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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Le Manuscrit

Pierre Giffart· créée en 1824, imprimée en 1881· 2 personnages

Représentée pour la première fois, par les Comédiens ordinaires du Roi, sur le second Théâtre-Français, le 15 janvier 1824.

Personnages

  • ARTHUR DU BOURDEL, jeune auteur
  • MADEMOISELLE MARIE DUPONT, grand premier rôle du théâtre de l'Art moderne

LE MANUSCRIT

SCÈNE I.

ARTHUR, seul

Voilà la dixième fois que je viens. Mais les femmes, quand elles s'appellent Marie Dupont, et qu'elles jouent les premiers rôles au théâtre de l'Art moderne, ont bien le droit de ne pas être chez elles... La bonne est drôlette !... Il paraît qu'on vient de temps en temps apporter autre chose que des manuscrits chez Marie Dupont.

Regardant les fleurs.

Jolis bouquets... Je crois bien... En l'honneur de son immense succès dans le Bourgeois philosophe, la dernière pièce de Gondinet. Pas fameux le succès de Marie Dupont, mais enfin, on fait ce qu'on peut !...

Il s'assoit.

Elle est drôlette, la bonne. Elle m'a souri, aujourd'hui. « Monsieur est déjà venu plusieurs fois ? - Oui, mademoiselle,

Se rengorgeant.

de la part de Monsieur Agénor de Butenblanc, critique théâtral de la Vraie France. Oui, je sais, je vais prévenir madame. Le nom de Butenblanc produit un effet énorme, ici. Ce bon Butenblanc, il foudroie les actrices tous les lundis. Jamais on n'a vu pareil Aristarque. Aussi quelle suprématie ! Ce n'est pas de lui qu'on peut dire qu'il distille de l'ambroisie. Ce n'est pas lui qu'on appellerait le Melliflue de Butenblanc ! Non. Il est la sévérité même. Mais quelle suprématie !

Il se lève.

Qu'est-ce que la grande artiste va dire de mon manuscrit ? Jouera-t-elle ta pièce, ne la jouera-t-elle pas ? Butenblanc m'a donné un conseil... canaille. Je vous dirai ça tout à l'heure. Pour le quart d'heure, je suis presque ému. S'il est seulement un jeune auteur dans l'auditoire, je suis certain qu'il comprend ma situation et qu'il entend d'ici les battements de mon coeur. À vrai dire, je suis bien exigeant, je veux être joué ! En voilà une idée ! N'est-ce pas ? Pourquoi moi plutôt qu'un autre ? On ne joue personne aujourd'hui. C'est-à-dire on ne joue que les gens qui ont été joués déjà. Procédé curieux, ingénieux même, mais qui me dépasse, car enfin, il faut bien commencer. J'ai essayé de commencer, tenez, avec le manuscrit que Marie Dupont va peut-être –(peut-être !) - daigner prendre sous sa tutelle. - Ça s'appelle le Pont des Saints-Pères. On trouve mon titre bizarre. C'est ce qui le distingue des autres, précisément ! Ça vous a l'air d'un vaudeville. - Pas du tout, c'est un drame. Eh bien, je l'ai porté au Gymnase. Le Gymnase, ah ! Parlez-moi de ce théâtre-là. On y lit toutes les pièces. Monsieur Darval, qui depuis longues années administre consciencieusement ce théâtre, m'a dit : « Jeune homme, laissez-moi le Pont des Saints-Pères, nous avons à la campagne, un monsieur qui dévore tous les manuscrits. Dans huit jours, le vôtre sera lu, et dans dix jours vous aurez la réponse de la Direction. » - Vous pensez que ce soir-là je fus ivre de joie. Dans dix jours j'aurai la réponse de la Direction ! Je l'ai reçue, la réponse de la Direction du Gymnase. Elle est drôlette, tenez, la voici :

Il ouvre son portefeuille.

« 1878 Manuscrit n°1274 le Pont des Saints-Pères. Un vieil Invalide. » C'est l'analyse de la pièce, je la saute, afin de ne pas retarder votre gaieté, etc., etc. « Cette pièce, bien construite, très correctement conçue, écrite avec élégance, a du corps, de la sensibilité, de la rondeur. Elle est presque parfaite... Mais elle n'a pas d'intérêt et ne convient pas au Gymnase : – Pan ! Et 1273 avant moi, puisque j'avais le n° 1274, ont reçu le même bordereau, car, ô désillusion des poètes ! C'était un bordereau ! Détaché d'un livre à souche ! Si jamais j'ai un fils et qu'il se mette dans la partie, je lui dirai : Mon garçon, ne va pas là. On y lit toutes les pièces. Un monsieur de la campagne y dévore les manuscrits, mais il les digère, et il les restitue avec une inconcevable agilité...

Très naïf, moi je me disais : Duquesnel a bien joué Jean-Marie et le Passant, deux chefs-d'oeuvre, et de plus, pas mal de petites pièces qui étaient déposées chez son concierge. Le père Barbarin, directeur de l'Art moderne, lira au moins mon manuscrit. Je porte mon manuscrit chez le concierge de Barbarin. - Ah ! Je t'en moque ! Deux mois se sont passés, Barbarin ne savait pas même ce que je voulais dire quand je suis venu, l'oeil en feu, lui crier « Qu'avez-vous fait du Pont des Saint-Pères ? » Il a fini par le retrouver. - « Ce n'est pas bon, m'a-t-il dit en chevrotant, mais il faut travailler. Ça viendra. - Vieil imbécile, ai-je répondu, mais puisque tu ne l'as pas lu ! » J'ajouterai que Barbarin est sourd ou feint de l'être. S'il ne fait que feindre, tant pis pour lui. Il a empoché « vieil imbécile », c'est toujours ça.

Il s'asseoit de nouveau.

Hum... Ça sent bon ici... Ce parfum matinal,

Il regarde sa montre.

Il est une heure.... me paraît signaler l'arrivée de la déesse... Non... J'espère que ça ne va pas tarder.

Reprenant.

Oui ! Voilà comment les choses se sont passées. C'est alors que je suis allé trouver Butenblanc. Après s'être tordu de rire au récit de mes infortunes, Butenblanc m'a dit « Mais imbécile, (à mon tour) est-ce que c'est comme ça qu'on s'y prend ? Est-ce que c'est ainsi que les choses se passent ? Tu es donc né d'hier ! Tiens, voilà un mot pour Marie Dupont, la grande artiste. - (Il a dit ça en riant de travers la grande artiste.) Laisse-lui ton manuscrit, - et le temps de le lire, bien entendu. Le rôle de la Vivandière est bien dans ses cordes si ça lui plaît, elle le jouera. Maintenant approche.

Il mime la scène.

Voilà. Approche encore... Chut !...

À voix basse.

Je te préviens... Elle est bête comme une oie. Je m'en doutais. La voilà, ma veine ! - Si elle te donne une fin de non-recevoir... Eh bien ? – Chut ! » Je ne vous dirai pas le reste. C'est un grand moyen à employer - oh ! N'allez pas croire des choses !... Non, mais c'est drôle. Cependant ma vanité d'auteur me permet de croire que je n'aurai pas à m'en servir. Mais sapristi !

Il frappe son chapeau sur un meuble.

Si elle fait comme le monsieur de la campagne, je fais le coup de Butenblanc ! Ma gloire intérieure ira se promener, mais du moins je serai joué ! Cette fois, la voici.

Il ajuste son col.

Je suis de plus en plus ému.

Gondinet, Edmond (1829-1888) : auteur dramatique ayant écrit plus de 50 pièces entre 1863 et 1887, essentiellement des comédies et des opéras-comique. Il est co-auteur de Jonathan, La Volcan, comédies en trois actes avec l'auteur cette petite comédie.

Le Bourgeois philosophe est une comédie en 5 actes, non imprimée.

Melliflue : Qui abonde en miel, qui fait le miel. Fig. Qui est trop doucereux et presque fade. [L]

SCÈNE II. Mademoiselle Marie Dupont, tenant le manuscrit à la main, Arthur.

MADEMOISELLE DUPONT, aimable, avec force salutations

Bonjour, monsieur.

ARTHUR

Madame, je suis vraiment bien importun.

MADEMOISELLE DUPONT

Mais pas du tout... Je suis trop heureuse de vous voir. C'est charmant votre petite pièce.

ARTHUR

Oh !...

MADEMOISELLE DUPONT

Si, si, c'est très gentil, très gentil. Et fort bien fait.

ARTHUR

Oh !...

MADEMOISELLE DUPONT

Je vous en fais tous mes compliments.

ARTHUR

Oh !...

MADEMOISELLE DUPONT

J'ai rarement vu un acte aussi lestement troussé.

ARTHUR, à part

Trop de compliments.

MADEMOISELLE DUPONT, avec un moue pudibonde

Mais franchement, vous savez...

ARTHUR

Quoi ?

MADEMOISELLE DUPONT

Oh ! Je ne pourrai jamais jouer ça...

ARTHUR

Comment ! Le rôle de la vivandière ?

Vivandièr(e) : Celui, celle qui suit un corps de troupes, et qui vend des vivres. [L]

MADEMOISELLE DUPONT

Ah ! C'est beaucoup trop... leste. Me voyez-vous chantant les... Ah ! Non...

ARTHUR

Trop leste ! Bah ! Mais c'est bénin, bénin. Vous avez joué l'année dernière ce rôle de Meilhac qui était si joli. C'était... Hum... Assez... Corsé, pourtant !

MADEMOISELLE DUPONT

Peuh ! Pas tant que ça. Vous savez, à choisir, s'il ne s'agissait que de moi, je choisirais le vôtre, ainsi ! Il est plus coquet, plus troussé. C'est ça, il n'y a pas à dire. Mais, jouer ça devant le public, vous pensez !...

ARTHUR

C'est juste.

À part.

Employons le moyen de Butenblanc.

MADEMOISELLE DUPONT, à part

Expédié. Soyons aimable.

À Arthur.

Mais asseyez-vous donc, Monsieur ! Ce canapé vous tend les bras, comme on dit aux Français.

Elle s'assoit.

ARTHUR, s'asseyant

Tiens, j'y étais hier, aux Français ! On jouait les Fourchambault. Cette Croizette est bien étrange. Quelle physionomie originale ! Elle a du talent, n'est-ce pas ?

Les Fourchambault est une comédie d'Emile Augier, jouée pour la première fois 8 avril 1878.

Croizette, Sophie (1847-1901) fut une sociétaire de la Comédie Française.

MADEMOISELLE DUPONT, s'éventant

Oui.

ARTHUR

Elle est jolie !

MADEMOISELLE DUPONT

Plutôt originale que jolie ! Mais enfin, jolie tout de même.

ARTHUR

Oui, plutôt originale. Je n'aime pas beaucoup sa façon de rire.

MADEMOISELLE DUPONT

C'est saccadé... sans être mordant. Il n'y a pas de nerf, voyez-vous. Aimez-vous Reichemberg ?

Reichemberg, Suzanne (1853-1924) : sociétaire de la Comédie Française, reçue en 1868.

ARTHUR

Oui.

MADEMOISELLE DUPONT, vivement

Moi, pas. Elle est jolie aussi...

ARTHUR

Moins que vous.

À part.

Boum !

MADEMOISELLE DUPONT

Oh ! Vous n'y pensez pas. Partons donc théâtre, cela m'intéresse tant !

ARTHUR

Je crois bien ! Une reine doit toujours s'inquiéter de ses vassales, et vous êtes la reine du théâtre contemporain.

MADEMOISELLE DUPONT

Moi ! Voulez-vous rire !

ARTHUR

Eh ! Comme il vous plaira. Je dis ce qui est.

Au public.

J'ai toujours mon encensoir sur moi.

MADEMOISELLE DUPONT

Mais, je ne suis ni aux Français, ni à l'Odéon, ni au Vaudeville, ni au Gymnase, je suis à l'Art moderne, un théâtre tout neuf, dont le directeur est plein de nobles aspirations.

ARTHUR, malicieusement

De goût.

MADEMOISELLE DUPONT

Faites des allusions, maintenant ? De goût, oui de goût, mais cela ne suffit pas à établir une réputation dramatique comme je l'ai rêvée, depuis le temps que je travaille mon art.

ARTHUR

Je voudrais être aussi sûr que vous, d'arriver un jour ! Ah !...

MADEMOISELLE DUPONT

Vraiment !

À part.

Il est charmant, ce jeune homme !

ARTHUR

Vous êtes Déjazet et Rachel à la fois, je ne comprends rien à une organisation d'élite comme la vôtre. C'est diabolique !

Dejazet, Virginie (1798-1875) : Actrice qui donna son nome au théâtre Déjazet. Sépcialiste des rôles de soubrettes.

Félix, Elisabeth Rachel (1821-1858) : Tragédienne française spécialiste des rôles de Corneille, Racine, Voltaire.

MADEMOISELLE DUPONT

Pas possible !

ARTHUR

C'est l'exacte vérité. Songez donc qu'il y a trois ans que je vous suis des yeux !

MADEMOISELLE DUPONT, se reculant

Bah ! Vous me faites peur !

ARTHUR

Oh ! Pas comme amoureux. Vous savez ce qu'est votre beauté stupéfiante.

MADEMOISELLE DUPONT

Séducteur, continuez.

ARTHUR

Mais comme admirateur.

MADEMOISELLE DUPONT

Ah ! C'est encore plus flatteur, pour une femme comme moi, du moins, qui sens quelque chose là.

ARTHUR, à part

Voyez-vous ça !

À mademoiselle Dupont.

Vous avez joué les comédies de Sardou dans la perfection. Quelle hardiesse, quelle vérité dans le dialogue. Dites-moi, nommez-moi quelqu'une de vos camarades qui vous ait jamais égalée !

Sardou, Victorien (1831-1908) : Célèbre dramaturge de la seconde moitié du XIXème siècle.

MADEMOISELLE DUPONT, s'animant

C'est juste, il n'y en a pas. N'est-ce pas que j'étais bien dans les Pattes de mouche ?

ARTHUR

Comment ! Et dans Maison-Neuve, donc.

MADEMOISELLE DUPONT

Et dans Nos bons villageois. M'avez-vous vue dans nos bons villageois ?

ARTHUR

Oh je crois bien. Quel triomphe !

MADEMOISELLE DUPONT

Et dans l'Auberge des Adrets, car je veux essayer de toutes les cordes.

ARTHUR

C'est vrai ça, cet Art moderne joue tous les genres. Et vous excellez dans tous, belle Marie Dupont !

MADEMOISELLE DUPONT

J'ai beaucoup travaillé, vous savez, mais j'ai un tempérament d'artiste.

ARTHUR

Ça se voit. Sapristi, comment n'êtes-vous pas au Vaudeville ou au Gymnase ? J'en reviens toujours là.

MADEMOISELLE DUPONT

Vous savez ce que sont ces directeurs de petits théâtres ; il faut venir leur baiser les pieds. Je préfère attendre mon heure, j'attendrai.

ARTHUR

Vous n'avez pas besoin de vous inquiéter. Les rivales ne sont pas à craindre.

MADEMOISELLE DUPONT

C'est vrai.

ARTHUR

Une idée ! Prenez la première place à l'Odéon.

Théâtre de l'Odéon : Situé en face du Sénat, il est un des lieux qui fut occupé par la Comédie Française.

MADEMOISELLE DUPONT

Peuh ! Vous connaissez Duquesne !

ARTHUR

Si jolie et si grande artiste, vous devriez être la première aux Français.

MADEMOISELLE DUPONT

Si jolie, oui. Grande artiste, peut-être ! Deux raisons pour être suspecte. Et pourtant.

ARTHUR

Bah ! Comme si on ne ne vous l'avait pas dit mille et mille fois ? - Les journaux.

MADEMOISELLE DUPONT

Les journaux disent bien des choses.

ARTHUR

Eh ! Ils disent aussi que vous avez du talent plus que tout le monde, ce n'est pas là leur tort.

Au public.

Tout à l'heure je vous recommanderai mon marchand d'encens. J'en use, allez. Mais c'est là le truc de Butenblanc.

MADEMOISELLE DUPONT

Vous qui avez l'air d'un travailleur, me trouvez-vous la tête tragique, au besoin ?

ARTHUR

Oh ! Je suis bien à l'aise pour en parler. Je vous ai vue encore avant-hier dans la Comtesse de Lausanne, vous m'avez fait frémir. Quand vous arrivez là, au troisième acte.

MADEMOISELLE DUPONT, s'animant

Avec le commandant blessé...

ARTHUR

Oui, la main sur la balustrade de la fenêtre, et tenant votre robe blanche par le coin...

MADEMOISELLE DUPONT

J'ai les cheveux défaits comme ceci.

Elle secoue violemment ses cheveux qui tombent sur ses épaules.

ARTHUR, à part

Mazette !

Poursuivant.

Oui.. et quand vous dites : « L'assassin n'est pas loin d'ici, je vous le montrerai tout à l'heure. » Oh ! À ce moment, vous savez, je ne sais si vous voyez ça de la scène...

MADEMOISELLE DUPONT, se rapprochant

Oh ! Oui.

ARTHUR

Mais il y a dans la salle un trépignement d'émotion.

À part.

Menteur, va !

MADEMOISELLE DUPONT

Voilà un rôle, Monsieur, comme vous devriez m'en faire.

ARTHUR

Jamais on ne joue comme ça de nos jours. C'est fini. Dumas n'écrit-il pas quelque chose pour vous ?

MADEMOISELLE DUPONT

Oui. Avec nos deux natures, nous ferons quelque chose. Comment trouviez-vous Desclée ?

Desclée, Aimée Olympe (1836-1874) : comédienne tragique réputée et interprète d'Alexandre Dumas.

ARTHUR

Superbe. Et vous ?

MADEMOISELLE DUPONT

Moi aussi. Vous ne trouvez pas que dans la Princesse Georges, que l'Art moderne a empruntée au Gymnase, je...

ARTHUR

Oh ! C'est frappant. La scène de la fin, vous la jouez comme elle, mais tout à fait comme...

MADEMOISELLE DUPONT, l'interrompant

Non pas, avec une tout autre intonation. Dumas en est ravi !

ARTHUR

C'est ce que je veux dire !

À part.

Aïe ! Rachetons l'impair !

À mademoiselle Dupont.

Mais avec plus de génie dramatique, si je peux m'exprimer ainsi.

À part.

Voilà qui est fait.

MADEMOISELLE DUPONT

Oui.

À part.

Il me plaît, à moi, ce jeune-homme là.

ARTHUR

Pour moi, je le répéter vous devriez être aux Français depuis longtemps. Je le disais l'autre jour à Butenblanc.

MADEMOISELLE DUPONT

Laissez donc Butenblanc, est-ce qu'il sait ce qu'il écrit, seulement ? C'est un farceur. Est-ce que les journalistes connaissent quelque chose à notre talent ?

ARTHUR, poursuivant ton idée

Avant peu, allez, vous y serez, et sociétaire encore... Sociétaire...

MADEMOISELLE DUPONT

Ah ! Si l'on avançait selon ses mérites.

ARTHUR, avec hauteur

Quand je vois la critique accorder tous ses lauriers à Sarah Bernhardt, à Pasca.

MADEMOISELLE DUPONT, de même

À Pierson...

ARTHUR, de même

À Marie Laurent.

MADEMOISELLE DUPONT, riant

À mademoiselle Bartet ! Et à madame Judie ! Moi ça me fait rire.

ARTHUR, riant, laisse tomber son manuscrit

C'est simplement comique !... Oh ! Mon manuscrit.

MADEMOISELLE DUPONT, le ramassant en riant

Tiens ! Il est à mes pieds.

ARTHUR, voulant le reprendre, sans effort cependant

Cruelle ! Comme on disait au grand siècle, vous l'avez si bien évincé ! Vous auriez pourtant donné du caractère à ce rôle-là. Tenez.

MADEMOISELLE DUPONT

Elle l'ouvre.

Oui, je sais, il y a ce passage de la lettre. C'est bien écrit, tout cela. Vous avez du talent.

ARTHUR, montrant du doigt

Ici. Comme vous seriez belle, là, en dégrafant le dolman de l'Invalide, pour montrer au général la cicatrice de Balaklava. Et remarquez que la note rieuse, que vous possédez à un si haut degré, y est aussi. La scène quatrième serait un chef-d'oeuvre de gaieté, dite par vous.

Dolman : Veste à manches faisant partie de l'uniforme des hussards. [L]

MADEMOISELLE DUPONT

Vous avez une nature dans le genre de la mienne, vous. Je trouve que le rôle de l'officier est trop développé.

ARTHUR, à part

L'encensoir est cassé sur le nez de l'artiste.

À Mademoiselle Dupont.

Le rôle de l'officier ? Je le coupe !

MADEMOISELLE DUPONT

Voilà déjà une concession. Je vais me laisser fléchir, mais mon rôle, à moi, commence trop tard.

ARTHUR, même jeu

Je le coupe !

Se reprenant.

Sapristi ! Je le rallonge. Je vous mets une tirade à la première scène. Comment, vous qui avez la carrière de Rachel devant vous (ça prend, Butenblanc,) vous refuseriez un rôle écrit spécialement pour vous !

À part.

Menteur

MADEMOISELLE DUPONT

Pour moi ! Vous l'avez écrit spécialement pour moi ?

ARTHUR

Mais certainement. Est-ce une autre que la Princesse Georges ; que la dramatique comtesse de Lausanne et l'amusante héroïne du Bourgeois philosophe que j'aurais visée dans le Pont des Saints-Pères.

MADEMOISELLE DUPONT, fièrement

On va me faire des rôles maintenant !

ARTHUR

Mais oui. Ah ! Il faudrait un Molière ou un Corneille pour bien appliquer à votre nature un caractère profondément étudié, quelque chose de grand, de nerveux, comme votre admirable tempérament, quelque chose...

MADEMOISELLE DUPONT

De large, de sonore. Je serais bien dans Patrie, tenez, et je vous jouerais ça autrement que Fargueil.

Fargueil, Anaïs (1819-1896) : Fille d'un comédien toulousain, comédienne de l'Opéra comique puis du Vaudeville.

ARTHUR

Et dire qu'avec un mot tombé de vos lèvres, le père Barbarin qui est beaucoup votre... ami...

MADEMOISELLE DUPONT

Chut.

ARTHUR, câlin

... Recevrait le petit manuscrit en un acte de ce pauvre petit du Hourdel.

Avec emphase.

Je grandis ! J'arrive ! Je suis arrivé ! Et qui me protège ? La grande artiste, Marie Dupont ! C'est pourtant ainsi qu'une femme éprise de son art, incomparable, comme vous, fait avancer la littérature de son siècle !

À part.

C'est fini, elle n'y tient pas. Ô modestie humaine !

MADEMOISELLE DUPONT

Vous devenez flatteur.

ARTHUR

Mais non. Je continue à rester dans la vérité.

MADEMOISELLE DUPONT, à part

C'est vrai.

ARTHUR

Oui, c'est vrai ! Voyez, je ne vous dis pas vous êtes belle, et pourtant.

MADEMOISELLE DUPONT, à part

Il est très gentil. Voilà un garçon qui comprend mon genre de talent, au moins !

ARTHUR

Mais je bavarde. Je vais prendre congé de vous.

MADEMOISELLE DUPONT, retenant le manuscrit

Partez, soit, mais laissez-moi ceci. Je vais le donner à Barbarin ce soir-même. Revenez me voir, nous causerons souvent ainsi. Vous le voyez, j'aime tant à parler du talent des autres.

ARTHUR, à part

Je crois bien.

Haut.

Il le recevra ?

MADEMOISELLE DUPONT

Barbarin ! Mais il est reçu !... Venez demain à trois heures, je vous en confirmerai la nouvelle, jeune poète, et nous fixerons le jour de la première.

ARTHUR

Oh ! Que vous êtes bonne ! Mais votre bonté n'égale pas votre talent.

MADEMOISELLE DUPONT, lui donnant sa main à baiser

Demain, à trois heures. Et vous viendrez à mes petites soirées. On fait de la musique, vous verrez. Au revoir !

ARTHUR

Au revoir !

Seul ?

Butenblanc, tu es un génie !

Au public.

S'il est dans l'auditoire un jeune auteur qui veuille se faire jouer, ce n'est pas plus malin que ça. Je lui livre le truc, avec la manière de s'en servir. Pour moi je n'en veux pas d'autres désormais... Le manuscrit chez le concierge, merci C'est trop bête !...

Il va pour sortir, puis se ravise.

Ah ! J'oubliais mon marchand d'encens est un homme charmant. Il demeure, 15, rue des Lombards.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0