Comédie en prose
Le Marchand Ridicule, Comédie
Représentée pour la première fois en février 1695 à la Foire Saint-Germain.
Personnages
- MONSIEUR LE MARQUIS
- POLICHINELLE, valet du marchand
- JANBROCHE, marchand de drap
- Mademoiselle JANBROCHE, la fille du marchand
- PIERROT, valet de Janbroche
- LE COMPÈRE
SCÈNE I. Janbroche, Le Compère.
JANBROCHE, au Compère
Monsieur, je suis votre serviteur. Pourriez-vous me faire un plaisir ?
LE COMPÈRE
Quel plaisir voulez-vous de moi ?
JANBROCHE
Je voudrais bien vous prier de garder ma boutique et surtout ma fille.
LE COMPÈRE
Monsieur, d'un tel embarras je ne me soucie point : mais vous avez votre domestique Pierrot ; qui fera votre affaire.
JANBROCHE
Vous êtes bien peu complaisant. Je vais donc appeler mon domestique. Pierrot, holà, Pierrot.
SCÈNE II. Janbroche, Pierrot.
PIERROT
Monsieur, qu'y a-t-il pour votre service ?
JANBROCHE
Il faut que tu représentes ma personne, et que tu sois l'économe de ma maison.
PIERROT
Ma foi, monsieur, je ne puis servir de colonne à votre bâtiment.
JANBROCHE
C'est de garder ma boutique, et d'avoir soin surtout de ma fille.
PIERROT
Ma foi, Monsieur, je veux bien me charger de garder votre boutique, et non pas votre fille, parce que c'est une marchandise qui est comme de l'eau de la reine de Hongrie ; sitôt qu'on la laisse éventer, la saveur s'en va : une fille est de même. Ainsi, monsieur, vous pouvez bien la garder vous-même.
Eau de la Reine de Hongrie : d'Isabelle Reine de Hongrie ; qui s'en servait ordinairement, et utilement. [M]
JANBROCHE
Va, va, maraud que tu es : va dire à ma fille qu'elle vienne me parler.
PIERROT
Monsieur, je m'en vais dans l'instant.
SCÈNE III. Janbroche, Mademoiselle Janbroche.
MADEMOISELLE JANBROCHE
Que souhaitez-vous, mon cher père.
JANBROCHE
Ma fille, approchez quand je vous parle ; je vais partir pour aller en marchandise chercher des draps qui me manquent, et je veux que dans ma boutique il ne soit rien vendu en mon absence.
MADEMOISELLE JANBROCHE
Cela paraîtra tout à fait ridicule.
JANBROCHE
C'est à cause de cela que l'on m'appelle le marchand ridicule.
MADEMOISELLE JANBROCHE
Mais, mon cher père, de quelle façon voulez-vous que je renvoie les marchands ?
JANBROCHE
Ma fille, quand il viendra quelque marchand vous demander du drap, et qui vous dira : mademoiselle, n'auriez-vous pas un beau drap d'Hollande à me vendre ? Il faut lui répondre : vraiment nenni, monsieur ; par là vous conserverez votre honneur et votre réputation.
MADEMOISELLE JANBROCHE
Cela suffit, mon cher père, je n'y manquerai pas.
JANBROCHE
Adieu, ma petite fille.
MADEMOISELLE JANBROCHE
Adieu, mon cher papa.
SCÈNE IV. Monsieur_le_Marquis, Polichinelle.
MONSIEUR LE MARQUIS
Dis-moi, coquin, depuis le temps que je te cherche, d'où viens-tu ?
POLICHINELLE
Ma foi, monsieur, j'étais à la garde-robe à faire des vers.
MONSIEUR LE MARQUIS
Comment, impertinent, est-ce là une place pour faire des vers ?
POLICHINELLE
Mais, Monsieur, chacun se met où il peut. Que voulez-vous de moi ?
MONSIEUR LE MARQUIS
Il faut que tu t'en ailles tout à l'heure de ma part chez Janbroche, mon marchand ordinaire, me chercher tout l'équipage d'un gentilhomme.
POLICHINELLE
Mais, monsieur, sans trop de curiosité, pour quelle occasion ?
MONSIEUR LE MARQUIS
C'est que je suis sur le point de me marier.
POLICHINELLE
Mais, monsieur, que ne vous mettez-vous sur la dentelle, cela est plus propre que le point.
MONSIEUR LE MARQUIS
Animal que tu es, ce n'est pas cela : je veux prendre une femme.
POLICHINELLE
Ah ! Monsieur, je vous entends : c'est que, comme vous savez que j'ai besoin de femme, vous en prenez pour moi et pour vous ?
MONSIEUR LE MARQUIS
Impertinent que tu es, sache que si je prends une femme, que ce n'est point pour un impertinent comme toi, et que c'est pour moi.
POLICHINELLE
Eh bien, monsieur, si en tout cas elle se perd, vous la pouvez cherchez tout seul.
MONSIEUR LE MARQUIS
Ça, ça, point tant de verbiage, fais ma commission au plus vite.
POLICHINELLE
Mais, monsieur, où demeure-t-il ?
MONSIEUR LE MARQUIS
Tiens, voilà sa porte, marche.
POLICHINELLE
Cela est bon, monsieur, j'y vais.
Au Compère.
Va, va, compère, je m'en vais ferrer la mule.
Ferrer la mule : acheter une chose pour quelqu'un, et la lui compter plus cher qu'elle n'a coûté, et aussi recevoir de l'argent pour procurer accès auprès d'un personnage puissant ; locution qui vient de cette anecdote racontée dans la vie de Vespasien, et où il est dit qu'un serviteur de l'empereur s'arrangea pour qu'une mule, dans un voyage du prince, eût besoin d'être ferrée, et, pendant qu'on la ferrait, un solliciteur, qui avait payé le serviteur, remit un placet à l'empereur. |L]
LE COMPÈRE
Mais comment veux-tu ferrer la mule. On ne t'a pas donné de l'argent ?
POLICHINELLE
Tu as encore raison, je m'en vais, l'appeler...
Courant après son maître.
Monsieur, monsieur, vous ne m'avez point donné de l'argent ?
MONSIEUR LE MARQUIS
Va, va, c'est mon marchand ordinaire, je ne paye qu'à l'année.
POLICHINELLE
Bon ; nous voilà pas mal : je comptais ferrer la mule, et je ne ferrerai pas seulement le bourriquet.
Il frappe à la porte de Janbroche.
Bourriquet : petit ânon, âne de petite taille. [L]
SCÈNE V. Mademoiselle Janbroche, Polichinelle.
POLICHINELLE, saluant Mademoiselle Janbroche
Monsieur Janbroche, je suis votre serviteur.
LE COMPÈRE
Impertinent que tu es, ne vois-tu pas que c'est mademoiselle sa fille ?
POLICHINELLE
Eh bien ! J'embrasserai mieux la fille que le père. Mademoiselle, avez-vous du drap de Hollande ?
MADEMOISELLE JANBROCHE
Vraiment nenni, monsieur.
Polichinelle, continue à demander à Mademoiselle plusieurs sortes de drap, et elle continue à lui répondre :
Vraiment nenni, monsieur...
Note de l'éditeur : Nous avons cru devoir supprimer quelques lignes de ce dialogue à cause de sa trivialité. [1878]
SCÈNE VI. Janbroche, Le Compère.
Janbroche revient de son voyage, et demande au compère ce qui s'est passé chez lui durant son absence.
LE COMPÈRE
Ma foi, monsieur, je n'en sais rien, et vous pouvez appeler votre domestique Pierrot.
JANBROCHE
Pierrot !
SCÈNE VII. Janbroche, Pierrot.
PIERROT
Monsieur, depuis que je ne vous ai vu, il y a bien des nouvelles.
JANBROCHE
Qu'est-ce que c'est que ces nouvelles ?
PIERROT
C'est que les mâles couchent avec les femelles.
JANBROCHE
Bête que tu es : de tout temps cela a été, et de tout temps cela sera.
PIERROT
Hé bien, monsieur, puisqu'il faut que cela soit, je vous dirai qu'il y a un gros garçon couché avec mademoiselle votre fille.
JANBROCHE, voulant frapper Pierrot
Comment ! Un garçon couché avec ma fille ! Me voilà perdu d'honneur et de réputation.
PIERROT
Mais, monsieur... mais, monsieur, laissez divertir la jeunesse.
Janbroche entre dans sa maison et en chasse Polichinelle, qui paraît en chemise.
SCÈNE VIII. Janbroche, Polichinelle.
POLICHINELLE
Mais, monsieur, rendez-moi donc ma culotte.
JANBROCHE, repoussant Polichinelle, et lui donnant des coups de bâton
Tiens, voilà ta culotte.
SCÈNE IX. Mademoiselle Janbroche, Polichinelle.
MONSIEUR LE MARQUIS, au Compère
Monsieur, dites-moi un peu, n'auriez-vous pas vu mon coquin de domestique ?
POLICHINELLE
Monsieur, me voilà.
Le Marquis, voyant Polichinelle en chemise, tire son épée, et veut la lui passer à travers le corps.
POLICHINELLE, à genoux
Ah ! Monsieur, si vous allez crever le baril à la moutarde, elle va vous sauter aux yeux.
Baril : Petit vaisseau de bois rond en forme de tonneau. Se dit aussi de plusieurs choses contenues dans un baril. Un baril de poudre à canon. Un baril de moutarde de Dijon. [T] Il s'agit ici d'une expression prise au figuré : le ventre de Polichinelle.
MONSIEUR LE MARQUIS
Malheureux : Dans quel équipage es-tu ?
POLICHINELLE
En m'allant baigner, des petits fripons, monsieur, m'ont volé ma culotte.
MONSIEUR LE MARQUIS
Maraud, si tu ne me dis la vérité, je te vais rouer de coups de bâton dans l'instant.
POLICHINELLE
Monsieur, tenez, ne vous mettez pas en colère. Je vais vous dire la vérité ; comme la fille de Monsieur Janbroche avait peur, elle m'a prié d'aller coucher avec elle, et moi, fort obligeant, je n'ai pu la refuser.
MONSIEUR LE MARQUIS
Va, va, tu es un malheureux, il faut que tu l'épouses.
POLICHINELLE
Bon, bon, tant mieux, voilà mon affaire.
On rend les habits à Polichinelle, et des danseurs et danseuses célèbrent la noce.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0