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un seul est le mot juste.

dialogue en prose· Des Jeux Champêtres des Enfants

Quatrième Dialogue

Stéphanie-Félicité du Crest de Genlis· imprimée en 1829· 3 personnages

Personnages

  • ICÉLIE, agée de 18 ans
  • LÉONILLE, agée de 12 ans, soeur d'Icélie
  • LOUIS, frère d'Icélie et de Léonille

QUATRIÈME DIALOGUE.

LOUIS

Oh ! Nous allons donc recommencer nos jeux et notre travail sur les plantes. Voilà déjà la boule_de_neige avec laquelle j'ai tant joué à la balle quand j'étais tout petit.

ICÉLIE

Comme elle est ronde, il faudra la partager adroitement en deux, pour lui donner un côté plat afin de la dessécher.

LOUIS

C'est toi qui feras cette opération.

ICÉLIE

Volontiers.

LÉONILLE

Le rosier sauvage est nommé églantier, ou gratte-cul, ou rose cochonnière, ou rose de chien, en latin cynorrhodon. Il naît souvent au tronc ou aux branches du rosier sauvage une espèce d'épongé velue, grosse comme une petite pomme ou une grosse noix, de couleur rousse, qu'on appelle éponge du rosier sauvage, et dans les boutiques bédéguar. On prétend que réduite en charbon et en poudre, ou simplement desséchée et pulvérisée, c'est un spécifique contre les goutres. Les fleurs de l'églantier sont purgatives, mais le sirop qu'on en prépare est plus astringent, c'est-à-dire resserre davantage.

Voici une jolie rose d'églantier.

LOUIS

Jolie, pas trop ; les grosses roses du jardin sont bien plus jolies.

ICÉLIE

C'est selon les goûts ; d'ailleurs ; il faut que tu saches que la nature ne produit que des fleurs simples, et que toutes les fleurs doubles sont l'ouvrage des jardiniers, qui ont imaginé une méthode très simple de doubler, presque toutes les fleurs.

LOUIS

C'est vrai, je n'ai jamais vu de fleur double dans les champs.

ICÉLIE

L'homme qui a reçu du Créateur le souffle_divin, qui lui donne une âme immortelle, a été revêtu de la souveraineté de la création ; il a seul l'intelligence et le pouvoir de cultiver la terre, d'en multiplier et d'en embellir les productions, et de dompter les animaux.

LOUIS

Enfin, de doubler les fleurs.

ICÉLIE

Et ce qui te plaira davantage, d'adoucir les fruits par la culture, de les rendre plus sucrés et plus sains.

LOUIS

Ah ! Le beau privilège ! À présent je suis fier d'être homme.

LÉONILLE

Pour moi, j'aime bien les roses des champs, leurs couleurs sont si fraîches, leurs épines sont si belles ! Tiens, regarde la jolie couronne que j'ai faite de ces épines.

ICÉLIE

Oui, c'est fort adroit et fort joli !

LÉONILLE

Je la suspendrai au pied de mon petit crucifix.

LOUIS

Mais les couronnes que tu feras pour la Fête-Dieu seront faites avec des roses de Bourgogne, et celles-là sont doubles.

LÉONILLE

Je ne méprise pas du tout les fleurs doubles ; j'aime toutes les fleurs, celles des champs et celles des jardins.

LOUIS

Ce qui me plaît le plus dans les roses, c'est d'en faire claquer les feuilles sur le front.

ICÉLIE

C'est en effet là une jolie propriété.

LOUIS

Mais sûrement. Tiens, écoute.

Il en fait claquer une sur le front de Léonille.

LÉONILLE

Tu m'as fait peur.

ICÉLIE

On peut employer une rose à un usage plus agréable ; on peut en faire un gobelet. Il faut pour cela une grosse rose de jardin, on la remplit d eau , qu'elle contient fort bien, et l'on boit ainsi une eau parfumée.

LOUIS

Cela vaut mieux que le creux de la main.

LÉONILLE

Nous en ferons l'essai demain à la fontaine du parc.

ICÉLIE

Je vais encore sur les roses vous apprendre une chose fort amusante.

LOUIS

Comment ?

ICÉLIE

Procurez-vous du bon tabac bien naturel.

LOUIS

Oui, j'en prendrai dans la tabatière de Monsieur l'abbé.

ICÉLIE

Mettez votre rose dans l'eau, et couvrez toute la corolle.

LOUIS

Qu'est-ce que la corolle ?

ICÉLIE

La corolle, c'est l'ensemble de la fleur, formée par les pétales.

LÉONILLE

Je sais depuis longtemps que la petite verdure qui renferme les pétales s'appelle calice.

LOUIS

Revenons au tabac.

ICÉLIE

Eh bien, quand ta rose sera dans un verre d'eau, tu couvriras toute la corolle de tabac bien fin.

LOUIS

Oui, je le passerai au tamis.

ICÉLIE

Et dans lequel il n'y ait aucune substance étrangère. Au bout de quelques heures, tu secoueras ta rose, et tu la trouveras du plus beau vert du monde.

LOUIS

Que cela est curieux !

ICÉLIE

Dès que tu aimes les choses curieuses, tu en apprendrais bien d'autres, si tu savais un peu de botanique et d'histoire naturelle.

LOUIS

Oh bien, quand je serai plus grand, j'apprendrai l'histoire naturelle et la botanique.

ICÉLIE

Voyons les deux autres plantes.

LOUIS

Oranger, en latin, aurantium. Cet arbre est originaire de la Chine d'où les Portugais ont apporté les premières graines. Bomare dit, dans son dictionnaire, qu'on voyait encore à Lisbonne, de son temps (il y a environ quarante ans), dans le jardin du comte de Saint-Laurent, le premier arbre d'où sont sortis tous les orangers qui font l'ornement de nos jardins d'Europe. L'eau de fleurs d'orange est céphalique (c'est-à-dire bonne pour la tête), spasmodique (bonne pour les nerfs) ; elle est aussi très-efficace contre les vers et contre la toux. On dit que l'écorce est fébrifuge et vermifuge, c'est-à-dire bonne contre la fièvre et contre les vers.

Ma soeur a voulu prendre la fleur d'orange, parce qu'on en fait des petites couronnes et des petits bouquets pour le mariage ; et moi je t'apporte une orange que j'aime tant à jeter en l'air et à retenir sur la pointe de mon couteau ; la voici avec la peau découpée, comme Léonille les arrange au désert.

ICÉLIE

Tu penses bien que nous ne mettrons pas l'orange dans l'herbier.

LOUIS

Non, c'est seulement pour dire tout ce qu'on en peut faire.

LÉONILLE

Lilas, ou queue de renard de jardin, en latin, liloe, plante originaire des Indes orientales.

Maintenant voici du lilas.

ICÉLIE

Quelle charmante petite guirlande de lilas en forme de croix ! Cela pourra fort bien se dessécher. Je suis bien aise que cette plante entre dans notre herbier, car elle est certainement l'une des plus jolies de la fin du printemps.

LOUIS

Voilà toutes les fleurs de cette saison qui servent à nos jeux ; ainsi nous allons nous reposer jusqu'aux cerises.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica