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un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie en Deux Actes

La Curieuse

Stéphanie-Félicité du Crest de Genlis· imprimée en 1847· 2 actes· 6 personnages

Personnages

  • LA MARQUISE DE VALCOUR.
  • SOPHIE., sa fille
  • PAULINE., sa fille
  • CONSTANCE., nièce de la Marquise
  • LE CHEVALIER DE VALCOUR., fils de la marquise, personnage muet. Il doit être vêtu en uniforme ; les cheveux épars et en désordre
  • ROSE., fille du jardinier

ACTE I

SCÈNE I. Sophie, Pauline.

PAULINE

Ma soeur, je vous en conjure !...

SOPHIE

Mais, encore une fois, toutes ces persécutions sont inutiles, je n'ai aucun secret.

PAULINE

Sophie, vous si franche, pouvez-vous soutenir un mensonge avec tant d'assurance !

SOPHIE

Un mensonge ! L'expression est choquante...

PAULINE

Elle est juste au moins.

SOPHIE

Vous confondez toujours l'indiscrétion avec la franchise, et d'un défaut vous faites une vertu. Tromper par intérêt, par vanité ou par plaisanterie, voilà ce qui s'appelle mentir ; mais soutenir avec fermeté qu'on ignore le secret dont on est dépositaire, c'est remplir un devoir imposé par l'honneur.

PAULINE

Vous avouez donc que vous êtes dépositaire d'un secret ? Je vous en fais mon compliment !

SOPHIE

Il ne s'agit pas de moi, je parle en général.

PAULINE

Ah ! Fort bien, c'était une remontrance à mon adresse.

SOPHIE

Pauline, vous allez vous fâcher, je le vois : changeons d'entretien.

PAULINE

Ai-je tort ? Je suis votre soeur, je vous aime, tout ce que je sais, je vous le dis, et vous n'avez nulle confiance en moi.

SOPHIE

Ma chère Pauline, votre coeur est excellent, vous avez mille bonnes qualités, mais...

PAULINE

Mais je suis curieuse, n'est-ce pas ? Eh bien oui, je l'avoue ; c'est que je n'ai pas votre tranquillité, votre indifférence ; j'attache un prix infini aux plus petites choses qui peuvent intéresser les personnes que j'aime : voilà pourquoi je veux savoir, découvrir tout ce qui les regarde. Si j'étais moins aimante, je serais moins curieuse, et je serais parfaite à vos yeux.

SOPHIE

Mais, ma soeur, je vois votre curiosité s'exercer indifféremment sur tous les objets qui se présentent.

PAULINE

Oh ! J'en conviens, dans mon enfance on pouvait me faire ce reproche.

SOPHIE

Il y a quinze jours seulement, Rose, la fille du jardinier, devait se marier ; elle me le confia : maman avait à faire consentir les parents du jeune homme, qui avaient en vue un autre parti, et il fallait que l'affaire jusque-là fut secrète : vous fîtes tant que vous la découvrîtes... le secret fut divulgué, et le mariage manqua.

PAULINE

J'eus tort, il est vrai, dans cette occasion ; j'étais loin de prévoir ce qui est arrivé.

SOPHIE

Vous n'avez jamais l'intention de faire une méchanceté, j'en suis bien certaine ; mais, ma soeur, une curiosité excessive entraîne toujours avec elle les indiscrétions les plus dangereuses. Maman vous l'a dit tant de fois !

PAULINE

Aussi pourriez-vous vous épargner la peine de me le répéter. Pour revenir à ce que nous disions tout à l'heure, j'ai cru entrevoir que vous êtes personnellement intéressée dans ce secret dont vous me faites un mystère ; voilà pourquoi, de mon côté, je désire tant le savoir... Pour ce qui est d'être curieuse, je suis tout à fait corrigée.

SOPHIE

Vous me l'assurez, je dois vous croire. Eh bien, ma soeur, tranquillisez-vous, ce secret, s'il est vrai qu'il y en ait un, ne me concerne nullement.

PAULINE

S'il est vrai... Parlez plus clairement.

SOPHIE

L'assurance que je vous donne doit détruire vos inquiétudes.

PAULINE

Enfin ce secret ne vous intéresse point ?...

SOPHIE

Toujours ce secret !...

PAULINE

J'ai des yeux : depuis hier au soir toutes vos chuchoteries avec ma cousine !... Et quand je parais, vos signes, votre air embarrassé !... Tenez, en ce moment même vous attendez Constance, j'en suis sûre et je vous gêne en restant ici ; vous m'avez brusquée, sermonnée, afin de me faire quitter la place ; eh bien je tiendrai bon, je vous en avertis.

D'un ton moqueur.

Ma chère petite soeur, je vous aime trop pour me séparer un instant de vous.

SOPHIE

À part.

Quelle patience il faut avoir !

Haut.

Croyez-vous, Pauline, m'engager ainsi, à vous accorder toute ma confiance ?...

PAULINE

Vous me poussez à bout ! Oh ! Vous êtes d'une ingratitude !...

SOPHIE

Que vous êtes injuste !

PAULINE

Vous me préférez Constance ; vous en faites votre confidente, et je ne suis pour vous deux qu'un tiers incommode, importun, moi plus âgée qu'elle, et qui suis votre soeur ! N'est-ce pas cruel ?

SOPHIE

Si vous étiez moins curieuse, moins indiscrète, je n'aurais jamais eu rien de caché pour vous ; mais cette confiance que vous me demandez, vous l'avez trahie tant de fois !...

PAULINE

Je vous le répète, je suis tout à fait changée ; faites-en l'épreuve, confiez-moi votre secret.

SOPHIE

Fort bien, ma soeur !... Et vous prétendez n'être plus curieuse ?

PAULINE

Je badine... Si l'envie vous prenait de me dire votre secret, je vous jure que je ne voudrais pas l'écouter. D'ailleurs, je le saurai bien malgré vous, si je l'ai mis dans ma tête ; je devine juste quelquefois. Vous pourriez vous en souvenir.

SOPHIE

Plus d'une fois votre pénétration s'est trouvée en défaut.

PAULINE

Elle me servira bien dans cette occasion, j'en ai le pressentiment... Tenez, je suis certaine qu'il est question d'un mariage... Nous sommes ici trois personnes à marier, vous, ma cousine et moi ; il s'agit de deviner à laquelle on songe en ce moment.

SOPHIE

Si c'était à vous, vous croyez donc qu'on vous le cacherait, et que vous seriez la seule de nous trois pour qui ce secret en fût un ?

PAULINE

J'en suis sûre ; maman vous le confierait avant de m'en parler, et je ne l'apprendrais que lorsque la chose serait tout arrangée...

SOPHIE

Vous vous rendez vous-même justice. Comment cette persuasion où vous êtes que vous inspirez une défiance aussi injurieuse, humiliante, ne vous engage-t-elle pas à vous corriger de vos défauts ?

PAULINE

Vous convenez presque que j'ai deviné !...

SOPHIE

Quoi ?...

PAULINE

Qu'il s'agit de mon mariage...

SOPHIE

Comment, ma soeur, vous croyez qu'on va vous marier ?

PAULINE

Vous me l'avez fait entendre.

SOPHIE

Moi ?....

PAULINE

Il est vrai que vous êtes mon aînée... Mais d'un an seulement... Ah ! Il me vient une idée... Peut-être va-t-on nous marier toutes deux en même temps.

SOPHIE

Sans doute ; et Constance aussi : trois noces en un jour ! Voilà le secret ; vous l'avez découvert !

PAULINE

Vous plaisantez ; mais pour un mariage, il y en a un en l'air, cela est sûr... Ce baron de Sénanges qui est arrivé hier, et qu'on n'a jamais vu ici, vous ne me nierez pas, par exemple, qu'il ne soit du secret ?... Ses longs entretiens avec maman, ses distractions, sa préoccupation, tout le prouve... Cependant il est bien triste et bien vieux... J'imagine que ce n'est pas lui qui songe à se marier... Mais peut-être a-t-il un fils, ou du moins des neveux... Oh ! Je débrouillerai tout cela. Mon_Dieu, que mon frère n'est-il ici ! Il m'aime, lui... Ce n'est pas lui qui me ferait des cachotteries. Enfin, il doit bientôt revenir de son régiment... Sophie, qu'avez-vous donc, vous êtes rêveuse ? Vous ne m'écoutez pas...

SOPHIE

Je n'ai rien à répondre à toutes les folies que vous débitez depuis une heure.

PAULINE

Des folies !... Il n'y a que vous de raisonnable ! Vous vous croyez un petit modèle de perfection... Et puis quand vous avez bien prêché, d'un ton bien sentencieux, vous gardez un dédaigneux silence, et l'on ne peut plus obtenir de vous une seule parole... Oh ! Votre société est tout à fait aimable !

SOPHIE

Pauline, vous voulez me mettre en colère ; vous ne réussirez qu'à m'affliger, en aggravant vos torts.

PAULINE

Je ne sais comment vous faites ; vous trouvez toujours le secret d'avoir raison.

SOPHIE

Vous qui aimez tant les secrets, vous devriez apprendre celui-là.

PAULINE

Ah ! Sophie, si vous m'aimiez davantage, que je vous admirerais de bon coeur !... Quelqu'un vient... C'est Constance.

SCÈNE II. Sophie, Pauline, Constance.

CONSTANCE, accourant

Sophie ?...

Elle aperçoit Pauline, et s'arrête. Moment de silence, pendant lequel Pauline les examine.

SOPHIE

Vous nous cherchiez, Constance.

PAULINE

Oui, elle est charmée de nous trouver ensemble... Cela se peint sur sa physionomie.

CONSTANCE

Pourquoi non, Pauline ? Je vous aime également l'une et l'autre, vous le savez bien.

PAULINE

Sans doute. La confiance est entre nous trois ! L'une est absente, les deux autres s'ennuient. C'est ce que nous éprouvions, ma soeur et moi, quand vous êtes arrivée : nous voici réunies, nous allons bien causer ; asseyons-nous.

Elle approche un banc.

SOPHIE, bas à Constance

Il faut dissimuler.

CONSTANCE, bas à Sophie

Nous ne trouverons donc jamais le moment de lire cette lettre !...

Pauline se retourne et les regarde.

PAULINE

Eh bien, je vous y prends déjà !

SOPHIE

Quoi ?

PAULINE

Vous parlez bas... En vérité, ce n'est pas supportable... On serait en droit d'attendre de deux personnes aussi prudentes, aussi discrètes, un peu plus de politesse. Je craindrais d'être importune... Je vous laisse le champ libre. Adieu, Sophie ; ne vous contraignez plus à cause de moi.

SOPHIE

Ma chère Pauline, que vous êtes cruelle ! Restez, je vous en conjure...

PAULINE

Non, ma soeur, non... Vous m'impatienteriez, et je me fâcherais ; il faut apprendre à se vaincre. Adieu...

Elle sort brusquement.

SCÈNE III. Sophie, Constance.

Elles restent un moment sans parler, jusqu'à ce qu'elles aient perdu de vue Pauline.

CONSTANCE

Enfin, la voilà partie !...

SOPHIE

Oui, mais je crains quelle ne revienne bientôt.

CONSTANCE

Elle est bien capable de se cacher pour nous écouter.

SOPHIE

Allez-y voir tout doucement... Mon_Dieu, quel tourment d'être obligée de prendre tant de précautions avec une personne que l'on aime !

CONSTANCE, revenant

Rassurez-vous ; j'ai trouvé Rose à l'entrée du bosquet, et je l'ai chargée de nous avertir quand elle apercevrait Pauline.

SOPHIE

Mais c'est dire à Rose que nous avons des secrets...

CONSTANCE

Point du tout... Rose est si simple ! Je lui ai dit en riant qu'il s'agissait d'une plaisanterie : elle le croit d'autant mieux, que nous lui avons déjà fait faire le guet plus d'une fois pour des bagatelles... Enfin nous sommes sûres que Pauline ne viendra pas nous surprendre... Ne perdons point de temps, chère Sophie.

SOPHIE

Je vous ai dit hier au soir que je venais de recevoir une lettre de mon frère, et qu'il me permettait de vous la communiquer.

CONSTANCE

Et c'est le concierge qui vous a remis cette lettre ?

SOPHIE

Lui-même... La voici, je vais vous la lire... Ah ! Ma chère Constance !...

CONSTANCE

Vous pleurez, Sophie !... Ô ciel ! Qu'est—il donc arrivé !...

SOPHIE

Si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis hier, et combien il m'en a coûté pour paraître aussi calme, aussi gaie que de coutume !... Écoutez, vous allez en juger... Mais voyez si Rose est toujours là.

CONSTANCE

J'y vais.

SOPHIE

Ô mon frère, mon frère !... Quelle sera la fin de cette cruelle aventure ?

CONSTANCE, revenant

Rosey est toujours, et Pauline ne paraît point... Cette lettre ?... Je meurs d'impatience !...

SOPHIE

Elle est datée de jeudi matin.

CONSTANCE

C'était hier !... Le régiment de Monsieur Valcour est à quarante-cinq lieues d'ici, comment avez-vous pu recevoir sa lettre le même jour ?

SOPHIE

Mon frère n'est plus à son régiment, il est ici...

CONSTANCE

Ici !

SOPHIE

N'élevez pas la voix ; si l'on nous entendait !... Oui, il est caché dans ce château ; mais sa lettre va vous instruire de tout.

Elle parcourt la lettre, et regarde de temps en temps d'un air inquiet si personne ne paraît.

Ah ! M'y voici !... « Venons au détail de cette malheureuse aventure... Vous savez que le régiment de Valcé est à trente lieues de la ville où je suis en garnison, et vous connaissez toute l'amitié qui nous unit : une lettre de l'un de nos amis communs m'apprit qu'il avait perdu une somme considérable au jeu, et qu'il était au désespoir. Aussitôt je chargeai mon valet de chambre de répandre le bruit que j'étais malade, afin de me dispenser de mon service, et je partis sur-le-champ pour aller rejoindre Valcé, et lui offrir ma bourse ; je comptais bien ne pas m'absenter plus de deux jours... » Vous reconnaissez là mon frère ?

CONSTANCE

Ce trait peint son âme.

SOPHIE

Une action si noble ne devait pas avoir des suites aussi funestes !... Mais achevons. « Comme je partais sans congé, je pris la précaution de changer mon nom contre celui de chevalier de Mirville, et j'arrivai à Valenciennes. En entrant dans la ville, je pensai, chère Sophie, que je n'étais plus qu'à quinze lieues de ma mère et de mes soeurs... » Je ne puis retenir mes larmes.

CONSTANCE

Donnez, je vais continuer.

Elle prend la lettre.

SOPHIE

Paix ! J'entends du bruit...

CONSTANCE

C'est Rose !...

SOPHIE

Ah ! Rendez-moi cette lettre...

Elle reprend la lettre et la met dans sa poche.

ROSE accourt et dit en passant auprès de Sophie :

Mademoiselle Pauline est sur mes talons !

Elle traverse le théâtre, et sort par le côté opposé à celui par lequel elle est entrée.

SOPHIE

Est-il rien de plus insupportable !...

CONSTANCE

Allons dans notre chambre.

SOPHIE

Pauline nous y suivra de même... Mais la voici, changeons d'entretien.

SCÈNE IV.Sophie, Constance, Pauline.

Pauline fait quelques pas et s'arrête.

CONSTANCE

Pour moi, j'aime mieux les jardins anglais...

SOPHIE

Et moi, je trouve qu'ils imitent mesquinement la nature, et...

PAULINE, s'avançant

Pardon. J'interromps, il me semble,une dispute bien vive, bien intéressante.

CONSTANCE

Oh ! Point du tout... Nous parlions de jardins.

PAULINE

Oui, et dans la crainte qu'on ne troublât un entretien si important, vous aviez placé Rose en observation à l'entrée du bosquet.

SOPHIE

Que voulez-vous dire ?

PAULINE

Rose n'était-elle pas ici tout à l'heure ? Ne l'ai-je pas vue prendre ses jambes à son cou pour venir vous avertir de mon arrivée ?... Vous êtes l'une et l'autre fort prudentes, mais vous manquez de finesse. Tâchez de mettre un peu plus d'art dans vos petites intrigues, autrement je les démêlerai toujours.

CONSTANCE

Eh bien, qu'avez-vous découvert ?

PAULINE

D'abord, que vous avez un secret : quel est-il ? Pour vous le dire, je vous demande jusqu'à ce soir. Oh ! je vous promets de ne pas vous faire languir... Et, tenez, en vous regardant bien, je devine à peu près ce qui faisait l'objet de votre entretien, car vous vous imaginez sans doute que je ne suis pas la dupe de votre « jardin anglais. » Et puis cette rougeur...

SOPHIE

C'est la honte que je ressens des excès où vous entraine une coupable curiosité.

PAULINE

Quel air d'indignation ! Ce n'est donc point assez de me refuser votre confiance, Sophie ? Vous me méprisez !... Eh bien, si je n'ai pas vos vertus, je puis les acquérir ; je suis jeune, je me corrigerai. Ma soeur, désespéreriez-vous de moi ?...

SOPHIE

Avec un si bon coeur, être incorrigible !...

PAULINE

Ma soeur !... Allons, oubliez ce qui vient de se passer !...

Elles s'embrassent.

SOPHIE

Chère Pauline, j'espère tout de votre esprit droit et de vos réflexions.

PAULINE

Et moi, de votre exemple et de vos conseils.

CONSTANCE

Quelqu'un vient... c'est ma tante, je crois.

PAULINE

C'est elle-même.

SCÈNE V. Sophie, Constance, Pauline, La Marquise.

LA MARQUISE, à part dans le fond du théâtre

La voici, il faut renvoyer les autres.

Haut.

Pauline, allez dans le salon recevoir quelques personnes qui viennent d'arriver, j'irai bientôt vous y rejoindre. Constance, suivez votre cousine... Et vous, Sophie, restez.

PAULINE

Et ma soeur !... Ne vient-elle pas avec nous ?

LA MARQUISE

Ce n'est pas nécessaire... Allez...

PAULINE

Mais. Maman, Sophie est l'aînée ; elle ferait mieux les honneurs que moi...

LA MARQUISE

Vous la remplacerez très bien en cette occasion.

PAULINE

Vous voulez donc rester seule avec elle ?...

LA MARQUISE

Pauline, je voudrais moins de questions et plus d'obéissance.

PAULINE

Moins de questions !... Je n'en ai fait qu'une...

LA MARQUISE

Je vous défends d'en ajouter une seconde et de rester un instant de plus.

PAULINE, à part, en s'en allant

Je suis au désespoir !

Elle sort ; Constance la suit.

SCENE VI. La Marquise, Sophie.

LA MARQUISE, regardant sortir Pauline

Quel caractère !... Et que de peines il me cause !... Enfin nous sommes seules ! Je voulais vous parler, Sophie ; j'ai besoin de vous ouvrir mon coeur.

SOPHIE

Ah ! Maman, oserai-je vous demander le sujet de votre tristesse ?...

LA MARQUISE

Ma fille, votre discrétion, qui m'est connue, autorise ma confiance en vous ; elle est sans bornes, et je vais vous le prouver, en vous révélant un important secret.

SOPHIE

Quel est-il, Maman ?

LA MARQUISE

Il s'agit de votre frère...

SOPHIE, à part

Je ne le sais que trop.

Haut.

Eh bien, maman ?...

LA MARQUISE

D'abord, je vous dirai qu'il est en sûreté ; voici en deux mots ce qui s'est passé : il y a environ douze jours, votre frère partit, sans congé et sous un nom supposé, pour Valenciennes, où l'appelait un devoir d'amitié. Son malheur lui fit choisir une auberge où logeait un Monsieur de Sénanges ; le soir même ils eurent une dispute assez vive, et ils se donnèrent un rendez-vous pour se battre le lendemain.

SOPHIE

Ah ! Mon_Dieu !...

LA MARQUISE

Dès la pointe du jour ils partirent l'un et l'autre à cheval pour aller se battre sur la frontière. Que vous dirai-je, ma chère Sophie ?... votre frère, après avoir reçu une grave blessure, porta à son adversaire un funeste coup ; celui-ci chancela, et tomba baigné dans son sang. Votre frère le crut mort. Lui-même, pouvant à peine se soutenir, se traîna vers son cheval, et rassemblant le peu de forces qui lui restaient, il s'éloigna en toute hâte. Cette affreuse scène se passait sur la frontière, à quatre lieues d'ici...

SOPHIE

Si près de nous !...

LA MARQUISE

Mon fils se proposait de quitter la France ; mais, épuisé par la perte de son sang, il fut contraint de s'asseoir au pied d'un arbre, ou bientôt il perdit connaissance. Par bonheur, la Providence conduisit dans ce lieu même le fidèle Thibaut, notre concierge, dont vous connaissez l'attachement.

SOPHIE

Le ciel pouvait-il abandonner le fils de la plus tendre des mères !...

LA MARQUISE

Thibaut ramenait le cabriolet couvert ; il s'empressa d'en descendre et d'y porter votre frère. Prenant un chemin détourné, il l'amena d'abord près d'ici, chez sa mère. Puis, quand tout le monde fut couché au château, il vint m'annoncer ce tragique événement. Jugez de mon effroi ! Je courus auprès de mon malheureux fils... Thibaut et mon valet de chambre le transportèrent dans une pièce de mon appartement, où je n'ai cessé de le veiller tant qu'il a été en danger.

SOPHIE

Et je n'ai point partagé des soins si chers !... Enfin, maman, mon frère est-il rétabli ?

LA MARQUISE

Il est, du moins, en état de partir sans danger.

SOPHIE

Partir ! Déjà ?

LA MARQUISE

Il le faut bien. Jugez, ma fille, du mortel embarras où je me trouve : ce baron de Sénanges, qui vient d'arriver, est le père du malheureux jeune homme à qui votre frère a sans doute ôté la vie !...

SOPHIE

Et il ignore l'issue de ce duel ?...

LA MARQUISE

Il sait seulement que son fils et le chevalier de Mirville, à la suite d'une vive altercation, sont partis précipitamment pour aller se battre ; les gens de l'auberge prétendent que mon fils a été l'agresseur. Le Baron de Sénanges, en apprenant cette fatale nouvelle, s'est empressé d'écrire aux commandants des places frontières, pour savoir si le chevalier de Mirville a passé en pays étranger et pour empêcher sa fuite, s'il en est temps encore.

SOPHIE

Ainsi, il ignore le vrai nom de mon frère ?

LA MARQUISE

Mais ce nom, il peut le découvrir !... Nous avons tout à craindre de lui. Sa fortune, son rang, son caractère, en font un ennemi redoutable...

SOPHIE

Mais quel motif l'a conduit ici ?

LA MARQUISE

L'espoir de se procurer quelques lumières sur le sort de son fils. Il suppose qu'il s'est battu sur la frontière ; comme ma terre en est voisine, et qu'il m'a connue autrefois, toutes ces circonstances l'ont décidé à se présenter chez moi. Jugez ce que j'ai dû éprouver. Il ne m'entretient que de cette déplorable affaire, de sa douleur, de ses projets de vengeance. Je partage sa peine, je pleure avec lui ; mais qu'elles sont amères ces larmes que je répands en présence d'un ennemi impitoyable, du persécuteur de mon fils !...

SOPHIE

Mon_Dieu ! Vous me faites trembler !

LA MARQUISE

Parfois j'ose combattre son ressentiment. Sans doute alors trop de chaleur m'emporte, car il me regarde avec surprise ; son air étonné m'épouvante : il me semble que je viens de me trahir, que j'ai nommé mon fils... Enfin, depuis vingt-quatre heures, tout ce que la contrainte, la terreur et la pitié ont de plus cruel et de plus douloureux, je l'ai ressenti. Mais, hélas ! L'infortuné père est encore plus à plaindre que moi !...

SOPHIE

Il croit que la vengeance le consolera !...

LA MARQUISE

Sans doute il s'abuse ; s'il est vrai que des hommes s'égarent jusqu'à recourir à la vengeance en est-il d'assez barbares pour l'assouvir sans horreur ?

SOPHIE

Et mon frère, quand doit-il partir ?

LA MARQUISE

Cette nuit même.

SOPHIE

Et ces ordres donnés aux commandants des places frontières ?

LA MARQUISE

Ces ordres ne concernent que le chevalier de Mirville ; voilà ce qui me rassure. Cependant je tremble ; d'affreux pressentiments me poursuivent... Si le baron de Sénanges allait apprendre la mort de son fils, s'il allait découvrir l'asile et le vrai nom de son ennemi... Juste ciel ! Dans son désespoir, à quels excès ne se porterait-il pas !...

SOPHIE

Ah ! Maman, vous me glacez d'effroi !...

LA MARQUISE

J'ai pris toutes les précautions que peut suggérer la prudence d'une mère ; j'ai défendu qu'on laissât entrer aucun étranger dans le château. Eh bien, ce matin même, un homme est venu demander le Baron de Sénanges : Thibaut, sans balancer, a répondu qu'il n'était pas ici. L 'inconnu, deux heures après, est revenu mieux informé ; il voulait absolument parler au baron, le voir seul, refusant d'ailleurs de se nommer. Thibaut l'a renvoyé, en lui déclarant qu'il ne pourrait entretenir le baron que demain au soir : alors mon fils sera hors de France...

SOPHIE

Ceci m'inquiète. Mais, je me le rappelle, ce matin, en me promenant dans le petit bois avec ma bonne et Pauline, nous avons aperçu un homme qui rôdait. On eût dit qu'il cherchait à se dérober à nos regards, tout en paraissant nous observer. Un chapeau rabattu lui cachait entièrement le visage.

LA MARQUISE

Comment ! Il vous suivait ?

SOPHIE

Oui, mais toujours d'assez loin. À la fin, nous le perdîmes de vue, et nous nous assîmes. Nous causions tranquillement, quand, au bout d'une demi-heure, un bruit de feuilles agitées derrière nous nous fit tourner la tête : c'était le même homme, qui courait de toute sa force.

LA MARQUISE

Sans doute il vous écoutait.

SOPHIE

Nous l'avons cru, et aussitôt nous sommes rentrées.

LA MARQUISE

Certainement, c'est le même homme dont m'a parlé Thibaut... Que signifie ce mystère ? Allons retrouver le baron de Sénanges, ne le quittons plus... Ah ! La nuit tarde bien à venir ! Quelle journée !... Mais j'entends du bruit...

SOPHIE

C'est Rose.

LA MARQUISE

Que nous veut-elle ?...

SCÈNE VII. La Marquise, Sophie, Rose.

ROSE

Madame !

LA MARQUISE

Eh bien ?

ROSE

C'est Monsieur Thibaut qui cherche Madame.

LA MARQUISE

Où est-il ?

ROSE

Dans la grande cour.

LA MARQUISE

Venez, Sophie.

À part.

Hélas ! Un rien me trouble et m'inquiète.

>Rose fait plusieurs signes à Sophie pour l'engager à rester ; celle-ci n'a pas l'air de le remarquer, et sort avec la marquise.

SCÈNE VIII.

ROSE, seule

Tous mes signes sont inutiles, elle n'y prend seulement pas garde... Pardienne, il n'en faudrait pas tant faire à Mademoiselle Pauline pour la retenir... C'est celle-là qui est curieuse !... Mais je commence à l'être aussi, moi ; cela se gagne apparemment... Que ferai-je de cette lettre ?...

Elle tire une lettre de sa poche et en lit la suscription.

« À MADEMOISELLE DE VALCOUR... » Oh ! C'est pour l'aînée sûrement... Elle n'a pas voulu rester, je lui aurais conté tout ça...

Retournant la lettre.

J'ai bonne envie de savoir ce qu'il y a là-dedans... Ce jeune homme... Cet argent surtout... Tout cela me chiffonne...

Elle tire de sa poche une bourse.

Douze louis !... Cela fait de livres ?... Je ne sais combien... On vient... Mon_Dieu ! Serrons vite la bourse et la lettre.

SCÈNE IX. Pauline, Rose.

PAULINE

Rose... Mais que faisiez-vous là ?

ROSE

Rien, Mademoiselle.

PAULINE

Comme vous voilà rouge !...

ROSE

Dam, c'est qu'il fait chaud.

PAULINE

Vous avez caché quelque chose dans votre poche, je l'ai vu... Pourquoi ce mystère, ma chère Rose ? Est-ce que tu n'as plus d'amitié pour moi ?

ROSE

Tenez, vous m'allez tirer les vers du nez, je vois cela.

PAULINE

Ah ! Je t'en prie, parle-moi vrai, et je te donne ma parole de ne commettre aucune indiscrétion.

ROSE

Mais c est plus fort que vous... Souvenez-vous donc comme vous avez fait manquer ma noce.

PAULINE

Va, je t'en dédommagerai ; je te promets de faire ta fortune.

ROSE

Oh ! Ma fortune... Elle est en bon train, allez ; je suis plus riche que je ne voudrais, et cela me donne du souci...

PAULINE

Que veux-tu dire ? Explique-toi, de grâce !...

ROSE

Allons, me v'là enjolée, il faut que je vous dise tout.

PAULINE, l'embrassant

Ah ! Rose, que je t'aime !

ROSE

Je m'en vais vous conter une drôle d'histoire...

PAULINE

Dépêche-toi donc...

ROSE

Dam, c'est une aventure comme il y en a dans ce livre vert que Madame la Marquise vous avait dit de ne pas lire, et que vous avez volé...

PAULINE

Au fait, Rose...

ROSE

Enfin, c'est comme un conte de roman.

PAULINE, à part

Qu'elle m'impatiente !

Haut.

Mais, Rose, finissez-en.

ROSE

M'y voici. Je me promenais tout à l'heure dans l'avenue. Voilà que tout d'un coup un homme vient vers moi : il était tout enfoncé dans son chapeau et dans sa redingote ; mais pas moins il avait l'air jeune. Il me dit comme ça : « Êtes-vous « du château ? — Oui, monsieur. — Eh bien, « remettez cette lettre à Mademoiselle de Valcour, et prenez ceci pour vous ; je ne bornerai pas là ma générosité si vous êtes discrète. »

PAULINE

Ah ! 'est notre homme de ce matin !... Eh bien, Rose, qu'avez-vous répondu ?

ROSE

Pardi, rien ; je n'ai pas eu le temps de dire un mot. Il me laisse une lettre, une bourse, et il court encore. Moi, toutébahie,je compte l'argent, et puis je le mets dans ma poche avec le billet. V'là tout.

PAULINE

Et la lettre, vous l'avez ?

ROSE

Sûrement, que je l'ai.

PAULINE

Ah ! Voyons-la !

ROSE

Je le veux bien ; mais vous ne la lirez pas, au moins, car elle est cachetée. Tenez, la voici. PAULINE lit la suscription : « A MADEMOISELLE DE VALCOUR... » Est-elle adressée à ma soeur ou à moi ?

ROSE

Oh ! Je parierais qu'elle est pour Mademoiselle Sophie.

PAULINE

Pourquoi ?

ROSE

Vous connaissez bien Marie-Jeanne, la fermière ?....

PAULINE

Eh bien ?

ROSE

Qui vend du vin...

PAULINE

Après ?

ROSE

Eh bien, il y a deux jours, un jeune homme est venu chez elle comme pour demander chopine ; mais, au lieu de boire, il a passé tout le temps à faire des questions sur Mademoiselle de Valcour. « la plus grande, qui a l'air si sage !... » V'là comme il disait. Oh ! Marie-Jeanne lui en a conté des plus belles ! Car elle aime Mademoiselle Sophie, Dieu sait !... Et puis il n'y a qu'une voix sur le compte de Mademoiselle votre soeur ; ça c'est vrai.

PAULINE

Et ce jeune homme... n'a fait aucune question sur moi ?

ROSE

Il n'a parlé que de celle qui a l'air sage ; il n'a pas été question de vous... Vous voyez bien que c'est l'homme à la lettre ; ça y ressemble bien, du moins.

PAULINE, tristement

Rose, il faut que je porte cette lettre à maman... Quand elle serait pour moi, je ne dois pas l'ouvrir... Ainsi j'ignorerai toujours ce qu'elle contient...

ROSE

À cause de votre bonne action, madame vous dira peut-être ce qu'il y a dedans : voilà comme Mademoiselle Sophie se fait tout conter par elle.

PAULINE

Je voudrais seulement savoir si cette lettre est signée... Cette aventure est bien singulière ! Aurait- elle quelque rapport avec le secret qui occupe maman, Sophie et Constance ?...

ROSE

Ah ! Vous vous doutez donc qu'il y a un secret en l'air ?

PAULINE

Rose, en aurais-tu découvert quelque chose ?...

ROSE

Ma foi, il n'y a peut-être que nous deux dans la maison qui ne le sachions pas : vous, Mademoiselle, à cause de votre curiosité, et moi, parce qu'on s'aperçoit que vous me faites jaser tant que vous voulez. Mais pourtant j'ai accroché quelque petite chose.

PAULINE

Ah ! Qu'est-ce donc ?

ROSE

Je veux bien vous le dire ; mais à condition que, si vous ouvrez la lettre, vous me la lirez...

PAULINE

Fi donc ! Je ne l'ouvrirai pas !

ROSE

Bon ! vous n'y tiendrez point... Allez, je vous connais.

PAULINE

Rose, vous avez de moi une bien mauvaise opinion !

ROSE

Mon_Dieu, Mademoiselle, pardonnez-moi... Mais, d'après tout ce que je vous ai vu faire...

PAULINE

J'ai pu me laisser entraîner à des étourderies ; mais je suis incapable de commettre une indiscrétion aussi grave... Une personne de mon âge ouvrir en secret la lettre d'un jeune homme, d'un inconnu !... une lettre qui vraisemblablement est pour une autre !... Oh ! Si la curiosité pouvait m'égarer à ce point !...

ROSE

Calmez-vous, Mademoiselle... Eh bien, nous ne la lirons pas : je vous dirai tout ce que je sais sans cela.

PAULINE

Dépêchez-vous, car l'heure du dîner approche.

ROSE

Hier, au soir, Madame était dans le parterre avec ce baron, vous savez ? En passant, j'ai entendu Monsieur Le baron qui disait : Le chevalier de Mirville ; et puis ils ont parlé tout bas... Mais je me suis souvenue de ce nom, parce que je l'avais déjà entendu dire une fois à Monsieur Thibaut, qui parlait pourtant à l'oreille du valet de chambre, au bas de l'escalier, pendant que j'étais cachée derrière la porte battante...

PAULINE

Le chevalier de Mirville !... Ce nom m'est absolument inconnu...

ROSE

Et puis, le valet de chambre répondit entre autre choses : « Si l'on savait qu'il est caché ici ! »

PAULINE

Vous avez entendu cela ?

ROSE

Oh ! De mes deux oreilles... Voilà tout ce que je sais.

PAULINE

C'est beaucoup. Il est clair que le Chevalier de Mirville est caché dans le château... Mais pourquoi ?... Et le Baron de Sénanges le sait, puisqu'il a parlé de lui... Assurément le baron est son oncle ou son père... Je donnerais tout au monde pour pénétrer ce mystère.

ROSE

Et moi aussi.

PAULINE

Enfin nous savons que le chevalier de Mirville est caché ici... c'est toujours cela, et c'en est assez pour découvrir le reste avant la fin du jour...

Elle regarde à sa montre.

Mais il est bientôt deux heures, on va se mettre à table. Adieu, Rose ; je te remercie de ta confiance ; tu peux être sûre que je n'en abuserai point... Ne me suis pas, il ne faut pas qu'on nous voie ensemble ; va-t'en par l'autre côté.

ROSE

C'est bien dit !... De la prudence...

Elles sortent.

ACTE II

SCÈNE I.

PAULINE, seule

Je n'aperçois point Rose ; où est-elle ?... Tout le monde me fuit ; maman m'évite, je n'ai pu lui parler en particulier pour lui remettre cette lettre... J'importune également maman, ma soeur, ma cousine... Je suis réduite à prendre pour confidente et pour amie une petite paysanne sans éducation, sans principes, à qui j'ai donné mes défauts, et dont je ne reçois que de mauvais conseils !... Ah ! Je suis bien malheureuse !...

Elle devient rêveuse.

SCÈNE II. Pauline, Rose.

ROSE, accourant

Mademoiselle, Mademoiselle !...

PAULINE

Ah ! Vous voici...

ROSE

Oh ! Je viens de faire une bonne découverte ! Ce chevalier de Mirville, je sais en quel endroit du château il est caché.

PAULINE

Bon !... Et comment ?

ROSE

Vous connaissez bien le grand cabinet de madame, au bout de la galerie ?

PAULINE

Eh bien ?...

ROSE

Eh bien, il est niché là-dedans...

PAULINE

Vous croyez ?

ROSE

J'en suis sûre... J'en avais déjà quelque pressentiment, parce qu'on a ôté la clef de la galerie et du cabinet, et que pourtant Madame y rôde sans cesse avec le valet de chambre et le concierge... Je viens de demander au frotteur s'il y allait comme à l'ordinaire ; il m'a dit n'y être pas entré depuis huit jours, Madame le lui ayant défendu : ainsi voilà la cachette trouvée.

PAULINE

Je n'y comprends rien... Dans quel but toutes ces précautions ?

ROSE

Oh ! C'est bien drôle !... Moi, je m'y perds.

PAULINE

Ma curiosité est excitée au plus haut point, je l'avoue...

ROSE

Et moi donc ! J'en sèche... À propos, Mademoiselle, avez-vous donné la lettre à Madame ?

PAULINE

Mon_Dieu non. Maman croit toujours que je veux la questionner ; elle me rebute, me fuit, et tout cela pour aller s'enfermer avec ma soeur et ma cousine.

ROSE

Eh bien, la lettre nous reste, du moins... Elle est toujours dans votre poche.

PAULINE

La voici.

ROSE

Il y en a quelquefois qu'on peut lire sans les décacheter.

PAULINE

Oh ! L'on aurait beau entr'ouvrir celle-ci, on n'y peut rien voir.

ROSE

Ah, ah ! vous avez donc essayé ?...

PAULINE

Par distraction.

ROSE

Pardi, moi, je n'y manque pas toutes les fois que je porte une lettre à la poste cela amuse toujours chemin faisant ; mais par malheur je ne lis pas trop bien l'écriture.

PAULINE

Je suis fort embarrassée ; je ne sais à qui remettre cette lettre.

ROSE

Puisque Madame n'en veut pas, elle est à nous.

PAULINE

Oui, mais qu'en ferons-nous ?

ROSE

Dam, vous la lirez, vous qui lisez couramment, et moi j'écouterai.

PAULINE

Je vous ai déjà dit que je ne veux ni ne dois la lire.

ROSE

Mais, Mademoiselle, je n'entends rien à toutes ces façons : vous avez tâché d'accrocher quelque chose à travers le papier ; sans le cachet vous auriez déjà lu la lettre cinq ou six fois... Il n'y a pas plus de mal à rompre ce vilain petit morceau de cire..,

PAULINE

Non, il vaut mieux la brûler...

ROSE

Après que nous l'aurons lue. Allons, donnez, je ferai le coup.

PAULINE

Au reste, je ne sais pourquoi je m'en suis chargée ; c'est à vous qu'elle a été remise, elle ne s'adresse point à moi... Tout cela ne me regarde en aucune manière...

ROSE

C'est vrai, cette lettre est à moi, vous avez eu tort de la prendre.

PAULINE

Tenez, la voici... Faites-en tout ce qu'il vous plaira, je ne m'en mêle plus.

ROSE

Le cachet va sauter...

PAULINE

Ce sont vos affaires.

ROSE

Ça ne tient pas mal... Ma foi, c'est fait... La v'là ouverte !... Mais qu'avez-vous donc, Mademoiselle, vous êtes tout interdite ?

PAULINE

Ah ! Rose, qu'avons-nous fait !...

ROSE

Allons, allons, il s'agit de lire à présent ; il ne faut pas tant lanterner, on pourrait nous surprendre.

PAULINE

Le coeur me bat...

ROSE

Lisez toujours... Et tout haut, s'il vous plaît ; j'en veux ma part.

PAULINE, prenant la lettre, et lisant des yeux

Elle est sans signature.

ROSE

Ah ! C'est impoli de ne pas dire son nom. Lisez donc, voyons ce qu'il chante.

PAULINE

Je tremble...

Elle lit tout haut.

« Mademoiselle, « ma naissance et ma fortune me donneraient « peut-être le droit d'aspirer à votre main... »

ROSE

Bon ! C'est un épouseux !...

PAULINE, continuant

« Mais la crainte que votre famille n'ait pris des « engagements contraires aux voeux que j'ose former, me retient et m'empêche de me déclarer. J'avais d'abord pris la résolution d'avouer « mes sentiments à mon père, mais je ne veux lui parler qu'avec votre aveu et celui de madame la Marquise de Valcour ; car je vous connais assez, Mademoiselle, pour être bien sur que cette lettre lui sera communiquée. »

ROSE

Oh ! Il a compté sans son hôte ; c'est qu'il croyait que la lettre serait remise à Mademoiselle Sophie.

PAULINE

Mon_Dieu, taisez-vous donc !...

Elle continue.

« Je vous supplie d'excuser la témérité de ma démarche ; le sentiment qui me la fait faire doit me servir d'excuse. Ce sentiment est bien moins fondé sur vos charmes, que sur la réputation que vous vous êtes acquise par votre esprit, vos talents et vos vertus. »

ROSE

C'est joli, ça !

PAULINE

« Des circonstances extraordinaires m'obligent à ne paraître qu'avec précaution ; mais dites un mot, Mademoiselle, et je me découvrirai. Si vous daignez me faire réponse, cachez votre « lettre dans le creux du vieux chêne au bout de « l'avenue ; c'est là que j'irai chercher ce soir l'arrêt qui doit fixer ma destinée. »

ROSE

Et c'est là tout ?

PAULINE

C'est tout.

ROSE

Y comprenez-vous quelque chose ?...

PAULINE

Oui... Je commence à démêler toute cette intrigue, quoiqu'il y ait encore plusieurs circonstances obscures... D'abord, cet inconnu est sûrement ce chevalier de Mirville qui est caché ici...

ROSE

Nous avions déjà deviné ça. Mais comment cet inconnu, s'il est enfermé dans le château, a-t-il pu voir Mademoiselle Sophie, et puis rôder dans le village, et puis questionner Marie-Jeanne ?...

PAULINE

C'est qu'il n'y est pas prisonnier...

ROSE

Il parle de son père...

PAULINE

Le Baron de Sénanges...

ROSE

Mais il devrait s'appeler Sénanges aussi.

PAULINE

Mirville est sans doute un nom de {erre... J'imagine qu'on avait envie de lui faire épouser Constance ; il aura vu Sophie, et il la préfère à ma cousine.

ROSE

Écoutez donc, il n'a pas tort ! Mademoiselle Sophie est si gentille ! Et puis cet air si sage, si sage... tout ça lui aura tourné la tête.

PAULINE

Et il aura pris le parti d'écrire à ma soeur, afin de savoir ses intentions...

ROSE

Vous y êtes, vous v'là au fait !

PAULINE

Mais pourquoi se cacher ?... Sophie et ma cousine savent qu'il est ici... Et peut-être maman veut-elle qu'ils ne se voient que lorsque les choses seront arrangées.

ROSE

Justement ! Pardi, Mademoiselle, vous avez bien de l'esprit !... Mais je pense à une chose : ce pauvre monsieur, qui aime tant Mademoiselle Sophie, va être bien sot ce soir quand il ne trouvera dans le creux de son arbre que des feuilles de chêne, au lieu d'une réponse. Un bon tour, ce serait de lui écrire, vous !...

PAULINE

Quelle folie !...

ROSE

Nous verrions du moins quelle mine il a... Mandez-lui seulement quelque baliverne... Là... Qui ne soit pas de grande conséquence... Il n'y a pas de mal à ça...

PAULINE

En effet, si c'est un bon parti, autant qu'il soit pour ma soeur... Et puis ce jeune homme aime Sophie, il paraît honnête... Si maman connaissait ses sentiments, elle les approuverait, j'en suis sûre.

ROSE

Il est timide, le pauvre jeune homme... S'il n'a pas de réponse, il ne sonnera mot et s'en ira, et puis adieu la noce !...

PAULINE

Il me vient une idée ; écris-lui, toi.

ROSE

Volontiers... Mais c'est que je ne suis pas forte sur l'écriture, je ne sais faire que des O, je vous en avertis.

PAULINE

C'est égal,je dirigerai ta main.

ROSE

J'y consens... Si nous avions là de quoi...

PAULINE

Tiens, j'ai du papier et un crayon dans ma poche.

ROSE

Allons, dépêchons-nous...

Elle approche une chaise.

Ceci nous servira de table... donnez-moi le papier.

Elle se met à genoux devant la chaise.

PAULINE

Ne tiens donc pas tes doigts si roides !

ROSE

Dam, c'est pour mieux faire.

PAULINE

Laisse aller ta main... Pressons-nous donc ; si quelqu'un venait...

ROSE

Oh ! Votre bonne a la migraine ; Madame et ces demoiselles sont occupées de leurs secrets... Dites donc ? Ce que j'écris, c'est tout de travers...

PAULINE

Tu neveux pas te laisser conduire !... Là, bien, comme cela... Voilà qui est fait.

ROSE

C'est fini ? Voyons si je pourrai lire... Il n'y a que trois mots !... Vous... Vous...

PAULINE

Je vais te les dire... « Vous pouvez paraître. »

ROSE

Vous pouvez paraître. J'ai écrit cela ?

PAULINE

Oui...

ROSE

Jamais le maître d'école ne m'en a tant fait faire... À présent je vais aller mettre le billet dans le tronc du vieux chêne.

PAULINE

Oui, et prends bien garde qu'on ne te voie !

ROSE

Oh ! N'ayez pas peur...

PAULINE

É[c]oute, Rose... Quand ce jeune homme viendra, il aura une explication avec maman et ma soeur, il apprendra que ce n'est point Sophie qui lui a répondu ; il avouera qu'il t'avait chargée de sa lettre... Songe bien que tu as tout fait, ne va rien rejeter de tout cela sur moi.

ROSE

Oh ! Je dirai que j'ai lu, que j'ai écrit...

PAULINE

Oui, mais on n'ignore pas que tu ne sais ni lire ni écrire.

ROSE

Je soutiendrai que j'ai appris... Que cela m'est venu tout d'un coup.

PAULINE

Tiens, rends-moi ce billet...

ROSE

Nenni, c'est pour le vieux chêne.

PAULINE

Rends-le-moi, je crains les suites de tout ceci.

ROSE

Non, Mademoiselle ; je n'en démordrai pas, je veux voir le monsieur.

PAULINE

Rose ! Quand je vous demande une chose...

ROSE

Oh ! Vous avez beau prendre votre grand air.

PAULINE

Je veux ravoir ce billet !... Je vous trouve bien impertinente...

ROSE

Doucement, Mademoiselle... Vous faites des cachotteries à Madame, vous me mettez du complot, et puis vous me parlez comme pourrait faire Mademoiselle Sophie !... Il y a de la différence, voyez-vous... Les fredaines qu'on fait ensemble rendent camarades... Je suis bien toujours Rose ; mais, ma foi, vous n'êtes plus avec moi Mademoiselle Pauline... Dam, je suis fâchée de vous le dire,,mais pourquoi me rudoyez-vous ?

PAULINE, à part

Peut-on se voir plus cruellement humiliée !...

ROSE

Il ne faut pas bouder pour cela. Tenez, je ne vous en veux plus ; je suis prompte... Mais tournez la main, voilà qui est fini. Allons, Mademoiselle, ne faites plus la moue... Vous aurez encore besoin de moi, il ne faut pas me dépiter... Chut ! J'entends du bruit... On vient, je me sauve... Adieu, Mademoiselle ; sans rancune, au moins.

Elle sort.

PAULINE, seule

Je suis confondue... La colère, la honte me suffoquent... Je me suis abaissée, on m'outrage... C'est juste... Elle dira tout à maman, elle me compromettra, je dois m'y attendre... Peut-on jamais compter sur l'attachement et la fidélité de ceux dont on s'est attiré le mépris ?...

SCÈNE III. Pauline, Constance.

CONSTANCE, dans le fond du théâtre

Sophie n'est point ici...

PAULINE

Ah ! C'est Constance... Vous cherchez ma soeur ?

CONSTANCE

Non : je me promène.

PAULINE

Quelle manie de mettre du mystère à tout ! Eh, mon_Dieu, épargnez-vous cette peine inutile... tenez, voilà Sophie...

SCÈNE IV. Pauline, Constance, Sophie.

PAULINE

Venez, ma soeur, Constance est ici... Approchez sans crainte, je vais m'en aller.

SOPHIE

Eh quoi ! Pauline, toujours la même aigreur !

PAULINE

J'ignore si j'ai de l'aigreur ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que je ne suis plus curieuse ; j'ai découvert ce que je voulais savoir.

SOPHIE

Si vous avez appris quelque secret, vous êtes mieux instruite que nous.

PAULINE

Mieux instruite, non... Mais autant.

SOPHIE, à part

Elle m'inquiète malgré moi.

Haut.

Je ne conçois rien à tout ce que vous dites. Vous avez un air triste qui m'alarme, ma soeur... Que vous est-il donc arrivé ?

PAULINE

J'ai, il est vrai, plus d'un sujet de chagrin !...

SOPHIE, avec crainte

Tiennent-ils à ce que vous croyez avoir découvert ?...

PAULINE

Oh ! Point du tout...

SOPHIE, à part

Je respire ! Elle ne sait rien.

PAULINE

Enfin, bientôt il n'y aura plus de secret pour personne... Et tel qui se cache aujourd'hui, paraîtra demain sans mystère...

SOPHIE, troublée

Tel qui se cache !...

CONSTANCE, bas à Sophie

Grand Dieu ! Saurait-elle !...

PAULINE

Eh bien, vous voilà toutes troublées...

À part.

Je ne puis m'empêcher de rire de leur stupéfaction...

SOPHIE, bas à Constance

Sa gaîté prouve qu'elle ne sait rien ; mais que veut-elle dire ?...

PAULINE

Je serai bien aise de le voir... Cependant ce n'est pas moi qu'il a choisie pour confidente ; ce n'est pas à moi que ses lettres sont adressées... Eh ! Mon_Dieu, elle va se trouver mal... Comme elle pâlit !... Sophie !... Soutenez-la...

Elle court à elle.

SOPHIE

Laissez-moi... Ah ! s'il est vrai que vous sachiez... Mais non, son coeur est bon... Pourrait-elle se faire un jeu... Pauline, au nom du ciel ! Achevez de vous expliquer...

PAULINE

Dans quel étonnement vous me jetez à votre tour !... Quelle peut être la cause de cette pâleur ? Que m'est-il donc échappé ?...

SOPHIE, à part

Elle ignore notre secret ; et je me suis trahie.

PAULINE

Sophie, je vois des larmes dans vos yeux, et c'est moi qui les fais couler... Ma soeur, me soupçonneriez-vous de jalousie ? mon coeur en est incapable ; il fait voeux les plus sincères pour votre bonheur... Je ne veux plus dissimuler avec vous, ma soeur ; je ne suis instruite qu'à moitié, et sans doute tout à l'heure nous ne nous entendions ni l'une ni l'autre. Calmez-vous, et répondez-moi.

SOPHIE, à part

Tâchons du moins de réparer mon imprudence.

À Pauline.

Eh bien, je l'avoue, un secret nous préoccupe... Vous avez tant fait, que vous m'arrachez ce mot qui ne devait jamais sortir de ma bouche... La discrétion, la prudence, sont des vertus qu'on ne peut conserver avec vous...

PAULINE

Que d'amertume dans ce reproche ! C'est ainsi que vous répondez à mon amitié !

SOPHIE

Vous m'aimez, et vous me faites manquer à mes devoirs !... Mais n'en parlons plus, je ne veux pas vous offenser. La surprise a seule causé mon émotion. Vous avez dit d'un ton si vrai que vous saviez tout ! Je l'ai cru... Pourtant ce secret n'a aucune importance... Je crois entrevoir que vous êtes mal instruite. Si vous voulez vous expliquer plus clairement...

PAULINE

Si je me trompe, m'apprendrez-vous la vérité ?

SOPHIE

Peut-être...

PAULINE

Peut-être ne me suint pas... Je le vois, je n'ai aucun droit à votre confiance, je ne l'obtiendrai jamais : ainsi gardez votre inquiétude, vous ne saurez rien...

SOPHIE

Si maman vous interrogeait, il faudrait bien lui dire...

PAULINE

Des menaces !... Ma soeur, n'employez pas ce moyen, il ne peut rien sur moi, et il est indigne de vous. Je n'ai plus qu'un mot à dire : dénoncez-moi, si vous le voulez, livrez-moi à l'indignation de ma mère, j'en serai au désespoir... Mais n'espérez rien obtenir par la violence.

SOPHIE

Insensée !... Vous refuseriez de confier à votre mère ce que vous direz peut-être sans effort à la première personne qui vous interrogera... Que sais-je ?... À Rose, si elle vous en presse... Mais rassurez-vous, ma soeur, ce n'est point de moi que maman apprendra ce qu'elle a droit d'attendre de votre repentir et de votre confiance.

PAULINE, à part

Je ne puis m'empêcher de rougir des torts qu'elle me reproche, et de ceux qu'elle ignore !...

CONSTANCE

Mais la nuit commence à tomber... Il faut rentrer ; d'ailleurs le temps menace d'être orageux... Quelqu'un vient... C'est Rose ; que nous veut-elle ?

SCÈNE V. Pauline, Constance, Sophie, Rose.

ROSE

Mesdemoiselles, madame m'envoie vous dire qu'elle ne paraîtra point au souper ; elle se fera servir dans sa chambre, parce qu'elle veut se coucher de bonne heure.

PAULINE

Est-ce qu'elle serait malade ?...

ROSE

Je le crois, car elle est bien changée.

PAULINE

Courons savoir de ses nouvelles...

SOPHIE

Nous vous suivons...

Pauline sort, Rose la suit.

SCÈNE VI. Sophie, Constance.

SOPHIE, arrêtant Constance

Un mot, Constance... Maman n'est point malade... Elle veut seulement se débarrasser du souper, afin que tout le monde se retire de meilleure heure.

CONSTANCE

Votre frère ne doit partir qu'à deux heures après minuit ?

SOPHIE

Oui, mais maman m'a permis d'aller secrètement à minuit lui faire mes adieux ; vous y viendrez aussi, Constance... Et pour cela, il faut que Pauline soit couchée avant onze heures, et qu'elle ne nous entende pas sortir. À propos, avez-vous compris ce qu'elle a voulu dire ?... Elle paraît savoir qu'il y a ici quelqu'un de caché ? Elle a parlé de confidence, de lettres... J'en ai fremi, et j'ai pensé me trahir ; cependant ce qui lui est échappé m'a convaincue qu'elle n'avait parlé qu'au hasard...

CONSTANCE

C'est mon opinion ; elle s'imagine qu'il est question de vous marier, et que celui qui doit vous épouser viendra ici demain.

SOPHIE

J'ai tâché de la dérouter autant que possible. J'aurais bien voulu qu'elle s'expliquât plus clairement...

CONSTANCE

Elle est maintenant avec sa tante, espérons qu'elle lui avouera tout.

SOPHIE

Aussi n'ai-je pas été fâchée qu'elle s'en allât seule ; notre présence chez maman l'aurait peut-être gênée.

CONSTANCE

Je n'ai pu causer avec vous depuis ce matin ; savez-vous que j'ai eu un moment d'embarras quand ma tante m'a tout confié ?

SOPHIE

Mon frère a dû lui avouer qu'il m'avait écrit, et que nous savions tout l'une et l'autre. Mais quelle heure est-il ?

CONSTANCE

Huit heures...

SOPHIE

Encore quatre heures avant qu'il soit minuit !... Que le temps me semble long ! Et cependant, à mesure que s'approche l'instant tant désiré, je sens s'accroître mon agitation et ma tristesse... Je vais revoir mon frère ! Après une absence de quatre mois, je vais donc l'embrasser pour lui dire un adieu... Peut-être éternel !...

CONSTANCE

Enfin nous n'avons plus d'inquiétude sur ses jours, il va mieux, et rien ne peut empêcher son départ...

SOPHIE

Thibaut m'a dit qu'il est d'une pâleur, d'une faiblesse alarmante... Je redoute même l'entrevue de ce soir ; il nous aime tant, il est si sensible !... Il voulait voir Pauline ; maman s'y est opposée...

CONSTANCE

Qu'il me tarde de voir partir cet odieux baron de Sénanges !...

SOPHIE

Vous ne savez pas la question qu'il faisait ce soir à maman ?

CONSTANCE

Je l'ignore.

SOPHIE

Il s'est avisé de lui demander si elle avait un fils. À ces mots, maman a rougi, elle a pâli ; ses yeux se sont remplis de larmes ; elle a bégayé quelques mots inintelligibles... Enfin j'ai cru que tout allait se découvrir... Cependant elle s'est remise assez promptement ; j'ai remarqué que le baron avait un air distrait ; bientôt il a repris son calme ordinaire. Cette malheureuse aventure est si bizarre, qu'il me semble impossible d'en pénétrer le mystère...

ROSE, survenant

Mesdemoiselles, le souper vous attend.

SOPHIE

Venez, chère Constance.

Elles sortent.

ROSE, seule

Que fait donc Mademoiselle Pauline dans le parterre avec ce Baron de Sénanges ? Ils causent là comme s'ils se connaissaient depuis dix ans !... Elle doit passer par ici pour aller dans sa chambre ; je m'en vais l'attendre... Elle est fâchée, parce que madame n'a pas voulu la voir... Toutes les préférences sont pour MademoiselleSophie. Dam, c'est juste... C'est la perle des filles, celle-là. Mais je sens quelques gouttes de pluie. Il fait froid ce soir... La lettre sera mouillée, si elle n'est pas déjà prise... Oh ! Je ne me coucherai pas, car le monsieur viendra, et il faut que je le voie la première, puisque j'ai eu la peine de porter la lettre... Ah ! V'là Mademoiselle Pauline.

SCÈNE VII. Pauline, Rose.

ROSE

Eh ! Mon_Dieu ! Mademoiselle, comme vous v'là toute ahurie ; qu'avez-vous donc ?

PAULINE, se jetant sur une chaise

J'ignore quelle imprudence j'ai commise... Mais il faut que j'aie été indiscrète... Je n'en puis plus !...

ROSE

Que vous est-il arrivé ?...

PAULINE

Avez-vous vu passer le baron de Sénanges ?

ROSE

Non... Mais vous étiez avec lui tout à l'heure ; est-ce qu'il vous aurait appris quelque mauvaise nouvelle ? Parlez donc, Mademoiselle, racontezmoi ce qui vous chagrine, nous y trouverons peutêtre du remède.

PAULINE

Vous le savez, maman n'a pas voulu me recevoir... Je descendais tristement de chez elle, lorsque j'ai rencontré dans le parterre le baron de Sénanges qui se promenait seul : il s'est aperçu que je pleurais, il est venu à moi, et m'a fait quelques questions. Je n'ai pu m'empêcher de lui conter ma peine, de lui dire que maman ne voulait pas, me voir parce qu'elle redoutait ma curiosité... « Croyez-vous, m'a-t-il dit, qu'elle vous cache quelque secret ?... J'en suis sûre, » ai-je répondu. Il a redoublé ses questions : j'ai fini par avouer qu'un certain chevalier de Mirville est caché dans le grand cabinet au bout de la galerie... J'achevais à peine, qu'il s'est écrié : « Quel trait de lumière ! » Et il est parti en courant...

ROSE

Que veut-il dire avec son trait de lumière ?...

PAULINE

Je l'ignore... Mais il a pris tout d'un coup un air sombre, ses yeux étincelaient de colère... Je tremble encore rien que d'y penser.

ROSE

C'est un vilain homme de vous faire peur comme cela...

PAULINE

Rose, tâchez de voir ma mère ; sa porte m'est défendue, peut-être vous laissera-t-on entrer ; demandez-lui qu'elle daigne m'entendre ; ne perdez pas une minute, je vous en prie...

ROSE

Mais, Mademoiselle, je ne puis aller rapporter contre vous.

PAULINE

Vous m'aiderez à réparer mes torts, c'est le dernier service que j'attends de vous ; de grâce, ne me refusez pas ! Jusqu'ici je vous ai donné de bien mauvais exemples ; puissiez-vous les oublier, et mettre à profit mon repentir !..

ROSE

Tenez, Mademoiselle, ce que vous me dites là me fend le coeur... Retournez dans votre chambre ; il est bientôt dix heures, et ces demoiselles vous attendent peut-être pour souper...

PAULINE

Elles me croient sans doute avec maman.

ROSE

La lune est tout à fait cachée, nous allons avoir de l'orage... on y voit à peine ; voulez-vous que je vous donne le bras jusqu'à l'escalier ?

PAULINE

Merci, j'irai bien seule... Mais n'entends-je pas du bruit ?...

ROSE

Oui, quelqu'un vient avec une lumière. Je ne suis pas trop rassurée...

PAULINE

Paix, taisons-nous.

Elles sortent.

SCÈNE VIII. Rose, Pauline, La Marquise.

LA MARQUISE, une lanterne à la main

Le tonnerre gronde, et la pluie commence à tomber.

Tout le monde est retiré ; je vais attendre ici Constance et Sophie, pour les conduire... J'entends marcher !

ROSE, bas à Pauline

Bon Dieu, c'est Madame !... Parlez donc, Mademoiselle.

PAULINE

Je tremble...

LA MARQUISE s'avance, et à la lueur de sa lanterne elle reconnaît Pauline : Rose se sauve

Que vois-je ?... C'est vous, Pauline, à l'heure qu'il est et par ce temps affreux ! Que faites-vous ici ?...

PAULINE

Maman, daignez m'entendre, je vous en conjure !...

LA MARQUISE, posant la lanterne à terre

Répondez, que faisiez-vous ici ?... Ah ! Je ne le devine que trop... Vous épiez mes actions, vous cherchez à pénétrer mes secrets... Eh bien, s'il reste encore un sentiment honnête dans votre âme, tremblez de les découvrir.

PAULINE

Ah ! Maman, je n'ai que trop mérité vos justes reproches ! Je sens toute l'étendue de mes fautes ; je m'en repens, et je ne suis plus occupée que du désir de les réparer, s'il est possible.

LA MARQUISE

Mais que faisiez-vous ici, sans votre bonne, et dans l'obscurité ?

PAULINE

J'étais avec Rose, je lui parlais de mes peines...

LA MARQUISE

Avec Rose !... Est-ce une société qui vous convienne ? Vous avez une mère, une soeur, une soeur qui vous donne l'exemple de toutes les vertus, qui vous chérit : et vous ne la consultez pas, vous ne la choisissez pour votre amie ! Une petite fille, une grossière paysanne reçoit vos confidences !... Ne rougissez-vous pas d'un tel abaissement ?...

PAULINE

Je rends justice à Sophie ; je le reconnais, je ne suis digne ni de ma mère, ni de ma soeur... Mais on me rebute, on me fuit... Que dois-je faire ?

LA MARQUISE

Vous corriger... Rentrez dans votre chambre, il est dix heures ; je monterai chez vous dans un instant, afin de m'assurer de votre obéissance.

PAULINE

Ainsi je ne pourrai vous parler aujourd'hui !... Adieu, maman, je vous obéis... Un mot de vous me serait pourtant bien nécessaire ! Mon coeur est cruellement oppressé... Ah ! je suis bien à plaindre !...

LA MARQUISE

Pauline, promettez-vous de répondre avec sincérité à ma question ?

PAULINE

Oui, maman, vous pouvez y compter.

LA MARQUISE

Eh bien, est-ce la curiosité, ou le désir d'obtenir une explication, qui vous fait parler ainsi ?

PAULINE

Écoutez-moi, maman... Ce matin je vous suivais par curiosité, mais le reste de la journée je ne vous ai cherchée que pour vous avouer mes fautes : en ce moment la tendresse seule me retient près de vous... Vous êtes agitée, vous avez des chagrins secrets... Ah ! Je sens avec amertume le regret de ne pouvoir les partager ; mais, croyez-le bien, je n'ai nul désir d'en connaître la cause... Je suis indigne de votre confiance, je le sais ; pourtant, si vous souffrez, permettez-moi de mêler mes pleurs aux vôtres. Ne vous contraignez plus avec moi ; répandez vos larmes dans le sein d'une fille qui vous chérit ; c'est tout ce qu'elle ose vous demander.

LA MARQUISE

Douée d'une âme si tendre, et ne pouvoir se corriger de ses défauts !... Espérons tout du temps. Pauline, ma fille ! Tu veux te montrer digne de ma confiance... Eh bien, apprends que je suis tourmentée de la plus mortelle inquiétude. Ce qui met le comble à ma peine, c'est de ne pouvoir te la confier... À toi qui m'es si chère, pour qui je donnerais ma vie, je cache ce que je n'ai pas craint de découvrir à Thibaut, à Gérard, à deux domestiques ! Je compte sur leur fidélité, et je n'ose me fier à la tienne !

PAULINE

Ah ! Maman ! la meilleure, la plus tendre des mères, quels remords et quelle reconnaissance vous faites naître à la fois dans mon âme ! Quoi ! Je pouvais adoucir vos chagrins, et je les aggrave ! Je pouvais être votre amie, et je n'étais pour vous qu'un espion dangereux, dont vous aviez à craindre l'indiscrétion et la curiosité !... Grand Dieu, quelle leçon !...

LA MARQUISE

Ma fille, en cet instant tu me dédommages de tout ce que tu m'as fait souffrir. Que je serai heureuse de te traiter comme Sophie ! Ta soeur a ma confiance ; mais je t'aime autant qu'elle.

PAULINE

Le ciel vous devait une fille comme ma soeur, qui vous consolât des peines que vous causaient mes fautes !

LA MARQUISE

Mais quel est ce bruit ?...

PAULINE

Je crois reconnaître la voix de Sophie.

LA MARQUISE

Qu'est-il arrivé ?... Je tremble...

PAULINE

C'est ma soeur...

SCÈNE IX. Sophie, Pauline, La Marquise.

Rose survient un moment après.

SOPHIE

Ah ! Maman ! Tout est perdu...

LA MARQUISE

Que voulez-vous dire ?...

SOPHIE

Le Baron de Sénanges sait que le chevalier de Mirville est ici.

LA MARQUISE

Est-il possible !

SOPHIE

Il est furieux... Des ordres sont déjà donnés pour son départ... La fuite est désormais impossible ; toutes nos espérances sont détruites... Ah ! Maman !...

LA MARQUISE

Qui donc nous a trahies ? Ce ne peut être que Gérard ou Thibaut...

PAULINE, se jetant aux pieds de sa mère

Non, maman ; n'accusez que moi...

LA MARQUISE

Que dites-vous ?...

PAULINE

Hélas ! J'ignore l'étendue du malheur dont je suis cause.. J'ai découvert que le chevalier de Mirville est caché dans le château, et je l'ai dit à Monsieur de Sénanges...

LA MARQUISE

Malheureuse !... Ce chevalier de Mirville est ton frère ! Il a tué en duel le fils du baron de Sénanges, et c'est toi qui le dénonces à son mortel ennemi !

PAULINE

Qu'ai-je fait, grand Dieu !

LA MARQUISE

Vois ! Ton frère condamné à mort ; ta mère expirant de douleur ; ta famille ruinée !... Voilà ton ouvrage, le résultat de ta coupable curiosité...

PAULINE

Je me meurs...

Elle tombe évanouie aux pieds de sa mère.

SOPHIE

Ma soeur !...

ROSE

Elle est sans connaissance !...

LA MARQUISE

Rose, secourez-la... Et nous, courons nous jeter aux genoux du baron de Sénanges. Venez, Sophie, venez...

Elles sortent, toutes les deux précipitamment.

SCENE X. Pauline, évanouie, Rose.

ROSE

Les voilà parties !... Mon_Dieu, que vais-je devenir ici toute seule ? Mademoiselle Pauline !... Ah, Jésus ! On dirait qu'elle est morte... Et puis couchée sur ce gazon tout mouillé !... Et la pluie qui redouble... Bon Dieu, quel coup de tonnerre ! Quel orage ! Je suis transie... Mais il n'y a pas moyen d'abandonner cette pauvre demoiselle... Si je pouvais seulement la soulever un peu... Je n'en ai pas la force... On ne l'entend pas respirer... La peur commence à me saisir... Ah ! Sauveur, l'orage redouble !... Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines !...

Elle prend une main de Pauline.

Froide comme glace... Mon_Dieu, mon_Dieu, ayez pitié d'elle !... Il fait si noir que je ne vois pas où je suis... Je voudrais l'asseoir sur le siège de gazon ; mais je ne sais où il est... Ah ! Cette lanterne...

Elle va prendre la lanterne que la Marquise avait déposée à terre, et revient auprès de Pauline.

Ciel ! Comme elle est pale !... ses cheveux sont trempés... Elle ne peut rester ici...

Elle pose la lanterne à terre, et essaie de soulever Pauline.

Il fait si glissant !... Oh ! Quel éclair !... Là, Dieu merci, j'en suis venue à bout.

Elle assied Pauline sur le siége de gazon et la soutient...

Je crois qu'elle soupire... Ah ! La v'la qui se ranime...

PAULINE

Où suis-je ?... Ma mère... Où est-elle ?...

ROSE

Mademoiselle... Vous êtes seule avec moi, avec Rose...

PAULINE

Mon frère... Qu'est-il devenu ?

ROSE

Je ne sais rien de nouveau ; je ne vous ai pas quittée...

PAULINE

Je l'ai dénoncé... Ses jours sont en danger... Ah ! Courons... Je ne puis...

Elle retombe sur le siège de gazon.

ROSE

Seigneur ! La v'là qui retombe en syncope... Mademoiselle !...

PAULINE

Ne pourrais-je mourir !... Mon frère !... On l'enlève peut-être... Et c'est moi qui le livre à la mort !... Et je ne puis me traîner vers ma mère... Mes forces m'abandonnent... Il faut donc que j'expire ici... Oubliée, délaissée...

ROSE

Que signifient ces cris ?... Entendez-vous ?...

PAULINE

Grand Dieu ! Tout mon sang se glace !... Sans doute, en cet instant on arrache mon malheureux frère des bras de sa mère désolée...

ROSE

Le bruit augmente... Ô ciel ! Je crois qu'on force les portes du château...

PAULINE

Je ne puis me soutenir... Courez, Rose, allez savoir... Allez...

ROSE

J'y vais. Je reviendrai bientôt.

Elle sort et emporte la lanterne avec elle.

SCÈNE XI.

PAULINE, seule

Ô mon frère, mon frère !... dans quel abîme je t'ai précipité !... Ma mère, cette mère si tendre, elle m'a repoussée avec horreur ! Je me sens accablée du poids de sa juste colère ! Ah ! Mon oreille est encore frappée du son de cette voix redoutable et chérie !... Mais quel est ce bruit de chevaux et de voitures !

Un grand coup de tonnerre accompagné d'éclairs se fait entendre ; Pauline se lève avec effroi ; elle parcourt le théâtre avec agitation ; tous ses mouvements expriment la plus vive frayeur. Enfin elle revient tomber sur le siège de gazon. Le tonnerre cesse. Après un silence :

La nuit... L'obscurité profonde, cet effroyable temps... Tout semble se réunir pour augmenter mes terreurs... La mort seule peut mettre un terme à mes tourments ; puisse-t-elle être aussi prompte que mes remords sont déchirants !... On vient...

SCÈNE XII. Pauline, Rose.

ROSE, accourant

Mademoiselle ! Bonne nouvelle !...

PAULINE

Mon frère ?... Achevez...

ROSE

Où êtes-vous ? Il fait si noir !...

PAULINE

Par ici...

Elle fait quelques pas.

Mon frère, où est-il ?...

ROSE

Tout est fini, tout est raccommodé...

PAULINE

Est-il possible ? Ne m'abusez-vous point ?

ROSE

Ils sont tous dans la joie... J'ai vu de mes deux yeux Monsieur_le_Baron de Sénanges embrasser en pleurant Monsieur le chevalier...

PAULINE

Mon frère ?...

ROSE

Oui, lui-même. Ce n'est pas tout... Mais vous chancelez... Mon_Dieu ! vous allez tomber !...

PAULINE

Ah ! Ma chère Rose, embrassez-moi ; hélas ! Je n'ai que vous avec qui je puisse partager ma joie et ma douleur !...

ROSE

Asseyez-vous, Mademoiselle... Vous êtes toute tremblante...

PAULINE

Le baron de Sénanges, dites-vous, a embrassé mon frère ?... Quelle est la cause de cet heureux changement ?

ROSE

Le fils de Monsieur_le_Baron n'est pas tué... Tout au contraire, il se porte mieux que Monsieur Le Chevalier ; il est arrivé tout d'un coup au moment même où son père allait partir, malgré les pleurs et les gémissements de Madame...

PAULINE

Dieu !... Ce jeune homme est ici ?...

ROSE

Pardi, sûrement qu'il y est !... Et le plus beau de l'histoire, c'est que c'est notre écrivain.

PAULINE

Comment ?

ROSE

Eh oui vraiment ! C'est lui qui écrivait à Mademoiselle Sophie ; il l'aime. Il en avait entendu dire tant de bien à Valenciennes, qu'il ne pensait plus qu'aux moyens d'obtenir sa main. Obligé de se battre en duel ici près, et laissé sur la place sans connaissance pendant je ne sais combien de temps, il fut aperçu par des paysans qui l'emmenèrent chez eux. Il leur a donné bien de l'argent pour garder le secret ; et puis là, on a parlé devant lui de Mademoiselle Sophie. Enfin, sa blessure n'était pas dangereuse, il s'est bientôt rétabli ; dès qu'il a pu marcher, il s'est mis à courir les champs pour rencontrer Mademoiselle Sophie. Il l'a vue, lui a écrit, et puis il est venu se jeter aux pieds de son père, et lui conter tout.

PAULINE

Ô ciel ! Quel heureux événement !... Mais comment avez-vous pu savoir tous ces détails ?...

ROSE

J'ai questionné tout le monde ; je suis entrée jusque dans le salon, où j'ai vu et entendu tout ce que je vous raconte. Les portes sont toutes grandes ouvertes ; les maîtres, les domestiques, toute la maison est là rassemblée... J'ai vu Mademoiselle Sophie et Mademoiselle Constance pressant dans leurs bras Madame, qui était près de se trouver mal de joie ; Monsieur Le Baron de Sénanges et son fils embrassant Monsieur Le Chevalier. On dit qu'il a été bien surpris en apprenant qu'il s'était battu contre le frère de Mademoiselle Sophie ; il en pleurait comme un enfant. Enfin à présent il est heureux, car Madame et Monsieur_le_Baron ont donné leur consentement, et la noce se fera demain.

PAULINE

Ma mère !... Croyez-vous, Rose, qu'elle vous ait remarquée ?...

ROSE

Oh ! Non... J'étais derrière tout le monde, et puis elle ne voyait que ses enfants et leur disait : « Ah ! Que je suis une heureuse mère !... »

PAULINE

Elle oublie son autre fille !... Ah ! Mon coeur est déchiré... À présent je suis la seule à plaindre ! Je suis délivrée des inquiétudes mortelles qui m'assiégeaient, et pourtant mes larmes coulent avec la même amertume ?... Ma mère, dans les bras de Sophie et de Constance, ne se souvient plus que la malheureuse Pauline existe !... Elle est heureuse, dit-elle, et elle laisse sa fille sans secours et mourante... C'est ainsi que je me suis aliéné par mes fautes la plus indulgente, la meilleure des mères !... Affreuse leçon !... Maintenant, oubliée, délaissée, je suis une étrangère pour ma famille !... Hélas ! Je dois gémir de mes malheurs ; mais je ne puis m'en plaindre, ils sont mon ouvrage.

SCÈNE XIII. Pauline, Rose, Sophie, La Marquise, le chevalier de Valcour, Constance, plusieurs domestiques portant des flambeaux.

SOPHIE

Où est-elle, où est-elle ?...

PAULINE

Ah ! Ma soeur !...

SOPHIE, courant à elle et l'embrassant

Chère Pauline, tous nos maux sont finis : venez, mon frère est impatient de vous presser dans ses bras ; ma mère vous demande...

PAULINE, l'embrassant

Ma bonne soeur, je sais tout... Ma mère me demande, dites-vous ?...

SOPHIE

Venez, ma soeur ; elle vous attend...

PAULINE

Hélas ! Oserai-je me présenter devant elle ?...

SOPHIE

Tout est oublié ; notre mère ne se rappelle que votre douleur... Elle frémit en songeant à tout ce que vous avez dû souffrir... Et croit à votre repentir.

PAULINE

Ah ! je justifierai ses espérances ; je vivrai désormais pour réparer mes fautes et mériter ses bontés. Allons, chère Sophie, conduisez-moi près de ma mère... Je crois entendre sa voix, celle de mon frère !...

SOPHIE

C'est elle-même...

PAULINE

Dieu !...

La marquise parait, accompagnée du chevalier de Valcour et de Constance. Pauline court embrasser son frère, et se jette aux pieds de sa mère, qui la relève avec bonté. La toile se baisse.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica