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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Téléphonte

Gabriel Gilbert· créée en 1645, imprimée en 1662· 5 actes· 1 548 vers· 8 personnages

Représenté pour le première fois en 1645.

Personnages

  • HERMOCRATE, Tyran de Mycènes
  • DEMOCHARE, son fils
  • MÉROPE, Femme du Tyran et veuve de Cresphonte
  • TÉLÉPHONTE, fils de Mérope et de Cresphonte
  • PHILOCLÉE, fille d'Amynthas Roi d'Étolie et maîtresse de Téléphonte
  • TYRÈNE, confident de Téléphonte
  • CÉPHALIE, confidente de Mérope
  • ORPHISE, confidente de Philoclée

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Mérope, Céphalie.

MÉROPE

Divin flambeau du Ciel dont la course diverse Visite l'Indien, et le Scythe, et le Perse ; Qui portes ta lumière en cent climats divers, Et qui fais tous les jours le tour de l'Univers : ToI qui de tous les Dieux sais mieux ce que nous sommes, Qui peux mieux remarquer l'infortune des hommes, Qui connais leur misère, et luis sur leurs tombeaux, Et d'horreur tous les jours t'en caches sous les eaux, Fus-tu jamais touché d'une si juste plainte ? J'ai vu dans une nuit ma race presque éteinte ; Un barbare, un tyran de mon bonheur jaloux, M'a ravi mes enfants, et mon fidèle époux. Par une impiété qui n'eut jamais d'exemple, Il a tué son Roi jusques dedans un Temple, Aux yeux de son épouse et des Dieux immortels Et de ce sacré sang fait rougir les autels. Ce grand héros est mort par la main d'un perfide ; Qui ne fut pas content après ce parricide, Il voulut qu'un dessein plein d'horreur s'accomplît, En occupant son trône il entra dans son lit, Et pour mieux satisfaire à sa cruelle envie, Il lui ravit le sceptre, et la femme et la vie, Toujours de puis ce temps, et ce crime odieux, Cresphonte et mes enfants sont présents à mes yeux. Ô mortel souvenir ! ô douleur trop amère ! J'ai les ressentiments : et de femme, et de mère, Avecque mon époux j'ai mon sang à venger, Le trépas du tyran peut seul me soulager, Il peut à mes douleurs donner de l'allégeance, Et si je vis encor, je vis pour la vengeance, Oui le devoir m'y force, et je l'entreprendrai Et si je ne le perds au moins je me perdrai.

SCÈNE II. Le Tyran, Mérope.

MÉROPE

Si l'on verse mon sang, si le fils suit le père, La Parque en même temps enlèvera la mère, Sa mort est votre vie, et sera mon trépas, Je quitterai ce corps pour le suivre là bas. S'il descend chez les morts, il faudra que je meure, Et son dernier moment sera ma dernière heure.

Parques : divinités des Enfers chargées de filer la vie des hommes, étaient au nombre de trois, Clotho, Lachésis, Atropos : Chlotho préside à la naissance et tient le fuseau, Lachésis le tourne et file, Atropos coupe le fil. [B]

SCÈNE III. Le Tyran, Demochare.

DEMOCHARE

Cresphonte !

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Mérope, Philoclée.

PHILOCLÉE

Il n'avait pas seize ans, quand sa vertu guerrière Trouva pour s'exercer une illustre matière. Le perfide Lycas par ses lâches projets, Ayant contre mon père excité ses sujets, Mis l'effroi dans nos champs, et le feu dans nos villes, Téléphonte apaisa les tempêtes civiles ; Car de ses propres mains ayant tué Lycas, Les rebelles vaincus mirent les armes bas. Ah qu'il le fit beau voir quand il fit son entrée, Dans les riches cités du petit fils de Rhée ; Et qu'on vit éclater dans un char triomphant, Ce héros qui n'était encore qu'un enfant : Chacun crût voir un Dieu tant il avait de gloire, Et tant il empruntait d'éclat de sa victoire. Les peuples délivrés des maux qu'ils avaient eus, Élevaient jusqu'au Ciel son nom et ses vertus. À de nouveaux lauriers sa valeur veut prétendre, Et fils aussi pieux comme généreux gendre, Il veut venger son père ayant vengé le mien, Voyant qu'en Étolie on ne craignait plus rien, Il demande aussitôt que ces troupes fidèles, Dont on s'était servi pour vaincre les rebelles Luy servissent aussi pour vaincre les tyrans, Et retirer des fers son peuple et ses parents. Il en prie Amynthas, le presse, l'importune, Mon père qui prenait le soin de sa fortune, Qui l'avait élevé dès ses plus tendres ans, Lui conseille d'attendre encore quelque temps, Doutant de sa prudence, et non de son courage, Mais lui qui ne saurait attendre davantage, Qui prend pour un refus un tel retardement, Dit qu'il sert des ingrats, et s'en plaint hautement, Et qu'il ira lui-même accomplir son envie, Qu'il perdra le Tyran, ou qu'il perdra la vie. Il eut exécuté tout ce qu'il projetait, Mais avecque mes pleurs l'amour qu'il me portait, Le retenait toujours à la Cour de mon père. Il voulait se venger sans pourtant me déplaire, Et les larmes aux yeux il n'osait me quitter. Mais ne me voyant plus, ne pouvant l'arrêter, Je sais qu'il poursuivra sa première entreprise, Il viendra furieux jusqu'aux bords de Pamise, Pour y trouver la mort ; c'est là tout mon souci. C'est là toute ma crainte.

Rhée : Rhea, déesse qu'on identifie avec Cybèle et qui est censée être la femme de Saturne, fut mère de Jupiter, Neptune, Pluton, Vesta et Cérès, et parvint par une ruse à soustraire ses enfant à la mort que leur destinait Saturne. [L]

SCÈNE II. Céphalie, Mérope, Philoclée.

SCÈNE III. Démochare, Philoclée.

SCÈNE IV.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Philoclée. Orphise.

SCÈNE II. DEMOCHARE, PHILOCLEE.

PHILOCLÉE

Dieux !

SCÈNE III. Philoclée, Orphise.

SCÈNE IV. Philoclée, Tyrene.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Céphalie, Mérope.

MÉROPE

Ô Dieux !

CEPHALIE

Madame.

MÉROPE

Je me meurs.

SCÈNE II. Le Tyran, Mérope.

SCÈNE III. Mérope, Céphalie.

CEPHALIE

Ô Dieux !

SCÈNE IV. Orphise, Céphalie, Mérope.

SCÈNE V.

TÉLÉPHONTE, seul

J'ai quitté l'Étolie et je suis à Mycènes, Je viens pour satisfaire à l'Amour, à la haine, Je viens pour délivrer ma femme et mes parents, Je viens pour me venger et perdre les tyrans, Je viens pour me montrer digne fils de Cresphonte, Sous le nom d'assassin je cache Téléphonte. Je passe pour ami chez mes fiers ennemis, Je cherche de ma mort le salaire promis, Ce salaire est leur sang, ce salaire est leur vie, Je brûle dès longtemps d'accomplir mon envie. Encor que ce dessein soit périlleux, soit grand, Il ne fait point frémir l'esprit qui l'entreprend. Celui qui se propose une fin glorieuse Ne la doit pas quitter pour être périlleuse : Il doit laisser au Ciel, qui fit tout sagement Le soin de son salut, et de l'événement. C'est ce que j'entreprends, c'est que je veux faire, Je sais que je suis fils, qu'il faut venger mon père. Je méprise le sort et les coups du malheur, Je ferai mon devoir, les Dieux feront le leur. Je vois avec plaisir la fatale journée, Que pour un si grand coup choisit la destinée. Songe à cette action, réjouis-toi mon bras, Quand même je mourrais, elle ne mourrait pas. Sortez mes chers parents de la nuit éternelle, Montrez-vous tous sanglants où la gloire m'appelle, D'une pieuse audace échauffez-moi le coeur, Redoublez mon courage et me rendez vainqueur : Telle que désormais en puisse être l'issue, Je ne puis retarder l'entreprise conçue. Et devant que le jour rallume son flambeau, Ou les tyrans ou moi seront dans le tombeau. Je pouvais équiper une puissante armée, Et faire devant moi voler la Renommée, Effrayer et dompter ces monstres inhumains : Mais tenant et ma femme et ma mère en leurs mains, Tout ce que je chéris étant en leur puissance, Ils pouvaient se venger même de ma vengeance, Au lieu que venant seul en soldat, non en Roi, Mon courage et mon bras ne hasardent que moi. Je ne viens pas pourtant en jeune téméraire, Et je suis la raison autant que la colère. Une aveugle fureur ne conduit point mes pas, Tyrene et ses amis seconderont mon bras, Il est sujet fidèle et puissant dans Mycènes, Puis Hermocrate ici n'est qu'un objet de haine, Pour moi j'y suis aimé, mon nom connu des miens Suffit pour émouvoir tous les Messéniens, Ainsi j'ai dans ces lieux une secrète armée, De l'amour de son Prince, et du Ciel animée. Le peuple qui soupire après sa liberté Me fera voir son zèle en cette extrémité. J'ai caché mon dessein pour le mieux faire éclore, La Reine n'en sait rien, la Princesse l'ignore : Et je les laisse un temps au deuil s'abandonner, Afin que le Tyran n'ait rien à soupçonner. Pour venir dans ces lieux avec plus d'assurance, Et de ce que je suis éloigner l'apparence, J'ai fait semer le bruit dans Chalcis de ma mort, Toute la Cour en deuil pleure mon triste sort. Hermocrate est au Temple, en son lieu Demochare À qui je dois parler, grand accueil me prépare. Je dois aller trouver cet orgueilleux rival, Est-il quelque supplice à mon supplice égal ? Pourrais-je commander à ma fureur jalouse ? Il veut faire un outrage à ma pudique épouse. Ce brutal suit son père, il l'imite aujourd'hui, Il veut ravir l'honneur et la femme d'autrui, Il veut que dès demain un fatal hyménée M'enlève la beauté que le Ciel m'a donnée. Ô Dieux ! le seul penser m'ôte le jugement, À peine je retiens ma colère un moment ; Modérons-nous pourtant, faisons-nous violence Cachons notre douleur, assurons la vengeance, Afin de parvenir au but où je prétends, Ma fureur dans mon sein sommeille quelque temps ; Je l'aperçois qui vient, dissimulons mon âme, Oublions un instant et l'amour et ma femme.

SCÈNE VI. Demochare, Tyndare.

DEMOCHARE

L'ingrate.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Tydée, Thoas, Tyrene.

SCÈNE II. Mérope, Philoclée.

PHILOCLÉE

Hélas !

PHILOCLÉE

C'est...

MÉROPE

Qui...

PHILOCLÉE

C'est Céphalie.

SCÈNE III. Mérope, Céphalie, Philoclée.

SCÈNE IV. Téléphonte, Mérope, Philoclée, Céphalie.

TÉLÉPHONTE, parle à ceux de sa suite

Qu'on ne me suive pas.

PHILOCLÉE

Oh Dieux !

PHILOCLÉE

Oui c'est elle.

PHILOCLÉE

Hélas !

TÉLÉPHONTE

Suis ton intention.

PHILOCLÉE

C'est lui

PHILOCLÉE

Non, non.

PHILOCLÉE

Ô Ciel !

TÉLÉPHONTE

Sitôt que Demochare Eut appris mon trépas, qu'il crut légèrement, Les Dieux pour le punir troublants son jugement, De le favoriser la Fortune étant lasse, Il me conduit au Temple, et fier et plein d'audace, Jusqu'aux pieds de l'autel j'accompagne ses pas : Il aborde son père, il lui parle assez bas, Il lui conte ma mort, et pour l'ôter de peine, Voici, ce lui dit-il, le vainqueur que j'amène. Hermocrate à ces mots d'aise tout hors de soi, Quitte le sacrifice et se tourne vers moi : Je ne perds point de temps, et pour punir son crime, Du couteau qui devait égorger la victime Je frappe le Tyran, et lui perce le sein, Le voyant à mes pieds, je poursuis mon dessein, Et les armes au poing j'attaque Demochare : Lui surpris de ce coup, me nomme ingrat, barbare, Il demande secours, il appelle les siens, À moi, dit-il, soldats, à moi Messéniens, Venez, venez venger votre illustre Monarque, Qu'un traître a fait tomber dans les bras de la Parque. C'est moi dis-je, qui suis ton légitime Roi, Seconde Téléphonte, ô mon peuple suis moi ! À ce nom il se trouble, et chacun me contemple, Un murmure confus se répand dans le Temple. Avec moi l'on dirait qu'ils veulent tous mourir, Pas un d'eux toutes fois ne me vient secourir : Et ce peuple incertain ne sait ce qui doit faire. Demochare tandis qui veut venger son père, Ardent à ma ruine, avide de mon sang, Excite ses soldats, et marche au premier rang. Ô Ciel ! dis-je aussitôt, s'il faut que je succombe, Fais que mon ennemi me suive dans la tombe, Et qu'il n'ait pas le bien de vivre après ma mort. Seul j'allais soutenir leur violent effort : Mais pour me garantir des coups de la tempête, Voici des gens armés, et Tyrene à la tête, Il vient à mon secours, perce jusqu'à l'Autel, Lui montrant le tyran, frappé d'un coup mortel, Ma voix l'incite encor d'en éteindre la race, Du sang des ennemis il fait rougir la place, Et dispensant mon bras d'un combat inégal, Nous laisse seul à seul rival contre rival. Ici chacun de nous veut montrer sa vaillance, Et chacun de son père entreprend la vengeance. Tous deux dans ce duel également armez, Tous deux également de fureur animez, Cherchons dans le péril, ou la mort, ou la gloire. Enfin mon ennemi me cède la victoire, Il succombe, et la mort erre dedans ses yeux, Lors en lui reprochant ses crimes odieux, Suis, lui dis-je, Hermocrate, allez Tyrans infâmes, Chercher dans les enfers des sceptres et des femmes, Des royaumes nouveaux, de nouvelles amours, Et finissant sa vie avecque ce discours, Parmi des flots de sang son âme criminelle Du Temple est descendue en la nuit éternelle, En ces lieux de Cresphonte ils ont les jours finis, Et dans ces mêmes lieux ils ont été punis.

SCÈNE DERNIÈRE. Téléphonte, Tyrene, Mérope, Philoclée.

1 548 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0