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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers· Ou le Sage Gouverneur

L'Art de Régner

Gillet de La Tessonerie· créée en 1656, imprimée en 1645· 5 actes· 2 140 vers· 7 personnages

Représenté pour la première fois en 1656 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • LE SAGE, Il paraît à tous les actes
  • LE PRINCE, Il paraît à tous les actes
  • PHILIPPE, Roi de Macédoine
  • ALEXANDRE, Fils de Philippe
  • ATALLE, favori de Philippe
  • MINERVE, Dame Macédonienne
  • MÉGARE, Confidente de Minerve
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR LE MARÉCHAL DE BASOMPIÈRE.

Après avoir fait cet ouvrage pour le Roi toute la France m'a sollicité de le remettre entre vos mains, et l'envie de la satisfaire jointe à la complaisance que nous devons avoir pour notre gloire, m'a fait prendre ses sentiments pour une loi. Aussi puisque son dessein regarde une personne sacrée il ne fallait pas lui représenter par un ministère moins Auguste. Ce sujet héroïque voulait un protecteur illustre comme vous, et c'est un tableau qui n'ayant pas les grâces du coloris et du dessein, demandait un homme généralement approuvé pour faire valoir l'idée du Peintre.

S'il s'y rencontre quelques touches de cette science que les Rois doivent pratiquer, il n'a rien de cette profonde Politique que vous êtes capable de leur inspirer ; aussi toutes ces ébauches imparfaites de l'art, et ces enfants de mon étude, courent à vous avec la même rapidité que ces ruisseaux qui se vont abîmer dans la mer, et qui par un juste orgueil en se précipitant dans son sein confondent leur faiblesse avec sa force, et malgré le défaut de leur origine ont enfin comme les plus fameux torrents la gloire d'être les membres de ce grand corps.

Vous avez une si parfaite connaissance des belles lettres, une si rare intelligence des vertus, et une si haute pratique des bonnes moeurs, que j'ai cru que vous seul pouviez mettre ces crayons en leur jour et que votre âme qui brille de tant de diverses lumières ne me refuserait pas un de ses rayons pour donner la forme à cette matière que je n'ai pu concevoir qu'imparfaitement. Ce titre de l'Art de Régner et du sage Gouverneur, ne demandent point d'explication, et quoique la scène en soit en Grèce aucun n'a lieu de douter que les Acteurs ne doivent être Français. Si d'une part on y voit un jeune Prince, de l'autre on écoute parler un sage, et comme le premier doit être le plus puissant Potentat du monde, il faut regarder le second comme un de ses plus grands génies.

En effet Monseigneur, il semble que cet ouvrage ait quelque relation avec vous, nul n'a pu voir sur son front le nom de Sage et de Gouverneur qu'en même temps celui que vous portez après tant de Héros de votre famille n'ait frappé son imagination, vous savez l'art de gagner les coeurs comme celui de régner sur votre âme, et cette Haute science passant de vous en l'esprit d'un Monarque, causerait le repos de ses États, et faisant un siècle d'or de son Règne le rendrait adorable à la postérité.

Cette belle Politique qu'Aristote laisse aux Potentats, ayant des beautés trop épineuses veut quelque main délicate pour en cueillir les roses, et pour donner l'achèvement à tant de doctes instructions. Elle est comme la République de Platon, qui pour avoir des concertations trop élevées ne peut s'accorder avec les sentiments humains, et sert beaucoup plus à faire paraître l'esprit de celui qui la composa que ceux qui tâchent de mettre ses leçons en Pratique.

Il est des Talents nécessaires pour instruire nos Princes que l'on ne puise point dans la vieille École, il faut des adresses qui ne partent que de l'expérience, et de ces maximes équitables qui suivant la révolution des siècles, et les Coutumes des pays peuvent être appelées des vertus du temps.

Il faut non seulement que celui qui gouverne soit prudent, mais il est quasi nécessaire que la fortune ait mis sa prudence à l'épreuve, afin qu'en reconnaissant par quels biais elle nous attaque, il sache opposer un remède à sa violence, et donner par son propre exemple les secret d'en triompher.

Il lui faut encor quelque chose de plus que des vertus morales, il faut des agréments qui ne s'acquièrent que par l'habitude, des charmes que la Cour ne donne qu'après des suites d'années, et de ces nobles complaisances qui ne tenant point d'une vertu trop austère n'ont rien aussi d'une facilité trop enjouée.

Il faut non seulement une belle âme, mais encor une physionomie avantageuse, il faut que le visage s'accorde avec l'esprit, et que ces deux ensemble fassent un composé qui donnant de belles idées porte avecque lui quelque image de sa Majesté.

Il faut un homme qui comme un autre César sache porter des coupe d'épée, et soit capable de faire des Commentaires, qu'il se soit vu couronné de Mars et chéri des Muses, qu'il n'ait pas moins d'Éloquence que de Sagesse, et qu'ayant su comme l'on gagne des batailles sur ses ennemis, il puisse après remporter des victoires sur soi-même.

Toutes ces choses Monseigneur, me font sans flatterie vous regarder comme le modèle de mon sage Gouverneur, et si je ne craignais d'offenser votre modestie, ou de violenter votre générosité, je rappellerais ici tant de glorieux exploits que vous avez exécutés, tant d'ordres que vous avez si heureusement donnés, tant d'illustres actions que vous avez faites, et tant de traits d'esprit et de vivacité, qui vous font passer aujourd'hui pour un des plus adroits et des plus polis de notre siècle.

Il reste seulement à vous faire une excuse d'un présent qui n'a rien d'auguste le nom qu'il porte, et certes je m'engagerais à ce judicieux compliment, si je ne savais que vous avez des bontés dont il est dangereux de se défier, et qu'il vaut mieux que je m'abandonne à votre générosité que de croire que je mérite votre grâce, je ne me mettrai donc point en état de vous faire connaître que si je ne voulais vous offrir que des présents qui fussent dignes de vous, mon impuissance trahirait toujours mon zèle, et ne me fournissant que des choses communes me mettrait au hasard de Mourir sans vous avoir témoigné que je suis,

MONSEIGNEUR,

Votre très humble

et très obéissant serviteur

GILLET.

DESSEIN DU POEME DE L'ART DE REGNER

POLIDORE, travaillant à l'éducation d'un jeune Prince que l'on avait commis à son génie, dedans ses divertissements mêle sagement quelque rayon du caractère qu'il lui veut donner, et confondant le délicieux avec l'utile, en un temps où son âge ne peut autoriser ni les veilles du cabinet, ni les lectures épineuses de l'histoire, lui fait adroitement apprendre par le spectacle de la Comédie, des secrets nécessaires pour se conserver sur le trône où sa naissance l'appelait.

Lui proposant des Monarques vertueux pour exemples et des Princes défectueux pour l'objet de son aversion, il lui fait comprendre avec plaisir les mystères cachés de la Morale et de la Politique, et lui donne autant d'ardeur pour acquérir les couronnes que la vertu promet, que de résolution d'éviter les syndérèses qui sont toujours inséparables du vice.

Pour l'entretenir des talents qui lui sont les plus nécessaires, il lui propose des exemples de Justice, de la Clémence, de la Générosité, de la Continence, et de la Libéralité, et soit en faisant paraître l'éclat de ces vertus, ou de la difformité de leurs contraires, inspire à son âme les belles impressions et la teinture des bonnes moeurs, ou par l'émulation que lui donne des objets vertueux, ou par l'horreur qu'elle conçoit pour les malheurs que le vice traîne à sa suite.

Ayant donc fait instruire des Acteurs il leur fait représenter sur des Scènes pompeuses cinq histoires différentes, qui composent toutes ensemble un Poème de Théâtre.

Au premier Acte dans un jardin superbe paraît Philippe, qui le même jour des noces de son fils Alexandre, fut prévenu d'une Dame Macédonienne, qui n'ayant pu l'obliger à lui rendre Justice du rapt qu'Atalle avait commis en sa personne, lui donne dans l'excès de sa douleur des marques de son désespoir et de sa rage.

Au second dans un Camp magnifique, Fabie commandant les Armées des Romains contre Hannibal, donne des marques de sa sévérité pour les ordres Militaires, et de sa Clémence pour les choses qui regardent sa personne, condamnant à la mort un généreux Romain que l'on accusait sur quelques apparences de quelques manquements en sa charge, et lorsque sa fidélité paraît et que ces vérités sont éclaircies, il lui remet les fautes capitales qu'il avait commises contre sa personne, s'émancipant jusques au point de lui répartir avec des paroles assez libres pour ne mériter point de grâce*.

Au troisième dans une place publique la plus belle de l'Égypte César paraît, qui en suite de la guerre de Pharsale reçoit de Ptolomée la tête de Pompée pour présent, et par un excès de Générosité lui donne des pleurs qui sont suivis de reproches sanglants contre Ptolomée, qui reste avec autant de confusion de ce succès inopiné, qu'il eût de lâcheté lorsqu'il préféra ses intérêts à sa gloire.

Au quatrième, Alexandre ayant défait Darius, vient dans sa chambre Royale y consoler sa veuve, et voyant la merveilleuse Statira en devint puissamment amoureux, mais sa Continence l'emportant dessus sa passion, il triomphe aussi bien de ses désirs que de ses ennemis, et donne à l'affection du vaillant Oroondate ce qu'il pouvait espérer de sa fortune et de sa puissance.

Au cinquième, dans une ville où l'on voit un port de Mer et des Temples qui se ressentent des richesses de celui que l'on y voit réduit, paraît Persée, ce riche Roi de Macédoine, qui prêt de s'embarquer dans un vaisseau pour éviter la colère du Ciel, le châtiment de son avarice et la fureur d'Octavian Lieutenant de Paul Émile qui le tenait assiégé dans cette place, se voit tout d'un coup abandonné de ses amis, volé par les siens, pris par les Romains, et pour comble de maux contraint de suivre leur Char de Triomphe.

Ces cinq représentations ayant fait sur l'esprit de cet Illustre Auditeur tout l'effet que l'on en pouvait attendre, ce sage Gouverneur conclut ce divertissement, ravi que ce spectacle ait fait connaître à ce jeune Prince, que pour être capable de commander aux autres il faut savoir l'art de se vaincre soi-même.

Pour toi Lecteur excuse les fautes de l'Impression que je n'ai pu corriger pendant que je donnais toutes mes veilles à l'ouvrage que tu verras de moi cet hiver. C'est dans ce Poème que j'ai concerté depuis deux ans que tu remarqueras des Élévations plus nobles, des Conceptions plus achevées et des expressions plus nettes et plus hardies. Je l'ai entrepris pour payer une partie des obligations dont ma maison est redevable à une Illustre personne qui n'a pas l'esprit moins charmant que les yeux, et j'ai pris tous les soins imaginables pour faire que ce présent s'accordât avec la perfection de celle à qui je le donne, et que l'offrande se ressentit en quelque façon du mérite de son Autel.

* Pour ne donner aucune idée de la République dans un ouvrage qui se déclare pour l'état Monarchique, la nature du Poème et la Majesté de la Scène dépouillent Fabie de la qualité de Consul pour lui donner le titre de Souverain.

ACTE I

ARGUMENT DU PREMIER ACTE.

Minerve Dame Macédonienne ayant été enlevée par Atalle ami de Philippe, vient pour lui demander justice de cette violence. 1. Elle est dans les jardins du Prince où faisant réflexion sur sa disgrâce, elle implore la clémence des Dieux, et les conjure de porter l'esprit de son Souverain à lui faire raison de cette offense.

2. Sa confidente la trouvant dans un état qui l'informait assez du trouble de son âme, tâche de la consoler jusqu'à ce que Philippe venant avec Atalle dans ces jardins l'oblige à s'y cacher.

3. Philippe en assurant Atalle de son amitié lui représente l'excès de son crime, et lui témoigne que c'est avec une répugnance forcée qu'il laisse cette offense impunie, et fait pencher la balance du côté de l'amitié.

4. Alexandre s'étonnant de l'absence de son père en un temps où les Ambassadeurs des Grecs l'attendaient avec impatience pour célébrer les noces de Cléopâtre, vient de le prier de se rendre auprès d'elle, mais Philippe se sentant ému de ses inquiétudes et ne voulant pas faire connaître son faible à ses peuples, prend du temps pour se remettre, et commande à tous ses gens de suivre son fils, voulant faire voir au peuple d'Athènes qu'il était aimé de sorte qu'il pouvait aller sans gardes parmi ses sujets.

5. Étant seul il laisse triompher tour à tour de divers mouvements de Justice et d'amitié, ce qui donne à Minerve de le prendre dans ses bons sentiments.

6. Elle paraît toute effrayée, dont Philippe étonné lui commande de se retirer après avoir su le sujet qui la conduisait. Elle lui donne des marques d'une douleur excessive, et s'étant servie impuissamment de la prière, laisse agir son ressentiment avec une impétuosité qui la jette dans le désespoir, et se faisant justice elle-même, le perce d'un coup mortel, et venge en même temps cette mort par la sienne.

SCÈNE I. Le Jeune Prince, Le Gouverneur.

LE GOUVERNEUR

Oui si tu veux monter en ce degré suprême, Et régner sur autrui, règne dessus toi-même, Et viens apprendre l'art de te donner la loi Avant que tes sujets ne la reçoivent de toi. Ce sceptre que tu vois tout brillant de lumière Est toujours composé d'une lourde matière, Qui chargeant trop la main de celui qui le tient, Perd souvent sa beauté quand il nous appartient. Ces superbes habits de pourpre et d'écarlate Ont un lustre qui trompe autant comme il éclate, Qui ne semble charmant qu'alors qu'il éblouit Mais qui se montre rude alors qu'on en jouit. En un mot la Couronne a de grands avantages, Les plus vains des mortels lui rendent leurs hommages, Mais quel éclat qu'elle ait, elle a toujours son poids, Et son or fait blanchir la tête de nos Rois : Sache donc pour monter au trône de ton père Qu'il ne donne rien moins que ce qu'on en espère, Qu'il est plein de chagrins, qu'il produit des soucis, Qu'il tourmente toujours ceux qu'on y voit assis ; Qu'il lui faut apporter le bien qu'on lui demande, Que qui le connaît bien, le fuit, et l'appréhende, Et qu'il rend tous les Rois bien plus heureux que nous, Si le lit bien doré rend le sommeil plus doux. Mais ayant aujourd'hui le dessein de t'instruire Je m'en vais t'enseigner comme il t'y faut conduire, Te montrer en tableau des Princes vertueux Pour en prendre l'exemple, et te former sur eux, Éviter le défaut qui fût en leurs personnes, Prendre les qualités que nous jugerons bonnes, Et faire ce qu'aucun n'a jamais inventé, En te divertissant avec utilité. Et comme un Souverain n'a point de plus grand vice, Que celui de manquer à rendre la Justice, Je vais t'en montrer un qui perd dedans sa Cour Pour ne la rendre pas, la Couronne et le jour.

SCÈNE II.

MINERVE, seule, se promenant en colère

Après un tel affront me refuser Justice, Rebuter l'innocence, et soutenir le vice, Sont-ce les actions d'un juste Potentat ? Est-ce de la façon qu'il maintient son État, Et le doit-on tenir pour Prince légitime ? S'il est enfant du vice, et règne avec le crime, Que me sert qu'il ait fait tant de rares exploits Qu'il range chaque jour des peuples sous ses lois, Qu'il emporte des forts, qu'il gagne des batailles S'il se laisse gagner dans ses propres murailles, Et si dedans sa Cour il quitte la vertu Dont par toute la terre il semble revêtu. Il souffre qu'un brutal lui jette dedans l'âme Un funeste poison qui le couvre de blâme, Qu'un flatteur enragé lui sème des appas, Et le rende noirci des défauts qu'il n'a pas. Il le rend odieux quoiqu'il soit adorable, Quoiqu'il soit vertueux, il le rend exécrable, Et tout aimé qu'il est lui fait des ennemis, Lui faisant soutenir les maux qu'il a commis. Ah ! Philippe, ah ! Mon Roi, ne défends plus ce traître. Soutenant un méchant on commence de l'être, En défendant le vice on prend part au forfait, Et l'on fait plus de mal que celui qui l'a fait, Souffre que mon honneur te demande vengeance, Ne lui refuse pas cette douce allégeance, Et permets que ce coeur perde qui l'a perdu, Mais malgré la raison tu me l'as défendu, Et quand je te parlais bien loin d'être écoutée, Tu m'as fermé la bouche, et tu m'as rebutée. Ah ! Je n'espère plus aucun secours de toi, Je n'en attendrai plus que du Ciel et de moi : Je vais voir ce méchant, et suivi de sa garde Il faut que je lui parle, et que je le poignarde : Mais il est ton ami ; mais étant vicieux Je sais qu'il est aussi l'ennemi de nos Dieux, Que c'est leur intérêt qui demande sa chute, Et qu'ils me défendront si l'on m'en persécute. Rien ne doit m'étonner, tout me doit secourir Je suis femme, il faut donc me venger ou mourir.

Mégare entre dans ce jardin, et cherche Minerve des yeux.

Mais j'aperçois Mégare.

SCÈNE III. Minerve, Mégare.

MINERVE

Ils font tout mon bonheur. En l'état où le suis les soupirs et les larmes La plainte, et les sanglots, sont mes plus fortes armes, Je trouve du remède à pleurer mes douleurs, Et mon tourment s'exhale avec l'eau de mes pleurs. Ce n'est pas qu'il finisse ou qu'il s'en diminue, Mais c'est qu'en l'irritant il faudra qu'il me tue. Que c'est par cet espoir que je vis seulement, Et que j'ai dans ma peine un peu d'allègement. Oui, oui, je veux mourir, sus, quittons la faiblesse, Excitons notre coeur pour imiter Lucresse, Nous eûmes son malheur, nous aurons sa vertu, Et suivrons le chemin qu'elle nous a battu. Surpassons s'il se peut cette chaste Romaine ; Mais devant que de m'être à moi-même inhumaine, Cherchons dedans la mort mon suprême bonheur, Et ne la recevons qu'en vengeant mon honneur, Perçons de mille coups le coeur de cet infâme, Signalons par son sang la noirceur de son âme, Mais justes Dieux ! Quelle est cette simplicité ? D'âme il n'en eût jamais que sa brutalité, Les Dieux n'en mirent point dans son corps exécrable, De peur de profaner un chef-d'oeuvre adorable, Ils ne le firent point de leur auguste main Et je tiens assuré puisqu'il n'a rien d'humain, Qu'il naquit d'un démon, que c'est un monstre énorme Bref un corps imparfait dont le vice est la forme. Aussi je connais bien qu'il ne vit que par lui, Que c'est ce qui le fait subsister aujourd'hui, Que lui seul le maintient, le nourrit et l'anime, Qu'il monte aux dignités sur l'épaule du crime, Et qu'enfin il n'est rien d'horrible et d'odieux, Qui près de lui ne soit adorable à mes yeux.

SCÈNE IV. Philippe, Atalle, Minerve, Mégare.

PHILIPPE

Va ne t'excuse point de cette lâcheté Cet acte vicieux te couvrira de blâme. Quoi ? Violer les lois, enlever une femme ? L'ôter la force en main des bras de son époux ? Cher Atalle, il est vrai, je le dis entre nous. Lorsqu'elle me vint voir pour me faire ses plaintes, Je ressentis pour toi de mortelles atteintes. Mon coeur fut attendri par le cours de ses pleurs La pitié me pressa d'alléger ses douleurs, Le devoir me força de lui rendre justice ; D'autre part l'amitié me rendait ton complice. Entre deux mouvements mon esprit suspendu Craignait ou de te perdre ou de me voir perdu, Poussé par deux desseins d'égale violence, Ne sachant que résoudre, il était en balance, Il se vit attaquer, il se vit abattu, Et resta sans raison, sans force et sans vertu. Encor à ce moment la justice me presse, Le devoir me combat, l'amitié s'intéresse, Et ne sachant quel biais il y faudra tenir, Je ne la puis venger, je ne te puis punir, Et demeurant confus en ce désordre extrême, Je ne me connais plus et me cherche en moi-même. Atalle, ah justes Dieux ! Pourquoi ta passion T'a-t-elle fait commettre une telle action ? M'ôte-t-elle le nom du plus juste des Princes, Me rend-elle l'horreur de toutes mes Provinces, Et malgré le pouvoir des destins et du temps Ternit-elle en un jour des travaux de vingt ans ? J'étais environné d'une éternelle gloire, J'avais pour compagnons l'honneur et la victoire, Et le peuple aspirait de vaincre sous mes lois Parce qu'il me voyait le plus juste des Rois. Mais je suis bien déchu de ma première gloire, J'ai chassé loin de moi l'honneur et la victoire. Et le peuple craindra de vivre sou mes lois, Ayant perdu le nom du plus juste des Rois.

ATALLE

Hélas ! C'est ce qui rend ma douleur infinie, De voir que vous laissez cette offense impunie, Que vous me témoignez cette rare bonté, Et que vous m'aimez tant sans l'avoir mérité. Mais Seigneur, excusez cette amoureuse flamme Qu'une beauté céleste alluma dans mon âme. L'amour est un tyran qu'on ne peut maîtriser, Il est fort du pouvoir qu'on lui peut opposer, C'est un feu violent que l'on ne peut éteindre Un torrent furieux que l'on ne peut contraindre, Et pour en mieux parler un ennemi si fort Qu'on ne peut l'attaquer qu'il ne donne la mort. Seigneur, je vis Minerve et je la trouvai belle, Je ne prétendis point de me voir aimé d'elle, Libre comme j'étais, je ne pouvais penser Que pour la trouver belle elle me peut forcer, Mais hélas ! J'appris bien par sa seconde vue Que l'amour paraît faible alors qu'il s'insinue, Mais que se rendant fort par son accroissement, On ne peut l'empêcher qu'en son commencement, En voulant l'étouffer je l'aigris davantage, Je passe en moment de l'amour à la rage, Et me sentant pressé de violents désirs, J'abandonne l'honneur pour suivre mes plaisirs, Sachant qu'elle était sage autant qu'elle est aimable Et qu'un jour mon amour me rendrait misérable, Je voulus prévenir ce jour infortuné Et me donner le coup qu'un autre m'eût donné, Je cherche donc, poussé d'une amoureuse envie, Par un dernier effort, ou la mort ou la vie, Et j'enlève d'ici cette rare beauté, Sachant que son époux s'en était absenté. Mais ne punissez point.

SCÈNE V. Philippe, Atalle, Alexandre.

ALEXANDRE, parlant à un de la suite de Philippe

Ami que fait le Roi, qu'a-t-il ?

SCÈNE VI.

PHILIPPE, seul

Quoi ? Ne suivrai-je point la raison qui m'appelle ? N'écouterai-je point ce noble sentiment, Que le Ciel inspira dedans mon jugement ? Ne souffrirai-je point l'éclat de sa lumière, Retournerai-je encor dans mon erreur première ? Et pour me conserver un ami vicieux, Choquerai-je les lois, la nature et les Dieux ? Oublierai-je l'État, l'honneur et la Justice ? Prêterai-je main forte à soutenir le vice ? Et malgré le devoir qui parle contre moi, Serai-je bon ami pour être mauvais Roi ? Serai-je criminel pour défendre un coupable ? Serai-je injuste enfin, pour être pitoyable ? Et perdrai-je ma gloire au plus beau de mes ans, Pour ne vouloir pas perdre un de mes Courtisans ? Non, mais que dis-je ? Hélas ! Je ne m'y puis résoudre, Sus, préparons-nous donc à voir tomber la foudre, À perdre mes plaisirs, ma gloire, mon bonheur, Le Sceptre, la Couronne, et les biens, et l'honneur, La justice, les Dieux, et l'État, et moi-même, Plutôt que de punir un criminel que j'aime. Ah Dieux ! Que veux-je faire, hélas ! Qu'ai-je voulu, Me perdre, perdre Atalle ? Ah ! Qu'ai-je résolu ? Ai-je eu ce sentiment, suis-je donc insensible ? Vouloir perdre un ami, c'est vouloir l'impossible, Le devoir est sans force où parle l'amitié, Et la justice est morte où règne la pitié. Ah ! Si l'on connaissait l'extrême violence Qu'endure un souverain en tenant la balance, Quand il la fait pencher où veut son intérêt, Certes, l'on le plaindrait tout puissant comme il est, Et l'on reconnaîtrait après l'avoir su plaindre, Que son trop grand pouvoir est quelque fois à craindre.

SCÈNE VII. Philippe, Minerve, Mégare.

MINERVE

Je n'oserais je tremble.

Elles paraissent un peu et Minerve dans une grande irrésolution.

PHILIPPE, ne les ayant pas entendues et reprenant son discours en se promenant à grands pas

Ah ! Que j'ai de tourment.

PHILIPPE, poursuivant son discours

Mon jugement s'égare.

MÉGARE, bas

Paraissez.

MINERVE, bas

Différons.

MÉGARE bas, et poussant Minerve dehors

Non, ne différez pas.

PHILIPPE, paraissant surpris de voir paraître deux femmes

Mais que veut cette femme ?

PHILIPPE, en s'en allant

Évitons, quittons-la.

MINERVE, le suivant

Tu ne peux éviter.

ACTE II

ARGUMENT DU SECOND ACTE.

CAMILLE Capitaine Romain ayant un fort à sa garde en l'armée que Fabie commandait pour les Romains contre Hannibal, en sortait tous les soirs pour aller voir une fille qu'il aimait en l'armée des ennemis.

1. Son ami lui représente le tort qu'il se fait se mettant au hasard d'être soupçonné de quelque intelligence avec les ennemis, il oppose à ses raisons la violence de son amour, et croit que sa fidélité ne peut être soupçonnée, n'ayant pas dessein de la violer.

2. Des gens viennent de la part de Fabie se saisir de lui, son courage l'oblige de faire résistance, jusqu'à ce qu'un ordre plus puissant le contraint de se rendre.

3. Fabie paraît qui lui demandant son épée le remet ensuite entre les mains de ses gardes pour le punir de l'infidélité qu'il présupposait en lui.

4. L'ami de Camille restant avec Fabie éclaircit la vérité des choses, et lui représente que l'amour qu'il avait, était chez les ennemis, et non pour les ennemis, puisqu'il ne s'y rendait tous les soirs, que pour y voir une fille qu'il aimait.

5. Fabie reste avec inquiétude et considérant ce que peut la douceur sur l'esprit qui chérissant l'honneur s'est laissé surprendre à quelque légère passion, il s'éclaircit des choses et penche ensuite du côté de la clémence.

6. Camille étant après amené devant Fabie et lui demandant pardon de quelques paroles libres qu'il s'état émancipé de lui répartir, obtint enfin le pardon de sa faute, et reçoit de la main de Fabie la fille qu'il aimait, ce qui le comblant de faveur et de grâce, l'oblige ensuite de s'attacher d'affection à Fabie et de rentrer pour jamais en son devoir.

SCÈNE I. Le Prince, Le Gouverneur.

SCÈNE II. CAMILLE Capitaine Romain, Arbas son écuyer.

CAMILLE

Cesse de me parler avec un si grand zèle, Tu te rends importun pour être trop fidèle, Je prévois le péril que tu prévois pour moi, Je sais qu'il est extrême, et le crains moins que toi, Oui, pour voir la beauté dont mon âme est ravie, Je ferais vanité de hasarder ma vie, Et quand de mon départ l'on serait averti Qu'on me soupçonnerait du contraire parti, Qu'on me ferait punir quand les lois le commandent, Que je verrais ici ces Grecs qui se débandent, Et que leur imprudence irait au dernier point. Je les dépiterais et ne les craindrais point. Pour triompher de tous seul j'ai trop de puissance Contre tous leurs efforts l'amour est ma défense, Et je leur montrerais avec un tel soutien, Que je puis tout oser et ne dois craindre rien. Oui, je traverserais la mer la plus profonde Je verrais les pays les plus déserts du monde, Je trouverais moyen de courir par les airs, J'irais dedans les Cieux et dedans les enfers, Et pour voir un moment ce miracle visible, Ce qu'aucun ne pourrait, je le rendrais possible. Ah ! Qu'amour fut puissant quand il toucha mon coeur, Dès lors il me rendit incapable de peur, Il me fit surmonter toutes sortes d'obstacles, M'enseigna les moyens de faire des miracles, Et beaucoup mieux que Mars, ce démon des Guerriers, Il m'apprit comme il faut moissonner des lauriers, Ce fut à son école où mon âme enflammée Apprit l'art sans pareil de conduire une armée, De défendre une place et de l'assiéger, De braver la fortune au milieu du danger, De signaler mon nom dans l'effroi des alarmes, De mettre tout en fuite au seul bruit de mes armes, D'obliger la victoire à marcher sur mes pas, Et de donner partout la peur ou le trépas. Oui, ce que nous nommons une amoureuse rage, N'est pour en bien parler qu'un excès de courage, L'amour brûlant le coeur rend le sang plus bouillant, Et pour te dire tout, quiconque aime est vaillant, Ce Dieu tient sous ses lois et le Ciel et la terre, Il donne comme il veut et la paix et la guerre. Il est maître des Dieux et tous les Éléments Tempèrent leur discord par ses commandements, Il fait que le Soleil illumine le monde, Il tient le frein des eaux, rend la terre féconde, Et lui seul donnant l'être à tant de corps divers, Je le puis appeler l'âme de l'univers, Il entend quelque bruit et voit paraître un homme. Mais quel est ce grand bruit, et d'où vient qu'on me nomme ? Arbas, vois ce que c'est, et ce que veut cet homme.

SCÈNE III. Camille, Arbas, L'Exempt et sa suite.

SCÈNE IV. Fabie, Camille, Arbas, L'Exempt.

FABIE, sortant en colère

Rendez-la, je l'ordonne.

CAMILLE

Ah Sire ! Au nom des dieux, perdez cette créance Ne me soupçonnez point de leur intelligence, Jugez mieux, s'il vous plaît, et de vous et de moi, Pour vous faire trahir vous êtes trop bon Roi. Et moi pour vous trahir j'ai l'âme trop bien née : Au salut de l'État ma vie s'est destinée, Et je tiens que mes jours, quoi que vous en croyez, Si je ne vous servais, seraient mal employés, Je vous ai toujours pris pour Seigneur et pour Maître, Je fus toujours fidèle et le veux toujours être, Et tant que je vivrai, Sire, permettez-moi De vous nommer toujours mon Seigneur et mon Roi. Quoi qu'on vous persuade, et quoi que l'on vous die, J'adore votre règne et hais la perfidie, Quand même le devoir ne m'y contraindrait pas, Un instinct naturel me fait suivre vos pas, Me regardant comblé des biens que vous me faites, Et vous connaissant juste et bon comme vous êtes, Je me verrai toujours forcé de vous aimer, De vous servir partout et de vous estimer. Oui, Sire, assurez-vous que je ne suis point traître, Dans peu, si vous voulez, vous le pourrez connaître : Envoyez-moi sur l'heure au plus fort des hasards, Le cimeterre en main affronter le Dieu Mars, Essuyer le péril de toute cette Guerre, Enfin, si vous voulez, choquer toute la Terre, Et je vous montrerai par des coups plus hardis, Que j'en ferais pour vous bien plus que je n'en dis. Mais, Sire, dites-moi quelle est cette Âme noire, Et cet homme jaloux ennemi de ma gloire, Qui veut m'ôter le bien que j'ai tant souhaité, Et me rendre odieux à votre Majesté ? Fût-il aussi vaillant qu'était jadis Hercule, S'il m'ose faire tête, il faudra qu'il recule, Et quelque grand qu'il soit, il se démentira, Confessera son crime, et s'en repentira.

FABIE

Suffit.

FABIE, en s'étonnant

Aimer des ennemis ?

CAMILLE, en soupirant

Ah ! Qu'ils sont redoutables.

SCÈNE V. Fabie, Arbas.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Fabie, Arbas, Lucipe, Mirande.

FABIE, relevant Lucipe

Madame, levez-vous.

LUCIPE

J'obéis.

SCÈNE VIII. Fabie, Lucipe, Camille, Arbas, Mirande.

CAMILLE, haut le premier mot, et le reste bas

Un de mes ennemis ? Ah ! Qu'ils sont redoutables !

ACTE III

ARGUMENT DU TROISIÈME ACTE.

Cléopâtre ayant dessein d'obliger César aux dépends de son honneur, veut commencer par l'assassinat de Pompée, et persuade à Ptolomée son Frère de trouver l'affermissement de ses États par cette trahison.

3. Comme elle est partie, ce jeune Prince fait réflexion sur les ordres sanglants qu'il vient de donner, et laisse balancer son âme entre la gloire à l'intérêt, et sort avec dessein d'aller lui-même arrêter le bras d'Achille et de Septime, auxquels il avait mis le fer en main.

3. César au retour de la guerre de Pharsale vient en Égypte et aborde à Leluzium, où Ptolomée pour la magnificence de l'entrée ne lui préparait en ce port de mer que la tête de son vaillant ennemi.

4. Quelques Princes pour s'assurer de son amitié lui présentent leurs biens et leurs soldats, et César se servant de sa douceur ne reçoit leurs offres qu'avec des conditions avantageuses pour eux.

5. Comme il exagérait les travaux qu'il avait eus en cette guerre, et qu'il plaignait en quelque façon le destin de Pompée, Ptolomée vient et lui faisant le funeste présent de la tête de ce glorieux vaincu. Ils restent tous deux dans un étonnement qui les oblige quelque temps au silence, l'un de voir assassiné le plus grand homme et le plus vaillant qui fût jamais, et l'autre de voir que l'on reçoit si mal les témoignages de son amitié et de sa violence. À la fin César revenu de son étonnement laisse agir ses ressentiments et ne donnant que des imprécations pour récompense à Ptolomée, s'abandonne à sa générosité de sorte qu'il ne lui peut refuser des pleurs qu'elle lui demande.

6. Ptolomée restant avec la confusion du crime qu'il a commis, ouvre les yeux de l'âme et reconnaissant l'excès de son erreur, veut que sa main exécute l'arrêt que la vertu prononce contre lui, et laisse enfin aux Dieux la vengeance de ce crime, et la punition de sa lâcheté.

SCÈNE I. Le Prince, Le Gouverneur.

SCÈNE II. Ptolomée, Cléopâtre.

PTOLOMÉE

Hélas ! Dites plutôt faire une trahison. Oui Madame, il est vrai dans cette conjoncture, Deux divers ennemis me donnent la torture, Un désir vertueux s'empare de mon coeur, L'attaque à force ouverte, et s'en rend le vainqueur, Mais lorsqu'il se résout d'en faire le trophée, Par un autre désir sa gloire est étouffée, Ce contraire aussitôt vient troubler son repos, Le combat, le poursuit, le presse à tout propos, Et ne lui donne pas le temps de se défendre, Ni même de résoudre auquel il se doit rendre. Oui, je suis pour Pompée, et je veux toutefois Oublier pour César tout ce que je lui dois, Quoiqu'il vienne en ma Cour éviter la tempête, Et chercher dans mes bras un asile à sa tête, Il ne doit espérer que d'y trouver la mort, Et de faire naufrage en entrant dans le port. La gloire de César m'ordonne de le faire, Je tiens en mon pouvoir son mortel adversaire, Et je suis punissable en l'état où je suis, Si je ne l'en délivre alors que je le puis. Ah, tourment sans remède ! Ah, fortune ennemie ! Noircirai-je mes jours d'une telle infamie ? Trahirai-je un ami, vivrai-je sans honneur ? Oublierai-je César ? Perdrai-je mon bonheur ? Ne songerai-je point au bien de cette terre ? Y verrai-je allumer le flambeau de la guerre ? Pourrai-je supporter tant de travaux divers ? Résisterai-je seul contre tout l'univers ? Pourrai-je surmonter des conquérants si braves ? Me pourrai-je empêcher d'être de leurs esclaves ? Et serai-je ennemi de Rome et de son Roi, Pour soutenir un Prince aussi faible que moi ?

CLÉOPÂTRE

Mais.

CLÉOPÂTRE, en se retirant

Je vous obéirai.

SCÈNE III.

PTOLOMÉE, seul

Qui fais-tu, Ptolomée ? Songe aux Dieux, songe à toi, songe à ta renommée, En ce douteux état quel chemin tiendras-tu ? Chasse de ton esprit la crainte ou la vertu. Soit pour l'un ou pour l'autre, et grave en ta mémoire, L'image de la honte, ou celle de la gloire. Qu'un de ces deux tyrans te rende bienheureux, Suis le vice ou l'honneur, sois lâche ou généreux, Et ne te mêle plus d'accorder deux contraires, Ni de tenir toi seul contre deux adversaires, Achète ton repos par une lâcheté, Ferme les yeux à tout et fais en vanité, Qu'un généreux mépris de ce qu'on pourra dire Ne trouble point le calme où ton esprit aspire, Et pourvu que tu sois dans la prospérité, Laisse parler le peuple avecque liberté. C'est un monstre ignorant qui règle son estime, Tantôt par le mérite, et tantôt par le crime ; Qui change à tout propos et se méprend au point De croire merveilleux ce qu'il ne connaît point. Il veut parler de tout, juger de toute chose, Blâmer un souverain et défendre sa cause, Observer ses desseins, censurer son pouvoir Et sortir bien souvent des termes du devoir, Sa partialité lui fait changer de forme, Rend sa présomption d'une grandeur énorme. Et l'attache si fort à son propre intérêt Que parce qu'il condamne, on juge ce qu'il est. Toujours son intérêt lui fait ouvrir la bouche, Moins en tout ce qu'il doit qu'en tout ce qui le touche, Aussi les Potentats le doivent regarder Comme un traître animal qu'ils doivent gourmander. Laissons-le donc crier, qu'il blâme ma personne, Le blâme n'en saurait venir jusqu'à mon trône. Les terrestres vapeurs que produisent ces lieux Ne peuvent s'élever jusqu'au faîte des Cieux, Ce sont des régions au-dessous des orages, De qui nos trônes sont de vivantes images, Alors que nous tenons le Sceptre dans les mains, On ne nous compte plus au nombre des humains, Toutes nos actions sont au-dessus des crimes, Et telles qu'elles soient, elles sont légitimes. Bravons donc cette peur qui nous voulait saisir, Abandonnons la gloire, et suivons le plaisir. Éloignons de chez nous un Prince misérable, Qui nous accablerait sous l'ennui qui l'accable, Étouffons ces respects que donne l'amitié, Ces tendres sentiments qu'inspire la pitié, Ces remords dévorants, cette crainte du blâme, Ces contraires fâcheux qui partagent mon âme, Et prenant sans regret le parti qui nous plaît, Ne considérons rien comme notre intérêt, Oublions un ami. Mais, discours téméraire ! Pour vouloir l'oublier, je ne le saurais faire. J'en porte dans mon coeur un céleste tableau Qui ne peut s'effacer que dedans le tombeau. Quoi que je délibère en ma douleur extrême, Je ne le perdrai point qu'en me perdant moi-même. Et je suis assuré qu'un remords Éternel Rongera sans repos mon esprit criminel. Qu'il vive donc, qu'il vive, et quoi qu'il en advienne, Hasardons notre vie en défendant la sienne, Ne craignons point César, et montrons aujourd'hui Que quiconque a du coeur peut être autant que lui. Mais pourquoi me flatter d'une vaine apparence ? Mais pourquoi rejeter une juste espérance ? Quoi qu'il en soit, au moins nous aurons le bonheur De terminer nos jours dedans le lit d'honneur. Osons : hélas ! Que dis-je ? Ah Ciel ! Faut-il que j'ose ? Contre un Roi que je crains et qui peut toute chose ? Quel sera mon espoir, où sera mon recours ? Mais hélas ! D'où procède un si lâche discours ? Défendons un ami, je ne le saurais faire, Écoutons la raison, la raison m'est contraire, Faisons tête à César, ah ! Craignons sa fureur ; Mais ô Dieux ! Je retourne en ma première erreur. Pour chaque sentiment je change de pensée, Entre deux mouvements mon âme est balancée. Mais je veux maintenant par un dernier effort Arracher un ami des prisons de la Mort.

SCÈNE IV. Ptolomée, Lépide.

LÉPIDE

Sire...

LÉPIDE

Mais Sire.

LÉPIDE

Encor...

SCÈNE V. César, Brute et plusieurs Capitaines.

SCÈNE VI. César, Brute, Pindare et plusieurs autres Capitaines.

SCÈNE VII. César, Brute, Pindare leur suite, Ptolomée.

PTOLOMÉE

Dans peu.

PTOLOMÉE

Non, c'est...

CÉSAR, étant étonné

La tête de Pompée !

CÉSAR, ne lui répondant point

La tête de Pompée !

PTOLOMÉE, Il lui montre la tête de Pompée

Voyez, n'en doutez plus.

PTOLOMÉE

Hélas !

CÉSAR

Pour un tel coup tout autre était indigne, Un Dieu seul méritait cet avantage insigne, Et je m'estimerais plus que Mars aujourd'hui, Si j'avais triomphé d'un homme comme lui, Ah ! Guerrier estimé sur la terre et sur l'onde, Illustre Conquérant, tu n'es donc plus au monde, Et ta rare valeur t'arrachant de ces lieux, Te va dedans le Ciel faire des envieux ! Quoi ? Tes yeux pour jamais sont privés de lumière ? Quoi ? Ce grand coeur s'arrête au bout de sa carrière ? Ce corps si respecté n'est qu'un tronc sans couleur, Privé de sentiment, de sang et de chaleur ? Et ce bras qui lançait un foudroyant tonnerre, N'a plus de mouvement, et rampe sur la terre. On lui veut ôter la tête de Pompée. Ah ! Je suis possédé d'un courroux violent, Ne me détournez point ce spectacle sanglant, Ah ! César, ah ! César, après un tel outrage, Abandonne la Guerre et renonce au courage ; Non, ce n'est plus à toi de défier le sort, D'attaquer la fortune et de braver la mort. Tu te dois rendre sage après de tels exemples, Et craindre pour toi-même un mal que tu contemples. Puisque les demi-dieux peuvent périr ainsi. Pour ne te perdre pas, crains de périr aussi. Et puisqu'un point d'honneur, que nous tenons pour maître, N'est qu'un enfant ingrat à qui nous donnons l'être, Ne t'efforce donc plus de le faire admirer, Et fais que l'on l'abhorre, au lieu de l'adorer. Mais hélas ! Je succombe à ces vives alarmes, Mon coeur est tout ému, je me sens fondre en larmes, Et quel instinct secret que je ne puis nommer, Me colle à cette bouche à fin de l'animer. Ah ! Pompée.

CÉSAR

Ah ! Prince ingrat et traître, Après cette action oses-tu bien paraître ? Va plutôt dans l'horreur d'une obscure prison Y recevoir le prix de cette trahison. Un injuste bonheur te donne des Provinces, Te fît monter en serf sur le trône des Princes, Et le Ciel le permit, et ne t'y vit monter, Qu'à dessein seulement de t'en précipiter : Vois ce sang tout glacé qui couvre ce visage. Regarde-le, cruel, puisque c'est ton ouvrage. Ne baisse point les yeux, approche, approche-toi, Prince ingrat et sans coeur, homme lâche et sans foi, Barbare, frappe encor cette adorable tête, Sa faiblesse l'expose aux coups de la tempête, Elle est morte, elle est morte, et la lâcheté veut Que l'on fasse un outrage alors que l'on le peut, Qu'on use du pouvoir que l'avantage donne, Que l'on soit inhumain quand on ne craint personne, Et qu'on frappe celui qui ne se peut venger ; Fais donc, ta trahison te met hors de danger, Ne crains rien, mais plutôt en ce malheur extrême, Viens adorer celui que j'adore moi-même, Ce célèbre Héros qui rangea sous ses lois, Tigrane, Aristobule, et cinquante autres Rois, Qui dedans sa jeunesse a reconquis l'Afrique, Rendu presque Romain l'Océan Atlantique, Qui dompta la Syrie, et les Albaniens, Le Pont et la Colchide, et les Arméniens, Qui vainquit Yarbas, effraya Mithridate, Et défit tous les siens sur le bord de l'Euphrate, En fin pour dire mieux, vient adorer celui Qui fût tout autrefois, qui n'est rien aujourd'hui, Et qui par son courage, et par sa courtoisie, A surmonté l'Europe, et l'Afrique, et l'Asie, Mais non, ne me crois point, Barbare, arrête-toi, Garde de l'approcher, éloigne-toi de moi. Mais sans perdre de temps en des paroles vaines, Qu'on prenne ces méchants, qu'on les couvre de chaînes, Et que leurs jours au plus soient bornés d'un matin ; Pour toi, je t'abandonne à ton mauvais destin, Et je te laisse ici dans l'horreur des ténèbres, Pour suivre encor ce chef dans ces pompes funèbres.

SCÈNE VIII.

PTOLOMÉE, seul

Accablé de douleur, de misère, et d'ennui, Ce Prince m'abandonne et tout fait comme lui. Pour comble de malheur en ce désordre extrême, Tout m'étant odieux, je le suis à moi-même, Contre mes sentiments mon coeur est révolté, Mon esprit est ligué contre ma volonté, Mrs désirs sont d'accord avec mon infortune. Tout me choque, me nuit, m'afflige et m'importune, Et restant sans vertu, sans force, sans pouvoir, Je cherche du repos et je n'en puis avoir. Malheureux, qu'ai-je fait ? Juste Ciel, que ferai-je ? Quel conseil dois-je prendre ? Et quel chemin tiendrai-je ? Mais pourquoi balancer en ce présent effort, Le conseil le plus sûr est d'aller à la mort, Puisqu'alors qu'il s'agit de châtier un crime, Un noble désespoir est toujours légitime ; Prenons donc ce conseil et suivant ce dessein, Faisons naître aujourd'hui des fureurs dans mon sein ;

Il met la main à l'épée.

Sus mon bras, prends ce fer et termine ma vie, La Justice le veut, la raison t'y convie, L'honneur te le commande, et je le veux aussi. Le bras et la main lui tremblent. Mais, juste Ciel ! D'où vient que tu trembles ainsi ? As-tu donc peur de faire un acte de justice ? As-tu pris avec moi tant d'habitude au vice, Que tu ne puisses pas, suivant ma passion, Faire, quand je le veux, une bonne action ? Efforce, efforce-toi, mais en vain je l'essaie, L'esprit, qui le conduit, est timide et s'effraye, Lâche de sa nature, un rien le peut troubler, Et pressé de la peur il ne fait que trembler. Mon coeur, renonçons donc à ce bonheur insigne, Abandonnons ce fer puisque j'en suis indigne, Et le cassant ici d'un transport furieux, Laissons cette vengeance entre les mains des Dieux.

Il casse son épée.

Pour punir mon forfait, que le courroux céleste Fasse en sorte aujourd'hui que tout me soit funeste, Que je voye dans peu mes pays désolés, Tous mes trésors pillés et mes Palais brûlés, Que mes meilleurs sujets désormais me haïssent, Que pour comble de maux mes enfants me trahissent, Qu'un barbare étranger par cette trahison Me jette dans les fers et me traîne en prison : Qu'après avoir servi de but à sa malice, Que de cette prison il me mène au supplice, Ou plutôt que le Ciel me donne mille morts, En me faisant avoir mille sanglants remords ; Que dedans mon esprit des bourreaux invisibles M'affligent en tous temps de visions horribles ; Que cent monstres affreux aussi cruels que moi, Jusqu'au dernier soupir me donnent de l'effroi, Et que dans peu de temps on voie en cette terre Régner et la famine, et la peste, et la guerre, Que les gens de Pompée étant joints à son fils Y viennent s'y venger du tort que je lui fis, Que pour dernier malheur Cléopâtre enchaînée Soit un jour par César en triomphe menée, Et que mon sort apprenne à la postérité, Que le Ciel ne hait rien comme la lâcheté.

ACTE IV

ARGUMENT>DU QUATRIÈME ACTE.

Statira, voyant la défaite de son père Darie, consulte avec Oroondate, par quels moyens elle pourra se soustraire à la fureur d'Alexandre.

2 Bérénice sa soeur vient l'avertir avec Harmin que l'on attend Alexandre, et qu'il se faut préparer de le recevoir.

3. Alexandre paraît, et remarquant la beauté de Statira, en devient fortement amoureux, et trouvant moyen de l'entretenir seule, lui déclare sa passion, mais ne trouvant en elle que de la froideur, il passe de l'amour à des sentiments de colère, et lui représentant les choses qu'il pouvait, il charge Oroondate qu'il croît son Écuyer de lui faire savoir quels avantages il tirerait de cette réflexion, et la laisse avec lui.

4. Orondate conseille à Statira de ne point flatter Alexandre, et promet que de quelque malheur dont elle soit menacée, il saura la garantir.

5. Alexandre revient dans l'inquiétude que lui donne sa passion, et fâché d'avoir quitté Statira, se résout de l'aller trouver.

6. Oroondate comme Écuyer de Statira apporte à Alexandre la réponse de sa maîtresse, et voyant qu'il voulait s'émanciper à la violence, et passer jusques aux dernières extrémités, il tâche par ses raisons de modérer cette fureur, et n'ayant pu venir à bout de son dessein, veut lever le masque, et déclarer qu'il était Prince de Perse, et qu'il aimait Statira, mais Alexandre ne lui donnant pas le temps de s'expliquer, et prenant ces discours pour la saillie de l'affection d'un serviteur fidèle, zélé pour l'honneur de la Maison de son Maître lui pardonne, et croit qu'il offenserait sa grandeur s'il craignait les menaces d'un esclave, il se rit de sa colère, et ne lui donne pour punition que le commandement de se taire.

7. Statira étant venue par le commandement d'Alexandre ne peut exprimer sa douleur que par ses larmes, et tirant un poignard témoigne qu'elle préfère toujours l'honneur à la vie, cette dernière action touche de sorte Alexandre, qu'il rappelle alors son courage, et laissant à l'affection d'Oroondate le bien qu'il se promettait, il se confesse vaincu par les charmes et par la vertu de cette divine Princesse.

SCÈNE I. Le Prince, Le Gouverneur.

LE PRINCE

Hé, de Grâce.

SCÈNE II. Oroondate, Statira.

OROONDATE

Il est jeune.

STATIRA

Il est sage.

OROONDATE

D'où ?

SCÈNE III. Bérénice, Statira, Oroondate, Harmin.

SCÈNE IV. Alexandre, Clite, Amintas, Bérénice, Statira, Oroondate, et toute la troupe d'Alexandre.

STATIRA, se levant

Nous vous obéissons.

SCÈNE V. Alexandre, Statira, Oroondate.

OROONDATE, en se jetant aux pieds du Roi

Oroonte, grand Roi.

ALEXANDRE

Pour ne la servir pas, il faut être insensible ; Ses yeux lancent des traits si puissants et si doux, Qu'il n'est rien d'assez fort pour en parer les coups, Aussitôt qu'on les voit, on ne s'en peut défendre, Bien loin d'y résister, la gloire est à se rendre, Et dedans sa défaite on se doit croire heureux, S'ils regardent les coups que l'on a reçut d'eux ; Ils jettent à la fois mille rayons de flamme, Et mille doux éclairs qui percent jusqu'en l'âme, Qui surprennent le coeur, qui troublent la raison, Font couler dans le sang un amoureux poison, Qui fait que l'on languit, qu'on soupire, et qu'on tremble, Et qu'on ressent enfin mille douleurs ensemble. Ah ! Je l'éprouve bien en cet heureux moment, Je sens en vous voyant un aimable tourment, Le coeur me bat au sein, et mon esprit se trouble, Plus je vous veux parler, plus ma crainte redouble ; Je ne puis deviner d'où vient cette terreur, J'ai beau vous regarder pour me tirer d'erreur, Car je ne puis connaître étant hors de moi-même, Que je sens tous ces maux parce que je vous aime. De quoi servirait donc de vous dissimuler La naissance d'un feu dont je me sens brûler ? La douleur qui me presse a trop de violence, Pour ne pas m'obliger à rompre le silence, Et pour ne pas chercher un prompt allègement À ce mal violent qui naît si promptement. Ah ! Beaux yeux, beaux vainqueurs, dont j'adore les charmes ! Vous arrachez de moi des soupirs et des larmes, Vous m'ôtez le repos que je vous ai donné, Vous séchez les lauriers dont je suis couronné, Et vos feux en brûlant d'une force excessive, Font un vainqueur captif, de sa propre captive. Captive, ah ! Qu'ai-je dit ? Je m'abuse en ce point, Non, divine beauté, vous ne la fûtes point. Au contraire l'amour n'ayant pu le permettre, Me mit dans la prison où je voulais vous mettre, Et me donna les fers que je vous préparais ; Voyez donc à vos pieds, le plus puissant des Rois, Soulagez ses douleurs, l'honneur vous le commande, Je vous donnai la vie et je vous la demande.

ALEXANDRE

Belle ingrate.

STATIRA

Sire, vous pouvez tout, mais je ne saurais croire Que vous puissiez commettre une action aussi noire, Et que vous oubliez le Nom que vous portez, Pour suivre aveuglément d'infâmes voluptés ; Je ne puis concevoir qu'un Monarque si sage De qui toute la terre adore le courage, Et de qui chacun sait l'esprit et la bonté, Soit pour moi seulement sans générosité ; Oui, l'on vous reconnait courtois, discret, afFABIE, Modeste, vertueux, vaillant, et raisonnable, Obligeant, libéral, juste et clément, pieux, Continent et zélé pour l'honneur de nos Dieux ; Voudriez-vous pour moi ternir ces belles marques, Et perdre ici le nom du plus grand des Monarques ? Je disais mille fois, avant que de vous voir, Je ne plains pas celui qui tombe en son pouvoir, Cet illustre vainqueur a tant de courtoisie, Qu'il se rend aux douleurs dont une âme est saisie, Qu'il excuse toujours, quand il peut condamner, Et que tout son plaisir n'est que de pardonner. Oui, quand je prévoyais les maux de cette Terre, Sachant que c'était vous qui nous faisait la guerre, Mon esprit en était rassuré de moitié, Et je me promettais de vous faire pitié. Je disais que bien loin de nous donner des chaînes, Vous nous feriez traiter comme filles de Reines, Que vous n'outragiez point quand on s'humiliait, Et que vous vous rendiez quand on vous suppliait. Dans cette opinion, de raison dépourvue, J'ai mille fois, Seigneur, souhaité votre vue, Et cru que si mon père avait perdu son bien, Et qu'il fût en vos mains, que je ne perdrais rien, Mais hélas ! Aujourd'hui j'éprouve à mon dommage, Qu'en rendant un trésor vous voulez davantage, Et me rendez un bien qui ne me peut toucher, Pour m'en dérober un, qui m'est cent fois plus cher. Mais ne l'espérez pas, non Prince Magnanime, Songer que je ne puis vous le donner sans crime, Que l'honneur me défend d'approuver votre amour, Et que ce sentiment m'est plus cher que le jour ; C'est mon dernier souhait et ma dernière envie, Chargez mes mains de fers, arrachez-moi la vie, Mais sachez que je sors du sang dont vous sortez, Et respectez en moi le nom que vous portez.

SCÈNE VI. Oroondate, Statira.

OROONDATE

Ah ! Statira.

SCÈNE VII.

ALEXANDRE, renvoyant aigrement Clite

Ne m'importune point de toutes ces affaires, J'ai maintenant des soins beaucoup plus nécessaires, Je ne saurais donner aucun ordre aujourd'hui, L'homme le plus esclave est quelquefois à lui, Et je tiendrais enfin mon infortune extrême, Si je ne pouvais être une heure à moi-même. Va, ce que tu feras, je le tiendrai bien fait, Amour, cruel Tyran, n'es-tu point satisfait ? Tu tiens dessous tes lois un Monarque indomptable, Dont la prise rendra ton pouvoir redoutable, Mais pourquoi m'amuser à tous ces vains discours ? Blessé comme je suis, j'ai besoin de secours. Allons voir cet objet, de qui mon mal procède, Pour implorer de lui ma perte ou mon remède. Mais hélas ! Malheureux, pourquoi l'ai-je quitté ? Quand je devais parler, je me suis absenté ; Bien loin de le presser, j'ai résolu d'attendre, Et de lui donner temps afin de se défendre. Imprudent qu'ai-je fait ? Mais ô fol sentiment ! Pouvais-je en perdant tout, garder le jugement ? Non, non, pour résister contre tant de merveilles, Il me fallait fermer les yeux et les oreilles. Je suis dessus la terre, et non pas dans les Cieux, Je suis homme, et n'ai pas le pouvoir qu'ont les Dieux, Mon corps n'est pas, comme eux, d'une immortelle essence, Il est sujet aux maux qu'apporte la naissance, Quand un objet est rare, il le charme et l'émeut, Et je ne puis alors que ce qu'un autre peut. Oui, de quelque façon que le peuple me nomme, Je ne croirai jamais que je sois plus qu'un homme, Comme un autre je vis, comme un autre je dors, Et comme un autre enfin mon sang bout dans mon corps. Oui, mon sang est brûlant, et j'éprouve à cette heure, Que s'il ne s'attiédit, il faudra que je meure, Mille esprits enflammés le viennent agiter, La nature est sans force en voulant les dompter, Ils promènent partout leurs rigueurs inhumaines, Ils entrent par mes yeux, se glissent dans mes veines, Embrasent mes poumons, consomment ma vigueur, Altèrent mes esprits et me brûlent le coeur, Mais hélas ! Je retourne en mon erreur première, Ne discourons donc plus, courons vers la lumière, Allons voir ce soleil : mais où courai-je ? Ô Dieux ! Quoi ? N'attendrai-je point sa réponse en ces lieux ? N'importe, prévenons le mal qui nous menace, Allons, mais arrêtons, mon coeur c'est trop d'audace. Demeurons, il le faut, toutefois je puis tout, Et tel que soit mon sort, j'en viendrai bien à bout. Rigoureux sentiments que mon amour m'inspire, Allez, ne venez plus accroître mon martyre, Dans vos diversités, désirs conseillez-moi, Amour, viens m'assister, respect, éloigne-toi, C'en est fait, je te suis, tes lois sont trop sévères, Cesse de m'effrayer par de vaines Chimères, J'aime et je veux aimer, j'aime et veux être aimé, Et qui me blâmera, sera toujours blâmé, Courons donc, mais voici l'Écuyer de ma belle.

SCÈNE VIII. Oronte, Alexandre, Oroondate.

OROONDATE

Seigneur,

OROONDATE

Vous verrez.

ALEXANDRE

Insolent !

SCÈNE IX. Alexandre, Statira, Oroondate et la suite d'Alexandre.

ACTE V

ARGUMENT DU CINQUIÈME ACTE.

Persée assiégé dans l'Île de Samothrace avec tous ses trésors, se dispose à la fuite, par le moyen d'un Candiot qui lui promettait secours.

2. Le Candiot paraît qui embarque les trésors dans le vaisseau, par le commandement de Persée, qui n'y veut monter qu'ils ne soient sûrement, mais le Candiot se voyant seul parmi tant de Richesses lorsque Persée est prêt à monter, coupe la corde et met la voile au vent.

3. Cette action met Persée au désespoir, et pour l'en combler, l'on le vient avertir que Paul Émile est entré triomphant, et que l'on lui a déjà remis ses enfants entre les mains.

4. Paul Émile paraît, et lui faisant reproche de ses bassesses le laisse dans la confusion de son crime.

5. Il reste avec un désespoir inconsolable lorsqu'un Édile lui apportant un vêtement noir, lui commande de la part du Sénat de quitter ses ornement Royaux pour ce couvrir de ses marques de Captivité. Alors l'image de son Avarice se présentant horrible à ses yeux, il déteste sa mauvaise conduire, et se disposant à suivre le Char de son vainqueur se prépare de quitter une vie qui n'est plus pour lui qu'une source d'affliction et de douleur.

SCÈNE I. Le Prince, Le Gouverneur.

SCÈNE II. Persée, Alcmène, Euctée.

Ils sont sur le port, à côté d'un Temple, où l'on voit au pied quantité de coffres pleins de richesses, et force vases et force paquets, des échelles de corde attachée au Temple.

SCÈNE III. Persée, Alcmène, Le Candiot, Euctée.

PERSÉE

Hé bien ?

ALCMENE

Mais...

SCÈNE IV. Persée, Alcmène, Euctée.

EUDÉE, courant à Persée

Seigneur.

PERSÉE

Parle.

EUDÉE

Seigneur.

PERSÉE

Parle donc.

SCÈNE V. Persée, Euctée.

SCÈNE VI. Paul Émile, Octavian, Persée et toute la suite, avec Tibère.

PERSÉE, baisant les pieds de Paul Émile

Hé Seigneur, à vos pieds j'implore...

PERSÉE

Seigneur.

PAUL ÉMILE

Montre-toi donc digne ennemi de Rome, Reprends ce noble orgueil, par qui l'on se renomme, Témoigne du courage en ton adversité, Triomphe des rigueurs de la fatalité, Repousse tous les traits que le malheur t'envoie, Endure sans regret, soufre tout avec joie ; Ne verse point de pleurs, et loin d'être abattu, Fais que tes ennemis admirent ta vertu. Devant que de te voir je plaignais ta fortune, Je voulais adoucir le mal qui t'importune, Et je me disposais pour te montrer mon coeur, D'oublier devant toi le titre de vainqueur, De ne te point aigrir d'aucunes invectives, De te combler enfin de faveurs excessives, Et de te faire voir que ce n'est qu'aux Romains À bien traiter les Rois qui tombent en leurs mains. Mais lorsque je t'ai vu soupirer comme un lâche, Ternir le nom de Roi de cette infâme tache, Baiser mes pieds d'abord, et pâlir, et pleurer, J'ai perdu le dessein de te considérer, Et n'écoutant alors que la vertu Romaine, J'ai cru que ta pitié mériterait sa haine, Et que plaignant un Roi sans Générosité, Je désobéirais à sa sévérité ; Outre que j'ai regret de voir qu'en cette Guerre, Je n'ai que triomphé du moindre de la terre, Et que j'ai partagé tant de travaux soufferts, Pour mettre seulement un lâche dans mes fers. Mais je devais prévoir ton humeur détestable, Alors que Gentius, ce Prince misérable, Flatté des grands trésors que tu lui promettais, Choqua ses alliés comme tu souhaitais, Et n'obtint à la fin, pour prix de son service Qu'un regret d'éprouver quelle est ton avarice, Car voyant qu'il rompait pour ne pas renouer, Tu feignis, le coup fait, de le désavouer, Et vis même à tes yeux enlever ce grand homme Que l'on sacrifia pour la gloire de Rome. Depuis tu refusas pour dix mille talents, Ces Basternes hardis, ces barbares vaillants, Qui vinrent dans mon Camp pour venger cet outrage ; Mais tu ne me réponds, qu'en baissant le visage, Après t'avoir vaincu, j'ai honte de te voir. Tibère, garde-le.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Persée, Tibère, un Édile Romain.

L'ÉDILE, faisant porter derrière lui par un Page un vêtement noir et abordant brusquement Persée

Esclave.

PERSÉE

Hélas !

PERSÉE

Hélas ! Fut-il jamais infortune plus grande ? La colère des Dieux, qu'on ne peut éviter, Assemble tous ces traits pour me persécuter, Et contraint maintenant à me faire la Guerre, L'enfer, le feu, les eaux, l'air, le Ciel, et la Terre, L'enfer a mis au jour qui m'a volé mon bien, Le feu dans mes pays ne me conserve rien, Les eaux prêtent secours au traître qui me vole, L'air en m'empoisonnant étouffe ma parole, Le Ciel en m'outrageant arme tout contre moi, Et la terre veut voir le triomphe d'un Roi. Ah ! Mortel souvenir, triste effet de mon vice, Enfant de mon forfait, et de mon avarice, Remord, cuisant bourreau qu'anime la vertu, Tu m'as abandonné, que ne me quittes-ru ? Honneur, retire-toi dans ce malheur extrême, Ayant vécu sans toi, je dois mourir de même, Me voyant pour jamais dedans l'obscurité, N'employe plus si mal un rayon de clarté, Ne te présente point si l'on ne te désire, Ton aspect ne saurait qu'accroître mon martyre, Puisqu'en suivant les lois d'un destin rigoureux, Si je suis sans honneur, je serai plus heureux. Oui, si je n'avais pas la honte d'être Esclave, Marchant derrière un Char, j'irais d'un pas plus grave, Et dans mon désespoir affrontant mes malheurs, Je vaincrais mon vainqueur, et mes propres douleurs, J'irais les yeux levés, loin de baisser la vue, Mais quoi ? Le Ciel le veut, c'est son bras qui me tue, Et qui me fait liguer, avec mes ennemis, Pour me mieux châtier du mal que j'ai commis. Rois, Princes, Potentats, profitez de ma faute, Voyez ce que j'avais, et ce que le Ciel m'ôte, Jamais aucun bonheur ne fût égal au mien, J'étais tout autrefois, et je ne suis plus rien. Ah ! Funeste penser, détestable avarice, Va, va, je te déteste et connais ta malice, Je brise tes autels, et ferai désormais Que qui te connaîtra, ne te suivra jamais.

SCÈNE IX. Le Prince, Le Gouverneur.

2 140 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0