Comédie en prose· Comédie en un Acte
La Colombe
Personnages
- ROSINE
- AMÉLIE, soeur de Rosine
- ZÉLIS, amie de Rosine et d'Amélie
- COLIN, jardinier
LA COLOMBE
SCÈNE I. Rosine, Amélie, Colin.
Amélie, auprès d'un arbre, presse une colombe contre son sein ; Rosine tient une corbeille de fleurs, et considère sa soeur en rêvant : elle est appuyée sur un oranger que Colin arrose.
ROSINE, après un moment de silence
Elle ne songe qu'à sa colombe...
AMÉLIE
Pauvre petite colombe, comme elle reste là sur mon coeur ! Comme elle est douce et tranquille ! Que je l'aime !
Elle la baise.
ROSINE, haussant les épaules
Que c'est touchant !
AMÉLIE
Colin, avez-vous mis-du grain et de l'eau dans la volière ?
COLIN
Oui, mademoiselle.
AMÉLIE
Tenez, portez-y ma colombe, mais prenez bien garde de lui faire du mal. Doucement donc ! Vous allez la blesser... Là, fort bien... délicatement, comme cela. Attendez, Colin, que je lui dise adieu...
Elle la baise encore et la caresse.
Charmante petite créature ! Allez, Colin...
Colin sort avec sa colombe.
SCÈNE II. Rosine, Amélie.
ROSINE
En vérité, ma soeur, je vous admire de pouvoir ainsi, à votre âge, vous occuper d'un oiseau.
AMÉLIE
Mais, moi, je ne critique pas votre goût pour les fleurs ; pourquoi, Rosine, vous moquez-vous de ma colombe ?
ROSINE
Quelle différence ! Les fleurs ne sont pour moi qu'un simple amusement, et votre triste tourterelle est pour vous l'objet d'un sentiment très vif, très tendre.
AMÉLIE
Très vif !... Très tendre !... Quelle folie !... Mais, après tout, une douce et sensible colombe est plutôt faite pour intéresser qu'une rose.
ROSINE
Aussi vous sacrifierais-je sans peine toutes mes roses, mes orangers, mon lilas blanc, et jusqu'au joli myrte que Zélis m'a donné ; et vous, Amélie, vous ne pourriez vous résoudre à me donner votre colombe.
AMÉLIE
Que signifient ces reproches ? Depuis quand, Rosine, doutez-vous de mon amitié ? S'est-elle jamais démentie ?
ROSINE
Ah ! Je m'entends...
AMÉLIE
Pour moi, je ne vous comprends pas.
ROSINE
Changeons d'entretien... Zélis arrive aujourd'hui.
AMÉLIE
Après six mois d'absence, qu'il me sera doux de la revoir !
ROSINE
Oh, je n'en doute pas ; car, s'il faut expliquer ma pensée, vous n'avez jamais aimé personne autant que Zélis.
AMÉLIE, souriant
Le croyez-vous, ma soeur ?
ROSINE
Oui, pas même votre colombe.
AMÉLIE
Je me rappelle qu'autrefois vous eûtes l'injustice de croire que je vous préférais Zélis ; mais, depuis son départ, vous me paraissiez entièrement guérie de cette prévention... Quand vous m'en assuriez, vous me trompiez donc, ma soeur ?...
ROSINE
Je ne vous tromperai jamais, Amélie ; mais je vous aime trop pour n'être pas souvent inquiète, agitée, et peu d'accord avec moi-même... Vous êtes ma seule et véritable amie, et je ne puis souffrir qu'une autre partage avec moi votre confiance et votre tendresse...
AMÉLIE
Vous méritiez l'une et l'autre, et vous êtes ma soeur ; ainsi, quand Zélis aurait toutes les qualités qui m'attachent à vous, je vous aimerais toujours plus qu'elle...
ROSINE
Parce que je suis votre soeur ! Ah ! Que cela est froid !
AMÉLIE
Mais comptez-vous pour rien le noeud si doux qui nous unit, ces liens sacrés du sang qui nous font un devoir de nous chérir ?
ROSINE
Ainsi donc vous ne m'aimez que par devoir ?
AMÉLIE
Non, mais ce devoir me rend ma tendresse plus chère.
ROSINE
Oh ! Que nous sentons différemment !... Mais quelqu'un vient...
AMÉLIE
C'est peut-être Zélis...
ROSINE
En effet, je crois reconnaître sa voix...
AMÉLIE, courant au-devant de Zélis
Ah ! C'est elle assurément.
ROSINE
Quelle joie !... Quels transports !... Que ferait-elle de plus pour moi !... Allons, contraignons-nous.
Amélie et Zélis reviennent en se tenant sous le bras.
SCÈNE III. Rosine, Amélie, Zélis.
ZÉLIS
Où est-elle donc ?
AMÉLIE
La voilà...
Rosine fait quelques pas, Zélis court à elle et l'embrasse.
ZÉLIS
Rosine, Amélie, quel bonheur pour moi de me retrouver avec vous !...
ROSINE
Croyez que mon coeur le partage...
AMÉLIE ET ROSINE
Nous ne vous attendions que ce soir...
ZÉLIS
Oh ! Nous sommes venues sans nous arrêter !... Ma mère avait tant d'impatience de revoir la vôtre ! Car elle l'aime comme nous nous aimons. Pendant qu'elles sont enfermées ensemble, causons en liberté : on a tant de choses à se dire après une absence aussi longue !
AMÉLIE
D'abord, vous nous conterez vos voyages.
ZÉLIS
Oh, ce sera le sujet de plus d'un entretien.
ROSINE
Combien avez-vous fait de lieues ?...
ZÉLIS
J'en ai fait le calcul sur mon journal... Je vais vous le dire, attendez... Il y a d'ici à Paris quarante lieues : quarante lieues pour aller, quarante lieues pour revenir, cela fait quatre-vingts lieues.
La lieue a eu plusieurs définition de longueur, elle vaut approximativement 4km. Donc ici environ 160 km.
ROSINE ET AMÉLIE, ensemble
Vous avez fait quatre-vingts lieues !...
ZÉLIS
Tout autant...
ROSINE
C'est prodigieux...
AMÉLIE
Quatre-vingts lieues en six mois ! Vous devez être bien fatiguée ?...
ZÉLIS
Non, pas trop.
ROSINE
Ah çà, parlez-nous donc un peu de Paris : comment l'avez-vous trouvé ?...
ZÉLIS
Je l'ai trouvé bien bruyant... C'est un train !...
AMÉLIE
Vous avez vu les Tuileries, l'Opéra ?...
ZÉLIS
Oui ; mais je n'aime pas l'Opéra, il y fait trop chaud ; et puis l'on est enfermé là comme dans une prison : il n'y a aux bonnes places que les demoiselles qui chantent et qui dansent.
ROSINE
Et les Tuileries ?... On dit que c'est une si belle promenade !
ZÉLIS
Pas trop. De grandes allées toutes droites, un grand bassin rempli d'une eau sale !... Et puis pas une fleur : imaginez-vous que je n'ai pu trouver un seul brin de violette.
ROSINE
Oh ! J'aime mieux notre allée de saules sur le bord de la rivière.
ZÉLIS
Et moi aussi, je vous assure.
AMÉLIE
Voyez un peu comme les voyageurs mentent, avec tous leurs beaux récits des Tuileries !...
ZÉLIS
Moi, qui suis vraie, vous pouvez m'en croire ; le séjour que nous habitons vaut mille fois mieux que Paris. Ici, l'air est si pur, si parfumé... La campagne si fleurie, si riante !... J'étais triste à Paris ; toujours des murs, des maisons, point de verdure ; si vous saviez comme cela serre le coeur !...
ROSINE
Je l'imagine facilement...
AMÉLIE
Vous serez donc bien aise de revoir nos anciennes promenades ?...
ZÉLIS
Oh, demain je me lève avant le jour... Mais par où commencerons-nous ?
ROSINE
Nous irons à la prairie.
ZÉLIS
C'est convenu... Que j'y sauterai de bon coeur !... Ah ! J'oubliais encore... Il est mauvais ton de sauter aux Tuileries !...
AMÉLIE
Bon !...
ZÉLIS
Oui, réellement... Il faut s'y promener d'un pas bien grave, comme cela...
Elle marche avec une gravité ridicule.
ROSINE
Juste ciel, quel pays !... J'espère bien ne le visiter jamais...
ZÉLIS
Vous en apprendrez bien d'autres quand je vous lirai mon journal... Vous y trouverez le détail de tout ce que j'ai souffert...
AMÉLIE
Ah ! Mon_Dieu !
ZÉLIS
Et cela dès le lendemain de mon arrivée à Paris...
ROSINE
Comment donc ?
ZÉLIS
Le premier jour on m'arracha deux dents ; le lendemain on me mit deux mille papillottes ; le troisième on m'essaya un corps qui m'étouffait, et le huitième... Ce fut là le vrai supplice...
Corps : Partie des vêtements qui s'applique à la partie supérieure du corps. [L]
AMÉLIE
Vraiment vous m'inquiétez.
ZÉLIS
Le huitième on me mena au bal.
ROSINE
Comment ! Ce n'est que cela ; mais, je me faisais du bal une idée délicieuse...
ZÉLIS
Juste ciel ! Quelle erreur !... Les préparatifs seuls en dégoûteraient pour la vie... Si vous saviez ce que c'est qu'une toilette de bal, c'est la chose la plus ennuyeuse, et en même temps la plus comique...
ROSINE
Contez-nous dons cela...
ZÉLIS
J'étais charmée d'aller au bal... Je ne m'en faisais pas une idée. On m'avait seulement parlé de danses, de collations, je n'en avais pas demandé davantage, et j'attendais le grand jour avec impatience ; enfin il arrive, et l'on me dit qu'on va m'habiller en bergère.
AMÉLIE
En bergère ! L'habit du moins était bien choisi ; il doit être commode pour danser...
ZÉLIS
Oui, commode, joliment ! Ils ont à Paris une drôle d'idée des bergères, vous allez voir... D'abord on commence par m'établir sur la tête un énorme coussin...
ROSINE
Un coussin ?...
ZÉLIS
Oui. Ils appellent cela une toque... et puis on attache cette toque avec de grandes épingles longues comme le bras ; ensuite on mit là-dessus je ne sais combien de faux cheveux...
AMÉLIE
Des faux cheveux ? Et vous en avez de si beaux !
ZÉLIS
N'importe, il faut des faux cheveux ; ils aiment tant l'art, qu'ils remploient même quand il n'est bon à rien, et très-souvent quand il enlaidit : c'est ainsi qu'avec leur maudit hérisson, ils me firent une tête monstrueuse... Et par-dessus cela on plaça un grand chapeau ; et par-dessus le chapeau, de la gaze et des rubans ; et par-dessus les rubans, un boisseau de fleurs ; et par-dessus les fleurs, une demi douzaine de plumes dont la plus petite avait au moins deux pieds de hauteur...
ROSINE
Mais finissez donc, vous exagérez, ma chère Zélis ; comment pouviez-vous avoir la force de porter tout cela ?...
ZÉLIS
Aussi étais-je accablée sous le faix ; je ne pouvais ni remuer, ni tourner la tête, ou je risquais, au moindre mouvement, de perdre l'équilibre... Ensuite on m'habilla, on me mit mon corps neuf, qui me serrait à m'ôter la respiration, on me passa une considération...
AMÉLIE
Qu'est-ce que c'est que cela ?
ZÉLIS
C'est une espèce de panier de fer rempli de crin et excessivement lourd. On me para d'un habit tout couvert de guirlandes, et puis on me dit : « Prenez garde d'ôter votre rouge, de vous décoiffer, de vous chiffonner, et divertissez-vous bien. »
ROSINE
Ah ! Que je vous plains !... Et pûtes-vous danser ?
ZÉLIS
Hélas ! Je pouvais à peine marcher...
AMÉLIE
Cependant, dans le bal, vous eûtes votre liberté ?...
ZÉLIS
Vous n'y êtes pas. On m'établit sur une banquette, et l'on m'ordonna d'y attendre qu'on vînt me prier. J'attendis longtemps ; j'avais l'air si triste et si malheureux !... Personne ne s'avisa de penser que j'eusse la moindre envie de danser. À la fin pourtant je fus engagée ; mais la place était prise, et je revins à ma banquette.
ROSINE
Comment, la place était prise ?
ZÉLIS
Et vraiment oui : à ces bals, les demoiselles qui courent le mieux sont celles qui dansent le plus ; elles vont retenir leurs places...
AMÉLIE
Comment ! Il n'y en a pas pour tout le monde ?...
ROSINE
Mais, d'ailleurs, cela est bien impoli, d'empêcher les autres de danser.
ZÉLIS
Oh ! J'ai trouvé au bal des demoiselles qui étaient bien plus qu'impolies, car elles étaient cruelles : elles se moquaient de mon air souffrant et embarrassé ; elles me regardaient de la tête aux pieds avec une mine... Une vilaine mine, je vous assure ; et puis elles riaient entre elles, et aux grands éclats.
AMÉLIE
Fi donc ! Eh bien, de tout ce que vous nous avez raconté, voilà ce que je conçois le moins.
ZÉLIS
J'étais sans doute ridicule, mais j'avais l'air timide et mal à l'aise : n'auraient-elles pas dû me plaindre et m'excuser ?
ROSINE
Oh bien, s'il en vient jamais ici avec leurs toques, leurs considérations, leurs perruques et leur rouge, je me moquerai d'elles aussi, et je les défierai à la course ; nous verrons si elles pourront m'atteindre, et si elles sauteront un fossé mieux que moi.
AMÉLIE
Non, ma soeur, n'imitons jamais ce que nous condamnons : se voir l'objet d'une moquerie, c'est un petit malheur ; c'en est un grand de se livrer à ce penchant dangereux, puisqu'on prouve par-là qu'on est injuste et cruel.
ROSINE
Il est triste pourtant qu'il faille être l'opprimé pour avoir le beau rôle.
AMÉLIE
Oui, mais l'opprimé, dans ce cas, se gagne tous les bons coeurs ; comptez-vous cela pour rien ?
ROSINE
Oh, non ; car j'aimerais mieux le suffrage d'Amélie que les applaudissements de toutes ces méchantes petites demoiselles qui riaient de la peine et du maintien de Zélis. Mais enfin, achevez donc, Zélis, le récit de votre bal ; finîtes-vous par danser ?
ZÉLIS
Mon_Dieu non, la place était toujours prise ; et bientôt je fus entièrement délaissée par tous les danseurs.
AMÉLIE
Ah ! Quelle indignité !... Et la salle du bal était-elle bien belle ?
ZÉLIS
Point du tout ; il y faisait une chaleur insupportable ; quoique immobile sur ma banquette, j'étais en nage.
AMÉLIE
Et voilà ce qu'ils appellent des plaisirs, une fête !... Quelle différence avec nos bals champêtres sur la grande pelouse, où l'on n'étouffe point, où l'on danse tant qu'on veut, et où l'on est si gai !...
ZÉLIS
Oh ! Je suis d'une joie de me retrouver ici !... Mais revenons à nos projets pour demain : je serais bien tentée d'aller à la ferme ; il y a de si bon lait !... À propos, comment se porte la bonne mère Nicole ? N'est-elle pas bien vieillie ?
AMÉLIE
Non, toujours la même, toujours de bonne humeur...
ZÉLIS
Et le petit agneau blanc qu'elle m'avait promis ?
AMÉLIE
Il est mort...
ZÉLIS
Eh bien, j'en avais un pressentiment quand je le quittai, vous en souvenez-vous ?
ROSINE
Oui, je me le rappelle... Mais Nicole vous en élève un autre.
ZÉLIS
Et vos fleurs, Rosine, comment viennent-elles cette année ?
ROSINE
Le myrte que vous m'avez donné est plus vert que jamais ; il m'a causé de l'inquiétude pendant deux jours : mais, grâce aux soins de Colin, il a repris sa fraîcheur.
ZÉLIS
Et Colin... Je serai charmée de le revoir...
AMÉLIE
Vous le trouverez prodigieusement grandi.
ZÉLIS, à Amélie
Et la volière ?
AMÉLIE
Depuis trois mois j'ai une charmante colombe, qui me fait négliger tous mes autres oiseaux ; elle m'entend, me connaît, vient à moi... et elle est jolie !...
ZÉLIS
Blanche, je parie !...
AMÉLIE
Oui...
ZÉLIS
Un collier noir ?
AMÉLIE
Justement.
ZÉLIS
Oh ! Je meurs d'envie de la voir.
AMÉLIE
Je vous y mènerai tout à l'heure.
ZÉLIS
Et elle vous est attachée ?
AMÉLIE
Oh ! D'une manière surprenante.
ZÉLIS
Prenez bien garde de la perdre.
AMÉLIE
Je n'ai pas eu le courage de lui couper les ailes, ce qui me laisse un peu d'inquiétude.
ROSINE, à part
Voilà une conversation bien intéressante !
ZÉLIS
La menez-vous à la promenade ?...
AMÉLIE
Oh ! Je m'en sépare le moins qu'il m'est possible.
ROSINE, à part
Ne dirait-on pas qu'elle parle d'une amie ! Je n 'y puis plus tenir.
Elle fait quelques pas pour sortir.
AMÉLIE
Où allez-vous donc, Rosine ?...
ROSINE
Je vais chercher des fleurs que je veux donner à Zélis.
AMÉLIE
Venez nous rejoindre à la volière, j'y vais conduire Zélis.
ROSINE
Il suffit.
À part.
J'y serai avant elles.
Elle sort en courant.
SCÈNE IV. Zélis, Amélie.
ZÉLIS, regardant sortir Rosine
Comme elle nous quitte brusquement !... À qui en a-t-elle ?...
AMÉLIE
Je l'ignore... Vous savez, Zélis, que souvent Rosine a des caprices dont on ne peut expliquer la cause : elle est bonne, sensible ; mais elle s'inquiète et s'agite presque toujours sans raison.
ZÉLIS
Oui, elle a des idées singulières. Elle se plaît à se tourmenter : par exemple, elle vous aime beaucoup, mais elle ne vous aime pas bien, car elle ne compte pas entièrement sur vous ; un rien la fâche ou l'alarme : cela s'appelle, je crois, de la jalousie.
AMÉLIE
Mais j'ai dit à Rosine qu'elle était la plus chère de mes amies. Si elle doute de ma bonne foi, comment peut-elle m'aimer encore ? Si elle me croit, comment peut-elle être jalouse ?... Dans l'une ou l'autre supposition, je ne comprends pas sa jalousie.
ZÉLIS
C'est que vous êtes raisonnable, et Rosine, à cet égard, ne l'est pas.
AMÉLIE
Comment s'y prendre pour la guérir de cette cruelle fantaisie ?...
ZÉLIS
Je ne sais ; je crains que ce ne soit fort difficile.
AMÉLIE
Allons la retrouver... Mais que nous veut Colin ?... Il a l'air bien effaré...
SCÈNE V. Zélis, Amélie, Colin.
AMÉLIE
Que désirez-vous, Colin ?
COLIN
Ah ! Mademoiselle !...
AMÉLIE
Eh bien ?...
ZÉLIS
Parlez... Qu'est-il donc arrivé ?...
COLIN
Un malheur !...
AMÉLIE
Ah ciel ! Ma colombe...
COLIN
Elle est perdue.
AMÉLIE
Grand Dieu !
COLIN
J'ai trouvé la volière ouverte, et la colombe n'y était plus.
ZÉLIS
Allez, Colin, laissez-nous...
Colin sort.
Ma chère Amélie, je vous proteste que je m'afflige mille fois plus de la perte de votre colombe que de celle de mon agneau blanc.
AMÉLIE
Ma pauvre petite colombe !... Encore si vous l'aviez vue !
ZÉLIS
Peut-être pourra-t-on la retrouver.
AMÉLIE
Je ne m'en flatte pas... Ah ! Si je lui avais coupé les ailes !...
ZÉLIS
Je le pensais... mais je n'osais le dire.
SCÈNE VI. Zélis, Amélie, Colin, Rosine, tenant un panier ouvert.
ROSINE, à part, au fond du théâtre
Elles sont consternées.
AMÉLIE
N'entends-je pas ma soeur ?
ZÉLIS
Oui, c'est elle.
AMÉLIE
Eh bien, Rosine, ma colombe...
ROSINE
Je sais votre malheur, et je vois qu'il est encore plus grand que je ne l'imaginais, car vous en paraissez accablée.
AMÉLIE
Quel ton d'ironie !... Ma soeur... Quand vous étiez inquiète de votre myrte, je ne me suis point moquée de vous.
ROSINE, à part
Ce reproche me touche... Je le mérite donc ?
Elle rêve.
ZÉLIS
Amélie, vous êtes injuste ; Rosine vous aime ; ainsi elle doit partager toutes vos peines : et moi ne viens-je pas de pleurer votre colombe ?... L'amitié de Rosine pour vous serait-elle moins tendre ?
AMÉLIE
Chère Rosine, vous aurais-je affligée !... Pardonnez-moi...
ROSINE, à part
Mon embarras redouble... Ah ! Qu'ai-je fait ?
AMÉLIE
Embrassez-moi, ma soeur... Mais, qu'avez-vous donc ? Parlez...
ROSINE, l'embrasse
Amélie...
AMÉLIE
Eh bien !...
ROSINE, avec embarras
Si vous retrouviez votre colombe, seriez-vous bien contente ?...
AMÉLIE
Quoi ! Sauriez-vous ?...
ROSINE, du même ton
Non, c'est une simple question.
ZÉLIS
Cette question m'étonne... Rosine, vous baissez les yeux, vous paraissez interdite... Ah ! La colombe n'est pas perdue ; vous savez où elle est...
AMÉLIE
Que dites-vous, Zélis ? Quoi ! Vous pourriez croire ma soeur capable de vouloir m'affliger, de se faire un jeu de mon inquiétude, et de dissimuler avec moi ? Non. Rosine est susceptible ; elle est injuste quelquefois ; mais elle est aussi franche que sensible : je connais son coeur, et je ne puis le soupçonner...
ZÉLIS
Qu'elle se justifie donc ! Mais regardez, regardez comme elle rougit... Oh ! Quelle mine coupable !...
AMÉLIE
Que signifie l'état où je vous vois ? Ma soeur, serait-il possible ?...
ROSINE
Ma chère Amélie !...
Elle pleure.
AMÉLIE
Rosine... qu'est devenue ma colombe ? Ne me le cachez pas.
ZÉLIS
Eh bien, Rosine l'a volée, cela est clair.
AMÉLIE
Vous ne dites rien, ma soeur.
ZÉLIS
Je répondrai pour elle : l'histoire de la colombe est écrite sur son visage. Rosine était jalouse de la colombe, elle a volé et enfermé sa rivale.
AMÉLIE
Rosine !...
ROSINE
Ah ! Ma soeur, que vous dirai-je ?... Zélis l'a deviné... Oui, j'ai votre colombe. Je comptais cependant vous la rendre, mais je ne veux point chercher à m'excuser. Je sens tout mon tort : je vous ai trompée, je suis ingrate, extravagante ; enfin, je ne mérite plus l'amitié d'Amélie. Vous n'aimerez plus que Zélis, je dois m'y attendre... J'en mourrai, cela est sûr... Du moins, accordez-moi votre pitié.
AMÉLIE, l'embrasse
Injuste et chère amie !...
ROSINE
Quoi ! Vous m'aimez toujours ?
ZÉLIS, en riant
Oui, après moi, vous serez l'amie la plus chère d'Amélie.
ROSINE
Ah ! Zélis, quelle amère et cruelle plaisanterie !...
ZÉLIS
Dans ce genre vous n'en trouverez jamais de bonnes.
AMÉLIE
Ne la tourmentez pas davantage... Mais je ne puis revenir de ma surprise... Vous, Rosine, jalouse ! Et de quoi ? D'un oiseau !
ZÉLIS
Elle l'était de moi quand nous étions ensemble ; et, dans mon absence, elle s'est rejetée sur la pauvre colombe. Elle l'aurait été de la bonne mère Nicole ; car je vois que les jaloux, pour se livrer à leurs fantaisies, n'ont besoin ni de prétextes ni de justes motifs...
ROSINE
Elle a raison...
AMÉLIE
Quoi, Rosine, vous pouviez penser que j'aimais ma colombe plus que vous !...
ROSINE
Oh, non... mais elle vous occupait, vous en parliez sans cesse...
AMÉLIE
Je ne vous conçois pas ; si je souffre, vous souffrez comme moi. Cette épine hier qui me blessa la main, fit couler vos larmes ; pourquoi ne partageriez-vous pas mes plaisirs !...
ROSINE
Je suis corrigée pour ma vie de ces cruels caprices ; du moins je l'espère : votre douceur, votre raison, votre amitié surtout, me font connaître enfin tout l'excès de mon injustice... Venez, ma soeur, venez retrouver votre colombe ; elle est ici près, dans le petit bosquet de roses...
AMÉLIE
Je ne la reprendrai pas, je vous la donne ; Rosine, gardez-la, et que la main qui vous l'offre vous la rende plus chère.
ROSINE
Ah ! Ma soeur, que je vais l'aimer désormais !
ZÉLIS
Oui ; mais prenez garde qu'à son tour Amélie n'en devienne jalouse...
ROSINE
Plût au ciel !...
ZÉLIS
Voyez-vous comme elle se corrige !... Elle vient de louer, votre raison ; mais, au fond du coeur, elle voudrait vous voir partager sa folie...
AMÉLIE
Non, non, Rosine a trop d'esprit pour ne pas sentir que la délicatesse qui va jusqu'à la défiance est un tourment pour celle qui l'éprouve, et la plus mortelle injure pour l'objet qui la fait naître. Songez-y bien, chère Rosine, et répétez-vous chaque jour que l'amitié ne peut exister sans l'estime et la confiance.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0