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Comédie en prose· Comédie en un Acte

La Colombe

Stéphanie-Félicité du Crest de Genlis· imprimée en 1829· 4 personnages

Personnages

  • ROSINE
  • AMÉLIE, soeur de Rosine
  • ZÉLIS, amie de Rosine et d'Amélie
  • COLIN, jardinier

LA COLOMBE

SCÈNE I. Rosine, Amélie, Colin.

Amélie, auprès d'un arbre, presse une colombe contre son sein ; Rosine tient une corbeille de fleurs, et considère sa soeur en rêvant : elle est appuyée sur un oranger que Colin arrose.

ROSINE, après un moment de silence

Elle ne songe qu'à sa colombe...

AMÉLIE

Pauvre petite colombe, comme elle reste là sur mon coeur ! Comme elle est douce et tranquille ! Que je l'aime !

Elle la baise.

ROSINE, haussant les épaules

Que c'est touchant !

AMÉLIE

Colin, avez-vous mis-du grain et de l'eau dans la volière ?

COLIN

Oui, mademoiselle.

AMÉLIE

Tenez, portez-y ma colombe, mais prenez bien garde de lui faire du mal. Doucement donc ! Vous allez la blesser... Là, fort bien... délicatement, comme cela. Attendez, Colin, que je lui dise adieu...

Elle la baise encore et la caresse.

Charmante petite créature ! Allez, Colin...

Colin sort avec sa colombe.

SCÈNE II. Rosine, Amélie.

ROSINE

En vérité, ma soeur, je vous admire de pouvoir ainsi, à votre âge, vous occuper d'un oiseau.

AMÉLIE

Mais, moi, je ne critique pas votre goût pour les fleurs ; pourquoi, Rosine, vous moquez-vous de ma colombe ?

ROSINE

Quelle différence ! Les fleurs ne sont pour moi qu'un simple amusement, et votre triste tourterelle est pour vous l'objet d'un sentiment très vif, très tendre.

AMÉLIE

Très vif !... Très tendre !... Quelle folie !... Mais, après tout, une douce et sensible colombe est plutôt faite pour intéresser qu'une rose.

ROSINE

Aussi vous sacrifierais-je sans peine toutes mes roses, mes orangers, mon lilas blanc, et jusqu'au joli myrte que Zélis m'a donné ; et vous, Amélie, vous ne pourriez vous résoudre à me donner votre colombe.

AMÉLIE

Que signifient ces reproches ? Depuis quand, Rosine, doutez-vous de mon amitié ? S'est-elle jamais démentie ?

ROSINE

Ah ! Je m'entends...

AMÉLIE

Pour moi, je ne vous comprends pas.

ROSINE

Changeons d'entretien... Zélis arrive aujourd'hui.

AMÉLIE

Après six mois d'absence, qu'il me sera doux de la revoir !

ROSINE

Oh, je n'en doute pas ; car, s'il faut expliquer ma pensée, vous n'avez jamais aimé personne autant que Zélis.

AMÉLIE, souriant

Le croyez-vous, ma soeur ?

ROSINE

Oui, pas même votre colombe.

AMÉLIE

Je me rappelle qu'autrefois vous eûtes l'injustice de croire que je vous préférais Zélis ; mais, depuis son départ, vous me paraissiez entièrement guérie de cette prévention... Quand vous m'en assuriez, vous me trompiez donc, ma soeur ?...

ROSINE

Je ne vous tromperai jamais, Amélie ; mais je vous aime trop pour n'être pas souvent inquiète, agitée, et peu d'accord avec moi-même... Vous êtes ma seule et véritable amie, et je ne puis souffrir qu'une autre partage avec moi votre confiance et votre tendresse...

AMÉLIE

Vous méritiez l'une et l'autre, et vous êtes ma soeur ; ainsi, quand Zélis aurait toutes les qualités qui m'attachent à vous, je vous aimerais toujours plus qu'elle...

ROSINE

Parce que je suis votre soeur ! Ah ! Que cela est froid !

AMÉLIE

Mais comptez-vous pour rien le noeud si doux qui nous unit, ces liens sacrés du sang qui nous font un devoir de nous chérir ?

ROSINE

Ainsi donc vous ne m'aimez que par devoir ?

AMÉLIE

Non, mais ce devoir me rend ma tendresse plus chère.

ROSINE

Oh ! Que nous sentons différemment !... Mais quelqu'un vient...

AMÉLIE

C'est peut-être Zélis...

ROSINE

En effet, je crois reconnaître sa voix...

AMÉLIE, courant au-devant de Zélis

Ah ! C'est elle assurément.

ROSINE

Quelle joie !... Quels transports !... Que ferait-elle de plus pour moi !... Allons, contraignons-nous.

Amélie et Zélis reviennent en se tenant sous le bras.

SCÈNE III. Rosine, Amélie, Zélis.

ZÉLIS

Où est-elle donc ?

AMÉLIE

La voilà...

Rosine fait quelques pas, Zélis court à elle et l'embrasse.

ZÉLIS

Rosine, Amélie, quel bonheur pour moi de me retrouver avec vous !...

ROSINE

Croyez que mon coeur le partage...

AMÉLIE ET ROSINE

Nous ne vous attendions que ce soir...

ZÉLIS

Oh ! Nous sommes venues sans nous arrêter !... Ma mère avait tant d'impatience de revoir la vôtre ! Car elle l'aime comme nous nous aimons. Pendant qu'elles sont enfermées ensemble, causons en liberté : on a tant de choses à se dire après une absence aussi longue !

AMÉLIE

D'abord, vous nous conterez vos voyages.

ZÉLIS

Oh, ce sera le sujet de plus d'un entretien.

ROSINE

Combien avez-vous fait de lieues ?...

ZÉLIS

J'en ai fait le calcul sur mon journal... Je vais vous le dire, attendez... Il y a d'ici à Paris quarante lieues : quarante lieues pour aller, quarante lieues pour revenir, cela fait quatre-vingts lieues.

La lieue a eu plusieurs définition de longueur, elle vaut approximativement 4km. Donc ici environ 160 km.

ROSINE ET AMÉLIE, ensemble

Vous avez fait quatre-vingts lieues !...

ZÉLIS

Tout autant...

ROSINE

C'est prodigieux...

AMÉLIE

Quatre-vingts lieues en six mois ! Vous devez être bien fatiguée ?...

ZÉLIS

Non, pas trop.

ROSINE

Ah çà, parlez-nous donc un peu de Paris : comment l'avez-vous trouvé ?...

ZÉLIS

Je l'ai trouvé bien bruyant... C'est un train !...

AMÉLIE

Vous avez vu les Tuileries, l'Opéra ?...

ZÉLIS

Oui ; mais je n'aime pas l'Opéra, il y fait trop chaud ; et puis l'on est enfermé là comme dans une prison : il n'y a aux bonnes places que les demoiselles qui chantent et qui dansent.

ROSINE

Et les Tuileries ?... On dit que c'est une si belle promenade !

ZÉLIS

Pas trop. De grandes allées toutes droites, un grand bassin rempli d'une eau sale !... Et puis pas une fleur : imaginez-vous que je n'ai pu trouver un seul brin de violette.

ROSINE

Oh ! J'aime mieux notre allée de saules sur le bord de la rivière.

ZÉLIS

Et moi aussi, je vous assure.

AMÉLIE

Voyez un peu comme les voyageurs mentent, avec tous leurs beaux récits des Tuileries !...

ZÉLIS

Moi, qui suis vraie, vous pouvez m'en croire ; le séjour que nous habitons vaut mille fois mieux que Paris. Ici, l'air est si pur, si parfumé... La campagne si fleurie, si riante !... J'étais triste à Paris ; toujours des murs, des maisons, point de verdure ; si vous saviez comme cela serre le coeur !...

ROSINE

Je l'imagine facilement...

AMÉLIE

Vous serez donc bien aise de revoir nos anciennes promenades ?...

ZÉLIS

Oh, demain je me lève avant le jour... Mais par où commencerons-nous ?

ROSINE

Nous irons à la prairie.

ZÉLIS

C'est convenu... Que j'y sauterai de bon coeur !... Ah ! J'oubliais encore... Il est mauvais ton de sauter aux Tuileries !...

AMÉLIE

Bon !...

ZÉLIS

Oui, réellement... Il faut s'y promener d'un pas bien grave, comme cela...

Elle marche avec une gravité ridicule.

ROSINE

Juste ciel, quel pays !... J'espère bien ne le visiter jamais...

ZÉLIS

Vous en apprendrez bien d'autres quand je vous lirai mon journal... Vous y trouverez le détail de tout ce que j'ai souffert...

AMÉLIE

Ah ! Mon_Dieu !

ZÉLIS

Et cela dès le lendemain de mon arrivée à Paris...

ROSINE

Comment donc ?

ZÉLIS

Le premier jour on m'arracha deux dents ; le lendemain on me mit deux mille papillottes ; le troisième on m'essaya un corps qui m'étouffait, et le huitième... Ce fut là le vrai supplice...

Corps : Partie des vêtements qui s'applique à la partie supérieure du corps. [L]

AMÉLIE

Vraiment vous m'inquiétez.

ZÉLIS

Le huitième on me mena au bal.

ROSINE

Comment ! Ce n'est que cela ; mais, je me faisais du bal une idée délicieuse...

ZÉLIS

Juste ciel ! Quelle erreur !... Les préparatifs seuls en dégoûteraient pour la vie... Si vous saviez ce que c'est qu'une toilette de bal, c'est la chose la plus ennuyeuse, et en même temps la plus comique...

ROSINE

Contez-nous dons cela...

ZÉLIS

J'étais charmée d'aller au bal... Je ne m'en faisais pas une idée. On m'avait seulement parlé de danses, de collations, je n'en avais pas demandé davantage, et j'attendais le grand jour avec impatience ; enfin il arrive, et l'on me dit qu'on va m'habiller en bergère.

AMÉLIE

En bergère ! L'habit du moins était bien choisi ; il doit être commode pour danser...

ZÉLIS

Oui, commode, joliment ! Ils ont à Paris une drôle d'idée des bergères, vous allez voir... D'abord on commence par m'établir sur la tête un énorme coussin...

ROSINE

Un coussin ?...

ZÉLIS

Oui. Ils appellent cela une toque... et puis on attache cette toque avec de grandes épingles longues comme le bras ; ensuite on mit là-dessus je ne sais combien de faux cheveux...

AMÉLIE

Des faux cheveux ? Et vous en avez de si beaux !

ZÉLIS

N'importe, il faut des faux cheveux ; ils aiment tant l'art, qu'ils remploient même quand il n'est bon à rien, et très-souvent quand il enlaidit : c'est ainsi qu'avec leur maudit hérisson, ils me firent une tête monstrueuse... Et par-dessus cela on plaça un grand chapeau ; et par-dessus le chapeau, de la gaze et des rubans ; et par-dessus les rubans, un boisseau de fleurs ; et par-dessus les fleurs, une demi douzaine de plumes dont la plus petite avait au moins deux pieds de hauteur...

ROSINE

Mais finissez donc, vous exagérez, ma chère Zélis ; comment pouviez-vous avoir la force de porter tout cela ?...

ZÉLIS

Aussi étais-je accablée sous le faix ; je ne pouvais ni remuer, ni tourner la tête, ou je risquais, au moindre mouvement, de perdre l'équilibre... Ensuite on m'habilla, on me mit mon corps neuf, qui me serrait à m'ôter la respiration, on me passa une considération...

AMÉLIE

Qu'est-ce que c'est que cela ?

ZÉLIS

C'est une espèce de panier de fer rempli de crin et excessivement lourd. On me para d'un habit tout couvert de guirlandes, et puis on me dit : « Prenez garde d'ôter votre rouge, de vous décoiffer, de vous chiffonner, et divertissez-vous bien. »

ROSINE

Ah ! Que je vous plains !... Et pûtes-vous danser ?

ZÉLIS

Hélas ! Je pouvais à peine marcher...

AMÉLIE

Cependant, dans le bal, vous eûtes votre liberté ?...

ZÉLIS

Vous n'y êtes pas. On m'établit sur une banquette, et l'on m'ordonna d'y attendre qu'on vînt me prier. J'attendis longtemps ; j'avais l'air si triste et si malheureux !... Personne ne s'avisa de penser que j'eusse la moindre envie de danser. À la fin pourtant je fus engagée ; mais la place était prise, et je revins à ma banquette.

ROSINE

Comment, la place était prise ?

ZÉLIS

Et vraiment oui : à ces bals, les demoiselles qui courent le mieux sont celles qui dansent le plus ; elles vont retenir leurs places...

AMÉLIE

Comment ! Il n'y en a pas pour tout le monde ?...

ROSINE

Mais, d'ailleurs, cela est bien impoli, d'empêcher les autres de danser.

ZÉLIS

Oh ! J'ai trouvé au bal des demoiselles qui étaient bien plus qu'impolies, car elles étaient cruelles : elles se moquaient de mon air souffrant et embarrassé ; elles me regardaient de la tête aux pieds avec une mine... Une vilaine mine, je vous assure ; et puis elles riaient entre elles, et aux grands éclats.

AMÉLIE

Fi donc ! Eh bien, de tout ce que vous nous avez raconté, voilà ce que je conçois le moins.

ZÉLIS

J'étais sans doute ridicule, mais j'avais l'air timide et mal à l'aise : n'auraient-elles pas dû me plaindre et m'excuser ?

ROSINE

Oh bien, s'il en vient jamais ici avec leurs toques, leurs considérations, leurs perruques et leur rouge, je me moquerai d'elles aussi, et je les défierai à la course ; nous verrons si elles pourront m'atteindre, et si elles sauteront un fossé mieux que moi.

AMÉLIE

Non, ma soeur, n'imitons jamais ce que nous condamnons : se voir l'objet d'une moquerie, c'est un petit malheur ; c'en est un grand de se livrer à ce penchant dangereux, puisqu'on prouve par-là qu'on est injuste et cruel.

ROSINE

Il est triste pourtant qu'il faille être l'opprimé pour avoir le beau rôle.

AMÉLIE

Oui, mais l'opprimé, dans ce cas, se gagne tous les bons coeurs ; comptez-vous cela pour rien ?

ROSINE

Oh, non ; car j'aimerais mieux le suffrage d'Amélie que les applaudissements de toutes ces méchantes petites demoiselles qui riaient de la peine et du maintien de Zélis. Mais enfin, achevez donc, Zélis, le récit de votre bal ; finîtes-vous par danser ?

ZÉLIS

Mon_Dieu non, la place était toujours prise ; et bientôt je fus entièrement délaissée par tous les danseurs.

AMÉLIE

Ah ! Quelle indignité !... Et la salle du bal était-elle bien belle ?

ZÉLIS

Point du tout ; il y faisait une chaleur insupportable ; quoique immobile sur ma banquette, j'étais en nage.

AMÉLIE

Et voilà ce qu'ils appellent des plaisirs, une fête !... Quelle différence avec nos bals champêtres sur la grande pelouse, où l'on n'étouffe point, où l'on danse tant qu'on veut, et où l'on est si gai !...

ZÉLIS

Oh ! Je suis d'une joie de me retrouver ici !... Mais revenons à nos projets pour demain : je serais bien tentée d'aller à la ferme ; il y a de si bon lait !... À propos, comment se porte la bonne mère Nicole ? N'est-elle pas bien vieillie ?

AMÉLIE

Non, toujours la même, toujours de bonne humeur...

ZÉLIS

Et le petit agneau blanc qu'elle m'avait promis ?

AMÉLIE

Il est mort...

ZÉLIS

Eh bien, j'en avais un pressentiment quand je le quittai, vous en souvenez-vous ?

ROSINE

Oui, je me le rappelle... Mais Nicole vous en élève un autre.

ZÉLIS

Et vos fleurs, Rosine, comment viennent-elles cette année ?

ROSINE

Le myrte que vous m'avez donné est plus vert que jamais ; il m'a causé de l'inquiétude pendant deux jours : mais, grâce aux soins de Colin, il a repris sa fraîcheur.

ZÉLIS

Et Colin... Je serai charmée de le revoir...

AMÉLIE

Vous le trouverez prodigieusement grandi.

ZÉLIS, à Amélie

Et la volière ?

AMÉLIE

Depuis trois mois j'ai une charmante colombe, qui me fait négliger tous mes autres oiseaux ; elle m'entend, me connaît, vient à moi... et elle est jolie !...

ZÉLIS

Blanche, je parie !...

AMÉLIE

Oui...

ZÉLIS

Un collier noir ?

AMÉLIE

Justement.

ZÉLIS

Oh ! Je meurs d'envie de la voir.

AMÉLIE

Je vous y mènerai tout à l'heure.

ZÉLIS

Et elle vous est attachée ?

AMÉLIE

Oh ! D'une manière surprenante.

ZÉLIS

Prenez bien garde de la perdre.

AMÉLIE

Je n'ai pas eu le courage de lui couper les ailes, ce qui me laisse un peu d'inquiétude.

ROSINE, à part

Voilà une conversation bien intéressante !

ZÉLIS

La menez-vous à la promenade ?...

AMÉLIE

Oh ! Je m'en sépare le moins qu'il m'est possible.

ROSINE, à part

Ne dirait-on pas qu'elle parle d'une amie ! Je n 'y puis plus tenir.

Elle fait quelques pas pour sortir.

AMÉLIE

Où allez-vous donc, Rosine ?...

ROSINE

Je vais chercher des fleurs que je veux donner à Zélis.

AMÉLIE

Venez nous rejoindre à la volière, j'y vais conduire Zélis.

ROSINE

Il suffit.

À part.

J'y serai avant elles.

Elle sort en courant.

SCÈNE IV. Zélis, Amélie.

ZÉLIS, regardant sortir Rosine

Comme elle nous quitte brusquement !... À qui en a-t-elle ?...

AMÉLIE

Je l'ignore... Vous savez, Zélis, que souvent Rosine a des caprices dont on ne peut expliquer la cause : elle est bonne, sensible ; mais elle s'inquiète et s'agite presque toujours sans raison.

ZÉLIS

Oui, elle a des idées singulières. Elle se plaît à se tourmenter : par exemple, elle vous aime beaucoup, mais elle ne vous aime pas bien, car elle ne compte pas entièrement sur vous ; un rien la fâche ou l'alarme : cela s'appelle, je crois, de la jalousie.

AMÉLIE

Mais j'ai dit à Rosine qu'elle était la plus chère de mes amies. Si elle doute de ma bonne foi, comment peut-elle m'aimer encore ? Si elle me croit, comment peut-elle être jalouse ?... Dans l'une ou l'autre supposition, je ne comprends pas sa jalousie.

ZÉLIS

C'est que vous êtes raisonnable, et Rosine, à cet égard, ne l'est pas.

AMÉLIE

Comment s'y prendre pour la guérir de cette cruelle fantaisie ?...

ZÉLIS

Je ne sais ; je crains que ce ne soit fort difficile.

AMÉLIE

Allons la retrouver... Mais que nous veut Colin ?... Il a l'air bien effaré...

SCÈNE V. Zélis, Amélie, Colin.

AMÉLIE

Que désirez-vous, Colin ?

COLIN

Ah ! Mademoiselle !...

AMÉLIE

Eh bien ?...

ZÉLIS

Parlez... Qu'est-il donc arrivé ?...

COLIN

Un malheur !...

AMÉLIE

Ah ciel ! Ma colombe...

COLIN

Elle est perdue.

AMÉLIE

Grand Dieu !

COLIN

J'ai trouvé la volière ouverte, et la colombe n'y était plus.

ZÉLIS

Allez, Colin, laissez-nous...

Colin sort.

Ma chère Amélie, je vous proteste que je m'afflige mille fois plus de la perte de votre colombe que de celle de mon agneau blanc.

AMÉLIE

Ma pauvre petite colombe !... Encore si vous l'aviez vue !

ZÉLIS

Peut-être pourra-t-on la retrouver.

AMÉLIE

Je ne m'en flatte pas... Ah ! Si je lui avais coupé les ailes !...

ZÉLIS

Je le pensais... mais je n'osais le dire.

SCÈNE VI. Zélis, Amélie, Colin, Rosine, tenant un panier ouvert.

ROSINE, à part, au fond du théâtre

Elles sont consternées.

AMÉLIE

N'entends-je pas ma soeur ?

ZÉLIS

Oui, c'est elle.

AMÉLIE

Eh bien, Rosine, ma colombe...

ROSINE

Je sais votre malheur, et je vois qu'il est encore plus grand que je ne l'imaginais, car vous en paraissez accablée.

AMÉLIE

Quel ton d'ironie !... Ma soeur... Quand vous étiez inquiète de votre myrte, je ne me suis point moquée de vous.

ROSINE, à part

Ce reproche me touche... Je le mérite donc ?

Elle rêve.

ZÉLIS

Amélie, vous êtes injuste ; Rosine vous aime ; ainsi elle doit partager toutes vos peines : et moi ne viens-je pas de pleurer votre colombe ?... L'amitié de Rosine pour vous serait-elle moins tendre ?

AMÉLIE

Chère Rosine, vous aurais-je affligée !... Pardonnez-moi...

ROSINE, à part

Mon embarras redouble... Ah ! Qu'ai-je fait ?

AMÉLIE

Embrassez-moi, ma soeur... Mais, qu'avez-vous donc ? Parlez...

ROSINE, l'embrasse

Amélie...

AMÉLIE

Eh bien !...

ROSINE, avec embarras

Si vous retrouviez votre colombe, seriez-vous bien contente ?...

AMÉLIE

Quoi ! Sauriez-vous ?...

ROSINE, du même ton

Non, c'est une simple question.

ZÉLIS

Cette question m'étonne... Rosine, vous baissez les yeux, vous paraissez interdite... Ah ! La colombe n'est pas perdue ; vous savez où elle est...

AMÉLIE

Que dites-vous, Zélis ? Quoi ! Vous pourriez croire ma soeur capable de vouloir m'affliger, de se faire un jeu de mon inquiétude, et de dissimuler avec moi ? Non. Rosine est susceptible ; elle est injuste quelquefois ; mais elle est aussi franche que sensible : je connais son coeur, et je ne puis le soupçonner...

ZÉLIS

Qu'elle se justifie donc ! Mais regardez, regardez comme elle rougit... Oh ! Quelle mine coupable !...

AMÉLIE

Que signifie l'état où je vous vois ? Ma soeur, serait-il possible ?...

ROSINE

Ma chère Amélie !...

Elle pleure.

AMÉLIE

Rosine... qu'est devenue ma colombe ? Ne me le cachez pas.

ZÉLIS

Eh bien, Rosine l'a volée, cela est clair.

AMÉLIE

Vous ne dites rien, ma soeur.

ZÉLIS

Je répondrai pour elle : l'histoire de la colombe est écrite sur son visage. Rosine était jalouse de la colombe, elle a volé et enfermé sa rivale.

AMÉLIE

Rosine !...

ROSINE

Ah ! Ma soeur, que vous dirai-je ?... Zélis l'a deviné... Oui, j'ai votre colombe. Je comptais cependant vous la rendre, mais je ne veux point chercher à m'excuser. Je sens tout mon tort : je vous ai trompée, je suis ingrate, extravagante ; enfin, je ne mérite plus l'amitié d'Amélie. Vous n'aimerez plus que Zélis, je dois m'y attendre... J'en mourrai, cela est sûr... Du moins, accordez-moi votre pitié.

AMÉLIE, l'embrasse

Injuste et chère amie !...

ROSINE

Quoi ! Vous m'aimez toujours ?

ZÉLIS, en riant

Oui, après moi, vous serez l'amie la plus chère d'Amélie.

ROSINE

Ah ! Zélis, quelle amère et cruelle plaisanterie !...

ZÉLIS

Dans ce genre vous n'en trouverez jamais de bonnes.

AMÉLIE

Ne la tourmentez pas davantage... Mais je ne puis revenir de ma surprise... Vous, Rosine, jalouse ! Et de quoi ? D'un oiseau !

ZÉLIS

Elle l'était de moi quand nous étions ensemble ; et, dans mon absence, elle s'est rejetée sur la pauvre colombe. Elle l'aurait été de la bonne mère Nicole ; car je vois que les jaloux, pour se livrer à leurs fantaisies, n'ont besoin ni de prétextes ni de justes motifs...

ROSINE

Elle a raison...

AMÉLIE

Quoi, Rosine, vous pouviez penser que j'aimais ma colombe plus que vous !...

ROSINE

Oh, non... mais elle vous occupait, vous en parliez sans cesse...

AMÉLIE

Je ne vous conçois pas ; si je souffre, vous souffrez comme moi. Cette épine hier qui me blessa la main, fit couler vos larmes ; pourquoi ne partageriez-vous pas mes plaisirs !...

ROSINE

Je suis corrigée pour ma vie de ces cruels caprices ; du moins je l'espère : votre douceur, votre raison, votre amitié surtout, me font connaître enfin tout l'excès de mon injustice... Venez, ma soeur, venez retrouver votre colombe ; elle est ici près, dans le petit bosquet de roses...

AMÉLIE

Je ne la reprendrai pas, je vous la donne ; Rosine, gardez-la, et que la main qui vous l'offre vous la rende plus chère.

ROSINE

Ah ! Ma soeur, que je vais l'aimer désormais !

ZÉLIS

Oui ; mais prenez garde qu'à son tour Amélie n'en devienne jalouse...

ROSINE

Plût au ciel !...

ZÉLIS

Voyez-vous comme elle se corrige !... Elle vient de louer, votre raison ; mais, au fond du coeur, elle voudrait vous voir partager sa folie...

AMÉLIE

Non, non, Rosine a trop d'esprit pour ne pas sentir que la délicatesse qui va jusqu'à la défiance est un tourment pour celle qui l'éprouve, et la plus mortelle injure pour l'objet qui la fait naître. Songez-y bien, chère Rosine, et répétez-vous chaque jour que l'amitié ne peut exister sans l'estime et la confiance.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0