Comédie en prose· Comédie en Deux Actes
Ruth et Noémi
Personnages
- NOÉMI, veuve d'Élimélech
- RUTH, du pays de Moab, belle-fille de Noémi et veuve de Mahalon
- BOOZ, fils de Salmon, proche parent de Noémi
- JÉPHONÉ, vieux serviteur de Booz, chargé de surveiller les moissonneurs
- TROUPE DE MOISSONNEURS ET DE GLANEUSES
Citation
Quand vous scierez les grains de votre terre, vous ne les couperez point jusqu'au pied, et vous ne ramasserez point les épis qui seront restés ; mais vous les laisserez pour les pauvres et les étrangers...
LE LÉVITIQUE, chap. XXIII.
Lorsque vous aurez coupé vos grains dans votre champ, et que vous y aurez laissé une javelle par oubli, vous n'y retournerez point pour l'emporter ; mais vous la laisserez prendre à l'étranger, à l orphelin et à la veuve, afin que le Seigneur votre Dieu vous bénisse dans toutes les oeuvres de vos mains*.
DEUTÉRONOME, chap. XXIV.
* Dieu fait le même commandement pour les fruits des oliviers et de la vigne.
NOTICE
L'histoire de Ruth est un chef-d'oeuvre de sentiment et de simplicité, un monument précieux des moeurs antiques. En voici un extrait tiré de l'Écriture-Sainte : Noémi avait pour mari Élimélech. Il arriva une famine dans Israël, qui obligea Noémi et son mari de quitter Bethléem. Ils allèrent avec leurs deux fils, Mahalon et ChÆion, au pays des Moabites. Les enfants de Noémi épousèrent des filles de Moab : la femme de Chélion s'appelait Orpha ; celle de Mahalon se nommait Ruth. Noémi passa dix ans dans cette terre étrangère : elle y perdit son mari et ses deux fils. Alors Noémi résolut de retourner à Bethléem. Étant en chemin pour s'y rendre, elle exhorta ses deux belles-filles, qui l'accompagnaient, à retourner dans leur patrie et les embrassa ; les deux belles-filles se mirent à pleurer, en disant : « Nous irons avec vous parmi ceux de votre peuple. » Noémi n'y voulut point consentir : « Retournez dans votre maison ; laissez-moi ; car la main du Seigneur s'est appesantie sur moi... » Les belles-filles élevèrent encore leurs voix, et elles recommencèrent à pleurer. Orpha baisa sa belle-mère et s'en retourna ; mais Ruth s'attacha à Noémi sans la vouloir quitter... Elle lui dit : « J'irai avec vous, et partout où vous demeurerez, j'y demeurerai ; votre peuple sera mon peuple, et votre Dieu sera mon_Dieu ; la terre où vous mourrez me verra mourir, et je serai ensevelie où vous le serez. Je veux bien que Dieu me traite dans toute sa rigueur, si jamais rien me sépare de vous que la mort seule. » Ruth et Noémi partirent ensemble, et s'établirent à Bethléem. Ruth va glaner dans le champ de Booz, son allié, qui la loue de son attachement pour sa belle-mère. Booz ordonne qu'on laisse exprès des épis à terre pour elle, et la fait dîner avec ses moissonneurs ; Ruth porte à sa belle-mère la plus grande partie de la portion qu'on lui donne. Noémi conseille à Ruth de se parfumer d'huile de senteur, de prendre ses plus beaux habits, et d'aller trouver Booz, pour l'engager à l'épouser, parce qu'il est son plus proche parent. Ruth obéit à sa belle-mère. Booz répond qu'il est en effet parent d'Élimélech ; mais qu'il y en a un autre plus proche que lui. Booz prend dix hommes des anciens de la ville ; il va avec eux à la porte de la ville, et fait venir devant les juges le plus proche parent. Ce dernier cède à Booz le droit qu'il avait d'épouser Ruth ; et, suivant la coutume, afin que la cession fût ferme, le proche parent ôta son soulier et le donna à Booz. Après cette cérémonie, Booz épousa Ruth, qui ne voulut point se séparer de Noémi. Il naquit à Ruth un fils, que Noémi éleva. On nomma cet enfant Obed ; il fut père d'Isaï, et Isaï fut père de David. Ainsi cet enfant fut, selon la chair, un des ancêtres de Jésus-Christ. L'Écriture ne parle pas de l'âge de Booz : d'après l'exposition des faits, il semble que Ruth était dans la première jeunesse, et Booz d'un âge mûr. C'est ainsi qu'ils sont représentés l'un et l'autre.
ACTE I
SCÈNE I. Jéphoné, Troupe de moissonneurs et de jeunes glaneuses travaillant dans le fond du théâtre.
JÉPHONÉ, aux moissonneurs
Courage, mes enfants ! Voici l'heure où bientôt Booz, notre bon maître, va se rendre dans ce champ ; qu'il trouve les travaux avancés : allons, allons ! Ophéra, relevez ces gerbes ; Azan, Ramuth, et vous Taphir, arrangez ces paniers ; ôtez-les du chemin, et placez-les auprès des boisseaux. Épher, que faites-vous là ? Ne vous ai-je pas dit de suivre les glaneuses, et d'avoir l'oeil sur elles ?... Allez, je vous suivrai dans un instant... Morpha, préparez des liens de paille et d'osier, hâtez-vous. Que n'avez-vous tous l'activité que j'avais à votre âge, lorsque je servais Salmon, le père de mon maître !... Mais n'entends-je pas la voix de Booz ?... Justement, c'est lui-même.
SCÈNE II. Jéphoné, Booz dans le fond du théâtre ; il marche lentement en regardant avec attention toutes les jeunes glaneuses.
JÉPHONÉ
Booz ne me voit pas ; il paraît chercher quelqu'un ; c'est moi, sans doute...
Il s'avance vers Booz.
BOOZ
Jéphoné...
JÉPHONÉ
Me voici, mon maître.
BOOZ, d'un air distrait et rêveur
Elle n'est pas ici !...
JÉPHONÉ
Vous m'avez appelé ?
BOOZ, s'arrêtant
Dis-moi...
JÉPHONÉ
J'écoute.
BOOZ
Sais-tu le nom de toutes les glaneuses qui viennent ordinairement dans ce champ ?
JÉPHONÉ
Mais... Oui, à peu près ; si vous le désirez, je vais vous nommer celles que vous voyez là-bas ?
BOOZ
Et celles qui n'y sont pas aujourd'hui... et qui, ces jours passés, s'y rendaient matin et soir ?... Par exemple, je voudrais savoir le nom de cette jeune fille à laquelle j'ai parlé hier.
JÉPHONÉ
Je n'ai pas pris garde ; mais... cette jeune fille, qu'a-t-elle de remarquable ?
BOOZ
Un air de modestie, de candeur...
JÉPHONÉ
Oh, sûrement c'est Ruth, la Moabite.
BOOZ
Elle est étrangère ?
JÉPHONÉ
Oui, et depuis peu à Bethléem.
BOOZ
C'est pour sa mère qu'elle glanait ?... Écoute, Jéphoné, si elle revient... sème des épis sur son passage, mais adroitement, sans qu'elle s'en aperçoive...
JÉPHONÉ
Oui, j'entends, comme vous m'avez ordonné de le faire pour tous les pauvres vieillards qui viennent glaner ici. Ô mon maître, il est juste que vos champs fructifient ! Le ciel les bénira toujours, les malheureux y trouvent leur subsistance.
BOOZ
Je ne fais qu'obéir aux commandements du Seigneur. En formant l'homme à son image, le Créateur lui inspira la pitié, et lui fit un devoir de céder à ce mouvement si doux : sa loi juste et sainte nous ordonne d'être compatissants, et il a mis au fond de tous les coeurs le sentiment qui nous y porte... Mais, Jéphoné, tourne les yeux vers cette colline... Vois-tu cette jeune fille qui descend de la montagne ?
JÉPHONÉ
Eh quoi, ne la reconnaissez-vous pas ? C'est Ruth, dont nous parlions tout à l'heure.
BOOZ
Il faut que je l'interroge sur sa famille, sur sa situation.
JÉPHONÉ
Les moissonneurs s'éloignent et passent dans le champ voisin ; Ruth va s'arrêter à glaner dans celui-ci ; voulez-vous que je l'appelle ?
BOOZ
Oui, cours la chercher. Dis-lui... que je lui demande un moment d'entretien... Pendant que je lui parlerai, aie soin de répandre de l'orge près de l'endroit où elle déposera sa corbeille. Tu peux même y laisser une javelle tout entière. Elle aura bien la force de porter à sa maison une javelle et sa corbeille remplie d'orge ; qu'en penses-tu ?
Javelle : Terme d'agriculture. Nom donné à des poignées de blé scié, qui demeurent couchées sur le sillon jusqu'à ce qu'on en fasse des gerbes. Mettre du blé, de l'avoine en javelle. [L]
JÉPHONÉ
Oh, oui, d'autant que cette corbeille est très légère et fort petite.
BOOZ
Ne pourrais-tu lui en donner une plus grande ?
JÉPHONÉ
Je m'empresserai de vous obéir.
Il fait un mouvement pour s'éloigner.
BOOZ
Jéphoné, tu la feras dîner avec les moissonneurs.
JÉPHONÉ
Mais nous avons toujours un dîner pour les glaneuses.
BOOZ
Il suffit, va la chercher.
Jéphoné s'éloigne.
BOOZ, seul
Si jeune, si belle, et dans une telle misère !... La protéger, la secourir, c'est remplir un devoir... Cependant je ne ressens point cette douce et pure satisfaction que j'éprouvai plus d'une fois en pareille circonstance !... Je ne sais ce qui se passe au fond de mon coeur... Depuis huit jours l'image de cette jeune fille me poursuit en tous lieux... Rien ne peut m'en distraire... La voici ; elle n'ose s'avancer... Sa timidité m'impose ! Comment la rassurer si je suis interdit moi-même ?
JÉPHONÉ, à Ruth
Venez donc ; pourquoi tremblez-vous ? Il est si bon !... Le voilà ; il vous attend... Je vous laisse avec lui...
À part.
Allons chercher et l'orge la javelle.
Il sort.
SCÈNE III. Booz, Ruth.
BOOZ, à part
Que son embarras la rend touchante !...
RUTH, à part
Que me veut-il ?...
BOOZ
Approchez, Ruth, approchez, et répondez-moi sans défiance, sans crainte.
RUTH
La défiance ! Je ne la connus jamais... Ce n'est pas vous, Seigneur, qui pourriez l'inspirer... Mais... Je suis troublée...
BOOZ
Pourquoi ?
RUTH
Je ne sais...
BOOZ
Depuis le jour où je vous vis pour la première fois... Je m'intéresse à vous.
RUTH
Ce jour... Je me le rappelle aussi !... C'était à la fontaine de Siréa.
BOOZ
Vous marchiez à côté de votre mère, retenant d'une main un grand vase rempli d'eau que vous portiez sur votre épaule... Je vous offris en vain de me charger de votre fardeau...
RUTH
J'étais si interdite, que je n'osai vous remercier... Combien je me le suis reproché !...
BOOZ, à part
Chacun de ses mots pénètre au fond du coeur !..
Haut.
Dites-moi, Ruth, avez-vous le projet de vous fixer à Bethléem ?
RUTH
Oui, seigneur ; ce pays est celui de ma mère, il est devenu le mien.
BOOZ
Vous aimez votre mère ?
RUTH
Je le dois.
BOOZ
Qu'elle est heureuse d'avoir une aussi bonne fille ! À quoi vous occupez-vous l'une et l'autre ? Quel est votre genre de vie ?
RUTH
Durant le jour je vais glaner, et nous filons le soir... parfois bien avant dans la nuit, moi surtout ; car, lorsque ma mère est couchée, si l'ouvrage nous presse, je me lève doucement, je rallume notre lampe, et je travaille jusqu'au point du jour.
BOOZ
Si délicate et si jeune, comment pouvez-vous supporter tant de fatigues ?
RUTH
En filant je vois dormir ma mère, je pense que je travaille pour elle, qu'à son réveil elle me bénira, et la nuit s'écoule doucement.
BOOZ
Quel plaisir je goûte à vous entendre !...
RUTH
De tels détails pourraient-ils intéresser ? Mais vous m'avez ordonné de répondre, j'obéis...
BOOZ
Le ciel est juste, et vous êtes en droit d'attendre tout de lui ; il ne laissera point sans récompense tant d'innocence et de vertu.
RUTH
Qu'il me conserve ma mère !...
BOOZ
Il vous doit encore un mari digne d'assurer votre bonheur et le sien !...
RUTH
Sa bonté daigna nous accorder un sort aussi digne d'envie ; mais !...
BOOZ
Qu'entends-je ! Seriez-vous mariée ?
RUTH
Hélas ! Seigneur, je suis veuve.
BOOZ
Veuve !... À votre âge !...
RUTH
Je suis dans ma dix-huitième année : je n'avais pas quinze ans quand j'épousai Mahalon ; et je le perdis au bout de dix mois...
BOOZ
Qu'il a dû regretter la vie !... Combien y doit attacher une jeune femme aussi douce, aussi vertueuse ! Adieu, Ruth ; venez toujours glaner dans mes champs, accordez-moi cette préférence, je le désire... Je vous en prie... Adieu...
À part.
Allons cacher un trouble que je ne saurais dissimuler.
Il sort.
SCÈNE IV.
RUTH, seule, le regardant sortir
Il a cru un moment que mon mari vivait encore !... De quel ton il s'est écrié : « Qu'entends-je ! Seriez-vous mariée ?... Que lui importe ?... Sa voix était tremblante... Son air, ses regards m'ont causé un saisissement !... « Veuve à votre âge ! » m'a-t-il dit...
En soupirant.
Oui, c'était l'étonnement... Voilà tout... Retournons à l'ouvrage !... Qu'il fait chaud aujourd'hui ! Je me sens déjà lasse, je puis à peine me soutenir ; reposons-nous un peu sur cette pierre.
Elle s'assied, et devient rêveuse. Après un moment de silence :
Je voudrais savoir ce que pensera ma mère de cet entretien... Comment lui peindre l'embarras de Booz, son regard... et quand je lui ai répondu que j'étais veuve, la joie qu'il a laissée briller ?... Si ma mère eût pu le voir, elle me dirait ce qu'elle en pense... Eh bien, je ne sais si j'oserai lui conter... C'est une folie... Il vaut mieux n'en point parler... J'ai le coeur triste... Je suis fatiguée... Le soleil est si ardent !...
Elle retombe dans une profonde rêverie.
SCÈNE V. Ruth, Jéphoné.
JÉPHONÉ, au fond du théâtre
Comment ! Elle est assise, elle ne travaille pas !... L'orge que j'ai répandue là, et tout exprès pour elle, elle ne l'a même pas vue...
Il s'approche.
Et bien, Ruth, à quoi pensez-vous ? Si vous n'êtes pas plus laborieuse, mon maître ne vous protégera point.
Je vais chercher ma corbeille...
JÉPHONÉ
Je m'attendais à vous trouver à l'ouvrage...
RUTH
Je m'y mets sans délai...
JÉPHONÉ
Booz m'a commandé de ne point souffrir ici de paresseux...
RUTH
Oh, ne me renvoyez pas de ce champ !... Je n'irais pas dans un autre, et je serais si malheureuse !...
JÉPHONÉ
Allons, allons, ne vous affligez pas, et réparez le temps perdu.
Ruth s'éloigne, va prendre sa corbeille se met à glaner.
Que sa douceur me touche !...
RUTH, dans le fond
Quelle quantité d'orge !... Mais il n'est pas possible qu'en moissonnant on en ait tant laissé ! Et une javelle tout entière !...
Elle se rapproche de Jéphoné.
Je n'ose prendre tout ce que je trouve...
JÉPHONÉ
Prenez, prenez... vous le pouvez.
RUTH
Mais venez voir ce qui est répandu autour de ma corbeille...
JÉPHONÉ, en souriant
Emportez tout, je vous le permets...
RUTH
Pardon... mais Booz sait-il ?...
JÉPHONÉ
Que de scrupules !... Allez, vous dis-je ; je n'agis que par les ordres de mon maître...
RUTH
Ah ! Maintenant je vais ramasser cette orge avec un plaisir !...
JÉPHONÉ
Écoutez : quand vous aurez fini, comme votre maison est à deux pas d'ici, vous irez porter chez vous ce que vous aurez glané ; ensuite vous reviendrez, et je vous donnerai à dîner...
Il fait quelques pas et revient.
N'oubliez pas remporter la javelle... Entendez-vous ?
RUTH
Quoi ! La javelle... tout entière ! Booz l'a donc permis ?...
JÉPHONÉ
Je n'ai jamais vu de fille si curieuse...
RUTH
Mais, de grâce, répondez-moi, ou bien je n'oserai jamais toucher à cette belle javelle...
JÉPHONÉ, avec humeur
Eh ! Croyez-vous que je vole mon maître pour vous ?...
RUTH
Oh ! Ne vous fâchez pas... À présent je suis satisfaite.
JÉPHONÉ
Adieu, hâtez-vous, et soyez ici dans une demi-heure.
Il sort.
SCÈNE VI.
RUTH, seule, achevant de ramasser l'orge
Booz ! C'est votre main bienfaisante qui me donne tout cela ; je ne tiens rien du hasard... Quelle sera la joie de ma mère à la vue de cette belle javelle, de cette corbeille remplie d'orge ! Elle bénira la bonté de Booz... Qu'il me sera doux d'entendre louer son nom !... Avant de se coucher ma mère priera le Seigneur pour lui... Ses prières sont si touchantes !... À genoux près d'elle, je les répéterai... et quand elle prononcera le nom de Booz... Mais je me sens émue !... C'est bien naturel... Booz est mon bienfaiteur, celui de ma mère ; car tout ce que je vais emporter est pour elle !... Oh ! Que la reconnaissance est un doux sentiment !... Quelqu'un vient... C'est ma mère !...
SCÈNE VII. Ruth, Noémi.
RUTH
J'allais retourner près de vous, ma mère... Regardez cette corbeille, cette grosse javelle, et mon voile rempli d'orge : eh bien, tout cela est à vous...
NOÉMI
Est-il possible ?...
RUTH
Il avait recommandé de répandre avec abondance de l'orge auprès de ma corbeille... Il veut que je vienne chaque jour glaner dans ses champs... Je l'ai vu... Il est d'une bonté !... Si vous saviez tout ce qu'il m'a dit !...
NOÉMI
C'est de Booz que tu me parles ?...
RUTH
Et de quel autre pourrais-je parler ainsi ?...
NOÉMI
Ma fille, écoute...
RUTH
J'écoute, ma mère...
NOÉMI
Après vingt années passées dans une terre étrangère, je suis revenue en ce pays, inconnue à tout le monde, tant les chagrins m'ont vieillie ! Qui pouvait se rappeler cette Noémi qu'on a vue jadis partir de Bethléem dans la fleur de l'âge, mère alors de deux enfants chéris... Accompagnée d'un mari jeune et riche, aujourd'hui veuve et dans la misère ? J 'espérais retrouver ici quelques parents ; mais la mort les a sans doute enlevés. Cependant des informations prises en secret viennent de me faire faire une importante découverte. Je t'attendais pour t'en instruire ; mais ne pouvant plus résister à mon impatience, je suis venue te trouver...
RUTH
Ma mère... Vous me voyez inquiète !... Je n'ose vous questionner... Je ne sais quoi de triste dans votre regard... Ah ! Ne me dites pas ce secret.
NOÉMI
Rassure-toi, chère enfant ; je n'ai rien que d'heureux à t'apprendre...
RUTH
Cependant vos yeux sont remplis de larmes !...
NOÉMI
Il est vrai... Ma fille, tu sais combien je t'aime !... Ton bonheur est tout pour moi... Mais s'il fallait nous séparer...
RUTH
Nous séparer !... Que dites-vous ?... Ma mère, n'ai-je pas fait le serment de ne vous quitter jamais ? Mais qu'avez-vous donc appris ?...
NOÉMI
On pourrait nous écouter ici ; prends ta corbeille, et retournons à la maison ; là je te dirai tout.
RUTH
Auparavant, promettez à votre fille de ne jamais vous séparer d'elle...
NOÉMI
Doutes-tu de mon coeur, de mon affection pour toi ?...
RUTH
Faites-moi cette promesse...
NOÉMI
Viens, suis-moi...
Elle fait quelques pas pour s'en aller.
RUTH
Vous ne répondez pas ?...
NOÉMI, en s'en allant
Retournons à la maison.
RUTH, la suivant
À part.
Ah ! Dans quel trouble elle m'a jetée...
Elles sortent.
ACTE II
SCÈNE I. Booz, Jéphoné.
JÉPHONÉ
Il a bien fallu répondre à ses questions ; ainsi elle a découvert tout ce que vous m'aviez ordonné de lui laisser ignorer.
BOOZ
Les coeurs reconnaissants pénètrent si facilement de pareilles intentions ! Un instinct sûr leur fait découvrir les bienfaits que la délicatesse voudrait leur cacher. As-tu fait dire à sa mère de venir me parler ?
JÉPHONÉ
Oui, maître ; et sûrement elle ne tardera pas à se rendre ici.
BOOZ
Ruth a dîné avec les glaneuses ?
JÉPHONÉ
Elle est revenue très tard, alors que le dîner y était presque fini. Ce que je lui ai donné, elle l'a mis dans une corbeille, et l'a emporté chez elle...
BOOZ
Pour sa mère, j'en suis sûr !...
JÉPHONÉ
Il se pourrait ; car avant-hier elle garda aussi son dîner. Sa mère étant venue la retrouver dans le champ, Ruth lui présenta sa portion en lui disant : « J'ai bien dîné, et je vous ai réservé cela. » Cependant elle n'avait mangé qu'un petit morceau de pain.
BOOZ
Je t'avais recommandé de lui donner aujourd'hui des fruits, des légumes...
JÉPHONÉ
Oui, et en outre, de doubler la portion ordinaire ; c'est ce que j'ai fait...
BOOZ
Mais tu aurais dû l'engager à manger devant toi.
JÉPHONÉ
Elle s'y est refusée ; elle était triste, pensive...
BOOZ
Triste ?...
JÉPHONÉ
Je crois même qu'elle avait pleuré.
BOOZ
L'as-tu questionnée ?
JÉPHONÉ
Non ; vous ne m'aviez pas dit de le faire...
BOOZ
J'aperçois sa mère ; laisse-moi, Jéphoné.
JÉPHONÉ
Ruth, sans doute, l'aura suivie jusqu'à l'entrée du champ...
BOOZ
Va la trouver ; dis-lui qu'elle attende sa mère dans ma maison... Noémi s'approche, va...
JÉPHONÉ, en s'en allant
Vous me renvoyez, c'est pour faire en secret quelque bonne action ; il y a longtemps que j'y suis habitué !...
Il sort.
BOOZ, seul
Une bonne action ! Oui, sans doute, c'en est une ; mais je n'ose interroger mon coeur sur le motif qui m'y porte.
SCÈNE II. Booz, Noémi.
BOOZ
Venez, Noémi, je vous attendais avec impatience.
NOÉMI
En me faisant appeler, Seigneur, vous avez prévenu mes voeux, car je désirais vous parler...
BOOZ
Il me sera doux de vous satisfaire encore dans tout ce que vous aviez le dessein de me demander.
NOÉMI, à part
Qu'il est loin d'imaginer ce que j'ai à lui dire !
BOOZ
Je connais votre situation... Votre tendresse pour votre fille... Cette fille si digne d'être aimée !...
NOÉMI
Ruth est la consolation de mes vieux jours, mon unique soutien, le seul bien qui me reste. La reconnaissance que m'inspirent ses soins et son attachement est d'autant plus vive, qu'en travaillant pour moi, en me consacrant sa vie, elle ne remplit pas un devoir obligé : je ne suis point sa mère.
BOOZ
Qu'entends-je !... Quoi ! Ruth n'est pas votre fille ?
NOÉMI
Ruth est la veuve de l'un de mes fils. J'étais mère de deux enfants, ils ne sont plus ! Le ciel a voulu que je survécusse à cette perte : il m'a donné Ruth.
BOOZ
Je ne reviens pas de ma surprise ! Ruth est Moabite, et vous êtes née à Bethléem !...
NOÉMI
Oui, seigneur. Veuve, et privée de mes enfants, je quittai cette terre étrangère où j'avais tout perdu. Ruth voulut me suivre ; je m'opposai vainement à ce dessein. « Laissez-moi, lui dis-je ; vous pouvez vivre heureuse dans votre patrie ; ne me suivez point, car la main du Seigneur s'est appesantie sur moi. J'irai avec vous, répondit Ruth ; votre peuple sera mon peuple, votre Dieu sera mon_Dieu ; la terre où vous mourrez me verra mourir, et je serai ensevelie où vous le serez. Que Dieu me traite dans toute sa rigueur si jamais rien me sépare de vous que la mort seule. » En parlant ainsi, Ruth me serrait dans ses bras, elle pleurait, je pleurais comme elle... Nous partîmes ensemble.
BOOZ
Ô Ruth !... Combien vous devez l'aimer !... Mais achevez de m'instruire de tout ce qui vous touche. Comment s'appelait votre mari ?
NOÉMI
Son nom, Seigneur, ne doit pas vous être inconnu : il se nommait Élimélech.
BOOZ
Élimélech !...
NOÉMI
Vous étiez bien jeune quand nous quittâmes Bethléem ; mais vous avez dû entendre parler d'Élimélech à Salmon, votre père.
BOOZ
Il me semble qu'Élimélech était le voisin de mon père, et même son parent ?
NOÉMI
Rien n'est plus vrai : je n'avais conservé qu'une idée confuse de votre alliance avec nous ; mais des informations m'ont appris que vous êtes maintenant notre plus proche parent...
BOOZ
Je suis le plus proche parent de Ruth ! Ô ma mère... Noémi ! En êtes-vous sûre ?
NOÉMI
J'ai consulté ce matin les juges ; ils me l'ont affirmé, Seigneur...
BOOZ
Je suis le plus proche parent ?...
NOÉMI
Je n'en connais point d'autres ; tous ceux que j'avais laissés à Bethléem sont morts...
BOOZ, après avoir rêvé un instant
À part.
Quel souvenir !...
NOÉMI
Vous connaissez nos lois, Seigneur ?
BOOZ, rêvant toujours
Oui... Je n'ai qu'un seul parti à prendre...
NOÉMI
Celui d'épouser Ruth ; la loi vous le prescrit.
BOOZ
Noémi ! si vous saviez ce qui se passe dans mon coeur, de quelle inquiétude je suis tourmenté !... Adieu, restez ici... Je vais vous envoyer Ruth... Attendez-moi l'une et l'autre dans ce lieu ; je serai bientôt de retour... Vous connaîtrez alors mes sentiments.
Il sort.
SCÈNE III.
NOÉMI, seule
Grâce au ciel, je les connais déjà ! Il aime Ruth. Qui pourrait la voir, entendre parler d'elle sans l'aimer ?... Ô ma fille, tu seras donc heureuse ! Si je ne puis 'acquitter envers toi, du moins je jouirai de ton bonheur. Que j'en sois témoin, ne fût-ce qu'un instant, et mes malheurs seront oubliés, mes désirs remplis... On vient... C'est elle.
SCÈNE IV. Noémi, Ruth.
RUTH
Ma mère... vous me voyez toute tremblante.
NOÉMI
Que veux-tu dire ?
RUTH
Jéphoné, qui m'a retenue dans la maison, me questionnait... Je lui répondais avec distraction, je pensais à vous... Tout_à_coup Booz a paru... Je ne puis vous dire l'impression que sa présence a faite sur moi... Enfin, me voyant si troublée, si confuse, il ne s'est arrêté qu'un instant pour me prier de venir vous rejoindre... Ma mère, je n'ose vous interroger... Booz sait-il qu'il est votre parent ?... Je crains que vous ne lui ayez tout dit. Cependant vous m'aviez promis de différer cette explication, d'attendre encore quelques jours...
NOÉMI
Booz est instruit de tout, je lui ai déclaré l'entière vérité.
RUTH
Ciel !...
NOÉMI
Rassure-toi, j'ai lu dans son coeur, il t'aime.
RUTH
Il vous l'a dit ?
NOÉMI
Son trouble était extrême ; il m'a quittée précipitamment, et sans doute pour aller trouver les juges.
RUTH
Il ne s'est pas expliqué ?
NOÉMI
Il m'a recommandé de l'attendre en ce lieu même.
RUTH
Ma mère, vous êtes si disposée à croire qu'on peut aimer votre fille !... Ne vous êtes-vous point abusée ? Je ne voudrais pas me prévaloir de la loi qui le force à m'épouser... Peut-être a-t-il d'autres engagements, d'autres desseins !... S'il vous l'avait avoué, ma mère, vous ne me le cacheriez pas ?
NOÉMI
D'un seul mot je vais dissiper tes craintes : en apprenant qu'il est mon plus proche parent, son premier mouvement a été de m'appeler sa mère.
RUTH
Il vous a appelée sa mère !... En effet, pourrait-il aimer Ruth sans avoir pour vous les sentiments d'un fils !... S'il m'épouse, il me promettra de ne jamais nous séparer l'une de l'autre... Ma mère, je vous préfère à tout ; rien ne me fera renoncer au plus cher de mes devoirs, au bonheur de vous servir, de vous soigner, de vivre pour vous rendre heureuse !
NOÉMI
Mais si Booz se refusait à se charger de ma vieillesse.
RUTH
Pourriez-vous croire qu'alors je consentisse à l'épouser ?... Je ne veux vous rien cacher... Oui, je l'aime, je le sens... mais s'il n'adoptait pas ma mère, je cesserais de l'aimer. Je ne me marierai jamais si je ne suis pas sûre de vous rendre un fils. Vous voyez avec quelle sincérité je vous parle ; ouvrez-moi votre coeur, ma mère ; dites-moi sans déguisement tout ce que vous pensez. Je n'ai point d'inquiétude sur les sentiments de Booz ; si j'en suis aimée, vous lui serez chère : mais ce mariage ne vous affligera-t-il point, aurez-vous la même affection pour la veuve de votre malheureux fils ?...
NOÉMI
N'es-tu pas ma fille ? Puis-je cesser jamais d'être ta mère ?...
RUTH
Oui, je vous appartiens ; disposez de moi ; si ce mariage doit vous causer la plus légère peine, n'y pensons plus... Vous ne m'avez jamais rien demandé, je m'en suis affligée souvent ; si le ciel m'avait fait naître votre fille, vous auriez eu quelquefois avec moi le ton de l'autorité... Traitez-moi donc enfin comme votre enfant, procurez-moi l'unique satisfaction qui me manque et que vous ne m'ayez pas fait goûter encore, celle de vous obéir.
NOÉMI
Eh ! Qu'aurais-je pu te commander ? N'as-tu pas constamment prévenu tous mes désirs ?
RUTH
Je ne vous ai jamais fait de sacrifice !
NOÉMI
Ma fille, juge donc du prix que je dois attacher à ta conduite, puisqu'en abandonnant ton pays pour me suivre, pour soulager ma misère, en me consacrant ta jeunesse, tu n'as jamais éprouvé de regrets ou cru faire un sacrifice !... Va, bannis tes craintes chimériques, épouse Booz : ce n'est qu'en te voyant jouir d'un sort digne de toi, que je serai moi-même véritablement heureuse.
RUTH
Si je l'épouse, l'aimerez-vous aussi ?
NOÉMI
En peux-tu douter ?
RUTH
Mais... comme un fils ?...
NOÉMI
Comment aimer moins celui qui assurera le bonheur de ta vie !
RUTH
Ma mère !...
NOÉMI
On vient... C'est lui, sans doute...
RUTH
Laissez-moi vous quitter !...
Elle fait quelques pas pour sortir.
NOÉMI
Où vas-tu ?... Reviens, ma fille, c'est Jéphoné.
RUTH
Qu'a-t-il à nous dire ?
SCÈNE V. Noémi, Ruth, Jéphoné.
JÉPHONÉ
Je viens de la part de mon maître.
NOÉMI
Eh bien ?...
JÉPHONÉ
Il craint que vous ne vous ennuyiez ; il m'envoie vous dire qu'il vous conjure de rester ici, quoiqu'il ne puisse s'y rendre que dans une heure.
NOÉMI
Ne savez-vous rien de plus ?
JÉPHONÉ
Oh ! Je sais tout. J'ai suivi mon maître ; il a d'abord été chez un des juges, avec lequel il s'est enfermé, après m'avoir ordonné de rassembler de sa part dix des anciens, et de les conduire aux portes de la ville : j'ai bien vu alors qu'il s'agissait d'une déclaration publique...
RUTH, à part
Je respire à peine !
NOÉMI
Et quand vous avez été aux portes de la ville ?...
JÉPHONÉ
Mon maître est arrivé presque au même instant avec le juge, son ami, et il a fait sa déclaration...
RUTH, à part
Ô Booz !
JÉPHONÉ
Il a dit qu'il était votre parent, qu'il s'intéressait à votre sort... et beaucoup d'autres choses encore ; il a fini par demander que le jeune homme comparût...
RUTH
Comment ?... Quel jeune homme ?
JÉPHONÉ
Samir, ce jeune homme qui est votre plus proche parent.
RUTH
Mon plus proche parent ?
JÉPHONÉ
Quoi ! Vous l'ignoriez ?... Cependant, lorsque mon maître vous a quittée, il le savait déjà, car, tout en marchant dans les rues, il a répété plusieurs fois le nom de Samir. Le juge qu'il a été trouver d'abord, et qui connaît parfaitement toutes les familles de Bethléem, après avoir feuilleté ses livres, a découvert qu'en effet le parent le plus près de Noémi, du côté d'Élimélech son mari, c'était Samir.
RUTH, à part
Qu'entends-je ?... Je ne puis retenir mes larmes.
JÉPHONÉ
Booz a expliqué toutes ces choses, et puis il a demandé qu'on allât chercher Samir... Soyez sûre qu'il le décidera à épouser Ruth : d'ailleurs, les lois y obligent ce jeune homme. Pendant qu'on attendait Samir, mon maître m'a appelé et n'a envoyé vers vous...
RUTH, à part
Que je suis à plaindre !
JÉPHONÉ, à Ruth
Je vous félicite de votre bonheur, Ruth ; vous méritez d'être heureuse, vous le serez : Samir est un jeune homme de bien, doux, craignant Dieu... D'ailleurs, il est riche...
NOÉMI
Il suffit, Jéphoné, laissez-nous ; je voudrais m'entretenir avec ma fille.
JÉPHONÉ
Allons, je vais retrouver mon maître ; peut-être à présent le rencontrerai-je en chemin.
Il sort.
SCÈNE VI. Noémi, Ruth.
RUTH
Quittons ce champ, ma mère, ce champ funeste où je voudrais n'être jamais venue !...
NOÉMI
Ma fille, nous devons attendre Booz.
RUTH
Non... Je ne saurais me résoudre à le voir !... Booz, que je croyais si bon, si généreux !... Que j'ai mal connu son coeur !... De quel droit dispose-t-il de ma main ?... Pense-t-il que je consentirai à épouser un inconnu ?... Tout ce qu'il a fait pour moi, je le dois à sa pitié seule. À quel point nous nous abusions, ma mère !...
NOÉMI
Est-ce bien Ruth qui murmure ainsi contre la Providence !
RUTH
Je ne me reconnais plus moi-même ! Pardonnez, ma mère, pardonnez ce premier mouvement...
NOÉMI
Si tu savais combien ta douleur m'afflige...
RUTH
Je n'ai pu vous la cacher ; vous avez le droit de lire toujours dans mon coeur... Mais n'êtes-vous pas assurée de me consoler, de me dédommager de tout ?... Dieu ! J'entends du bruit ! Si c'était... On s'approche... C'est lui, je reconnais sa voix !...
NOÉMI
Rappelle ta raison, ta vertu...
RUTH
Hélas ! C'est la raison, c'est la vertu, qui me l'ont fait aimer... Ma mère, il va voir que j'ai pleuré... Que ne puis-je fuir !
NOÉMI
Le voici...
RUTH
Comment soutiendrai-je cette entrevue ?...
SCÈNE VII. Noémi, Ruth, Booz.
BOOZ, à part dans le fond du théâtre
Les voilà !... Je tremble !... Si je m'étais abusé !...
Il s'avance, Ruth se détourne pour cacher son trouble.
BOOZ, après un moment de silence
Ruth, votre sort est maintenant dans vos mains... Je reviens de l'assemblée du peuple ; Samir, en présence des juges, vous a reconnue pour sa plus proche parente.
RUTH
Et moi, seigneur, j'assemblerai le peuple pour déclarer hautement que je ne me marierai jamais...
BOOZ
Vous refuseriez d'épouser Samir ?
RUTH
Pourquoi, Seigneur, ne m'avez-vous pas fait plus tôt cette question ? Deviez-vous, sans l'aveu de ma mère, sans le mien, offrir ma main à cet inconnu ?...
BOOZ
J'espère encore que vous ne consentirez point à la lui donner...
RUTH
Et vous avez eu la cruauté de chercher à former un semblable engagement ?...
BOOZ
Si l'on eût pu contester à Samir le droit de vous épouser, je n'aurais assemblé ni le peuple ni les anciens ; mais Samir ne vous connaît point, je pouvais croire qu'il me céderait son droit ; nos lois permettent cette substitution...
NOÉMI
Voilà ce que j'aurais dû deviner.
RUTH
Eh bien, seigneur, Samir a-t-il donne son consentement ?...
BOOZ
Maintenant il ne me faut plus que le vôtre...
RUTH
Ô ma mère, répondez pour moi !
NOÉMI, prenant la main de Ruth
Booz, recevez cette main, l'appui de ma vieillesse, cette main qui tant de fois essuya mes larmes, et dont le travail me fait subsister.
BOOZ
Je la reçois avec un respect mêlé d'attendrissement et de joie.
RUTH
Seigneur... Ma mère va devenir la vôtre.
BOOZ
Je vous entends... mais pourriez-vous craindre un instant que je voulusse séparer Ruth de Noémi !... Jugez si Noémi m'est chère ; c'est à votre attachement pour elle que je dois les sentiments que vous m'inspirez !
RUTH
Quoi, je passerai ma vie entre Noémi et Booz !...
NOÉMI
Ô généreux Booz !
BOOZ
Le peuplé est encore assemblé ; allons retrouver les juges, et leur annoncer mon bonheur.
On entend le bruit des instruments champêtres.
Mais j'aperçois des moissonneurs conduits par Jéphoné ; arrêtons-nous un moment...
SCÈNE VIII. Noémi, Ruth, Booz, Jéphoné, Troupe de moissonneurs et glaneuses, Musiciens, etc.
JÉPHONÉ, à Booz
Mon maître, voici vos serviteurs qui viennent vous témoigner leur joie. En épousant Ruth, vous récompensez la vertu ; chacun prend part à cet événement, chacun répète que la fille de Noémi méritait de devenir la femme de Booz.
BOOZ
Ruth sera votre bienfaitrice, elle me rendra meilleur, et nous serons tous plus heureux...
RUTH
Booz me permettra d'imiter sa bonté, et de répandre de l'orge sur le chemin des glaneuses...
BOOZ
Et toutes celles qui glaneront pour leur mère seront à jamais les mieux accueillies dans ce champ. Jéphoné, faites dresser des tables dans la maison, j'invite au festin les moissonneurs et les glaneuses ; je reviendrai bientôt prendre place au milieu d'eux. Ruth, donnez le bras à votre mère, et allons trouver les juges qui nous attendent.
RUTH
Ma mère, avant de me conduire à cette assemblée, où vous devez unir mon sort à celui de Booz, bénissez-moi ; ma mère, bénissez votre fille !
Elle tombe aux genoux de Noémi.
NOÉMI
Depuis que le ciel m'a donné Ruth, j'ai béni ma fille dans tous les instants de ma vie. Le Seigneur, Dieu d'Israël, exauce enfin des prières si justes ; il n'a jamais rejeté les voeux ardents de la reconnaissance. Je n'ai plus qu'un désir à former, Dieu permettra que j'en voie l'accomplissement ; ta vertu me donne le droit de tout attendre de sa bonté. Tu seras mère, ô toi, modèle des filles ; tu seras mère heureuse, et Noémi pressera dans ses bras un enfant né de Ruth !...
Elle élève les mains vers le ciel.
Ô Dieu de mes pères, que cet enfant soit la tige d'une nombreuse postérité ! Réserve à ses descendants une gloire et des honneurs qui puissent perpétuer à jamais dans la mémoire des hommes le souvenir de son origine ! Laisse tomber dans l'oubli les noms fameux des guerriers et des conquérants qui ont ravagé la terre ; mais ne permets pas que les noms de Ruth et de Booz périssent avec eux ! Fais que l'histoire de Ruth soit connue dans les siècles à venir ; que les enfants et les jeunes filles, rassemblés autour du foyer paternel, l'entendent raconter avec respect ; que Ruth, jusqu'à la fin des temps, soit citée dans les familles vertueuses, comme l'exemple le plus touchant de la piété filiale !... Telles sont mes bénédictions... Lève-toi, ma fille.
Elle la relève et l'embrasse.
RUTH
Ma mère !... Booz !... Que je suis heureuse !
BOOZ
Venez donc mettre le comble à mon bonheur, suivez-moi ; venez déclarer solennellement que vous acceptez la main de Booz.
NOÉMI
Allons, ma fille, ne différons plus.
RUTH, en s'en allant
Ô Dieu d'Israël, Dieu de ma mère ! Rendez-moi digne de tant de bienfaits !...
Elle sort avec Noémi et Booz.
SCÈNE IX. Jéphoné, les Moissonneurs et les Glaneuses.
JÉPHONÉ
Allons, mes enfants, livrez-vous à la joie ; tandis que je vais ordonner les apprêts du festin, dansez ici, célébrez ce beau jour.
Jéphioné sort. Les Moissonneurs et les Glaneuses forment un ballet qui termine la pièce.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0