Comédie en vers
Le Déniaisé
Représenté pour la première fois en 1647 au Théâtre du Marais.
Personnages
- ARISTE, est le Déniaisé, Amant d'Olympe
- CLIMANTE, celui qui veut jouer Ariste, Olympe
- ORONTE, mari prétendu d'Olympe
- JODELET, valet d'Ariste
- PANCRACE, Intendant d'Oronte amoureux de Lisette
- OLYMPE, fille de Provence enlevée par Oronte
- LISETTE, servante d'Olympe amoureuse de Jodelet
- UN EXEMPT
- UN VIEIL CAPORAL
- PREMIER VIOLON
- SECOND VIOLON
- TROISIÈME VIOLON
- TROUPE DE Violons
- TROUPE d'ARCHERS
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Ariste, Climante, Jodelet.
CLIMANTE, regardant Ariste jusques aux pieds
Certes, c'est renchérir dessus les plus galants, Cette confusion de noeuds et de rubans, Ne témoignent que trop ce dont aucun ne doute Qu'un amant est prodigue, et que rien ne lui coûte.ARISTE, répondant d'un air ingénu
Vous me raillez toujours ...CLIMANTE
Que vos gants sentent bon ! Est-ce de Martial ou Frangipane ?Martial : Se disait autrefois, en chimie et en pharmacie, des substances dans lesquelles il entre du fer. [Ac. 1884].
Frangipane : Parfum fort exquis qu'on donne à des peaux pour faire des gants, des poches, des sachets. [F].
CLIMANTE
Elles en sont plus chères.CLIMANTE
Dans Rome ?ARISTE
Point du tout.CLIMANTE
Où donc ?ARISTE
Dedans Paris.ARISTE
La semaine passée.ARISTE
Pourquoi ?CLIMANTE
Au moins prenez y garde, Il fait bon d'en donner, mais c'est un grand malheur Quelque habile qu'on soit de passer pour hâbleur, Si lorsqu'on s'introduit dedans les compagnies, On ne concerte bien toutes ses menteries, Et si l'on n'a l'esprit de les faire avouer, Ce n'est qu'un beau talent pour se faire jouer. Pour moi qui comme vous en revenant de Rome, Partout où je pouvais en donnais en jeune homme, Et voulais tout risquer pour faire le plaisant, Je reconnais fort bien mes faibles à présent : Et puis en me voyant dans un autre moi-même Vous tirer aujourd'hui d'un embarras extrême.Hâbleur : Grand parleur, grand menteur, grand prometteur. [F]
Faible : Faiblesse.
CLIMANTE
Il faut selon les gens régler la quantité, Apprendre leur humeur, savoir leur qualité ; Mais lorsque vous voudrez donner quelque cassade, Consultez-moi devant pour régler la boutade, Le feu que vous avez a besoin de leçon Après vous hablerez de la bonne façon : En voulez-vous donner ?Cassade : Bourde qu'on invente pour se défaire des opportunités de quelqu'un. [F]
CLIMANTE
Quand ?ARISTE
Cette après-dîner.CLIMANTE
Où ?CLIMANTE
Je m'y rendrai tantôt...ARISTE
Je vous dois les faveurs que je recevrai d'elle, Et de quelque progrès dont je me sois flatté, J'en dois remercier votre dextérité.CLIMANTE
Il faut quand vous trouvez parfois l'heure opportune, Lui vanter en passant quelque bonne fortune.SCÈNE II. Ariste, Jodelet.
JODELET
Ah ! Le plaisant falot.Falot : Fat, homme ridicule, et qui sert de jouet aux autres, mauvais plaisant. On dit par injure, Vous êtes un plaisant falot, à celui qui est fort méprisable. [F]
ARISTE
Il faut tout endurer, et ne lui dire mot, Il n'est pas encor temps de lui faire nos plaintes, Et puisque mon bonheur consiste dans ces feintes, Il faut passer plus outre, et faisant l'ingénu, Me maintenir au point où je suis parvenu, Donc, mon cher Jodelet, réponds à mon attente, Et ne dédaigne point cette adroite suivante, Qui servant d'un Argus à ma divinité Alors qu'elle te suit nous laisse en liberté Ses sanglots font pitié...Argus : Nom propre d'un homme fabuleux de la mythologie, qu'on dit avoir eu cent yeux. Ce mot est venu en usage dans la langue pour signifier un homme prudent et clairvoyant. [F]
ARISTE
Mais...JODELET
Quand vous le voudrez je la rendrai plus douce Et plus souple cent fois qu'un gant de chevrotin.Chevrotin : Peau de chevreau (petit de la chèvre) préparée pour faire des gants et plusieurs autres choses où 'on a besoins d'une peau délicate. [F]
ARISTE
Tu l'entends, Jodelet.JODELET porte le doigt à sa bouche
Je suis un faux mâtin, Sans moi dans vos amours vous auriez votre compte, Car Lisette m'a dit que l'Intendant d'Oronte Sans elle nous allait envoyer à vaux l'eau, Mais que de quelque espoir flattant le jouvenceau Elle avait empêché qu'on nous envoya paître.Mâtin : Gros chien de cuisine, ou de basse-cour. Su dit aussi des homme grossiers, mal-bâtis de corps ou d'esprit. [F]
JODELET
Il est cru de son maître Qui le tient fort savant, et le croit fort discret, Mais de Climante aussi dites moi le secret, Aimerait-il Olympe ?ARISTE
Oui, Jodelet, il l'aime Pour elle son amour passe jusqu'à l'extrême, Et j'ai bien reconnu qu'il trouve les moyens D'expliquer ses désirs en débitant les miens.JODELET
Qu'a cela de commun au feu qui vous consomme De vous faire introduire à titre de jeune homme, Et pourquoi ne peut-il haranguer ses amours Sans vous faire parler et chercher ces détours ?ARISTE
Tu sais bien que d'Oronte elle fut enlevée Que partout de ce lâche on la voit observée, Et qu'enfin ce jaloux l'ayant en son pouvoir Sans sa permission l'on ne la saurait voir.JODELET
Mais d'où vient que Climante est de l'intelligence, Et comme a-t-il sitôt fait cette connaissance ?JODELET
Mais comment a-t-il fait pendant ce grand voyage, Qu'il n'a pu la contraindre au moins au mariage ? Que lui peut dire Olympe, et comment, et pourquoi ?JODELET
Climante donc...ARISTE
Croyant jouer d'un tour d'adresse, Et m'ayant mené voir cette belle maîtresse, Me traitant d'innocent auprès de ce jaloux, Lui dit qu'ils en auraient un plaisir assez doux, Pourvu qu'Olympe sut railler, et se contraindre, Écoutant des soupirs qui n'étaient pas à craindre. Qu'on en pourrait tirer des divertissements Qui leur feraient passer d'agréables moments, Que je leur donnerais concerts et sérénades, Comédie et ballets, festins et promenades.JODELET
Mais de Climante...ARISTE
Il croit qu'il ne veut m'introduire Que pour rire avec eux des cadeaux que je fais, Puis il veut divertir Olympe à peu de frais, Et trouve qu'elle vit avec plus de franchise Depuis qu'il l'apprivoise avecque ma sottise, Que sa colère passe, et qu'il peut l'adoucir.JODELET
Climante cependant...ARISTE
Croit fort bien réussir, Et ne pouvant souvent entretenir la belle Se croyant le plus fin est d'accord avec elle, Que ce qu'elle dira pour flatter mon ennui Soit en secret ou non, doit s'adresser à lui.ARISTE
Sans doute...ARISTE
Oui, car ma chère Olympe ayant bien reconnu Que pour son seul sujet, je faisais l'ingénu, Et m'ayant honoré de quelque bienveillance M'a dit qu'il prétendait me jouer d'importance, Et se servir de moi pour tromper son jaloux, Et pour être plus libre.JODELET
Ah, par la mort !ARISTE
Tout doux.JODELET
Mais au moins Souffrez qu'avecque lui je fasse à coups de poings, Et que de ces cinq doigts plus pesants qu'une meule Je lui casse le nez ou lui paume la gueule.JODELET, faisant le grave
Qu'il aille vous railler au royaume des sourds.JODELET
Ah ! Je suis son valet.SCÈNE III. Ariste, Climante, Oronte, Olympe, Pancrace, Jodelet, et Lisette.
CLIMANTE
Pour un ami qui dort toujours quelqu'autre veille Rendez grâces au soin que j'ai pris d'amener Cette rare beauté qui se vient promener.ARISTE
Je ne saurais payer de si puissantes dettes ; Mais Climante achevez le bien que vous me faites, Et m'ayant approché de ce bel oeil vainqueur, Adoucissez un peu son extrême rigueur.CLIMANTE
Oronte le fera, j'en ai quelque assurance, Et puisque cette belle est dessous sa puissance, Et qu'il est son époux, vous reconnaîtrez bien Qu'en la priant pour vous il n'épargnera rien.ARISTE
De grâce donc, Monsieur, excusez la franchise, Et trouvez bon qu'ici j'ose vous supplier, En la priant pour moi de ne rien oublier, Je ne demande pas d'entrer dedans sa couche, De prendre des baisers sur cette belle bouche, Et d'obtenir un bien aussi cher que le jour ; Je voudrais seulement qu'elle sût mon amour ; Et forcer ces beaux yeux de remarquer la flamme Qu'avecque votre aveu j'allumai dans mon âme.OLYMPE, à Oronte
Ô qu'il est ingénu !ORONTE
Monsieur, il ne faut pas La forcer pour souffrir un objet plein d'appas, Et toute sa rigueur ne consistant qu'en mine, Sans doute elle vous aime, et fait ici la fine.OLYMPE, d'un air gai
Vous pensez-vous railler, mais...OLYMPE
Il est vrai.ORONTE
Tout de bon,OLYMPE
Plus que vous.OLYMPE, en riant
Que ne le faites vous ?ORONTE
Un seul point me console C'est que Monsieur est sage, et n'entreprendra rien En cette occasion qui ne soit pour mon bien. Comme il est généreux.CLIMANTE
Il faut tout dire, Oronte, Ne vous y fiez pas, vous auriez votre compte, Il n'est dans ses amours généreux qu'à demi, Autrefois il aimait la femme d'un ami.ARISTE, comme voulant le faire taire
Au moins...ORONTE, à Ariste
Serez vous fourbe ?CLIMANTE, en particulier à Ariste
N'en faites point le fin, et comptez leur l'histoire, Quand Oronte saura que vous aimez ailleurs, Il en aura pour vous des sentiments meilleurs, Et vous l'exempterez de cette jalousie, Qui peut être pourrait troubler sa fantaisie.ORONTE
Hé bien, s'y résoud il ?ARISTE
Si je vous mens d'un mot que le Ciel m'extermine ; Étant donc amoureux d'une jeune voisine Dont le mari jaloux me souffrait par bonheur, Et ne voyait que moi de tous les gens d'honneur, Je pouvais à mon gré voir cet ange visible, Mais de l'entretenir il m'était impossible, Car enfin ce mari ne me quittant jamais Me suivait au manège, au tripot, au Palais, En affaire, en emplette, à la campagne, en ville, Encore que partout je lui fusse inutile ; Si j'allais promener le bonhomme y venait ; Si je gardais la chambre, alors il s'y tenait.Garder : rester.
PANCRACE, bas
Ce zèle est paradoxe et ces soins incommodes.ARISTE
Tais-toi.ARISTE
Un soir prenant le frais en sa maison des champs Sur le bord d'un étang nous vîmes cette belle Qui sauta tout d'un coup dedans une nacelle, Où craignant pour ses jours de tristes accidents Presque tout aussitôt je me jetai dedans Quand le mari pour rire en ayant pris la corde Se vantait de nous voir à sa miséricorde, Qu'il nous ferait noyer, mais l'amour le trompa, Et de ces faibles mains la corde s'échappa ; Lors insensiblement les vagues se frisèrent, Le vent se redoubla, les ondes nous poussèrent, Et les jeunes zéphyrs des lieux des environs Y vinrent nous servir de rame et d'avirons : Mille amoureux oiseaux par leur battement d'aile Faisaient un petit vent qui poussait la nacelle, Et flattant de leur bec la surface des eaux Nous poussèrent enfin en un fort de roseaux ; Où du monstre jaloux les ardentes prunelles Ne purent éclairer ce miracle des belles, Là pleins d'un beau désir qu'on ne peut exprimer Tout riait à nos yeux, et tout parlait d'aimer.PANCRACE, bas
Cet homme a lu les Grecs, et possède les fables.Grecs : Il y a plusieurs auteurs grecs antiques auteurs de fables dont Esope en Grèce et Phèdre à Rome.
ARISTE
Entrant comme en triomphe en ces palais humides Nous en fîmes lever mille nymphes timides, Qui fuyant par respect autant que par amour Pour nous quitter leur lit, changèrent de séjour.JODELET
Ah ! Monsieur, de regret encor je m'en chagrine, Les nymphes en fuyant craignaient notre cuisine, Et se doutaient fort bien qu'en ne s'enfuyant pas Elles rencontreraient leurs tombeaux dans nos plats.ARISTE
Que dit cet insolent ?JODELET
Que ces nymphes volages N'étaient foi de piéton que des canards sauvages Que vous sûtes du lit si bien effaroucher Que jamais du depuis ils n'y vinrent coucher.Piéton : Fantassin, soldat qui est à pied. [F]
ARISTE
Sors. Alors le jaloux par des cris lamentables Faisait hurler l'Echo de ces lieux délectables, Et d'un torrent de pleurs ayant grossi les eaux, Croyait voir des esprits à travers des roseaux Qui voulant nous traîner sur les rivages sombres Avaient déjà compté nos corps au rang des ombres, Ce pendant possédés par des transports divins Ma bouche s'expliquait dessus ses belles mains, Et par de longs regards pris et rendus sans nombre Nous goûtions des plaisirs qui n'avaient rien de l'ombre ; Et qui faisaient savoir à mon coeur enflammé, Que le souverain bien est de se voir aimé. Ô charmante beauté qu'êtes vous devenue, En vous croyant venger je vous ai donc perdue ? Mais malgré la prison où vous tient un jaloux, Du coeur et de l'esprit je suis auprès de vous ! Charmé de vos beaux yeux je les crois voir encore, Soit absente, ou présente, en fin je vous adore, Et jusques à l'instant que je dois expirer, Soit absent ou présent je vous veux adorer. J'aime sans intérêt, et ma plus grande envie N'est que de vous servir, aux dépens de ma vie, Et de trouver moyen de vous tirer des mains Et des pièges trompeurs du pire des humains.ARISTE
Je devais ces soupirs à ma flamme fidèle : Et vous me haïriez si j'étais inconstant, Et croiriez que pour vous j'en pourrais faire autant.ORONTE
Madame, apaisez-vous, et cachez votre haine, L'apostrophe est plaisant, étant de longue haleine, Et vous nous priverez d'un entretien fort doux, Si Monsieur le retranche, et se contraint pour vous.Apostrophe : Est aussi une figure de rhétorique par laquelle l'orateur adresse sa parole à ses auditeurs, ou à sa partie même, à d'illustres morts, ou même à des choses inanimées ; comme à des tombeaux, et autres monuments. [F]
CLIMANTE
En vain vous redoutez qu'il se veuille contraindre Pour l'Empire du monde, il ne pourrait pas feindre : Et si par la franchise on se rend criminel, Il est vain de son crime, et voudra mourir tel.ARISTE, à Climante
Ami, pourquoi dis-tu que je ne sais pas feindre ? Hélas ! combien de fois m'as-tu vu me contraindre ? Quand voyant cet objet sourire à son jaloux, Je voulais, et n'osais lui dire, arrêtez-vous ; Contraignant les ardeurs de mon amour extrême, J'ai cent fois été prêt de dire, je vous aime : Mais tout prêt de parler je me suis retenu, Et si bien déguisé, qu'ils ne m'ont pas connu.OLYMPE, à Climante
Il est fin.OLYMPE
Je ne m'y fierai pas,ORONTE
Ma foi vous ferez bien.ARISTE
Quoi qu'ils puissent vous dire il ne faut craindre rien Si je vous aimais moins je cacherais la flamme Que je veux qui s'exhale en vous ouvrant mon âme, Et je l'augmenterais en voulant retenir Quelques mourants soupirs qui sont prêt de finir.ARISTE
Je l'ai dit, et de vrai, je mets toute ma gloire, D'en adorer l'esprit, d'en chérir la mémoire, Et d'ôter à l'amour le nom de passion, Alors qu'il perd l'espoir de la possession.ARISTE
En vain je voudrais m'en piquer, Je perdrais bientôt terre en voulant m'expliquer ; Je conçois assez bien les choses qu'il faut dire, Mais pour les éclaircir ce m'est un grand martyre.LISETTE
Monsieur on a servi.SCÈNE IV. Jodelet, Pancrace.
JODELET
Tandis qu'ils vont dîner, un petit mot, Pancrace, Dirais-tu qu'une fille eût de l'amour pour moi ?PANCRACE
C'est le visible effet d'une agréable cause, C'est un enthousiasme, un puissant attractif, Qui rend individus le passif et l'actif, Et qui de nos esprits, domptant la tyrannie, Forme le plus farouche au goût de son génie.JODELET
Je m'en étais douté, mais...PANCRACE
Les doutes sont grands Pour définir s'il est des appas différents. Pythagore, Zénon, Aristote, Socrates, Philostrate, Bias, Eschyle, Zenocrates, Aristippe, Plutarque, Isocrates, Platon, Démosthene, Luculle, Hesiode, Caton, Ésope, Eusebe, Erasme, Ennius, Aulegelle, Epictète, Cardan, Boëce, Columelle, Ménandre, Scaliger, Aristarque, Solon, Homère, Buchanan, Polybe, Cicéron, Ausone, Lucian, Xenophon, Teucidide, Diogène, Tibulle, Appian, Aristide, Anacreon, Pindare, Horace, Martial, Plaute, Ovide, Lucain, Catulle, Juvenal. Carneade, Sapho, Théopraste, Lactance, Sophocle et Sénèque, Euripide et Térence, Crisippe...Ensemble d'auteurs antiques sans ordre ni préséance.
PANCRACE
C'est des Dieux des savants dont je t'ai dit les noms, Et j'en ai mille encor que manque de mémoire.PANCRACE
Donc tous ces vieux savants n'ont pu nous exprimer, D'où vient cet ascendant qui nous force d'aimer ! Les uns disent que c'est un vif éclair de flamme, Qu'un être indépendant alluma dans notre âme, Et qui fait son effet malgré notre pouvoir Quand il trouve un objet propre à le recevoir.JODELET
Les autres ...PANCRACE
Éclairez d'une moindre lumière Enveloppent sa force au sein de la matière, Et nomment un instinct ce premier mouvement Qui nous frappe d'abord avec aveuglement, Et qui prenant du temps des forces suffisantes En forme dans le sens des images pressantes, Qui n'en font le rapport à notre entendement Qu'après s'être engagé sans son consentement.JODELET, levant la main pour parler
Ainsi donc ...PANCRACE, l'interrompant
Nous perdrions le droit du libre arbitre.JODELET veut parler
Mais ...JODELET encore de même
Quoi ...JODELET encore de même
Il est vrai ...PANCRACE
Nous naissons en pleine liberté.JODELET, voulant parler
C'est sans doute ...JODELET voulant parler
D'effet...JODELET
Bon ...JODELET
Donc ...JODELET
Un mot ...JODELET, en lui voulant fermer la bouche
Je voudrais te casser la gueule...PANCRACE, en se débarrassant
On a grand tort De vouloir que l'esprit s'éteigne par la mort, Il faut pour en avoir l'entière connaissance, Savoir que l'âme vient d'une immortelle essence, Et qu'en nous animant il est tout évident Qu'elle est une substance et non un accident, Ayant des attributs du maître du tonnerre, Elle n'est pas de feu, d'air, d'eau, ni moins de terre, Ni le tempérament des quatre qualités Qui renferme dans soi tant de diversités.JODELET s'apprête à parler
Enfin...PANCRACE
Les minéraux produits d'air et de flamme Ont un tempérament, mais ce n'est pas une âme. L'âme est encore plus que n'est le mouvement, Plusieurs choses en ont sans avoir sentiment, Et qui sur les objets agissent avecque force D'un arbre mort, le fruit, ou la feuille, ou l'écorce, Donnent à nos humeurs un secret mouvement, L'ambre attire des corps, ainsi que fait l'aimant.JODELET, lassé
Ah !PANCRACE
L'âme n'est donc pas cette aveugle puissance Qui se meut ou qui fait mouvoir sans connaissance.JODELET, jetant son chapeau à terre
J'enrage...JODELET, en le regardant de colère
Parlera-t-il toujours ? Mais...PANCRACE
Ce mais m'étourdit.JODELET, fermant les poings
Peste.PANCRACE
Nous pouvons voir des choses animées, Qui sans avoir de sang avaient été formées. Il est des animaux qui n'en répandent pas Après le coup fatal qui cause leur trépas. L'âme n'est pas aussi l'acte ni l'énergie, C'est au corps qu'appartient le mot d'entelechie.Entelechie : Perfection d'une chose. [T]
JODELET
Hola !PANCRACE
Prête l'oreille à mes solutions, L'âme n'ayant donc point ces définitions Pour te faire savoir comme elle est immortelle. Écoute les vertus qui subsistent en elle, Par un divin génie, et des ressorts divers Trois âmes font mouvoir tout ce grand univers : Aux plantes seulement est la végétative, La sensitive au corps, l'âme a l'intellective, Et donne l'existence aux deux qu'elle comprend Ainsi qu'un petit nombre est compris au plus grand. Des trois, la corruptible est jointe à la matière, La seconde approchant de sa clarté première Agit dans les démons sans commerce des corps ; Et la troisième enfin par de divins efforts Pour faire un composé sut renfermer en elle La nature divine avecque la mortelle, Aussi l'âme à l'arbitre.PANCRACE
Au diable le pendard qui ne veut rien apprendre.Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [F]
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Ariste, Olympe.
ARISTE
Madame, j'ai donné le paquet à Léonce, Qui dans peu par la poste apportera réponse ; Et quand de vos parents l'ordre sera venu, Je me ferai connaître à qui m'a méconnu, Et vengerai l'affront que vous fait un infâme Qui vous contraint par force à vous dire sa femme.OLYMPE
Attendez donc ce temps, et faites comme moi, Pour détourner le cours des maux que je prévois, Si je n'eusse donné quelque vaine espérance À celui qui m'enlève avecque violence, Il aurait hasardé par de derniers efforts De me ravir aussi le plus beau des trésors, L'honneur qui m'est cent fois bien plus cher que la vie, Mais en lui promettant de plaire à son envie, Par ces détours adroits j'ai trouvé les moyens De retourner bientôt entre les bras des miens, Et de sauver l'honneur où je devais tout craindre.ARISTE
Sa mort ...OLYMPE
Ah ! Sur ce point tâchez de vous contraindre En m'ôtant de ses mains, c'est le punir assez, Et vous devez songer si vous me chérissez, Que les soins qu'il a pris pour m'avoir conservée Méritent le pardon de m'avoir enlevée.ARISTE
Une si longue feinte est une ardente preuve De l'état misérable où mon âme se trouve : Et tant de vérités se doivent appuyer Par les divers affronts qu'il me faut essuyer.SCÈNE II. Climante, Oronte.
CLIMANTE
Elle passe au delà de toute la créance.Créance : Opinion, sentiment, foi. Voir Croyance. [F]
ORONTE
Mais fut-il encor pis, Olympe le désire, Et trouve en le jouant tant de sujets de rire, Qu'elle est de belle humeur à le voir seulement ! Ce qui pour l'adoucir me sert infiniment.ORONTE
Il m'est venu trouver dedans le cabinet, Où nous entretenant des grâces du sonnet, Par des galimatias d'une assez longue haleine Il m'a voulu produire un effort de sa veine ; De qui les meilleurs vers sont pleins de mauvais mots Et de raisonnements ridicules et sots. Pour, je me ressouviens, il met je me recorde, Et rime hallebarde avec miséricorde, Les voyelles chez lui sont en confusion, Il dit que l'on s'en sert dedans l'illusion Comme dans la céruse et dedans le mystique, Sans que ce soit alors licence poétique. Mais enfin le meilleur est qu'il m'a conjuré De lui faire des vers pour un désespéré ; Qui peut voir tous les jours le sujet de sa flamme Sans lui pouvoir parler des troubles de son âme. Parce que d'un jaloux les regards odieux, Comme ceux d'un Argus l'éclairent en tous lieux. Puis croyant réparer ce discours ridicule, Et m'ôter tout sujet d'avoir aucun scrupule, Il m'a deux ou trois fois juré dessus sa foi Que ce mot de jaloux n'était pas dit pour moi, Qu'Olympe n'était pas le sujet de sa rime, Et qu'il n'avait pour elle autre amour que l'estime.Sans confusion du personnage-poète entre céruse et césure, et entre mystique et hémistiche.
CLIMANTE
Mais qu'avez vous promis ?ORONTE
Pour nous jouer de lui, J'ai promis de lui faire une Stance aujourd'hui, Cependant je ne sais si je tiendrai parole ; Mais vous en savez faire, et cela me console.Stance : C'est un certain nombre réglé, de vers graves et sérieux, qui contiennent un sens, au bout duquel il se fait un repos. Il y a des stances 4, 6, 8, 10 vers. On fait aussi des stances de nombres impairs de 5,7, 9 t de 13 vers.
ORONTE
Si les seules beautés échauffent votre muse, Vous ne pourrez trouver de légitime excuse, Olympe pour qui c'est ne manque point d'appas.CLIMANTE bas la moitié du vers
Feignons, elle en a trop. Mais je ne l'aime pas.ORONTE
Puisqu'il faut vous résoudre à prendre cette peine, Et qu'amour seul a droit d'animer votre veine, Croyez pour m'obliger en cette occasion Qu'Olympe est le sujet de votre affection ; Pensez à ces beaux yeux, conservez en l'image.CLIMANTE, bas
Il est bien malaisé d'y penser davantage.CLIMANTE, bas
J'y songe à tout moment.ORONTE
Ayant devant les yeux un si parfait modèle, Vous nous ferez au moins une stance assez belle, Et quand devant Olympe Ariste les dira, C'est pour moi seulement que le fat parlera.CLIMANTE, bas
Ou plutôt pour moi seul.ORONTE
S'il n'était nécessaire Que d'écrire à Bordeaux, que par l'autre ordinaire, Je vous épargnerais la peine de rimer, Et de feindre qu'Olympe aurait pu vous charmer.CLIMANTE
Je sais ce qu'elle vaut.ORONTE
C'est un astre visible.CLIMANTE
Vous parlez en amant.ORONTE
Et vous en insensible.SCÈNE III. Climante, Oronte, Olympe, Ariste.
OLYMPE
De donner sérénade.Sérénade : Concert que l'on donne la nuit sous les fenêtres d'une maîtresse.
ORONTE
Quand ?ARISTE
Un de ces matins.ORONTE
Sans faute ?ARISTE
C'en est fait.ORONTE
S'il n'a dit que cela, je reste satisfait ; Mais il a l'autre jour promis la comédie, Et ne s'en souvient plus, il faut que je le dise.ARISTE
Ne tâchez point par là de me perdre d'honneur, Je m'en dois souvenir si j'en fais mon bonheur Si vous voulez demain venir voir Rodogune ; Les vers en sont fort beaux, l'intrigue peu commune, Et surtout cette mère a de grands mouvements.Rodogune : Tragédie de Pierre Corneille, représentée la première fois au Théâtre du Marais en 1644.
OLYMPE
Mais encore ?ORONTE
De grâce.ORONTE
Surtout la sérénade.SCÈNE IV. Oronte, Olympe, Climante.
ORONTE
Pour vous louer on trouve des amis. Climante prend sur lui cette charge agréable, D'autant plus aisément que l'objet est aimable.ORONTE
Nommez vous le Phoenix des amants ? Et pour jouer Ariste avec un peu d'adresse, Traitez moi de jaloux auprès de ma maîtresse, Dites que ma présence est cause quelquefois Que vous avez perdu l'usage de la voix : Et que mourant d'amour auprès de cette belle, Vous n'osez témoigner la moindre ardeur pour elle ; Mais surtout que ce soit sous des noms empruntés.Jouer : Tromper autrui afin de s'en moquer.
CLIMANTE
A la fin je conçois ce que vous souhaitez, Je dois parler ainsi faisant parler Ariste Qui récitant ces vers sous le nom de Caliste, Croyant parler pour soi fera l'amour pour vous, Et sera par ce trait l'amant et le jaloux.ORONTE
Au moins nous en rirons.SCÈNE V. Oronte, Olympe.
OLYMPE
Dans la mélancolie où vous m'aviez plongée, Je confesse qu'enfin je vous suis obligée ; Et pour me divertir tant de bons traitements, Ont bien droit d'effacer mes mécontentements.ORONTE
Après l'enlèvement que l'amour me fit faire, Mon respect est si grand, qu'il n'est pas ordinaire, Et loin de vous presser,OLYMPE
Je le reconnais bien. Aussi ne pensez pas qu'il ne serve rien, Et tenez assuré qu'une âme généreuse En payant un bienfait se tient toujours heureuse. Vous prenez trop de soin pour chasser mon ennui Ariste...ORONTE
Il faut lui faire une pièce aujourd'hui. Dites lui que ce soir je dois souper en ville, Que de vous voir la nuit il sera très facile ; S'il veut entrer chez vous sous l'habit d'un archer Pendant Climante et moi nous irons nous cacher, En ces logis voisins de la Conciergerie, Où des gens apostez pour cette raillerie De ce déguisement lui demandant raison Feindront de le vouloir mener dans la prison ; Et nous qui paraîtrons dedans cet intervalle L'ayant tiré des mains de ceux de la cabale, Le bernerons d'avoir hasardé son trépas, Pour vous aller trouver lorsque je n'y suis pas.Conciergerie : Bâtiment de l'île de la Cité à Paris dans lequel se trouvait une prison.
OLYMPE
Mais archer ?ORONTE
Dites lui que c'est le mieux du monde Puisque dans ce quartier le Guet faisant sa ronde, Il peut roder ici sans être reconnu.OLYMPE
Mais ces archers...SCÈNE VI. Olympe, Oronte, Climante.
OLYMPE
Climante vient.CLIMANTE
Non, j'ai trouvé là bas Pancrace avec Lisette Qui se parlaient si haut que troublant mon objet Je n'ai pu seulement qu'en tracer le projet. À peu près en ces mots, j'exprimerai sa flamme, Il n'est rien de si beau que les yeux de Madame, Ces charmants ennemis de notre liberté Sont les divins auteurs de ma captivité, Et tout ce que la Terre a de plus admirable Ne saurait égaler ce chef-d'oeuvre adorable : Aussi mes seuls respects, mes pleurs, et mes soupirs Seront les confidents de mes brûlants désirs, Et par quelques endroits que mon coeur soit sensible, Je souffrirai mon mal sans le rendre visible, Et dévorant les feux dont je suis consommé Mourrai sans m'expliquer devant l'objet aimé ! Trop heureux ! Si l'amour dérobait à ma vue Un jaloux obligeant dont le regard me tue, Qui d'un zèle importun et d'un soin odieux M'accompagne sans cesse, et m'observe en tous lieux, C'est le supplice affreux dont un destin contraire Punit les beaux excès d'un amour téméraire, C'est l'obstacle éternel qu'oppose à mes désirs Le mortel ennemi de mes plus doux plaisirs, Et dedans les transports de l'ardeur qui m'enflamme, C'est l'effroi de mes yeux et l'horreur de mon âme !ORONTE
L'arrêt est prononcé d'une trop belle bouche, Tenez donc pour certain que vous m'obligerez D'en dire plus de mal que vous n'en jugerez, Plus vous lui donnerez moyen de nous en dire, Plus vous nous donnerez sujet de nous en rire.CLIMANTE, à Olympe
En effet nous verrons travailler sa finesse Pour dire je vous aime, avec un peu d'adresse, Et pour accompagner ces discours amoureux D'un geste et d'un regard qui vous parlent comme eux.ORONTE
Passant pour le plus fin dedans sa fantaisie, Quel plaisir de lui voir blâmer la jalousie, Et de notre équivoque ignorant tous les noeuds Se jouer de lui-même en riant de nous deux ?CLIMANTE, à Olympe
Je le crois déjà voir pour peu qu'il réussisse Devenir glorieux d'un mauvais artifice Alors qu'il vous dira, j'adore vos appas. Je vous parle d'amour, et l'on ne m'entend pas Dans les divers efforts du feu qui me dévore, Je puis en liberté dire, je vous adore, Et mon bonheur enfin va jusqu'au dernier point, Puis qu'un rival m'écoute, et ne me comprend point. Ce sont les mêmes mots que je veux qu'il vous die.CLIMANTE
Je vous le promets.ORONTE
La Dupe s'en rira.CLIMANTE
Le trait n'est pas mauvais.ORONTE
Que d'une forte ardeur vous payerez son zèle, Et récompenserez ses amoureux désirs De tout ce que l'honneur vous permet de plaisirs.CLIMANTE, bas
Qu'elle m'obligera lui parlant de la sorte !OLYMPE, haut
Que j'aurai du plaisir à bien dissimuler !CLIMANTE, bas
Que de ces mots adroits je lui suis redevable !ORONTE
Mais allez commencer cet intrigue agréable, Cependant que flatté d'un assez bon succès J'écrirai pour savoir l'état de mon procès.CLIMANTE
Puisque mon rival veut que je parle, et que j'ose, Il aura beau plaider, je gagnerai ma cause.OLYMPE
Et de tout ce que j'aime ayant eu l'entretien Vous pourrez tout gagner sans que j'y perde rien.SCÈNE VII. Pancrace, Lisette.
PANCRACE en la poursuivant
Ah ! Cruelle ! Ah ! Bacchante ! Ah ! Scythique merveille ! De l'élément nitreux le monstre le plus fier Se rendrait plus sensible en m'écoutant prier, Le discourtois Sarmathe, et le froid Sycophage Auprès de ton humeur n'ont rien qui soit sauvage ; Le Sipille, ou Niobé, à l'âme de rocher, Du vent de mes soupirs se laisserait toucher. Ô Carybde amoureux ! Où je prévois l'orage. Ô Scylla dangereux où je ferai naufrage ! Ô bel oeil sanguinaire ! Aimable Lestrigon, Qui surpasses en force et Briare, et Typhon, Aspre aimant de mon coeur, adorable Cyclope ! Qui n'eut pas épargné l'amant de Pénélope, Et veux ensanglanter les myrtes glorieux Que cueille dans Paphos un coeur victorieux, À la fin tu me vois loin des ports et des rades. À travers des écueils au dessous des Pléiades Sans que j'y puisse avoir de plus doux réconfort, Que d'être auxilié par les traits de la mort, Cruelle, arrête un peu ! Ces regards homicides. Sont bons dans le Cocyte aux yeux des Euménides, Mais toi ?Bacchante : personnage infernal de la mythologie, nymphes nourrices du Dieu Bacchus.
Scythique : du peuple scythe d'Europe centrale réputé cruel.
Carydbe : célèbre gouffre, situé sur la côte N.E. de le Sicile, au S.O. de elui de Scylla dans le détroit de Messine. [B] Un des obstacles que franchit Ulysse lors de don Odyssée.
Scylla : nymphe aimée du dieux marin Glaucus. Circé, sa rivale, la changea en un rocher qui avait le forme d'un d'une femme. [B]
Lestrygon : peuple qui selon la fable , habitait la Sicile orientale, voisin des cyclopes. On en a fait des géants et des enthropophages. [B]
Briarée : Un des géants qui attaquèrent le ciel, avait selon la Fable, cent bras et cinquante têtes. Il fut terrassé par Neptune et emprisonné sous l'Etna. [B]
Typhon : Dieu égyptien frère d'Osiris, était le principe du mal, des ténèbres et de la sétrilité. [B]
Ulysse est l'amant de Pénélope, compris comme celui qui l'aime.
Paphos : Ville de l'île grecque Cypre, près de laquelle serait née Vénus.
Auxilié : barbarisme signifiant aidé, assisté.
Cocyte : ruisseau d'Epire aux eaux noires, considéré comme un des fleuves de l'Enfer.
Euménides : nom donné aux Furies par antiphrase. [B]
PANCRACE
Je puis me rajeunir mieux que ne fit Éson, Et domptant la rigueur des fières destinées Dérober à Cloton le fil de mes années Par la rare vertu d'un savoir dominant, Je confondrai mon être avec l'Altitonant : Et joignant le principe à sa cause première, J'emprunterai d'un Dieu l'éclat et la lumière Et devenu divin par sa réflexion, N'irai jamais de l'être à la privation.Éson : Père de Jason, chassé par son frère du trône d'Iolchos, fut rajeuni par Médée, femme de Jason. [B]
Cloton : (Clotho) le plus jeunes des trois Parques ; elle tient la quenouille et file la destinée des hommes. [B]
Altitonant : Jupiter.
PANCRACE
Je suis sot en effet souffrant que tu me bernes, Mais Ovide m'apprend dedans son art d'aimer Qu'au véritable amant rien ne doit être amer : Aristote m'a dit que notre âme enflammée Doit bien moins vivre en nous que dans la chose aimée. Épicure a voulu que l'esprit de l'amant Fît voeu d'être sensible aux plaisirs seulement. Platon a souhaité que notre âme obsédée Se donnât toute entière à cette belle idée, Et moi qui les connais, et qui vaux mieux qu'eux tous Je veux tout endurer et tout souffrir pour vous.LISETTE
Le bel ameublement qu'un amant à calotte Voyez ce qu'il veut dire avec son Aristote, Sa piqure à Ploton, et ses brides à veaux, Que croit-il attraper avec ces mots nouveaux ? Vraiment vieux Rocantin vous me la baillez bonne, Ou ne haranguez point, ou ne raillez personne, Car si je ne suis pas la perle de Paris, Vous ne devez pas croire être le beau Paris.PANCRACE
Celle qui descendit de la voûte étoilée Pour se faire admirer aux noces de Pelée, Et fut après porter dessus le mont Ida, Le fameux différent que ce Grec décida, N'avait pas plus que vous d'appas hiéroglyphiques Pour donner à mon coeur des coups symptomatiques, Et celle qui fuyant les bras de Ménélas Réduisit Ilion à dix ans de combats, Et chassant de Priam les Lares domestiques Attacha son génie à des destins tragiques, Eût moins fait que vos yeux d'efforts herculiens, Et n'aurait jamais pu me donner des liens, Car ce coeur que j'ai mis au rang de vos conquêtes En bonnes qualités est un hydre à cent têtes, Et quand de ses vertus un gros est abattu, Il en renaît un autre avec plus de vertu. Jugez s'il est aisé de lui donner la gêne, Et ce que peut l'objet qui le met à la chaîne ?Pelée : Fils d'Eaque, roi d'Egine. Ayant tué par mégarde son frère Phocus, il expatria et vint à la cour d'Eurytion, roi de Phtiotide, dont il épousa la fille. Il eut encore le malheur de tuer sans le savoir Eurytion à la chasse de Calydon, et il lui fallut subir un nouvel exil. (..) I épousa le nymphe Thétis fille de Nérée dont il eut un fils : Achille. [B]
Mont Ida : Petite chaîne de montagne en Asie mineure. De l'Ida sortait le Scamandre, le Rhésus et le Granique. Troie était située au pied du mont Ida. [B]
Ilion : Troie
Lares : dieux ou génies domestiques des Romains, chargés de protéger chaque maison et chaque famille. [B]
Priam : roi de Troie pendant la guerre décrite dans l'Illiade.
Herculiens : Herculéens, efforts produits avec la force d'Hercule.
Hydre : serpent monstrueux, né de Typhon et d'Echidna, séjournait dans les eaux du lac de Lerne en Argolide. Il avait sept têtes et chacune repoussait à mesure qu'on le coupait, à moins qu'on ne brûlat immédiatement la plaie. [B]
LISETTE
Moi ! Je pourrais aimer ce nez de harlequin, Ce poil de goupillon, et cet oeil de Bouquin Pour attraper la miche allez à l'autre porte.Harlequin : Farceur, bâteleur : c'est le nom qu'on donne au bouffon à la Comédie italienne, aux valets des Dandeurs de corde, etc. et qui ont des habits bigarrés, et chargés de pièces de différentes couleurs. [F]
Bouquin : vieux débauché. [T]
PANCRACE
Aimable et cher objet, traitez moi d'autre sorte, L'ironie est choquante à l'esprit d'un amant Qui n'a pas reconnu qu'on l'aime infiniment, Après l'énormité de cette catachrèse, Qu'un propos moins acide en ma douleur m'apaise Et qu'un trait de vos yeux me redonne le jour. Cette vicissitude est plaisante en amour, Que si vous affectez de parler par figure, Ou que vous en usiez par instinct de nature, Chérissez l'antithèse, et pour parler d'amour, Prenez la tapinose, et l'énigme à son tour, Le Sarcasme est plaisant, fuyant le Kacozelle, L'apophtegme est savant, et l'hyperbole est belle, Alors ...Catachrèse : terme de grammaire, c'est une figure de mots qui est la première espèce de métaphose. [F]
Antithèse : figure de rhétorique qui consiste en un lien, ou oposition de mots, et de memebres de périodes. [F]
Tapinose : litote, atténuation.
Kacozelle : vieux mot qui signifiait autrefois un zèle indiscret et trop ardent. [T]
Apophtegme : parole sentencieuse ou remarquable. L'apophtegme est un sentient vif et court sur quelque sujet, et une réponse prompte et aigue, qui cause du plaisir et de l'amdiration. [F]
Hyperbole : figure de rhétorique qui augmente ou qui diminue excessivement la vérité des choses dont on parle. [F]
LISETTE
Adieu, Docteur.PANCRACE
Hélas ! Je voudrai bien que ton âme abstersive Chassât loin de mon coeur une douleur trop vive, Et qu'en y balayant des tristesses d'amour, Tu le fisses passer de la poussière au jour !Abstersif : En parlant de remède, qui est propre à nettoyer [Ac.]
PANCRACE
Hélas, fais bien plutôt repaître un misérable ! Et de mille douceurs lui faisant un festin, Fais le vivre d'amour, et change son destin !PANCRACE
Quoi, poignarder Pancrace ?PANCRACE
Ah, de grâce ! Ma chère Dulcinée, attends encor un peu, Et loin de t'en aller faire allumer du feu, Apaise dans mon coeur la dévorante flamme Qui met mon corps en cendre, et consomme mon âme !PANCRACE
Tu veux t'en fuir en vain, Et tu dois bien plutôt par ta grâce divine Arracher de mon coeur les soucis et l'épine, Et ne pas endurer qu'un chardon rigoureux Se trouve avec le myrte, et le trèfle amoureux.PANCRACE
Hélas ! Belle inhumaine, Tu peux te satisfaire après tant de douleurs, Et ne prendre de l'eau qu'au torrent de mes pleurs, Mes yeux sont d'un canal l'inépuisable source : Et toi seul as pouvoir d'en arrêter la course ; Mais je ne parle plus qu'à la fille de l'air ! Elle a fermé l'oreille, et vient de s'en aller : Allons chercher l'écho de quelque antre sauvage, Et plaignons nous à lui d'un si sensible outrage.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Climante, Olympe.
CLIMANTE
En vain j'ai pratiqué tout ce que la prudence, A de plus réservé dedans sa confidence ; En vain j'ai modéré toutes mes passions Par la sage froideur des circonspections ; Et concerté mon coeur avecque mon visage, Pour ne rien découvrir de l'ennui qui m'outrage : En vain d'un jeune ami j'évente le secret, En vain je l'introduis à titre d'indiscret, Et le rends parmi nous un objet de risée ; Puis qu'enfin ma douleur n'en est pas apaisée, Et que je ne saurais trouver un seul moment, Pour vous entretenir et vous voir librement.OLYMPE
Feignons ... Quelle raison vous oblige à vous plaindre ? Ne me voyez vous pas si souvent me contraindre Quand je prête l'oreille à ce jeune innocent Qui m'explique vos maux par les peines qu'il sent ! C'est par votre moyen que j'apprends de sa bouche Le mal que nous souffrons lorsque l'amour nous touche ! Et quand mourant du trait dont il nous sut piquer, On parle par énigme au lieu de s'expliquer ! Je bénis toutefois un si beau stratagème Qui me donne moyen de voir celui que j'aime ! Et le voir d'autant mieux que j'en prends pour témoins Ceux qui font les plus fins et qui le sont le moins. Ainsi donc puisqu'Ariste à toute heure me presse, Qu'il me suit en tous lieux et me parle sans cesse ; Pourquoi vous plaignez vous de me parler si peu Moi qui brûle au moment que vous êtes en feu ?CLIMANTE
Vous ayant fait résoudre à cette complaisance, D'ouir un ingénu parler de ma souffrance ; C'est assez en effet du bien que je reçois Lorsque j'oblige un autre à vous parler pour moi.OLYMPE
Ainsi vous agirez d'un air prudent et sage Et me donnerez lieu de vous voir davantage ; Car enfin il suffit qu'Ariste en ses discours Me parlant de ses feux m'explique vos amours. Le sot a mes faveurs pour les rendre à Climante !CLIMANTE
L'adresse en est subtile.OLYMPE
Et n'est pas déplaisante. Donc sans faire un jaloux obligez désormais, Ariste de tout dire et ne parlez jamais !OLYMPE
Rien ne me plaît de vous à l'égal du silence. Et le profond respect que vous me témoignez Découvre votre amour plus vous le contraignez.OLYMPE, voulant parler d'Ariste et d'elle
Nous nous aimons tous deux sans faire des jaloux.CLIMANTE
Donc pour continuer à soulager ma peine Flattez un ingénu d'une espérance vaine ; Et d'un peu de faveurs veuillez le consoler ; Afin qu'il ait toujours dessein de vous parler.SCÈNE II. Climante, Olympe, Lisette.
OLYMPE
Qu'il attende !LISETTE
Un linger vient d'entrer avec des points de Gênes.Linger : marchand qui vend de la toile ou du lin ; ou l'ouvrier qui le fait, qui le taille qui le ourle, qui le dresse. [F]
CLIMANTE, montrant le Docteur qui vient
Encore un surveillant ?SCÈNE III. Climante, Lisette, Omympe, Pancare.
PANCRACE, à Climante
Quatre mots, s'il vous plaît. Mon maître vous expecte, et dit que tout est prêt : Qu'il a vu les archers, et qu'il est tantôt l'heure D'attendre le badaud.Badaud : sot, niais, ignorant. [F]
OLYMPE
Allons.PANCRACE, arrêtant Lisette qui s'en va
Quoi sans amour toujours ?PANCRACE
Mais ce grand Dieu pourtant anime toutes choses, L'être, aime son principe, et les effets leurs causes La nature l'instinct, l'astre son ascendant, La matière la forme, et le corps l'accident. Lui seul fit ce grand tout, de contraires parties, Calma les éléments dans leurs antipathies : Et formant l'union de leurs diversités, Sut faire un composé des quatre qualités.LISETTE
Mais au moins ...PANCRACE
Le soleil amoureux de la terre, En tire les vapeurs dont il fait le tonnerre ; Et la décharge ainsi des esprits empestés Qui pourraient l'infecter ou ternir ses beautés L'hiver que nous croyons l'ennemi de nature, Est de sa passion la vivante peinture. Et dessous les glaçons, la neige et les frimas, Tient en bride le feu qui s'exhale d'en bas ; Et l'ayant condensé fait germer la semence, Qui nous donne les fruits, et produit l'abondance. C'est l'esprit animant de l'être sensitif, Et du rationnel et du végétatif.LISETTE
Adieu.PANCRACE
Les vents qui font trembler les Néréides, Les obligent d'aller dans leurs grottes humides, Pour y ressusciter les tritons langoureux, Et piquer les poissons d'un instinct amoureux. Les arbres aiment l'air, et leurs têtes superbes, Faisans hommage au ciel, parlent d'amour aux herbes. Bref tout ce qui subsiste, ou ce qui voit le jour, Reconnaît la nature, et conçoit de l'amour.Néréides : Divinités fabuleuses des païens, qu'ils coyaient habiter les mers. On voit leur noms, et leurs généalogies dans Hésiode en sa Théogonie. [F]
PANCRACE
Que s'il faut m'abaisser aux exemples vulgaires, Et me servir ici des termes triviaux, Tu connaîtras qu'en tout je n'eus jamais d'égaux. Les poissons aiment l'eau, l'oeil aime la peinture, La terre les métaux, les plantes la verdure ; L'ombre chérit la nuit, le silence les bois, Les rochers les déserts, et les échos la voix, Le dauphin la baleine, et la conque la perle, Le singe la guenon, et la grive le merle, La chienne le mâtin, la félice les chats, La fourmi son semblable, et les souris les rats, L'éperon la mollette, et le fourreau l'épée, L'écuyer son cheval, et l'enfant sa poupée ; Et moi qui suis docteur in utroque juré, Je n'aime que toi seule, ou le bonnet quarré.SCÈNE IV.
PANCRACE, seul
Hypostase : Terme de théologie. Suppôt, personne.
De sa consommante hypostaseAntipéristase : actions de deux qualités contraires, dont l'une augmente la force de l'autre.
Se forme un antipéristase Avecque ma froide raison ; D'où vient la foudroyante flamme Qui sans espoir de guérison Produit cet amoureux poison Qui détruit mon corps et mon âme.Stoïcien : philosophe grec.
Miraculeux stoïciens,Mondicant : qui est acide et piquant. [F]
Qui des passions mordicantes, Réprimiez les flammes piquantes, Éclairez mon entendement D'un rayon de votre lumière ! Pour lui rendre son élément, Et le dégager noblement Des faiblesses de la matière !Errynies : personnages de la Myhtologie autrement nommées Furies.
Pour chasser l'amoureuse Erynne Qui met tout l'enfer dans mon coeur : Cette furie est si fatale, Qu'avec toute votre cabale Vous n'y pourriez pas un fétu ; Mes poumons perdent leurs haleines. Mon coeur en est tout abattu Et mon sang restant sans vertu Coule tout nitreux dans mes veines.SCÈNE V. Ariste, Olympe, Jodelet.
ARISTE, seul, le nez dans son manteau et faisant signe à quelqu'un de se cacher
La nuit est sombre ; Et je puis m'introduire à la faveur de l'ombre ; Chut ; l'on ne m'entend point, hem, hem.OLYMPE
Je suis à vous.ARISTE
Hé bien !ARISTE
Pour les contre-jouer d'une façon galante, J'ai fait au lieu de moi déguiser Jodelet, Qui loin de vous porter un amoureux poulet, Tient un écrit tout plein d'excuses ingénues Pour ne pouvoir venir à ces heures indues, Où je vous dis qu'étant fort brave cavalier Je ne veux rien de vous de si particulier : Et que craignant de voir votre amitié bornée Lorsque je ne viens pas suivant l'heure donnée, Pour rendre en ma faveur votre esprit adouci, J'ai fait des bouts rimés, que j'ai décrits aussi.Poulet : signifie aussi un petit billet amoureux qu'on envoie aux Dames galantes, ainsi nommé, parce qu'en le pliant on y faisait deux pointes qui representaient les ailes d'un poulet. [F]
OLYMPE
Ils les y surprendront.ARISTE
Par cette raillerie, J'enchéris galamment dessus leur fourberie ; Car enfin ces badauds en m'en tenant plus sot Ne me croiront pas homme à vous dire le mot ; Et me voyant aimer avec tant d'innocence, Me laisseront enfin agir sans défiance.ARISTE
Je tiendrai ma parole et les duperai tous, Mais quand pour me jouer ils s'éloignent de nous, Profitons de ce temps et jusqu'à l'heure expresse Que vous savez qu'il faut, que Jodelet paraisse. Trouvez bon que mon âme en ses justes désirs Donne quelque passage à mes brûlants soupirs, Et que dans les excès du feu qui la dévore Elle vous fasse voir comme elle vous adore, Et ne soutient jamais votre divin aspect, Sans changer son amour en un profond respect.ARISTE
Qui sont ?ARISTE
Le cachet ?...ARISTE
Pour m'en ressouvenir je ferai mon pouvoir. J'y suis...les rimes sont figue, jaloux, et ligue Verrous et brigue et choux intrigue avec filous Et bête avecque fête et maison et monnaie Et les deux derniers sont oison avecque joie.SONNET.
OLYMPE
Pourquoi ?SCÈNE VI.
JODELET, seul sous l'habit d'un Archer
Amour jeune falot, petit monstre fantasque, Qui pour nous attraper court toujours mieux qu'un basque ; Et faisant de nos coeurs un amoureux tison, Mets enfin tôt ou tard le feu dans ta maison ; N'es-tu pas satisfait de me voir de la sorte ? Ne ris-tu point de voir les armes que je porte ? Et n'es-tu pas enfin un plaisant maroquin De m'avoir engagé dessous ce casaquin ? Par toi je suis archer, mais un archer sans gage, Par toi je suis soldat, mais soldat sans courage ; Par toi je suis amant mais amant sans amour ; Et par toi je produis sans mettre rien au jour ; D'un jeune enamouré qui va voir sa donzelle Sans être en faction je suis la sentinelle ; Et des pièces d'amour, dont il est l'inventeur, Je serai la machine alors qu'il est l'acteur : Je suis par le secret de cette hallebarde Caporal, et sergent, soldat et corps de garde ; Et seul faisant le tout dans un si bel emploi Toute la compagnie est au-dessous de moi ; Mais sais-je bien jouer de cette arme ferrée Qui chez nos bons bourgeois est si considérée ? Et que mon vieil voisin appelle un bon bâton ? Au diable, je me suis écorché le menton : Et pour peu que je veuille en faire davantage Je reconnaîtrai bien que je ne suis pas sage. Si faut-il toutefois faire le moulinet, Hé bien ! le tour est vite et l'écart est bien net ; J'y suis un peu gruyer, et j'en ferais la nique Au plus mauvais garçon des courtaux de boutique. Mais à quoi m'amusai-je, amour peste aux écus Petit cousin germain du bon père Bacchus ; Qui force les clients qui voguent sous ton aile À prendre un vomitif qui vide l'escarcelle ; Fais couler jusqu'à moi quelques méchants ducats ! Donne moi le moyen d'aller vider les plats Et d'aller m'esbaudir avec le Dieu des pintes Et te sacrifier des chants au lieu de plaintes Exauce mes souhaits, amour écoute moi Puisque je suis archer aussi bien comme toi ; Nous sommes compagnons et devons ce me semble Travaillant l'un pour l'autre, aider qui nous ressemble ! Nous de la ressemblance, Ah fat au dernier point ! J'ai des yeux qui sont bons, et toi tu n'en as point ! D'un cocuage encor nul mari ne me blâme, Et ma mère après tout est fort honnête femme. Non, non je suis archer, tu n'es qu'un archerot ; Je suis fort honnête homme et tol tu n'es qu'un sot. Au diable soit l'amour, avec la hallebarde !Casaquin : petite casaque. Il n'est en usage qu'en cette phrase proverbiale : "on lui a donné sur le casaquin" ; pour dire, on l'a battu. [F]
Donzelle : terme burlesque qui se dit pour demoiselles ; mais il est odieux et offensant ; et se prend ordiinairement en mauvaise part. [F]
Hallebarde : arme d'hst offensive, composée d'une long fût ou bâton d'environ cinq pied, qui a un crochet ou un fer plat et échancré aboutissant en pointe, et au bout une grande lame de fer fot aigue. [F]
Gruyer : Se dit figurément d'un homme qui est habile en son métier, en quelque profession. Il faut aller consulter ce vieux Advocat, il est gruyer en cette matière. [F]
Courtaux de boutique : Commis marchand. [L]
Bacchus : Dieu de la mythologie, des vendanges.
Escarcelle : grande bourse de cuir à l'antique, qui se fermait à ressort avec du fer. [F]
Ducat : monnaie d'or et d'argent qui est battu dans les terres d'un Duc, et qui vaut environ un écu en argent. [F]
Dieu des pintes : Dieu des boissons, Bacchus.
Archerot : vieux mot, qui signifie petit archer. Les poètes donnaient autrefois cet épithète à Cupidon. [F]
SCÈNE VII. Le Caporal, Jodelet.
LE CAPORAL
La Verdure.LE CAPORAL
Venez au corps de garde ?JODELET, bas
Commande à tes valets.LE CAPORAL
Si je vais jusqu'à vous Dans ma mauvaise humeur je vous rouerai de coups. Ces fainéants s'en vont, et font les galants hommes. Chacun veut être maître en ce siècle où nous sommes, Il semble que le mal ne soit que pour les vieux.JODELET, bas
Ce vieillard à l'entendre est bien séditieux !LE CAPORAL
Vous le dirai-je encor,JODELET
Qu'il aime la querelle !LE CAPORAL s'avance avec sa lanterne
Voyons, qu'attends-tu là ?JODELET
C'est Jodelet,LE CAPORAL
Et que fais-tu là ?JODELET
Rien.LE CAPORAL
À quoi bon cet habit ?LE CAPORAL
C'est un voleur, suis moi.JODELET
J'y serais jusqu'à demain matin. A d'autre, vieil ami, vous m'éprouvez en vain : Je n'en branlerais pas pour gagner un Empire. Dieu vous doint tout le bien que votre coeur désire, Encor, Dieu vous assiste, et bonsoir.Branler : Se mouvoir en deçà et en delà, chanceler, ne pas tenir ferme. [F]
Doint : ancienne forme du subjonctif présent du verbe donner.
JODELET
Pour mon plaisir.LE CAPORAL
Hola hé !JODELET
Par la mort.LE CAPORAL
Qu'on saisisse ce traître !LE CAPORAL
Il faut marcher.JODELET
Quelle grêle de coups ! Au meurtre, l'on m'assomme, on me vole, on me tue ! Au diable soit l'amour, la maison et la rue ! Lettres, message, ami, maîtresse, casaquin, Sentinelle, poignard, hallebarde et rouquin.Casaquin : petite casaque qui est un manteau.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Oronte, Pancrace.
ORONTE
Je te l'ai déjà dit, fais donc ta diligence ; Je viens de recevoir nouvelles de Provence Que l'on se peut douter du chemin que j'ai pris. Tiens tout prêt.ORONTE
Cesse, pour engager Olympe en ce voyage Demain seul avec elle allant me promener Auprès de Saint-Denis tu nous feras mener Quatre chevaux tous prêts pour rejoindre aux deux nôtres, Puis...Saint-Denis : Ville au nord de Paris.
PANCRACE
Et moi ?ORONTE
Tu viendras après avec les autres Feras monter mes gens, prendras soin de mon train, Mettras ordre partout, et suivras mon chemin : De plus ayant besoin de déguiser l'affaire Dans chaque hostellerie il te faut dire père De la jeune beauté que j'emmène avec moi ; C'est dans ces tours d'esprit que j'ai besoin de toi.PANCRACE
Comme un caméléon.ORONTE
Je t'entends cher Pancrace. Si dés lieux où je vais quelqu'un suivait la trace Apprenant en l'état qu'on m'aura vu passer Par ce déguisement il peut s'embarrasser : Le nom de père enfin....SCÈNE II. Oronte, Climante.
CLIMANTE
Oui de nous voir trompés.ORONTE
Et des vers imprimés ?ORONTE
Il s'y faut préparer.CLIMANTE
Le tour sera d'esprit.SCÈNE III. Oronte, Climante, Lisette.
LISETTE
Elle écrit.ORONTE
Tu m'obliges.LISETTE
Je suis entièrement à vous.ORONTE
Allons.LISETTE, seule
Ai-je dessein de mourir de la toux ? Et la fraîcheur qui vient de l'air et de la terre Pourrait-elle être bonne à guérir mon cathere ? Moi chercher un valet ! Et me mettre en danger, En perdre pour le voir, le boire et le manger, Avoir martel en tête, et la puce en l'oreille ; Dont le bourdonnement à toute heure m'éveille, Et m'amaigrit si fort qu'avant ce renouveau Je pense que les os me perceront la peau. Ah ! De dépit j'enrage, et de regret j'en pleure ; A-t-il le chien qu'il est résolu que j'en meure ? Ah folle que je suis d'aimer trop ce lourdaud ! Encor s'il était beau : mais ce n'est qu'un badaud. Et quelque long chagrin qui m'ait défigurée, Je ne suis pas si sotte et pas tant déchirée, Que je ne vaille bien un amour mutuel. Vraiment c'est bien à lui de faire le cruel, Mais c'est lui que j'entends qui nasonne et qui gronde.Caterre : terme de médecine . Fluxion et distillation d'humeur sur la visage, sur la gorge, ou sur quelque autre partie du corps. [F]
Martel : vieux mot qui signifiait autrefois marteau, qui se dit encore en cette phrase. Il a martel en tête ; pour dire, il a quelque chose qui lui donne du chagrin, du souci, de l'inquiétude, de la jalousie. [F]
Nasonner : Parler du nez.
SCÈNE IV. Jodelet, Lisette.
JODELET, en lui-même songeant comme il avait été pris des archers
Oui, Jodelet sans eux tu n'étais plus au monde. Quelle commission mon maître me donna ? Et m'envoyer encor nonobstant tout cela Attendre ici des gens pour donner sérénade.JODELET
Je viens attendre ici des suppôts de l'archet.Suppôts de l'archer : probablement les violonistes.
JODELET, s'en veut séparer
Que l'on me cherche ou non, ma foi pour te le dire, Laisse-moi, l'on n'est pas toujours d'humeur à rire.JODELET
De grâce éteins-le un peu, Avec le vermillon dont ton oeil gauche éclate Tu pourrais d'un regard me teindre en écarlate. Trêve de compliment.LISETTE
Es-tu si délicat ?LISETTE
Écoute encor un mot.JODELET
Parle donc !LISETTE
Mais...LISETTE
Pour t'arrêter donc-là, Je t'en conjure enfin par ces franches lippées, Par ces bribes de pain dedans le pot trempées, Par ces soupers gardés, quand tu venais si tard, Et que dessous mon nom je faisais mettre à part ; Par ces deux bouillons faits quand tu pris médecine Un jour que je te vis malade en la cuisine : Bref, par tout ce qui peut d'un gosier altéré, Plus que l'or et l'argent être considéré. Hélas ! pour adoucir ton humeur rogue et fière Que le ciel ne m'a-t-il fait naître sommelière, Peut être que l'arbois, le grave et le muscat Ne te permettraient pas d'être si délicat.Lippées : grosse lèvre et qui avance au-dehors. Lippée signifie au propre : autant de viande qu'on en peut emporter avec la lippe sur les lèvres ». [F]
Rogue : superbe, fier, altier, méprisant, peu courtois. Il n'ets ne usage que dans le style familier. [F]
Arbois : nom d'un cepage comme le muscat.
Grave : on appelle vin de grave, un certain vin d'un rouge foncé, que beaucoup de gens trouvent excellent pour la santé. Il croît dans un petit pays qui s'appelle Grave, et qui est aux environs de Bordeaux. [F]
JODELET
En as-tu ?LISETTE
Non.LISETTE
La gabatine est franche, et la ruse est subtile.Gabatine : galimatias, promesse ambigue, et faite en se moquant, qu'on ne veut pas tenir, tromperie. [F]
JODELET
Tu m'as tout déchiré.LISETTE
Tu ne t'en iras point.JODELET
Donne moi donc de quoi racoutrer mon pourpoint.Racoutrer : Accomoder, rapiécer. Il se dit proprement des habits. [F]
LISETTE
Ah ! Que d'or et d'argent n'ai-je une vive source, Tu pourrais disposer du coeur et de la bourse, Et je te montrerais en te saoulant de bien Que ce qui m'appartient est absolument tien. Cruel ! Loin de m'aigrir après de tels outrages Veux tu manger encor quatorze ans de mes gages ? Il n'est présents, épargne, étrennes ni profit Que mon amour n'immole à ton grand appétit.JODELET
Pourquoi différais-tu cette belle harangue ? Je veux aimer ton corps à cause de ta langue ; Et de quelques défauts qu'on te puisse blâmer Si tu parles toujours, je veux toujours t'aimer.LISETTE le tire à part, et lui parle à l'oreille
Pancrace vient, écoute.SCÈNE V. Pancrace, Jodelet.
JODELET
Pancrace.JODELET
Attendre le concert.JODELET
Tu le peux sans sortir.PANCRACE, bas ces deux vers
Il faut jouer d'adresse, Et ne pas témoigner que l'amour me menait ; Oui ; mais l'impatience au logis me prenait.PANCRACE
Elle perdra l'éclat de mon apothéose !Apothéose : cérémonie païenne qe faisaient les idolâtres pour mettre leurs empereurs [romains] au rang des Dieux. [F]
PANCRACE, en frappant sur l'épaule de Jodelet
J'aime les curieux.JODELET faisant l'habile homme
Je ne suis pas tant sot. Mais si tu veux parler modère toi, de grâce, Du latin j'en sais peu, mais pour du grès j'en casse.JODELET
S'il en est sous le Ciel notre épicier en a, Il vend bien du mercure et du diapalma.Diapalma : Terme de pharmacie. Emplâtre defficatif (...) composé d'huile commune, de graisse de porc, et de litharge d'or préparé. C'est l'emplâtre le plus utilisé pour les plaies et les ulcères. [F]
PANCRACE
En voulant t'enseigner mon erreur est extrême, Mais je n'y prends pas garde, à cause que je t'aime.PANCRACE
Tu ne t'es point mépris. C'est un ver pétillant ennemi de la joie, Qui porte un grand désordre aux régions du foie, Et qui par le venin d'un esprit sulfuré, Corrompt le meilleur sang, et le plus épuré. C'est le funeste auteur de ces tristes ravages, Qu'excitent les désirs dans le coeur des plus sages ; Et le noir séducteur des belles passions, Par où l'honneur nous pousse aux bonnes actions. Par un amas confus de flegmes et de bile, En offusquant l'organe il rend l'âme inhabile, L'attache à la matière, et fait qu'elle ne peut S'en rendre la maîtresse alors qu'elle le veut. Ce sont les sentiments, qui sont les moins vulgaires.Flegme : En terme de médecine est l'une des quatre humeurs, dont les anciens disaient que la masse du sang était composée, et qui en ets la patie la plus crue, froide, humide et insipide.
JODELET
Si tu n'en sais pas plus, ma foi tu n'en sais guère. Et sans avoir appris de Grec et de Latin, Je sais bien que l'amour n'est qu'un fils de putain, Qu'un rustre était aimé de Madame sa mère, Et qu'il ne fut jamais à feu Monsieur son père.PANCRACE
Ce divin forgeron, ce boiteux renommé Qui règne auprès du Styx sur un trône enfumé, Et qui prête la force au bras nerveux de Bronthe, Vit un jour forligner la Reine d'Amadonthe, Et dedans la prison des réseaux qu'il avait Fit voir à tous les Dieux l'affront qu'il recevait : Mais je soutiens enfin à tous gymnosophistes, Cosmographes du Ciel et tous mythologistes, Que l'enfant Cupidon voyait déjà le jour Quand Mars connut sa mère, et qu'il lui fit l'amour.Divin forgeron : Arès dieu des enfers dans la mythologie greco-romaine.
Styx : Fleuve des enfers sur lequel Charron embarque les âmes pour les champs élysées.
Forligner : dégénérer, ne pas suivre la vertu, et le bon exemple de ses ancêtres, de ce dont on est issu ; faire quelque chose digne de leur race. [F]
JODELET
Hé bien ?PANCRACE
C'est un discours digne de ma colère D'alléguer que l'amour est né dans l'adultère ; C'est une médisance horrible aux gens d'esprit Qui savent mieux que toi ce qu'Ovide en écrit. Ce subtil scrutateur des affaires du monde Qui suivit Pythagore en sa route profonde, N'osa pas insérer cet étrange discours Dans le plaisant tissu de ses folles amours ; Ce Dieu des chantres Grecs, et ce thébain lyrique Par qui nous savons l'art de l'ode Pindarique, Soutient bien le contraire à la barbe de tous, Aussi je veux dans peu confondre ces vieux fous ; Et prenant comme Atlas le fardeau sur l'épaule.Ovide : auteur latin qui acivite entres autres L'Art d'aimer.
Pythagore : mathématicien grec à qui l'on doit la géometrie des triangles.
Pindare : le plus grand poète lyrique grec né lan 520 avant JC à Thèbes en Boétie, mort vers lan 450. [B]
Atlas : Roi de Mauritanie, fils de Japet et de Clymène, fut selon la fable, transformé en montagne pour avoir pris parti pour les Titans contre Jupiter, ou pour avoir refusé l'hospitalité à Persée et fut obligé de porter la Ciel sur ses épaules. [B] [Au Roi-106]
PANCRACE
Est ce mal à propos ? Et l'amour n'est-il pas fils aîné de Chaos ?Chaos : mélange confus de toutes les matières élémentaires avant la formation du monde. Les poètes le personnifièrent et en firent n Dieu, le plus ancien de tous, et père de l'Erebe et de la Nuit. [B]
PANCRACE
Hésiode t'en peut rafraîchir la mémoire, Et te faire savoir si ce sont des abus.Hésiode : célèbre poète didactique grec, originaire de Cumes en Eolie. Il a composé un grand nombre de poèmes ; on en a conservé que trois ; Les Travaux et les jours ; la Théogonie et le Bouclier d'Hercule. [B]
JODELET
N'est ce pas cet auteur qui fait ces beaux rébus ? Hé bien, j'ai dit rébus au lieu de coq-à-l'âne. Voilà bien de quoi rire !JODELET
Mais n'est-ce pas tout un, puisqu'il parlait Phébus ? Dis-en la vérité.Phébus : autre nom d'Apollon.
PANCRACE
Respecte un philosophe.PANCRACE
Oui, mais tel que je sois, je lis dedans les Cieux, Et suis quand il me plaît dans le secret des Dieux. Je sais par quel pouvoir et par quelle aventure Ils commirent le monde au soin de la Nature, Comme ils ont inspiré le pouvoir aux agents, Éclairé les esprits de feux intelligents. Soumis l'être inhérent à sa cause première, Joint la chaleur au feu, l'éclat à la lumière. De contrariétés formé les éléments, Et de diversités fait nos tempéraments. Ce qu'une étoile peut, quelle est son influence, Comme sans nous forcer elle émeut la puissance, Et donne quelque pente à l'inclination Sans la violenter dans l'opération. Je sais comme se font les carreaux du tonnerre, Les éclipses de jour, les tremblements de terre : Ce que l'on peut trouver de soufre aux minéraux, Et ce qui peut entrer de sel dans les métaux Je connais les secrets des vertus harmoniques, Que l'âme renferma dans les corps organiques. Comme les embryons créez de sang et d'air, Après quarante jours se laissent informer : Comme elle donne au corps les ordres nécessaires, Comme se font les nerfs, les veines, les artères, Les fibres, les tendons, le sang, les ligaments, Muscles, os, cartilage, et chair, et filaments : Comme sont confondus par un lien utile L'esprit, la pituite, et le sang et la bile. Je sais que le poumon, le coeur et le cerveau...Carreau : se dit aussi d'une arme de trait, ou flèche carrée, qu'on tire avec une arbalète. [F]
Pituite : l'une des quatre humeurs qui sont encloses dans le corps des animaux et qui constituent leurs tempéramment. La pituite est blanche et froide. [F]
JODELET
Ma foi tu n'es qu'un sot !PANCRACE
Et toi tu n'es qu'un veau.JODELET
Va-t-en le demander à cette jeune folle Qui me dit tous les jours que je suis son idole, Et qui te tient un fol quoi que tu sois docteur ; Lisette...PANCRACE
Que dis-tu ?JODELET
Je ne suis point menteur.PANCRACE
Mais sachons tout de lui, Jodelet si ton âme Est flexible aux élans de l'amoureuse flamme Dis-moi ce que tu sais de Lisette et de toi ! T'aime-t-elle ?JODELET
Elle m'aime.PANCRACE, bas
Ah !JODELET
Voilà bien de quoi.JODELET
Point du tout.PANCRACE
Mais...JODELET
J'en ai bien vu d'autres. Ils ont beau me prier, mon honneur m'est trop cher, S'ils veulent de l'amour qu'ils en aillent chercher, Je ne suis pas payé pour souffrir leurs fredaines, Et j'aimerais bien mieux que les fièvres quartaines Les prissent au collet, et les vinssent serrer Que de les écouter se plaindre et soupirer. L'une en vous oeilladant d'un regard ridicule Vous vient dire, je meurs, ah ! Je pâme, je brûle, J'enrage mon amour, je suis dans les transports. L'autre plus engrognée invoque mille morts, Et pour vaincre une humeur trop rebrousse et trop aigre Fait la mine d'un chat qui boirait du vinaigre, Et se met à pioller sur un ton si touchant, Qu'il ferait enrager la bête et le marchant. Je ne suis pas si sot que de croire Lisette, Elle a perdu son temps et sa fortune est faite ; Elle a beau me vouloir déchirer le manteau, M'arracher les cheveux, ou m'écorcher la peau ; On ne dira jamais dedans notre village Que j'aie démenti l'honneur de mon lignage, Et que je ne sois plus un garçon vergogneux ; Je sais ce qu'on disait de Pierrot le honteux Quand il s'amouracha de sa jeune commère.Fièvre quarte : Fièvre qui ne vient ue le quatrième jour, et qui laisse deux jours de repos. [F]
Collet : se prend quelquefois improprement pour le cou même. [F]
Engrogner : du verbe grogner.
Pioller : ou piauler, crier, piailler.
Vergogneux : Ce mot est vieux [au XVIIème] et hors d'usage et signifiait honteux.
PANCRACE
Mais...JODELET
M'aime-t-elle bien qu'elle en parle à ma mère, Et ne prétende pas m'attraper comme un veau, Ariste me fera geôlier de son château, Où mon père possède un emploi fort honnête ; Un jour j'aurai du bien, et ne suis pas si bête Que...JODELET
Elle dit que toujours tu lui parles de flamme ; Que pour elle tes feux sont des plus élégants, Et que tous tes discours sont bien extravagants ?JODELET
Je parle tout de bon, ce n'est point raillerie ; Elle m'a dit de plus que tu veux l'épouser, Et que sur l'escalier en la voulant baiser, Tu te fis en tombant cette bugne à la temple.Bugne : coup.
Temple : Au XVIIème terme pour signifier les deux cotés latéraux du crane puis fut remplacé par « tempe ».
JODELET
De plus elle m'a dit, mais au moins soit discret, Que de ton maître enfin lui fiant le secret, Tu lui dis que demain il devait faire gilles, Qu'il emmenait Olympe, et qu'il troussait ses quilles : En veux-tu davantage ?Faire gilles : Pour dire s'enfuir. [F]
Trousser ses quilles : idem « faire gilles ».
JODELET
Et moi pour te payer des souhaits si louables, Que ne te puis-je voir aller à tous les Diables !PANCRACE
Malheureux qu'ai-je-fait !JODELET
Au moins.SCÈNE VI. Ariste, Jodelet, Troupe de Violons, Pancrace, Climante cachés, avec une autre troupe de Violons.
JODELET
Voici toute la bande.ARISTE à ses violons, sans faire semblant de savoir que Climante est caché
Voici le bel endroit, allons donnez !CLIMANTE, à ses Violons
Donnez.PREMIER VIOLON, à son camarade, ne voyant pas les violons de Climante qui avaient sonné
Je ne puis m'accorder tandis que vous sonnez, Un peu de patience... enfin c'est assez dire, Messieurs, écoutons-nous, il n'est pas tant de rire.PREMIER VIOLON
Votre do-la-ré-sol.TROISIÈME VIOLON
Un peu votre Emi-la.SECOND VIOLON
Votre gé-ré-sol-ut.TROISIÈME VIOLON
Encore... m'y voilà.SECOND VIOLON, l'arrêtant
Un peu de patience, Ma quarte se relâche au moins d'un demi-ton, Je suis bien.PREMIER VIOLON
L'Allemande, allons, c'est tout de bon.Allemande : pièce de musique qui est grave, et de pleine mesure, qu'on joue à quatre temps sur les instruments, et particulièrement sur le luth, le théorbe, l'orgue et le clavecin. [F]
ARISTE
Messieurs, ce n'est pas là ce que je vous demande, Vous jouez la bourrée au lieu d'une AllemandeBourrée : Espèce de danse composée de trois pas joints ensemble en deux mouvements, et commence par une noire en levant. [F]
SECOND VIOLON
Nous n'étions pas ici tous seuls de violons.ARISTE
Le flambeau...JODELET, apportant un flambeau
Sus, Messieurs, montrez-nous les talons.Montrer les talons : S'en aller.
ARISTE
Les coquins.CLIMANTE, déguisé
Toi ! Si tu l'avais fait avecque ce flambeau, Je te ferais griller comme on fait un pourceau. Veux-tu voir ?JODELET
Ah ! Monsieur, écoutez moi, de grâce, Je disais qu'en courant, il casserait sa basse, Et parlais à mon maître afin qu'il s'apaisât.CLIMANTE
Moi, j'aime plus que vous.CLIMANTE
Tout cela gît en preuve.ARISTE
J'ai pleuré mille fois.CLIMANTE
Et moi pareillement.CLIMANTE
Et moi dedans sa rue.ARISTE
J'ai fait la sentinelle.CLIMANTE
Et moi le pied de grue.ARISTE
J'ai fait mille sonnets.CLIMANTE
Et moi mille rondeaux.ARISTE
J'ai payé des festins.CLIMANTE
J'ai donné des cadeaux.CLIMANTE
Et moi cent promenades.ARISTE
J'ai donné des concerts.CLIMANTE
Et moi des sérénades.ARISTE
J'ai donné des galants.CLIMANTE
J'ai donné des bouquets.ARISTE
J'ai donné cent guenons.CLIMANTE
Et moi cent perroquets.CLIMANTE
Moi vingt fois Thémistocle, et peut-être encor plus.Thémistocle : tragédie de Du Ryer (1646).
ARISTE
Trêve de raillerie. Mais puis que par l'amour ou la galanterie, Nous ne pouvons finir un combat si douteux Je sais un bon moyen pour nous régler tous deux Vous veniez divertir une jeune merveille Là dedans.CLIMANTE
Oui.ARISTE
J'y viens pour affaire pareille. Oronte apaisera cette noise entre nous Cet homme est fort commode.CLIMANTE
On dit qu'il est jaloux.ARISTE
Point du tout, la franchise est telle dans son âme Qu'il se tient honoré quand on aime sa femme.CLIMANTE
Hé bien...CLIMANTE
Mais...ARISTE
Je le connais bien.CLIMANTE
Tout ce qu'il vous plairaPANCRACE
Exhibez vous, Monsieur, et par quelques adages De ces périclitans, dissipez les ambages.Ambage : Vieux mot qui signifiait autrefois, un amas confus et obscur de paroles, dont on a de la peine à deviner la signification. [F]
SCÈNE VII. Ariste, Climante, Oronte, Pancrace, Jodelet, Les deux troupes de Violons.
ARISTE, appelant Oronte
Ami ?ARISTE
C'est...CLIMANTE
De grâce.ARISTE
Mais Monsieur.CLIMANTE
C'est...ARISTE
Monsieur...PANCRACE
L'exorde n'est pas fade.Exorde : Entrée, préambule, commencement d'un discours, d'une harangue pour préparer les auditeurs à ce qu'on va dire. [F]
ARISTE
Voulant me divertir à donner sérénade, Monsieur est survenu, qui dans le même instant Sans me considérer en voulait faire autant : Nous étant abordés pour finir la querelle, Nous demeurons d'accord qu'enfin le plus fidèle Et le plus vieil martyr de l'Empire amoureux Demeurerait...ORONTE
Attendez pour finir cet aimable divorce ; Il faut avoir recours à de bonnes raisons, Veniez vous divertir quelqu'un dans ces maisons ? J'entends un bel objet qui vous chatouille l'âme.CLIMANTE
Oui, Monsieur une fille.ORONTE
Et vous ?ARISTE
C'est une femme.CLIMANTE
Avocat.ARISTE
Il vous fourbe.ORONTE
Il n'en est point ici ?ARISTE bas à Oronte
Plutôt que je le nomme, Jugez en ma faveur, ce Gentilhomme est vous ; Et lui qui ne sait pas comme on vit entre nous, Penserait que d'amour je serais bien malade ; Olympe étant l'objet de cette sérénade ; Je le dis en ami, cela vous ferait tort.CLIMANTE
Ah ! C'est trop parler bas.ORONTE
Monsieur me fait l'honneur d'agir avec franchise ; Et songeant à ma femme et la nuit et le jour...ARISTE voulant le faire taire
Oronte...ORONTE
Je ne crains point l'amour dans un esprit tranquille, Et je distingue bien le bon et le mauvais : Mais allez je vous laisse.CLIMANTE
Adieu vivez en paix.CLIMANTE
Le fat.ORONTE
Qui peut le croire ?ARISTE, à Climante qui s'en va
Vous voyez de quel air j'emporte la victoire.CLIMANTE, revient
N'en ayez point d'orgueil, vous ne lui devez rien, Et ne présumez pas qu'il vous fasse du bien ; Puisque ce démêlé n'étant fait que pour rire Toujours à vos avis vous m'auriez vu souscrire ; Et sans que cet arrêt intervienne entre nous Connaissez qui je suis ?CLIMANTE
C'est par l'ordre d'Olympe à qui l'affaire touche, Par cette fausse barbe, et cette balle en bouche, J'ai caché mon visage et déguisé ma voix.ORONTE
Mais c'est perdre le temps il faut que l'on commence, Olympe nous écoute et meurt d'impatience.ORONTE
Allons.CLIMANTE
Je l'avoue.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Ariste, Olympe.
ARISTE
Madame, bénissons l'amour de Jodelet, Je devrai ma fortune aux soins de ce valet, Vous partiez...ARISTE
Madame, je voudrais que vous pussiez comprendre Quels seraient les devoirs que je voudrais vous rendre, Et qu'enfin votre esprit en peut être informé, Au moment que mon coeur se sent tout consommé, Mais c'est vouloir tenter une chose impossible, Que de rendre d'amour le bel excès visible, Puisque celui qui sait parfaitement aimer, Le ressent beaucoup mieux qu'il ne peut l'exprimer, Oui, lorsque d'un beau feu notre âme est enflammée Le respect seul en parle à la personne aimée, Et des brûlants soupirs la forte expression Est le seul truchement de notre passion, Ainsi je ne saurais que par un long silence Exprimer de mes feux la forte violence, Et mes tristes regards à travers de mes fers Ont droit seuls de parler des maux que j'ai soufferts.ARISTE
On n'en peut trop avoir pour un objet aimable : Et de quelques ardeurs que nous soyons pressés Quand on peut dire j'aime, on dit toujours assez.SCÈNE II. Olympe, Ariste, Climante caché.
CLIMANTE, caché, bas
Elle parle de moi, je vais mourir de joie.ARISTE
Puisque par son moyen j'ai le bien de vous voir, Il m'oblige en un point qu'on ne peut concevoir.CLIMANTE bas
Tu ne sais pas le noeud de notre stratagème.CLIMANTE bas
Je te rends grâce, amour !ARISTE
Que je suis satisfait !CLIMANTE bas
Il se croit obligé du bien qu'elle me fait.CLIMANTE bas
Ô bienheureux Climante !CLIMANTE bas
Plus elle le verra, plus son adresse extrême, M'apprendra par Ariste à quel point elle m'aime.CLIMANTE bas
Et j'ai trop de plaisir d'un si plaisant message Pour ne te faire pas jouer ce personnage.CLIMANTE bas
La raillerie est fine, il n'y pourra répondre.CLIMANTE bas
Comment ne voit-il pas qu'elle se rit de lui ?CLIMANTE bas
Tout ceci me déplaît, et j'ai peur de sa suite.CLIMANTE bas
Quelque important myst-re est caché là-dessous. Il parle avec chaleur, elle répond de même, L'aimerait-elle ?CLIMANTE bas
Hélas ! Ce seul baiser me doit désespérer !ARISTE
Le traître...OLYMPE
L'insolent.ARISTE
Le fourbe.CLIMANTE bas
L'infidèle Il n'en faut plus douter, il est adoré d'elle. Ah Dieux ! En quel malheur je suis embarrassé ?CLIMANTE bas
Je ne puis plus souffrir l'excès de leur audace, Sortons vite d'ici de peur d'être surpris, Et sans leur témoigner que j'aie rien apprisOLYMPE voyant Climante
Écoutait-il ?CLIMANTE
Trouvons quelque adresse nouvelle, Pour découvrir leur fourbe ou pour me venger d'elle. Mais j'aperçois Oronte.JODELET tout essoufflé
Ah !ARISTE
Qu'être.SCÈNE III. Oronte, Climante.
CLIMANTE
Ils sont là-bas.CLIMANTE, froidement
Mais quelle ? Je me trouve au bout de mes leçons !CLIMANTE
Enfin...ORONTE
Si vous feigniez de voir d'un oeil d'envie Qu'il passe avecque nous trop doucement sa vie, Et qu'Olympe l'aimant, et même plus que vous, Quel ami qu'il vous soit vous en êtes jaloux.CLIMANTE
Mais...ORONTE
Cela produirait trois effets agréables, L'un de le voir penser qu'il est des plus aimables, Et qu'Olympe pour lui soupire tous les jours, L'autre de me croire homme à souffrir ces amours, Et le troisième enfin de penser que votre âme Brûle indiscrètement d'une pareille flamme.CLIMANTE, bas
Ainsi je puis tout haut me venger d'un rival.CLIMANTE
Et sera bien menée, Pourvu qu'Olympe essaye à faire l'étonnée, Et feigne adroitement de vous croire jaloux Pendant que vous feindrez de vous mettre en courroux.ORONTE
Et vous ?CLIMANTE
Du ton de voix et de l'air du visage Vous me verrez si bien jouer mon personnage, Qu'enfin vous avouerez que le plus délicat S'y pourrait laisser prendre aussi bien que ce fat. Mais il faudrait qu'Olympe en peut être avertie.SCÈNE IV. Oronte, Climante, Olympe, Ariste.
CLIMANTE
Cajoler ce qu'on aime et ne le point quitter, C'est n'avoir à mon gré plus rien à souhaiter.CLIMANTE
Ni moi passer pour sot à force de me taire, Puisque de la façon que l'on vous voit agir, Vous maltraitez Oronte, et me faites rougir.OLYMPE, à Oronte
De quoi l'accusez-vous ? D'où vient votre colère ?ARISTE, à Oronte
En quoi sans y penser ai-je pu vous déplaire ? Sans doute que tantôt il m'avait écouté.CLIMANTE
De nous priver du bien de voir cette beauté, Que vous voulez contraindre à trop de violence.OLYMPE, à Climante
Vous en faites bien plus en rompant le silence, Mais sans vous informer s'il m'importe ou non, Apprenez seulement que je le trouve bon ; Et n'embarrassez pas votre esprit de chimères, Qui n'ont pas le secret d'avancer vos affaires.OLYMPE
Vous me ferez plaisir en vous taisant aussi. Car quoi que vous disiez afin de le détruire Je tiens pour ennemi quiconque lui veut nuire, Et tel que vous soyez ne croyez pas jamais, Me contraindre à changer, l'aimant comme je fais.ORONTE, bas
Il croit ce qu'elle dit.CLIMANTE, bas
Elle entend mal la feinte, Et devrait témoigner davantage de crainte, Il serait déféré si chacun le quittait.OLYMPE
Vous me faites en vain signe de la prunelle ; Vous n'avez pas affaire à quelque âme infidèle. Qui change à tout moment, et brûle de tout feu.OLYMPE, à Ariste
Des soupçons qu'il avait il veut prendre vengeance, Et sous ces mots couverts il veut m'embarrasser, Mais en termes adroits il faut les repousser. Feignez, il n'est pas temps...ARISTE
N'en parlez plus ensemble Oronte, il n'en sera que ce que bon vous semble. Et sans vous amuser de discours superflus, Lorsque vous le voudrez je ne la verrai plus. Mais je ne puis comprendre à quel propos Climante, Étant le protecteur de ma flamme innocente, Pour la rendre suspecte a fait tout ce qu'il peut !CLIMANTE
Les choses vont souvent plus loin que l'on ne veut ; Et quand je reconnais quelles sont vos pensées, Je voudrais rappeler mes actions passées.ARISTE
Après tant d'amitié, cher Climante, je crois Que l'amour seulement vous fait rompre avec moi, Et qu'Olympe étant belle et disposant d'Oronte Vous vous persuadez d'y trouver votre compte.OLYMPE, en montrant Climante
Oronte, il parle ainsi parce qu'il est jaloux, En se servant de vous dedans ce stratagème, Il croit m'épouvanter.OLYMPE
Il y perdra ses pas.CLIMANTE
J'aurais juste sujet de ne vous aimer pas. Et vous devez rougir du feu qui vous consomme, Et d'écouter enfin les soupirs d'un jeune homme Dont l'indiscrétion me fait son confident ; Ayant rendu partout son amour évident : Je vous aime, il est vrai, mais votre ingratitude Combat ma passion d'un traitement si rude, Que vous me réduisez en l'état où je suis De recourir enfin à tout ce que je puis, D'éventer les secrets qu'une aimable contrainte Retenait dans mon coeur en sa plus vive atteinte Et qu'un profond respect m'eût forcé de celer Si vous ne m'eussiez pas obligé d'en parler.ORONTE
Qu'il feint bien !CLIMANTE
Vous devez mourir ici de honte, D'enfler d'orgueil Ariste, en l'aimant plus qu'Oronte, Et de voir qu'un ami ne m'est pas assez cher Pour laisser faire un mal que je puis empêcher.ARISTE, bas
Le lâche.CLIMANTE, tout haut
Ce n'est qu'une volage.CLIMANTE, tout haut
Il est trop avant dans son sein.ARISTE
Puis qu'Oronte le sait, ce n'est qu'un tour d'adresse, Et puisqu'il est d'accord qu'il vous parle d'amour, C'est pour faire pièce, et vous jouer d'un tour.CLIMANTE, haut
L'ingrate !ORONTE
C'en est assez.CLIMANTE, haut
Il faut que ma colère éclate.ARISTE
Qu'il a bien pris son temps pour se plaindre de vous ! Mais notre tour viendra pour nous mettre en courroux.ORONTE, en le voulant retenir un peu loin d'eux
Je ne puis l'arrêter, il est trop en colère.OLYMPE
Laissez le aller chercher les moyens de me plaire ! Il sait que son absence en est le seul moyen, Et qu'autant qu'un jaloux je hais son entretien ; Quoi ! Climante est bourru quand je chéris Ariste ? Le reste de ses jours il peut donc être triste, Et pendant que je veuille en dire les raisons S'assurer d'une place aux petites maisons. Allez beau bilieux, amant trop colérique Modérer ce chagrin qui vous rendrait éthique, Soyez de belle humeur, reprenez l'embonpoint, Dormez, riez, chantez, et surtout n'aimez point : L'amour échauffe trop notre sang dans les veines, Et puis à dire vrai vous y perdrez vos peines, Vous avez des défauts, Ariste a des appas, Je ne vous aime point, et je ne le hais pas : Du feu que j'ai pour lui loin de rougir de honte, Si je fais bien ou mal laissez agir Oronte.Petites maisons : nom donné autrefois à un hôpital de Paris où l'on renfermait les aliénés. Il est à mettre aux Petites-Maisons c'est un échappé des Petites-Maisons, c'est un homme sans raison, qui fait ou dit des choses folles. [L]
ORONTE
Arrêtez...OLYMPE, en riant
Ce jeu quoi qu'il ait dit ne m'était point caché.OLYMPE, en riant
Fort bien, et vous voyez qu'Ariste en rêve encore.ORONTE
Que faites vous ?ORONTE
À quoi donc ?SCÈNE V. Ariste, Olympe.
OLYMPE
Sans doute que le traître y trouverait son compte, Si de sa jalousie il informait Oronte, Ah ! Que le temps est long.ARISTE
Ah ! Qu'il me dure aussi. Mais dans une heure au plus mes gens seront ici, Le rendez-vous est pris, l'heure même est donnée ; Les archers dispersés, la requête signée, Et Léonce a laissé vos parents en chemin Qui pour nous appuyer seront ici demain ; Et ne faut seulement que se saisir du traître.OLYMPE
Climante a du crédit, et ce lâche peut-être Présentant le malheur qui lui doit arriver Détournera le coup qui me doit conserver. Il ne faut qu'un moment pour détruire l'affaire.ARISTE
Il peut ici beaucoup.OLYMPE
Hélas ! J'en désespère.SCÈNE VI. Ariste, Olympe, Oronte, Climante.
ORONTE
Non, je n'en doute plus, leur flamme est toute claire, Cachez vous, et voyez l'effet de ma colère.ARISTE
Feignez bien !OLYMPE, en riant
Qu'avez-vous ? Vous semblez éperdu !OLYMPE
Et moi qui tiens de vous les respects pour injure, Je ne puis concevoir comment je vous endure.ORONTE
Si vous vous offensez de l'excès de ma foi, Vous n'aurez pas longtemps à vous plaindre de moi.ARISTE
Monsieur ...OLYMPE
Si c'est le seul sujet de l'ennui qui vous touche, Vous pourrez bien mourir le reproche à la bouche.ORONTE
Et si vous ne vivez avecque plus d'honneur, Je vous verrai mourir sans gloire et sans bonheur.ARISTE, bas
Feignez jusqu'à la fin.ORONTE
Chérir un innocent !ORONTE, bas
Croit-elle que je fais semblant d'être en courroux ? Et que pour l'attraper je feins d'être jaloux. Mais...ARISTE, voyant Oronte le dos tourné
Bon...OLYMPE
Que vous seriez ravi si j'en restais confuse, Et que me faisant craindre un désordre nouveau ; Vous me fissiez en fin donner dans le panneau. Il suffit, reprenez votre humeur ordinaire.ORONTE
Ah ! C'est trop.ORONTE
J'y suis avec raison !ORONTE, bas
Sur de pareils discours Climante assurément A pu prendre d'Olympe un mauvais sentiment. Cet esprit trop léger se dupe par l'oreille.OLYMPE
Enfin n'y pensez plus, vous avez fait merveille. Si je vous ai montré que je ne craignais rien, Ce n'est pas qu'en effet vous ne feignez fort bien, Et que votre courroux n'ait beaucoup de finesse.ORONTE, bas
Climante n'a pas vu que c'est un tour d'adresse, Et croyant me venger en troublant mon repos, Il s'est joué lui-même assez mal à propos.ORONTE, bas
Il faudrait être fol pour la croire volage !OLYMPE
Vous fâchez vous encor ?ORONTE, bas
Climante n'est qu'un sot.OLYMPE
Jaloux ?ORONTE, bas
Il eut mieux fait de ne m'en dire mot.SCÈNE VII. Olympe, Ariste, Oronte, Pancrace.
ARISTE
Voici quelque nouvelle !PANCRACE, arrive en désordre
Ha Monsieur, écoutez !OLYMPE, à Ariste bas
Il s'épouvante !ARISTE, à Olympe bas
Le temps vient.OLYMPE, à Oronte
Qu'avez vous ?ORONTE, sans l'écouter
Mes pistolets, quel trouble !PANCRACE, suivant son maître
Dans ces anxiétés il faut que la prudence...ORONTE
C'est trop...SCÈNE VIII. Olympe, Ariste, Oronte, Climante, un Exempt, Pancrace, Jodelet, Lisette, Troupe d'Archers.
L'EXEMPT, ayant l'épée de Climante qui s'était voulu mettre en défense en l'endroit où il était caché par où l'Exempt vient la porte étant ouverte
Faire le brave et se mettre en défense. Obéit-on ainsi dans les ordres du Roi ? Je vous fais prisonnier.ORONTE
Qui ?L-EXEMPT
Vous, Oronte.ORONTE
Moi ?L-EXEMPT
Oui, rendez votre épée.ORONTE, voulant tirer l'épée
Ah ! Je la veux défendre. Ariste sans branler me la laissez vous prendre ?ARISTE
Comment peux-tu prétendre aucun secours de moi ? Ayant tant de sujet de me plaindre de toi. Dis lâche, n'es-tu pas ce ravisseur infâme, Qui contraignit Olympe à se dire ta femme, Elle qui s'abaissa jusques à te flatter, Dans les extrémités que tu voulais tenter : Dedans la ville d'Aix ne l'as-tu pas ravie ?Aix : Aix-en-Provence dans les Bouches-du-Rhône à 33 km de Marseille.
ARISTE
Madame, vos parents seront ici demain ! S'il obtient un pardon ce sera de leur main. Pour lui notre bonté serait trop criminelle.ORONTE
Ah Dieux !ORONTE, en regardant Climante
Climante...ARISTE
Apprends à me connaître.ARISTE
Tu ne joueras plus au moins impunément, Si j'ai passé pour sot enfin j'ai l'avantage, De te voir aujourd'hui jouer mon personnage, Et le voir d'autant mieux que ton esprit rusé, Ne peut plus m'empêcher d'être déniaisé, Si j'ai voulu manquer d'esprit et de courage, J'en vais faire paraître à ton désavantage ; Va dedans les prisons quérir ton châtiment, Toi va chercher du coeur dans ton ressentiment Pour soustraire à mes veux cette rare merveille, Ne le retenez point.PANCRACE, à Jodelet
Quelle vicissitude !OLYMPE, à Oronte et Climante du ton colère
À ne vous rien celer.ARISTE, en interrompant
Ah ! Ne leur faites point l'honneur de leur parler.L-EXEMPT
Madame, je leur vais faire donner des gardes. Messieurs, il me faut suivre, allons, sortons d'ici.ARISTE
Jusqu'à demain matin par un respect extrême, Je ne la verrai point encore que je l'aime ; C'est devant ses parents que j'attends...JODELET, à Pancrace
Qu'en dis-tu ?PANCRACE, à Jodelet
Il touchait son an climatérique.An climatérique : Année funeste aux critiques (tout âge qui est un multiple de 7), année dangereuse à passer et où on est en danger de mort aux dires des astrologues. [F]
ORONTE, en s'en allant
Ah ! Trop cruelle Olympe.PANCRACE
Ah ! Destin tyrannique.OLYMPE
Je réponds de nos jours.ORONTE
Ah !OLYMPE
Je vous le promets.CLIMANTE, en sortant avec menace
Dieux !PANCRACE
Adieu, suivons mon maître, et dans son sort funeste Imitons le destin de Pilade et d'Oreste.ARISTE, à Olympe
À la fin nos malheurs...ARISTE
Je t'entends.LISETTE, en pleurant
Ah ! Monsieur.OLYMPE
Pauvre Amante !ARISTE, en montrant Jodelet
Va nous te le donnons et cent écus de rente.JODELET
Et les frais de la noce.ARISTE
Oui.JODELET
Ce mot n'est pas fat.ARISTE, à tous deux
En êtes-vous d'accord ?LISETTE
Ainsi soit-il.JODELET
Vivat.1 932 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica