Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Pièce en un Acte

Cantique des Cantiques

Jean Giraudoux· créée en 1938, imprimée en 1939· 11 personnages

Cantique des Cantiques a été joué pour la première fois à la Comédie française, le 12 octobre 1938. Le décor était de Edouard Vuillard et la mise en scène de Louis Jouvet.

Personnages

  • FLORENCE, Mlle Madeleine RENAUD
  • LA CAISSIÈRE, Mlle Béatrice BRETTY
  • LA DAME SPECTRE DES BIJOUX, Mlle Lise DELAMARE
  • PREMIÈRE GITANE, Mlle Gisèle CASADESUS
  • SECONDE GITANE, Mlle Nadine MARZIANO
  • LE PRÉSIDENT, M. DEBUCOURT
  • JÉRÔME, M. DUX
  • VICTOR, M. LEDOUX
  • LE GÉRANT, M. LAFON
  • LE CHAUFFEUR, M. VALBOIS
  • LE CHASSEUR, Le petit MONTIGNY

CANTIQUE DES CANTIQUES

Belle terrasse de café de luxe. Au Bois ou sur la Seine. Heureuse après-midi. Il est quatre heures.

SCÈNE PREMIÈRE. Le Président. Victor.

LE PRÉSIDENT

Quelle table me conseillez-vous, garçon ?

VICTOR

Celle qui vous plaira.

LE PRÉSIDENT

Le thé est bon, chez vous ?

VICTOR

J'ignore. Je bois de la bière.

LE PRÉSIDENT

Dès que vous apercevrez une jeune femme, dirigez-la vers moi. La plus charmante des jeunes femmes.

VICTOR

Les charmantes jeunes femmes ici se dirigent parfaitement toutes seules...

Il s'éloigne.

LE PRÉSIDENT

Garçon ! Approchez ! Vous savez, vous n'avez pas le droit de parler ainsi aux clients !

VICTOR

Je leur parle comme ils me parlent.

LE PRÉSIDENT

Je viens ici parce que j'ai besoin aujourd'hui d'une heure supraterrestre, d'un balcon de sérénité, d'une terrasse d'euphorie. Voilà comme vous me la préparez, ma terrasse !

VICTOR

Je l'ai dentelée à la sciure. Mon service s'arrête là.

LE PRÉSIDENT

Mais enfin, mon ami, est-ce que vous êtes tous bornés, vous, les garçons !... Non, non, vous ne me ferez pas taire. Je suis bien connu pour être l'orateur le plus obstiné d'Europe !... Est-ce que vous persisterez à méconnaître ce qu'ils sont envers vous, vos clients ! Est-ce que votre corporation se rendra enfin compte que le café le plus digne, - le vôtre, si vous voulez, - n'est finalement qu'une maison de rendez-vous, - laissez-moi parler ! - de rendez-vous entre le garçon et le client ? Qu'est-ce qu'ils viennent chercher au café, les clients ? Ce n'est pas votre café, qui est toujours immonde, - je vous prie de vous taire ! - C'est vous !... La tête de leur garçon - Dieu sait pourtant que vous n'êtes pas beaux...

VICTOR

Monsieur !

LE PRÉSIDENT

Je parle.

LA CAISSIÈRE, qui entre temps a gravi un haut comptoir avec les précautions d'un cocher d'omnibus

Monsieur parle. Laissez-le parler. Il parle en général. D'ailleurs, en particulier, vous n'êtes pas non plus Apollon... La tête de leur garçon...

LE PRÉSIDENT

Merci, Madame ! La tête de leur garçon est plus puissante à les tirer de leur maison que les faces du cinéma. Banquiers, romanciers, colonels, tous se disent : - J'en ai assez de dîner avec des écuyères, des épéistes, avec le secrétaire du Comité des Forges : allons à mon café. Là-bas, du moins, je serai seul, seul avec Isidore, ou René, ou Gustave... Comment vous appelez-vous ?

VICTOR

Je m'appelle Victor, cher monsieur.

LA CAISSIÈRE

Il s'appelle Charles. Mais le gérant aussi s'appelle Charles. Chaque fois qu'on commandait à Victor - quand il s'appelait Charles - Charles le gérant aussi se retournait. Cela enlevait sa dignité au service... Alors nous l'avons appelé Victor.

LE PRÉSIDENT

Ce n'est pas mal, Victor. Cela veut dire victorieux... Et tous ils viennent, Victor...

LA CAISSIÈRE

Le vrai Victor a été écrasé, voilà six mois... Juste après l'incendie de sa villa de Maisons-Laffite... Pardon, Monsieur... Et tous ils viennent, Victor...

LE PRÉSIDENT

Merci... Et ils viennent, Victor ! Et ils ont enfin une minute de bonheur, de paix, d'entr'acte, entre les devoirs de la carrière, du foyer, et de la nation. Dieu sait pourtant si vous les servez mal ! Vous essuyez vos fronts avec la serviette à essuyer les verres. Pas un café sans bain de pieds. Pas une infusion où ne flottent les feuilles de l'infusion adverse. Vous distribuez l'échiquier aux bridgeurs, aux beloteurs le jeu de dames. Et cependant, ils vous aiment. Et toute la réserve de bonne humeur dérobée sournoisement à la famille, toute la bonté intérieure qu'ils ont pu sauver de nos crises et de nos cataclysmes, ils la gardent pour cette confrontation avec vous, aussi muette, mais aussi fervente que celle de Tristan_et_Yseult, n'est-il pas vrai, Madame ? dans laquelle ils ne prononcent que votre petit nom et celui du filtre que vous leur faites boire.

LA CAISSIÈRE

Ce n'est pas tout à fait exact, Monsieur. Le verre s'essuie à la cuisine. Si le garçon le ressuie, c'est à ses risques et périls et avec son linge personnel. Mais pour Tristan et Yseult, la métaphore s'impose, c'est la vérité même.

VICTOR

Cher Monsieur, alors il y a un malentendu. Car nous, les clients, je parle de l'habitué, nous ne les aimons pas, nous les adorons. Pourquoi croyez-vous que nous, les garçons, arrivons à rester là toute notre vie à distribuer sans soif des liquides, et sans faim des sandwiches ? Nous sommes aussi doués que les autres, cher Monsieur. Nous avons notre salon de peinture. Nous avons des bacheliers. Moi, j'avais beaucoup de disposition comme sauveteur. Je ne sais pas nager, mais, dans le sauvetage, c'est le sang-froid qui compte, pas la nage. Non, au lieu de peindre, au lieu de sauver, nous demeurons là, dans la cohue, l'engueulade et le suint, parce que nous savons que chacune à leur heure, nous verrons soudain à leur place, sorties des murs, les têtes souriantes de nos habitués. Elles ne sont pas toujours belles non plus, Monsieur_le_Président. Grâce à elles, nous savons ce qu'est la calvitie, la jaunisse et le lupus sur un visage aimé. Mais elles sont là... Elles redonnent leur goût à toutes ces consommations éventées pour nous. C'est elles qui sont notre grenadine de l'aube, notre armagnac de midi, notre verveine du soir... Nous n'échangeons avec elles que des monosyllabes, des regards, des sourires, mais nous les aimons, Monsieur_le_Président, et un café sans habitués, la caissière aussi vous le dira, c'est une église sans chapelles.

LA CAISSIÈRE

Sans ses saints, veut dire Victor. Sa métaphore est moins précise que celle de Monsieur_le_Président.

VICTOR

Moi je veux dire sans ses saints ? Évidemment ! Je veux dire sans ses saints. Mais des saints qui ne nous ont jamais dit leurs prénoms, Monsieur_le_Président, et souvent, dans les jours tristes, nous avons envie de les savoir !

LA CAISSIÈRE

J'en sais un, j'en sais deux.

VICTOR

Ainsi j'en suis réduit à vous appeler Monsieur_le_Président, au hasard à la vue. Vous êtes Président, il n'y a pas à s'y tromper. Mais je ne sais pas si c'est d'une société, d'un conseil, ou de la République ! Si ça ne va pas, n'y voyez que ma déférence.

LE PRÉSIDENT

Cela va, Victor. C'est justement mon titre... Alors, pourquoi ne vouliez-vous pas me parler tout à l'heure ?

VICTOR

Parce que vous n'étiez pas un habitué, cher Monsieur_le_Président. Maintenant, vous l'êtes. Reposez vos trois questions. Vous allez voir si nous ne le préparons pas, le balcon d'euphorie !

LE PRÉSIDENT

Quelle table me conseillez-vous, Victor ?

VICTOR

Pas celle où vous êtes, Monsieur_le_Président ! C'est la table des brouilles. Allez au deux.

LA CAISSIÈRE

Surtout si vous attendez une femme. Au Deux, elles sont douces. C'est la lumière, m'a expliqué le contrôleur_des_finances. Au deux la lumière leur attaque la pommette en biaisant. Alors elles sont douces.

LE PRÉSIDENT

La table sous le tilleul ?

VICTOR

Le Neuf ? Je ne vous conseillerai pas le Neuf, Monsieur_le_Président. C'est la table maudite.

LA CAISSIÈRE

Quand on trouve un suicidé dans les environs, il est toujours venu prendre au Neuf son dernier rhum.

VICTOR

Il le paye, généralement.

LA CAISSIÈRE

Voyons, Monsieur_le_Président ! Je vois très bien ce que vous voulez. Nous l'avons quelquefois votre état d'esprit, toute caissière que nous sommes. Vous voulez une table où tout soit facile, simple ?

VICTOR

Et extraordinaire ?

LE PRÉSIDENT

Exactement.

LA CAISSIÈRE

Où la nature soit pour vous, de ses feuilles à ses racines, où le vulgaire ne compte point, de ses cheveux à ses orteils.

VICTOR

Où la vie soit un jeu et une bénédiction, ce qu'elle devrait être, Monsieur_le_Président, et ce qu'elle n'est pas ?

LA CAISSIÈRE

Où vous vous sentiez jeune,beau ?

LE PRÉSIDENT

Si possible.

VICTOR

Allez au Deux, Monsieur_le_Président !

LA CAISSIÈRE

Allez au Deux !

VICTOR

Je ne vois ici que le Deux, mais je vous le garantis.

LA CAISSIÈRE

Je m'installe souvent au Deux, aux heures_creuses, rien que pour attendre. Et, pourtant, moi, je n'attends rien.

Le Président s'assied au Deux.

LE PRÉSIDENT

Allons au Deux !... Le thé est bon chez vous, Victor ?

VICTOR

Moins bon qu'en Chine, meilleur qu'en face.

LE PRÉSIDENT

Si vous voyez la plus charmante des jeunes femmes, Victor, dirigez-la sans retard par ici !

VICTOR

Elle ne s'égarera pas, Monsieur le président. Je la porterai plutôt.

LE PRÉSIDENT

Portez-la doucement... Elle est toute ma joie.

SCÈNE II. Le Président. Jérôme.

JÉRÔME

Vous attendez Florence, Monsieur ?

LE PRÉSIDENT

Oui, j'attends Mademoiselle Florence.

JÉRÔME

Je me présente. Je suis Jérôme.

LE PRÉSIDENT

Enchanté. Quoique je ne saisisse pas très bien le rapport entre ces deux prénoms.

JÉRÔME

Vous allez le saisir. Il est intime. On ne peut plus intime. Un trait d'union seul les sépare. Je suis son fiancé.

LE PRÉSIDENT

Florence se marie !

JÉRÔME

Les bans sont publiés.

LE PRÉSIDENT

Je vous félicite... Vous épousez la femme la plus charmante qui existe.

JÉRÔME

Merci ! Florence m'avait assuré en effet que vous aviez bonne opinion d'elle.

LE PRÉSIDENT

Ah ! C'est Florence qui vous envoie ?

JÉRÔME

Elle m'a dit qu'elle vous avait donné rendez-vous. Elle me délègue en avance. Elle veut sans doute que vous me connaissiez.

LE PRÉSIDENT

Elle a toutes les attentions.

JÉRÔME

Pour vous, toutes. Vous ne croyez pas si bien dire. Elle vous adore, Florence. Elle ne parle que de vous. Elle ne se souvient que de vous. Elle ne juge que d'après vous. Adorer est un mot stupide : elle vous aime, Florence.

LE PRÉSIDENT

J'apprécie le bonheur d'être aimé de Florence.

JÉRÔME

Combien vous étiez bon pour elle, combien vous l'aidiez à être heureuse, comme vous l'encouragiez à vivre, c'est sa seule conversation. Elle n'avait peur de rien grâce à vous, Florence ! Même encore maintenant, elle ne compte que sur vous !

LE PRÉSIDENT

À homme bon, femme sensible.

JÉRÔME

Elle est fière de vous, Florence. Elle dit que vous êtes le premier orateur du monde. Elle ne va voir un film, même de dessins animés, que si vous êtes aux actualités. Quand vous paraissez, je sens sa main sur mon bras qui se crispe. J'ai dû couper à la radio votre discours d'avant-hier sur les changes, j'ai cru qu'elle allait pleurer. Bref, il n'y a que vous pour Florence !

LE PRÉSIDENT

Vous m'en voyez heureux.

JÉRÔME

C'est comme pour les robes. Je sens très bien que pour sortir elle choisit les vêtements que vous auriez choisis. C'est vous qui faites pour elle le temps et la couleur. Le soir, quand je suis déjà couché, je la vois qui enlève sa robe, qui la pend, qui l'admire. On sent très bien que c'est à vous qu'elle pense. Elle s'habille pour vous, Florence !

LE PRÉSIDENT

Je suis privilégié.

JÉRÔME

C'est pour cela qu'elle est en retard. Elle veut être parfaite. Vous allez la voir. Elle a la bleue stricte, avec le renard. Vous les aimez particulièrement, les bleues strictes, je crois ?

LE PRÉSIDENT

Tout particulièrement.

JÉRÔME

Je ne parle pas du restaurant. Je me demandais pourquoi au restaurant, Florence a ses habitudes précises, immuables. C'est parce qu'elle mange votre nourriture, qu'elle boit vos vins. Moi, je me trompe toujours. Avec mes menus, j'arrive à la rendre irritable, distraite... Avec les vôtres, elle est tout de suite docile, tendre.

LE PRÉSIDENT

Alors elle vient ? Elle a choisi le jour de sa fête pour m'annoncer son mariage ? Comme vous dites, elle a toutes les attentions pour moi, Florence !

JÉRÔME

Sa fête ? C'est la fête de Florence aujourd'hui ?

LE PRÉSIDENT

Vous me semblez pas être très au courant de la vie de Florence ?

JÉRÔME

Je l'avoue. La conversation n'est pas encore tombée sur ce sujet... Son anniversaire ?

LE PRÉSIDENT

Florence est née le huit_janvier. À minuit. On a dû la frotter toute la nuit pour qu'elle vive. Elle était toute noire.

JÉRÔME

On l'a bien frottée. Il n'en reste vraiment rien.

LE PRÉSIDENT

On lui souhaite sa fête le dix_octobre. Ce n'est pas la Sainte-Florence, c'est le jour de Saint-Bruno. Mais c'est une tradition de famille. Sa mère l'exigeait de son vivant.

JÉRÔME

Ah ! Sa mère est morte ? Comme c'est dommage ! À Paris ?

LE PRÉSIDENT

Non. À Mayenne. Où vit son père.

JÉRÔME

Ah ! Son père vit ? Comme c'est bien ! À Mayenne ? Comme c'est curieux !

LE PRÉSIDENT

Il vit. Pour votre gouverne, elle va le voir chaque mois, le quinze. Elle prend le train de 10_heures_33 à Montparnasse. La voiture est la troisième en partant du guichet. Au-dessus de sa place habituelle, il y a la photographie du dolmen de Gisors. Son frère tous les deux mois l'accompagne.

JÉRÔME

Un frère aussi ? Tant mieux. Elle n'est pas seule dans la vie. Ah ! c'est sa fête ? Qu'est-ce qu'elle aime boire pour sa fête. Florence ?

LE PRÉSIDENT

Je n'en ai plus le moindre souvenir.

JÉRÔME

Qu'aime-t-elle qu'on lui offre pour sa fête, en général ?

LE PRÉSIDENT

De cela aussi, j'ai perdu toute idée.

JÉRÔME

Une azalée ?

LE PRÉSIDENT

Aime-t-elle les azalées, les hortensias, les orchidées ? Le zinnia l'attendrit-il ? Le réséda la déchaîne-t-il ? Cela tout d'un coup est sorti de ma mémoire. J'ai des défaillances de ce genre... Voyez, j'avais oublié mon Conseil de cinq heures, un conseil important. J'ai juste le temps d'arriver.

JÉRÔME

Florence sera navrée d'être en retard.

LE PRÉSIDENT

Dites-lui mes regrets. Faites-lui mes voeux. Une voiture, Victor !

JÉRÔME

Pas de voiture, Monsieur_le_Président. Ma prochaine voiture sera sûrement celle qui amènera Florence, Madame Florence. Pardon, je veux dire Mademoiselle. Le mieux, me semble d'attendre.

LA CAISSIÈRE

Restez, Monsieur_le_Président. Fiez-vous au Deux.

JÉRÔME

D'ailleurs, je crois que la voilà !...

LA CAISSIÈRE

Sans aucun doute. Si, comme le dit Monsieur_le_Président, Mademoiselle_Florence est la plus charmante des jeunes femmes, la voilà !

JÉRÔME

Le Président est ici, Florence !

LA CAISSIÈRE

Monsieur_le_Président est au Deux, Mademoiselle_Florence.

VICTOR, à la caissière

Je crois que je n'ai plus à la porter dans mes bras.

LA CAISSIÈRE

C'est une chance. Vous laissez tout tomber.

SCÈNE III. Florence, Le Président, Jérôme.

LE PRÉSIDENT

Bonjour, Florence.

FLORENCE

Bonjour, Monsieur_le_Président.

JÉRÔME

Tu peux y aller franchement, Florence. J'ai dit au Président tout ce qu'il est pour toi. Je lui ai raconté, pour son discours sur les changes.... À tout à l'heure ! Je vous laisse...

LE PRÉSIDENT

Pourquoi nous laisser ?

JÉRÔME

Florence va vous parler de moi. J'aime mieux être absent. Et aussi je n'ai pas votre genre de parole. Elle, elle parle comme vous. Vous m'avez dit trois mots, mais cela m'a suffi pour voir qu'elle parle comme vous. Les mêmes liaisons. Le même accent. Elle a votre glotte, Florence, votre palais. Sur ses dents, sa charmante langue...

FLORENCE

Très bien. Laisse-nous.

JÉRÔME

Combien de temps vous faut-il ?

LE PRÉSIDENT

Cinq minutes, je pense.

JÉRÔME

Vous plaisantez ! Vous ne connaissez pas Florence ! Elle est bavarde, dès qu'il s'agit de vous. Combien veux-tu, Florence ?

FLORENCE

Dix minutes.

JÉRÔME

Entendu. La demi-heure, et je suis là.

SCÈNE IV. Florence, Le Président.

LE PRÉSIDENT

Bonjour, Florence...

FLORENCE

Bonjour, Claude...

LE PRÉSIDENT

Adieu, Florence !...

FLORENCE

Pourquoi vous appelez-vous Claude ? Ce n'est pas un nom pour séparation, Claude !

LE PRÉSIDENT

Excusez-moi. On m'a appelé Claude parce qu'on savait qu'un jour je vous trouverais. On n'a pas pensé que je vous perdrais. On ne m'a pas appelé Alfred.

FLORENCE

Tant pis. Cela nous aiderait.

LE PRÉSIDENT

Vous êtes mieux pourvue : Florence est à deux fins. Cela s'entend très bien : Adieu, Florence. Cela vous ravage. Cela vous tue. Mais cela s'entend.

FLORENCE

Pourquoi adieu ? On se rencontre, à Paris ?

LE PRÉSIDENT

On se rencontre au Sahel, à la gare régulatrice de Mont-de-Marsan. À Paris, c'est plus rare.

FLORENCE

Nous nous rencontrions.

LE PRÉSIDENT

Nous nous rencontrions parce qu'une amie soudoyait, pour faire croiser nos routes, les couturiers, les directeurs de théâtre, le parlement, le beau temps, la pluie. Une amie qui était l'amitié. Elle nous poussait constamment l'un vers l'autre, chaque seconde, chaque minute, la nuit, le jour. Aussi nous nous rencontrions environ une fois par quinzaine, pour une heure.

FLORENCE

Vous êtes si occupé. Je n'osais vous distraire. Je ne voyais personne autre.

LE PRÉSIDENT

J'en suis bien sûr.

FLORENCE

Ce n'est pas moi qui vous apprendrai qui vous êtes, qu'on ne vous loge pas dans l'espace. Vous n'êtes jamais là tout entier, quand vous êtes présent ; ce qui me restait de vous, dans votre absence, était beaucoup.

LE PRÉSIDENT

Beaucoup trop. Cela vous suffisait.

FLORENCE

C'était une absence douce, pleine, présente. Je vous consacrais mes cent travaux, même ceux qui n'avaient rien à faire avec vous. Je tricotais les chandails de mon frère pour vous. Je tapissais pour vous mes armoires d'étoffe. Je les connais maintenant, les étoffes d'absence, le crin, l'organdi, la lustrine. Je donnais à l'orgue de barbarie pour vous. Cela tenait de l'attente, de la typhoïde, de la béatitude. C'était votre absence.

LE PRÉSIDENT

Avec lui, ce n'est plus la même ?

FLORENCE

Non. Avec lui, c'est terrible.

LE PRÉSIDENT

C'est que vous n'étiez pas jalouse, Florence. C'est que vous l'êtes.

FLORENCE

Jalouse de Jérôme ? Quelle opinion avez-vous de moi pour me croire jalouse de Jérôme ? Qu'est-il, Jérôme ? Vous l'avez vu... Que peut-il rester de Jérôme quand il n'est pas là ? L'absence ne le défigure même pas, elle le disperse. Il est dissous, Jérôme, quand il n'est pas là. Je me demande ce que j'ai de lui, en ce moment où il est à vingt mètres, à part son nom !

LE PRÉSIDENT

J'espère qu'il ne vous quitte pas souvent ?

FLORENCE

Il m'a quittée une après-midi depuis vingt jours.

LE PRÉSIDENT

C'est très mal. Où allait-il ?

FLORENCE

À son conseil de révision.

LE PRÉSIDENT

Ils l'ont pris ? Il vous quittera, pour les guerres ?

FLORENCE

Ils l'ont pris ? Il est aveugle pour tout ce que je vois, il est sourd pour tout ce que j'entends, mais ils l'ont pris. Il est ce qu'il y a de plus naïf, de plus exposé, de plus condamné. Mais eux n'ont rien vu.

LE PRÉSIDENT

La guerre verra sûrement.

FLORENCE

Il se brûle à tout. Il se cogne à tout. Toutes les portières le pincent. Tous les parapluies l'éborgnent. Depuis un mois, je connais toutes les variétés de frictions, de sutures, d'embrocations. En pleine nuit, des panaris lui poussent. Je passe mon temps à l'oindre, à le calfater. Avec les pointes, les clous d'autos, j'ai à sucer son sang dix fois par jour. Si une vipère avait mission de le piquer sans arrêt, je n'aurais pas plus à faire. C'est le dieu des petits malheurs.

LE PRÉSIDENT

C'est un dieu modeste. Remerciez-le.

FLORENCE

Vous, jamais un rhume, jamais un souffle. Vous aviez en vous, sur vous, quelque chose d'immortel, d'invulnérable...

LE PRÉSIDENT

Une heure par quinzaine. Peut-être que le reste du temps je n'étais que plaie.

FLORENCE

Vous n'avez jamais eu de double escarbille dans l'oeil. Vous n'avez jamais eu de dent froide. Même quand vous découpiez, quand vous claquiez les portières, quand vous ouvriez des caisses, l'aspic des appartements ne vous piquait pas, le vautour du logis ne vous becquetait pas, la panthère des ascenseurs rentrait ses griffes. Votre coeur battait doucement, lentement, sans fin...

LE PRÉSIDENT

C'est vrai. Vous avez entendu battre mon coeur...

FLORENCE

Le sien galope, trotte, s'arrête. S'arrête des secondes, des siècles. Le sien résonne sinistrement dans tout le corps, du crâne aux pieds... On ne sait plus où poser la tête...

LE PRÉSIDENT

Les coeurs localisés ont de grands avantages.

FLORENCE

Comment est-il, Jérôme, joli ?

LE PRÉSIDENT

Vous ne l'avez pas vu ?

FLORENCE

Je l'ai vu une fois une seconde, je l'ai aperçu une fois. Il m'en reste une image. Depuis, non.

LE PRÉSIDENT

Il est bien.

FLORENCE

J'en doute. Il est peut-être joli. Il n'est pas bien... Vous, vous êtes bien ! Vous l'on vous voit chaque fois. Impossible de ne pas vous voir, chaque fois. Vous avez un beau visage sévère avec un sourire. Vous avez un front impitoyable avec la tendresse. Vous avez une bouche indomptable toujours prévenante. Vous avez tout ce que j'admire, le cou royal, la sérénité, les jambes droites. Lui, s'il n'est pas cagneux, c'est tout juste. Cela je le vois.

LE PRÉSIDENT

Comment vous a-t-il séduite, il chante ?

FLORENCE

Il chante faux comme jamais on n'a chanté faux. Vous n'avez jamais chanté devant moi. Je n'espérais pas d'ailleurs qu'un maître du monde chantât jamais devant moi. Mais je sais ce que cela serait, si vous chantiez. Je le sais parce que je vous ai entendu chanter parfois Don-Juan ou Othello à l'Opéra, en fermant les yeux, pendant vos lointains voyages. Lui siffle. Il sifflait du moins. Depuis midi trois quarts, il a une gerçure à la lèvre.

LE PRÉSIDENT

Où l'avez-vous trouvé ?

FLORENCE

Nous nous sommes heurtés de face sur le Boulevard. Il courait de toutes ses forces... Il m'a fait mal.

LE PRÉSIDENT

Il venait de loin. On l'avait lancé voilà vingt ans...

FLORENCE

Vingt et un... Il m'a fait mal... Je ne peux encore arriver à savoir si cet épuisement en moi c'est l'amour ou la courbature, Avec vous...

LE PRÉSIDENT

Avec moi ?

FLORENCE

Rien... C'est le refrain... Sautons-le... Comment est-il, Jérôme ? Intelligent ?

LE PRÉSIDENT

L'oeil est vif. La parole aisée.

FLORENCE

Le front vide...

LE PRÉSIDENT

Qu'est-ce qu'il fait, de ce front ?

FLORENCE

Rien. Un notaire lui donne un mois médiocre. Il s'en tire.

LE PRÉSIDENT

Dans la vie, qu'est-ce qu'il fait ?

FLORENCE

Rien. Il est là : c'est son métier. Il ne bouge pas de l'appartement. Il utilise les meubles au suprême degré. On comprend avec lui comment et pourquoi les hommes ont créé les patères, les tiroirs, les tirettes. Un bouton de manchette lui est une énigme qu'il met la journée à résoudre. Il entretient, avec une espagnolette, une roue de lit, des intrigues qui le font veiller jusqu'à minuit. Les jouets aussi l'amusent. Si je mets un canard en caoutchouc dans la baignoire, il n'en sort plus. Il n'a jamais aucun projet. Il étudie constamment le temps, minutieusement, à la fenêtre, au baromètre, au thermomètre, mais jamais il ne sort, ne s'envole, ne se volatilise. Il est comme un aviateur du temps où les avions n'existaient pas.

LA CAISSIÈRE, comme le regard de Florence a rencontré le sien

Une espèce d'archange...

FLORENCE

Avec vous, je n'avais conscience que des grands métiers, des grandes entreprises. Je savais, je suivais les luttes du monde, ses soifs, ses trésors. Avec vous, c'était le pétiole, l'or, le fer. Avec lui, c'est le celluloïd, le vernis chromé, le fixé, l'aluminium. Il a un établi de poche. Il sait toutes les soudures pour chaînes de montre, tous les alliages pour cadenas. C'est le dieu des petits métaux.

LE PRÉSIDENT

Les journées doivent passer vite.

FLORENCE

Oui. Comme des années. Ma semaine se compose de sept années. Ce n'est point parce que je n'ai pas eu le temps que je ne vous ai pas prévenu. C'est parce que notre passé, après le premier jour avec lui, était déjà trop loin.

LE PRÉSIDENT

Il est jaloux, de ce passé ?

FLORENCE

Il ignore le passé. Jamais il ne m'a posé une question. Il doit ignorer le sien aussi. Jamais il n'en parle. Il a l'air de croire que je suis née le jour où il m'a rencontrée. Il m'a fait oublier que j'ai été petite, que j'ai eu d'autres lits, d'autres maisons. Je suis née avec ma taille, mes boucles, mes bas. Cette paire-là, pas une autre. Il a mis de l'inéluctable jusque sur ma brosse à dents.

LE PRÉSIDENT

Jaloux du présent ?

FLORENCE

Il n'a pas d'imagination. Il a la candeur des monstres. Il est sans suspicion. Il ignore le bien, le mal. Il ignore que la fiancée la plus fidèle peut écrire à un tiers des lettres d'amour, que la femme liée par des cordes à son amant peut faire des signes au locataire d'en face, qu'une épouse loyale peut tromper dans le lit même son époux endormi. Il ignore la conquête, la défaite, il ignore tout.

LE PRÉSIDENT

Il ne m'ignore pas ?

FLORENCE

Il ignore que l'amitié peut être l'amour, l'entente la liaison, l'affinité la connivence. Il ne sait rien, il ne devine rien, de vous, de moi... En ce moment, naïvement, il croit que nous sommes là pour parler de lui.

LE PRÉSIDENT

Quelle présomption !

FLORENCE

Si peu jaloux qu'il m'a enlevé l'attention de moi-même. Avec vous j'étais toute à vous et je ne me sentais que faute. Vous étiez tout pour moi, et je passais près de chaque homme en frémissant. Vous seul existiez, et si une main dans le métro m'effleurait, j'étais sans force. Je peux traverser sans voiles la place de la Concorde, maintenant... Je ne croiserai même pas les bras... J'ouvre nue aux livreurs.

LE PRÉSIDENT

Il a bien des désirs, des colères ?

FLORENCE

Non. Tantôt une bonne humeur, un sourire uniforme, de l'empressement. Je le sens près de moi comme ces comparses qu'on met dans la cellule d'un suspect pour le pousser aux aveux. Il est là, comme eux, indifférent, aimable. Il mange ma nourriture. Il se lave à mon eau. Il couche dans mon lit. Il ne se donne même pas la peine de parler. Il attend que j'avoue.

LE PRÉSIDENT

Que vous avouiez quoi ?

FLORENCE

Ma félicité avant de le connaître. Ma complicité avec tant de choses belles, tant d'êtres bons, avec ce que l'on estime, avec ce que l'on caresse. J'en suis à ne plus passer les mains sur mes fourrures, à ne plus regarder une statue, un oiseau. J'avouerais ! Je ne le regarde plus lui-même quand il dort, quand il respire doucement, comme vous respiriez, quand il n'est plus lui-même. Je le réveillerais. J'avouerais. Tout mon bonheur ancien, mon insondable bonheur, s'engouffrerait dans notre chambre... Je serais perdue.

LE PRÉSIDENT

Et c'est toujours ainsi ?

FLORENCE

Non. Parfois c'est le contraire. L'humeur est à peine moins gaie. Le sourire baisse à peine. Mais il n'y a pas à s'y tromper... Cette fois, ils l'ont mis dans ma chambre pour que je n'avoue pas.

LE PRÉSIDENT

Que vous n'avouiez pas quoi ?

FLORENCE

Cela je l'ignore. Je compte sur vous pour me l'apprendre. Si j'en juge d'après mon malaise, cela doit être entre le recel, le tatouage, la fausse monnaie. En tout cas, je suis d'une bande qui vous exécute proprement si vous la donnez... Je vous étonne, Claude, je vous peine ?

LE PRÉSIDENT

Je me renseigne sur l'amour, Florence. C'est toujours cher.

FLORENCE

Voilà ce que je voulais vous faire dire. Car c'est l'amour, n'est-ce pas ? Ça n'est que ça, mais ça l'est bien ?

LE PRÉSIDENT

Aucun doute.

FLORENCE

Lui, je ne l'aime pas. C'est évident. Mais c'est l'amour ?

LE PRÉSIDENT

Ce n'est pas votre amour. Votre amour est tout différent. Il vous ressemble. Il est un accord, un consentement, une aise. Celui-là, est le contraire. Mais c'est l'amour. Vous aimez Jérôme avec l'amour d'une autre.

FLORENCE

Singulière personne dont j'ai pris l'amour ! Je demande à ne pas la connaître. Comme je suis loin d'elle !

LE PRÉSIDENT

Vous vous rapprocherez avec le temps.

FLORENCE

Avec le temps ? Non, il n'y a plus de temps, Claude ! C'est là le pire. Avec vous le temps passait. Il y avait les semaines, les mois ; le désir des robes, des manteaux, car il y avait les saisons ; des voyages, car il y avait l'espace. La terre tournait. Je sentais très bien la terre tourner. Nous avions trouvé le moyen pour le sentir, à la pension. Et aussi pour voir à oeil nu qu'elle est ronde. Avec lui, elle ne s'en avise pas, je vous assure. Avec lui, la minute ne passe pas, je vis un temps arrêté. Arrêté au point suprême, comme on dit dans les guides, mais ce n'est pas moins épouvantable. Une petite liaison comme celle-là, piteuse,modeste, ne mérite pas cette fin d'univers. C'est tout ce qu'il sait faire, cet être médiocre, avec son établi portatif, donner l'éternité, arrêter le monde... Alors, Claude, parfois... Personne ne nous écoute ?

LA CAISSIÈRE

Non, non, personne !

LE PRÉSIDENT

Alors ? Deux diseuses de bonne aventure, en costume romanichel, sont entrées brusquement. Chacune prend d'un geste subit, une main de Florence et une main du Président.

SCÈNE V. Florence, Le Président, Les Gitanes.

LA PREMIÈRE GITANE, au Président

Toi, tu as un trésor dans ta poche, un gros trésor.

LA SECONDE GITANE, à Florence

Toi tu en as un dans ton sac. Il brûle mes yeux.

LE PRÉSIDENT

Victor !

LA CAISSIÈRE

Victor ! Chassez les Carmen !

LA SECONDE GITANE, à Florence

Toi, trois hommes dans ta vie.

Comme si, elle lisait quelque chose d'horrible.

Oh, la la ! Oh, la la !

LA CAISSIÈRE

Victor !

LA PREMIÈRE GITANE, au Président

Dix francs. Je te dis si elle t'aime.

LA SECONDE GITANE, à Florence

Je vois un mariage. Je vois deux corps...

LA PREMIÈRE GITANE

Cinq francs. Je te dis quand tu meurs !

VICTOR, surgissant

Allez, disparaissez !

LA PREMIÈRE GITANE

Loiaichti Victor et carra Président betcha.

LA SECONDE GITANE

Baiana Florence betcha Caissière.

LA CAISSIÈRE

Yes, ma belle. C'est comme ça...

Les gitanes s'en vont, chassées par Victor.

LA CAISSIÈRE

Je vous félicite, Victor. Comme terrasse d'euphorie, c'est réussi.

VICTOR

Voilà, Monsieur_le_Président ! Tout est en règle.

LE PRÉSIDENT, à Victor, désignant une femme qui s'est mise à écrire une lettre à la table maudite

Vous croyez ? Cela ne vous fait rien de laisser cette femme à la table des suicidés.

VICTOR

Elle est si laide !... Je la déplace ?

LE PRÉSIDENT

Oui. Vous m'obligeriez.

SCÈNE VI. Florence, Le Président.

LE PRÉSIDENT

Alors, parfois ?

FLORENCE

Comment ?

LA CAISSIÈRE, avec émotion

Alors, parfois...

LE PRÉSIDENT

Vous en étiez à : Alors, parfois...

FLORENCE

Alors, rien. Alors, c'est fini.

LE PRÉSIDENT

Qui est fini ?

FLORENCE

Mon petit lamento. Je l'ai bien chanté, n'est-ce pas ? Il n'était pas mal, mais un peu long déjà. Il est fini.

LE PRÉSIDENT

Alors,... Parfois ?...

FLORENCE

Non, c'est fini ! Ce que j'ai dit est dit. Mais n'en abusez pas.

LE PRÉSIDENT

Comme vous voudrez.

FLORENCE

Vous connaissez les femmes. J'ai été prise soudain de ce désir de me plaindre, de me plaindre à fond, jusqu'aux entrailles. Comme un besoin de m'étirer, de crier, de chanter. C'est cela, de chanter, j'avais un motif dans la tête, un motif pathétique. Je l'ai pris sous toutes ses formes, je l'ai traité en fugue. C'est ma fugue avec vous. Mais ça n'a pas d'importance, ni de raison. La femme la plus gaie un beau jour clame son désespoir, la femme la plus heureuse sa détresse. C'est une fonction de son corps, pas de son âme. Je n'y étais absolument pour rien.

LE PRÉSIDENT

Comme vous voudrez. Tout à fait d'accord. Vous avez chanté... Je ne me rappellerai que la mélodie.

FLORENCE

Oui. Parlons maintenant. Voici ce qui m'amène, Claude. Je me marie.

LE PRÉSIDENT

Tous mes voeux, Florence.

FLORENCE

J'épouse Jérôme, ce jeune homme. Nous nous entendons. Nous nous plaisons. Nous allons être heureux.

LE PRÉSIDENT

C'est très possible.

FLORENCE

Comment il m'a plu ? Parce qu'il est entré bien de face dans ma vie, dans mon corps, sur ce boulevard, comme un bolide. Il y est resté. Il Y est encastré. Je n'ai aucune raison de l'en retirer... Il y a des colonels_de_cavalerie qui vivent ainsi avec un éclat d'obus dans le coeur. S'ils évitent de se baisser pour tirer le vin à la cave, ils deviennent centenaires. Je vous promets de ne pas faire trop de gestes... Sans compter que Jérôme est charmant !...

LE PRÉSIDENT

Il l'est.

FLORENCE

Ce qu'il fait, dans la vie ? Il ne sera certes pas en peine. Il est adroit, ingénieux, industrieux. Il résoudra l'existence comme on résout un casse-tête_chinois, par les mains. Dans la mécanique et l'électricité, il a son avenir. Vous ne le connaissez pas assez. Mais moi, toute ignorante, je sens qu'il est en ce bas monde des lueurs, des courts circuits, des fusions qui ne comptent plus que sur lui. Il n'est rien, mais il est de ceux qui auraient inventé le feu.

LE PRÉSIDENT

Il n'est jamais trop tard...

FLORENCE

Comment il m'a séduite ? Ce n'est pas parce qu'il est jeune. Tout le monde peut être jeune, tous les jeunes gens. Mais il a le talent de donner son âge à toute une série de figures qui auparavant étaient vos aînés, le chagrin, l'appétit, le plaisir. La mort avec peau fraîche, c'est très agréable...

LE PRÉSIDENT

On séduirait à moins... Alors ?

FLORENCE

Alors je veux entrer dans ce mariage digne de lui... C'est un être pur. Il est pur de soucis, de souvenirs. Il est pur d'âge. Il n'a qu'une valise. Il n'a qu'un mot pour dire qu'il pleut, pour dire qu'il aime. Le nom de Parsifal est un peu gros pour lui. Mais c'est un être sans précipité, sans dépôt. Je ne dois pas lui apporter en dot les objets du passé. Je ne parle pas des pensées, des sentiments. Ceux-là on est bien obligé de les prendre... Quoique lui n'en ait point pris... Ni des marques, cicatrices, maladies mortelles... Quoiqu'il n'en ait pas une... Mais des objets...

LE PRÉSIDENT

Je vous écoute...

FLORENCE

Je lui dois d'écarter de nous tout ce qui serait équivoque, ce que je ne pourrais expliquer qu'en mentant.

LE PRÉSIDENT

Car vous ne lui mentirez jamais ?

FLORENCE

La vie lui ment pour moi, en tout ce qui me concerne. Il ne faut surtout pas que je m'en mêle.

LE PRÉSIDENT

Bref, vous êtes jalouse pour son compte, parce qu'il ne l'est pas ou en attendant qu'il le soit ?

FLORENCE

Si vous voulez... Aussi tous les objets de mon passé, je les écarte. Je les rends à ceux de qui ils me viennent... Les voilà... !

LE PRÉSIDENT

Voilà quoi ?

FLORENCE

Vos bijoux... Pardon... Mes bijoux.

LE PRÉSIDENT

Les bijoux que je vous ai donnés ?

FLORENCE

Je n'en ai reçu que de vous.

LE PRÉSIDENT

Parfait ! Votre gitane avait vu juste... Vous voilà comme je vous ai vue pour la première fois, Florence, avec deux mains nues.

FLORENCE

Oui. Tout est nu. Le cou. Les poignets. La gorge.

LE PRÉSIDENT

Que dois-je en faire ?

FLORENCE

Il y a pas mal de mains nues en ce bas monde.

LE PRÉSIDENT

J'étais disposé à croire que les bijoux devenaient pour les femmes la chair de leur chair, des cartilages, des excroissances... Cela ne vous fait rien ?

FLORENCE

De m'arracher la chair de ma chair ? Non. Plus rien.

LE PRÉSIDENT

Parfait !... Je vais sûrement les perdre.

FLORENCE

Ils sont assurés.

LE PRÉSIDENT

C'est une rançon que vous voulez payer au destin ? Il n'est pas dit qu'il acceptera. Si vous retrouvez les bagues dans vos poissons, vous saurez ce que cela veut dire.

FLORENCE

Chez Jérôme le homard est de conserve.

LE PRÉSIDENT

Il suffisait que vous vous en débarrassiez. Vous pouviez les jeter à l'eau.

FLORENCE

Où irait le monde si les femmes oubliaient leurs devoirs envers les bijoux !

LE PRÉSIDENT

Les donner à d'autres...

FLORENCE

Alors, c'était vous que je trompais.

LE PRÉSIDENT

C'est pénible de retrouver en une fois tant d'anniversaires, tant de lumières.

FLORENCE

Je les retrouvais chaque soir. Dos à Jérôme, je les contemplais dans un coin de tiroir. Cela ne m'est plus permis.

LE PRÉSIDENT

En un seul sac. En un sac. Il y a un bruit d'os là-dedans.

FLORENCE

Ne les remuez pas. Je l'ai entendu.

LE PRÉSIDENT

Cela ne vous a pas arrêtée, de vous dire : Il va rentrer chez lui avec tous mes bijoux dans sa poche droite ?

FLORENCE

Si j'étais morte, je les emportais sans scrupule. Mais je ne suis pas morte. Jérôme vit.

LE PRÉSIDENT

C'est dur. Et c'est lourd. Mon organisme va comporter désormais un élément insoluble. Aucune eau n'élimine le diamant... Ça n'est pas agréable... Savez-vous ce que vous allez faire, Florence, maintenant que vous me les avez donnés ? Les reprendre.

FLORENCE

Vous ne me comprenez pas.

LE PRÉSIDENT

Je vous comprends très bien. Vous prononcez vos voeux. Vous entrez dans le domaine où il n'est plus de volonté, de liberté. On donne aussi les bijoux à la porte. Les pierres précieuses ont une façon à soi de prendre la lumière, sous ce ciel, qui évidemment est une trahison pour celui qu'on aime... Mais je ne vous approuve pas.

FLORENCE

Je me veux forte vis-à-vis de Jérôme.

LE PRÉSIDENT

Mauvais moyen. Vous rendez vos armes. La broche est tout ce qui reste à votre sexe du bouclier, la bague du casse-tête. Les femmes n'ont aucun espoir de gagner qui veulent lutter nues avec les hommes.

FLORENCE

J'ai déjà perdu.

LE PRÉSIDENT

Vous n'avez plus de conscience. Votre corps, n'en parlons pas. Ne fût-ce que pour exister en face de Jérôme, il vous faut un noyau : un secret, un trésor.

FLORENCE

J'en ai un : je vous aime.

LE PRÉSIDENT

Vous voyez où celui-là vous mène. C'est celui-là dont il faut vous débarrasser. Rendez-moi, si vous le voulez, tout ce que j'ai fait en vous sensible, rendez-moi mon langage, comme dit Jérôme, rendez-moi la musique. Rendez-moi moi-même. Je ne sais pas trop ce que je ferai de moi, ce soir, mais cela me regarde. J'ai tiré parti de plus bêtes... Mes séraphins et moi, nous ne pouvons plus que vous rendre faible, esclave, sans force envers Jérôme. Ne nous voyez plus. Mais vous avez ces quelques moyens de lui échapper, de sauver votre indifférence, de ne pas souffrir, qui sont vos bijoux. Ne me les rendez pas.

FLORENCE

Ils n'aiment pas JéRôme. Ils le trompent.

LE PRÉSIDENT

Sans aucun doute. Ce sont les seuls. C'est la seule part de vous qui le brave, qui le trahit. Regardez-les. Ils n'entendent pas capituler, même dans ce sac.... Ils y sont aussi beaux que sur vous. Ô Florence, je ne comprends pas que vous fassiez du sentiment avec ces pierres. Elles sont les parties indifférentes, les parties dédaigneuses de vous, vos parts insensibles. Vous n'en avez pas trop. Ne les laissez pas échapper !... Prenez cette agrafe. C'est un diamant. C'est l'insensibilité même.

FLORENCE

Si Jérôme a une concurrence personnelle, c'est le diamant.

LE PRÉSIDENT

Très bien... Je vais les enfermer dans mon coffre-fort. Peut-être y aura-t-il des jours où vous voudrez les porter en pensée. Vous pourrez les porter avec provision complète.

FLORENCE

J'en porterai toujours une en pensée.

LE PRÉSIDENT

La perle ?

FLORENCE

Oui, la première.

LE PRÉSIDENT

La voilà...

FLORENCE

Vous me l'avez donnée à Aix. Il y avait un grand tilleul, cet automne-là.

LE PRÉSIDENT

Nous n'étions pas amis encore. Il y avait un grand châtaignier aussi.

FLORENCE

Dix jours vous êtes venu respectueusement vous asseoir à ma table sur la terrasse. Le onzième, dès votre arrivée, vous m'avez pris la main. Vous l'avez renversée, la paume en l'air. Vous en avez fait une coquille, je croyais que vous alliez y mettre un sou. Non... Et la perle est née.

LE PRÉSIDENT

Le maître d'hôtel était furieux.

FLORENCE

Il avait raison. C'était François. Il veillait sur moi. Il m'admirait. Et tout d'un coup il aperçut cette perle sur ma main gauche. Il était sûr qu'elle n'y était pas cinq minutes plus tôt. Il avait apporté la bouteille en m'appelant Mademoiselle. Il la servit en m'appelant Madame.

LE PRÉSIDENT

J'étais si ému que j'avais été obligé de me mettre face à vous pour calculer votre droite et votre gauche.

FLORENCE

Nous n'avons plus dit un mot. C'était le cadeau parfait. Le cadeau entre inconnus, entre inconnus muets.

LE PRÉSIDENT

Et vous êtes partie presque aussitôt, remettant pudiquement votre gant gauche pour traverser la salle. Il n'y avait que François et moi pour voir la petite bosse sous le chamois. Le coeur serré, je vous regardais disparaître, presque enceinte de moi, enceinte d'une perle.

FLORENCE

Je vais la garder, celle-là... Tant pis pour François. Tant pis pour Jérôme. Vous permettez...

LE PRÉSIDENT

Charmante femme, à laquelle on offre deux fois la même perle...

FLORENCE

Pourquoi m'avez-vous couverte ainsi de bijoux, Claude ?

LE PRÉSIDENT

Par fatuité. Chacun se monnaie comme il peut.

FLORENCE

C'était l'époque de vos congrès. J'attendais avec angoisse votre retour pour savoir ce qu'il advenait du pays, du monde. Vous m'apportiez une émeraude.

LE PRÉSIDENT

Une émeraude qui tout le jour m'avait servi, qui m'avait servi contre moi-même, contre mes passions, mes fureurs, comme elle vous servira contre Jérôme. Je l'avais dans ma poche, aux réunions. La voilà ! Que d'assauts elle m'a aidé à vaincre ! On me reprochait alors d'être trop large, trop généreux. - Qu'a-t-il à être bon ? disaient les adversaires. - Qu'a-t-il à être faible ? disaient les Français. - Qu'a-t-il à être juste ? disaient les neutres. J'avais que j'avais sur moi votre émeraude. Les autres avaient une boule de haine, de passion nationale, d'intérêt. Moi, je ne voulais même plus avoir d'idée, j'avais un talisman. J'avais sa vérité, sa pureté, son intransigeance. Dans ma poche je la touchais. C'était un chapelet à un seul grain. Je bravais amis et ennemis, de tout mon poids de carats... C'est un roc ! disait de moi l'assemblée... Voilà le roc...

FLORENCE

Ma pensée n'aurait pas suffi ?

LE PRÉSIDENT

On ne défend pas avec l'amour. On ne défend pas avec soi-même. L'homme d'État qui se met dans ses luttes est aussi vain que le romancier qui prétend souffrir, douter, ou aimer à son compte. C'est un niais et un orgueilleux. On ne connaît bien la vraie douleur, on ne défend bien son vrai pays qu'en mercenaire, qu'en remplaçant en soi le coeur par un coeur insensible, par un gage. Je n'étais pas le seul. Mon voisin l'Allemand roulait dans sa main une sorte d'oeuf en buis. Avec cela, il a reprisé l'Allemagne. Et heureux ceux à qui le gage inhumain, comme celui-là, au soir du combat, redonnait soudain une mémoire humaine. Après la séance, où courait l'Allemand, avec son oeuf, je l'ignore. Moi, je courais vers mon bonheur, je courais vers vous... Je la mets à la main droite, n'est-ce pas ?

FLORENCE

Ce soir-là vous l'avez mise à la main droite.

LE PRÉSIDENT

Voilà le rubis que j'avais le jour de ma plus grande défaite. Vous n'allez pas me le refuser ! Il a une revanche à prendre. Je me rappelle l'avoir regardé dans ma chambre avant le conseil, avoir ouvert de temps en temps l'écrin, comme un porte-cigarette, en plein débat. Je ne fume pas, je ne prise pas, j'ai bien le droit d'ouvrir des écrins en séance. Que le soleil de Versailles, de Genève était généreux à travers cette taille hollandaise ! Le bracelet va avec la bague, Florence. L'agrafe aussi. Une jeune et jolie femme est entrée, sans qu'on l'ait vue. Elle a surgi. Elle reste debout à sa place, ondulant.

FLORENCE

Qu'est-ce qu'elle veut, celle-là ?

LE PRÉSIDENT

Il surgit toujours une jolie femme quand on remue des bijoux en plein air. Je crois qu'elle est leur spectre. Elle est sans danger.

FLORENCE

Elle est jolie.

LE PRÉSIDENT

On le serait à moins. C'est à l'annulaire que vous mettez le saphir ?

FLORENCE

Non, Claude, n'insistez pas. Je ne veux pas du saphir. C'est lui que je préfère !

LE PRÉSIDENT

Son spectre vous regarde. N'allez pas lui faire un affront public ? À quel doigt ?

FLORENCE

Au doigt du milieu... Elle sourit !... Elle comprend !... Elle se moque de moi !

LE PRÉSIDENT

La turquoise ?

FLORENCE

Je ne veux pas de la turquoise.

LE PRÉSIDENT

Au petit doigt, n'est-ce pas ?...

LA DAME SPECTRE DES BIJOUX

Les petits doigts, comme on sait, sont ceux qui portent le mieux les lourdes charges.

FLORENCE

C'est mal ce que vous faites, Claude. Vous ne m'estimez pas. Vous ne voulez pas que je m'estime. Bel exploit, pour celui qui a su faire accepter nos bons de défense aux Suédois, Stresa à l'Allemagne, d'imposer des pierres précieuses à une femme. Vous tenez à vous prouver que je suis lâche, à me le prouver. Ce sera votre consolation. Peut-être même que vous n'avez pas besoin d'être consolé. Orner une femme, même avec ce qu'elle rejette, c'est un reflexe masculin.

LE PRÉSIDENT

J'ai raison.

FLORENCE

Très bien. Je les reprends. Je les reprends tous. Je n'ai pas à les avaler, non plus, pour qu'ils fassent davantage partie de moi-même ? Ils me protégeront contre Jérôme. Je vais pouvoir au moins lui refuser ce qui de moi n'est pas moi... Ils me protégeront aussi contre vous. Surtout contre vous. Ils me diront comment vous me préférez mon jour de noces. Toute innocente, avec le mensonge. Je me mettrai en blanc, pour les pousser au vif.

LE PRÉSIDENT

Bien. Redonnez-les.

FLORENCE

Non. Non ! Je les garde ! Vous n'en avez pas d'autres sur vous, peut-être ?

LE PRÉSIDENT

Hélas si, Florence ! Ma gitane ne se trompait pas non plus. C'est la Saint-Bruno aujourd'hui.

FLORENCE

Ma fête ? Je m'en doutais. Depuis ce matin la fête souffle autour de moi.

LE PRÉSIDENT

Je ne savais pas que vous épousiez Jérôme. Je ne vous ai jamais donné votre collier... Je l'apportais.

FLORENCE

Qu'il est beau ! Elle met le collier. La dame spectre des bijoux s'est approchée.

LE PRÉSIDENT

Vous désirez, Madame ?

LA DAME

Moi ? Rien. Il fait beau. Je respire...

VICTOR

Le jeune homme est signalé, Monsieur_le_Président.

LA CAISSIÈRE

Il vient à travers les gazons. Tigre et Bismarck, nos terribles chiens loups, gambadent autour de lui. Qu'il a l'air doux : il tue une abeille ! Qu'il est léger : il écrase les fleurs !

FLORENCE

Enlevons notre armure.

Elle a assemblé dans le petit sac tous les bijoux.

LA DAME, au Président

Ce rien de brise aussi est délicieux...

LE PRÉSIDENT

Délicieux. On peut dire délicieuse. Les deux accords s'emploient.

La dame s'éloigne.

FLORENCE

Alors, vous ne luttez pas, non ?

LE PRÉSIDENT

Non, Florence. Je ne suis pas de force.

FLORENCE

Vous voyez ce que je souffre, ce que j'ai souffert...

LE PRÉSIDENT

Et ce que vous allez souffrir.

FLORENCE

Vous m'avez aimée ! Vous m'aimez !

LE PRÉSIDENT

Je pensais aujourd'hui vous dire à quel point. Mauvaise occasion !...

FLORENCE

Et vous n'essayez pas ?

LE PRÉSIDENT

Vous voulez vraiment que j'essaye ?

FLORENCE

Je vous en supplie !

LE PRÉSIDENT

Que Jérôme arrive tout à l'heure et ne vous trouve pas ?

FLORENCE

Nous irons loin. Il est sans décision. Il lui faut deux jours pour prendre un train. Partons sans but, sans bagages. Nous vivrons comme nous pourrons : j'ai mes bijoux.

LE PRÉSIDENT

Non... Je n'ai pas de chance. Je suis le seul en Europe qui sache reconnaître les vainqueurs.

LA CAISSIÈRE

Il enjambe les ruisseaux. Ses lèvres sont comme un fil de pourpre. Il respire les roses. Oh ! Il s'est piqué !

FLORENCE

Il est peut-être beau, mais je ne le vois point. Il est peut-être bon, mais sa bonté m'échappe. Il est peut-être généreux, de lui je ne reçois pas. Emportez-moi, Claude !

VICTOR

Un mot, et les chiens se calment. Un geste, et les oiseaux viennent !

FLORENCE

J'aime le pain et ses poches n'ont jamais contenu que des miettes. Pourquoi ne me croyez-vous pas, Claude ? Pourquoi ?

LE PRÉSIDENT

Parce que ce n'est plus vous qui parlez. C'est la plainte qui recommence.

FLORENCE

Mon lamento, voulez-vous dire ?

LE PRÉSIDENT

Oui. Votre chant. Je l'écoute. Il est beau. Il a sa raison en soi. Vous seriez folle de croire que vous êtes venue ici aujourd'hui pour autre chose que pour chanter.

FLORENCE

Vous ne me croyez pas !

LE PRÉSIDENT

Comment savoir si en ce moment vous vous plaignez ou criez d'aise !

FLORENCE

Vous n'êtes donc pas jaloux ! Vous êtes donc comme lui !

LA CAISSIÈRE

Il effleure l'arrosoir tournant et toutes les eaux jaillissent.

FLORENCE

L'établissement a de la chance. Pour moi, là où il passe, l'herbe est morte. Il me touche et tout en moi devient sec. Mes bijoux ? Vous allez voir ce qu'il va faire de mes bijoux. Non pas qu'il les verra jamais ! J'aurais pu les garder sur moi. Il ne verrait pas sur Saint-Sébastien ses flèches. Il les heurterait au passage, sans penser à dire pardon, pendant qu'elles vibrent. Pour mes bijoux, il va avoir une parole, il aura une idée qui me les rendra tout_à_coup ternes, faux, inutiles.

LE PRÉSIDENT

Calmez-vous. Il vient.

LA CAISSIÈRE

Il vient.

FLORENCE

Oui, Madame, je vous entends. Ses lèvres sont comme un fil de pourpre. Sa bouche est charmante. Il vient. Les collines autour de lui gambadent comme des chiens-loups !... Il va me demander si je suis prête. C'est son seul mot. Chaque fois j'en sursaute. Il faudra que je lui demande un jour à quoi... Si je suis prête à la nuit sans sommeil, avec minutes soudées à l'établi portatif, à ma brosse à dents éternelle, grâce à vous, à la honte ! Prenez-moi dans vos bras, Claude ! Qu'il me trouve dans vos bras !

LE PRÉSIDENT

Vous le voulez ?

VICTOR

Le voilà.

FLORENCE

Laissez-moi, Claude.

LA CAISSIÈRE

Le voilà. Il siffle.

FLORENCE

Parfait. Sa gerçure va mieux !

SCÈNE VII. Florence, Le Président, Jérôme.

JÉRÔME

Tu es prête Florence ?

FLORENCE

Je suis prête.

JÉRÔME

Florence vous a dit tout ce qu'elle avait à vous dire, Monsieur_le_Président ?

LE PRÉSIDENT

Sans exception.

JÉRÔME

Ne vous gênez pas. Continuez devant moi, j'en serai enchanté. J'entendrai enfin Florence dans sa vraie langue. Quand vous ne parleriez que du beau temps et de la pluie.

LE PRÉSIDENT

Ce sujet aussi a été épuisé.

FLORENCE

Le Président est un peu pressé, Jérôme.

JÉRÔME

Je lui demande pourtant une minute. Il ne me la refusera pas. Puisque c'est lui qui m'a appris la nouvelle...

FLORENCE

Quelle nouvelle ?

JÉRÔME

Florence, c'est aujourd'hui ta fête. J'ai filé jusqu'à Saint-Cloud. J'ai trouvé cette bague.

FLORENCE

Une bague ?

JÉRÔME

C'est un zirkon. Il n'est pas gros. Même il est minuscule. Mais comme il est faux, ça n'a pas d'importance. Au contraire.

LA FEMME SPECTRE DES BIJOUX

Au contraire.

Elle s'éloigne ostensiblement.

JÉRÔME

Te donner un gros zirkon reconstitué, c'était une espèce de plaisanterie, n'est-ce pas, Monsieur_le_Président ?

LE PRÉSIDENT

L'intention est tout.

JÉRÔME

Intention est le mot. C'est, une intention vraie avec zirkon faux.

LA FEMME SPECTRE DES BIJOUX

Elle y gagne.

Elle s'en va définitivement.

JÉRÔME

Solide en tout cas. Et léger. Le bijoutier assure qu'on peut le porter jour et nuit, se laver les mains avec lui, même au savon anglais dont la potasse est forte. L'ennui est qu'il est sonore. Contre les rampes d'escalier, les verres, les assiettes" m'a dit le bijoutier, il résonne. Heureusement qu'il est petit, chérie. Avec un gros zirkon, on ne s'entendrait plus.

FLORENCE

Merci, Jérôme.

JÉRÔME

Remercie le Président. L'idée est venue de lui. Tu es prête, Florence ?

FLORENCE

A quoi, Jérôme ?

JÉRÔME

Je te demande si tu es prête.

FLORENCE

Je suis prête.

JÉRÔME

Alors, dis adieu.

FLORENCE

Adieu, Monsieur_le_Président.

LE PRÉSIDENT

Adieu, Florence.

Elle revient sur ses pas.

FLORENCE

Oh, pardon, j'emportais votre sac.

Elle redonne le sac au Président.

JÉRÔME

L'étourdie ! C'est tout elle.

SCÈNE VIII. Le Président, Le personnel.

VICTOR

À votre place, j'essayerais, Monsieur_le_Président.

LE PRÉSIDENT

Vous essayeriez quoi, Victor.

VICTOR

De reprendre Mademoiselle Florence à Jérôme. Ce n'est pas impossible.

LE PRÉSIDENT

Ah ! Vous avez entendu ?

VICTOR

Tout le monde a entendu. J'ai oublié de vous dire que la table Deux est sonore. Elle correspond même pour l'acoustique avec la table Onze à l'opposé. Vous auriez pu mettre au onze Mademoiselle Florence, et rester au Deux, elle n'aurait pas perdu un mot.

LE PRÉSIDENT

C'était très bien comme cela.

VICTOR

Ici tout le monde est pour vous. Y compris le gérant. Il est vrai que lui c'est à cause de votre titre.

LE GÉRANT, qui s'est rapproché

Oh ! Pardon ! Je sais ce que je dois à Monsieur_le_Président. Si je n'étais pas pour lui, je me confinerais dans le silence : c'est la vérité des gérants. Je suis pour lui. Si j'étais une femme, j'abandonnerais illico Jérôme. Je me jetterais dans les bras de Monsieur_le_Président ! Je m'y cramponnerais malgré lui ! On ne m'en arracherait plus !

LE PRÉSIDENT

Malheureusement, vous ne l'êtes pas, gérant.

LA CAISSIÈRE

Vous êtes bien comme tous les gérants. Vous croyez à la possession, alors qu'en amour il n'y a que la présence.

LE PRÉSIDENT

Et la force, gérant. Jérôme est le plus fort.

LE GÉRANT

L'intelligence, la puissance, la bonté, ce sont pourtant des armes, cela !

LE PRÉSIDENT

Hélas non, gérant ! C'est le train des équipages. Il n'y a même qu'une arme plus faible : le génie.

LA CAISSIÈRE

Il se prend les pieds dans les racines et il ne tombe pas. Il a le soleil en plein visage et il ne sourcille pas.

LE GÉRANT

Il l'embrasse ?

VICTOR

Non...

LE GÉRANT

Alors, elle l'embrasse.

LA CAISSIÈRE

Pourquoi dites-vous cela ? Elle lui a pris la tête dans ses deux mains, elle a mis sa bouche près de sa bouche, ça peut très bien ne pas être pour l'embrasser.

LE PRÉSIDENT

Cela peut très bien être pour souffler une escarbille.

LA CAISSIÈRE

La campagne en est pleine...

Au chasseur qui arrive avec un chauffeur.

Que veux-tu, toi ?

LE CHASSEUR

C'est le chauffeur du Président du Conseil qui vous demande, Monsieur_le_Président.

LE PRÉSIDENT

Ah ! C'est toi, Laurent ? Qui cherches-tu ?

LE CHASSEUR

Vous, Monsieur_le_Président. Monsieur_le_Président m'a recommandé de vous trouver, où que vous soyez, et de vous ramener. Aussi vite que la voiture roule. Il a dit en riant qu'il s'agissait de sauver la République.

LE PRÉSIDENT

Il tombe à pic. J'y vole.

Il gagne la voiture, escorté par le personnel, gérant en tête, à travers des parterres.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica