, Monsieur Brusquet, je vous prie de me mener cela bon train.

MONSIEUR BRUSQUET, à Varanger

Où est le dossier de monsieur le Marquis contre Jacques Poussif ?

VARANGER

Le voilà, Monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET

Donnez un avenir pour la prochaine audience.

LE MARQUIS

Ce n'est pas tout, mon ami monsieur Brusquet, je viens dîner sans façon avec vous.

MONSIEUR BRUSQUET

Ce m'est bien de l'honneur, Monsieur_le_Marquis, mais, ma foi, vous serez maigre chère.

LE MARQUIS

Oh, votre ordinaire, avec le pâté que mon Garde vous a apporté ce matin de ma part ; il ne nous en faut pas davantage.

MONSIEUR BRUSQUET

Comment, le pâté ?

LE MARQUIS

Eh, parbleu, oui ; un bon pâté de sanglier, assez bien fourni. Je l'ai fait faire exprès pour vous, mon cher ami.

MONSIEUR BRUSQUET

Vous voulez rire assurément. Je vous proteste que je n'ai rien vu. Ma femme saura peut-être ce que c'est.

Il appelle.

Ma femme.

SCÈNE XI ET DERNIÈRE. Monsieur et Madame Brusquet, Le Marquis, Varanger, Plumasseau, Dubreuil qui entre presqu'en même temps que Madame Brusquet.

MADAME BRUSQUET

Qu'est-ce qu'il y a ?

Apercevant Monsieur_le_Marquis.

Votre servante, Monsieur_le_Marquis.

MONSIEUR BRUSQUET, à Dubreuil, qui entre

Il est bien temps d'entrer dans une étude.

DUBREUIL

Ma foi, monsieur, c'est que j'avais à faire.

MONSIEUR BRUSQUET

Ma femme, as-tu reçu un pâté de la part de monsieur le Marquis ?

MADAME BRUSQUET

Moi ! Je ne sais pas ce que c'est.

LE MARQUIS

Comment ! Je suis certain pourtant de l'exactitude de mon garde.

DUBREUIL, froidement

Madame Brusquet se trompe, elle a reçu le pâté, j'en suis témoin.

MADAME BRUSQUET, avec colère, et d'un ton acariâtre

Comment, Monsieur, vous êtes un maître impertinent de me donner un semblable démenti : comme si j'étais capable...

DUBREUIL, toujours froidement

Supprimez vos épithètes, Madame, s'il vous plait. Oui, je le soutiens, vous avez reçu le pâté de monsieur le Marquis.

MADAME BRUSQUET, avec plus de colère

Vous pouvez me soutenir...

DUBREUIL, l'Interrompt toujours froidement

Monsieur Plumasseau ne vous a-t-il pas remis ce matin un pâté en ma présence ?

MADAME BRUSQUET

Eh bien, qu'a de commun ?...

DUBREUIL

Rien autre chose, Madame, sinon que ce pâté est celui de monsieur le Marquis. Ne vous ai-je pas donné ce matin un pâté, Monsieur Plumasseau ?

PLUMASSEAU

À part.

Ah, que cela est traître !

Haut.

Cela est vrai, mais vous m'aviez dit...

DUBREUIL

N'avez-vous pas remis ce pâté-là à madame Brusquet ?

PLUMASSEAU

J'en conviens ; mais vous devez vous souvenir...

DUBREUIL

Eh bien, ce pâté-là est celui de monsieur le Marquis. Demandez à monsieur Varanger , qui était ici lorsqu'on l'a apporté.

MADAME BRUSQUET

À part.

Je crève.

Haut.

Mais le pâté que m'a remis monsieur Plumasseau est celui que son père lui avait envoyé, et qu'il m'a prié d'accepter.

DUBREUIL

Cela ne se peut pas, Madame ; car monsieur Plumasseau nous avait promis ce pâté-là dès hier, et il me l'a donné ce matin pour un déjeuner que nous devons faire demain en réjouissance de son heureux avènement à la Basoche.

Basoche : Nom d'une cour de justice, établie fort anciennement entre les clercs du parlement de Paris, pour juger les différends qui s'élevaient entre eux. [L]

PLUMASSEAU

Madame... Oh... Ne croyez pas...

MADAME BRUSQUET

Taisez-vous, vous êtes une bête.

MONSIEUR BRUSQUET

Monsieur Dubreuil, croyez-moi, vous ferez mieux de rester chez vous : vous revenez ici que pour déranger les autres ; vous y apportez des amusettes de Romans, d'Histoires et de Poésies qui ne sont que détourner mes clercs de leur travail.

Il tire la brochure de sa poche.

Tenez, voilà encore un livre de cette espèce que je viens de trouver et qui surement vous appartient. Emportez tout cela, et faites-moi le plaisir de chercher une autre étude.

DUBREUIL

Comme il vous plaira, monsieur ; mais voilà ce qui s'appelle en bon français une querelle d'Allemand.

LE MARQUIS, riant

Par la sambleu, ce tour est plaisant, mais des plus plaisants.

À Dubreuil.

Ma foi, mon ami, vous ne savez être dupe de personne, pas même de Monsieur Brusquet, cela est fort, au moins ; et je connais peu de personnes qui puissent se flatter d'en dire autant.

À Monsieur Brusquet.

Convenez de bonne foi, mon ami, que vous trouvez aujourd'hui aussi fort que vous, voilà un jeune homme que vous avez fort bien élevé, et qui sera digne un jour de marcher sur vos traces ; ceci confirme le proverbe.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0