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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Sémiramis

Gabriel Gilbert· créée en 1645, imprimée en 1647· 5 actes· 1 738 vers· 9 personnages

Représenté pour le première fois en 1645.

Personnages

  • NINUS, Roi d'Assyrie
  • SOSARME, sa fille
  • MÉNON, favori de Ninus
  • SÉMIRAMIS, femme de Ménon
  • BARSINE, Confidente de Sémiramis
  • CTESIPHONTE, ami de Ménon
  • CAMBISE, satrape
  • PHORBAS, satrape
  • ORONDATE, satrape
MADAME,

À MADAME LA DUCHESSE DE ROHAN.

Si l'ouvrage que je prends la liberté de vous dédier, à un heureux succès à la Cour, c'est à vous que j'en suis redevable. On savait que j'avais l'honneur d'être à votre service ; Et on a cru favorablement pour moi, qu'une Personne, qui avait l'avantage de vous entendre dire tous les jours d'excellentes choses, n'en pouvait dire de mauvaises. Mais si cette seule pensée m'a causé tant de bonheur, j'espère, MADAME, que l'en aurai encore un plus grand, quand on saura que cette pièce est honorée de votre estime, et quand on la verra paraître sous votre protection. Votre approbation particulière me fera obtenir celle du Public ; Et je ne dois pas craindre de rencontrer des Censeurs équitables, ni que la raison me soit contraire, puisque vous vous êtes déclarée pour moi. C'est avec beaucoup de justice que l'on a cette déférence pour un jugement si net et si solide que le vôtre. Vous ne vous êtes pas contentée que le Ciel vous ait fait naître avec un esprit admirable, vous l'avez cultivé avec soin, et avez voulu joindre les connaissances acquises aux lumières naturelles. Vous vous êtes perfectionnée dans le pays des beaux-arts et de la politesse ; Et vous avez connu par la lecture et par les voyages, l'ancienne et la nouvelle Italie. Il n'y a point de Royaume dans le monde, dont vous n'ayez connaissance. Toutes les Cours étrangères n'ont rien de remarquable, que vous ne sachiez aussi bien que ce qui se passe à la Cour de France ; Et vous n'avez vu dans les histoires toutes les Dames Illustres des autres siècles que pour les surpasser, et pour en faire voir une en nos jours plus merveilleuse et plus accomplie. Il n'y a personne, MADAME, qui ait une science si parfaite que vous, des affaires du grand Monde, qui ait tant de charmes dans la conversation, ni qui sache si distinctement toutes les lois de la bienséance. Votre Génie est adroit et judicieux, et possède toute la délicatesse de votre sexe, et toute la force du nôtre. Si l'on ne donnait des louanges qu'à votre esprit, MADAME, l'on vous ferait quelque sorte d'injure ; puisque l'on oublierait vos principales perfections : Vous n'êtes pas seulement la plus spirituelle Princesse du monde, mais la plus civile et la plus généreuse. Toutes ces rares qualités vous ont rendue la digne fille et la digne femme des deux plus fameux Héros de cet Empire, du plus sage Politique, et du plus grand Capitaine. Si l'un savait gagner les bonnes grâces des Rois, l'autre en faisait ses Admirateurs ; Et ces deux grands Personnages, qui possédaient en un souverain degré la Prudence et la Valeur, en traitant alliance l'un avec l'autre, ont voulu allier les vertus civiles avec les miliaires : Mais ils avaient besoin d'une Personne accomplie, comme vous êtes, pour être le lien d'une si noble union ; Et qui eut, comme vous avez la générosité et la douceur, pour accorder ensemble, et la guerre et la paix. Ce vaillant Prince, à qui un Père prudent avait attaché votre destinée, trouva en vous, MADAME, une Compagne magnanime, qui ne prit pas moins de part à ses peines et à ses ennuis, qu'à sa réputation et à sa gloire ; Votre grand coeur a toujours secondé les nobles mouvements du sien ; Et vous avez courageusement méprisé les craintes et les dangers, qui eussent été redoutables à toutes les personnes de votre sexe, toutes les fois que vos soins et votre adresse ont pu lui faire éviter quelque mal, ou lui procurer quelque bien. Ces sentiments qui ne se rencontrent jamais que dans les âmes héroïques, et dont la vôtre a toujours été remplie, ont obligé Sémiramis à vous rendre hommage, et à vous faire voir un crayon de votre vie dans ses éclatantes actions. Les hommes qui écrivent d'ordinaire les histoires à leur avantage, n'ont pu s'empêcher d'avouer qu'aucun Prince n'a égalé cette Auguste Reine, ni en prudence, ni en valeur. Elle n'a pas suivi les Héros, elle les a devancés, et par le temps, et par ses exploits : Elle a montré aux Conquérants qui ne sont tous venus qu'après elle, comme il fallait s'immortaliser. Par sa beauté et par son courage, elle conquit tous les Empires. Ce serait une trop faible louange de la louer de ce qu'elle bâtit les murs de Babylone, quoi qu'ils aient passé pour une des sept merveilles du monde : Il faut plutôt dire, qu'elle-même a été une des plus grandes merveilles que l'on ait jamais vues sur la terre. Enfin rien n'aurait manqué à sa félicité, non plus qu'à sa gloire, si la mort du vertueux Ménon son Epoux, et sa fécondité malheureuse n'eussent causé ses disgrâces. Mais la fortune, qui est jalouse et superbe, et qui ne peut souffrir que les personnes extraordinaires soient heureuses ici-bas, a voulu s'opposer à son bonheur, et vaincre celle qui avait toujours été invincible. Elle lui fit des ennemis de ceux qui lui étaient les plus obligés ; Elle les choisit de son sang même, et lui donna le déplaisir de voir ses plus signalés bienfaits payés d'une extrême ingratitude. Ce sont les tristes accidents qui suivirent le veuvage de cette Héroïne, selon les Historiens qui nous ont fait le portrait de sa vie. Il est aisé de voir, MADAME, qu'il vous ressemble en beaucoup de choses ; Et l'on serait en peine de savoir, s'il aurait plutôt été fait pour elle, que pour vous, si vous eussiez été tous deux d'un même siècle ; et si elle vous eut aussi bien ressemblé par la douceur et par la bonté que vous lui ressemblez par ses vertus et par ses infortunes. Comme vous avez les bonnes qualités, MADAME, sans avoir les mauvaises, vous devez espérer que la suite de vos jours sera plus heureuse que ne fut celle des siens ; Et que la Justice du Ciel ne vous abandonnera pas aux outrages de la fortune. La Providence a déjà fait des miracles pour vous, en conservant ce que vous avez de plus cher au monde ; Elle ne laissera pas son ouvrage imparfait ; Elle fera fleurir désormais avec vos espérances, celui dans lequel vous les renfermez : Ce sont vos uniques souhaites, et les voeux les plus ardents.

MADAME,

De votre très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur,

G. Gilbert

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE. Sosarme. Orphise.

SCÈNE II. Sosarme. Ctesiphonte. Orphise.

CTESIPHONTE

Mon Prince ayant armé la moitié de la terre, Les habitants du Nil, les Éthiopiens, Les Mèdes, les Persans, et les Assyriens, L'amas prodigieux de ces troupes guerrières, Tarissait en passant les lacs et les rivières, La terre qu'il rendait déserte d'animaux Gémissait sous le poids des chars et des chevaux : Ninus qui conduisait cette superbe armée, Ayant fait devant lui voler la renommée, Vient fondre en la Bactrie, ainsi qu'un fier torrent, Il remplit tout de crainte et marque en Conquérant. Zoroastre l'attend dans la plaine de Bactre, Pour vaincre ou pour mourir, il s'apprête à combattre, Il couvre tous ses champs de bataillons épais, Il attend de son bras la Victoire et la Paix. Pour réduire bientôt ses projets en fumée, Le Roi fait en bon ordre avancer son armée, Au corps de la bataille il met Sémiramis, Il s'oppose lui-même au Chef des Ennemis, Afin de le combattre, il choisit l'aile droite, Et veut rendre en sa mort la Victoire parfaite. À l'aile gauche il met le généreux Ménon, (Ce Héros, qui partout fait éclater son nom :) Le signal de bataille en même temps se donne, De trompettes, de cris, l'air agité résonne, On se choque, on commence un combat furieux, Des nuages de dards obscurcissent les Cieux, À tuer son semblable ici chacun s'applique, Soldat contre soldat, et qui contre pique, Le char contre le char, ils font tous leurs efforts, En foule les vivants descendent chez les morts, Tous les Assyriens aux yeux de leur Monarque, Veulent de leur vertu donner plus d'une marque, Les Ennemis de même en présence du lieu, Tâchent par leurs exploits à montrer leur valeur : Ninus enfin honteux de cette résistance, Et de voir si longtemps la victoire en balance, Marche plein de fureur avec la fleur des siens, Et rompt les Escadrons de vaillants Bactriens, Par le nombre des morts tous leurs rangs s'éclaircissent, Des ruisseaux de leur sang, les Campagnes rougissent, Dans la nécessité Zoroastre réduit, Lui cède la victoire et vers Bactre s'enfuit ; Ninus qui dans ce jour veut terminer la guerre, La poursuit dans son char qui vole sur la terre, Suivant trop ardemment ce Roi des Bactriens, Sans voir qu'il n'est suivi que de fort peu des siens, Dont la plupart déjà s'amusait au pillage ; Zoroastre qui voit jusqu'où Ninus s'engage, Rassemble des fuyards grand nombre en un moment, Le Bactrien rompu se rallie aisément, Dans un gros Escadron ce Roi plein de furie, Voulant venger sa honte et celle de Bactrie, Vient fondre sur Ninus, et sans perdre de temps, Il attaque et défait ses meilleurs combattants, Tue Arsame et Cyrus, les deux chefs de la Perse, Et de son char, le char de Ninus il renverse.

SCÈNE III. Sosarme, Ninus, Cambise, Ctesiphonte, Orphise.

SCÈNE IV. Sosarme. Orphise.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Ninus, Semiramis.

SÉMIRAMIS

Dieux !

SÉMIRAMIS

Quitterais-je celui qui dès que je suis née A pris soin de ma vie et de ma destinée, L'étang près d'Ascalon, dont on fit mon berceau, Sans sa main secourable eut été mon tombeau, Et les oiseaux du Ciel dans ma triste aventure, Sans lui m'auraient en vain donné la nourriture ; Quitterais-je celui qui m'ôte au monument, Qui de libérateur devint parfait amant, Qui de parfait amant s'est fait époux fidèle, Dont le temps n'éteint point, ni l'amour, ni le zèle, Que vous-mêmes nommez votre cher favori, Si j'ose dire plus, qui des Dieux est chéri, Qui descend comme vous de la race Divine, Et qui ne dément point sa céleste origine, En qui mille vertus éclatent à la fois, Qui s'est fait renommer par ses rares exploits, Dont Sémiramis tient dans son sort déplorable La fatale valeur qui vous la rend aimable, Il m'en faisait leçon dans ces fameux combats, Où pour vous ce grand coeur conquérait des États, Sa gloire a précédé, la mienne l'a suivie : Mais cent fois aux dangers il m'a sauvé la vie, Quitterais-je Ménon après tant de bienfaits ? À qui de sacrés noeuds m'attachent pour jamais, À qui le Ciel me lie, à qui l'honneur m'engage, Un Héros qui n'est rien qu'amour et que courage : Trahirais-je pour plaire à qui règne en ces lieux, Ma foi, mon bienfaiteur, mon époux, et les Dieux ? Non, non, avant que voir Sémiramis ingrate, Les Indes dans leurs champs verront couler l'Euphrate, Le Gange arrosera Ninive de ses eaux, Et les morts sortiront vivants de leurs tombeaux.

SCÈNE III. Sosarme. Ninus.

SOSARME

Ah Dieux !

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Sosarme. Menon.

SCÈNE VI.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Ninus. Sosarme.

SCÈNE II. Ninus, Menon.

SCÈNE III. Sémiramis, Menon, Ninus.

SÉMIRAMIS

Je t'ai trop écouté, Tu m'en prierais en vain, en vain ton coeur soupire, C'est assez, sans qu'encor je t'entende redire, J'épouserai Sosarme, il suffit d'une fois, Tu ne peux démentir mon oreille et ta voix, Tu ne peux exécuter tes feux illégitimes, Celle que tu trahis est témoin de tes crimes, De cette ingratitude à nul autre qu'à soi Ton épouse jamais n'aurait ajouté foi, Ingrat pour qui je quitte un royal Diadème, Ingrat que j'aimais plus mille fois que moi-même, Que j'aimais comme époux, que j'aimais comme amant, Pour qui je voulais vivre et mourir seulement, Que ta femme a suivi jusqu'aux bouts de la terre, Ta Compagne en la paix, ton second à la guerre, Pour toi je m'endurcis dans les travaux de Mars, Je m'exposerai pour toi dans les plus grands hasards ; Et j'ai malgré mon sexe en montrant mon courage, Défiguré pour toi les traits de mon visage, Lançant aux ennemis des regards furieux, Pour te plaire j'ai mis de l'horreur dans mes yeux ; Et mon sang amoureux faisant rougir les plaines, Pour épargner le tien est sorti de mes veines, Au travers de mon sein percé de mille coups, N'as-tu pas vu mon coeur, trop insensible époux, Et n'ai-je pas cent fois pour te montrer ma flamme, Entre la mort et toi mis le corps de ta femme, J'ai pour mieux témoigner l'excès de mon amour, Méprisé les grandeurs aussi bien que le jour, Aussi fidèle en paix que vaillante à la guerre, J'ai dédaigné pour toi l'Empire de la Terre, L'amour de ton Rival, et ce trône éclatant, Pour qui tu m'as trahie, et deviens inconstant.

SÉMIRAMIS

Les larmes que répand ton courage abattu, Montrent ta lâcheté plutôt que ta vertu, C'est elle, et non des pleurs que ta femme contemple, Et tu l'aurais suivie en suivant mon exemple, Craignant que mon Tyran, et celui de l'État, Ne fit à mon honneur un second attentat, Et qu'il ne se vantait d'avoir touché mon âme, Afin de se venger du mépris de sa flamme, Comme font les Amants qui sont mal satisfaits, J'ai voulu retourner promptement au Palais, Malgré l'ordre du Roi, malgré toute défense, Ingrat, je viens ici, te montrer ma constance, J'y pensais rencontrer un époux généreux, Digne de mon courage, et digne de mes feux. Mais je n'y trouve rien qu'un volage, un perfide, (Qui veut en m'outrageant être mon parricide) Qu'un homme sans honneur, et qu'un époux ingrat, Qui contre son épouse a fait un attentat, Quoi ! ma fidélité, mon amour, ma vaillance, N'ont-ils que des mépris pour toute récompense, Est-ce, ce que l'ont dit tes amoureux propos, Et ce qu'une Héroïne attendait d'un Héros, Est-ce là cet époux qui gagnait des batailles, Qui de cent demi-Dieux causa les funérailles, Qui sortait des combats triomphant et vainqueur, Afin de mériter une place en mon coeur, Qui mettait à mes pieds ses glorieux trophées, Tu n'as plus de vertus, tu les as étouffées, Tu viens de les trahir avec Sémiramis, Mais tu n'obtiendras pas ce que tu t'es promis. Ne crois pas en régnant avec une adultère, Que jamais de l'honneur le grand flambeau t'éclaire, Tu fais en me quittant et violant ta foi, Divorce avec la gloire aussi bien qu'avec moi. Et toi qui dois rougir dessous ton diadème, Cruel qui m'ôte tout en m'ôtant ce que j'aime, Lâche et barbare Amant de qui le coeur jaloux, Sans respecter les Dieux, m'enlève mon époux, Un époux que j'aimais, sans qui je ne puis vivre, Que jusques au tombeau, j'étais prête de suivre, Mais que ton lâche esprit contraint à me trahir : Et malgré mon amour me force de haïr, Pour m'offenser ainsi, suis-je hors de ta mémoire, As-tu mis en oubli que tu me dois ta gloire, Ingrat, me dois-tu pas, si tu me dois le jour, Tout autant que Ménon, excepté mon amour. Me ravir mon époux, est-ce là le salaire, De t'avoir fait régner par tout cet hémisphère, De tant de beaux combats pour ta gloire entrepris, Un outrage si grand est-il le digne prix, Viens me voir sur les bords et du Nil et du Gange, Avecque ton Empire étendre ta louange, Viens voir dans la Bactrie avecque quelle ardeur, J'empêche ta défaite, et soutiens ta grandeur, Viens voir comme moi seule animant ton armée, Sur des piles de morts bâtis ta renommée, Viens me voir dans un char courir de rang en rang, Passer jusques à toi dans des fleuves de sang, Et comme ma valeur empêchant ton désastre, Te conserve la vie et l'ôte à Zoroastre, Songe, lâche Tyran, car tu n'es plus mon Roi, Autant m'ôter mon bien, ce que j'ai fait pour toi.

SCÈNE IV. Menon, Ninus.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Ninus, Semiramis.

SCÈNE II. Semiramis, Orante.

SCÈNE III. Sémiramis, Ctesiphonte.

CTESIPHONTE

Ah, Madame !

SÉMIRAMIS

Dieux !

CTESIPHONTE

Ninus, l'esprit content, Emmène votre époux où sa fille l'attend, Les ayant mis ensemble, aussitôt il les quitte, Et vient dedans ce lieu pour vous rendre visite, Tandis que pour l'Hymen qui se fait au Palais, Cambise et Ctésias font les secrets apprêts, À ce lien honteux Sosarme préparée, Se pare pour aller à la pompe sacrée, Elle flatte Ménon par ses doux entretiens, Elle se fait nommer Reine des Bactriens ; Et pour mieux outrager votre Auguste personne, Sur sa superbe tête elle a votre Couronne, Elle fait que la joie éclate dans ses yeux, De vous avoir ravi ce Héros glorieux, Cette fière beauté qui rit de vos désastres, Pense par cet Hymen fouler aux pieds les astres ; Changer l'ordre du Ciel, et braver le Destin, Et conduire sa gloire à sa dernière fin : Plus fière que Ninus quand il triomphe en guerre, Avec quelque dédain elle touche la terre, Croyant qu'en votre époux elle a vaincu cent Rois ; Elle met grand grime au rang des grands exploits, À côté de Ménon cette orgueilleuse amante, Marchant vers les autels pompeuse et triomphante, Sans jeter l'oeil sur lui n'avance pas un pas, Ménon les yeux baissés ne la regarde pas, Ne pensant qu'à vous seule, il roule dans son âme Une mort glorieuse et digne de sa femme, Et veut pour vous montrer qu'il vous aima toujours, Rendre son dernier jour le plus beau de ses jours : Enfin ce grand Héros qui fait sa destinée, Entre où l'attend la mort, et non pas l'hyménée, Dedans ce sacré lieu par l'ordre exprès du Roi, N'entre que Ctésias, et Cambise avec moi : Ninus vous ravissant votre époux légitime, Appréhende d'avoir des témoins de son crime, Et les Dieux détestant son dessein malheureux, Témoignent leur courroux par des signes affreux, Les objets les plus beaux en deviennent funèbres ; Le Ciel partout serein se couvre de ténèbres, Et le flambeau d'hymen favorable aux mortels D'une lumière obscure éclaire des Autels ; Sosarme en est émue, et le grand Prêtre même Montre à Ninus sa peur sur son visage blême ; Lui qui croit qu'on est faible alors qu'on est pieux, Commande qu'on achève, et méprise les Dieux, La victoire immolée après le sacrifice, Ménon qui fuit l'hymen s'avance à son supplice ; Et pour mettre en effet son généreux dessein, Loin d'épouser Sosarme, il lui quitte la main, Son esprit agité paraît sur son visage, Qui ressemble une mer qui trouble un grand orage, On le voit quelque temps muet, triste, fondus, Puis d'un oeil de travers il regarde Ninus ; Les sanglots trop fréquents qui sortent de sa bouche, L'empêchent d'exprimer la douleur qui le touche : Enfin contre Ninus il élève sa voix. Le premier des Tyrans, et le dernier des Rois, Homme sans foi, dit-il, dont la flamme jalouse À ton libérateur veut ravir son épouse, Et qui me veux contraindre à quitter lâchement, Celle de qui je suis, et l'époux, et l'amant : Pour ma Sémiramis de qui la gloire brille, Je méprise avec toi, ton Empire, et ta fille, Pour elle seulement mon coeur brûle d'amour, Et puisque je la perds, je veux perdre le jour, Je ne saurais souffrir qu'un autre la possède : Mais puisque ta fureur rend mon mal sans remède, Avant que mon Rival la tienne entre ses bras, Je veux, cruel Tyran, me donner le trépas : Pour sauver son honneur, et l'exempter de crime, Pour te rendre après moi son époux légitime. Lors prenant le couteau qu'il voyait sur l'autel, Ménon dedans son sein porte le coup mortel.

SÉMIRAMIS

Dieux !

CTESIPHONTE

Ah Madame !

SÉMIRAMIS

Pour montrer son amour manque-t-on de courage, Après avoir perdu le généreux Ménon, Je puis verser des pleurs sans ternir mon renom ; J'ai vu cent mille morts tomber dessous les armes, Et des torrents de sang sans répandre des larmes, J'ai vu dans le tombeau, soeur, frère, mère, amis, Sans qu'on ait jamais vu pleurer Sémiramis, J'ai vu cent fois la mort errer sur mon teint blême, Sans avoir répandu des larmes pour moi-même, J'avais pourtant un coeur et sensible et pieux : Mais ma vertu toujours les séchait dans mes yeux, Désormais à Ménon avec trop de Justice, De mes premières pleurs je dois un sacrifice Pour cet illustre époux qui vient de s'immoler, Sans honte de mes yeux elles peuvent couler : Mais vous qui ternissiez la splendeur de sa gloire, Injurieux soupçons sortez de ma mémoire. Pardonne grand Héros à ma crédulité, Je connais tes vertus et ta fidélité, Aux tendresses du coeur c'est assez satisfaire, Il est temps que je fasse éclater ma colère Contre un perfide amant, contre un tyran jaloux, Qui me vient de ravir ce glorieux époux ; Ce lâche, ce cruel, ce traître, ce barbare, Dont l'injuste fureur à jamais nous sépare, En vain croit m'engager dans le sacré lien, Le sang de mon époux me demande le sien ; Et c'est avec horreur que mon oeil le contemple, Je veux à l'Univers donner un grand exemple, Faire périr ce monstre enflé de passions, Qui voulait dévorer toutes les nations. Qu'i lait de sang humain rougi la terre et l'onde, Que d'un trône orgueilleux il gouverne le monde, Que son père soit Dieu, brillant sur un autel : Je lui ferai sentir qu'il est homme et mortel, Je veux le faire aller jusqu'en la sépulture, Demander à Ménon pardon de son injure.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Ninus, Cambise.

CAMBISE

Seigneur,

SCÈNE II. Ninus, Semiramis, Ctesiphonte, et les autres Satrapes.

SÉMIRAMIS

Puisque le Ciel m'élève au trône où je me vois, Je veux que les vertus y montent avec moi : Sémiramis afin qu'on l'aime, et qu'on la craigne, Par un acte éclatant veut commencer son règne Et veut armant les lois de son autorité, Qu'aux yeux de l'Univers brille son équité, Satrapes glorieux, l'honneur de mon Empire, Soyez tous attentifs à ce que je vais dire. Deux Princes ennemis, et tous deux mes sujets, L'un orné de vertus, l'autre noir de forfaits, Ont eu des différends pour une jalousie : Qui de ces deux Rivaux troubla la fantaisie, L'un d'eux était époux, et l'autre était amant ; Tous deux aimaient beaucoup, mais un seul justement, L'un aimait la maîtresse, et l'autre aimait sa femme, À l'égal de ses yeux, à l'égal de son âme, L'épouse aussi n'aimait que son ardent époux, Du bonheur du mari l'amant devint jaloux, Quoi qu'il fût son ami, quoi que sa renommée, Par ce vaillant époux en tous lieux fut semée, Qu'il eût versé son sang pour épargner le sien, Sans respect d'amitié, ni du sacré lien, Cet ingrat transporté d'une fureur jalouse, Voulut par des présents corrompre son épouse : Elle fut si fidèle, et le traita si mal, Qu'il eut pour tout espoir recours à son Rival. Pour lui ravir sa femme, il lui promit sa fille, Puis il le menaça de perdre sa famille ; Enfin il le força par son brutal amour, D'abandonner ensemble, et sa femme, et le jour, De se percer le sein, d'être son homicide, Et d'un fameux héros il fit un parricide ; Ainsi leur jalousie et leur cruel discord Que l'amour seul causait, fut fini par la mort, L'un des deux n'étant plus m'oblige à sa défense, Et sa veuve pour lui me demande vengeance ; Voilà ce différend qui vous doit étonner, Et sur quoi maintenant vous devez opiner, J'ai déclaré le fait sans nommer la personne :

Elle s'adresse à Ninus.

Ainsi que sagement la coutume l'ordonne, Vous parlez le premier.

NINUS

Ce fameux différend, Agité dans ces lieux me trouble et me surprend, Regardant l'oppresseur, et celui qu'on opprime ; Le rang du criminel, et la grandeur du crime, L'outrage que l'amour a fait à l'amitié, Je sens dedans mon âme émouvoir la pitié, J'en ai pour l'innocent, j'en ai pour le coupable ; Et trouve l'un et l'autre en étant déplorable ; Ces deux Princes rivaux, sont mal traités du sort ; L'un d'eux n'est plus vivant, l'autre est digne de mort, Son sang devrait rougir le fer de la Justice ; Il n'est point de tourment, il n'est point de supplice, Que pour les grands forfaits la terre ait inventé, Qu'il ne dût ressentir, et qu'il n'eût mérité, Pour les crimes affreux dont ici l'on l'accuse, Si l'amour n'en était, et l'auteur, et l'excuse, Pour je sais aimer, et je plains les amants, Leurs flammes sont pour eux d'assez grands châtiments, Et l'Amant qui se voit privé de ce qu'il aime, Endure tous les maux, à l'enfer dans lui-même : Celui que l'on accuse éprouve ce tourment, Et quoi qu'il ait commis dans son aveuglement : Quoi que selon les lois il ne doive plus vivre, Son amante pourtant a tort de le poursuivre, Et ne peut le compter entre ses ennemis : Pour posséder son coeur il a cru tout permis, Il s'offense plus qu'elle, il ternit sa mémoire, Avecque son époux il immola sa gloire, Ce Prince se couvrant d'un reproche éternel, S'il avait moins aimé, serait moins criminel, De son amour son crime est la plus grande preuve, Et doit toucher le coeur de cette triste veuve, Je veux pour cet Amant, lui demander pardon, Et ne crois pas Ninus indigne de ce don.

PHORBAS

Hélas !

SCÈNE III. Sosarme, Semiramis, Les Satrapes, Orphise.

ORPHISE

Ah, Madame.

SCÈNE DERNIÈRE. Ctesiphonte, Semiramis.

1 738 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica