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un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie en Deux Actes

La Belle et la Bête

Stéphanie-Félicité du Crest de Genlis· imprimée en 1829· 2 actes· 3 personnages

Personnages

  • ZIRPHÉE
  • PHÉDIME, amie de Zirphée
  • PHANOR, génie

ACTE I

SCÈNE I. Phanor, Zirphée.

Au lever de la toile, Phanor cherche à retenir Zirphée, qui détourne la tête avec horreur.

PHANOR

Zirphée ! De grâce daignez m'entendre un seul instant !

ZIRPHÉE

Laissez-moi... Laissez-moi !

PHANOR

Si vous l'ordonnez, j'obéirai... Vos moindres volontés sont pour le malheureux Phanor des lois suprêmes ; mais quand il ose vous demander, pour la première fois, un moment d'entretien, aurez vous la cruauté de le lui refuser ?

ZIRPHÉE

L'infortuné !... Qu'il est à plaindre !

PHANOR, laissant aller Zirphée

Vous êtes libre, Zirphée, je ne veux rien devoir à la violence ; continuez à me fuir.

ZIRPHÉE, détournant toujours la tête

Mais qu'avez-vous à me dire ?

PHANOR

Ô ciel ! Vous tremblez... Elle est donc bien forte la version que fait naître mon hideux visage ?... Zirphée ! Vous pouvez me haïr ; mais devez-vous me craindre ?

ZIRPHÉE

Je ne vous hais point.

PHANOR

Mes voeux sont donc satisfaits... Le bonheur d'être aimé n'est pas fait pour moi, je n'y prétends point ; mais cette figure horrible, que vous n'osez regarder, cache un coeur sensible.

ZIRPHÉE, à part

Que sa voix est touchante !... Pourquoi faut-il...

Elle jette un regard sur Phanor et s'écrie avec effroi.

Horreur !...

Elle fait quelles pas pour fuir.

PHANOR, veut l'arrêter

Zirphée ! Calmez cet effroi !

ZIRPHÉE

Au nom du ciel, laissez-moi !

Elle s'échappe.

SCÈNE II.

PHANOR, seul

Je commençais à l'attendrir, son âme s'ouvrait à la pitié ; un regard, un seul regard a détruit mon ouvrage... Et j'oserais encore conserver quelque espoir !... Cruelle fée, jouis de l'excès de ma douleur... Ton pouvoir, supérieur au mien, me condamna jadis à supporter la vie sous cette forme hideuse ; et je ne puis reprendre mes premiers traits qu'en parvenant à me faire aimer, qu'en touchant avec cette figure repoussante une âme restée insensible. Ah ! Zirphée, si vous saviez mon secret, s'il m'était permis de le dire... Mais l'oracle impitoyable le défend. Que je suis malheureux !... La plus grande, la plus cruelle de mes peines, c'est d'aimer comme on n'aima jamais...

Il tombe accablé sur une chaise.

SCÈNE III. Phédime, Phanor.

PHÉDIME, sans être aperçue

Zirphée m'a dit qu'il était ici... Ah ! Le voilà !

PHANOR, se levant

Phédime, que fait Zirphée ?

PHÉDIME

Je viens de sa part vous dire qu'elle s'afflige de la manière brusque dont elle vous a quitté.

PHANOR

Et pourquoi n'est-elle pas venue elle-même ?

PHÉDIME

C'est tout à fait aimable pour moi !...

PHANOR

Pardonnez, Phédime ; je sais tout ce que je vous dois : sans vous que deviendrais-je ?

PHÉDIME

Allons, allons, je vous pardonne ; je n'ai point de rancune ; et, pour vous le prouver, je vous dirai que votre entretien avec Zirphée a fait des merveilles.

PHANOR

Comment ! Puis-je vous en croire, après l'aversion qu'elle m'a montrée en me quittant ?

PHÉDIME

Mais elle s'en repent ; n'est-ce pas déjà beaucoup ?

PHANOR

Vaincra-t-elle jamais l'effroi que lui fait éprouver ma vue ?

PHÉDIME

Huit jours à peine se sont écoulés depuis que vous nous avez enlevées ; et, franchement, il faut un plus long temps pour s'accoutumer à votre figure. Si vous ne m'aviez pas mise dans votre confidence et dans vos intérêts bien avant notre enlèvement, quoique je ne sois pas aussi timide que Zirphée, c'est à peine si j'oserais vous regarder.

PHANOR

Vous êtes depuis votre enfance l'amie de Zirphée, vous connaissez son coeur, ses sentiments, eh bien dites-moi, charmante Phédime, l'espoir que vous m'avez souvent donné n'est-il pas chimérique ?

PHÉDIME

Il faut donc sans cesse vous répéter la même chose ? Eh bien, encore une fois, Zirphée est sensible ; elle est douée d'un esprit délicat, d'un coeur reconnaissant : le mérite et la vertu doivent produire de vives impressions sur une âme telle que la sienne. Espérez tout du temps.

PHANOR

J'ai beau prodiguer les fêtes, les plaisirs, rien ne paraît la distraire de l'ennui qui la poursuit dans ce palais.

PHÉDIME

Croyez qu'elle est charmée d'y être. Orpheline et tyrannisée par des parents injustes, elle allait être sacrifiée à leur ambition quand vous nous avez enlevées.

PHANOR

Devais-je laisser unir Zirphée à un être indigne d'elle et qu'elle n'estimait pas ? Mais depuis qu'elle m'a vu, peut-être le regrette-t-elle ?

PHÉDIME

Elle s'applaudit chaque jour, au contraire, du bonheur d'en être délivrée ; et cependant celui qu'elle haïssait possédait tous les charmes de la figure la plus séduisante ; mais il était sans esprit, insensible, grossier, ignorant... Enfin Zirphée le trouvait détestable.

PHANOR

Et vous savez, Phédime, quelles sont les causes de mon attachement pour Zirphée ; ce n'est point à ses charmes que je dois le sentiment profond qui remplit mon âme. Grâce à mon pouvoir, un jour, jour à jamais présent à ma pensée ! Je m'arrêtai, invisible à tous les yeux, dans cette prairie où les jeunes compagnes de Zirphée célébraient le jour de sa naissance ! La mélancolie répandue sur les traits de votre amie me frappa d'abord et m'attendrit ; s'écartant de la foule, seule avec vous, elle s'assit au pied d'un palmier et vous ouvrit son âme.

PHÉDIME

Et vous écoutâtes notre entretien ?

PHANOR

Je n'en perdis pas un mot. Zirphée se plaignait de son sort, de l'union mal assortie à laquelle on voulait la forcer de consentir. « Mon père et ma mère ne sont plus, disait-elle : orpheline, je dépends maintenant de parents insensibles à mon infortune ; mais je suis jeune et sans expérience, je dois respecter leur autorité, car le premier devoir de mon âge est celui de l'obéissance. »

PHÉDIME

Zirphée me disait tout cela ?

PHANOR

Mais d'une manière mille fois plus touchante. Des larmes inondaient son visage. Puis elle resta quelques instants sans parler...

PHÉDIME

J'admire votre mémoire ; car enfin deux grands mois se sont écoulés depuis cet entretien, et vous vous souvenez des plus petites circonstances... N'entends-je pas du bruit ? On vient... C'est elle.

PHANOR

Je vous laisse.

PHÉDIME

Allez, mais ne vous éloignez pas, je vous rappellerai bientôt.

PHANOR

Phédime, souvenez-vous que je dépose en vos mains l'intérêt le plus cher de ma vie... Adieu, j'aperçois Zirphée.

Il sort.

PHÉDIME

Pauvre Phanor !... Qu'il me fait de peine ! Quand on songe à sa bienfaisance, à son esprit, on oublie sa difformité.

SCÈNE IV. Phédime, Zirphée.

ZIRPHÉE

Elle s'avance en rêvant.

Tant de vertus mériteraient un autre sort.

PHÉDIME

Zirphée !

ZIRPHÉE

Ah !... Je ne vous voyais pas.

PHÉDIME

Vous êtes rêveuse, préoccupée...

ZIRPHÉE

Oui, j'ai sujet de l'être !... Je songeais à Phanor !

PHÉDIME

Eh bien ?...

ZIRPHÉE

Eh bien, nous sommes depuis huit jours dans ce palais, et nous ne le connaissions pas encore.

PHÉDIME

Ce palais appartient à Phanor.

ZIRPHÉE

Pour la première fois, tout à l'heure, j'étais sortie du pavillon que nous occupons. Après avoir traversé un jardin assez grand qui nous sépare du reste de ce vaste palais, je me suis trouvée dans une immense galerie. Jugez de ma surprise, en voyant alors une foule d'hommes, de femmes, d'enfants...

PHÉDIME

Ce sont apparemment les sujets du génie.

ZIRPHÉE

Non : je m'en suis informée ; ce sont des voyageurs.

PHÉDIME

Comment !...

ZIRPHÉE

Nous n'avons pas remarqué, Phédime, l'inscription que Phanor a fait placer au-dessus de la porte toujours ouverte de ce palais : À TOUS LES MALHEUREUX.

PHÉDIME

Ah ! Tout est expliqué.

ZIRPHÉE

C'est au hasard que nous devons de connaître cet asile sacré ; jamais Phanor ne nous en aurait parlé.

PHÉDIME

Chère Zirphée ! Vos yeux se remplissent de larmes.

ZIRPHÉE

Je ne m'en défends pas. Phanor !... Malheureux Phanor !... Que le ciel fut injuste envers vous !

PHÉDIME

Devait-il lui accorder tous les dons ?

ZIRPHÉE

Mais cette figure hideuse !...

PHÉDIME

Demandez aux infortunés qui sont dans ce palais, si cette figure qui vous déplaît tant les empêche d'aimer Phanor !

ZIRPHÉE

Ils doivent l'aimer ; la reconnaissance leur en fait une loi.

PHÉDIME

Et vous, Zirphée, ne devez-vous rien à Phanor ? Il plaint les malheureux, il vient à leur secours ; aussi, touché de vos malheurs, vous enleva-t-il pour vous soustraire à d'injustes violences ; il a su apprécier vos vertus, il s'est attaché à vous... et vous ne pouvez l'aimer !...

ZIRPHÉE

Quand je ne le vois pas, je l'aime...

PHÉDIME

Cette manière d'aimer est tout à fait touchante ! Pour Phanor, ce qui l'a séduit, ce sont vos vertus, votre esprit, votre caractère. Vous seriez laide, qu'il vous aimerait de même.

ZIRPHÉE

S'il n'était que laid !...

PHÉDIME

Toutes les qualités à l'aide desquelles vous avez subjugué son attachement, il les possède, et vous restez insensible !

ZIRPHÉE

Insensible !... Non, je ne le suis point ; mais je ne pourrai jamais m'accoutumer à le regarder.

PHÉDIME

Qu'il effraie d'abord, je le conçois ; mais dès que l'on connaît sa bonté, sa douceur, est-il possible de le redouter ? Sa figure est bizarre, il est vrai ; mais, après tout, j'en ai vu de plus choquantes... Au moins il se rend justice, il n'est pas fat.

ZIRPHÉE

Fat... Que vous êtes folle !

PHÉDIME

Pourquoi ne le serait-il pas comme tant d'autres qui ne sont guère mieux traités de la nature ?...

ZIRPHÉE

Vous étiez avec Phanor tout à l'heure ; que vous disait-il ?

PHÉDIME

Que vous faites son malheur.

ZIRPHÉE

C'est bien à mon grand regret.

PHÉDIME

Il n'est pas loin d'ici, j'en suis sûre.

ZIRPHÉE

Vous croyez ?...

PHÉDIME

Voulez-vous que je l'appelle ?

ZIRPHÉE

Je n'ose...

PHÉDIME

Allons, quel enfantillage !

ZIRPHÉE

Je crois l'entendre...

PHÉDIME

Oui, c'est lui... Mais vous pâlissez...

ZIRPHÉE

Ce n'est rien... Phédime, ne me quittez pas !...

PHÉDIME

Le voici : de grâce, faites-vous violence ; restez un instant.

Zirphée passe de l'autre côté de la scène.

SCÈNE V. Zirphée, Phédime, Phanor.

PHANOR, s'approchant doucement

Elle va me fuir encore !...

PHÉDIME

Phanor, j'allais vous chercher.

PHANOR

J'ai cru entendre prononcer mon nom, et...

PHÉDIME

Mais comme vous voilà tremblant, interdit !

PHANOR

Je le suis en effet.

PHÉDIME, à part

Ce début promet beaucoup ; l'entretien sera vif...

À Zirphée.

Si je vous gêne, parlez, je m'en irai.

ZIRPHÉE, la retenant

Phédime !... De grâce !...

PHANOR

Zirphée, si vous l'ordonnez, je vais me retirer.

ZIRPHÉE

Non, restez.

PHÉDIME

Aurons-nous quelque fête aujourd'hui ?

PHANOR

J'attends les ordres de Zirphée.

ZIRPHÉE

Je viens de jouir lout à l'heure du plus vif plaisir que j'aie encore goûté dans ce palais ; vous m'en aviez privée, Phanor... Je dois m'en plaindre.

PHANOR

Comment ?

ZIRPHÉE

Est-il rien de plus beau que de voir la bienfaisance venir au secours de l'infortune !

PHANOR

Est-il un bonheur comparable à celui d'entendre un pareil éloge !

PHÉDIME

Et surtout de la bouche de celle que l'on aime !...

PHANOR

Phédime explique ce que je n'ose dire... Ah ! Zirphée !...

PHÉDIME

Eh bien !... Vous vous taisez, Phanor.

PHANOR

Zirphée ! Ai-je bien compris ?... Vous ne ressentez pas de haine pour moi ?...

ZIRPHÉE

Ce serait de l'ingratitude.

PHANOR

Ah ! Je n'accuserais que mon sort.

PHÉDIME

Nous voilà retombés dans la tristesse...

Bas à Zirphée.

Parlez-lui donc ! Allons, faites un effort... Regardez-le au moins...

PHANOR

Que dit es-vous, Phédime !... Non, Zirphée, ne me regardez point ; je perdrais tout mon bonheur.

ZIRPHÉE, le regarde avec timidité, et baisse les yeux

Vous voyez, Phanor, que vous êtes injuste.

PHANOR

Ah ! Puissiez-vous me le prouver encore !

Il fait un mouvement pour s'approcher de Zirphée ; elle tressaille, et fait quelques pas pour le fuir. Phanor recule, Zirphée reste immobile.

PHÉDIME, à part

Les voilà tous deux consternés...

Haut.

Ah çà, Phanor, moi qui n'ai nulle peur de vous, je vous prie de me donner le bras, et de me conduire à la comédie. Vous m'aviez promis une fête, et décidément il m'en faut une : allons, venez.

PHANOR

Zirphée, vous pouvez sans crainte suivre votre amie, je resterai.

PHÉDIME

Point du tout ; il faut que vous nous fassiez les honneurs de la fête ; moi, du moins, je l'exige. Vous m'avez enlevée tout comme Zirphée ; j'étais aussi malheureuse qu'elle, ainsi j'ai les mêmes droits à votre complaisance... D'ailleurs, je mériterais bien quelque petite préférence... Vous ne me paraissez pas beau, et pourtant je vous trouve fort aimable.

Elle lui prend le bras.

Zirphée, venez-vous avec nous ? Vous ne répondez pas !... Mais vous boudez, je crois.

ZIRPHÉE, à part

Qu'elle m'impatiente !

PHÉDIME

Adieu, Zirphée.

ZIRPHÉE, avec dépit

Puisque je vous importunerais, allez, Phédime... et vous aussi, Phanor.

PHANOR, quittant le bras de Phédime

Zirphée ! Pourriez-vous croire...

PHÉDIME

Que signifie ceci ? Pour la première fois, Zirphée, vous avez des caprices ! Allons, que de façons ! Venez-vous à la comédie ? Pour moi je suis bien décidée à ne pas vous en faire le sacrifice.

ZIRPHÉE

Je voudrais... que Phanor y vînt aussi.

PHANOR

Ah ! Je sens le prix de tant de bonté... mais je n'ose en profiter... Pardonnez, je lis dans votre coeur... Je n'ai rien fait pour vous, et vous croyez me devoir de la reconnaissance ; vous vous efforcez de combattre la juste horreur que vous inspire ma vue ; mais je souffre plus de vos peines que des miennes, et je ne puis supporter la contrainte que vous vous imposez. Vous êtes la souveraine de ce palais ; commandez, et Phanor sera trop heureux d'obéir.

ZIRPHÉE

Ô le plus généreux des hommes ! Que je me croirais méprisable si je restais insensible à de pareils procédés !... Non, Phanor, la reconnaissance ne sera jamais un devoir pénible pour mon coeur.

PHÉDIME

Fort bien, nous achèverons cet entretien pendant la comédie.

Elle reprend le bras de Phanor.

Zirphée, si vous aviez besoin d'un guide, Phanor pourrait...

PHANOR

Qu'osez-vous dire ?

ZIRPHÉE, regarde Phanor avec timidité, mais sans effroi

Phanor, voulez-vous me donner votre bras ?

PHANOR

Ah ! Malgré la compassion que vous paraissez éprouver pour moi, je vous en conjure, Zirphée, ne vous contraignez point.

ZIRPHÉE, lui prenant le bras

Eh bien, je vous accompagnerai sans contrainte, sans effort.

PHANOR

Zirphée ! Que ne puis-je vous faire connaître ce qui se passe au fond de mon âme ?

PHÉDIME

Vous nous en rendrez compte à la comédie ; partons.

À part.

Grâce au ciel, Zirphée commence à s'apprivoiser...

ACTE II

SCÈNE I. Zirphée, Phédime.

PHÉDIME

Convenez qu'il est impossible d'être plus aimable.

ZIRPHÉE

Je ne reviens pas de ma surprise ; je n'aurais jamais cru pouvoir m'accoutumer à lui.

PHÉDIME

C'est tout simple, vous ne vouliez pas l'écouter ; vous ne connaissiez ni les charmes de son caractère, ni les agréments de son esprit.

ZIRPHÉE

Il est d'une bonté, d'une délicatesse !... Il a même beaucoup de grâces... Comme le son de sa voix est touchant !

PHÉDIME

Enfin, vous n'en avez plus peur ?

ZIRPHÉE

Je l'estime trop pour le craindre... mais l'intérêt qu'il m'inspire me fait éprouver je ne sais quoi de triste, de douloureux que je ne puis définir. Hier je n'avais pour Phanor que la pitié qu'on doit aux malheureux, je m'attendrissais sur son sort ; aujourd'hui je pense sans cesse à lui, et toujours avec un sentiment de compassion, un serrement de coeur inexprimable.

PHÉDIME

C'est singulier !... Car enfin hier il était fort à plaindre, et aujourd'hui qu'il est bien traité par vous, il est satisfait. Pourquoi donc votre pitié s'accroît-elle quand ses malheurs diminuent ?

ZIRPHÉE

Ce qui fait mon tourment, ce qui cause mes remords, c'est de n'avoir pu le regarder sans frayeur la première fois qu'il se présenta devant moi.

PHÉDIME

Que lui importe, si vous êtes à jamais guérie de cette première impression ?

ZIRPHÉE

Je voudrais qu'on lui rendit justice, et que son aspect n'inspirât plus autant d'horreur.

PHÉDIME

Mais si vous vous fixez dans ce palais, Phanor ne le quittera plus ; il ne verra que vous, et renoncera facilement au reste de l'univers.

ZIRPHÉE

Je ne sais point encore quelle sera ma destinée ; je ne sais, Phédime, si je dois accepter pour toujours l'asile qu'on nous accorde ici.

PHÉDIME

Et si vous le quittiez, que deviendriez-vous ?

ZIRPHÉE

Croyez-moi, l'amitié seule, et non la nécessité, me déciderait à me fixer dans ce palais.

PHÉDIME

D'ailleurs Phanor consentira-t-il jamais à se séparer de vous ?...

ZIRPHÉE

Phanor est trop généreux pour attenter à notre liberté.

PHÉDIME

Pour moi, je me trouve bien ici, et je suis fort tentée d'y rester.

ZIRPHÉE

Quoi ! Phédime, sans moi ?

PHÉDIME

Je resterais pour consoler Phanor.

ZIRPHÉE

Le consoler ?...

PHÉDIME

Je suis sensible, il est reconnaissant : mon amitié le dédommagerait de votre ingratitude ; de cette manière, ma chère Zirphée, je réparerais vos torts ; ainsi ne vous contraignez point avec lui,

ZIRPHÉE

Que nos caractères, Phédime, sont différents ! Tout est pour vous un sujet de plaisanterie.

PHÉDIME

Mais point du tout, je ne plaisante pas.

ZIRPHÉE

Je l'avais cru... Rompons cet entretien...

À part.

Je ne sais pourquoi je me sens d'une humeur !...

PHÉDIME

Vous tombez dans la mélancolie.

ZIRPHÉE

Il est vrai.

PHÉDIME

Voulez-vous être seule ?

ZIRPHÉE

Mais... Comme vous voudrez...

PHÉDIME

Adieu, Zirphée ; à ce soir.

ZIRPHÉE

Où allez-vous donc ?

PHÉDIME

Moi, je ne rêve point, et j'aime à causer... Je vais chercher Phanor.

ZIRPHÉE

À la bonne heure... Mais je me flatte que vous voudrez bien ne pas lui faire part de notre entretien.

PHÉDIME

Je suis discrète... Je vous promets de ne pas lui parler de vous.

ZIRPHÉE

C'est tout ce que je désire... Alors que lui direz-vous ?...

PHÉDIME

Vous êtes bien curieuse.

ZIRPHÉE

Est-ce donc un mystère ?

PHÉDIME

Peut-être...

ZIRPHÉE

Je n'ai nulle envie de le pénétrer, je vous assure'.

PHÉDIME

En ce cas je me tairai.

ZIRPHÉE, à part

Je n'y puis plus tenir !...

PHÉDIME

Adieu, Zirphée ; quand votre rêverie sera passée, vous me rappellerez...

À part.

Allons chercher Phanor, et lui donner des conseils salutaires.

Elle sort.

SCÈNE II.

ZIRPHÉE, seule, après un moment de silence

J'allais éclater, je suis charmée qu'elle soit partie... Est-ce bien Phédime, cette amie si tendre que j'ai toujours vue prête à me tout sacrifier ? Quel changement subit s'est opéré en elle ? Il semble qu'elle préfère Phanor... Je me sens accablée...

Elle s'assied.

Une affreuse amertume remplit mon coeur ; je ne puis démêler moi-même ce qui s'y passe... Oui, je quitterai ce palais... Que Phédime y reste sans moi... Demain, aujourd'hui peut-être, je m'en éloigne pour jamais. Phédime consolera Phanor ; ils m'oublieront l'un et l'autre, et du moins je serai la seule à plaindre... Ah ! Je méritais une autre destinée, d'autres amis ! J'ai connu le malheur, mais je n'ai jamais autant souffert. On vient... Ciel ! C'est Phanor !...

Elle tombe sur un siége.

SCÈNE III. Phanor, Zirphée.

PHANOR, à part

Suivons les conseils de Phédime ; voyons ce que peut la pitié sur un coeur aussi sensible.

Il fait quelques pas et s'arrête.

Zirphée, me permettez-vous d'approcher ?

ZIRPHÉE, se levant

Oui, Phanor, venez... Je voudrais vous parler un moment.

PHANOR

Qu'avez-vous à me dire ? Qu'ordonnez-vous ?

ZIRPHÉE

À part.

Je ne sais que lui répondre ; je me sensinterdite.

Haut.

Phanor, je crains de vous affliger ; je n'ose vous faire une question.

PHANOR

Que ne puis-je deviner ce que vous souhaitez, Zirphée ! Vos désirs seraient prévenus.

ZIRPHÉE

La reconnaissance la plus vraie m'attache à vous... pourtant je ne puis vous promettre de rester à jamais dans ce palais... Phanor, me laisseriez-vous la liberté de le quitter ?

PHANOR

Je vous entends, et je ne me plains pas de la rigueur de mon sort. Ce palais est un asile ouvert à tous les malheureux, et non une prison ; vous y êtes libre, il ne tient qu'à vous d'y régner ; je suis ici un infortuné soumis à vos lois, prêt à m'exiler pour vous plaire ; rendez donc justice à mes sentiments, et ne voyez en moi ni un tyran ni un ravisseur.

ZIRPHÉE

Vous, un tyran ! Phanor, croyez-vous que j'aie douté un moment de votre générosité ? Je puis n'être pas d'accord avec moi-même, je puis être inconséquente, bizarre ; mais, injuste envers vous, jamais !

PHANOR

Connaissez donc mon âme tout entière : je n'ignore point l'effet que doit produire ma présence, quel obstacle invincible une affreuse difformité oppose au bonheur de ma vie ; je n'ai jamais eu l'espoir insensé de vous plaire, de vous engager à unir votre sort au mien ; j'ai gagné votre estime, c'en est assez. Après avoir obtenu le seul bien auquel il me fût permis de prétendre, je dois m'oublier, et ne plus m'occuper que de vous.

ZIRPHÉE

Vous m'effrayez... Où tend ce discours ?... Phanor, quel est votre dessein ?

PHANOR

De vous rendre maîtresse absolue de votre destinée, de vous affranchir pour jamais de tout ce qui peut vous contraindre ou vous déplaire. Recevez cette boîte : elle renferme un anneau précieux ; en le portant vous vous trouverez transportée dans le lieu où vous désirerez être ; et là, par le pouvoir de ce même anneau, tout ce que vous souhaiterez se réalisera : des palais, des jardins, tout ce que l'art et la nature offrent de plus beau...

ZIRPHÉE

Reprenez vos dons, et daignez me souffrir où vous êtes.

PHANOR

Ne méprisez point ce dernier hommage du malheureux Phanor ; adieu, Zirphée, pensez quelquefois à moi. Adieu !

Il sort.

ZIRPHÉE, seule

Arrêtez, arrêtez... Phanor ! Phanor !... En vain je l'appelle... Ô ciel ! Une terreur secrète glace mes sens... Son dernier hommage... Que signifient ces mots mystérieux ? Que voulait-il dire ? Je frémis... des idées confuses troublent mon imagination... Cette boîte qu'il m'a laissée me donnera peut-être quelque éclaircissement... je n'ose l'ouvrir.

Elle la pose sur une table.

Ah ! Courons... Phanor seul peut me tirer du trouble affreux où je suis.

SCÈNE IV. Phédime, Zirphée.

PHÉDIME

Où courez-vous, Zirphée ?

ZIRPHÉE

Chère Phédime, avez-vous vu Phanor ?

PHÉDIME

Je le quitte à l'instant.

ZIRPHÉE

Eh bien ?...

PHÉDIME

Je savais le don qu'il devait vous faire, et je venais vous demander à quel usage vous le destinez, lorsque je rencontre Phanor éperdu, hors de lui ; effrayée de son air égaré, je veux en connaître la cause... Mais il reste sourd à mes questions, et il est sorti de ce palais en me disant un douloureux adieu.

ZIRPHÉE

Qu'entends-je, juste ciel !... Il a quitté ce palais ?... Où est-il ?

PHÉDIME

Comment le savoir ?...

ZIRPHÉE

Il me vient une idée... Avec l'anneau qu'il m'a laissé, je puis me transporter aux lieux qu'il habite. C'est là que je veux être.

Elle prend la boite, elle l'ouvre.

Voici l'anneau... Que vois-je ? Un billet...

PHÉDIME

Ce billet nous instruira de sa destinée.

ZIRPHÉE

Ah ! Je tremble...

PHÉDIME

Lisez, lisez...

ZIRPHÉE

Hélas ! Que vais-je apprendre ?

Elle lit tout haut.

« Je veux vous affranchir d'un objet odieux ; convaincu que ma présence vous est importune, et que je ne puis supporter la vie loin de vous, j'y renonce sans peine. Adieu, Zirphée ; recevez l'éternel adieu du fidèle et tendre Phanor. »

Zirphée, après avoir lu :

Je me meurs...

Elle tombe évanouie dans les bras de Phédime.

PHÉDIME

Ô ciel !... Zirphée, Zirphée !

ZIRPHÉE

Il n'est plus... Laissez-moi, Phédime, vos soins sont inutiles. La vie m'est insupportable... Ô Phanor ! J'ai creusé ta tombe et la mienne. La malheureuse Zirphée te suivra de près. Oui, Phanor, je t'aimais... Je le sens, je ne puis exister sans toi.

On entend un crescendo derrière le théâtre.

Qu'entends-je ?

La musique continue.

Le théâtre change ; Phanor parait dans le fond, assis sur un trône ; son visage a repris ses premiers traits.)

ZIRPHÉE

Où suis-je ? En croirais-je mes yeux ?

SCÈNE V. Zirphée, Phédime, Phanor.

PHANOR, accourant, se précipite aux pieds de Zirphée

Zirphée, ma chère Zirphée, reconnaissez Phanor à l'excès de sa tendresse.

ZIRPHÉE

Phanor !.. Ô ciel !

PHANOR

L'oracle est accompli, je reprends ma première forme... Et c'est Zirphée qui me rend au bonheur.

ZIRPHÉE

Phanor, qu'il me sera doux de vous consacrer ma vie !

PHÉDIME

Quel jour fortuné !

ZIRPHÉE

Ma chère Phédime ! En partageant notre félicité, vous l'augmentez encore.

PHANOR

Et moi, que ne lui dois-je pas ?

PHÉDIME

Soyez toujours heureux, et mes voeux seront remplis. Ne nous plaignons jamais du sort ; souvenons-nous que la bonté, la bienfaisance sont les plus sûrs moyens de nous faire aimer.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0