Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Rodogune

Gabriel Gilbert· créée en 1645, imprimée en 1646· 5 actes· 1 668 vers· 6 personnages

Représenté pour le première fois en 1645.

Personnages

  • RODOGUNE, veuve d'Hydaspe, Roi de Perse
  • DARIE, fils d'Hydaspe et de Rodogune
  • ARTAXERCE, son frère
  • LIDIE, fille de Tygranne, Roi d'Arménie
  • ORONTE, Satrape
  • ARGANTE, Capitaine des Gardes
MONSEIGNEUR,

À SON ALTESSE ROYALE, MONSEIGNEUR LE DUC D'ORLEANS

Il y a longtemps que je vous aurais consacré ma plume, si je n'avais craint de faire voir ma témérité en voulant faire paraître mon zèle ; Mais je sais qu'il ne faut rien dire que de grand d'un grand Prince, et que je ne dois pas entretenir de pensées communes, un esprit sur les soins duquel le premier Roi de l'Europe se repose des intérêts de sa Gloire, et du salut de son Peuple. Aussi, MONSEIGNEUR, ce n'est pas moi qui prend la liberté de parler à votre Altesse Royale ; C'est une illustre Princesse qui vient du bout du Monde, rendre hommage à votre vertu ; C'est la généreuse Rodogune, femme et mère des deux plus grands monarques de l'Asie ; C'est cette reine Magnanime, qui non contente des perfections de son sexe, se fit connaître aussi vaillante que belle, et conquit toute la Terre par la douceur de ses yeux et par la force de son bras. Cette héroïne, MONSEIGNEUR, qui demande aujourd'hui votre protection, est celle-là même dont les héros venaient jadis implorer la Grâce. Pour vous persuader de lui accorder la faveur qu'elle vous demande, elle vous assure qu'elle n'a jamais eu la pensée de tremper ses mains dans le sang de son mari, ni dans celui de son fils ; que si elle eût des sentiments si barbares, et si contraires aux inclinations de votre Altesse Royale, elle n'eût jamais osé se présenter devant elle, et n'eût pas eu assez d'audace pour demander à la vertu la protection du vice. Cette auguste mère vous présente aussi le Roi son fils ? C'est pour l'amour de vous, MONSEIGNEUR, qu'il voit une seconde fois la lumière, et qu'il ressuscite après trois mille ans. Ce digne successeur du grand Cyrus, eût toutes les rares qualités qui font les héros : Il se montra courageux, doux et clément ; il fut courtois à tout le monde, pieux envers sa mère, et fidèle à son épouse : Les commencements de sa vie furent traversés ; mais la suite en fut heureuse, et sa constance fut en fin victorieuse de la Fortune. La ressemblance de ses moeurs et de sa destinée, avec celles de votre Altesse Royale lui en font espérer un favorable accueil. S'il a le bonheur de lui plaire, il le préféra à la magnificence de ses triomphes ; et quelque splendeur qu'ait eu sa première vie, il la croira moins glorieuse que la seconde. Quoi qu'il ait eu quelques unes de vos vertus, MONSEIGNEUR, il avoue quelles n'ont pas été si éclatantes ; qu'encore qu'il vous ait devancé ; il n'a pas eu l'honneur de vous servir d'exemple, puisque vous en avez trouvé un plus parfait dans votre illustre race, en la personne de Henri le Grand, dont les actions héroïques ont été au-delà de la vérité des historiens, et de la fiction des poètes. Il n'a point terni la qualité de grand capitaine par celle d'usurpateur ; Il a fait paraître la justice en même temps que sa vaillance, et s'est rendu le vainqueur de ses sujets, et le conquérant de son propre État. C'est sur les pas de ce grand Roi, que marche votre Altesse Royale, en portant les armes victorieuses dans des Provinces qui dépendaient de cette Couronne, et qui ne la reconnaissaient pas. Le Brabant, l'Artois, et la Flandre ; que ses exploits ont fait trembler, et leurs plus fortes places qu'elle a emportées à la face des plus grandes armées des ennemis, en la présence de leurs plus fiers soldats, et de leur plus fameux capitaines, sont des preuves éternelles de sa valeur et de sa conduite. Ce qui rend vos conquêtes plus dignes de louange, MONSEIGNEUR, c'est que vous n'en tirez point d'autre avantage que l'honneur de les avoir faites. La Renommée pour rendre votre nom célèbre, publiera ces vérités parmi toutes les nations ; mais quelque gloire qu'elle vous puisse acquérir, elle sera toujours au-dessous de celle qui vous est due, et de celle que souhaite MONSEIGNEUR,

À VOTRE ALTESSE ROYALE,

Son très humble, tres obéissant et très fidèle serviteur,

GILBERT.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Rodogune. Darie. Artaxerce.

La graphie exacte est Rhodogune, elle est modifiée pour le cohérence avec la pièce de Corneille éponyme

RODOGUNE

Quoi que la Guerre ait eu de si sanglants effets, J'en ai bien moins d'horreur que je n'ai de la Paix, Elle seule d'Hydaspe obscurcit la mémoire : On ne perd pas l'honneur pour perdre une victoire. Et l'aveugle Fortune avec Mars combattant, La donne au plus heureux, plutôt qu'au plus vaillant : Mon époux la perdant conserva mon estime, Il était malheureux, mais il était sans crime ; Tout vaincu qu'il était, je lui gardais mon coeur, Ma haine seulement était pour son vainqueur. De ma foi n'eut-il pas une preuve assez belle, Lors qu'on vint de sa mort m'annoncer la nouvelle, Qu'Arbas en répandit le faux bruit dans ces lieux, Ma bouche de soupirs ne troubla point les Cieux ; Je ne m'amusai point à répandre des larmes, J'encourageai les miens, je demandai mes armes ; Et quoi que son trépas mit la Perse en danger, Au lieu de pleurer, j'allais pour le venger, J'allais de ce vainqueur forcer les destinées, Quand celle qui prit soin de mes tendres années, Toute tremblante au bruit de mes nobles fureurs, Voulut me retenir par ses timides pleurs, Voyant de son bonheur, l'Arménie insolente, Qui jusques dedans Suse apportait l'épouvante ; Que Tygranne orgueilleux à la tête des siens, Effrayait dans ses murs nos plus fiers citoyens, Elle me conseilla de mettre bas les armes, Pour vaincre ce vainqueur n'employer que mes charmes Et d'un nouvel Hymen rallumer le flambeau, Puis que le grand Hydaspe était dans le Tombeau. À ces mots, mon esprit frémissant de colère, À ce lâche conseil, donne un juste salaire, Du fer que j'avais pris pour venger mon époux, Le sein qui m'allaita reçut les premiers coups ; Je tranchai ses discours avec sa destinée, Disposée à la mort plutôt qu'à l'Hyménée. Tout mort que je le crus, je lui gardai ma foi, Le perfide n'a pas même respect pour moi, Après ce j'ai fait l'ingrat me répudie, Rodogune vivante il épouse Lidie La fille de Tygranne et de son ennemi, Pour ne commettre pas des crimes à demi.

ARTAXERCE

De vous :

RODOGUNE

Oui, mais sachez, ce qu'on vous a pu taire, Ce satrape fait Roi fut assez téméraire Pour prétendre autrefois d'engager mes esprits : Mais je payai ses feux de haine et de mépris. Bien qu'alors ma beauté fit les âmes captives, Que mon teint éclata des couleurs les plus vives ; Je fis de mes vertus mes plus beaux ornements, Et voulus leur devoir ma gloire et mes amants. De mon sexe mon coeur surmontant la faiblesse, Préparait aux héros une digne maîtresse, Voulait que leur amour naquit au champ de Mars, Les vaincre par mon bras, et non par mes regards : Je leur montrais mon sang, sans vouloir voir leurs larmes Sans les assujettir par la douceur des charmes, Sans les voir lâchement soupirer et mourir, Ma générosité les voulait conquérir. Quoi que de cent captifs les têtes couronnées, Qui de mes volontés, faisaient leurs destinées, Par mille beaux combats n'eussent fait voir leur foi. Je n'en trouvais qu'un seul qui fut digne de moi : Changeant de ces rivaux l'amour en jalousie, Je voulus épouser le grand Roi de l'Asie, Pour rendre quelque jour mes glorieux enfants De l'Univers entier vainqueurs et triomphants. Mon coeur reçut en fin les voeux de votre père, Tygranne qui le sut, embrasé de colère, Qui conservais toujours un amour violent, Tenta de m'enlever avec un camp volant. Hydaspe revenant des climats de l'Aurore, Me sauva de ses mains il m'en souvient encore. Tout perfide qu'il est, quelque affront qu'il m'ait fait, Je ne saurais pourtant oublier ce bienfait. Voila, voila mes fils, la source de la guerre, Et des maux éternels qui troublent cette terre.

ARTAXERCE

Il l'aime !

ARTAXERCE

Ah Darie !

SCÈNE II. Rodogune, Oronte, Darie, Artaxerce.

ORONTE

Hélas !

ORONTE

Ayant reçut votre ordre au milieu de la nuit, Sans dire mon dessein avec peu de bruit, Je prends mille chevaux, je sors hors de la ville, Arbas bientôt après m'en amène cinq mille, Pour mieux exécuter vos ordres et vos lois, Nous allons nous cacher dans l'épaisseur d'un bois, Sur la rive du fleuve à cent stades de Suse, Joignant à la valeur la surprise et la ruse. L'aurore à peine encore rendant le ciel vermeil, Venait nous annoncer le retour du Soleil, Alors qu'à la clarté de sa faible lumière, Je vois d'une éminence un amas de poussière, Qu'élève un escadron de deux mille chevaux, Qui du Dieu des combats respiraient les travaux : Et tous fiers de leur noble et pompeux équipage, De leurs hennissements étonnent le rivage, Je les laisse passer et peu de temps après, Je vois deux mille Archers couverts d'arcs et de traits, Dont les armes étaient richement étoffées, Et semblaient à l'Amour élever des Trophées ; Au milieu d'eux roulaient deux chariots dorés, Par quatre chevaux blancs superbement tirés : En l'un était Lidie en l'autre Pasithée, Dont le jour semble avoir sa lumière empruntée, Tant elles répandaient et de feux et d'éclat : À leur vu aussitôt le coeur au sein me bat ; Comme elles m'approchaient environ d'une stade, Je prends l'occasion, je sors de l'embuscade, Couvrant les champs d'horreur et d'escadron épais, Je vais porter la guerre où l'on attend la paix. L'Arménien surpris par ces rudes alarmes, Tourne contre les miens la pointe de ses armes, Et pour défendre mieux ces illustres beautés, Il se campe à l'entour fait front de tous côtés : Ceux qui marchaient devant, voyant fondre l'orage, Pour se rejoindre à lui tournent soudain visage. Le fier Arbas voyant qui venaient me choquer, Prend trois mille chevaux et va les attaquer. Pour exciter les siens il invente une ruse, Dit que c'est l'ennemi qui veut surprendre Suse, Que son Roi de la paix viole les traités : À ces mots leurs esprits se montre irrités, Et ce gros escadron partant comme la foudre, Fait gémir la campagne et noircit l'air de poudre : Tandis de mon coté je faisais mon devoir ; Mais devant le combat j'usai de mon pouvoir ; Je commandai surtout qu'on respecta les Dames, Pour ne pas avoir part à des lauriers infâmes : L'ennemi combattant pour l'Amour et l'Honneur, Témoigne son courage et sa haute valeur. Il laisse quelque temps la victoire douteuse, Sa longue résistance étant pour nous honteuse : Nous faisons redoublant nos furieux efforts, Sur la plaine élever des montagnes de morts. La Princesse à leur sang mêle ses tristes larmes, Et le bruit de ses cris à celui de nos armes : À ces cris je m'avance, elle qui m'aperçoit Demande si c'est là le respect qu'on lui doit. Si l'on célèbre ainsi son funeste hyménée, Si l'on veut achever sa triste destinée, Si c'est de la façon qu'en Perse on tient sa foi. Je fais ce que je pus pour vaincre son effroi, Et je la laisse après en la garde d'Antée, Pour la conduire à Suse avec Pasithée. Tandis pour terminer de sanglants combats, Je m'en vais seconder le généreux Arbas, Et mène pour porter la mort ou l'épouvante, Contre les ennemis ma troupe triomphante ; J'arrive sur la place ; Ah que vis-je ! ô bon Dieux ! Un spectacle sanglant se présente à mes yeux ? Je ne peux discerner leur escadron du notre, Presque tous était mort, et d'une part et d'autre, Ils étaient tout ensemble, et vainqueurs et vaincus, Armes, cuirasses, dards, hommes, chevaux, écus, Et le sang des guerriers qui rougissait les ondes, Faisait du large Eulée enfler les eaux profondes. Ce fleuve ressemblait au fleuve des enfers, Et ces funestes bords de tant d'horreur couverts, En offraient à nos yeux l'épouvantable image, On ne voyait que morts sur cet affreux rivage : J'y vis Arbas gisant de mille coups percés, Et quelque homme de marque à ses pieds terrassé. Comme lui succombé sous l'effort des alarmes ; Un funeste soupçon en regardant ses armes, Se glisse en mon esprit, me donne de l'effroi, Je lève sa visière et reconnaît le Roi.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Rodogune, Lidie.

SCÈNE III. Rodogune, Artaxerce, Darie.

SCÈNE IV. Darie, Artaxerce.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Rodogune, Oronte.

SCÈNE II. Rodogune, Artaxerce, Darie.

DARIE

Il a dès sa naissance un Souverain Empire, Et sans Sceptre il commande à tout ce qui respire ; En lui la douceur règne avecque la Majesté, Et toujours le bonheur suit son autorité ; Des exemples fameux nous forcent à la croire, L'Assyrien accrut son Empire et sa gloire, Sous le Règne éclatant d'une Sémiramis ; L'on vit le Scythe obscur fleurir sous Thomiris, Ces illustres beautés, ces deux vaillantes Reines, Qui de cent nations se firent souveraines, Acquirent plus d'honneur par leur bras triomphants, Que leurs vaillants époux et leurs fameux enfants, Mais quoique leur valeur enchaîna la Fortune, Des vertus leur manquaient qu'on voit en Rodogune. Vous avez triomphé dedans l'adversité, Durant qu'Hydaspe était dans la captivité, Que la Médie était au pouvoir de Tygranne, Pour conserver la Perse avec la Susiane ; Votre coeur généreux armant de toutes parts, Fit luire le Soleil dessus mille étendards. Notre valeur était sans la votre inutile, Vous sauvâtes l'Empire en sauvant cette ville. Qui mérite donc mieux de régner dans l'État, Que celle qui le sauve avecque tant d'éclat. Aussi vos fils contents de vous voir Souveraine, Viendraient prendre les Lois d'une si digne Reine, Si le peuple aveuglé malgré lui, malgré moi, Ne suivait la coutume et ne voulait un Roi ; Nous tenons la clarté d'une illustre personne, Nous voulons d'elle encor tenir cette Couronne ; Et puis qu'un seul de nous doit être Couronné, Rendez nous la justice et nous montrez l'aîné.

SCÈNE III. Rodogune, Darie.

DARIE

Madame.

SCÈNE IV. Rodogune, Artaxerce.

SCÈNE V.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Darie, Artaxerce.

SCÈNE III. Lidie, Artaxerce, Darie.

ARTAXERCE

Ah ! Madame.

SCÈNE IV. Artaxerce, Darie.

SCÈNE V. Rodogune, Oronte.

RODOGUNE

Providence du Ciel quelle est votre conduite, En quelle extrémité me trouvai-je réduite, Quoi ! faut-il que mes fils viennent m'ouvrir le flanc, Où me faut-il moi même aller verser leur sang, Faut-il que deux héros brillants de tant de gloire, Tant de fois couronnés des mains de la victoire, Qui parmi leurs captifs ont compté tant de Rois, Qui du Cambyse au Gange ont porté leurs exploits, Et dont la Renommée et commence et s'achève, Où le Dieu de la Perse et se couche et se lève. Quoi ! faut-il que deux fils dont le sort est si beau Par la main de leur mère entrent dans le Tombeau ? Oronte je ne puis consentir à leur perte, Qu'à leur mère plutôt la tombe soit ouverte, Et que dessus le Trône on les voit éclater : Mais Lidie avec eux on y verrait monter, Et femme de Darie ou femme d'Artaxerce, L'orgueilleuse après moi régnerait dans la Perse, Le Diadème au front dans un glorieux sort, Elle m'aurait vaincue et rirait de ma mort ; Elle se vanterait de m'avoir outragée, Et j'irais aux Enfers sans en être vengée, Mais jours seraient éteints, et les siens triomphants ? Non, non, perdons plutôt mes perfides enfants. Mais ce seul nom m'apaise en ma fureur extrême, Tous perfides qu'ils sont je sens que je les aime, Et mon coeur en suspend douteux irrésolu, Voudrait et ne veux plus si tôt qu'il a voulu. Je combats pour autrui, je combats pour moi même, Ma Rivale, mes Fils, l'Honneur, le Diadème, L'amitié, la colère, et la vie, et la mort, Sur mon esprit troublé font un puissant effort ; Deux désirs opposés le tiennent en balance, La piété l'emporte, et tantôt la vengeance ; Mais malgré ce combat viens me résoudre enfin, De la mère et des fils viens faire le destin.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Rodogune, Oronte.

RODOGUNE

Parle.

SCÈNE III. Lidie, Rodogune.

SCÈNE IV. Artaxerce, Lidie, Rodogune.

ARTAXERCE montrant son épée

Voici de quoi venger mon frère et ma Patrie.

SCÈNE DERNIÈRE. Rodogune, Darie, Artaxerce, Lidie.

RODOGUNE tenant un poignard à la main, dit à Oronte

Ah perfide !

DARIE

Arrêtez.

RODOGUNE

Mon fils !

ARTAXERCE

Mon frère !

DARIE

Cessez d'être étonné d'une telle merveille, Quant par le soin des Dieux qui m'ont toujours aimé, Le faux bruit de ma mort dans ces lieux fut semé, Je venais de prier leur bonté souveraine, De bannir de vos coeurs votre implacable haine : Mais j'ai cru qu'ils avaient rejeté mes souhaits, Lorsque tout frémissant j'entrai dans ce Palais, Où j'appris transporté d'une fureur jalouse, Qu'on voulait faire outrage à mon illustre épouse, Qu'Oronte était allé dans son appartement ; En amant furieux j'y cours aveuglement, Et mon aveuglement m'enferrant dans ses armes, Pour elle je répands et du sang et des larmes, Et ce sang qui s'écoule et qui partait du coeur, Laisse mon corps sans force et mon front sans couleur : Cette perte et la peur de perdre ma Princesse, Me font tomber pâmé d'Amour et de faiblesse. Lors mes tristes sujets pleins d'horreur et d'effroi, Croient que le destin leur a ravi leur Roi : Oronte tout troublé le vient dire à la Reine, Et par tout le Palais l'on croit ma mort certaine. Tandis que mes amis regardaient sur mon bras, Le coup qu'ils avaient cru qui causait mon trépas ; Étant encore vivant par cette belle flamme, Que sa Beauté divine alluma dans mon âme, Je fais connaître à ceux qui regrettaient mon sort, Par un soupir d'Amour que je n'étais pas mort. Avec un faible effort j'entrouvre la paupière, Et l'oeil encore en pleurs regardant la lumière, Songeant moins à la vie, enfin qu'à mon Amour, Je demande en tremblant si vous voyez le jour, Si l'on a respecté la Beauté que j'adore. J'apprends au même instant que vous viviez encore ; Cet excès de plaisirs dont mon coeur est surpris, Dans les sens affaiblis rappelle mes esprits. Oronte m'annonça cette heureuse nouvelle, Pour me faire oublier sa faute criminelle, Et je ne devais pas après un tel secours, Faire mourir celui qui prolongeait mes jours, Quelque énorme forfait qu'ait tramé son audace, Je lui fis espérer que vous lui feriez grâce, Et que votre pardon suivrait son repentir. Antée en même temps est venu m'avertir, Que la Reine me mère, et ma belle Princesse, Bannissaient de leurs coeurs leur fureur vengeresse, Et que ma fausse mort excitant la pitié, Changeait de toutes deux la haine en amitié : Ainsi je n'ai point fait en vain un sacrifice, Et le Ciel a mes voeux s'est montré si propice, Que pour combler de biens ceux qu'il comblait de maux, Il accorde aujourd'hui rivales et rivaux. Par là j'ai reconnu la bonté d'une mère, Le zèle d'une amante et l'amitié d'un frère.

1 668 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica