Comédie en vers· Comédie en Cinq Actes
Le Campagnard
Représenté pour la première fois en 1656 au Théâtre du Marais.
Personnages
- BAZILE, vieillard, oncle de Phénice et de Philis
- LE CAMPAGNARD, baron de la campagne, peu fait à la cour, affectant le proverbe et la pointe
- LÉANDRE, gentilhomme adroit, passant pour un marchand de tableaux
- CLITON, parisien de la connaissance du Campagnard
- SEIGNEUR ANSELME, fourbe et faux astrologue, ayant toujours accompagné Léandre dans ses courses et dans ses débauches
- UN PAGE de Bazile
- PHÉNICE, nièce aînée de Bazile, qui avait toujours demeuré à Paris jusques à la mort de sa tante, chez qui elle était
- PHILIS, nièce de Bazile, la plus jeune
- LISE, fille de chambre de Phénice
- JODELET, valet du Campagnard
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Le Campagnard, Jodelet.
LE CAMPAGNARD
Tu ne la trouves pas plus belle que cela ?JODELET
Elle n'est pas tant sotte.LE CAMPAGNARD
Elle est...JODELET
Est là, là.LE CAMPAGNARD
Encor !JODELET
Point de quartier.LE CAMPAGNARD
Maraud, si je t'attrape !Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]
LE CAMPAGNARD
Ne finiras-tu point ces discours impudents ?LE CAMPAGNARD
Ta liberté me choque.JODELET
Vous vous en offensez ? Touchez là, je m'en moque. Quoi, Monsieur, avec moi faire du réservé ! Être libre au pays, et froid sur le pavé ! Est-ce de la façon que l'on doit vivre ensemble ? Parlez quand vous plaît, et moi, quand bon me semble. Ne me défendez point d'être de votre écot Et ne me baillez point ici du quiproquo. Si ma fidélité vous fait quelques outrages, Séparons-nous tous deux, et payez-moi mes gages. Avecque le secours de mon petit magot Malgré vous dans Paris je puis vivre à gogo ; Et quand j'aurai besoin de maître ou de maîtresse Je sais bien le Palais et le bureau d'adresse Je suis valet d'honneur et ne redoute rien Si je parle un peu trop, je sers aussi fort bien. Quand avec la parole on fait quelques offenses, Coup de langue est alors pire que coups de lances ; Mais quand par la parole on dit fidèlement Au maître que l'on sert quel est son sentiment, Et que la parole est honnête, et belle, et bonne, Que diable peut-on dire au valet qui raisonne ? J'enrage et si j'étais à quelque raisonneur Je ferais ma fortune avecque plus d'honneur. Au diable de bon coeur, la noblesse champêtre, Et maudit tout valet qui ne l'enverra paître.Ecot : terme de Blason. C'est un tronc, ou une grosse branche ou il ne reste encore les bouts des branches qui en ont été coupées. [F]
Gogo (à) : Qui se dit n parlant des choses plaisantes et agréables qu'on a en abondance.
Bureau d'adresse : Lieu situé en dessous de la Gazette de France et permettait de trouver un maître ou une place dans quelque maison noble ou bourgeoise.
LE CAMPAGNARD
Jodelet !JODELET
Pour avoir des plumes au chapeau, L'éguillette à la mode et le ruban nouveau, Pour être chaque jour brave comme au dimanche, Et me faire crayer ici la botte blanche, Faut-il trancher du Prince avec un vieil valet Qui vous a vu soudrille et petit argoulet, Qui mange avecque vous le lard à la campagne Et qui, pour lard manger, y mange ce qu'il gagne ?Eguillette : terme de Marine. C'est le nom qu'on donne à de menues cordes qui servent à divers usages. [F]
Aiguillette : Cordon de tissu serré par les deux bouts, qui sert à attacher quelque chode à une autre. [F]
Crayer : Marquer avec de la craie. [F]
Argoulet : Arquebusie, Carabin. Mezerai l'employe pour Chevau-léger. [F]
Soudrille : Terme de raillerie. Méchant et misérable soldat dont on ne fait point de cas. [F]
LE CAMPAGNARD
Parle bas, Jodelet.JODELET
Moi, Monsieur, parler bas ! Pestez, jurez, criez, je ne le ferai pas... Tout valet que je suis...LE CAMPAGNARD
Vieil ami, tu te fâches.JODELET
Ôtez de vos papiers que vos gens soient des lâches. Tous ceux de notre race ont eu le sang bouillant Et qui dit Jodelet, dit autant que vaillant.LE CAMPAGNARD
Quand on a comme toi l'âme fort querelleuse Et qu'on est, comme moi, d'humeur fort amoureuse, Bien loin de se fâcher contre un vieil serviteur, On endure aisément de sa mauvaise humeur ; Aussi je te pardonne, et, pour ma récompense, Dis-moi fidèlement tout ce que ton coeur pense : Si tu crois que Phénice est pour moi toute en feu, Ou si tu reconnais qu'elle n'en tient qu'un peu Si son esprit te plaît, si tu la tiens adrette, Si Cliton n'a dessein qu'à sa belle cadette, Et si dans mes amours je procède fort mal.Adroit : Qui a l'adresse soit du corps, soit d'esprit. Du temps de Corneille ; on prononçait aussi adret, adrète ; ce qui est prononciation normande. [L]
JODELET
Ma foi, dans vos amours vous n'êtes qu'un cheval. L'autre jour je le vis qui cajolait Phénice D'un air assez gaillard pour être sans malice, Et qui lui conseillait qu'elle changeât de ton Et puis en ajoutant deux fois "Qu'en dira-t-on" ? Il lui dit qu'il fallait tâcher à vous surprendre.Cageoler : Signifie aussi caresser quelqu'un, afin d'attraper de lui quelque chose à force de flatterie. Se dit plus particulièrement à l'égard des femmes et des filles, auxquelles on fait l'amour, qu'on tâche de séduire par de belles paroles. (caajoler) [F]
Les Qu'en dira-t-on, chansons ainsi nommées de leur refrain, étaient fort en vogue vers le milieu du XVIIème siècle, comme, avant elles, les Petits-Doigts (Mon petit doigt me l'a dit), avant encore, Les Ponts-Bretons (Saint-Amant) le Poète crotté et le nouveau entretiens des bonnes compagnies, 1635, in-12, p. 64) ... [Victr Fournel]
LE CAMPAGNARD
Hé ! Pauvre sot, c'était pour me les faire entendre, Et tu ne comprends pas que ce qu'en dira-t-on Est la chanson du temps.JODELET
Tout de bon ?LE CAMPAGNARD
Tout de bon.JODELET
Mais un autre soupçon trouble encor ma caboche : Hier, je le vis penaud comme un fondeur de cloche, Quand, proche de Phénice et voyant son portrait Où le peintre achevait de donner quelque trait, Il le prit brusquement et, le baisant de même, Jura qu'il y trouvait une douceur extrême, Et s'étant barbouillé le minois de couleur, Me voyant arriver, s'enfuit comme un voleur.LE CAMPAGNARD
C'est qu'il a l'oeil mauvais et voit de près.JODELET
J'enrage : C'est qu'il voulait l'avoir peinte sur son visage Et par ce coup d'adresse, en épargnant le sien, En avoir le portrait qui ne lui coustêt rien.SCÈNE II. Bazile, Phénice, Cliton, Philis, Jodelet, le Camapagnard.
LE CAMPAGNARD
Salut ! Où va la botte, et quel bon vent vous mène ?LE CAMPAGNARD
Pouvez-vous me chercher si je ne vis qu'en vous ? D'une si belle ardeur mon âme est enflammée Qu'elle est bien moins en moi que dans la chose aimée, Et l'on me doit chercher, à quelque heure qu'il soit Plutôt où vous serez qu'aux lieux où l'on me voit.PHÉNICE
C'est me donner mon reste.BAZILE
Avec assez d'adresse.LE CAMPAGNARD
Madame, je ne veux qu'amour et que simplesse ; Jamais je n'eus dessein d'être controversant Ni mon coeur de pousser un penser offensant Cet amoureux captif, d'une ardeur singulière Adore ses liens, sa geôle et sa geôlière, Ou, pour eu mieux parler, dans son feu sans pareil, Il ressemble à ces fleurs qui suivent le soleil Et se trouve attiré par un secret mérite, Comme la paille court vers l'ambre qui l'excite.Simplesse : Terme populaire, qui ne se dit qu'en cette phrase proverbiale : il ne demande qu'amour et simplesse ; pour dire, il n'est pas d'humeur à quereller personne.
LE CAMPAGNARD
Je l'eusse fait, Madame, et légitimement.BAZILE
Voyez-vous, elle a lu.PHÉNICE
Dites que je m'en pique Et qu'on ne peut citer, ni me parler Phoebus, Donner un quolibet, ni débiter rébus, Qu'au plus fin du métier je n'en fasse la nique.LE CAMPAGNARD
Madame, votre esprit est tout scientifique Et tant de beaux talents, qui surent m'asservir, Font voir que vous avez l'âme belle à ravir.CLITON, à Philis
L'impertinent galant !PHILIS
Ah ! J'en pâme de rire !BAZILE
Ma nièce répondra.PHÉNICE
Cela lui plaît à dire Et je connais fort bien, partout ce que je vois, Qu'il dit tous ces beaux mots pour se moquer de moi.LE CAMPAGNARD
Ah ! Certes, dans l'excès du feu qui me consomme, Je jure par vos yeux, et foi de gentilhomme, Qu'après m'avoir ravi ma chère liberté, Je ne dis rien de vous qu'avecque vérité. Il faut, pour vous donner d'équitables louanges, Vous mettre en parallèle au moins avec les anges, Puisqu'enfin le soleil, ce clair flambeau des cieux, N'a pas tant de rayons qu'en dardent vos beaux yeux. J'en jure par ces mains !Voulant lui baiser les mains, il laisse tomber sa casaque.
PHÉNICE
Ô le serment étrange !JODELET
Ramassant la casaque.
Monsieur, ne jurez point, ramassez votre lange, Et sans parler du ciel, ni de son clair flambeau, Mettez-y le bouton et gardez le chapeau.Il secoue sa casaque en la reprenant.
LE CAMPAGNARD
Malgré son épaisseur, que je vois de lumière, Et que ces yeux, brillant dans cette obscurité, Ont de force, de grâce et de vivacité Enfin...LE CAMPAGNARD
Madame, mes rivaux n'auront pas lieu d'en rire, Puisque, pour vous cacher mes défauts en ces lieux, J'ai bien su vous jeter de la poussière aux yeux.LE CAMPAGNARD
La pointe est commune.PHÉNICE
C'est être ménager que de n'en donner qu'une Et lorsque vous avez si lourdement péché, Vous en quitter pour trois, c'est un fort grand marché.LE CAMPAGNARD
Je voudrais pouvoir dire autant de belles choses Que sur votre beau teint l'on peut compter de roses, Et qu'il naist en tout temps de fleurs dessous vos pas.PHÉNICE, à Bazile
Certes, pour celle-là je ne l'attendais pas, Et, pour en bien parler, je la trouve si prête Que je gage à présent qu'il en a cent de reste.PHÉNICE
Ah qu'heureux est l'esprit qui va toujours par haut Et qui peut débiter la fleurette nouvelle ! Ah ! Le rare talent !LE CAMPAGNARD
Ce n'est que bagatelle, Et dedans le pays qui veut parler d'amour Passerait pour un sot, s'il n'en dit cent par jour Aussi j'avais le bruit d'en être inépuisable, Et sans m'y préparer...JODELET
Ah ! Vous mentez en diable !LE CAMPAGNARD
Coquin !...LE CAMPAGNARD
Si...BAZILE
L'on vous connaît bien, et jusques à présent, Comme vous, je ne suis que l'instinct de nature Et fort souvent j'écris sans faire de rature. J'ai, dans mon jeune temps, eu mon tour comme vous J'ai mainte fois passé des heures à genoux Et fait, le chapeau bas, mille galanteries J'ai dit des vérités, j'ai dit des menteries, J'ai tranché du poupin contrefait le joli, Passé pour esprit fort et pour esprit poli, Sans que j'aie jamais débité de fadaise, Ni que j'aie escroqué d'Escuteaux, ni Nervaise Enfin j'ai toujours eu l'esprit fort goguenard Et, sans faire le vain, passé pour fin renard. Mais aujourd'hui qu'il faut, près de ma sépulture, Préparer le tribut que je dois à nature Et dresser des états pour compter des moments Que je laisse passer en divertissements, Quand on dit un bon mot, quelque gai qu'on me voie, La crainte de la mort est un grand rabat-joie.Des Escuteaux et Nervèze sont deux écrivains ridicules, qui parlent dans leurs oeuvres le plus incroyable pathos et le galimatias le plus bizarrement contourné. Les dates et les détails de leurs vies sont peu connus. On a de des Escuteaux les Amours deZydtan et de Floriande (1605,in-12), et de Nervèze, secrétaire de la chambre du roi, les Amours diverses (1621, 2 v. in-12). Nervèze et des Escuteaux étaient le Bavius et le Moevius du dix-septième siècle leurs noms étaient en quelque sorte passés en proverbe, et on les trouve chaque instant cités avec dérision. [Victor Fournel]
BAZILE
Ceux de l'entendement sont bien plus innocents Est-il rien de pareil à ces belles sciences Qui nous font découvrir l'effet des Influences ?LE CAMPAGNARD
Je ne m'étonne plus si notre hoôte vous plaît.SCÈNE III. Bazile, Phénice, Cliton, Léandre, Philis, Le Campagnard, Jodelet.
LÉANDRE
Hé bien, le jour est beau Pourrons-nous aujourd'hui retoucher au tableau ? L'atelier est dressé, je n'attends que votre ordre.PHÉNICE
Je vais faire visite, et n'en veux point démordre ; Fâchez-vous-en, ou non, je vous jouerai ce tour.LE CAMPAGNARD
Mais si, prenant mon temps, alors que l'on vous quitte, Je vous laissais aller faire votre visite Et pouvais l'obliger à travailler au mien, Serait-ce fort mal fait ?BAZILE
Au contraire, fort bien.LE CAMPAGNARD
Si vous tardez beaucoup, il faudra que je meure.SCÈNE IV. Le Campagnard, Léandre, Jodelet.
LE CAMPAGNARD, à Léandre
Picquart ne t'a-t-il pas été voir tout à l'heure ?LÉANDRE
Non.LE CAMPAGNARD
Mon Biernois ?LÉANDRE
Point.LE CAMPAGNARD
Et mon Basque ?LÉANDRE
Non plus.LE CAMPAGNARD
Le More, ni l'Anglais ?LÉANDRE
Je ne les ai point vus.LE CAMPAGNARD
Ni Champagne ?LÉANDRE
Aussi peu.LE CAMPAGNARD
Tu n'as point vu mon page !LÉANDRE
Non, Monsieur.LE CAMPAGNARD
Dis-moi donc, sans tarder davantage, As-tu quelque nouvelle, et m'en feras-tu part ? C'était pour ce sujet.LÉANDRE
Puis-je parler sans fard ?LE CAMPAGNARD
Oui.LÉANDRE
Mais sans vous fâcherLE CAMPAGNARD
Parle en toute assurance.LÉANDRE
Éloignez ce valet.LE CAMPAGNARD, à Jodelet qui s'approche
Trêve de confidence !JODELET
Au diable soit le maître et tous les confidents ! Vous ne m'empêchez pas de me curer les dënts, De me jouer tout seul, ou de faire la moue !Il se retire et badine des doigts avec ses lèvres.
LE CAMPAGNARD
Non, fais pis.JODELET
Encore est-ce ?LE CAMPAGNARD, à Léandre
Hé bien !LÉANDRE
Cliton vous joue : Il en veut à Phénice, et je les ai trouvés Qui se parlaient tous deux en des lieux réservés, Et juraient que leurs feux passaient jusqu'à l'extrême. Enfin il est aimé.LE CAMPAGNARD
Ah dieux, Phénice l'aime !LÉANDRE
Il n'est que trop certain mais, Monsieur, gardez bien Que d'un si grand secret l'on ne découvre rien : Il y va de ma vie.LE CAMPAGNARD
Mais j'ai besoin de toi.JODELET
Vous avez beau prier, je n'irai pas, ma foi. Moi, Monsieur, me vouloir traiter de ridicule Et me faire garder à toute heure la mule, M'éloigner, m'appeler !LE CAMPAGNARD
Ah ! Viens.JODELET
J'ai trop de coeur.LE CAMPAGNARD
Je ne puis plus souffrir de ta mauvaise humeur. Il faut... Je vois Anselme ; adieu, je me retire.À Jodelet.
Viens.LE CAMPAGNARD
Je suis mort, ne crains pas que je puisse parler.SCÈNE V. Léandre, Anselme.
ANSELME
Le dessein va-t-il bien ?LÉANDRE
Tout ce qu'il peut aller : La dupe s'intimide, et par ta seule adresse Je me conserverai l'honneur et ma maîtresse, Embarrassant Cliton avec le Campagnard ; Son mariage après court un fort grand hasard, Étant fort assuré d'épouser son amante, S'il est tué, s'il tue, ou s'il faut qu'il s'absente...ANSELME
D'effet, où seriez-vous, n'eut été mon secours ? J'ai trouvé de l'argent, ménagé vos amours, Et, pour mieux concerter une sourde pratique, Je vous ai fait passer pour un peintre authentique, Et si bien réussi qu'en tout temps vous parlez À la personne aimée autant que vous voulez. Pour avoir empaumé l'oncle de bonne sorte, Vous voyez maintenant notre intrigue si forte Que ce beau Campagnard n'a qu'à s'en retourner.Empaumer : empaumer quelqu'un, se rendre maître de son esprit. Je vois qu'il a, le traître, empaumé son esprit, voir MOL. Éc. des femmes, III, 5. [L]
LÉANDRE
Mais quel est ton secret ?ANSELME
C'est de bien enfourner. Ayant vu qu'il fallait rompre le mariage Et jouer en grand maître un adroit personnage, Je me suis introduit avec un étranger Dans la maison garnie où je les vis loger, Et pendant quelques jours, ayant eu connaissance Du faible du vieillard, qui chérit la science Et cherchait des savants pour les entretenir, Je résolus de l'être ou de le devenir Et comme en ces maisons il est bien difficile De se pouvoir cacher, même au plus habile...ANSELME
Pour leur tendre le piège avecque plus d'effet, Faisant le retiré, le grave et le cynique, Le détaché du monde et le mélancolique, Chacun fut curieux de savoir qui j'étais Et tâchait de me voir alors que je sortais, Ce qu'ayant aperçu, pour mieux leur faire accroire, Par jour t'en m'apportait des volumes d'histoire, Des auteurs grecs, latins, anciens et nouveaux, Des cercles, des carrés, des angles, des fourneaux, Des cartes, des compas, des globes et des sphères, Et tout cela, notez, pendant que mes affaires, Que je feignais toujours, avec quelque raison, M'obligeaient fort souvent de quitter la maison. Ainsi, quand le marchand les rendait à mon hôte, Le bon Parisien eut cru faire une faute Si dessus son comptoir il n'eut tout étalé Et, voyant un valet, ne l'en eut régalé, Ce qui dans la maison courant à l'heure même Servit de telle sorte à notre stratagème Que l'oncle de Phénice, en voulant plus savoir, Envoya demander si l'on me pouvait voir.LÉANDRE
Vous vous vîtes tous deux ?ANSELME
Et par ma complaisance M'introduisis si bien dedans sa confidence Que, m'ayant déclaré son faible de tout point, Je m'emparai de lui pour n'en démordre point ; Et voyant que surtout il était pour la sphère, Je feignis de savoir plus qu'un homme vulgaire Et, par les lieux communs de quelques almanachs, Le cajolai si bien qu'il en fit un grand cas. Ainsi je vins à bout d'approcher votre belle, De vous donner moyen de vous assurer d'elle, Dans le temps qu'un jaloux l'obsédait puissamment, Sans vous donner moyen de la voir seulement.ANSELME
Sachant que le vieillard se voulait faire peindre Et qu'enfin vous saviez tant soit peu dessiner, Je lui dis qu'il fallait vous faire gouverner, Que je vous connaissais pour un excellent homme Qui depuis quelques mois était venu de Rome Et que, si vous vouliez faire le moindre trait, Vous feriez un miracle, et non pas un portrait.LÉANDRE, lui montrant l'habit qu'il porte et qui semble trop riche pour un peintre
Qu'as-tu dit pour laisser l'habit de broderie ?ANSELME
Que votre garde-robe est à la friperie, Que tout peintre est fantasque, et qu'étant des plus fous, Comme un musicien vous mettiez tout sur vous Et que vous vous piquiez d'orgueil et de noblesse. Enfin, nous nous quittons, avec prière expresse De vous faire venir loger avecque lui ; Je l'ai fait, et vous vois en état aujourd'hui De ne plus craindre rien au point où nous en sommes.ANSELME
Mais songez que Phénice avec quelques discours A payé jusqu'ici vos soins et vos amours. Feignant, outre cela, d'aimer Cliton, je gage Qu'elle fait sans contrainte un pareil personnage ; Étant dedans Paris le seul qu'elle écoutait, Devant que de vous voir elle s'en contentait.LÉANDRE
Depuis que, dans un bal, ce miracle visible Rendit en m'y voyant sa belle âme sensible, Ses soupirs et ses pleurs sont d'assez bons témoins Qu'elle est prête à payer mes respects et mes soins. Comment la soupçonner et la croire infidèle, Puisque dedans Lyon, n'osant la voir chez elle, Elle me fit trouver en certain rendez-vous, Et m'apprit qu'on voulait lui donner un époux, Mais qu'allant à Paris faire leur équipage, Elle me conjurait de faire ce voyage, Pour rompre le dessein de ces funestes noeuds Qui nous empêcheraient de nous unir tous deux ? Je lui promets, je pars, j'obéis et m'engage En des déguisements qui blessent mon courage. Je suis tous tes avis, je fais ce que tu veux : Que faut-il davantage ?ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Le Campagnard, Jodelet.
LE CAMPAGNARD
Il faut que de Cliton j'aie le sang et l'âme.JODELET
Monsieur, dans son fourreau rengainez votre lame Oncques Dieu ne la fît pour glaive exterminant, Ni pour aller du corps l'âme déracinant. Ne savez-vous pas bien que la vieille pucelle Conserve saintement sa blancheur naturelle ; Que, de peur de rougir, elle hait la pudeur Et tient tout vermillon de soi mauvaise odeur ?LE CAMPAGNARD
Que, trahi de l'ami qui devrait m'adorer...LE CAMPAGNARD
Dis qu'il faut, pour venger ma franchise trompée, Qu'avecque ce brouillon je fasse un coup d'épée.JODELET
S'il vous frottait aussi ?LE CAMPAGNARD
Si grands que soient ses coups, Il frottera fort peu des gens faits comme nous. Tel que soit ce géant, je suis sûr de l'abattre, Puisque l'amour me rend seul aussi fort que quatre, Et que ce petit dieu qui m'anime aujourd'hui Doit un fameux triomphe à qui combat pour lui.LE CAMPAGNARD
Qui peut l'en garantir, puisque je l'ai jurée ? Mais le coup qui finit un si rigoureux sort Est une guérison bien plutôt qu'une mort ; Ainsi le malheureux...JODELET
Ah parlez d'autre sorte ! Le petit chien vivant vaut la panthère morte Hier dessus le Pont-Neuf, en lisant Piramus, Je vis...LE CAMPAGNARD
Quoi qu'il en soit, mon rival ne vit plus.LE CAMPAGNARD
Ah ! Je ne songeais pas que tel rit qui veut nuire. Il était dans Paris le seul que j'estimais Et qu'on souffrait ici parce que je l'aimais. Cependant il prétend rompre mon hyménée ; En quittant la cadette, il s'adresse à l'aînée. Ah ! C'en est trop, il faut, en se tirant du sang, Savoir qui de nous deux aura le premier rang.LE CAMPAGNARD
Mais il est honorable.JODELET
On peut estre tué,LE CAMPAGNARD
L'on peut ne l'être pas.JODELET
Blessé.LE CAMPAGNARD
C'est un hasard.JODELET
On peut faire un faux pas.LE CAMPAGNARD
Tant pis.JODELET
Mais si l'on tue ?LE CAMPAGNARD
On trouve une retraite.JODELET
Si l'on n'a point d'argent ?LE CAMPAGNARD
Quelque ami vous en prête,JODELET
Si l'on n'a point d'ami ?LE CAMPAGNARD
L'on en trouve toujours.LE CAMPAGNARD
C'est un coup de malheur qui vraiment est sensible.JODELET
Ne vous battez donc point.LE CAMPAGNARD
Mais il est impossible.LE CAMPAGNARD
Comme quoi ?JODELET
L'embarras de chercher des seconds Et de trouver un sot qui se donne la peine D'aller faire pour vous bouclier de bedaine, Et la faire cribler de maints coups dangereux Quel plaisir peut-on prendre à perdre un malheureux Qui n'a jamais lorgné le rustre qui l'empaume Et n'a désobligé ni Pierre, ni Guillaume ?... En ce temps les seconds sont rares, sur ma foi.Rustre : paysan, rustaud. [F], terme péjoratif.
Lorgner : Regarder quelqu'un de travers et du coin de l'oeil ; ce qui se fait quelquefois par mépris, par haine, par orgueil. [F]
LE CAMPAGNARD
En tout cas je m'apprête à me servir de toi.JODELET
Ah ! Je me doutais bien de ce trait de chicane. Mais dussé-je de vous avoir cent coups de canne, Vous ne me verrez point aller dessus le pré Pour y battre un second, ou pour être bourré. Monsieur, en ma faveur, épargnez-vous un crime, N'entrez point au combat, et souffrez que je prime ; Pourvu que de second je n'aie pas le nom, Je me battrai sans peur, même à coups de canon.Second : En substantif signifie aussi, celui qui aide un autre, qui le sert. Les Seconds dans les duels sont d'une invention diabolique. [F]
LE CAMPAGNARD
Va, je ne ferai pas ce que je te propose,JODELET
Monsieur, ce que j'en dis ce n'est pas pour la chose : Vous pouvez disposer de mon peu de valeur ; Mais c'est que les seconds vous porteraient malheur Et que j'ai fait serment qu'il faut que j'accomplisse.LE CAMPAGNARD
Si faut-il toutefois me rendre un bon office.JODELET
Quel donc ?LE CAMPAGNARD
D'aller porter ce billet à Cliton.LE CAMPAGNARD
Il n'oserait jamais.SCÈNE II. Le Campagnard, Jodelet, Alcipe, Un Page.
ALCIPE
Quoi que je n'aie pas le bien de vous connaître, Vous puis-je dire ici quatre mots seulement ? Monsieur, je vous viens faire un mauvais compliment.Ils se reculent et parlent bas.
LE CAMPAGNARD, haut
Je me bats seul à seul.ALCIPE
Puisque je sais l'affaire, Aujourd'hui les seconds sont un mal nécessaire, Autrement je ferais qu'on s'accommoderait.JODELET
Tout bien considéré, Monsieur, il le faudrait. J'ai fort bien entendu quel est votre message.ALCIPE
Cet homme vous sert-il ?JODELET
Le mensonge est trop grand, je ne puis l'appuyer : Monsieur, je ne vous sers que de valet de chambre. Ah ! Je tremble en été comme au mois de décembre ! Au diable la querelle et tous les querelleux !Querelleux : (on dit aussi querelleur). Qui a souvent des querelles. [F]
ALCIPE
Je crois que ce valet n'est pas fort généreux, Lisez donc ce billet, et gardez qu'il n'entende.JODELET
Que disent-ils tout bas ?ALCIPE, s'en allant qu'ils se sont parlés bas
La peine n'est pas grande.SCÈNE III. Jodelet, Le Campagnard.
LE CAMPAGNARD, lisant le billet qu'Alcipe lui a laissé
Je ne vous connais plus pour ami désormais, Ayant fait cent discours a mon désavantage, Et pour me satisfaire en homme de courage, Venez par votre sang réparer cet outrage Que, sans votre trépas, je n'oublierai jamais.CLITON.
Hé bien il faut marcher, ma parole est donnée.JODELET
Pour cela ?LE CAMPAGNARD
Si je crains, c'est pour mon hyménée.JODELET
Qu'importe ?LE CAMPAGNARD
Tes avis frappent mon jugement, Et j'entre maintenant dedans ton sentiment. Je crains qu'étant blessé je reste sans maîtresse.JODELET
Cliton n'est pas vaillant.JODELET
Il faudra l'enterrer.LE CAMPAGNARD
Mais la justice après ?JODELET
Aura beau murmurer.LE CAMPAGNARD
Et le frère du mort ?JODELET
Il faudra qu'il l'endure.LE CAMPAGNARD
À te dire le vrai, je crains la procédure, Et me souviens toujours des édits rigoureux Qui furent publiés en six cent trente et deux, Trente-trois, trente-six, trente et neuf, et quarante ; Le moindre peut m'ôter trois mille écus de rente. Outre cela, j'ai peur d'entrer dans les prisons.Les arrêts concernent l'interdiction des duels et des duellistes. Le Cardinal de Richelieu était d'une sévérité exemplaire eu égard au duel.
JODELET
Vous n'y pourririez pas.JODELET
Et quelles ?LE CAMPAGNARD
De trouver quelqu'un qui me seconde.SCÈNE IV. La Campagnard, Bazile, Phénice, Philis, Jodelet, Lise.
LE CAMPAGNARD
Je proposais de vous aller trouver Et de rendre à mes yeux la source de leur joie ; Mais, puisque mon bonheur permet que je vous voie Dedans le temps fatal que je l'espérais moins, Je m'en vais redoubler mes travaux et mes soins, Pour faire un sacrifice à ma bonne fortune Et payer ses faveurs d'une ardeur non commune.LE CAMPAGNARD
Madame, c'est le coeur d'un malheureux mortel, Qui, brûlé de vos feux, pour expier son crime, Est lui-même l'autel, le temple et la victime. C'est se tirer d'affaire assez adroitement.PHÉNICE
Ou, pour en mieux parler, mentir éloquemment, Puisque de son discours, il me reste un scrupule.PHILIS
Quel ?PHÉNICE
De ne pouvoir pas croire que son coeur brûle, Car, depuis le moment qu'il le dit enflammé, Il devrait être au moins mille fois consommé. Cependant quel péril courrait sa renommée Si, sans avoir le coeur, il allait à l'armée ! Dieu sait s'il périrait dans les moindres hasards.LE CAMPAGNARD
Vénus n'est-elle pas compagne du dieu Mars ? Et Cupidon ayant et ses champs et ses armes, Tout amant est soldat au plus fort des alarmes.BAZILE
Ce passage est d'Ovide, il m'en souvient fort bien.Bazile a raison. Ce passage est tiré du Ier livre des Amours, élégie IX. [Victor Fournel]
LE CAMPAGNARD
Si c'est son sentiment, il est aussi le mien ; Soit de l'un ou de l'autre, il est fort raisonnable, Et je puis en servir de preuve indubitable.PHÉNICE
Comment ?LE CAMPAGNARD
Depuis un an, votre bel oeil vainqueur M'a mis dedans ses fers, et m'a ravi le coeur. Et cependant j'ai fait la dernière campagne Et suis prêt, celle-ci, d'aller en Allemagne.LE CAMPAGNARD
Celui qui vous le dit fut un mauvais témoin Qu'à vos yeux je voudrais traiter de chiquenaudes ; Jamais occasions ne se virent si chaudes, Et jamais l'ennemi ne fit de tels efforts, Après avoir jonché la campagne de morts. Mais, s'il faut le prouver pour vous le faire croire, Je veux bien au besoin rappeler ma mémoire, Et prendre mon récit dès le premier de l'an. Si tôt que l'on eut fait sonner l'arrière-ban, Étant déjà pourvu d'armes et de bagage, Je fais de trois mulets grossir mon équipage, Tire de mon fermier quatre chevaux de bâts, Habille six valets du haut jusques en bas, Et vais, quoique d'amour j'eusse l'âme troublée, Monté comme un Saint-George au lieu de l'assemblée. Là, je trouve d'abord vingt ou trente voisins, Onze ou douze neveux et dix et huit cousins, Deux oncles, trois filleuls, un bâtard de mon père, Et six de vos parents, avecque mon beau-frère. Nous étant ameutés et lestes à ravir, Nous allons droit aux lieux où nous devions servir, Voyons le général, qui lors (par parenthèse), En me reconnaissant parut être fort aise, Et dit en m'embrassant que j'avais le bonheur D'avoir été le fils d'un fort homme d'honneur, Et qu'il se doutait bien que je chassais de race. Mais, courant au récit qu'il faut que je vous fasse, Je ne vous dirai point ce que je répondis, Le discours que je fis, ni tout ce que je dis. L'assiette de la place était fort favorable : Elle était sur le haut d'un rocher imprenable, Qui n'était d'aucun lieu ni vu, ni commandé. De deux larges fossés son mur était bordé. Quatre grands bastions, garnis de demi-lunes, Qui pouvaient effrayer des forces non communes, Tous revêtus de pierre, et tous fort bien flanqués, Nous ôtaient tout espoir d'avoir les attaqués. On ne voyait partout que bonnes palissades, Que travaux avancés, fortins et barricades. Bref, pour vous exprimer quelle était sa bonté Un fleuve fort rapide en gardait un côté, Qui, tout enflé d'orgueil d'en défendre l'approche, Baignait à gros bouillons les pieds de cette roche.Chiquenaude : Coup appliqué au moyen du doigt du milieu dont le bout est appuyé ferme sous le bout du pouce, et que l'on desserre sans effort. [L]
Arrière-ban : Anciennement, ban et arrière-ban, ou simplement arrière-ban, convocation que faisait le roi de sa noblesse, tant vassaux qu'arrière-vassaux, pour aller à la guerre ; le corps de la noblesse ainsi convoqué. [L]
Bât : Selle grossière de forme et d'étendue variables, à l'usage des bêtes de somme. [L]
Demi-lune : en termes de guerre, se dit d'un dehors qui n'a que deux faces, qui forment ensemble un angle saillant. (...) On la mettait autrefois à la pointe du bastion, où le fossé étant arrondi a été cause qu'on lui a donné ce nom. [F]
PHILIS, bas à Phénice
Ce morceau de récit est dans quelque roman.PHÉNICE, bas
Dites dans la Gazette. Oh ! L'agréable amant !BAZILE, au Campagnard
Oui, par ce seul récit déjà le coeur me saute.LE CAMPAGNARD
On ouvre la tranchée, où tous nos Maréchaux Cette première nuit conduisaient nos travaux, Et dedans chaque attaque avaient fait des redoutes, Lorsque les ennemis, se tenant aux écoutes, Dès la pointe du jour vinrent, bout-ci, bout-là, Dessus nos travailleurs qu'ils massacrèrent là. Mais, comme nous avions bien prévu leur sortie, Et qu'ils avaient affaire avec forte partie, D'abord un régiment s'en vint là, ta, ta, ta, Si bien donner sur eux qu'il les épouvanta Et les fit reculer ici vers la rivière. Lors un autre aussitôt les surprend par derrière Et s'en vint, boute, et haie, allons, vous en aurez, Leur fermer le passage et les serrer de près. Ah ! Que la mort alors ferma d'yeux et de bouches ! Que de grands horions !Redoute : Petit fort carré qu'on fait dans les lignes de circonvallation, tranchées, et lignes d'approche, pour flanquer des lignes et placer des corps de garde, ou défendre quelques passages. Elles ont dix à quinze toises de face, avec un fossé de nuef à dix pieds de largeur, et de profondeur. [F]
Bout et haie : On dit aussi, mais bassement, du par dessus ou revenant bon de quelque affaire , il y a cent écus à gagner, et haie au bout.
Horion : Terme populaire et vieux, qui signifie un coup rude qu'on donne à quelqu'un, ou celui qu'on se donne par hasard en se heurtant contre quelques chose. [F]
JODELET
Que d'abreuvoirs à mouches !LE CAMPAGNARD
Que de coeurs palpitants !JODELET
Que de nez morfondus !LE CAMPAGNARD
Que d'hommes écrasés !JODELET
Que de chapeaux perdus !LE CAMPAGNARD
Que de sang et de cris !JODELET
Que de coups par derrière !LE CAMPAGNARD
Et qu'enfin, d'hommes-là firent leur cimetière !LE CAMPAGNARD
Enfin l'ennemi s'en alla, Et trois mille des siens moururent sur la place ; Après, pendant un mois, on attaque, on menace, Et la mine étant prête à les faire voler, Sans que le Gouverneur voulut capituler, On résout un assaut, où j'acquis l'avantage D'avoir eu le second témoigné mon courage : D'abord que je montais, un coup de fauconneau, Raste, de son boulet, m'emporta mon chapeau Car, pour dire le vrai, ce jour je fis la bête Et ne voulus jamais mettre de pot en tête.Fauconneau : Pièce d'artillerie, qui tient le sixième rang entre les canons, qui a six à sept pieds de long, et deux pouces de diamètre, dont la balle pèse environ une livre et demie. [F]
Raste : interjection non identifiée.
LE CAMPAGNARD
Ayant donc esquivé le pas le plus fatal, J'étais, comme de vous, proche de la courtine, Lorsqu'un chef espagnol, d'un coup de javeline, Me jette cul sur tête aux pieds de ses remparts, Où des grêles de plomb tombant de toutes parts, On me fit emporter pour mort et fort malade.Courtine : Terme de fortification. C'est la partie de la muraille, ou du rempart, qui est entre deux bastions, et qui en joint les flancs. [F]
Javeline : Arme d'hast, ou demi-pique, dont les anciens se servaient tant à pied qu'à cheval. Elle avait cinq pieds et demi de long, et son fer avait trois faces aboutissants en pointe. [F]
Hast : Vieux mot qui signifiait autrefois toute sorte d'arme offensive qui avait un long bois ou manche. [F]
BAZILE
Et la ville ?SCÈNE V. Le Campagnard, Bazile, Léandre, Phénice, Philis.
BAZILE, à Léandre
Hé bien ces beaux tableaux sont ?...LÉANDRE
Mon valet les tient.LÉANDRE
De plus, j'ai fait la chose avecque tant d'adresse Que vous même du prix vous serez étonné, Puisqu'à dire le vrai, c'est un marché donné. J'en ai d'André del Sarto, de Breughel, du Valèse, Du Giosepin, du Tite et de Paul Véronèse, Du Titien, du Gobbo, et du vieil Tintoret, Du Guide, de Lucas, de Rembrand, de Janet, Du Palme, d'Intlaët, de Pierre Pérugin De Michel-Ange enfin, de qui la main divine, D'un art dont nul ne peut être l'imitateur À presque usurpé les droits du Créateur.La graphie des noms de peintres a été modernisée au risque de rompre l'alexandrin. Lucas est Lucas de Leyde, et Intlaël est sans doute Lintlaër, nous suivons les propositions de Victor Fournel, Valèse est Lodovico Valesio ; Tite est Tiberio Titi.
LE CAMPAGNARD
Auriez-vous de leur main quelque histoire profane ?LÉANDRE
Je ne le pense pas.LÉANDRE, bas
Ne mérite-t-il pas mille fois qu'on le berne ? Monsieur, je n'en ai point d'aucun peintre moderne.LE CAMPAGNARD
Pensez qu'en ce pays ils sont tous ignorants ?LÉANDRE, au Campagnard, voyant qu'il prenait "Moderne" pour le nom d'une ville
Moderne, ce n'est pas un pays.LE CAMPAGNARD
Je comprends.LE CAMPAGNARD
Chut !LÉANDRE
Dites donc votre avis de ce premier tableau C'est Hercule qui file auprès de sa maîtresse ; Ne semble-t-il pas dire, en l'ardeur qui le presse, Par des regards qu'Amour rend complaisants et doux « Ô céleste maîtresse, où me réduisez-vous ? » Voyez son coloris, et comme son visage Dans cet abaissement montre encor du courage, Comme un reste d'honneur lui fait rougir le teint, Comme il semble avoir honte, et comme il se contraint !BAZILE
Cette pièce est hardie.LÉANDRE
Elle est incomparable. D'autre côté, voyez cette nymphe adorable Qui, d'un oeil dédaigneux et plein de mille appas, Reçoit ce grand hommage et ne s'en émeut pas.PHÉNICE
Mais, puisque le héros sait que la Nymphe l'aime, Lui peut-on souhaiter un meilleur traitement, Et l'amour déplaît-il traité modestement ?LÉANDRE
On pourrait souhaiter que d'un oeil moins sévère Elle payât l'effort que l'amour lui fait faire, Et qu'en reconnaissant qu'Hercules s'abaissait Elle brûlât d'amour quand il en rougissait.LE CAMPAGNARD
Moi, je souhaiterais, en la voyant si nue, Que jusques au menton le peintre l'eût vêtue. Et qu'on ne vit du bras que les extrémités.PHÉNICE
Mon avis est le vôtre.LE CAMPAGNARD
Montrez-nous-en quelqu'un d'un style plus nouveau.LÉANDRE
De grâce, auparavant regardez ce tableau : C'est Achille caché sous des habits de femme Qui, dans les beaux excès de l'amour qui l'enflamme, A forcé son courage à ce déguisement, Pour voir en liberté l'objet de son tourment. Voyez comme il est gai près de Laodamie, Et comme en cet état sa valeur endormie Renonce à tous les biens qu'on lui peut présenter, Pour voir cette princesse et ne la point quitter. Sous ces habits honteux ne semble-t-il pas dire : « Un seul de vos regards m'est plus cher qu'un Empire, Et je ne connais point d'honneur qui soit plus doux Que celui de vous plaire et d'être aimé de vous. »LE CAMPAGNARD
Rien n'y manque en effet, si ce n'est la parole.LÉANDRE
Celui qui suit me plaît au dernier point C'est du vaillant héros qui délivre Andromède. Regardez comme il vole en courant à son aide, Et comme, en descendant avec dextérité, Le monstre qui l'approche en est épouvanté. Ayant dessus le front une joie excessive, Ce héros semble dire à la belle captive Je vous délivrerai du monstre qui paraît. » Remarquez sa laideur.Andromède : fille de Céphée, roi d'Ethiopie, et de Cassiopée. Sa mère ayant eut l'imprudence de disputer le prix de beauté à Junon et aux Néréïdes, filles de Neptune, ce dieu suscita pour les venger un monstre marin qui ravagea l'Ethiopie. Il falut, pour délivrer la contre, qu'Andromède fut exposée à la fureur du monstre. Elle allait être dévorée, lorsque Persée la délivrât. [B]
LE CAMPAGNARD
Le cheval est bien pris.LE CAMPAGNARD
C'est mon barbe tout fait, n'était qu'il a des ailes.Barbe : est un cheval de Barbarie qui a une taille menue, et les jambes déchargées. [F]
JODELET
Me dessiez-vous berner pour mon trop de caquet, Je ne puis avouer que votre bourriquet Ressemble à ce cheval, et qu'il soit de sa taille.Bourriquet : voir Bourrique. Méchante bête de voiture. Il se dit particulièrement des ânes et des ânesses ; et ensuite des méchants chevaux. [F]
LE CAMPAGNARD
Ce fat n'a jamais vu mon cheval de bataille.JODELET
Pour ce coup, il est vrai, je confesse ce point Le moyen de le voir, si vous n'en avez point ? Un barbet !LE CAMPAGNARD
Jodelet, trêve de raillerie !SCÈNE VI. Le Campagnard, Bazile, Philis, Phénice, Léandre, Hodelet, Lise, Un page.
LE PAGE
Ah ! Monsieur...BAZILE
Que veux-tu ?LE PAGE.>
Monsieur, on dit partout que Cliton s'est battu, Ou qu'il s'en va se battre, et que partie est faite.BAZILE
Vite, un cheval de main ! Qu'on m'apprête ma brette, Mes bottes de campagne et mes bons pistolets ! Viste, sellez, bridez ! Où sont tous mes valets ? Ces marauds, on les voit quand on n'en a que faire.Brette : Estocade, épée qui est plus longue que celle que les gentilhommes portent d'ordinaire. [F]
LE CAMPAGNARD, à Jodelet
Feignons, et, pour montrer que j'ignore l'affaire, Sortons, et nous tirons doucement à l'écart.ACTE III
SCÈNE I. Le Campagnard, Anselme, Jodelet.
LE CAMPAGNARD
Que faisait en ce lieu le plus savant des hommes ?ANSELME, d'un ton grave
Nous en sommes le moindre, en l'état où nous sommes, Et verrions notre esprit tous les jours en défaut, Sans les rayons infus qui nous viennent d'en haut.Infus : Ce mot n'est guère en usage que dans ces phrases, Science infuse, grâce infuse, sagesse infuse. [F] Délivré par un don du Ciel ou de Dieu.
LE CAMPAGNARD, à Jodelet
Ô dieux ! Qu'il est savant !LE CAMPAGNARD
À quoi pouvait rêver votre esprit admirable ?ANSELME
J'étais dans les douleurs d'un grand enfantement Que j'allais mettre au jour assez heureusement Pour traiter la chimie avecque plus de gloire Je songeais à construire un grand laboratoire, Dont les récipients et les vaisseaux lutés Par le feu graduel ne fussent point gâtés. Je voulais tempérer l'ardeur immodérée Du sel élémentaire et de l'huile éthérée ; Je songeais à trouver quelques secrets nouveaux, Pour aisément pouvoir calciner les métaux Et tirer l'élixir des choses pénétrantes, Pour extraire le sel essentiel des plantes, Pour faire promptement la sublimation, Fixation d'esprit et fumigation. Je songeais au pouvoir qu'a le divin Mercure Sur le corps métallique en changeant sa nature, Comme il se volatise et se peut congeler, Corroder et dissoudre et se coaguler.Volatiser : volatiliser.
LE CAMPAGNARD
Si bien qu'on ne saurait obtenir audience Sans détruire les fruits d'une longue science !ANSELME
Parlez-nous, mais en bref.LE CAMPAGNARD
Je viens savoir de vous Si le sort me doit être ou rigoureux ou doux, Si je serais heureux en épousant Phénice.LE CAMPAGNARD
Vous m'avez déjà fait cent fois ce compliment, Mais, comme ce désir me touche vivement, Monsieur, pardonnez-moi si je vous presse encore De vouloir satisfaire un feu qui me dévore Et de diligenter mon horoscope un peu. Je ne suis point ingrat.ANSELME, bas ce vers
Puis-je avoir plus beau jeu ? Monsieur, à dire vrai, votre horoscope est faite ; Mais, vous ayant vu né sous mauvaise planète, Je me suis résolu de n'en déclarer rien.LE CAMPAGNARD
Hé ! De grâce, Monsieur, soit mon mal ou mon bien, D'une ou d'autre façon veuillez me satisfaire.ANSELME
C'est un point résolu, je ne le saurais faire. Tout autre, pour tirer son salaire de vous, Vous ferait changer d'astre, ou le rendrait plus doux Mais, étant au-dessus de toute récompense, Je me tais, ou je dis les choses que je pense.LE CAMPAGNARD
Encore un coup, Monsieur, parlez-moi franchement, Et veuillez de ma part prendre ce diamant.ANSELME, prenant le diamant
Rien ne me peut tenter, Monsieur, je vous le jure ; Mais sachant votre bonne ou mauvaise aventure, Si vous n'étiez pas homme à vous épouvanter Des maux qu'avec le temps vous pourriez éviter, Et si vous compreniez, en voyant vos désastres, Qu'un esprit tout-puissant prédomine les astres Et change leurs décrets selon sa volonté, Je vous ferais savoir votre nativité. Mais...LE CAMPAGNARD
Je vous le promets.ANSELME
Je ne vous puis rien dire.ANSELME
Armez-vous donc de résolution.Il fait semblant de lire un grand papier qu'il tire de sa poche.
Vous avez pris naissance au signe du Lion, Sous sa tête, où l'on voit quatre étoiles semées, Qui d'un feu toujours vif semblent être allumées. Il est l'onzième signe, et des plus capitaux, Étant particulier de trente partiaux. Le nom d'Algebaac est celui qu'on lui donne.JODELET, à Anselme le tirant à part
Monsieur ?ANSELME
Qu'est-ce ?ANSELME
Jodelet !JODELET
Jean Petit fit l'amour à ma tante Pierre de Larivé nous doit cent sols de rente, Maistre Eustache Noël a bu cent fois chez nous. Et le jeune Troyen...Jean Petit était un astrologue et devin en réputation dans la première moitié du 17° siècle Pierre de Larivé, ou de Larivey, comme on l'écrit plus souvent, né à Troyes dans le 16° siècle, publia pendant une trentaine d'années, de 1618 à 1647, un Almanach avec grandes prédictions, qui précéda celui de Mathieu Laënsberg. [Victor Fournel]
Maitre Eustache Noël, curé de Sainte-Marthe, était alors l'un des auteurs en titre des almanachs imprimés à Troyes.[Victor Fournel]
LE CAMPAGNARD
Maître sot, taisez-vous.ANSELME
Vous avez à treize ans eu quelque maladie ; Dans peu vous en aurez si l'on n'y remédie, Et si vous échappez les maux que je pressens, Vous n'en sentirez plus qu'a quarante et huit ans. Votre fatal ayant la part orientale ; Vous ferez une faute et lourde et sans égale, Si devers cet endroit, dedans tous vos logis, Vous ne disposez pas vos chambres et vos lits, Et si vous n'y traitez vos meilleures affaires. Juin, Janvier et Juillet, vous seront bien contraires. Votre jour malheureux sera le Samedi ; Vos heureux sont Mardi, Dimanche et Vendredi, Et si vous trafiquez, prenez l'ambre et l'agate, Le cuivre et les chevaux, et l'or et l'écarlate, Autrement...LE CAMPAGNARD
Ce n'est pas ce que je veux savoir.ANSELME
Attendez ; chez un grand vous aurez du pouvoir, Et vous serez btessé d'un grand coup à la bouche ; Vous serez marié.LE CAMPAGNARD
C'est là ce qui me touche.ANSELME
Et vous devez avoir deux femmes tout au moins ; Elles vous aimeront ; mais, malgré tous leurs soins, Vous ne pourrez avoir aucun amour pour elles : Elles auront du bien et ne seront pas belles. Vénus en quantité vous promet des enfants Jupiter les rendra joyeux et triomphants ; Mais l'opposition de Mars et de la Lune De quelques-uns par mort bornera la fortune... Votre an climatérique est proche d'arriver. Mercure ayant reçu Mars qui le vient trouver, Promet un grand désordre en votre mariage Le quadrat de Vénus, encore davantage, Vous rendant malheureux pour avoir trop vécu.L'an climatérique, au figuré, c'est l'époque de la décadence. Au propre, les années climatériques, regardées comme appartenant à une époque critique de la vie de l'homme, étaient, suivant les uns, toutes les années multiples du nombre sept ; suivant les autres, celles qui résultaient de la multiplication de sept par un nombre impair. L'âge de soixante-trois ans, produit de sept multiplié par neuf, s'appelait la grande climatérique (V. le Dictionn. de Littré).
LE CAMPAGNARD
Tais-toi.ANSELME
Je ne sais point mal qui ne vous arrive, Si vous n'abandonnez l'objet qui vous captive Des meurtres, un déluge et des embrasements, Des prisons, des douleurs et des bannissements, Des pertes, des affronts et des têtes coupées, Des coups de pistolets, de poignards et d'épées, Et des valets pendus.JODELET
Ah ! Monsieur, quittez-la.LE CAMPAGNARD
De sorte qu'il faudra que je quitte Phénice ?JODELET
Belle demande !LE CAMPAGNARD
Ah ciel, quelle est ton injustice !LE CAMPAGNARD
Son bel oeil fut mon premier vainqueur.ANSELME
Il faut donc la quitter, puisqu'il est manifeste Que votre premier feu n'a rien que de funeste, Et que ceux qui suivront vous seront plus heureux. Mais vous m'aviez promis d'être plus généreux, Et cet accablement dont je me trouve cause Fait voir que je devais vous déguiser la chose. Adieu, j'ai trop parlé.JODELET, à Anselme
Que vous avez bien faitANSELME, le voyant qui soupire
Les dieux rendent parfois les astres sans effet.SCÈNE III. Le Campagnard, Jodelet.
LE CAMPAGNARD
Ah ! Jodelet !JODELET
Monsieur, le diable est bien aux vaches.Le Diable est bien aux vaches : Les choses tournent mal, il y a du désordre et du grabuge (Leroux, Dict. Comique, Comédie des proverbes, III, sc. 5) [Victor Fournel]
LE CAMPAGNARD
Injuste ciel, rends-moi le bien que tu m'arraches, Et me voyant si près du naufrage et du port, Accorde-moi Phénice, ou me donne la mort ! Mais j'ai beau le prier en affaires pareilles Le cruel prend plaisir à fermer ses oreilles. Ah ! rage, ah ! Sort cruel, ah destins conjurés ! Vous, grand Dieu des Enfers, qui me désespérez, Amour, qui de mon sang fais des torrents de flamme !...LE CAMPAGNARD
Barbare !JODELET
Traître !LE CAMPAGNARD
Aveugle, insensibleJODELET
Fort bien, Mais sans frapper du pied tout cela ne vaut rien ; Il faut serrer les poings et, roulant les prunelles, Par de fréquents regards lorgner les hirondelles.LE CAMPAGNARD
Ah ! Jodelet, laissons cet importun discours. Et reconnais qu'enfin, après tant de beaux jours, Dans les champs amoureux ma moisson sera sèche.JODELET
Hé bien, n'est-il pas vrai, qu'il faut qu'un coeur fidèle Se vienne tôt ou tard brûler à la chandelle ?LE CAMPAGNARD
Hélas ! Pour mieux parler, dis un ardent flambeau Qui luit comme ces feux qui mènent au tombeau. Maudits soient tes devins et leur philosophie !LE CAMPAGNARD
Mais comment l'épouser après ce qu'il m'a dit ? Ah ! De rage et d'amour je suis tout interdit, Et dedans ces douleurs par qui le coeur me saigne...JODELET
Vous tueriez volontiers un mercier pour un peigne Pourquoi vous affliger jusques au dernier point ?LE CAMPAGNARD
Je l'aime, Jodelet.JODELET
Ne la quittez donc point.LE CAMPAGNARD
En ne la quittant point, vois quelle est ma misère.JODELET
Quittez-la donc.LE CAMPAGNARD
Hélas !JODELET
Gardez donc de le faire.JODELET
Hé bien ! N'en faites rien.LE CAMPAGNARD
Aussi je n'en aurai jamais une si belle.LE CAMPAGNARD
Mais je puis-être heureux avec moins de beauté.JODELET
Abandonnez-la donc.LE CAMPAGNARD
Ah ! Sois plus sérieux si tu veux m'obliger.LE CAMPAGNARD
Attends, je prémédite une bonne défaite : Abandonnant l'aînée et prenant la cadette, Je suis dans même sang et dans même maison, Et me fais un ami du querelleux Cliton.JODELET
Il est certain.LE CAMPAGNARD
De plus je n'aurai rien à craindre De ces astres fâcheux dont j'aurais à me plaindre, Et Philis, en causant mes secondes amours, Me rendra fortuné le reste de mes jours ; Au lieu que, si je veux m'obstiner à Phénice, Qui reçut de mon coeur le premier sacrifice, Je me dois assurer de mourir malheureux.JODELET
Suivez donc ce conseil.LE CAMPAGNARD
Il est bien rigoureux.JODELET
Ne le suivez donc point.SCÈNE IV. La Campagnard, Bazile, Cliton, Phénice, Philis, Jodelet.
BAZILE, à Cliron, pour l'accomoder avec le Campagnard
Vous devez avancer, puisqu'il avance aussi, Et parier le premier, ayant 6meu l'affaire. Embrassez-vous.CLITON, au Campagnard, montrant Phénice
Monsieur, je viens vous satisfaire, Et devant ces témoins vous jurer sur ma foi Que vous aurez toujours un serviteur en moi.LE CAMPAGNARD
Les nommer des témoins ! Ah ! Changez-leur ces titres : Ces yeux sont assez beaux pour être nos arbitres. Ces juges souverains, avecque tant d'appas, Nous peuvent d'un regard condamner au trépas.PHILIS, bas à Phénice
Le peut-on écouter, ma soeur, sans qu'on le berne ?PHÉNICE, au Campagnard
L'amour n'est dans nos yeux qu'un juge subalterne Et ne peut condamner le moindre criminel Sans que son jugement soit suivi d'un appel.LE CAMPAGNARD, à Cliton
Quoi qu'il en soit, je suis tout à votre service, Et dans peu je vous veux rendre un si bon office Que vous m'appellerez ami plus que jamais.LE CAMPAGNARD
Vous êtes fort brave homme et l'avez fait connaître, En me serrant un peu le bouton de fort près. D'abord en vous voyant je reculais exprès Pour revenir sur vous fondre comme un tonnerre, Et vaincre en pratiquant cette ruse de guerre.CLITON
Je l'ai connu d'abord.LE CAMPAGNARD, à Philis
Il est joli garçon. Or çà, que dites-vous de cet estramaçon. Que je vous ai porté ?Estramaçon : Coup qu'on donne du tranchant d'une forte épée, d'un coutelas, d'un cimeterre. [F]
LE CAMPAGNARD
La feinte ?LE CAMPAGNARD
Et quand j'ai dégagé, vous en souvenez-vous ?LE CAMPAGNARD
Je vais vous raconter comme tout s'est passé D'abord tirant l'épée et gagnant la mesure, Portant de petits coups, poussés à l'aventure, Nous nous tâtions l'un l'autre et nous pressions un peu, Pour savoir seulement quel était notre jeu, Alors qu'en allongeant il vint de bonne grâce, Comme s'il eut voulu faire la feinte basse ; Mais, ayant bien prévu son dessein en partant, Je l'attends de pied ferme, et je pare en quartant. Trompé par cette ruse, aussitôt je hasarde De rompre la mesure en l'ôtant hors de garde Je pousse droit à lui quand, par un coup fourré, Il évita celui dont je l'aurais bourré. Mais découvrant son corps et faisant une feinte, Je lui pousse en trois temps une assez rude atteinte, Et comme j'allongeais, tiersant il fit celaIl porte sans y penser un coup dans l'estomac de Phénice, pour montrer comme il fit.
Et s'exempta du coup alors qu'il recula.LE CAMPAGNARD
Excusez-moi, je parle avec chaleur ; Mais aimée, elle l'est, et trop pour mon malheur, Puisqu'il est arrêté qu'il faut que je la quitte !LE CAMPAGNARD
Que, malgré son mérite, Je dois l'abandonner et reprendre mon coeur Pour en faire un présent à son aimable soeur.PHILIS
Que dit-il ?LE CAMPAGNARD
À Cliton enfin je l'abandonne.CLITON, à Bazile
A-t-il perdu le sens ?BAZILE
Ce changement m'étonne.BAZILE
Monsieur ?LE CAMPAGNARD
Je m'en sépare avec grande douleur, Et pendant le dîner, de qui l'heure s'approche, Vous saurez...JODELET
Que l'amour a troublé sa caboche.Caboche : La tête de l'homme. Ce mot est vieux et populaire. [XVIIème] [F]
BAZILE
De grâce !...LE CAMPAGNARD
Dedans peu je dirai mes raisons.JODELET
J'en connais un plus sage aux Petites-Maisons.Petites-maisons : nom donné autrefois à un hôpital de Paris où l'on renfermait les aliénés. [F]
ACTE IV
SCÈNE PREMIERE. Léandre, Anselme.
LÉANDRE
Tu viens, en ma faveur, par un grand coup d'adresse, De faire qu'un rival me quitte sa maîtresse ; Mais, au point de la prendre, un sentiment secret Me fait voir mon hymen avec quelque regret.LÉANDRE
Je viens d'entretenir son aimable cadette, Qui m'a peint son humeur avec de certains traits Qui font que je craindrais de ne l'aimer jamais ; Et tu sais quel malheur traîne le mariage Quand il faut malgré soi faire mauvais ménage.ANSELME
C'est être homme de bien vingt fois plus qu'il ne faut ; Mais que craignez-vous d'elle, et quel est ce défaut ?LÉANDRE
Il n'en faut point douter : n'ayant pas vu la Cour Et n'ayant pas goûté cet aimable séjour, Elle est beaucoup moins fine et vaut mieux que l'aînée Qui n'est dans le pays que depuis une année, Et qui chez une tante, où l'on cajolait fort, Demeura dans Paris jusques après sa mort.LÉANDRE
Pour les trois mille écus, que rien ne t'épouvante ! J'ai conçu des desseins pour me les conserver, Si tu veux m'y servir et tant soit peu rêver À l'important tissu d'une intrigue nouvelle. Sa cadette.ANSELME
Parlez.LÉANDRE
Tu sais qu'elle est plus belle ; Mais c'est pour ses vertus plus que pour sa beauté Que mon coeur aujourd'hui penche de son côté. Depuis un mois je tiens cette affaire secrète Et, brûlant tous les jours d'une flamme discrète, Je serais étouffé sans te parler de rien Si je n'eusse pas eu ce dernier entretien, Par où je reconnais qu'elle est fort raisonnable Et qu'enfin je lui suis un peu considérable.ANSELME
Après un tel discours je tombe de mon haut. Monsieur, corrigez-vous d'un semblable défaut, Car pour moi j'y renonce et je perds mon escrime. Après de pareils tours, cherchez qui vous estime Et qui pour vous servir fasse ce que j'ai fait.LÉANDRE
Écoute.ANSELME
J'enrage !LÉANDRE
Cher ami.LÉANDRE
Ah ! Qu'elle a de beautés !LÉANDRE
Que veux-tu ?ANSELME
N'est-ce pas assez fou ? Je voudrais de bon coeur m'être cassé le cou, Lorsque j'ai travaillé pour un ami semblable.ANSELME
Mais quand je le voudrais, croyez-vous tout de bon Que je puisse éloigner et le noble et Cliton ? Ayant au Campagnard prédit ses aventures Et fait voir faussement ses misères futures, De vers cette cadette ayant tourné ses voeux, Alors que de Cliton elle approuve les feux, Tel que soit mon esprit, et tel que soit le vôtre, Pouvons-nous l'arracher ou de l'un ou de l'autre ? Si Cliton l'abandonne, alors le Campagnard Ne l'épouse-t-il pas !LÉANDRE
Ce sera grand hasard.ANSELME
Mais à ce cher objet si Phénice avait dit Une chose qui put me perdre de crédit, Que je fais l'Astrologue, et découvre la bourde ?LÉANDRE
En ayant eu besoin, elle avoua la chose Et lui fit croire après, de peur qu'elle ne cause, Qu'elle seule savait le secret.ANSELME
Et pour moi ?LÉANDRE
Elle ne pense pas qu'on se serve de toi, Ne nous ayant jamais pu remarquer ensemble. Tente donc cet esprit, et vois ce qui t'en semble, Car pour moi, je ne puis hasarder cet aveu Sans savoir que son coeur brûle de même feu.LÉANDRE
Si je me trompe au moins en voyant qu'elle m'aime, Ne lui découvrant rien de mon amour extrême, Je serai toujours bien dans l'esprit de sa soeur.ANSELME
C'est donc votre coup sûr !SCÈNE III. Philis, Anselme.
ANSELME
Madame, ils m'ont donné l'ordre de les attendre, Pour me communiquer quelque affaire qu'ils ont.PHILIS
Je voudrais bien savoir le commerce qu'ils font. Mais depuis quelque temps ma soeur est si rêveuse Que tout autre que lui la trouve un peu fâcheuse.PHILIS
Vous en faites peut-être un autre jugement, Mais vous ne m'aimez pas assez pour me le dire. Ma soeur obtient de vous tout ce qu'elle désire, Et pour moi, je n'ai point de zélés ni d'amis.ANSELME
Madame...PHILIS
Brisons là, je le veux.PHILIS
L'onzième de Juillet.ANSELME
Vous serez fortunée, Et jusques à trente ans en fort bonne santé ; Ensuite vous aurez quelque incommodité : Des douleurs d'estomac, de tête et de poitrine. Vous êtes bilieuse, et replette et sauguine. Cette ligne qui prend du pouce au mitoyen Vous promet des honneurs avec beaucoup de bien ; Celle que vous voyez, qui coupe sous l'indice, Montre que vous n'avez ni fraude, ni malice. Cet angle qui s'étend au mont de Jupiter Fait voir que vous aurez un grand à redouter. Ce cercle qui paraît dessus l'auriculaire, Joint avec cette croix qu'on voit sous l'annulaire, M'apprend qu'ayant pour vous Mercure et le Soleil, Vous aurez et prudence, et force, et bon conseil. Vers la table quadrangle est une grande ligne Qui menace vos jours d'un accident insigne,... Et, si j'ose parler, sur ce mont de Vénus J'observe certains traits qui me sont inconnus. Mais....PHILIS
Oui, je vous le promets.ANSELME
Vous avez de l'amour, Et craignez toutefois qu'il ne paraisse au jour. Vous voyez fort souvent l'objet qui vous captive ; Mais, parmi les transports d'une ardeur excessive, Une sainte pudeur, contraignant vos désirs, Tempère vos regards et retient vos soupirs.ANSELME
Celui que vous aimez n'a pas beaucoup de bien, Mais il est honnête homme et fera quelque chose En vous prenant pour femme, ainsi qu'il se propose. Quand votre âme est en feu, son coeur se sent brûler ; Si vous dissimulez, il n'oserait parler ; Si votre mal est grand, sa douleur est extrême, Et vous l'aimez enfin bien moins qu'il ne vous aime.PHILIS
Il m'aime ?ANSELME
Il est certain.PHILIS, bas
Que dira-t-il de plus ?ANSELME
Du malheureux Cliton les soins sont superflus, Et du beau Campagnard l'amour est inutile. Mais je vous veux servir en confident habile, Et dire à cet amant qu'il se peut exprimer.PHILIS
Hélas ! C'est...ANSELME
Il n'est pas besoin de le nommer : Ma science m'apprend, par un pouvoir suprême, Ce qui se fait sur terre et dedans le ciel même. Il sait peindre.ANSELME, bas
Tout va bien.SCÈNE IV. Philis, Le Campagnard, Jodelet.
LE CAMPAGNARD
Quel coeur peut respirer absent de vos beaux yeux, Et quel homme mortel, ou barbare ou sauvage, Ne brûlerait de voir un si parfait visage ?LE CAMPAGNARD
Pour parler sans mépris, Quoi que vous en disiez, chacune vaut son prix ; Mais, pressé d'une chère et douce violence, Je sens que vos beautés emportent la balance Et qu'en vous résistant, un coeur comme le mien Ne faisait seulement que traîner son lien.LE CAMPAGNARD
Ah ! Ne redoutez rien, étant la beauté même, Et tenez assuré qu'en recevant ma foi, Vous me rendrez constant, même en dépit de moi ! Si je commets un crime en me rendant volage, J'ai trouvé mon bonheur dans mon propre naufrage Et retrouvé ma gloire en entrant en prison ; J'ai fait d'un changement un acte de raison. Je sais que je n'ai pas ni sceptre ni couronne Pour payer dignement votre aimable personne Mais enfin je vous donne une âme toute en feu, Et puisque la nature est contente de peu, Je crois que trois châteaux avec trois métairies, Huit cents arpents de terre et quatre bergeries, Deux haras bien peuplés, et quatre ou cinq moulins, Trois granges en bon ordre et trois celliers tout pleins, Plus de trente coureurs dedans mes écuries, Des étangs à foison, des bois et des prairies, Quatre meutes de chiens, bassets, moyens et grands, Épagneuls, lévriers, mâtins et chiens courants, Dix oiseaux excellents, une assez bonne table, Quelque rente foncière et du bien raisonnable, Parmi deux cents voisins d'honneur et de vertu, Vous mettront à votre aise.JODELET
Et bouche que veux-tu !LE CAMPAGNARD
J'ai ma charge encore, et celle de mon père.PHILIS
Le sot !...LE CAMPAGNARD
Mais je vois bien qu'avecque tant d'appas Le secret est de plaire, et que je ne plais pas.PHILIS
Changez de sentiment.SCÈNE V. Le Campagnard, Philis, Cliton, Jodelet.
CLITON, voyant Philis qui se laisse baiser les mains
Poursuivez à loisir, Je n'en recevrai pas le moindre déplaisir : En perdant un esprit qui n'aime que le change, Je ne me plains de rien, son changement me venge.PHILIS
Allez, puisqu'on vous venge à force de changer, Je fais plus que jamais le voeu de vous venger.CLITON
Et moi qui vous connais encline à la vengeance, Je veux vous dérober cette douce allégeance Et vous punir vous-même en me vengeant de vous.LE CAMPAGNARD
Monsieur !CLITON
Ingrate.LE CAMPAGNARD
Il faut modérer ce courroux !... Vous allez un peu vite en menaçant Madame, Et je croirais enfin être digne de blâme Si, souffrant devant moi ces mauvais compliments, Je ne vous témoignais quels sont mes sentiments, Et...LE CAMPAGNARD
Oui, n'étant pas toujours d'humeur à souffrir tout, Je sais, quand il le faut, pousser un homme à bout.LE CAMPAGNARD
En autre lieu qu'ici je pourrais l'entreprendre.CLITON, mettant l'épée à la main
Ah ! C'est trop !LE CAMPAGNARD
En effet, le plutôt vaut le mieux.PHILIS
Ah ! Cliton !LE CAMPAGNARD
Il faut vaincre ou mourir à ses yeux.SCÈNE VI. Le Campagnard, Cliton, Philis, Bazile, Jodelet.
LE CAMPAGNARD
Je lui montrerai bien qu'il prend mal ses mesures.BAZILE, à Cliton qui veut parler encore
Ah ! Cliton !JODELET
Haut le bois !Haut le bois : Halte ! On dit, en termes de guerre, quand on fait faire halte à l'infanterie : Haut le bois ! À cause qu'on lève alors les piques. [F]
LE CAMPAGNARD
Ce coup est un prêté, mais il sera rendu. Il est bien attaqué, s'il est bien défendu. Et...BAZILE, au Campagnard
Vous êtes brave homme, il faut qu'il le confesse.CLITON
Mais...PHILIS
Cliton fait le jaloux Et, se persuadant qu'il peut beaucoup sur vous, Il prétend empêcher Monsieur de me rien dire.CLITON
Madame, il peut prétendre à tout ce qu'il désire ; Mais de vos actions il est mal informé S'il se croit le premier que vous ayez aimé.BAZILE
Silence !PHILIS
C'en est trop.CLITON
Cette seule réponse Veut que je l'abandonne et que je la renonce : Sa soeur mérite mieux mon coeur et mes soupirs.LE CAMPAGNARD
C'en est trop de vouloir contraindre les désirs.CLITON, en s'en allant
Le démêlé finit, puisque je hais la cause, Et pour le témoigner, je suis son serviteur.BAZILE
Embrassez-vous.PHILIS
Je fais ce que je dois.BAZILE
Entrons.JODELET, seul, tirant son épée
Ah ! Reproche sensible au sang des Jodelets ! Pour te garder de rouille ô belle et claire lame, Je te fais un fourreau de l'étui de mon âme. Me tuer ! Ah ! Ah ! Ah ! Le sentiment falot Que si je l'avais fait je serais un grand sot ! Rouille-toi tout ton saoul aussi bien, chère Olinde, N'es-tu pas pour l'oison, la poule et le coq d'Inde ?Olinde : Nom de la ville du Brésil où l'on fabriquait des lames d'épée, qui prirent le nom de la ville.
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE.
Plaintes de Phénice à sa confidente Lise, à qui elle annonce vaguement ses projets de vengeance.
SCÈNE II. Philis, Lise, Phénice, Jodelet.
PHÉNICE
De peur que votre honneur ici ne se hasarde, Ce galant homme est-il pour vous servir de garde ?PHÉNICE
À ne vous point mentir, c'est jouer au plus fin : Il connaît votre esprit et léger et facile.PHILIS
Ma soeur...JODELET, interrompant
Il n'en est rien ; mon maître est plus habile. Ayant le coeur épris de ses perfections, Il veut lui témoigner des inclinations Dont l'instinct pénétrant s'étende jusqu'aux choses Par qui sont cimentés les effets et leurs causes ; Car, comme le soleil, par un temps nébuleux, Peut bien, sans se servir d'un secours fabuleux, Faire passer son feu par sa correspondance, Comme le fait mon maître avec grande prudence, Tout ainsi, si bien donc. Or l'amour, oui, ma foi...PHILIS
Laisse-nous là.PHILIS, bas
De crainte que ma soeur ne dise quelque chose, Éloignons-le de nous.Haut à Jodelet, qui sort.
Dis-lui qu'il s'y dispose, Que je l'attends ici.PHÉNICE
Que disiez-vous tout bas ?PHÉNICE
Oui, j'en ai plus que vous.PHILIS
Beaucoup voudraient bien courre une risque semblable.Risque : est parfois au féminin au XVIIème.
PHÉNICE
Ah ! C'est trop ! Je vois bien que vous parlez à moi, Mais je vous veux apprendre à me donner la loi, Et, devant qu'il soit peu, dans ma fureur extrême, Je vais perdre avec vous le fourbe qui vous aime. J'ai les yeux dessillés après de longues nuits, Et rougis de le voir, étant ce que je suis. Il me faut un époux plus digne et plus sortable ; Mais, de peur de vous voir et lâche et misérable, Sans dessein de venger les affronts qu'il m'a faits, Je vais de vos desseins prévenir les effets. Je ne vous croirai pas ; vous êtes en colère.SCÈNE III. Philis, Jodelet, Léandre.
LÉANDRE, avec des pinceaux à la main
Nous n'osions avancer de peur de vous déplaire, Mais nous vous écoutions.LÉANDRE, lui faisant signe
Il ne faudrait qu'avoir la toile tout à l'heure.PHILIS, bas à Léandre
C'est être prévoyant.JODELET
Nous sommes du métier.LÉANDRE, bas à Philis
Il ne s'en ira point, quelque effort que l'on fasse.À Jodelet, haut.
Mais il faudrait avoir une chaise plus basse.LÉANDRE
Il faudrait un peu d'eau.LÉANDRE
Mon crayon ?PHILIS
Quel bonheur !LÉANDRE, tirant une table sur laquelle il met ses pinceaux
Nous lui dirons en vain jusqu'à la fin du jour ; Commençons.JODELET, allant quérir le tuorbe
Je vous vais chanter un air de cour. Voulez-vous Bénits soient les yeux bruns de Madame, Ou bien : Quand pour Philis mon coeur tout plein de flamme ?Théorbe : Instrument dérive du luth, et qui n'était connu que depuis la fin du règne de Henri IV son nom et son orthographe restèrent longtemps incertains.
JODELET
Je sais tout ce qu'ont fait les Picards, les Guedrons, Les Lambert, les Camus et tous ces grands génies, Que l'on nomme à la cour les dieux des symphonies.JODELET, s'essayant à chanter
La, la, j'ai votre fait, mais il est un peu vieux. Ah ! Que cet instrument a l'accord difficile ! Je n'en touchai jamais sans m'échauffer la bile. Un peu cette cheville, encore celle-ci Maudit soit le rouquin qui m'embarrasse iciIl laisse tomber son épée.
Cet accord est-il fin ?Cheville : On appelle cheville dans les instruments de Musique à cordes, certains petits morceaux de bois, ou de fer, fichés dans la table, ou dans le manche de l'instrument, qui servent à tendre, où à lâcher les cordes qui y sont attachées par l'un des bouts. [F]
PHILIS
Il n'est guère agréable.LÉANDRE
J'apprenais à Madame un secret curieux, Pour me donner moyen de bien peindre ses yeux Et lui faire un regard plus doux et plus modeste Mais de grâce, achevez.Le locuteur de cette réplique est noté LISANDRE dans l'édition de Victor Fournel, on suppose qu'il s'agit de LÉANDRE.
JODELET
Voici le double.Une corde se rompt.
Peste.Ard : Brulé du latin ardere, arsus. [Victor Fournel]
Serait ard Ô serait un vrai Jean Logne.Il baille deux fois avant la fin du couplet.
Ah ! que le temps est lourd !PHILIS
Encor quelques accords.JODELET
Tout ce qu'il vous plaira mais, ma foi, je m'endors ; Je m'en vais dans ce bouge y faire un petit somme, Je reviens.LÉANDRE
Madame, il ne faut point balancer aujourd'hui : J'aurai dedans Paris un prince pour appui, Chez qui nous trouverons une bonne retraite, Jusques à l'heureux jour que notre paix soit faite.LÉANDRE
Et tant mieux Qu'attend-il que la mort, étant déjà si vieux ? Mais laissez-le crever et pester à son aise Après quatre ou cinq jours, il faudra qu'il s'apaise. Lorsque la chose est faite, enfin l'on file doux, Et les embrassements succèdent au courroux. Mais quelqu'un vient.PHILIS
Feignons.SCÈNE IV. Philis, Léandre, Le Campagnard.
LÉANDRE, montrant le côté où est le Campagnard
Madame, il faut, de grâce, Éviter ce faux jour et prendre une autre place.LE CAMPAGNARD, bas
Ils ne me voient pas.LE CAMPAGNARD
Je les interromprais paraissant davantage.LE CAMPAGNARD, bas
Elle est encore mieux portraité dans mon coeur.LÉANDRE, regardant fixement Philis, comme un homme qui se disposerait à la peindre
Je vous suis obligé de cette belle humeur ; Mais quelque temps encor tâchez de vous contraindre Il faut de la constance alors qu'on se fait peindre. Je crains...PHILIS
Le plaisir que pour but j'ai dedans la pensée Me fait trouver plaisante une action forcée, Et dedans ce dessein loin de m'embarrasser, Je vous regarderais dix ans sans me lasser.LE CAMPAGNARD, bas
Que je serais heureux d'être traité de même !LÉANDRE
C'est être complaisante.PHILIS
On l'est pour ce qu'on aime : Votre ouvrage m'est cher plus que vous ne pensez Mais il le faut finir comme vous commencez.LÉANDRE, montrant encore le lieu où le Campagnard est caché
Tournez donc tant soit peu votre chaise, de grâce L'ombre qui paraît là me choque et m'embarrasse Et m'ôte le plaisir d'observer tous vos traits.À Philis, bas.
Il ne vous verra plus tout au moins de si près.LE CAMPAGNARD
Ah ! Ce coup imprévu me dérobe sa vue.LÉANDRE
Ah ! Que d'attraits divers cette bouche est pourvue ! Souffrez donc qu'à plaisir je les admire tous.LÉANDRE
Ah ! Madame !LE CAMPAGNARD, bas
Quel valet !LÉANDRE, lui baisant la main
Je n'en puis plus.LE CAMPAGNARD
Que fait-il ?PHILIS, à Léandre
Contraignez-vous.LE CAMPAGNARD, l'épée à la main
Apprends à te connaître.LÉANDRE
Monsieur, pardonnez-moi ces petits mouvements Il me prend quelquefois des étourdissements Qui ne me laissent pas disposer de moi-même. Ayant dedans l'esprit une fille que j'aime Et que j'adorerai le reste de mes jours, Quoique j'en sois absent, je crois la voir toujours, Et principalement quand je peins quelque belle, Je m'égare et m'emporte à croire que c'est elle. Mais mon mal est passé.LE CAMPAGNARD
C'est un infâme.PHILIS
Hé ! Monsieur.LE CAMPAGNARD
Ce coquin fait le méchant garçon.LÉANDRE
Je ne suis pas méchant, mais je suis fort brave homme, Et peut-être tantôt...Brave : En termes de guerre, signifie intrépide, qui affronte les périls, et qui s'expose par sans crainte à une mort assurée. [F]
LE CAMPAGNARD
Il faut que je l'assomme.LÉANDRE, prenant l'épée que Jodelet avait ôtée en chantant
Mais qu'à propos je vois l'arme de Jodelet ! Ça, voyons.LE CAMPAGNARD
Il te faut battre contre un valet.LÉANDRE
Vous reculez.LÉANDRE, lui engageant son épée
Il faut mourir.LE CAMPAGNARD
Ô dieux !LE CAMPAGNARD
Encore...LE CAMPAGNARD
Eh bien, je vous la quitte et m'abandonne à vous, Et puis vous assurer qu'elle dépend de nous..LÉANDRE
Vous me la promettez ?LE CAMPAGNARD
C'est ma plus grande envie.LÉANDRE
C'en est assez.LE CAMPAGNARD
Je suis à vous toute ma vie.SCÈNE V. Philis, Bazile, Jodelet, Léandre, Le Campagnard.
BAZILE
Êtes-vous insensés ? Que faites-vous, Messieurs ? Toujours flamberge au vent !Flamberge au vent : Grosse épée du Chevalier Regnaut de Montauban, l'aîné des quatre fils d'Aymon. On dit proverbialement, mettre flamberge au vent ; pour dire dégainer, tirer l'épée. [F]
JODELET, frottant ses yeux
Où sont-ils ? Aux voleurs, Main-basse, tuons tout, à moi ma hallebarde ! Un bâton à deux bouts, des pistolets.Hallebarde : Arme d'hast offensive ; composée d'un long fût ou bâton d'environ cinq pieds, qui a un crochet ou un fer plat et échancré aboutissant en pointes, et au bout une grande lame de fort forte et aigüe. [F]
BAZILE, étant heurté de Jodelet
Prends garde.BAZILE
Je crois que ce coquin m'a fait saigner du nez. Au diable le lourdaud ! Ah ! Sur ma foi, je gage Que je suis écorché jusques au cartilage. Si le coup eut donné deux ou trois doigts plus haut, J'en eusse eu pour mourir tout autant qu'il en faut : L'artère de la temple est un endroit funeste Où l'âme a toujours droit de jouer de son reste, Quand, par solution de continuité, On la vient détourner de sa tranquillité. Mais hâte ! Et vous, Monsieur, qui, pauvre gentilhomme, Feignez pour nous duper que vous venez de Rome, Et, passant pour un peintre avec un faux patois, Nous jouez en grand maître un tour de fin matois, Vous pouvez bien porter dedans d'autres familles Ces secrets merveilleux pour attraper des filles. Phénice m'a tout dit, et vous ne tenez rien ; C'est pourquoi, délogez, puisqu'on vous connaît bien, Et ne prétendez pas duper notre cadette.LÉANDRE
Je suis homme d'honneur.BAZILE
Ah ! Sonnez la retraite ! Notre aînée ayant su comme vous en usez M'a tantôt déclaré que vous nous abusez Et prétendez avoir sa soeur en mariage.LE CAMPAGNARD
Mais s'il est sans fortune, il n'est pas sans courage, Et je suis obligé de vous dire aujourd'hui...BAZILE
Et moi, je vous promets qu'avant demain peut-être, Nous vous mettrons en lieu dont nous serons le maître. Je suis oncle et tuteur, et comme tel je dois Vous apprendre d'avoir plus de respect pour moi.Il montre le Campagnard.
Quand Monsieur...LE CAMPAGNARD, montrant Léandre
À présent c'est un autre moi-même Et je trouve un milieu dans ce désordre extrême, Car l'aînée ayant eu mon inclination Me laisse encore au coeur beaucoup d'affection, Et si le bon Anselme, avecque sa doctrine, N'avait pas si bon jeu, comme il a bonne mine, Et s'était pu tromper en me trompant aussi...SCÈNE VI. Bazile, Philis, Le Campagnard, Léandre, Anselme, Jodelet.
BAZILE
Mais enfin.ANSELME
Un peu de patience ! Pour vous apaiser tous je ne veux qu'audience. Léandre qui passait pour peintre dans ces lieux Descend d'un riche père et de nobles aïeux ; Trois oncles fort puissants, dont tout seul il hérite, Lui laisseront de quoi répondre à son mérite. Sa jeunesse l'ayant par des pensers errants Arraché dès douze ans au sein de ses parents, Après avoir dix ans couru la terre et l'onde, Il ne lui reste rien à voir dedans le monde Et, par un mariage achevant ses destins, Désormais tous ses jours seront de beaux matins.ANSELME
Du vrai Léandre, Dans la maison duquel advint ce grand esclandre, Qui, voyant un des siens dans l'eau de l'Hellespont, N'a que trop signalé la noblesse qu'ils ont... Abyde est leur pays et leur natale terre, D'où les Grecs les chassant à cause de la guerre, Les forcèrent d'aller chez les premiers Gaulois Et de prendre parti depuis chez nos François.Esclandre : Vieux mot qui signifiait autrefois un accident fâcheux qui troublait, et interrompait le cours d'une affaire. [F]
François : français, conservé pour la rime.
LE CAMPAGNARD
Mais cela ne fait rien pour moi.ANSELME
Prêtez silence ! Ne l'ayant point quitté dès sa plus tendre enfance Et le tenant très cher ainsi que je l'ai dû, Je l'ai servi partout autant que je l'ai pu, Et croyant qu'il aimait votre divine aînée Pour lui sacrifier un heureux hyménée, Je vous épouvantai par de faux accidents, En feignant des malheurs et de faux ascendants. Mais, Monsieur...LE CAMPAGNARD
Cher trompeur, va, je te donne grâce : Par ce coup tu changeas toute ma flamme en glace ; Mais, ayant reconnu ton adresse et ton jeu, Tu changes maintenant toute ma glace en feu.À Bazile.
Je brûle de la voir, Monsieur ; je vous conjure D'oublier toute aigreur en pareille aventure Et de songer qu'étant un enfant de maison...BAZILE
Faisant tout par justice et pour bonne raison, S'il a le bien qu'on dit, il faudra bien le faire.LE CAMPAGNARD
Quant à moi, désormais je le tiens mon beau-frère ; Je lui donne la main en cette qualité.LE CAMPAGNARD
Envoyons donc quérir cette agréable aînée.BAZILE
Mais Lise vient à nous.SCÈNE VII. Bazile, Le Campagnard, Anselme, Jodelet, Philis, Léandre, Lise.
LISE
Ô fille infortunée ! Monsieur, ne cherchez plus de nièce dans ces lieux Cliton vient d'enlever Phénice.LE CAMPAGNARD
Ah ! Justes Dieux !BAZILE, lisant
BAZILE
Ah ! Ce mot m'attendrit.LE CAMPAGNARD
Ah ! Quels sont mes malheurs !LÉANDRE, à Anselme
Qu'il est sot de penser qu'elle parle de lui !BAZILE
Quel accident fâcheux !ANSELME, bas à Léandre
Qui ne rirait devoir qu'il s'accuse pour vous ?LE CAMPAGNARD
Elle m'appelle ingrat, ah ! Vous le savez tousLÉANDRE
Messieurs, Anselme a fait le malheur où nous sommes ; Mais, comme il est aussi le plus adroit des hommes, Il vous peut retirer de tous ces embarras Et pour un tel dessein je lui prête mon bras. Si Cliton ne vous rend cette adorable aînée Dedans le même état qu'il t'avait emmenée, Rien ne le peut sauver de mon juste courroux : Il mourra.BAZILE, au Campagnard
C'est tout coeur.LE CAMPAGNARD
Je n'espère qu'en vous.LE CAMPAGNARD, montrant Philis
Chacun ne pourra pas être de ce voyage : Il en faut pour garder cet objet adoré.BAZILE
Allez, c'en est trop dire : Votre courage vaut plus qu'elle et qu'un empire. Tirant raison au nom de cette trahison, Étant né gentilhomme et de bonne maison, J'approuve qu'on vous aime et le tiens légitime. Le bien vaut quelquefois beaucoup moins que l'estime, Et tout homme de coeur porte encore au côté Un assez grand trésor dans la nécessité.LE CAMPAGNARD
À cheval !LE CAMPAGNARD
J'espère en ce voyage Et crois que nous aurons beau temps après l'orage Et que, le traître ayant moins d'effet que de bruit, Nous lui ferons passer quelque mauvaise nuit.JODELET, seul
Et moi qui te connais, quoique tu puisses faire, Je te tiens un grand sot, et par devant notaire. Et vous, beaux campagnards, accordés ou maris. Gardez-vous d'amener vos femmes à Paris, Pour y voir le Pont-Neuf et la Samaritaine : Plus de mille cocus s'y font chaque semaine, Et les godelureaux y sont si fréquemment Qu'une femme de bien s'y trouve rarement. Prenez-y donc exemple, et devenant plus sages Faites-leur voir Paris au fond de vos villages, Parmi vos partisans faites les cupidons, Et demeurez toujours les rois de vos dindons.Le Pont-Neuf et la Samaritaine se trouvent au bout de l'île de La Cité à Paris et le premier mène au second en venant du sud. La Samaritaine a été un grand magasin est sur la rive droite.
1 514 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0