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Comédie en vers et en prose· Comédie Parade en un Acte et en Vaudevilles

Arlequin à Alger

Michel-Nicolas Balisson de Rougemont, Justin Gensoul· imprimée en 1807· 247 vers· 3 personnages

Représentée pour la première fois à Paris, sur le THÉÂTRE DU VAUDEVILLE le 25 Avril 1807.

Personnages

  • ARLEQUIN, M. LAPORTE
  • COLOMBINE, Melle MINETTE
  • ASTOUT, Marchand d'Esclaves. M. HYPOLITE
Avertissement

Nous plaçons la présente édition sous la sauvergarde des Lois, et poursuivrons toutes celles qui ne seront point revêtues de notre chiffre.

ARLEQUIN À ALGER

Le Théâtre représente une place publique ; à droite la maison d'Arlequin ; à gauche celle d'Astouf.

SCÈNE PREMIÈRE.

ASTOUF, sortant de chez lui

Je viens de passer la revue : deux cents femmes ! Le joli fond de magasin pour un marchand d'esclaves ! Allons, cela va fort bien.

AIR NOUVEAU.

Vive le métier de corsaire ! Il mène au temple de Plutus ; Et la richesse sur la terre Est la première des vertus. Par mes soins, mille jeunes femmes, Font fortune dans ce pays ; Et tout en obligeant ces dames, Je rends service à leurs maris.

Pour cette fois, le viZir sera content de mon voyage. J'ai de quoi repeupler son sérail et renouveler ses amours. Quant au sultan, je n'ai pu remplir ses intentions.

Il tire une tablette de sa poche et lit.

« Une jeune fille de seize à dix-huit ans, blanche comme la neige, fraîche comme la rosée, grave comme une espagnole, tendre comme une italienne, aimable comme une française, et fidèle... » Fidèle ! Où diable y a-t-il gâter sa demande par cette qualité ? Elle est cause que je n'ai rien trouvé. Il faudra bien que le sultan se contente de choisir l'une de mes deux plus jolies esclaves, Ermance et Eglé... Elles réunissent d'ailleurs toutes les qualités qu'il demande... à la fidélité près.

AIR : Vaudeville de Voltaire chez Ninon.

La brune Ermance, aux yeux perçants, À l'amour gaîment s'abandonne ; Mais malgré ses dix-sept printemps, Elle n'est fidèle à personne. La blonde Eglé, par ses attraits, Enchante et séduit à la ronde : Mais, sans désirs et sans regrets, Elle est fidèle à tout le monde.

Ici près demeure une jeune personne charmante, nommée Colombine, qui ferait bien mon affaire, et qui, j'en suis sûr, tournerait la tête au sultan : c'est dommage que je sois obligé de mettre à la voile dans deux heures, j'aurais cherché à la séduire par des promesses brillantes ; par un sort, magnifique ; mais il faut y renoncer. La jalousie d'Arlequin, son mari, demanderait d'ailleurs des précautions qui exigeraient beaucoup plus de teins que je n'en ai à rester ici.

SCÈNE II. Arlequin, Astouf.

ARLEQUIN

Oh ! you ! you ! Pauvre Arlequin ! Que vas-tu devenir ?

ASTOUF, à part

Voilà mon homme.

ARLEQUIN

Le plus joli perroquet !

ASTOUF

C'est vous, seigneur Arlequin ? Vous paraissez bien affligé ?

ARLEQUIN

C'est que j'ai du chagrin.

ASTOUF

Que vous est-il donc arrivé ?

ARLEQUIN

Un malheur, ah ! Un malheur dont je ne me consolerai jamais.

ASTOUF

Racontez-moi cela, je prends beaucoup d'intérêt à ce qui vous touche.

ARLEQUIN

Vous êtes trop bon. Vous savez, mon voisin, que j'ai une femme charmante ?

ASTOUF

On le dit.

ASTOUF

Vous devez jouir d'un bonheur sans nuage ?

ARLEQUIN

Sans nuage ? Oh ! Certainement... Si ce n'est pourtant quelques disputes.

ASTOUF

Qui n'arrivent pas souvent.

ARLEQUIN

Oh ! Non... Une fois par jour, plus_ou_moins.

ASTOUF, à part

À merveille !

ARLEQUIN

Nous nous boudons quelquefois toute la journée ; mais ça ne dure jamais, jusqu'au lendemain.

ASTOUF, à part

Tant pis.

ARLEQUIN

Hier ! Après un raccommodement, ma femme m'a fait cadeau de son portrait ; ce matin, je suis sorti de très bonne heure, dans l'intention de trouver quelque chose qui pût lui faire plaisir : en traversant le port, j'ai aperçu un perroquet qui disait : à déjeuner ! à déjeuner ! Sangodémi ! Me suis-je dit, voilà un perroquet bien élevé ; si j'en faisais présent à ma chère Colombine ? À déjeuner ! À déjeuner ! C'est ce que je lui dis tous les matins ; et lorsque je n'y serai pas, elle croira m'entendre. Je l'achète donc ; et vous pouvez juger si j'étais content, le plus beau perroquet_du_Bengale ! Mais cela ne suffit pas, me suis-je dit.

AIR : Un homme, pour faire fin tableau.

Achevons de faire à présent Ce que Colombine demande : Un perroquet est très gourmand, Ma femme n'est pas moins friande. En mari complaisant, sachons Prévenir les voeux de son âme ; Alors j'achète des bonbons Pour mon perroquet et ma femme.

Mais il est mort subitement, et voilà ce qui m'inquiète. J'ai promis un présent à Colombine, et il ne me reste plus un sequin ; je n'ose me présenter devant elle.

Sequin : Monnaie d'or qui avait cours en Italie, où sa valeur était de 11 à 12 francs, et qui a cours en Égypte où elle vaut 6 francs.

ASTOUF

C'est embarrassant, j'en conviens.

ARLEQUIN

Ma femme a la clef de notre petit trésor, et je ne possède rien... que ma batte ; encore en manque-t-il la moitié, qui a disparu hier dans un petit mouvement de vivacité... Colombine le sait bien.

ASTOUF, à part

Si je pouvais... Excellente idée !

Haut.

Ne vous chagrinez pas, je puis vous servir.

ARLEQUIN

Comment ?

ASTOUF

Le moindre présent suffira pour plaire à Colombine. Dans cette saison, les fleurs sont assez rares, pour être de quelque prix, aux yeux d'une jolie femme, je vais faire un tour dans mon jardin, et je vous apporterai bientôt un bouquet magnifique.

ARLEQUIN

Est-il possible ! Ah ! Comme elle sera contente ! Puisque vous voulez bien, Seigneur_Astouf, avoir cette bonté, composez-lui, je vous prie, un bouquet bien joli.

AIR : Je ne suis plus de ces. vainqueurs.

Que chaque fleur parle à ses yeux, Et de mon coeur soit l'interprète. Le lys est beau, mais orgueilleux : Je préfère la violette. Que la rose au myrte amoureux Par mille noeuds soit enlacée, Mais placez, par un art heureux, Le souci loin de la pensée.

ASTOUF

Fiez-vous à moi, je reviens dans l'instant.

À part.

Je verrai la voisine.

SCÈNE III.

ARLEQUIN, seul

Allons, tout va pour le mieux. Si je ne m'étais pas disputé avec Colombine, je n'aurais pas acheté un perroquet ; si je n'avais pas acheté un perroquet, je n'aurais pas acheté des bonbons ; si je n'avais pas acheté des bonbons, le perroquet ne m'aurait pas mordu, en voulant les manger ; s'il ne m'avait pas mordu, je ne lui aurais pas tordu le col, si je ne lui avais pas tordu le col, je n'aurais pas un bouquet magnifique qui vaut mieux ; si je n'avais... Mais voici Colombine.

SCÈNE IV. Arlequin, Colombine.

ARLEQUIN

AIR : Aussitôt que je t'aperçois.

Oui, c'est elle ; je l'aperçois. Voilà celle que j'aime.

ARLEQUIN

Comme te voilà fraîche et jolie !

COLOMBINE

Toujours aimable et galant ?

ARLEQUIN

Cela coûte si peu lorsqu'on s'aime ! Et je t'aime tous les jours davantage ; cependant, ma bonne amie, tu es ma femme depuis deux ans.

COLOMBINE

Deux mois et trois jours.

ARLEQUIN

En vérité ! Comme tu sais cela toi !

COLOMBINE

Je gage que tu ne t'es levé si matin que pour me surprendre à mon réveil.

ARLEQUIN

Oh ! J'ai bien couru.

À part.

et je n'ai rien.

COLOMBINE

Quant à moi, je ne t'ai pas oublié ; mais voyons...

ARLEQUIN

Voyons...

COLOMBINE

Commençons par toi.

ARLEQUIN, à part

Ce maudit Astouf ne vient pas, je ne sais que faire.

Haut.

Je suis le plus impatient, ma bonne amie, ainsi...

COLOMBINE

Et moi, je suis la plus curieuse...

SCÈNE V. Astouf, Arlequin, Colombine.

Astouf s'approche d'Arlequin en lui montrant le bouquet.

ARLEQUIN, à part

Ah ! Le voilà.

Haut.

Eh bien ! Ma bonne amie, c'est...

Il cherche à prendre le bouquet des mains d'Astouf, sans que Colombine s'en aperçoive.

C'est un bouquet.... que

À part.

Où est donc le bouquet ?

Haut.

Enfin...

COLOMBINE

Voyons le...

ARLEQUIN, même lazzis

Ma bonne amie, il est....

ASTOUF, regardant Colombine

Charmant !

ARLEQUIN

Oui, il est charmant !

ASTOUF, de même

C'est une rose.

ARLEQUIN, même lazzis

Oui, une rose et mille fleurs ensemble. Mais....

Il prend le bouquet.

Le voilà, regarde.

COLOMBINE

Ah ! Qu'il est joli !

Elle le regarde tendrement.

ASTOUF, à part

Physionomie piquante : bon ! Voilà qui vaut cent sequins.

COLOMBINE

AIR : Adieu, je te fuis, bois charmant.

Comme ce bouquet est galant !

COLOMBINE

Trouves-tu qu'il me sied bien ?

ASTOUF, à part

Taille bien prise : cinquante sequins.

ARLEQUIN

À ravir ! À toi, maintenant.

COLOMBINE

Ce n'est qu'une paire de manchettes, que j'ai brodées moi-même.

ARLEQUIN

Donne, donne ; oh ! Quel plaisir !

ASTOUF, à part

Des talents ? Dix sequins.

ARLEQUIN

Ma Colombine !

ASTOUF, à part

Petits pieds ? Oh ! Petits pieds, cela vaut deux mille sequins !

ARLEQUIN, n'entendant que la fin

Cela vaut bien plus ! C'est Colombine qui les a brodées.

ASTOUF, à part

Ils s'aiment tout de bon, je le vois ; et cependant ils sont mariés ! Allons, il faut attendre.

Il sort.

SCÈNE VI. Arlequin, Colombine.

ARLEQUIN

Puisqu'il en est ainsi, je vais te faire une confidence ; mais promets-moi bien de ne pas te fâcher ! Parce que, vois-tu, ma bonne amie, nous nous raccommodons trop souvent.

COLOMBINE

Qu'est-ce donc ?

ARLEQUIN

Ce bouquet est bien joli ! Mais je te destinais autre chose.

COLOMBINE

En vérité ?

ARLEQUIN

J'ai vu ce matin un perroquet joli ! Joli ! Et qui parle ! Qui....

À part.

Non, il ne parle plus.

Haut.

Je sais que tu en as envie depuis longtemps ; j'ai pensé, d'ailleurs, qu'à force de l'entendre dire je t'aime, il finirait par le répéter, et que cela te ferait plaisir, je l'ai acheté.

COLOMBINE

Que tu es aimable ! Où est-il ?

ARLEQUIN

Dans ma poche, ma bonne amie.

COLOMBINE

Dans la poche ?

ARLEQUIN

Oh ! Il ne risque rien ; le voilà.

COLOMBINE

Maïs il est mort !

ARLEQUIN

Sans doute, il est un peu mort ; mais il est bien joli !

COLOMBINE

Comment se fait-il... ?

ARLEQUIN

Écoute, et tu vas voir que c'est bien de sa faute. Je revenais, tenant d'une main le perroquet ; de l'autre ce cornet rempli de bonbons ; le perroquet a voulu m'aider à manger les bonbons que je t'apportais, mais il s'est trompé, et il a pris mon doigt qu'il a serré bien fort : je l'ai laissé faire pour m'assurer de ses intentions ; mais à la deuxième fois, crac ! Et le pauvre petit n'a plus recommencé.

COLOMBINE

Est-il possible ?

ARLEQUIN

Regarde ! Plus de perroquet, plus de bonbons !

COLOMBINE

Comment, tu les as mangés ?

ARLEQUIN

Oui, ma bonne amie, mais en pensant à toi.

COLOMBINE

Très bien !

ARLEQUIN

Oh ! Console-toi, j'en achèterai dix fois plus pour que tu en aies la part : en attendant, allons déjeuner ; car je me sens un appétit !...

COLOMBINE

Oh ! Tu peux rester, il n'y a rien pour déjeuner.

ARLEQUIN

Comment donc ? Et ces superbes macaronis que j'ai achetés hier ?

COLOMBINE

Je les ai laissé brûler en brodant tes manchettes.

ARLEQUIN

Vous avez laissé brûler les macaronis ?

COLOMBINE

Le grand malheur !

ARLEQUIN

C'est la seconde fois que cela arrive depuis deux ans, et, vous me dites que vous m'aimez ?

COLOMBINE

Quel train pour une bagatelle !

ARLEQUIN

Une bagatelle ! Voilà bien le langage des coeurs indifférents ! Une bagatelle !

COLOMBINE

Il te sied bien de parler !

ARLEQUIN

Brûler les macaronis !

COLOMBINE

Tuer un perroquet !

ARLEQUIN

Femme sans ordre !

COLOMBINE

Homme brutal !

ARLEQUIN

C'est affreux !

COLOMBINE

Que dis-tu ?

ARLEQUIN

Perfide !

COLOMBINE

Ingrat !

ARLEQUIN

Coquette !

COLOMBINE

Jaloux !

ARLEQUIN

Moi ?

ARLEQUIN

Oh ! Oui, je suis changé.

COLOMBINE

Ta conduite est indigne, et tu devrais rougir...

ARLEQUIN

Je ne veux pas rougir, moi.

COLOMBINE

Combien je regrette d'avoir refusé Gilles !

ARLEQUIN

Il a toujours joué de bonheur.

COLOMBINE

Va, va, je te déteste !

ARLEQUIN

Et moi, je t'abhorre !

ENSEMBLE

AIR ; Coeur infidèle, coeur volage, (de BLaise et Babet.)

À chaque instant nouvel outrage ; C'est trop languir dans l'esclavage.

SCÈNE VII.

ARLEQUIN, seul

Ouf ! La voilà partie, et je puis respirer ! Il est impossible de vivre avec une femme qui se conduit ainsi. Tous les jours nouveaux sujets de querelles : lorsqu'elle me laisse un moment de repos, c'est qu'elle réfléchit aux moyens, de me faire enrager !

AIR : Trouverez-vous un Parlement.

Je t'abandonne pour jamais, Femme ingrate, épouse infidèle ; Loin de toi, je veux désormais Servir Mahomet avec zèle. Turcs, chez vous je veux demeurer, Changer mon culte pour le vôtre, Afin de ne la rencontrer Ni dans ce monde ni dans l'autre.

SCÈNE VIII. Arlequin, Astouf.

ASTOUF, à la cantonnade

Selim, qu'on prépare tout pour mettre à la voile dans une heure.

ARLEQUIN

Il part ! Il est bien heureux !

ASTOUF

Ma cargaison est assez belle, deux cents femmes !...

ARLEQUIN

Deux cents femmes !

ASTOUF

Dont la plus âgée n'a pas dix-huit ans.

ARLEQUIN

La jolie cargaison ! Vous faites là un drôle de commerce ; mon voisin ? Je sens pourtant qu'à votre place il ne m'enrichirait pas ; je garderais tout pour moi.

ASTOUF

À part.

Le voisin a des principes.

Haut.

Si quelques-unes de mes esclaves ont eu le bonheur de vous plaire, je puis vous en accommoder.

ARLEQUIN

Vous êtes trop bon ; mais j'ai une femme ; et c'est beaucoup.

ASTOUF

À part.

Ah ! ah ! Déjà brouillés !

Haut.

Comment ! Est-ce que vous auriez à vous plaindre d'elle ?

ARLEQUIN

Oh, mon ami, c'est un monstre !

ASTOUF

Fort joli, à ce que j'ai vu.

ARLEQUIN

Elle me fera mourir ! Croirez-vous que je n'ai pas encore déjeuné ?

ASTOUF

Je vous plains.

ARLEQUIN

C'est une femme sans soin, sans ordre, qui laisse brûler, des macaronis. Avec cela, méchante, curieuse, bavarde...

ASTOUF

Louanges de mari.

ARLEQUIN

Ah ! Que n'en suis-je débarrassé ! Si j'avais un ami...

ASTOUF

Je suis le vôtre, et puis vous rendre ce service.

ARLEQUIN

En vérité ?

ASTOUF

Dans une heure, je mets à la voile, et, si vous le voulez, elle sera du voyage.

ARLEQUIN

Sangodémi ! Comme vous y allez !

ASTOUF

Il n'y a pas de temps à perdre : elle est jolie, et je vous garantis que le Sultan lui jettera le mouchoir.

ARLEQUIN

Comment, le mouchoir ?

ASTOUF

Oui, le Grand-Seigneur doit choisir parmi les beautés que je possède, et celle qui lui plaira sera proclamée Sultane.

ARLEQUIN

Sultane, en ce cas.... Mais, non... Cependant... Car enfin... Ah, mon_Dieu, quel embarras !

ASTOUF

Un mot, et dans un instant vous aurez cent sequins de plus et une femme de moins.

ARLEQUIN, à lui-même

Cent sequins ! Quelle double tentation ! D'un côté, ma conscience et ma femme ; de l'autre, ce qu'elle me fait souffrir, le sort brillant que je lui prépare, et la manière noble avec laquelle je me venge... Pardessus tout cela, cent sequins voyons...

Il imite la balance avec ses mains.

Ma femme est bien légère.... Oui, non ; non, oui.... Ma foi... Allons...

ASTOUF

Eh bien ?

ARLEQUIN

Je la fais sultane.

ASTOUF

Vous ne pouviez mieux faire.

ARLEQUIN

Le Grand-Seigneur m'en remerciera. Vous l'avez vue, une figure d'ange, un esprit du diable ; elle peint à ravir : si vous connaissiez le portrait qu'elle a fait de moi, vous verriez quel beau coloris ! Et comme elle m'a drapé.... Avec cela, le meilleur coeur du monde ; une douceur inconcevable, une vivacité, une pétulance... Elle fait une question, répond aussitôt ; se fâche, s'emporte, vous donne un soufflet, tout cela, dans un moment et avec une grâce infinie.

ASTOUF

Oh ! Je n'en doute pas.

ARLEQUIN

Je vais vous l'amener...

Il revient.

Ah ça, il ne faudra rien lui dire, parce que je veux lui ménager le plaisir de la surprise.

ASTOUF

Volontiers.

ARLEQUIN

Et vous la ferez Sultane ?

ASTOUF

Je n'y manquerai pas.

ARLEQUIN

Allons, me voilà tranquille, et je vais... Ah ! La voici. Je me sauve ; si elle me voyait de ce côté, elle s'en irait de l'autre.

SCÈNE IX. Colombine, Astouf.

COLOMBINE, à part, dans le fond du théâtre

Je viens de chez le cadi ; mes plaintes ont été inutiles : il ne me reste qu'un moyen... extrême, il est vrai, mais c'est le seul.

ASTOUF

La voici.

COLOMBINE, à part

Suivrai je le conseil qu'on m'a donné ? Je m'en repentirai, peut-être ; mais je suis trop malheureuse : oui, me voilà décidée, et à la première occasion...

Apercevant Astouf.

Ah !...

ASTOUF

Pourquoi me fuir ainsi, mon aimable voisine ?

COLOMBINE

Seigneur...

COLOMBINE, à part

Voilà bien le corsaire dont on m'a parlé ; mais je n'oserai jamais...

ASTOUF

Qu'Arlequin est heureux de vivre auprès d'une aussi jolie femme !

COLOMBINE

Oh ! Cela ne durera pas longtemps.

ASTOUF

S'il savait comme moi tout ce que vous valez !

À part.

Je gagnerai mille pour cent sur cette femme-là.

COLOMBINE

Seigneur, vous êtes trop honnête !

ASTOUF

Non, non, je sais vous apprécier, et, vous méritez un meilleur sort.

À part.

Le Sultan en sera fou.

COLOMBINE

Cela vous plaît à dire.

ASTOUF

Il est vraiment fâcheux que vous soyez mariée !

COLOMBINE, vivement

N'est-ce pas, Seigneur ?

ASTOUF

Oh ! Certainement.

À part.

Sans cela, j'en aurais eu dix mille sequins.

COLOMBINE

Si du moins j'étais née dans votre pays.

ASTOUF

On les change.

COLOMBINE

Mais on a toujours le désagrément de les voir.

ASTOUF

Je conviens que, pour une femme sensible, il est plus agréable de s'en défaire de suite.

COLOMBINE

Je vois que vous êtes d'un bon conseil, et que j'ai bien fait de m'adresser à vous.

ASTOUF

En quoi puis-je vous être utile ?

COLOMBINE

Il faut que vous me débarrassiez d'un ingrat, d'un jaloux, d'un brutal, d'un gourmand, d'un paresseux, d'un...

ASTOUF

Voilà bien du monde !

COLOMBINE

Il ne s'agit que de mon mari.

ASTOUF

Peste !

À part.

La rencontre est comique.

Haut.

Je ne puis m'en charger.

COLOMBINE

Je vous l'offre pour rien.

ASTOUF

Que le Prophète me préserve d'un pareil marché !... Brutal, ivrogne, paresseux... Cet homme-là vaut trois cents sequins...

COLOMBINE

Trois cents sequins ?

ASTOUF

Que vous allez me donner ; et ce n'est rien en comparaison du service que je vous rends.

ASTOUF

Oh ! Dans ce cas, il servira de bouffon au Grand-Seigneur, et je ne vous demande rien...

COLOMBINE

À la bonne heure.

ASTOUF

Rien... Que cent sequins pour rassurer ma conscience, et afin de remédier aux dangers que je cours en enlevant un homme libre. Dès que vous m'aurez compté la somme, je vous réponds d'Arlequin.

COLOMBINE

Allons, j'y consens ; mais au moins vous me promettez qu'il ne lui sera fait aucun mal ?

ASTOUF

J'en prends à témoin Mahomet et les cent sequins que vous allez me donner.

COLOMBINE

Je vais le chercher.

À part.

Ce pauvre Arlequin !...

Vivement à Astouf.

Vous êtes bien sûr que je ne le verrai plus ?

ASTOUF

Je m'en charge.

COLOMBINE

Comptez sur ma reconnaissance.

SCÈNE X.

ASTOUF, seul

Allons, Astouf, voilà une bonne journée ! J'achète deux esclaves, et cela, sans qu'il m'en coûte rien. Ah ! ah ! L'aventure est singulière.... et je crois que j'ai ri. Ces pauvres époux : je gage qu'ils s'aiment encore ; eh bien, tant pis pour eux ! Je ne puis m'attendrir sur leur sort, et je serai corsaire jusqu'au bout puisque le destin l'a voulu.

AIR : Prenons d'abord l'air bien méchant.

Que chacun fasse son métier, Il n'en est point que je condamne ; J'ai parcouru le monde entier, Et j'ai fait plus d'une sultane. Quoique maître de la beauté, Je fais souvent ce qu'elle ordonne, Et si je vends sa liberté, Je porte les fers qu'elle donne.

SCÈNE XI. Arlequin, Astouf.

ARLEQUIN

Eh bien ?

ASTOUF

J'ai fait un marché d'or.

ARLEQUIN

Vous ne le croyiez pas si bon ?

ASTOUF

Il est encore meilleur que vous ne pensez.

SCÈNE XII. Arlequin, Astouf, Colombine, sortant de chez elle.

TRIO NOUVEAU, DE DOCHE.

ASTOUF

Fort bien.

COLOMBINE, bas à Astouf

N'a-t-il pas un air agréable ?

ARLEQUIN, bas à Astouf,

C'est un ange.

À part.

C'est un démon.

ASTOUF

C'est bon.

Il prend ta bourse des mains de Colombine, la passe derrière le dos, et la remet à Arlequin, en lui disant.

Pour terminer notre affaire, Voilà vos cent sequins.

ARLEQUIN

C'est bon.

COLOMBINE et ARLEQUIN

Salut.

TOUS

Ah ! Je la tiens ; ah ! je le tiens ;

Astouf sort en laissant Arlequin et Colombine aux deux extrémités du Théâtre.

SCÈNE XIII. Arlequin, Colombine.

ARLEQUIN, à part

Voilà le moment de la crise.

COLOMBINE, à part

De la fermeté, n'allons pas nous trahir.

ARLEQUIN, à part

Ayons l'air d'oublier notre querelle.

COLOMBINE, à part

Paraissons moins fâchée.

ARLEQUIN

Le temps est bien beau !

COLOMBINE

Charmant !... Pour une promenade.

ARLEQUIN

Oui ; mais il y a si peu d'endroits pour se promener !

COLOMBINE

Le port est cependant assez fréquenté.

ARLEQUIN

Oui ; la vue de la mer est belle.

COLOMBINE

On aperçoit les vaisseaux prêts à mettre à la voile.

ARLEQUIN

Cela réjouit. On peut même se procurer le plaisir de les visiter.

COLOMBINE

Cela amuse.

ARLEQUIN

Eh bien, allons faire un tour sur le port.

COLOMBINE

Volontiers.

ARLEQUIN, à part

Elle se livre d'elle-même.

COLOMBINE, à part

Il donne dans le piège.

ARLEQUIN

Partons.

COLOMBINE

Partons.

Ils font chacun un pas, se regardent et s'arrêtent.

DUO D'AZÉMIA.

COLOMBINE

Quoi ?

ARLEQUIN

Oui.

COLOMBINE

Tous deux !

ARLEQUIN

Tous deux !

COLOMBINE, à part

Je n'ose.

ARLEQUIN

Approche-toi.

COLOMBINE

Moi ?

ARLEQUIN

Toi.

COLOMBINE

Partons.

ARLEQUIN

Partons.

COLOMBINE

Je n'ose.

ARLEQUIN, à part

Elle ne se doute de rien.

ENSEMBLE

Voilà mon bras, courage. Je tiens son bras, courage. Commençons le voyagé. Je sens déjà battre mon coeur ; Est-ce d'amour ou de douleur ?

Ils se sont avancés petit à petit, Arlequin a pris le bras de Colombine, et lui tourne presque le dos. Ils n'osent se regarder.

ARLEQUIN, à part

Si elle savait que je l'ai vendue !

COLOMBINE, à part

S'il soupçonnait où je le mène !

ARLEQUIN, à part

C'est pourtant dommage !

COLOMBINE, à part

J'ai peur de le regretter.

ARLEQUIN, à part

Elle faisait si bien le macaroni !

COLOMBINE, à part

Ses vivacités étaient sitôt passées !

ARLEQUIN, soupirant

Ah !...

COLOMBINE, à part

Ah !...

ARLEQUIN

Je crois qu'elle soupire.

COLOMBINE

On dirait qu'il se plaint.

Ils se regardent furtivement en dessous ; et se retournent, de suite.

ARLEQUIN

Pauvre Colombine ! Comme elle m'a regardé !

COLOMBINE

Pauvre Arlequin ! Quel air de bonté !

ARLEQUIN

Ma haine s'en va.

COLOMBINE

Mon amour revient.

Ils se retournent lentement vis-à-vis l'un de l'autre.

ARLEQUIN

Comme tu parais triste, ma bonne amie !

COLOMBINE

Pas plus que toi, mon cher Arlequin !

ARLEQUIN

Moi ?... Je pensais à un rêve que j'ai fait.

COLOMBINE, vivement et se retournant tout à fait

Ah ! Conte-moi donc cela.

ARLEQUIN

Colombine !

COLOMBINE

Arlequin !

ARLEQUIN

Te sentiras-tu-la force de m'accorder un généreux pardon ?

COLOMBINE, à part

Un pardon ! Eh ! Ne suis-je pas mille fois plus coupable que lui ?

Haut.

Et toi, m'excuserais-tu, si je t'avouais une faute ?...

ARLEQUIN

À part.

Une faute ! Je lui défie d'avoir fait pis que moi !

Haut.

Parle.

COLOMBINE

Explique-toi.

ARLEQUIN

Je me jette à tes genoux.

COLOMBINE

Je tombe à tes pieds.

Ils se mettent à genoux l'un devant l'autre.

Je suis une perfide.

ARLEQUIN

Je suis un monstre.

COLOMBINE

Dans un moment de colère...

ARLEQUIN

Dans un instant de dépit...

COLOMBINE

Ce maudit Astouf...

ARLEQUIN

Ce vilain corsaire...

COLOMBINE

Moyennant cent sequins...

ARLEQUIN

Qu'il m'a donnés.

COLOMBINE

Que je lui ai donnés.

ARLEQUIN

Je t'ai fait sultane.

COLOMBINE

Je t'ai fait bouffon du Grand Seigneur.

ARLEQUIN

Bouffon du Grand-Seigneur !

Il se lève.

COLOMBINE

Sultane !

Elle se lève.

ARLEQUIN

Deux effets de la sympathie ! Deux époux bien unis, doivent avoir qu'une même pensée.

COLOMBINE

Oh ! Si je l'osais, je te ferais payer cher ce complot infâme : mais je suis aussi coupable que toi ; ainsi...

ARLEQUIN

Ainsi, point d'explication... Oui, ma chère Colombine, chassons ces vilaines pensées, et figurons-nous que c'est un rêve, comme je te le disais tout_à_l_heure. Nous avons cédé l'un et l'autre à un moment de colère ; mais l'amour nous attendait, à la séparation, et ce moment nous a convaincus que nous ne devons jamais nous séparer.

COLOMBINE

Non, jamais !

Le caressant.

Mon petit mari !

ARLEQUIN

Ma petite femme !

SCÈNE XIV ET DERNIÈRE. Les mêmes, Astouf.

ASTOUF

Ah ! Ah ! Que signifie ceci ?

ARLEQUIN

Vous voilà, Monsieur le Turc ? Vous pouvez mettre à la voile lorsqu'il vous plaira ; mais vous partirez sans nous.

ASTOUF

Sans vous ? Et notre marché ?...

ARLEQUIN

Je le casse.

ASTOUF

Cela ne m'arrange pas.

COLOMBINE, prenant la bourse des mains d'Arlequin

Et moi ; je garde mon mari, et reprends mes cent sequins.

ASTOUF

Comment donc ?

COLOMBINE

La leçon est bonne, mais il est inutile de la payer aussi cher.

ARLEQUIN

De quoi vous plaignez-vous ? Nous voilà tous au même point d'où nous sommes partis ; nous deux, plus amoureux que jamais, et vous, avec le plaisir d'avoir fait une bonne action.

ASTOUF

Une bonne action ? Je n'entends rien à cela ; il me faut...

ARLEQUIN

Mettre à la voile, car aussi bien vous perdez votre temps ; et, si le cadi savait que vous aviez le dessein d'enlever un homme comme moi, vous pourriez bien vous en repentir.

COLOMBINE

Ainsi, Seigneur_Astouf, cédez de bonne grâce ; puisque vous ne pouvez faire autre autrement !

ASTOUF, à part

Elle a raison.

Haut.

Allons, je serai généreux. Mais s'il vous arrive encore de vous disputer, ne venez plus me chercher, car je n'ai pas tous les jours le coeur aussi sensible.

VAUDEVILLE.

247 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica