Comédie en prose
La Tendresse Maternelle, Comédie en un Acte
Représenté pour le première fois en 1737 en société à Bagatelle chez la Marquise de Mauconseil.
Personnages
- LA MARQUISE DE ROXANNE
- LE COMMANDEUR DE ROXANNE, Beau-frère de la Marquise
- LA VICOMTESSE DE BLEMONT, Cousine de la Marquise
- L'ABBÉ DURAND, Précepteur du Comte de Roxanne, fils de la Marquise
- VICTOIRE, Femme de chambre de la Marquise
- MARGUERITE, vieille femme, pauvre
LA TENDRESSE MATERNELLE.
SCÈNE I. L'Abbé Durand, Victoire.
L'ABBÉ
Madame la Marquise est sortie !...
VICTOIRE
Mon_Dieu, oui, pour la troisième fois du jour.
L'ABBÉ
La troisième fois, il n'est pas midi !...
VICTOIRE
La pauvre femme, peut-elle tenir en place depuis le départ de Monsieur_le_Comte... Ah ! C'est une mère celle-là...
L'ABBÉ
Son inquiétude est naturelle... À la veille d'une bataille, qui peut-être va lui ravir un fils unique, le meilleur sujet... le mieux né... ce n'est pas parce qu'il est mon élève, mis il est certain que je ne vois point de jeunes gens qu'on lui puisse comparer... À quinze ans il savait le latin comme moi.
VICTOIRE
Et puis il aime Madame... Ah, mon_Dieu, que leurs adieux furent touchants... Monsieur_le_Comte, qui n'avait jamais vu la guerre, était bien aise d'y aller... Mais il quittait Madame pour la première fois de sa vie, et, malgré la gloire, il avait le coeur bien gros. Madame, de son côté, voulait ne pas pleurer, mais on voyait qu'elle étouffait... aussi, après qu'il fût sorti de sa chambre, elle pensa mourir.
L'ABBÉ
Cependant je l'ai vue pendant la paix désirer vivement la guerre, afin que Monsieur_le_Comte_de_Rozanne pût avoir des occasions de se distinguer... Elle paraissait alors aimer tant la gloire...
VICTOIRE
Oui, mais de loin seulement... car de près je vous assure qu'elle la trouve beaucoup moins belle.
L'ABBÉ
Elle n'est pas la première de cet avis.
VICTOIRE
Ce n'est pourtant pas qu'elle manque de courage ; je vous assure que si elle avait pu suivre Monsieur_le_Comte, et partager tous les périls qu'elle redoute pour lui, elle se serait trouvée bien heureuse...
L'ABBÉ
Dites-moi donc, Mademoiselle Victoire, où est-elle à présent ?...
VICTOIRE
Chez son amie Madame la Maréchale, pour savoir s'il n'y a pas quelques nouvelles. Leurs deux enfants sont à l'armée, ils sont amis l'un et l'autre, voilà ce qui fait cette grande liaison...
L'ABBÉ
Et puis Madame la Maréchale est plus à portée qu'une autre de savoir des nouvelles, elle est soeur du Ministre...
VICTOIRE
Il courait hier un bruit sourd que la bataille était donnée... mais cela ne s'est pas confirmé... Ah, si cette incertitude dure encore quelque jour, je crains que Madame n'y succombe à la fin... L'inquiétude et la douleur la tuent...
L'ABBÉ
Il est vrai qu'elle est bien changée.
VICTOIRE
Son caractère est encore plus changé que sa figure ; elle qui est naturellement si douce, si égale, je ne la reconnais plus depuis que Monsieur_le_Comte est parti... un rien l'aigrit, la met en colère... et puis elle a toutes sortes de faiblesses qu'elle méprisait elle-même avant ce moment... Elle croit aux songes, quand elle a fait un mauvais rêve, la voilà de mauvaise humeur pour toute la journée. Hier matin j'ai cassé son miroir, elle en a presque pleuré. Monsieur_l'Abbé, vous qui êtes savant, expliquez cela si vous pouvez.
L'ABBÉ
Cela est tout simple, Madame_la_Marquise, comme toutes les femmes, n'a jamais fait d'études, elle est ignorante et crédule, et ces deux choses conduisent à la superstition.
VICTOIRE
Mais je la sers depuis quinze ans, et je l'ai toujours vue, jusqu'à cet instant, à mille lieux de toutes ces misères ; elle s'en moquait même, et m'en a corrigée, moi qui vous parle. Dans le temps de sa grande maladie, quel courage n'a-t-elle pas montré !... Elle regrettait son mari et son fils ; car feu Monsieur vivait encore... Mais elle disait : je laisse à mon fils un bon père, je meurs tranquille ; vous en souvenez-vous ?
L'ABBÉ
Oh, comme d'hier.
VICTOIRE
Eh bien, elle n'avait pourtant pas fait plus d'études alors qu'à présent, et elle était ce que vous appelez Philosophe, et de plus, jeune et jolie ; comment arrangez-vous cela ?
L'ABBÉ
Il y a longtemps qu'un Sage a dit, que l'histoire du coeur humain est inexplicable et incompréhensible, et cette sentence regarde particulièrement les femmes.
VICTOIRE
Je ne me soucie guère de votre Sage, puisqu'il est aussi ignorant que moi.
L'ABBÉ
Mon enfant tout le fruit de la science, c'est le doute ou l'incertitude.
VICTOIRE
Pourquoi donc se tant fatiguer sur des livres, puisqu'un Docteur ou moi c'est la même chose... Mais quelqu'un vient...
L'ABBÉ
C'est peut-être Madame.
VICTOIRE
Oh, non, c'est sa cousine la_Vicomtesse_de_Blémont.
L'ABBÉ
Oh ! Je m'en vais, elle est trop bruyante pour moi. C'est une étourdie... une coquette...
VICTOIRE, en riant
Vous lui en voulez de plus loin... Elle s'entend à tourner les têtes. Monsieur_le_Comte_de_Rozanne pourrait en dire des nouvelles...
L'ABBÉ
C'est une pernicieuse femme ! Heureusement que l'empire, usurpé par toutes celles qui lui ressemblent, n'est jamais de longue durée...
VICTOIRE
Paix donc, la voilà...
L'Abbé sort.
SCÈNE II. Victoire, La Vicomtesse.
LA VICOMTESSE, parlant de la porte
Allons, je vais l'attendre ici... Victoire, je vous en prie, donnez-moi un fauteuil, je suis lasse à mourir.
VICTOIRE
Madame ne tardera pas...
LA VICOMTESSE
Je suis venue hier, mais on me dit qu'elle était malade, et ne voyait personne...
VICTOIRE
Mon_Dieu oui, et pour un sujet qu'on ne devinerait jamais, parce qu'elle avait entendu tirer le canon des Invalides ; car le Roi est venu hier à Paris...
LA VICOMTESSE
Eh bien ! Après...
VICTOIRE
Eh bien Madame, j'étais seule avec elle dans sa chambre ; elle paraissait assez tranquille, lorsque tout-à coup, en entendant ce maudit canon, elle a tressailli, et s'est écriée ; Qu'est-ce que c'est que cela ?... C'est le Roi qui passe, Madame... Ah ! Quel affreux bruit, a-t-elle répondu !... Et puis elle s'est mise à fondre en larmes, ce qui a duré jusqu'au soir.
LA VICOMTESSE
Ah ! J'en suis charmée ; je ne suis donc pas la seule personne à qui le canon fasse une impression aussi forte ! Depuis la guerre je ne puis l'entendre sans éprouver des frémissements intérieurs... des agacements de nerfs... une certaine oppression !... On ne peut définir cela... Enfin, je suis bien aise que Madame_de_Roxanne soit comme moi, cela prouve que je ne suis pas folle... Comment se porte-t-elle aujourd'hui ?
VICTOIRE
Oh ! Toujours de même ; elle ne dort point.
LA VICOMTESSE
Qu'est-ce qui dort pendant la guerre ? On est si agitée... Savez-vous, Victoire, si Madame_de_Roxanne a sa loge aujourd'hui ?
VICTOIRE
Je l'ignore ; ... car depuis la déclaration de la guerre, Madame n'a pas mis le pied aux Spectacles.
LA VICOMTESSE
Quelle folie !... Mais cela se dissipe... Moi, sans la Comédie je serais morte... Plus on est sensible, plus on a besoin de distraction... Je me laisse traîner au Bal, à l'Opéra : assurément ce n'est pas mon goût qui m'y conduit, mais c'est la raison.
VICTOIRE
Sans doute. À quoi bon tomber malade.
LA VICOMTESSE
Victoire, comment trouvez-vous ma robe ?
VICTOIRE
Charmante ; mais Madame est habillée de bien bonne heure.
LA VICOMTESSE
Oh ! C'est que je ne dois pas rentrer chez moi de la journée... Je hais ma maison...
VICTOIRE
Depuis l'absence de Monsieur_le_Vicomte_de_Blémont ?
LA VICOMTESSE
Elle me paraît un tombeau... C'est une cruelle chose que la guerre... Craindre pour un mari, des frères, des parents, des amis...
VICTOIRE, à part
Et même un amant...
LA VICOMTESSE
Victoire, il y a bien longtemps que vous êtes à Madame_de_Rozanne ?
VICTOIRE
Oui, Madame, sept ou huit ans avant votre mariage, à peu près.
LA VICOMTESSE
C'est une bonne femme que Madame_de_Rozanne ; elle a été belle, à ce que l'on dit.
VICTOIRE
Elle l'est bien encore...
LA VICOMTESSE
On prétend qu'elle se peint les sourcils... mais je n'en crois rien.
VICTOIRE
Si cela est, je ne suis point dans la confidence ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que la chose qui l'occupe le moins, c'est la figure ; et dans aucun temps elle n'a paru s'en soucier, pas même du vivant de Monsieur...
LA VICOMTESSE, riant
Du vivant de Monsieur... Vous croyez donc qu'une veuve doit renoncer à plaire ?... Et qu'on ne peut avoir cette prétention que pour un mari ?... Du vivant de Monsieur est charmant, je m'en souviendrai... Quel âge avez-vous Victoire ?
VICTOIRE
Trente et un ans, Madame.
LA VICOMTESSE
Trente et un ans ?... Vous avez beaucoup d'innocence pour votre âge... Mon_Dieu, mon enfant donnez-moi ce tabouret, car j'ai les pieds si enflés... Ce maudit Bal d'hier...
VICTOIRE
Madame a dansé cette nuit ?...
LA VICOMTESSE
Eh mon_Dieu oui... On dit que la danse est un exercice si sain... Il est bien vrai qu'à moi elle m'est nécessaire. Il me faut du mouvement, de l'action... sans cela je tombe dans des vapeurs si noires...
VICTOIRE
Oserai-je demander à Madame le nom de son Médecin ?...
LA VICOMTESSE
Pourquoi ?
VICTOIRE
C'est que je voudrais le prendre ; car il me semble que ses remèdes ne sont pas fâcheux... Et le régime qu'il prescrit à Madame, lui réussit si bien ; elle est si fraîche...
LA VICOMTESSE
Je suis bien maigre pourtant... Et puis j'ai la manie de ne point mettre de rouge le matin, et je suis pâle comme la mort.
VICTOIRE
Réellement, Madame, vous n'avez point de rouge ?
LA VICOMTESSE
Pas l'apparence.
VICTOIRE
Assurément on ne l'imaginerait pas.
À part.
Aussi je n'en crois rien.
LA VICOMTESSE
Mais Madame_de_Rozanne ne vient point.
VICTOIRE
En effet, cela est singulier... Mais apparemment qu'en sortant de chez Madame_la_Maréchale, elle aura été à la Conciergerie ou aux Enfants-Trouvés.
LA VICOMTESSE
Comment ! Qu'est-ce que c'est que cela ?
VICTOIRE
Oh ! C'est que Madame va de temps en temps délivrer des Prisonniers, et porter de l'argent aux Enfants-Trouvés, et puis quelquefois la pitié la saisit au point pour quelqu'un de ces petits infortunés, qu'elle s'en charge tout-à-fait. Et à ma connaissance j'en sais quatre qu'elle fait élever ; elle est bien charitable.
LA VICOMTESSE
J'aime cela... J'aime la bienfaisance... Victoire, voyez si mes gens sont là, je vous en prie ; car il faut que je m'en aille. Vous direz à Madame de Rozanne que je suis au désespoir de n'avoir pu l'attendre plus longtemps ; mais je reviendrai ce soir. A-t-elle eu des nouvelles de son fils lundi dernier ?
VICTOIRE
Oui, Madame, mais point depuis.
LA VICOMTESSE
Je partage bien toutes ses inquiétudes assurément, je l'aime de toute mon âme, et son fils aussi...
VICTOIRE
Madame, en effet, doit un peu d'amitié à Monsieur_le_Comte.
LA VICOMTESSE
Parce qu'il est mon cousin, n'est-ce pas Victoire ?...
VICTOIRE
Enfin, Madame, je m'entends.
LA VICOMTESSE
Monsieur_de_Rozanne m'intéresse beaucoup... Il n'est pas mon ami, mais je sens qu'il le sera. Présentement il est trop jeune encore...
VICTOIRE
Mais, Madame, il a vingt-deux ans.
LA VICOMTESSE
Mais savez-vous, Victoire, que suis très vieille, moi, j'ai un an de plus que lui.
VICTOIRE, à part
Bon, elle se rajeunit de quatre ans ?
Haut.
En vérité, Madame, vous n'en paraissez pas avoir plus de vingt.
LA VICOMTESSE
Il est vrai que je pourrais facilement cacher mon âge ; mais je le dis bonnement. Adieu donc, ma chère Victoire... À propos, n'oubliez pas de demander sa loge à la Comédie Française, si elle n'en a pas disposé.
VICTOIRE
Oui, Madame.
LA VICOMTESSE
Vous m'enverrez le billet, je vais laisser ici un de mes gens pour l'attendre.
VICTOIRE
Je vais appeler les gens de Madame.
LA VICOMTESSE
Non, non, cela n'est pas nécessaire ; mais seulement ressouvenez-vous de la loge...
VICTOIRE
Vos ordres seront exécutés, Madame.
LA VICOMTESSE
Adieu, Victoire ; en vérité, vous êtes fort aimable : mais envoyez-moi mon billet, et faites-le écrire devant vous ; car quelquefois Madame_de_Rozanne est si légère, qu'elle pourrait fort bien l'oublier. Mon_Dieu, je me sauve, il est midi trois quarts.
Elle sort.
SCÈNE III.
VICTOIRE, seule
Voilà une bonne tête... Elle est jolie... mais bien folle... Grand Dieu quel chagrin elle a pensé à donner à Madame... J'ai vu le moment où Monsieur_le_Comte, séduit par ses coquetteries, allait s'y attacher tout de bon... Heureusement que cela n'a pas duré. Mais j'entends un carrosse... Oh, pour le coup, c'est sûrement Madame.
SCÈNE IV. Victoire, l'Abbé, [la Marquise].
VICTOIRE
Eh bien, Monsieur l'Abbé, est-ce Madame ?...
L'ABBÉ
Oui la voilà.
La Marquise arrive.
VICTOIRE
Elle a l'air encore plus triste qu'à son ordinaire.
LA MARQUISE
Mon Beau-frère est-il venu ?
VICTOIRE
Monsieur_le_Commandeur ?... Non, Madame.
L'ABBÉ
Eh bien, Madame, point de nouvelles ?...
LA MARQUISE
Non. La Maréchale a fait partir ce matin un de ses gens pour Versailles, il n'est pas encore revenu... Aussitôt qu'il le sera elle m'enverra la réponse de son frère. J'ai laissé chez elle Lapierre pour l'attendre...
VICTOIRE
À quelle heure Madame veut-elle dîner ?
LA MARQUISE
Je pense que Lapierre est une bête... J'aime mieux charger Saint-Jean de cette commission.
L'ABBÉ
Mais, Madame, il ne faut pas beaucoup d'esprit pour apporter une lettre.
LA MARQUISE
Enfin, je veux que Saint-Jean y aille, Victoire courez le lui dire... Écoutez donc : qu'il fasse seller un cheval, afin de pouvoir revenir plus vite.
VICTOIRE
Seller un cheval ; Madame_la_Maréchale demeure à deux pas d'ici.
LA MARQUISE
Ce ne sont pas des conseils que je vous demande... Faites ce que je vous dis, sans tant raisonner.
VICTOIRE, à part
Seller un cheval, pour aller au bout de la rue... Allons...
Elle veut sortir.
LA MARQUISE, la rappelant
Mademoiselle, vous direz qu'on n'ôte pas mes chevaux, parce que je peux sortir d'un moment à l'autre.
VICTOIRE
Oui, Madame.
Elle sort.
LA MARQUISE
L'Abbé, je vous prie de demander ma liste, j'en veux rayer quelques personnes, qui sûrement ne me donneraient pas de nouvelles.
L'ABBÉ
Je vais vous la chercher.
Il sort.
LA MARQUISE, seule
Ô mon fils !... Mon fils !... Quelle situation que la mienne.... Tout ce qui m'entoure me devient odieux. Hélas ! Il semble que personne ne sente comme moi, excepté la Maréchale cependant : aussi comme je l'aime !... Combien elle m'est devenue chère !...
Elle s'assied.
Je suis aujourd'hui d'un accablement.... Je ne puis me souvenir.... Je ne sais ce que j'ai.... Cela n'est pas naturel... Mon_Dieu, si c'était un pressentiment... Ah, mon fils...
Elle tombe la tête appuyée sur ses mains.
SCÈNE V. La Marquise, l'Abbé, (tenant la liste.)
LA MARQUISE
Eh bien ! L'Abbé, Saint-Jean est-il parti ?
L'ABBÉ
Oui, Madame, il monte à cheval...
Il lui donne la liste.
Voilà la liste que vous avez demandée.
LA MARQUISE
Voyons, lisez.
L'ABBÉ, lisant
Monsieur_le_Président_d'Arcy...
LA MARQUISE
Ah ! Rayez celui-là... J'ai pris tous les gens de robe en aversion... Ils sont trop heureux pour moi.
L'ABBÉ
Mais Monsieur_le_Président est votre oncle.
LA MARQUISE
Et que m'importe !...
L'ABBÉ
Je cherche mon crayon... Ah le voici.
Il efface... Il lit.
Hom... Monsieur votre beau-frère, cela va sans dire... Passons.
Il lit.
Monsieur_le_Baron_d'Erville...
LA MARQUISE
Ah ! Laissez celui-là, le pauvre homme est aussi affligé que moi ; son neveu, comme mon fils, fait sa première campagne...
L'ABBÉ
Le baron d'Erville... C'est lui qui est si vieux, si sourd ?... Vous avez bien changé pour lui ; car je me souviens qu'autrefois il vous ennuyait cruellement.
LA MARQUISE
Après.
L'ABBÉ
Madame_la_Duchesse_de_Ponteuil.
LA MARQUISE
Effacez-la.
L'ABBÉ
Mais, Madame, elle était votre amie.
LA MARQUISE
Mon amie... Une femme en procès avec ses enfants... Une femme qui les a vu partir l'un et l'autre avec une indifférence, une dureté...
L'ABBÉ
De tout temps l'intérêt a divisé les hommes. Quand on a un peu lu, on fait...
LA MARQUISE
Ah ! Faites-moi grâce de vos citations, Monsieur_l'Abbé, je vous en prie.
L'ABBÉ, à part
Quelle humeur !
Haut, il lit.
Madame de Senantes.
LA MARQUISE
Effacez, effacez... Elle est veuve ; elle n'a ni enfants ni frères, elle ne prend d'intérêt à rien.
L'ABBÉ, lit
Madame_la_Vicomtesse_de_Blémont.
LA MARQUISE
Laissez celle-là... Quoiqu'il y ait quinze jours que je n'en aie entendu parler.
L'ABBÉ
Par exemple, celui-là m'étonne. Une coquette qui vous a donné tant de chagrin, qui est cause que Monsieur_le_Comte a refusé l'établissement le plus avantageux : une évaporée que je vous ai vu craindre, et même haïr...
LA MARQUISE
Tout cela n'existe plus... Au fond, elle n'a pas un mauvais coeur... Elle aimait mon fils...
L'ABBÉ
Elle l'aimait... Elle l'aimait, et c'est là le titre...
LA MARQUISE
Mon_Dieu ! L'Abbé, il y a des faiblesses qu'il faut condamner, mais qu'on doit plaindre... D'ailleurs vous savez comme moi, qu'il n'y a eu que de l'étourderie dans sa conduite. La Vicomtesse est légère, mais elle est honnête ; ... et si elle a eu le malheur d'être sensible... Puis-je lui refuser la consolation de venir s'attendrir avec moi... Qu'elle vienne, qu'elle vienne ici, elle y sera bien reçue.
L'ABBÉ
En vérité, Madame, vous à qui j'ai toujours reconnu des principes si purs et si délicats, je l'avoue, vous me surprenez infiniment.
LA MARQUISE
Je vous surprends... Ah ! Cela doit être... Il faudrait avoir un coeur semblable au mien pour me comprendre, mais achevez.
L'ABBÉ
Voilà tout...
LA MARQUISE
On vient... Mon_Dieu ! C'est peut-être Saint-Jean... Voyez... Non, j'y vais.
Elle se lève.
SCÈNE VI. La Marquise, l'Abbé, Le Commandeur.
LE COMMANDEUR
Bonjour, ma soeur... Vous paraissez bien agitée...
LA MARQUISE
Eh ! Puis-je être autrement ? Mon frère, ne savez-vous rien de nouveau ?
LE COMMANDEUR
Non. Je sors de chez le Marquis_de_Blézac, qui doit être instruit, comme vous savez...
LA MARQUISE
Eh bien !
LE COMMANDEUR
Je dis qu'il doit être instruit, puisque son neveu commande l'armée.
LA MARQUISE
Eh bien, l'avez-vous vu ?
LE COMMANDEUR
Il est dans la bouteille à l'encre celui-là.
LA MARQUISE
Que vous a-t-il dit ?
LE COMMANDEUR
J'ai donc été chez lui ; je comptais le trouver, parce qu'il a la goutte ; et point du tout, il venait de partir pour Versailles.
LA MARQUISE
Partir pour Versailles... malgré la goutte... Cela veut dire quelque chose... mon frère...
LE COMMANDEUR
Eh bien après...
LA MARQUISE
L'Abbé, envoyez encore chez la Maréchale... Non, envoyons plutôt à Versailles... Mon frère...
LE COMMANDEUR
Mais tout cela est inutile... Calmez-vous...
L'ABBÉ
Madame la Maréchale vous a promis...
LA MARQUISE
L'Abbé, mon cher Abbé... De grâce, allez chez elle...
LE COMMANDEUR
Mais quelle folie !...
LA MARQUISE
J'ai envie d'y retourner...
LE COMMANDEUR
Parbleu, écoutez-moi donc... J'ai mon Valet de chambre à Versailles, moi... Il est établi chez Blézac, avec ordre exprès, de ma part, de revenir sur le champ s'il apprend quelque chose de nouveau. C'est Dumont, vous le connaissez, vous savez s'il est intelligent et expéditif...
LA MARQUISE
Mais s'il revient, il ira chez vous...
LE COMMANDEUR
Eh, non, comme je ne compte pas vous quitter, je lui ai dit de revenir ici, parce qu'il est plus vraisemblable qu'il m'y trouvera, que chez moi.
LA MARQUISE
Vous ne me quitterez pas ?... Mon frère, qu'est-ce que cela signifie... Mon_Dieu ! Sauriez-vous ?... Mon frère, vous me cachez peut-être...
LE COMMANDEUR
À qui diable en avez-vous ?...
LA MARQUISE
Vous ne savez rien...
LE COMMANDEUR
Mais quoi ?...
LA MARQUISE
De la bataille... Vous ne répondez pas ?... Elle est donnée... Mon fils...
Elle tombe dans un fauteuil.
LE COMMANDEUR
Ma soeur, ma soeur... Vous me feriez devenir fou ; je ne sais rien de nouveau, je vous le répète, je vous le jure... Parbleu, vous avez une rude tête.
LA MARQUISE
Ah ! Je respire... Ah ! Mon frère, pardonnez-moi... Hélas ! Qui m'excusera, si ce n'est vous ?
LE COMMANDEUR
Non, je ne vous excuse pas, vous êtes trop extravagante aussi. Que diable, votre fils est mon neveu, il est le dernier de notre nom ; croyez-vous qu'il ne me soit pas aussi cher qu'à vous ?...
LA MARQUISE
Ah ! Ne nous comparons point.
LE COMMANDEUR
Que diantre je ne vous reconnais plus... Souvenez-vous donc combien de fois, vous avez, avec moi, souhaité la guerre...
LA MARQUISE
Ce souhait était inhumain, insensé : le Ciel, en l'exauçant, me punis assez cruellement d'avoir pu le former...
LE COMMANDEUR
Ah parbleu, je crois que si vous pouviez trouver un moyen de faire revenir votre fils, vous l'emploieriez bien vite, et...
LA MARQUISE
Ô Ciel ! Qu'osez-vous penser !... Ah que vous me connaissez mal !... Soyez bien sûr que sa gloire m'est encore plus cher que sa vie...
LE COMMANDEUR
Ah ! Voilà comme une Française doit parler...
L'ABBÉ
Il est deux heures... Madame ne songe pas à dîner.
LE COMMANDEUR
Allons, allons, venez vous mettre à table, ma soeur.
LA MARQUISE
Non, je ne dînerai pas aujourd'hui.
LE COMMANDEUR
Je ne souffrirai pas cela... Voulez-vous vous tuer ?...
LA MARQUISE
Non, mon frère... Mais en vérité c'est que j'ai trop souper hier... Allez, de grâce, laissez-moi, je vous en conjure...
LE COMMANDEUR
Allons, venez l'Abbé ; il n'y a que nous deux de raisonnables dans la maison.
Ils sortent.
LA MARQUISE, seule
Mon fils, le dernier de son nom, voilà ce qui le frappe... Ah, Dieu, comment cette idée peut-elle occuper ?... Que l'orgueil est vil et méprisable, il détruit tout autre sentiment... Je ne suis bien que seule... Qu'entièrement livrée à moi-même... On contraint ma douleur, mais on ne peut m'en distraire un moment... Je ne vis pas... non... chaque matin je voudrais être à la fin de la journée... L'incertitude, l'attente... L'espoir me font compter tous les instants. Insensée que je suis, peut-être... Oui, peut-être que la situation cruelle où je me trouve est heureuse en comparaison de celle qui m'attend !... Quelle réflexion désespérante ! Hélas, je demande des nouvelles, et c'est peut-être l'arrêt de ma mort que je désire... Si je suis réservée au plus affreux des malheurs, c'est du moins une consolation que la certitude de n'y pouvoir survivre... Moi, vivre alors... et comment, et pour qui ?... Ô, mon fils !... Je n'existe que pour toi... Ta destinée fera la mienne.
Elle tombe le visage caché par ses mains et par son mouchoir, et les coudes appuyés sur une table qui doit être à côté d'elle.
SCÈNE VII. La Marquise, Victoire.
LA MARQUISE, se levant précipitamment, quand elle entend venir Victoire
Qui vient ? Que me veut-on ?
VICTOIRE
Ce n'est rien, Madame ; ... c'est Marguerite, cette vieille femme, que vous avez tirée de la misère, qui vient pour vous remercier.
LA MARQUISE
Quelle importunité, dans l'état où je suis... que ne l'avez-vous renvoyée.
VICTOIRE
Je voulais prendre les ordres de Madame.
LA MARQUISE
Et bien dites-lui que je ne puis voir personne...
VICTOIRE
Cette pauvre femme est bien dans la peine aussi...
LA MARQUISE
Si elle a encore besoin d'argent qu'on lui en donne...
VICTOIRE
Oh, ce n'est pas cela. Mon_Dieu, grâce à Madame, elle se trouve assez riche à présent ; mais c'est qu'elle a un fils...
LA MARQUISE
Elle a un fils !...
VICTOIRE
Oui ; elle a un fils soldat, et...
LA MARQUISE
Elle a un fils soldat !... Ah, la pauvre femme, que je la plains... Qu'on ne la renvoie pas, Victoire, je veux la voir...
VICTOIRE
Son fils, justement, est soldat dans le régiment de Monsieru_le_Comte...
LA MARQUISE
Qu'elle vienne, qu'elle vienne...
VICTOIRE
Je vais la chercher... Elle sera bien contente...
Elle sort.
LA MARQUISE, seule
Il me sera doux de voir cette pauvre femme, de l'entendre, de pleurer avec elle... Mais la voici...
Victoire revient avec Marguerite ; la Marquise se levant et allant au devant d'elle.
Approchez, approchez : Victoire, laissez-nous.
Victoire sort.
MARGUERITE
Pardon, Madame...
LA MARQUISE
Venez...
MARGUERITE
Ah, Madame, vous m'avez sauvé la vie, par vos généreux secours... Pardonnez-moi, Madame, si je ne parais pas contente à vos yeux... et si, malgré moi...
LA MARQUISE
Vous pleurez, pauvre femme !... Qu'elle m'attendrit !...
MARGUERITE
Hélas ! Madame, c'est que j'ai un fils...
LA MARQUISE
Oui, je le sais... Comment s'appelle-t-il ?
MARGUERITE
La Tulipe, Madame, c'est son nom de guerre ; il est dans le régiment de Monsieur_le_Comte.
LA MARQUISE
Quel âge a-t-il ?...
MARGUERITE
Vingt ans, Madame ; c'était toute ma consolation... Jusqu'au jour de la guerre, j'étais si heureuse, Madame... Je me portais bien, je pouvais travailler, j'avais de quoi vivre.
LA MARQUISE
Ma chère bonne-femme, soyez tranquille, vous ne manquerez plus de rien.
MARGUERITE
Oh, Madame, vous m'avez donné bien au-delà de mes besoins... Mais mon fils... hélas, Madame, s'il périt, tout ce que vous avez fait pour moi me sera peut-être inutile... Je crois bien que le chagrin...
LA MARQUISE
Non, non, ma chère amie, le Ciel aura pitié de vous, de moi... Il daignera nous rendre nos enfants.
MARGUERITE
Ah ! Je le prie pour le vôtre comme pour le mien.
LA MARQUISE
Vous priez Dieu pour mon fils !...
MARGUERITE
Ah ! Oui, Madame, tous les jours ; j'ai même commencé une neuvaine.
Neuvaine : L'espace de neuf jours consécutifs, pendant lesquels on fait quelque acte de dévotion. [L]
LA MARQUISE, tirant sa bourse et lui donnant de l'argent
Tenez, mon enfant...
MARGUERITE
Madame... En vérité... Je n'étais pas venu pour cela...
LA MARQUISE
Prenez, prenez... gardez cet argent pour votre fils, vous le lui donnerez à son retour...
MARGUERITE, s'essuyant les yeux
Oh, mon pauvre la_Tulipe !... Excusez, Madame... Vous savez ce que c'est que d'être mère...
LA MARQUISE
Écoutez-moi... J'écrirai à mon fils pour lui recommander le vôtre, et pour qu'il m'en donne des nouvelles... Je lui écrirai dès ce soir...
MARGUERITE
Ah ! Madame, que vous me soulagez ; car si mon fils est blessé, qui est-ce qui en prendrait soin ?
LA MARQUISE
Ah Dieu ! Quelles funestes idées... Et si le mien lui-même !...
MARGUERITE
Pourvu qu'il ne soit que blessé encore !... Car hélas ! Quand on va à la guerre, il n'y a que Dieu qui sache si l'on en reviendra... Et par malheur c'est le plus brave qui y trouve le plus de dangers... Et mon garçon est si hardi, si entreprenant !...
LA MARQUISE
Allez mon enfant, allez... Restez dans ma maison, je vous logerai, je prends soin de vous, je vous garderai toujours chez moi... Vous reviendrez me voir ; mais dans ce moment, allez... J'ai besoin d'être seule.
MARGUERITE
Dieu vous bénira... Oui, Madame... Vous reverrez votre fils, vous le reverrez bientôt en bonne santé... Mon coeur me le dit...
LA MARQUISE
Ah ! Pauvre femme... Vous me ranimez ; voilà le premier moment de consolation que je goûte... Embrassez-moi...
MARGUERITE
Eh ! Madame, Madame.
LA MARQUISE
Ma chère amie, quand mon fils reviendra, je lui demanderai le congé du tien ; je l'établirai, je le marierai, je te le promets.
MARGUERITE, se jetant à ses pieds
Est-il possible, Madame ?
SCÈNE VIII. La Marquise, Marguerite, le Commandeur.
LE COMMANDEUR
Ma foi j'ai bien dîné... Mais en voici bien d'un autre... Que diable fait-là ma soeur ?...
LA MARQUISE, relevant Marguerite
Allez, ma chère Marguerite, ce n'est pas la dernière fois du jour que nous nous verrons ; allez.
MARGUERITE, en s'en allant, à part
Ô mon_Dieu ! Vous êtes juste, sauvez son fils...
Elle sort.
LE COMMANDEUR
Eh bien, ma soeur, vous voilà toute en larmes. Sur mon honneur, vous devenez tout-à-fait folle.
LA MARQUISE
Que voulez-vous mon frère, je ne puis me changer.
LE COMMANDEUR
Parbleu, l'Abbé vient de me conter un trait de vous, qui m'enchante.
LA MARQUISE
Quoi donc ?
LE COMMANDEUR
Vous rayez tout le monde de votre liste, et vous y laissez Madame_la Vicomtesse_de_Blémont, et cela à cause des jolis desseins qu'elle a eu sur votre fils... Quand je me rappelle toutes les jérémiades que vous m'avez faites sur elle, vos craintes... vos gémissements, vos sanglots. Ah ! Morbleu, je regretterai toute ma vie, et ma sotte pitié, et tant de nuits passées à vous remettre la tête. Madame_la_Vicomtesse_de_Blémont, une folle... décriée... perdue, une impertinente, dont j'ai, moi personnellement, toutes les raisons de me plaindre...
LA MARQUISE
Avez-vous tout dit ?
LE COMMANDEUR
Non, non, vous m'entendrez jusqu'au bout. Ah ça, ma soeur, je vous passe votre motif ; mais s'il était aussi fondé qu'il est extravagant, qu'auriez-vous à répondre ?
LA MARQUISE
Comment ?
LE COMMANDEUR
Oui, la Vicomtesse n'a ses entrées ici, que parce que vous supposez qu'elle aime encore mon neveu, n'est-ce pas ?
LA MARQUISE
Eh bien, après ?
LE COMMANDEUR
Eh bien, moi je vous dis qu'elle ne songe non plus à lui qu'au grand_Turc.
LA MARQUISE
En vérité, mon frère, je puis penser sans aveuglement qu'il est possible d'aimer mon fils : il est certain qu'elle a eu du penchant pour lui ; et la situation où il est, son danger, doivent ranimer des sentiments qui n'ont jamais été parfaitement détruits.
LE COMMANDEUR
Des sentiments !... Vous me faites rire... Oui, la Vicomtesse est bien une femme à sentiments... Votre fils est jeune, joli, bien tourné ; je crois sans peine qu'elle a eu pour lui une fantaisie assez vive...
LA MARQUISE
Quelles idées... Et quelles expressions !
LE COMMANDEUR
Ne vous en choquez-vous pas ? Ah ! Je vous conseille de faire la prude... le jour même où vous voulez recevoir à bras ouverts une femme qui... Ne me faites pas parler... Mais venons au fait. Eh bien, Madame_la_Marquise, je vous soutiens donc, moi, que votre Vicomtesse_de_Blémont n'a nul besoin de venir s'attendrir avec vous.
LA MARQUISE
Vous ne me ferez pas changer d'opinion.
LE COMMANDEUR
Si fait parbleu, je vous en ferai changer. Écoutez-moi...
LA MARQUISE
Mon_Dieu, mon frère, laissons ce discours.
LE COMMANDEUR
Je n'ai plus qu'un mot à dire. Elle est venue ce matin vous voir, la Vicomtesse.
LA MARQUISE
Ah ! Elle est venue, on ne me l'a pas dit.
LE COMMANDEUR
Eh bien elle est venue.
LA MARQUISE
Eh bien ! Vous voyez que je n'en suis pas oubliée.
LE COMMANDEUR
Mais savez-vous pourquoi ?... Devinez... Allons, allons, je m'en vais vous le dire : elle est venue pour vous demander votre loge... Ah ! Qu'en pensez-vous de celui-là ? Et puis historiquement elle a conté à Victoire qu'elle était lasse à mourir, parce qu'elle a dansé toute la nuit... Hem ?... Vous ne dites mot. Voilà cette femme affligée, cette femme victime d'un sentiment qui n'a jamais été détruit... Que diable, ma soeur, connaissez donc mieux vos gens ; il n'est pas permis à trente-huit ans d'être de la crédulité dont vous êtes...
LA MARQUISE
Ah ! Mon frère, j'entends bien du bruit là-dedans... Ce sont sûrement des nouvelles.
LE COMMANDEUR
C'est peut-être Dumont.
LA MARQUISE
Voyez... Voyez... Ah ! Mon frère !...
SCÈNE IX. La Marquise, le Commandeur, Victoire, l'Abbé.
VICTOIRE, accourant
Madame, voilà une lettre...
LA MARQUISE
Une lettre... Et de qui ?...
VICTOIRE
De Madame_la_Maréchale.
LA MARQUISE
Ah, donnez...
Elle tombe dans son fauteuil.
L'ABBÉ, bas, au Commandeur
Nous avons gagné la bataille, je ne sais pas d'autres détails.
LE COMMANDEUR
Ô Ciel !... Mais paix...
LA MARQUISE, lisant, après avoir décacheté la lettre, ce qui a été un peu long à cause de son saisissement
Hélas ! Madame, je suis au désespoir.
Elle s'interrompt.
Ah ! Mon fils... Je me meurs...
Elle tombe évanouie.
LE COMMANDEUR
Ah, grand Dieu ! Ma soeur...
VICTOIRE, lui prenant le bras
Elle est sans connaissance.
L'ABBÉ
Il faut la secourir.
LE COMMANDEUR
De l'eau, de l'eau... Défaites son collier... L'Abbé, appelez ses gens...
L'Abbé amène plusieurs domestiques qui s'empressent.
VICTOIRE
Hélas ! Elle est comme morte...
LE COMMANDEUR, à Victoire
La tenez-vous bien ?...
VICTOIRE
Oui, Monsieur.
LE COMMANDEUR
Voyons donc cette funeste lettre... et s'il est bien vrai... Pendant qu'on secoure la Marquise, il prend la lettre, et lit tout bas : après avoir lu il s'écrie : L'Abbé, l'Abbé, mon neveu se porte bien, il a fait des merveilles, et il n'a pas reçu la moindre blessure.
L'ABBÉ
Ô Ciel !...
VICTOIRE
Ah ! Monsieur le Commandeur, venez donc rendre Madame à la vie...
LE COMMANDEUR
Elle n'avait lu que les premiers mots de la lettre... Diable soit des femmes, qui commencent toujours par s'évanouir... Elle m'a bouleversé moi... Je n'en puis plus...
VICTOIRE
Je crois qu'elle revient un peu.
L'ABBÉ
Un moment, je fais une réflexion. Si, quand elle aura repris connaissance, nous allons lui dire la vérité, c'est risquer de lui causer la plus funeste révolution. Il y a beaucoup d'exemples de femmes mortes de joie, témoin cette célèbre Lacédémonienne...
LE COMMANDEUR
Que diable, l'Abbé, il s'agit bien ici de Lacédémone.
VICTOIRE
Monsieur_le_Commandeur, je crois que Monsieur_l'Abbé a raison... Il faudrait absolument préparer un peu Madame.
LE COMMANDEUR
À la bonne heure ; ... mais vous la préparerez donc, vous autres, car moi je n'entends rien à cela...
L'ABBÉ
Oui ; oui, laissez-moi faire... et ne parlez que lorsque je vous ferai signe.
LE COMMANDEUR
Oui, mais que cela ne soit pas long...
VICTOIRE
Sa pâleur se dissipe un peu...
L'ABBÉ
Elle revient... elle revient... Monsieur le Commandeur, mettez-vous là, un peu derrière elle ; car si elle voit votre visage, tout est dit...
LE COMMANDEUR
Allons, allons ; mais dépêchez.
LA MARQUISE, ouvrant les yeux
Mon fils... Mon fils...
L'ABBÉ
Madame, rappelez votre courage.
LA MARQUISE
Mon fils... Qu'on me laisse... Qu'on me laisse mourir...
L'ABBÉ
Mais, Madame, cette lettre, vous ne l'avez pas achevée, et nous l'avons lue... Il vous reste quelque espoir...
LA MARQUISE
Il vit encore ?...
LE COMMANDEUR
Oui, oui, il vit...
LA MARQUISE
Ah ! Mon frère, mon cher frère... mais il est blessé mortellement ?...
LE COMMANDEUR
Non, non...
LA MARQUISE, se jetant à genoux
Ô mon_Dieu !... Mon_Dieu, je voulais mourir, pardonnez-moi... Mon_Dieu, sauvez mon fils...
LE COMMANDEUR
C'est assez préparé... l'Abbé.
L'ABBÉ
Encore un moment...
LA MARQUISE
Mon frère... mes amis... mon fils n'est pas mortellement blessé... Ne me trompez-vous pas ?...
LE COMMANDEUR
Eh ! Ma soeur...
L'ABBÉ
Calmez-vous, Madame, et remerciez le Ciel...
LA MARQUISE
Je dois le remercier... Ah Dieu ! Ô mon_Dieu ! Je vous consacre ma vie si mon fils m'est rendu.
LE COMMANDEUR
Que diable, l'Abbé, si vous ne finissez, elle va faire le voeu de renoncer au monde ; encore une préparation, et la voilà Carmélite. Ma soeur, écoutez-moi donc : séchez vos larmes, vous n'en devez répandre que de joie. M'entendez-vous ?...
LA MARQUISE
De joie... Mais mon fils est blessé...
LE COMMANDEUR
Et non, vous dis-je, il ne l'est pas...
LA MARQUISE, se levant, et se jetant au col de son frère
Qu'entends-je ! Ah mon frère ! Se peut-il...
LE COMMANDEUR
Il se porte mieux que vous et moi.
LA MARQUISE, embrassant son frère
Ô Ciel !... Mon frère...
L'ABBÉ
Oui, Madame.
VICTOIRE
Ma chère Maîtresse, rien n'est plus vrai...
LA MARQUISE
Mais cette lettre...
LE COMMANDEUR
La Maréchale vous mande qu'elle est au désespoir, parce que son fils est blessé, mais légèrement ; il lui a même écrit pour lui donner de ses nouvelles et de celles de mon neveu, qui, dit-il, s'est distingué de la manière la plus brillante.
LA MARQUISE
Il s'est distingué... Ah ! Je n'en doutais pas ; ... mais il vit, ... et il n'est point blessé...
LE COMMANDEUR
Et la bataille est gagnée... et elle est décisive, et la paix en sera le fruit...
LA MARQUISE
La paix, ... la paix... Mais qu'ai-je fait pour mériter tant de bonheur ? Mon fils ! Je te reverrai après tant de tourments et de pleurs. Tu vas m'être rendu... Mon frère, embrassez-moi donc, et vous aussi, mon cher Abbé, ... Et toi, ma pauvre Victoire... Félicitez donc la plus heureuse des mères.
Le Commandeur, l'Abbé, l'embrassent ; Victoire lui baise les mains.
LA MARQUISE
Ma lettre... Où est-elle, que je la lise...
LE COMMANDEUR
La voilà.
Elle la prend.
Quel jour que celui d'une bataille gagnée... Cela fait regretter d'avoir quitté le service,... et de n'avoir pas tenu bon, malgré l'âge, la goutte, et les passe-droits.
LA MARQUISE, après l'avoir lu
Ah ! Mon fils, mon cher fils !... Quelle félicité est égale à la mienne !... Mais cette pauvre Maréchal... Allons, mon frère, la consoler, et nous enfermer avec elle.
LE COMMANDEUR
Son fils lui écrit lui-même que sa blessure n'est rien.
LA MARQUISE
Ah ! Je sais si le coeur d'une mère est difficile à rassurer. Venez, mon cher frère, ne me quittez pas, et surtout modérons devant elle l'excès d'une joie qui peut-être aigrirait sa peine.
Ils sortent.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0