Comédie en prose· Comédie en Deux Actes
L'Ile Heureuse
Personnages
- LA FÉE LUMINEUSE
- LA FÉE BIENFAISANTE, soeur de Lumineuse
- LA PRINCESSE ROSALIDE, élève de Lumineuse
- LA PRINCESSE CLARINDE, élève de Bienfaisante
- ZULMÉE, suivante de Rosalide
ACTE I
SCÈNE I.
ZULMÉE
Quel tapage dans ce palais ! Tout le monde attend avec impatience la fin de cette journée, qui doit décider du sort de l'île Heureuse ; on s'empresse, on se questionne, et les fées et les deux jeunes princesses paraissent être dans la plus violente agitation. Pour moi, attachée depuis trois jours au service de la princesse Rosalide, tous mes voeux sont pour elle. Je ne sais cependant si elle l'emportera sur Clarinde. Rosalide a, dit-on, de l'esprit, des talents et un mérite supérieur ; mais elle est fière, capricieuse : on la flatte, on l'encense, on l'admire peut-être ; mais on aime Clarinde, et je crains... J'entends quelqu'un, taisons nous ; c'est ma jeune maîtresse...
SCÈNE II. Rosalide, Zulmée.
ROSALIDE
Enfin je puis me dérober à cette foule importune qui m'excède depuis deux heures... Ah ! Vous voici, Zulmée...
ZULMÉE
Eh bien, Madame, l'instant du couronnement est-il fixé ?...
ROSALIDE
Oui ; la reine de l'île Heureuse sera proclamée ce soir à six heures...
ZULMÉE, baisant le bas de la robe de Rosalide
Que je sois la première à lui rendre mon hommage...
ROSALIDE
Quelle folie, Zulmée !... Ne savez-vous pas que mon sort est incertain, que Clorinde peut être couronnée ?...
ZULMÉE
Vos prétentions sont les mêmes, je le sais ; mais vos droits sont différents...
ROSALIDE
Vous vous trompez, Zulmée ; la feue reine de cette île, en mourant, nomma pour régentes de ses États les deux fées qui nous ont élevées, Clarinde et moi, à la condition qu'elles se chargeraient de notre éducation ; elles doivent en outre, dès que nous aurons atteint l'âge fixé par les lois, assembler le conseil des vieillards et des sages qui choisira entre nous deux la plus digne d'être élue reine.
ZULMÉE
Mais, Madame, par votre naissance, n'êtes-vous pas plus près du trône ?...
ROSALIDE
Non ; les droits de Clarinde sont les mêmes. Nous étions du sang de la feue reine, mais à un degré si éloigné, que les titres de part et d'autre sont également obscurs : la reine, n'ayant pas d'autres héritiers, ne voulut point prononcer entre nous ; et cependant par ses sages dispositions, elle trouva le moyen d'accorder une juste préférence, puisqu'elle laisse ses États à la plus digne de les gouverner.
ZULMÉE
Et voilà ce qu'il y a de plus heureux pour vous !
ROSALIDE
Fort bien, Zulmée ; je vous passe cette flatterie, elle n'est pas mal tournée ; mais revenez-y rarement : les louanges n'ont pas toujours le don de me plaire ; cependant je les aime, je l'avoue ; mais je vous en avertis, je suis fort difficile.
ZULMÉE
Quand il m'arrive de vous louer, c'est sans intention ; il faut bien que vous me pardonniez.
ROSALIDE
Zulmée, vous avez de l'esprit ; j'entrevois que nous pourrons nous convenir... Avez-vous vu la fée aujourd'hui ?...
ZULMÉE
Non, Madame ; elle est si occupée des préparatifs du couronnement !... C'est pour vous qu'elle travaille...
ROSALIDE
Il y aura beaucoup de fêtes... Je suis bien lassé des fêtes !...
ZULMÉE
Il est vrai que chaque jour la fée prend soin de vous en procurer de nouvelles ; elle vous aime avec une telle passion !... C'est bien naturel !...
ROSALIDE, à part
Encore !... Ces fadeurs commencent à me fatiguer.
Haut.
Zulmée, laissez-moi seule.
Zulmée s'éloigne et reste dans le fond du théâtre.
ROSALIDE
J'ai renvoyé Zélis, parce que je la trouvais brusque ; je n'ai pu garder Fatime, Zerbine et Zirphé... et déjà Zulmée commence à me déplaire... Est-ce ma faute ou la leur ?... Quel ennui de voir toujours des visages nouveaux, de ne pouvoir s'attacher personne !... Ah ! Malgré tous les soins de la fée, je sens que je ne suis pas heureuse...
Elle s'assied et devient rêveuse.
ZULMÉE, se rapprochant doucement
Madame !...
ROSALIDE
Que voulez-vous ?...
ZULMÉE
Je croyais que vous m'aviez appelée.
ROSALIDE
Nullement ; mais restez... Allez me chercher ma harpe... Non, je lirai... Zulmée, avez-vous quelques talents ?...
ZULMÉE
Je dessinais, je chantais autrefois ; et l'avouerai-je, c'était avec tant de succès, que je me croyais parvenue au dernier degré de la perfection...
ROSALIDE
Eh bien...
ZULMÉE
Eh bien, Madame, je suis désabusée, depuis que j'ai le bonheur d'être auprès de vous.
ROSALIDE
Avez-vous vu le dernier tableau que j'ai donné à la fée ?
ZULMÉE
Oui, Madame, je l'ai vu ; la fée l'a fait mettre dans la grande galerie ; ce matin j'ai passé deux heures à le considérer ; aussi en rentrant dans ma chambre, ai-je jeté au feu mes esquisses et mes pinceaux.
ROSALIDE
On a fait d'assez jolis vers sur ce tableau, vous les connaissez ?
ZULMÉE
Franchement, Madame, ils ne me plaisent pas : je ne suis jamais contente, il est vrai, des éloges qu'on vous donne, je trouve toujours qu'il y manque quelque chose... Mais les portes s'ouvrent, c'est sans doute la fée Lumineuse... C'est elle-même.
ROSALIDE, s'avance vers la fée
Zulmée, laissez-nous...
ZULMÉE, à part, en s'en allant
Fasse le ciel que Rosalide soit reine ! Elle aime la flatterie, j'ai découvert son faible, et je suis sûre désormais de la gouverner à mon gré...
Elle sort.
SCÈNE III. La Fée Lumineuse, Rosalide.
LA FÉE
Qu'avez-vous, chère Rosalide ? Je vous trouve mélancolique.
ROSALIDE
Je l'avoue, Madame, j'ai un peu d'humeur en ce moment...
LA FÉE
Et pourquoi ? Auriez-vous de l'inquiétude sur l'élection qui doit se faire ce soir ?
ROSALIDE
Oh ! Point du tout ; ce n'est pas cela. Ce qui m'occupait quand vous êtes entrée ne mérite pas...
LA FÉE
N'importe, je veux savoir...
ROSALIDE
Eh bien, Madame, cette jeune personne que vous avez placée auprès de moi...
LA FÉE
Ne vous convient pas ?
ROSALIDE
Je n'ai pas bonne opinion de son caractère ; si vous saviez avec quelle fadeur, avec quelle bassesse elle me louait tout à l'heure !...
LA FÉE
Oh ! N'est-ce que cela ? Mais, mon enfant, votre modestie vous fait prendre pour des flatteries la simple vérité. Faut-il vous en faire l'aveu ? je suis fière de mon ouvrage ; grâce à la nature, et surtout à l'éducation que je vous ai donnée, vous êtes une personne accomplie.
ROSALIDE
Accomplie !... Eh bien, Madame, vous me permettrez de n'en rien croire.
LA FÉE
Et voilà ce qui prouve la justice de mon observation ! Car, si vous me rendiez justice, il vous manquerait une vertu.
ROSALIDE
Cependant j'ai beaucoup d'orgueil.
LA FÉE, en riant
Mon enfant, soyez-en toujours. bien persuadée.
ROSALIDE, vivement
Je le répète, Madame, j'ai beaucoup d'orgueil : et l'avouerai-je, je ne trouve personne qui me soit préférable ; est-ce là de la modestie ?... Vous riez, vous croyez que j'exagère : non, je dis ce que je pense... Pourtant, malgré cette extrême vanité, je suis presque toujours mécontente de moi-même ; comment accorder cela ?
LA FÉE
Elle est charmante ! Embrassez-moi, chère Rosalide. Si vous n'êtes pas satisfaite de vous, qui donc pourra jamais l'être de soi-même ?
ROSALIDE
Je ne me plains point de la nature elle m'a douée d'un coeur sensible et reconnaissant. La fortune aussi m'a bien traitée en me donnant une bienfaitrice telle que vous ; mais, Madame, quoi que vous en disiez, j'ai des défauts qui vous échappent, à vous, parce que vous m'aimez, et dont je m'aperçois, malgré moi, parce que j'en souffre...
LA FÉE
Elle en revient toujours à ses défauts... Je voudrais que ma soeur entendît cette conversation, elle qui vous croit si vaine, qui me cite sans cesse la surprenante humilité de sa Clarinde ! Enfin, chère Rosalide, ce jour, le plus beau de ma vie, va fixer votre destinée au gré de mes souhaits ; je vous verrai ce soir reine de l'île Heureuse : ma joie ne sera troublée que par la peine qu'éprouvera ma soeur ; car elle a la folie de concevoir les plus grandes espérances pour son élève ; comprenez- vous qu'on puisse pousser l'aveuglement à ce point ?
ROSALIDE
Je ne puis juger du mérite de la princesse Clarinde ; je la connais si peu, et je l'ai vue si rarement, quoique nous ayons été l'une et l'autre élevées dans ce palais...
LA FÉE
Ma soeur, vous le savez, avait des idées absolument opposées aux miennes sur l'éducation ; aussi n'ai-je pas voulu que vous fussiez liée avec Clarinde ; mais aujourd'hui je trouve convenable que vous fassiez ensemble une connaissance plus intime, puisque celle qui sera reine doit aimer et protéger l'autre...
ROSALIDE
Tout le bien que j'ai entendu dire de Clarinde a depuis longtemps disposé mon coeur à la chérir.
LA FÉE
Elle est vraiment intéressante ; elle n'a rien de brillant, mais elle est douce, bonne ; et quoiqu'elle soit née avec un esprit fort médiocre, si j'eusse été chargée de son éducation,je suis sûre que j'en aurais fait une charmante personne. Ma soeur m'a promis de vous l'amener aujourd'hui. Mais, Rosalide, vons ne m'écoutez pas... vous rêvez...
ROSALIDE
Il est vrai, Madame... Je pensais à ce que vous me disiez tout à l'heure de la fée Bienfaisante.
LA FÉE
Eh bien ?
ROSALIDE
Elle me trouve vaine, dites-vous ; ce reproche me revient à l'esprit, je ne sais pourquoi...
LA FÉE
Bon !...
ROSALIDE
Je voudrais savoir sur quoi elle peut fonder une semblable opinion ; je ne me vante jamais...
LA FÉE
Oh ! Non ; bien au contraire...
ROSALIDE
Je ne parle jamais de moi, je hais et je fuis les éloges ; sur quoi me juge-t-elle donc vaine ?...
LA FÉE
Elle pense sûrement que vous avez tout ce qu'il faut pour l'être...
ROSALIDE
Mais elle en paraît convaincue ?...
LA FÉE
Pure jalousie ! C'est ainsi qu'elle déprécie vos talents, vos agréments... par exemple, ce dernier tableau que vous avez fait, votre chef-d'oeuvre, non seulement elle l'a regardé sans enthousiasme, mais elle l'a loué avec une nonchalance, une froideur...
ROSALIDE
Je suis sensible, je l'avoue, à ces marques d'aversion... Je ne puis supporter l'injustice ; elle m'afflige, elle me révolte...
LA FÉE
Calmez-vous, mon enfant. La pauvre petite ! elle en a les larmes aux yeux !
ROSALIDE, avec un rire forcé
Moi, Madame ? Je n'éprouve aucun dépit, je vous l'assure... Je suis fâchée de déplaire à la fée Bienfaisante, et j'en ai témoigné ma surprise ; car je n'ai rien fait qui dût m'attirer ce malheur ; mais je vous proteste que je n'en ressens point de colère...
LA FÉE
J'en suis convaincue... Mais que nous veut Zulmée ?...
SCÈNE IV. La Fée, Rosalide, Zulmée.
ZULMÉE, à la fée
Madame, les ambassadeurs du roi Zolphir viennent d'arriver, et demandent audience.
LA FÉE
Il faut avertir ma soeur... Mais la voici, et Clarinde avec elle...
Zulmée sort.
SCÈNE V. Bienfaisante, Rosalide, Clarinde, Lumineuse.
BIENFAISANTE
Clarinde, allez embrasser Rosalide, et demandez-lui son amitié...
ROSALIDE, s'avançant
Puissiez-vous, chère Clarinde, la désirer aussi sincèrement qu'elle vous est accordée !...
CLARINDE
Je vous promets les sentiments de la soeur la plus tendre, et mon coeur les attend de vous.
LUMINEUSE, à Bienfaisante
Je crois qu'elles seront charmées de s'entretenir sans témoins ; permettez-vous qu'elles aillent ensemble dans mon cabinet ?...
BIENFAISANTE
J'y consens : Clarinde, suivez Rosalide...
Les jeunes princesses se prennent le bras, et sortent. Rosalide, en passant devant Bienfaisante, lui fait une révérence dédaigneuse.
SCÈNE VI. Les deux fées.
BIENFAISANTE, en regardant sortir Rosalide
En ma qualité de fée, je possède l'art de lire dans les yeux, et d'y deviner à peu près la pensée : et bien j'ai vu dans ceux de Rosalide un violent dépit contre moi ; quelle en peut être la cause ?...
LUMINEUSE
Laissons cela, ma soeur, et parlons d'affaires plus sérieuses. Savez-vous l'arrivée des ambassadeurs ?
BIENFAISANTE
Oui, je leur ai fait dire que nous les verrions après le couronnement...
LUMINEUSE
Vous devinez sans doute quel est le motif de leur ambassade ?
BIENFAISANTE
Ces mêmes ambassadeurs,à leur dernier voyage, entendirent parler de l'élection qui devait, comme vous savez, se faire il y a six semaines...
LUMINEUSE
Et qui a été différée...
BIENFAISANTE
J'imagine que, la croyant faite, ils viennent, de la part de leur maître, pour complimenter la nouvelle reine.
LUMINEUSE
Voyons, ma soeur, parlez-moi franchement : quel est au fond du coeur votre pressentiment sur le choix qui doit aura lieu ce soir ?
BIENFAISANTE
Je devine le vôtre ; mais laissez-moi vous cacher le mien ; vous êtes plus vive que moi, et...
LUMINEUSE
De bonne foi, vous croyez que Clarinde sera préférée ?
BIENFAISANTE
J'ai mis tous mes soins à la rendre digne de l'être.
LUMINEUSE
Et moi, depuis quinze ans je ne me suis occupée que de l'éducation de Rosalide.
BIENFAISANTE
Vous lui avez donné beaucoup de talents, vous avez orné et cultivé son esprit : c'est une justice qu'on doit vous rendre...
LUMINEUSE
Et son coeur, ses principes, ses sentiments ?
BIENFAISANTE
Je n'en puis juger, je ne les connais pas.
LUMINEUSE
Pour moi, je serais embarrassée pour juger des talents et de l'esprit de Clarinde, car je ne les connais pas davantage.
BIENFAISANTE
On peut se faire une idée de sa bienfaisance, de sa douceur, de son bon sens. Personne, il me semble, ne lui dispute ces qualités. C'est l'estime et l'amour des peuples qui doivent aujourd'hui proclamer une reine ; ainsi, ma soeur, je puis bien n'être pas sans espérance...
LUMINEUSE
Je veux bien croire Clarinde parfaite, puisque vous le dites ; mais sa réputation n'est pas aussi brillante qu'elle devrait l'être ; son nom est à peine connu, tandis que celui de Rosalide est célèbre jusque dans les États les plus reculés.
BIENFAISANTE
Ma soeur, j'ignore quelle est au delà de cette île la réputation de Clarinde ; mais je suis sûre qu'elle est chérie de tous ceux qui l'approchent.
LUMINEUSE
Et Rosalide admirée de tous ceux qui peuvent la voir ou l'entendre.
BIENFAISANTE
Mais qui vient nous interrompre ?...
LUMINEUSE
Zulmée, que voulez-vous ?...
SCÈNE VII. Lumineuse, Bienfaisante, Zulmée.
ZULMÉE, donnant une lettre à Bienfaisante
Madame, on avait porté cette lettre chez vous, et l'on m'a chargée de vous la remettre ; les ambassadeurs espéraient vous la présenter eux-mêmes de la part du roi leur maître, mais comme ils ont appris que vous ne les verrez que ce soir...
BIENFAISANTE
Il suffit, Zulmée.
Zulmée sort. Bienfaisante ouvre la lettre, et lit tout bas.
LUMINEUSE
Pourquoi, ma soeur, cette lettre est-elle adressée à vous seule ?... Peut-on savoir au moins ce qu'elle contient ?...
BIENFAISANTE, après avoir lu
Rien d'intéressant ; permettez-moi de ne vous en point faire part...
LUMINEUSE
Vous avez des secrets pour moi !...
BIENFAISANTE
Non, ma soeur ; mais dispensez-moi...
LUMINEUSE
Cette lettre est du roi Zolphir ?...
BIENFAISANTE
Oui...
LUMINEUSE
Eh bien, pourquoi ce mystère ? Il est offensant, et je ne conçois pas...
BIENFAISANTE
Puisque vous le voulez, lisez-la, j'y consens.
Elle lui donne la lettre.
LUMINEUSE, lit tout haut
« Sage fée, lorsque vous recevrez cette lettre, la reine de l'île Heureuse sera élue ; d'après le portrait que mes ambassadeurs m'ont fait de l'incomparable Clarinde, et tout ce que la renommée publie de sa bienfaisance, de ses rares vertus, de l'enthousiasme de sa nation pour elle, je ne doute pas qu'elle ne soit aujourd'hui placée sur un trône dont elle est si digne. Recevez donc, grande fée, l'assurance de la joie sincère que me cause cet événement, et daignez faire savoir à la nouvelle reine qu'elle n'aura jamais d'ami et d'allié plus fidèle que le roi ZOLPHIR. »
Assurément voilà la lettre la plus extraordinaire et la plus impertinente !...
BIENFAISANTE
Croyez-vous, ma soeur, que j'en doive être offensée ?
LUMINEUSE
La plaisanterie est fort déplacée en un pareil moment.
BIENFAISANTE
De grâce, ma soeur, point d'humeur ; nous avons des intérêts différents, mais vous m'aviez promis qu'ils ne nous diviseraient pas.
LUMINEUSE
Enfin, dans deux heures le sort aura décidé entre Clarinde et Rosalide ; j'attends ce moment avec la plus vive impatience...
BIENFAISANTE
Et moi, avec calme. Voici nos élèves, laissons-les ensemble, et allons donner nos derniers ordres pour le couronnement.
Bienfaisante sort.
LUMINEUSE
Rosalide, dans une demi-heure, trouvez-vous dans la grande galerie, j'ai encore quelque instruction à vous donner.
Elle sort.
SCÈNE VIII. Rosalide, Clarinde.
ROSALIDE
Quelque instruction !... Cela est apparemment relatif à la cérémonie de l'élection ; car je ne pense pas que j'aie d'ailleurs beaucoup d'instruction à recevoir...
CLARINDE
Vous êtes donc bien savante ?...
ROSALIDE
On se juge mal soi-même ; mais vous venez de m'entendre chanter, jouer de plusieurs instruments, vous avez vu mes tableaux ; qu'en pensez-vous ?...
CLARINDE
Tout cela m'a paru charmant, je vous l'ai dit ; mais à mon âge on n'est pas en état de bien juger ; les connaissances que l'on a sont si imparfaites, si bornées...
ROSALIDE
À votre âge !... Mais vous ignorez donc que nous sommes du même âge ?...
CLARINDE
Je le sais...
ROSALIDE
Vous voyez qu'on peut à notre âge savoir quelque chose...
CLARINDE
Sans doute.
ROSALIDE
Mais vous n'admettez pas la supériorité ?...
CLARINDE
C'est cela...
ROSALIDE, à part
Je crois en effet qu'elle a raison pour elle.
Haut.
J'ai un mal de tête affreux. Avez-vous quelquefois de l'humeur ?...
CLARINDE
De l'humeur... Est-ce du chagrin, de l'inquiétude ?...
ROSALIDE
Oui, du chagrin sans sujet...
CLARINDE
Sans sujet !... Je ne connais pas cela...
ROSALIDE, haussant les épaules, à part
Elle ne sait rien. Qu'elle est mal élevée !...
Haut.
La fée Bienfaisante vous a-t-elle fait apprendre quelques langues étrangères ?...
CLARINDE
Oui. Elle a donné tous les soins imaginables à mon instruction...
ROSALIDE, à part
Il y paraît.
Haut.
Je sais quatre langues, moi ; et vous ?
CLARINDE
À peu près autant...
ROSALIDE
Parfaitement bien ?...
CLARINDE
Oh ! Point du tout ; je ne sais rien parfaitement.
ROSALIDE, à part
Elle est modeste du moins... Comme elle a l'air doux !
Clarinde sourit.
De quoi riez-vous, Clarinde ?...
CLARINDE
Je ne sais.
ROSALIDE, à part
Elle a une certaine timidité qui a beaucoup de grâce...
Haut.
Clarinde, tremblerez-vous ce soir à la cérémonie ?...
CLARINDE
Trembler... Mais non...
ROSALIDE
Vous savez sans doute comment cela se passera ?
CLARINDE
À peu près. On nous conduira dans une grande salle, nous ferons l'une et l'autre un petit discours, et ensuite le conseil des sages et des vieillards prononcera.
ROSALIDE
C'est cela, à l'exception du petit discours, car le mien durera trois quarts d'heure.
CLARINDE
Bon !...
ROSALIDE
Oui, pour le moins...
CLARINDE
J'en suis charmée...
ROSALIDE
Vous êtes fort obligeante...
CLARINDE
Cela me divertira sûrement beaucoup...
ROSALIDE, à part
Qu'elle est simple !...
Haut.
Divertira n'est pas, je crois, le mot qui convient.
CLARINDE
Pardonnez-moi, tout autre mot ne rendrait pas mon idée... Je trouve dans vos manières, dans votre air, dans tout ce que vous dites, un je ne sais quoi... que je ne saurais exprimer, que je n'ai vu qu'à vous, et qui m'amuse singulièrement...
ROSALIDE
En vérité, voilà un éloge tout nouveau pour moi...
CLARINDE
Mais est-ce bien un éloge ? Je n'ai pas eu l'intention...
ROSALIDE
J'imagine en effet que vos paroles ne se rapportent pas toujours à vos intentions, et cela sans artifice, sans fausseté ; car assurément on ne vous en soupçonnera pas... Vous avez une mine si douce, si naïve...
CLARINDE
Eh bien moi, par exemple, je ne prendrai pas cela pour un éloge ; ai-je tort ?
ROSALIDE
Savez-vous que vous avez beaucoup d'esprit naturel ?
CLARINDE
En connaissez-vous qui ne le soit pas ?
ROSALIDE
Mais réellement on dirait qu'elle y entend finesse. Revenons à votre discours ; sera-t-il bien éloquent ?...
CLARINDE
Mon discours !... Mais je n'en ai point fait.
ROSALIDE
Vous improviserez...
CLARINDE
Précisément.
ROSALIDE
C'est un conseil de votre fée ?
CLARINDE
Plus qu'un conseil, c'est un ordre.
ROSALIDE
Vous me surprenez. Dites-moi, ma chère Clarinde, quel a été votre genre de vie jusqu'ici ?
CLARINDE
Je me suis toujours trouvée si heureuse, que j'envisage avec crainte les changements qui peuvent survenir dans ma destinée...
ROSALIDE
Vous n'avez pas d'ambition... Cependant si vous êtes proclamée reine ce soir...
CLARINDE
Je ne m'occuperai plus que des moyens de justifier le choix qu'on aura fait de moi.
ROSALIDE
Voilà une réponse qui vous vaut tout mon intérêt et mon estime.
CLARINDE
Peut-être n'y a-t-il pas dans nos caractères une grande conformité ; mais je sens que nos coeurs pourraient se convenir...
ROSALIDE
La fée Bienfaisante n'aura pas manqué de vous prévenir contre moi ?...
CLARINDE
Vous la jugez mal, elle en est incapable.
ROSALIDE
Cependant elle désapprouve, je le sais, l'éducation que Lumineuse m'a donnée ?...
CLARINDE
C'est possible ; mais elle ne m'en a jamais parlé...
ROSALIDE
Et si cela était, pensez-vous qu'elle ait eu raison ?...
CLARINDE
Bienfaisante peut-elle jamais avoir tort ! Si vous saviez comme elle est juste, pénétrante, bonne !...
ROSALIDE
Vous l'aimez donc bien ?...
CLARINDE
Oh ! Oui, comme je le dois.
ROSALIDE
N'aimez-vous pas d'autres personnes ?
CLARINDE
J'aime encore la compagne, l'amie que Bienfaisante m'a donnée, Zémire ; elle est pour moi ce que Zulmée est pour vous.
ROSALIDE, avec embarras
Zulmée n'est à moi que depuis deux jours.
CLARINDE
N'auriez-vous pas trouvé en elle une amie ? Et n'ai-je point imprudemment renouvelé votre peine ?...
ROSALIDE
Non... Changeons d'entretien, Clarinde.
CLARINDE
Qu'avez-vous ? Je vous ai fâchée sans le vouloir...
ROSALIDE, tristement
Vous méritez d'être aimée, Clarinde ; je ne suis plus surprise que depuis votre enfance vous ayez conservé votre amie ; pour moi, je n'en ai point.
CLARINDE
Je serai la vôtre, ma chère Rosalide...
ROSALIDE, à part
Que vous êtes bonne !
À part.
Et je me moquais d'elle !
CLARINDE
Ne soyez donc plus aussi triste...
ROSALIDE
Chaque mot qu'elle me dit m'attendrit, me pénètre.
Haut.
Clarinde, quel_que_soit l'événement qui doit fixer notre sort, promettons-nous de ne jamais nous séparer.
CLARINDE
J'en fais le serment de grand coeur.
SCÈNE IX. Rosalide, Clarinde, Zulmée.
ZULMÉE, à Rosalide
Madame, la fée vous attend.
ROSALIDE
Allons, il faut nous quitter, chère Clarinde.
CLARINDE
Je vous suivrai du moins jusqu'aux portes de la galerie...
Elles sortent.
ACTE II
SCÈNE I. Lumineuse, Rosalide.
LUMINEUSE
Jugez de ma surprise en lisant cette lettre !
ROSALIDE
Je la partage ; cette célébrité de Clarinde m'étonne infiniment : je rends avec plaisir justice à ses bonnes qualités ; elle est, comme vous le disiez, douce, aimable, intéressante ; mais, entre nous, elle n'a rien qui puisse exciter l'admiration ou l'enthousiasme.
LUMINEUSE
Elle n'a ni talents ni supériorité dans aucun genre. Aussi suis-je persuadée que cette prétendue célébrité n'existe pas ; son affabilité aura gagné le coeur des ambassadeurs, qui, sans doute, en ont fait à leur maître le portrait le plus exagéré.
ROSALIDE
Pour moi, je les ai très peu vus à leur premier voyage ; ils avaient des manières tellement gauches ! J'ai même pris la liberté de m'en moquer assez ouvertement.
LUMINEUSE
Ne cherchons pas davantage, nous tenons le mot de l'énigme ; voilà de quoi rabattre un peu la vanité de ma soeur, qui triomphe en secret, malgré toute sa modestie.
ROSALIDE
Elle triomphe !... Cette lettre ne l'a donc point étonnée ?
LUMINEUSE
Nullement, je vous assure.
ROSALIDE
C'en est trop...
LUMINEUSE
Enfin le dénouement approche, nous triompherons à notre tour...
ROSALIDE
Les ambassadeurs du roi Zolphir seront-ils présents à la cérémonie de l'élection ?
LUMINEUSE
Certainement ; je les ai fait prier de s'y trouver.
ROSALIDE
Je vous l'avouerai, Madame, je voudrais, pour tout au monde, que leur maître y fût lui-même.
LUMINEUSE
Mais rien n'est plus facile, et vous me donnez là une excellente idée. Par le pouvoir de mon art, il m'est aisé...
ROSALIDE
Que vous êtes bonne !
LUMINEUSE
Non seulement Zolphir y sera, mais encore tous les rois et les princes voisins de cette île ; je veux, chère Rosalide, que cette assemblée où vous allez réunir tous les suffrages, soit la plus auguste et la plus brillante qu'on ait jamais vue. Restez ici ; je vais dans mon cabinet travailler au charme qui doit satisfaire vos désirs et les miens, et je reviendrai vous joindre.
Elle sort.
ROSALIDE, seule
Je ne sais pourquoi... J'éprouve une vague inquiétude... Depuis que j'ai vu Clarinde, je suis moins satisfaite de moi-même ; tout le mérite dont j'étais fière semble s'évanouir ; je voudrais ressembler à Clarinde... Et je sens que déjà je l'aime véritablement.
SCÈNE II. Zulmée, Rosalide.
ZULMÉE, accourant
Ah ! Madame, quel spectacle plus beau, plus majestueux !... Des vieillards, des princes, des rois, réunis en foule dans la galerie où doit se faire le couronnement !...
ROSALIDE, à part
Plus le moment approche, plus je me sens troublée.
ZULMÉE
C'est un bruit, un tumulte dans les jardins, dans les galeries !... Tenez, entendez-vous les cris ?
ROSALIDE
Je crois entendre répéter le nom de Clarinde... Voyez vous-même, Zulmée...
ZULMÉE
J'aperçois la princesse Clarinde qui traverse les galeries pour se rendre ici.
ROSALIDE
Que signifient ces cris ?
ZULMÉE
C'est une multitude de pauvres gens qui l'attendaient à son passage.
On entend crier distinctement
Vive la princesse Clarinde, vive notre généreuse bienfaitrice.
ROSALIDE
Ils font des voeux pour elle, ils ont raison. De tels voeux méritent d'être exaucés...
On entend de nouveau les cris de
Vive Clarinde ! Vive notre chère bienfaitrice !...
ROSALIDE
Comment Clarinde a-t-elle eu le bonheur d'être utile à tant de gens ? Je n'avais jamais vu de malheureux dans ce palais.
ZULMÉE
On dit qu'elle les allait chercher elle-même.
ROSALIDE
Lumineuse, vous avez été imprévoyante !... Vous auriez dû me conduire vers eux !...
À part.
Je me sens accablée, jamais tant d'amertume n'a rempli mon âme !...
ZULMÉE
Voici les fées et la princesse.
SCÈNE III. Rosalide, Zulmée, Bienfaisante, Lumineuse, Clarinde.
Les deux fées portent une couronne enrichie de diamants.
BIENFAISANTE
Nous touchons enfin à l'instant décisif. Voici la couronne que nous devons, dans une heure, poser nous-mêmes sur le front de la reine de l'île Heureuse.
Elles déposent la couronne sur une table.
Rosalide, si c'est vous que le sort appelle au trône, je jure par l'amitié qui m'unit à ma soeur, de vous chérir, de vous protéger à jamais, et de n'employer le pouvoir de mon art que pour votre gloire et le bonheur de vos États.
ROSALIDE, à part
Hélas ! Tout ce que j'entends aujourd'hui ne doit donc servir qu'à me confondre !...
LUMINEUSE
Clarinde, je m'engage avec joie, par les mêmes serments ; et vous, ma soeur, qui connaissez mon urne, vous savez si j'y serai fidèle.
BIENFAISANTE
Je suis sans inquiétude... Rosalide et Clarinde, on vous attend, allez...
CLARINDE, à Bienfaisante
Quoi ! Sans vous ?...
BIENFAISANTE
Oui. Dans la crainte de gêner les suffrages, ma soeur et moi nous resterons ici : allez, mes enfants.
CLARINDE
Venez, chère Rosalide, et n'oubliez pas les promesses que j'ai reçues de vous.
ROSALIDE, en lui donnant le bras
Si le sort et les fées ne me forçaient à vous disputer le trône, qu'il me serait doux de le céder à vos vertus !...
CLARINDE
Personne plus que Clarinde ne vous en juge digne !...
BIENFAISANTE
Allez, chers enfants, montrer à l'assemblée qui vous attend, non deux rivales, mais deux amies trop nobles, trop sensibles, pour que l'intérêt ou l'ambition puisse jamais les désunir.
ROSALIDE
Donnez-moi votre bras, chère Clarinde.
À part en s'en allant.
Je tremble, et puis à peine me soutenir.
Elles sortent ; Zulmée les suit.
SCÈNE IV. Bienfaisante, Lumineuse.
BIENFAISANTE, après un moment de silence pendant lequel elle a considéré sa soeur qui rêve profondément
Eh bien, ma soeur ?...
LUMINEUSE
Vous avez lu dans mon âme, je n'essaierai donc point de vous déguiser l'agitation que j'éprouve ;je l'avoue avec sincérité, je commence à croire que vos espérances pour Clarinde ne sont pas sans fondement. Elle est aimée ; je viens d'en voir des indices certains... Cet amour qu'elle a su inspirer qui vaudra peut-être la couronne : mais aura-telle les qualités indispensables pour rendre un règne glorieux ?
BIENFAISANTE
J'ai toujours eu en vue d'inspirer à Clarinde deux vertus solides, la bienfaisance et la bonté.
LUMINEUSE
Ces deux qualités peuvent la faire élire, mais non la faire régner avec éclat. Bonne, simple, sans expérience, sans instruction, sans goût pour les arts, Clarinde saura-t-elle discerner le mérite, encourager les talents, connaître les hommes, les apprécier, les diriger avec succès ?
BIENFAISANTE
Mais, ma soeur, je ne vous ai jamais dit que Clarinde fût simple et sans instruction.
LUMINEUSE
Avez-vous cultivé son esprit ? Lui avez-vous donné des talents ?
BIENFAISANTE
Oui, ma soeur.
LUMINEUSE
Que sait-elle donc ?
BIENFAISANTE
Tout ce que sait Rosalide.
LUMINEUSE
Comment se fait-il que jamais on n'ait parlé de son esprit, de son instruction ?
BIENFAISANTE
Elle n'en tire aucune vanité, elle ne cherche point d'admirateurs. Je conviens qu'elle ne sait ni se moquer, ni contrefaire, ni disserter ; elle n'a jamais tourné en ridicule la bonhomie et l'ignorance ; elle ne trouve pas que ce soit un crime impardonnable de manquer à ce que nous appelons les usages du monde ; toutes ces petites conventions, elle s'y soumet par habitude et sans y attacher d'importance ; elle a toute l'ingénuité de son âge, et cependant elle réfléchit beaucoup et juge sainement. Plus on la connaîtra, plus on aura de plaisir à l'entendre et d'empressement à la consulter. Mais j'entends du bruit... On vient, nous allons savoir...
LUMINEUSE
C'est Zulmée ; la joie brille sur son visage...
SCÈNE V. Lumineuse, Bienfaisante, Zulmée.
LUMINEUSE
Eh bien, Zulmée, la Reine est-elle nommée ?
ZULMÉE
Non, Madame.
BIENFAISANTE
Que s'est-il passé ?... Parlez.
ZULMÉE, à Lumineuse
Ah ! Madame, comment vous peindre le succès de la princesse Rosalide, l'effet prodigieux produit par son discours ! Avec quelle grâce, avec quelle noblesse elle l'a débité ! Son éloquence et sescharmes ont entraîné tous les suffrages : dix fois des acclamations redoublées l'ont forcée de s'interrompre... Elle vient cependant de terminer, et les applaudissements qui retentissent dans la salle n'avaient pas encore permis à la princesse Clarinde de prendre la parole, lorsque je suis sortie pour venir vous annoncer cette heureuse nouvelle.
LUMINEUSE
Je suis fort sensible, ma chère Zulmée, à cette preuve de votre attachement. Allez rejoindre les princesses, j'espère les revoir tout à l'heure.
Zulmée sort.
SCÈNE VI. Lumineuse, Bienfaisante.
BIENFAISANTE
Ne vous contraignez point, ma soeur ; laissez éclater votre joie.
LUMINEUSE
Si je pensais qu'elle pût être offensante pour vous, je me garderais de m'y livrer.
BIENFAISANTE
L'intérêt personnel ne me rendra jamais injuste.
LUMINEUSE
En effet, ma soeur, j'aime Rosalide comme vous aimez Clarinde ; il est donc naturel que je me laisse aller à l'espérance.
BIENFAISANTE
Ce sentiment est naturel. D'ailleurs Rosalide, à beaucoup d'égards, mérite votre tendresse. Je ne blâme en elle que ses caprices et sa vanité ; mais elle a de l'esprit ; et si son coeur est bon, elle se corrigera facilement de ses défauts.
LUMINEUSE
Son coeur est excellent, n'en doutez pas.
BIENFAISANTE
Je le crois, et j'en ai eu des preuves aujourd'hui.
LUMINEUSE
Vous me charmez... Cette inaltérable bonté, cette équité parfaite que vous possédez au suprême degré, vous ont gagné toute ma confiance. Je crois encore dans cet instant que Rosalide l'emportera sur Clarinde ; cependant vous m'avez ouvert les yeux, et je ne suis pas sans crainte... L'éducation que vous avez donnée à votre élève la rend en effet plus digne du trône. Trop de vanité m'égarait : j'ai voulu que Rosalide fût admirée, je n'ai tourné son amour-propre que sur des objets frivoles ; et sans doute tous ses défauts sont mon ouvrage, je le sens, je l'avoue... Pourtant, dans ce moment même où je me condamne, elle est peut-être couronnée ! Clarinde, il est vrai, est adorée pour sa bienfaisance, pour sa bonté ; mais les vertus et les qualités de Rosalide, pour être moins solides, sont plus brillantes ; et les sages mêmes, séduits et subjugués, la placeront sur le trône... Ah ! Ma soeur, ce qui éblouit les hommes est toujours ce qui les entraîne.
BIENFAISANTE
Ils n'écoutent donc jamais leurs coeurs ?... Mais quel bruit...
LUMINEUSE
La reine est nommée !... J'entends la voix de Rosalide !
BIENFAISANTE
Prenons cette couronne, c'est à nous de la donner.
Les portes s'ouvrent. Clarinde et Rosalide paraissent ; Zulmée les suit.
SCENE VII. Lumineuse, Rosalide, Clarinde, Bienfaisante.
LUMINEUSE
Rosalide !...
ROSALIDE
Allez, chère Clarinde, recevoir le prix de vos vertus.
LUMINEUSE
Qu'entends-je !... Quoi ! Clarinde ?...
ROSALIDE
Oui, Madame, elle est reine ; c'est le voeu unanime de la nation.
À Bienfaisante.
Que n'avez-vous vu avec quels transports elle a été proclamée ! Elle avait à peine pris la parole, que l'émotion et l'attendrissement ont passé dans tous les coeurs. Ce discours si noble, si touchant, sera à jamais gravé dans mon souvenir : tous les yeux fixés sur elle se remplissaient de larmes ; elle a fait couler les miennes, j'ai partagé l'enthousiasme qu'elle excitait, et c'est avec transport que j'ai joint mon suffrage à celui de toute l'assemblée.
CLARINDE
Ô ma chère Rosalide, ma généreuse amie !...
LUMINEUSE
Vous l'emportez, ma soeur ; jouissez de votre triomphe ; ne craignez point de m'affliger. J'admire votre ouvrage, et mon coeur applaudit sans effort au juste succès qui le récompense. Venez, aimable et vertueuse Clarinde, venez recevoir la couronne.
CLARINDE
Ma chère Rosalide... Je ne puis l'accepter qu'en la partageant avec vous.
ROSALIDE
Avec moi !...
CLARINDE
Oui, telle est mon irrévocable résolution...
ROSALIDE
Non, non, vous seule en êtes digne.
CLARINDE
Je vous offre ce que j'aurais accepté de vous : si vous m'aimez autant que je vous aime, Rosalide, vous ne balancerez plus.
BIENFAISANTE
Régnez l'une et l'autre, remplissez tous les voeux des peuples, qui n'ont pu placer Clarinde sur le trône sans regretter Rosalide !...
ROSALIDE
Après le choix qu'ils ont fait, que leur resterait-il à désirer ?... Ah ! Ce jour m'a trop appris à me connaître, pour que je regrette un trône auquel je rougis maintenant d'avoir osé prétendre.
CLARINDE
N'outragez pas mon amitié par vos cruels refus.
BIENFAISANTE
Rosalide, si votre âme est aussi sensible qu'elle est noble et grande, vous contribuerez au bonheur de votre amie ?...
ROSALIDE
Clarinde !...
CLARINDE
Le conseil est encore assemblé pour la cérémonie du couronnement ; venez, chère Rosalide, monter avec votre amie sur un trône que vous lui rendrez plus cher en le partageant.
ROSALIDE
Vous l'ordonnez, j'y consens.
CLARINDE
Vous comblez tous mes voeux !
ROSALIDE
Mais soyez à jamais mon guide et mon modèle ; enseignez-moi vos vertus ; rendez-moi, s'il se peut, semblable à vous-même, ou vous n'aurez rien fait pour moi.
LUMINEUSE
Jouissez, mes chères enfants, du bonheur dont vous êtes si dignes. N'oubliez jamais que les plus grands talents et les plus brillantes qualités, sans la modestie, la bienfaisance et la bonté, ne sont que des dons inutiles ou dangereux.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0