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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie en un Acte

La Veuve de Sarepta ou L'Hospitalité Récompensée

Stéphanie-Félicité du Crest de Genlis· imprimée en 1829· 3 personnages

Personnages

  • ÉLIE, prophète
  • LA VEUVE DE SAREPTA
  • L'ENFANT, (Il doit être âgé de onze ou douze ans.)
Citation

Elle a cherché la laine et le lin, et elle a filé avec des mains sages et ingénieuses... Elle a ouvert sa main à l'indigent, elle a étendu ses bras vers le pauvre... La grâce est trompeuse, et la beauté est vaine ; la femme qui craint le Seigneur est celle qui sera louée.

PROVERBES DE SALOMON, chap. xxx.

Dédicace

A MADAME A**.

Quel prix ne dois-je pas attacher à cette petite pièce, puisque vous l'honorez d'une préférence particulière et que vous daignez en agréer l'hommage ? Combien de fois, tandis que j'écrivais cet ouvrage, vous avez été présente à mon souvenir ! Malgré la différence des situations, pouvais-je, en traçant le caractère de la plus tendre mère et d'une femme bienfaisante, ne pas me rappeler sans cesse l'auguste modèle du tableau que je voulais présenter ? Heureux l'auteur qui peut vous étudier, Madame, et vous admirer de près ! Quel avantage n'a-t-il pas pour peindre la vertu dans tout son éclat, et pour l'offrir sous des traits aussi séduisants que sublimes !

NOTICE

Achab, roi d'Israël, épousa Jésabel, étrangère, fille d'Ethbaal, roi des Sidoniens ; corrompu par cette princesse, il adora les idoles. Le prophète Élie, par l'ordre de Dieu, annonça au roi que pendant plusieurs années la pluie et la rosée cesseraient de tomber sur la terre. Ëlie, persécuté, fut obligé de fuir ; il se cacha sur les bords du torrent de Carith. Quelque temps après le torrent se dessécha, et Dieu ordonna au prophète d'aller à Sarepta, ville des Sidoniens. Arrivé près de la ville, il rencontra une pauvres femme veuve qui ramassait du bois ; il lui demanda de l'eau à boire, elle alla en chercher. Il la rappela pour lui demander une bouchée de pain ; elle répondit qu'elle n'avait qu'un peu de farine dans un pot, et un peu d'huile dans un vase : il lui dit d'en faire un petit pain cuit sous la cendre, et de le lui apporter ; elle obéit, et alors Élie lui dit que la farine du pot et l'huile du vase ne finiraient point jusqu'au jour où le Seigneur ferait tomber la pluie sur la terre. Le fils de cette femme mourut ; Élie le ressuscita et le rendit à sa mère, qui dit au prophète : « Je reconnais maintenant que vous êtes un homme de Dieu. »

LA VEUVE DE SAREPTA

SCÈNE I. La Veuve, L'Enfant.

Au lever de la toile, la veuve est occupée à filer ; son fils est assis à côté d'elle.

LA VEUVE, à part, après avoir regardé son fils

Comme il est pâle ! Abattu ! Pauvre enfant !...

Haut.

Mon fils, ne trouves-tu pas ce matin l'air plus frais, le temps plus serein ?

L'ENFANT

Je respire avec peine, et déjà le soleil me semble brûlant...

LA VEUVE

Voudrais-tu te promener dans le bois ?

L'ENFANT

Je ne saurais marcher.

LA VEUVE, à part

Pauvre enfant !...

L'ENFANT

Ma mère, quand verrons-nous donc de la verdure et des fleurs !...

LA VEUVE

Nous sommes dans la saison qui les fait naître, et cependant on n'entend plus le ramage des oiseaux ; les arbres sont dépouillés, les feuilles desséchées tombent sur l'herbe flétrie ; le cours des ruisseaux et des fontaines est suspendu : en vain on cherche l'ombre et la fraîcheur, la pluie n'humecte plus la terre, et les plantes, les fruits, les animaux, les hommes, tout languit, tout semble prêt à périr... Tels sont les fléaux qui nous accablent depuis si longtemps !... Tout est changé dans la nature : une révolution funeste nous prive à la fois des beaux jours, de l'abondance et de la santé.

L'ENFANT

Ma mère, je ne verrai donc plus de printemps ?

LA VEUVE

Ô mon fils !

L'ENFANT

Je me rappelle encore ce temps heureux où les arbres étaient si verts, la prairie si belle... Je n'oublierai jamais cette fontaine qui tombait en cascade du haut du rocher : elle était là, près de notre cabane : elle a disparu, le rocher seul est resté ; et quand je le regarde, je me sens plus triste... Et ces fleurs que je cueillais avec tant de plaisir... et notre vigne maintenant abandonnée, et nos brebis...

LA VEUVE

Cher enfant ! Tu connais déjà des maux qu'on ignore à ton âge, les regrets amers, les souvenirs douloureux...

L'ENFANT

Ma plus grande peine c'est de me rappeler le temps où vous étiez autrefois entourée de femmes qui travaillaient avec vous, qui vous servaient... Maintenant vous êtes seule...

LA VEUVE

Ne suis-je pas avec toi ?... Ne me tiens-tu pas lieu de tout ?

L'ENFANT

Si je pouvais vous aider dans vos travaux ! J'en ai l'âge, je n'en ai pas là force...

LA VEUVE

Tu me plains, tu t'attendris sur mon sort, toi, le seul objet de mes inquiétudes ! Ô mon enfant ! Je puis encore être heureuse si le ciel te rend la santé...

L'ENFANT

Vous pleurez, ma mère !... Vous n'espérez donc pas ma guérison ?

LA VEUVE

Que dis-tu ?... Si j'en doutais, me serait-il possible de supporter la vie ?

L'ENFANT

Cependant je suis si faible... Si vous pouviez me conduire à la ville, j'irais au temple de Baal prier avec vous les idoles...

LA VEUVE

Les idoles !... Cessons de les révérer ; le culte de Baal est stérile ; il n'inspire point la vertu, il autorise le vice ; n'en doute pas, nos prêtres sont des imposteurs, et nous adorons de faux dieux...

L'ENFANT

Et qui donc invoquerons-nous ?

LA VEUVE

Celui qui créa l'univers.

L'ENFANT

Comment connaîtrons-nous sa loi ?...

LA VEUVE

Lui-même a pris le soin de la graver dans nos coeurs, en nous inspirant l'amour du bien, l'horreur du mal : suivre les mouvements de sa conscience, c'est lui obéir...

L'ENFANT

Comment le servir, le prier ?

LA VEUVE

Je l'ignore ; mais un coeur vertueux et soumis qui désire le connaître, doit conserver l'espoir qu'il daignera l'éclairer.

L'ENFANT

Ainsi donc les Sidoniens l'offensent ?

LA VEUVE

Ils n'ont que trop mérité sa colère par leurs crimes, par leurs sacrifices inhumains. Cette sécheresse horrible qui désole notre patrie, les maladies, la famine, tous les maux dont nous gémissons, ne sont peut-être que les tristes effets d'une justice qu'ils méconnaissent. On dit que la première cause de nos malheurs vient de l'union de Jésabel, la fille de notre souverain, avec le roi des Hébreux : elle a voulu porter dans ses nouveaux États le culte des idoles, et c'est depuis cette époque funeste que tant de calamités pèsent sur nous...

L'ENFANT

Les dieux d'Israël sont donc irrités ?

LA VEUVE

Cette nation étrangère n'adore qu'un seul Dieu ; elle a, dit-on, reçu de lui des commandements sacrés, des préceptes et des lois équitables... Ah ! S'il est vrai que ce Dieu prescrive la vertu, il deviendra le mien !...

L'ENFANT

Ma mère, entendez-vous le vent qui s'élève ? L'air est brûlant ! Quels tourbillons de poussière !...

LA VEUVE

Un orage affreux nous menace ; il faut rentrer...

L'ENFANT

Le vent redouble... Le ciel s'obscurcit.

LA VEUVE

Ne perdons plus de temps... Viens, mon fils, appuie-toi sur mon bras.

L'ENFANT

Je me soutiens à peine....

LA VEUVE

Ô ciel !... Et je n'ai pas la force de te porter...

L'ENFANT

Ne vous affligez point, je sens que je pourrai marcher jusqu'à notre cabane.

LA VEUVE, le soutenant dans ses bras,

Viens, cher enfant !...

L'ENFANT, marchant lentement

Quelle tempête !... Les arbres ploient, ils cèdent à la violence du vent...

LA VEUVE

Hâtons-nous.

L'ENFANT, s'arrêtant

Écoutez... Je crois entendre des gémissements...

LA VEUVE

Oui, du côté de ce bois.

L'ENFANT

Quelqu'un, sans doute, a besoin de secours ; courez, ma mère...

LA VEUVE

Je ne puis te laisser ici... Quand je t'aurai conduit jusqu'à notre cabane, j'irai voir quel être malheureux réclame notre assistance.

L'ENFANT

Hâtons-nous, ma mère.

La veuve et l'enfant arrivent auprès de la cabane.

LA VEUVE, ouvrant la porte

Entre, mon fils, je te rejoindrai bientôt.

L'ENFANT

Ne vous pressez point ; je me sens mieux, je n'ai besoin que de repos, je vais dormir...

LA VEUVE

Que ton sommeil soit doux et paisible !...

Elle l'embrasse.

SÈCNE II.

LA VEUVE, seule

Enfant chéri ! Quelles inquiétudes mortelles tu me causes !

Elle s'avance vers le bois.

Le ciel s'éclaircit, le vent s'apaise... Je n'entends plus les accents plaintifs qui semblaient implorer du secours... Cependant ce n'était point une illusion, la voix d'un infortuné s'est fait entendre...

Elle s'arrête, et regarde à l'entrée du bois.

Je ne découvre rien... Retournons auprès de mon fils... Quel bonheur je goûterai en le voyant dormir !... Je travaillerai doucement auprès de lui... Mais non, le bruit des fuseaux pourrait le réveiller ; je le regarderai en silence... Je ne serai point forcé de retenir mes pleurs : je les laisserai couler sans contrainte, il ne les verra pas...

Elle joint les mains et les élève vers le ciel.

Ô toi que j'ignore, mais qui parles à mon coeur, Dieu qui as créé les cieux et l'univers, qu'il me serait doux dans mes peines de te prier, de t'invoquer pour mon fils !... Je ne te connais que par tes ouvrages. Je vois ta puissance infinie, et puisque tu peux tout, tu dois être bienfaisant. Achève de dessiller mes yeux, rends à mon fils la force et la santé... Ma vie fut innocente, et je cherche la vérité... Ne rejette point ma prière ; daigne m'éclairer et me conserver mon fils... Mais une voix a frappé mon oreille...

Elle fait quelques pas vers le bois.

J'aperçois un vieillard vénérable ; il paraît accablé de fatigue, secourons-le, s'il est possible.

SCÈNE III. La Veuve, Élie.

ÉLIE

Où suis-je ? Quel est ce lieu sauvage ?

LA VEUVE

Vous êtes sur les terres des Sidoniens, près de la ville de Sarepta. Si vous avez besoin de repos, bon vieillard, venez dans ma cabane...

ÉLIE

Qui êtes-vous ?

LA VEUVE

Je suis une pauvre veuve, et n'ai qu'un fils. Privée de ma fortune, que j'ai perdue sans désespoir, sans en avoir abusé, je vis aujourd'hui du travail de mes mains.

ÉLIE

Quels revers ont changé votre sort ?...

LA VEUVE

Les calamités publiques. La terre, privée de pluie et de rosée, est devenue stérile. Tous les travaux des champs sont abandonnés ou superflus, et le plus terrible des fléaux, la famine, établit entre toutes les classes une funeste égalité. Le sort du riche est semblable à celui du pauvre ; et les princes, au fond de leur palais, reconnaissent enfin la frivolité du luxe, et le prix réel des biens offerts par la nature : tels sont les maux qui désolent ma malheureuse patrie !...

ÉLIE

Nation insensée et perverse, brisez vos idoles, détruisez ces ouvrages impies élevés par vos mains criminelles, adorez le vrai Dieu, le Dieu d'Abraham et de Jacob ; et le ciel, toujours prêt à pardonner, redeviendra serein pour vous.

LA VEUVE

Qu'entends-je ?... Le vrai Dieu, dites-vous ? Faites-le-moi connaître... Mais vous ne m'écoutez pas ?... Vous paraissez souffrir.

ÉLIE

La force m'abandonne... La fatigue, la soif...

LA VEUVE

Hélas ! Je n'ai pour tout bien qu'un peu de farine dans un pot et un peu d'huile dans un vase, que je conserve pour mon fils.

ÉLIE

Votre fils a-t-il passé plusieurs jours privé de nourriture ?

LA VEUVE, à part, regardant Élie

Il pâlit, il chancelle... Non, je ne puis le laisser périr... Ce lin que j'ai filé, j'irai aujourd'hui même le porter à Sarepta, j'en aurai quelques aliments pour mon fils ; et cette nuit je ne me coucherai point, je travaillerai jusqu'au jour... Mais si mon fils, en s'éveillant, se trouvait pressé de la faim !...

ÉLIE

Secourez-moi !... Vous pouvez me sauver la vie ; secourez-moi !...

LA VEUVE

Oh ! Qui pourrait résister à ce cri déchirant ?... Infortuné vieillard, venez, suivez-moi ; tout ce que je possède est à vous...

ÉLIE

Je ne puis quitter ce lieu... Allez, je vous attends ici...

Il s'appuie contre un arbre.

LA VEUVE, allant vers la cabane

Je suis de retour dans un moment.

Elle sort, et entre dans la cabane.

SCÈNE IV.

ÉLIE, seul

Et cette femme est Sidonienne !... Que de vertus ! Ô Dieu ! Daigne élever jusqu'à toi ce coeur si digne de te connaître... Daigne répandre ta divine lumière et tes bienfaits sur cette cabane hospitalière !... Mais qu'entends-je ? Quels cris déchirants !

On entend de l'intérieur de la cabane, dont la porte est ouverte.

LA VEUVE qui s'écrie :

Mon fils, ô mon fils !

ÉLIE

Quel malheur est arrivé ?...

SCÈNE V. Élie, La Veuve éplorée.

LA VEUVE

Il n'est plus... C'en est donc fait, j'ai tout perdu... Mon fils !...

Elle tombe sur un siège de gazon.

ÉLIE

Votre fils est mort ?...

LA VEUVE

Malheureux étranger, tu m'as retenue, je n'ai pu recevoir son dernier soupir !... Mon fils... Mais je veux le revoir... Expirer près de lui...

ÉLIE

Arrête... Écoute-moi ! Un pouvoir surnaturel me rend toutes mes forces. Ô mère désolée, invoque avec moi le Dieu d'Israël.

LA VEUVE

L'invoquer !... Et mon fils est mort...

ÉLIE

Il peut lui rendre la vie...

LA VEUVE, se précipitant à genoux

Dieu !... Dieu !

ÉLIE

Être éternel et tout-puissant, écoute la voix d'Élie et les gémissements de cette mère infortunée ; daigne lui donner la lumière et lui rendre le bonheur !... Mais tu m'exauces... Je le sens... Tu m'inspires...

Il s'élance vers la cabane.

LA VEUVE, se relevant

Ciel ! Serait-ce une illusion ?...

ÉLIE, se retournant

Garde-toi de douter... Espère tout... Et ne suis point mes pas...

Il entre dans la cabane.

SCÈNE VI.

LA VEUVE, seule

Quoi !... Mon fils, que je viens de voir privé de la vie, il me serait rendu ?... Grand Dieu, je ne puis mettre en doute ta puissance et ta bonté suprême... Mais qu'ai-je fait pour mériter, pour obtenir un prodige ?

Elle écoute.

Ciel !... C'est sa Voix !... C'est lui !...

Elle se précipite vers la cabane.

SCÈNE VII. La Veuve, Élie tenant l'enfant par la main.

LA VEUVE

Mon fils !...

L'ENFANT, se jetant dans les bras de la veuve

Ô ma mère !

LA VEUVE

Tu respires, je te vois, je te serre dans mes bras !...

Elle le regarde fixement.

C'est toi !... C'est mon fils, et la santé brille sur son visage...

Elle se jette aux genoux d'Élie, qui la relève.

Homme divin, je le reconnais, la parole du Seigneur est véritable dans ta bouche. Achève de dissiper mon erreur ! Quels hommages dois-je rendre au Dieu bienfaisant que tu sers ?...

ÉLIE

L'hommage le plus digne que vous lui puissiez offrir, c'est la reconnaissance d'un coeur tel que le vôtre.

LA VEUVE

Et vous, soyez toujours mon génie tutélaire...

ÉLIE

Je ne suis qu'un simple mortel. Persécuté par un roi barbare, par une reine impie, j'ai fui dans les déserts. Dieu m'ordonna de venir dans ces lieux ; sa main puissante me conduisait auprès de vous. Il a voulu qu'Élie eût la gloire d'arracher à l'erreur un coeur fait pour chérir la vérité. Les crimes de l'orgueilleuse Jésabel ont armé sa justice redoutable ; mais en punissant les méchants, il sait aussi protéger, récompenser l'innocence et la vertu. Il vous rend votre fils, il redonne à cet enfant chéri la force et la santé. Dès ce moment vous ne souffrirez plus des terribles fléaux dont gémit votre patrie. Ces vases qui ne contenaient qu'un faible reste de farine et d'huile, conservés pour votre fils, et que m'offrit votre main généreuse, sont maintenant remplis ; tant que durera la famine, ils fourniront à la subsistance de votre fils, à la vôtre, à celle de tous les infortunés qui viendront vous implorer.

LA VEUVE

C'est à moi désormais à les aller chercher... Grand Dieu, c'est trop de bienfaits !... Quelle félicité peut se comparer à la mienne ?...

ÉLIE

Elle sera aussi durable qu'elle est pure ! Votre nom ne périra point avec vous ; et les exemples de votre vie, les récompenses du Seigneur en perpétueront la touchante mémoire dans la suite de tous les âges.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0