Comédie en vers
Vers les Saules, Comédie
Personnages
- HENRI, Monsieur ARMAND GENTY
- MARCEL, Monsieur AURÈLE
- PONTCHARTRAIN, Monsieur GAUDY
- HENRIETTE, Madame BORELLI-DELAHAYE
- BLONDINE, Madame MARIE-PROTAT
- ÉLÉONORE, Madame GUÉRARD
VERS LES SAULES
Le théâtre représente un paysage dans les environs de Paris. Au fond, apparaissant entre les branches, de grands arbres et des buissons de roses, une rivière. À droite, un cabaret de village, riant à l'oeil. À gauche, un banc de gazon sous une tonnelle de plantes grimpantes. (DÉCORS DE M. PLANTAD).
SCÈNE PREMIÈRE. Henri, Blondine.
BLONDINE, paraissant
Je le prends.Henri la regarde surpris. Elle continue :
Vous avez des trésors superflus ? Vous les jetez au vent et le vent me les donne. Exécutez-vous donc, cher Monsieur, je l'ordonne. Ce coeur qui m'appartient, je le veux à l'instant.BLONDINE
Qui sait ? Une boucle d'oreille, Une grappe semblable aux grappes de la treille Et que je presserai dans mes petites mains ; Le pelote de son où mes doigts inhumains Enfonceront l'acier qui mord ma chevelure, Ou bien j'effilerai sa fine dentelure Pour en garnir ma robe aux volants étagés.BLONDINE
Blondine.HENRI
Ô Blondinette ! Quand on se pend longtemps après une sonnette, Le cordon, un beau jour, se casse.HENRI
Ô lèvre en fleur ! Vous riez ! Le moulin, haut perché sur la butte, Sait où votre bonnet, hier, fit sa culbute, Au bruit des rires fous et des claires chansons, Et, si nous cherchions bien, dans les prochains buissons Les rubans du bonnet se trouveraient encore. Abeille, vous savez où le miel se picore : Ce corsage, ces yeux vifs, témoins éclatants, Vont proclamer partout vos jeunes dix-huit ans. Mais moi ! Comme un vieillard dont la nuque grisonne, En matière d'amour, hélas ! je déraisonne, Et, malgré les appels de vos yeux embrasés, Ma lèvre ne sait plus où nichent les baisers !BLONDINE
Écoutez, à me voir on dirait, je le sais, Une cervelle en l'air. Pourtant, j'ai des accès De bonté, qui parfois traversent ma folie. Je connais les sentiers de la mélancolie. Vous souffrez, je l'ai vu, car, par les jours d'été, Celui qui s'en va seul est un être attristé. Lorsqu'on entend frémir les airs de la guinguette, Que le plaisir à deux vous appelle et vous guette Et qu'il fait du soleil, il faut souffrir, vraiment, Pour se complaire ainsi dans son isolement ! Or, moi qui ris toujours, je n'aime pas qu'on pleure. Je vous suivais depuis quelque temps. Tout à l'heure, Quand vous avez jeté ce cri désespéré, Je riais, et mon coeur s'est tout à coup serré. Cela m'a fait du mal. Et puis, je suis venue Tendre à votre douleur une main inconnue, Il est vrai, mais qui peut rendre vos maux moins lourds. Allez-vous repousser ma patte de velours ?HENRI
Cette petite main, je l'aime et je la baise, Mais elle ne peut rien pour moi. Je suis obèse, Triste, cassé. Mon âge est absurde.BLONDINE
Ah ! Vieillard ! Votre hâtif hiver est formé de brouillard, Mais le brouillard s'en va, quand les clartés sereines Embrasent l'horizon par les yeux des sirènes, Quand les beaux jours de juin invitent les rêveurs, Quand les pommes pour Ève ont de vertes saveurs ! Ce dimanche est charmant parmi tous les dimanches ; Regardez : les bras nus s'échappent de leurs manches, Partout, joie et bonheur, et, si vous en doutiez, Écoutez les couplets épars des canotiers ! Les amants, qui toujours trouvent où se repaître, Bravent sous les bosquets l'oeil du garde champêtre, Et, sur l'enseigne en bois du riant cabaret, Cupidon, qu'on barbouille avec du vin_clairet, Lance, sans nul repos, ses flèches éternelles, Et les perd au milieu des nombreuses tonnelles !BLONDINE
Ah ! Je la sais par coeur la vieille historiette Que vos pleurs étouffés murmurent. Tout est vieux, Tout rajeunit pourtant malgré les envieux ! Vous aimiez une femme, et la femme inconstante Vers un autre pays porte aujourd'hui sa tente ? Mais, n'est-il qu'une vigne au monde où les raisins Mûrissent ? Il en est sur les côteaux voisins Où la grappe sanglante est encore accrochée. Nous pouvons nous donner la main. Je suis fâchée Avec Léon. Léon fut mon amant jadis, Eh bien ! Nous chanterons un seul De_Profundis, Pour l'amour de Léon, pour l'amour de la belle ! Mais les pleurs sont fatals aux yeux. Je me rebelle Contre le spleen morose et les pleurs ennuyeux ! Ma bouche veut s'ouvrir pour les éclats joyeux. Or, j'ai quitté Paris et j'ai pris les gondoles Pour les champs embaumés où, sous les girandoles, Étoiles que l'on met aux feuillages touffus, Les sons du violon mêlés aux bruits confus, Semblent prendre nos pieds, et leur coudre des ailes !HENRI
Où, dans le bal poudreux, de vives demoiselles Passent les yeux chargés de flammes et d'éclairs, Où les vins du bouchon que l'eau sut rendre clairs. Se boivent si gaîment sous la verte charmille, Où tout rayonne, où tout flamboie, où tout fourmille !BLONDINE
Votre regard s'anime en en parlant. Pourquoi N'y pas venir, monsieur, au lieu de rester coi Comme un épouvantail à pierrots ?HENRI
Ô Blondine ! La sagesse a touché ta lèvre grenadine. Tu dictes le devoir, ô mon jeune mentor ! Ton ivresse a raison, et je suis un butor.HENRI
Oui, j'accepte ! Nous tâcherons de joindre un exemple au précepte Et nous noierons l'amour dans un amour nouveau ! Oui, le soleil de juin frappe sur mon cerveau ! Je veux aimer encore, aimer sous les ramures, Aimer comme l'on aime au temps des moissons mûres, Au milieu des bluets et des coquelicots, Au milieu des baisers dont sont pleins les échos !Il l'embrasse !
BLONDINE
Eh ! Que faites-vous donc ?BLONDINE
Je ne sais si je dois...HENRI
Pas de scrupules vains ! Ne t'en souviens-il plus, chère, c'est toi qui vins Tout d'abord me parler de joie et de folie Et ranimer en moi l'espérance pâlie ! J'avais jeté mon coeur et tu l'as ramassé, Viens dîner ! Le menu sera bientôt dressé, Et l'amour surgira, victorieux athlète, Dans le rouge Argenteuil, les pieds sur l'omelette !Ils entrent dans le cabaret. Paraissent, d'un autre coté, Henriette et Marcel.
SCÈNE II. Henriette, Marcel.
HENRIETTE
Là nous sommes venus dans le mois des bourgeons ; Des canards barbotaient dans la vase et les joncs, De beaux petits canards que l'on mit à la broche... Bon ! Ma robe aux buissons à chaque instant s'accroche.MARCEL
Je vous aime !MARCEL
Écoutez-moi...HENRIETTE
Voyons, taisez-vous, à la fin, Ou plutôt, commandez le dîner, j'ai très faim.Marcel veut répondre, mais, sur un geste impérieux d'Henriette, il sort en disant :
Oh ! L'adorable fille !Henriette s'est assise au pied d'un arbre. Entrent par le fond, Monsieur et Madame Pontchartrain.
SCÈNE III. Henriette, Monsieur et Madame Pontchartrain.
ÉLÉONORE
Ces bords de la rivière ont un calme si frais... Oh ! Les rêves charmants qu'en ce lieu je ferais !MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Ouf ! Qu'il fait chaud !ÉLÉONORE
Arsène !SCÈNE IV.
HENRIETTE
Aux branches De ces arbres, jadis pleines de gaîtés franches, J'ai pendu bien des fois mon mantelet. Souvent, J'ai couru, les cheveux soulevés par le vent, Sur ces bords. Il baisait mes tresses répandues En ondes sur mon col. Vous êtes-vous perdues, Belles heures d'amour que je cherche partout ? Ô Sèvres, Romainville, ô Meudon, Montretout, Jardins, ô parcs semés de roses, sources pures, Forêts dont le soleil colorait les guipures De feuilles et de fleurs ! Je suis triste aujourd'hui. C'est qu'alors, il était près de mes côtés, lui ! Pourquoi l'ai-je quitté ? Dans ce mois de décembre, Quand il s'est trouvé seul en sa petite chambre, Quel froid l'a dû saisir alors ! Pauvre chéri, Comme il a dû souffrir ! Tout seul ! Est-il guéri ? Ah ! Sans doute qu'il a pris une autre maîtresse. Comme j'arracherais les yeux de la traîtresse, Si je la rencontrais quelque jour à son bras ! Oh ! Dans mon coeur, Henri, dans mon coeur, tu vivras. Éternel souvenir des heures amoureuses, Souvenir éternel des heures bienheureuses !SCÈNE V. Henriette, Henri.
HENRI, revient
Choisissons un endroit propre à notre repas, Afin que les fâcheux ne nous dérangent pas. Vive Blondine ! c'est la maîtresse idéale. Tu brilles sur son front, aurore boréale, Et tout l'azur du ciel dans ses yeux est enclos. Vive Blondine !Henriette pleure, on entend un léger hoquet.
Tiens, on dirait des sanglots, Une femme qui pleure ? Elle est seule. Pauvrette, Son chagrin passera. Je ne sais qui m'arrête Auprès d'elle.La reconnaissant.
Henriette !HENRIETTE, avec un cri
Ah ! Mon_Dieu ! Te voilà.HENRIETTE
Monsieur Henri...HENRI
Achevez.HENRI
Où j'ai cru que j'allais mourir ! Vous êtes bonne. Oui, ce sont de ces jours funèbres qu'on charbonne Sur le mur, et ces jours ne s'effacent jamais...HENRIETTE
Autrefois... tous les deux...HENRIETTE
Quand nos mains se donnaient l'étreinte fraternelle Dans ta petite chambre. Ah ! Que nous nous aimions, Henri ! La nuit venait doucement, nous rêvions, Et le même sourire illuminait nos lèvres.HENRI
Puis, comme pour payer les bijoux des orfèvres, L'amour ne suffit pas... Ah ! comme j'ai pleuré ! Si tu savais combien j'étais désespéré !HENRIETTE
Qu'il fait chaud ! Sous le poids de l'air trop chaud, on plie. Et vous êtes venu... seul ? Est-elle jolie ?HENRI
Blondine.HENRIETTE
Non ! Ce n'est pas cela qu'il vous faut. À son nom J'ai tressailli de haine et de colère, non, Henri, ne l'aimez pas. Cette fille est méchante, Rien en elle ne vibre, en elle rien ne chante, Comme elle vous rendrait malheureux !HENRI
Moins pourtant Que celle qui s'en est allée en emportant Mes rêves les plus chers ! Ah ! moins que cette ingrate Qui m'a fui lâchement, trouvant, l'aristocrate, Que ma chambre n'avait pas assez d'acajou, Et qui m'a laissé là comme on fait d'un joujou, Pour un je ne sais qui doré sur les coutures ! Elle était bien aimée entre les créatures, Cependant, cette fille aux froides cruautés !HENRIETTE
Et pour la recevoir toujours elle était prête.Elle attire la tête de Henri sur son épaule, tous deux se regardent, rouges et embarrassés.
HENRI
Ô bizarre destin ! Quand je la rencontrais Parfois sur l'escalier, son visage si frais, Son nez si bien rosé, sa démarche hardie, Tout ce qui faisait d'elle une enfant étourdie, Rien ne conseillait l'amour, et je passais Insoucieux, et toi, cher ange, tu pressais Le pas, en murmurant : Que ce garçon est drôle ! Un jour... Ah ! quel démon nous soufflait notre rôle ? Nous nous entretenions comme de gais amants. Je t'aimais, tu m'aimais, oh ! Quels enivrements !HENRIETTE
Et comme nous courions parlant à demi-voix, Dans la neige, ignorant si les vents étaient froids !HENRI
Je t'aimais en ce temps où les portes sont closes, Où l'on s'embrasse, où l'on dit mille folles choses, Près de l'âtre où souvent le feu ne flambait plus. Mais nous n'en savions rien tous les deux ! Tu me plus Dans la morne saison où le grand ciel s'ennuie D'être toujours rayé parla bise et la pluie. Ô folle ! tu jouais avec mes vieux bouquins. Lorsque je regardais tes petits brodequins Revenir au logis, crottés et tout humides, Je disais : Espérons ! Quand les bourgeons timides Annonceront avril et les prés refleuris, On pourra s'envoler pour un jour de Paris. Les arbres, enivrés de leur nouvelle sève, Ombrageront la mousse ; oui, j'avais fait ce rêve. Je nous voyais tous deux marcher, jeunes et fous, Éveillant les échos bruyants autour de nous ; L'hiver est loin déjà ; les chansons éclatantes Agitent le rideau des feuilles palpitantes, Je suis seul ! Et pourtant, voilà bien le décor Rêvé pour le bonheur !HENRIETTE, lui jetant ses bras autour du cou
Nous sommes deux encor !HENRI
Que me dis-tu !HENRIETTE
Henri, c'est l'époque des roses, Les roses auraient peur devant nos fronts morose Aimons-nous et rions ! Écoute dans mon sein Mon coeur se ranimer et battre le tocsin. Oui, tu verras mes pieds vagabonder dans l'herbe Et mes mains entasser les pervenches en gerbe, Viens ! l'air retentira du cri de nos amours, Je suis folle de joie, et je t'aime toujours !HENRI
Ah ! reste dans mes bras ! Reste, que je la baise Cette tête adorée. Ah ! Mauvaise ! Mauvaise ! Que tu m'as fait de mal ! Si tu pouvais savoir Tout ce que j'ai souffert ? Si tu m'avais pu voir Heurter en sanglotant mon front sur les murailles, Et demander pourquoi l'heure des funérailles Était lente à venir ainsi ? Quand j'ai reçu Ce coup, je suis tombé. Ceux qui m'ont aperçu Les premiers dans ma chambre ont dit : Pauvre jeune homme ! Il n'en reviendra pas ! Et le père Anthiome, Tu sais notre voisin, oh ! ce bon vieux ! c'est lui Qui m'a le mieux aidé pendant ces jours d'ennui A porter ma douleur. Tu lui tendras ta joue Ce soir. Il ne faut pas trop lui faire la moue, Car il va te gronder, sois en sûre. Ah ! Mon_Dieu ! Dis, tu n'essaieras plus de jouer à ce jeu ?HENRIETTE
Pardonne-moi, Henri.HENRI
Oui. Car pendant ces heures, J'évoquais devant moi les autres, les meilleures, Celles qui se passaient en rires infinis, Je vivais ces moments à tout jamais bénis ! Et puis, l'illusion, aidant à la mémoire, J'étais heureux. Mon coeur était comme une armoire Où tous mes souvenirs étaient numérotés, Alors, il me semblait te voir à mes côtés. Oui, mon isolement et mes larmes brûlantes, Mes désespoirs sans fin et mes angoisses lentes, Tout ce qui m'a vieilli, tout ce qui m'a glacé, Je te pardonne tout, pour le bonheur passé !SCÈNE VI. Henriette, Henri, Marcel.
HENRIETTE
Tiens ! C'est vous ?HENRIETTE
Mon cher, aucune brise N'a soulevé mon coeur sur ses ailes pour vous. L'hirondelle retourne à l'ancien nid, si doux, Qu'elle aurait du toujours y demeurer blottie.MARCEL
Perfide !HENRIETTE
J'ai dit : Je vous suivrai À la campagne, mais, condition expresse : Vous ne me soufflerez pas un mot de tendresse.MARCEL
Mais être venu deux et rester seul, c'est bête, Surtout quand le soleil vous donne sur la tête.HENRIETTE
Adieu, Marcel ! L'oubli vous sera bien facile.Elle prend le bras de Henri et sort en chantant :
Et l'on revient toujours, À ses premiers amours.SCÈNE VII.
MARCEL, seul
Encore cet oiseau qui m'échappe ! Imbécile ! Que pensez-vous de moi, tonnelles, verts rideaux, Qui me regardez là, sottement, grands badauds ! Quitterai-je les champs tapageurs où l'on pêche, Sans avoir effleuré le velours d'une pêche ? Non ! non ! je veux rester, je resterai ! Tant pis ! Mais il faut que j'égrène aussi quelques épis Dans la blonde campagne avec la Dorimène Que le sort vers l'endroit où sont mes pas amène ! En route pour l'amour ! Cherchons bien. Justement Une dame, un monsieur vieux et laid, c'est charmant !Entrent Monsieur et Madame Pontchartrain.
SCÈNE VIII. Marcel, Monsieur et Madame Pontchartrain.
ÉLÉONORE
Vous êtes ridicule.MARCEL, s'approchant
Je suis de votre avis, Madame.MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Comment ?MARCEL
J'approuve Ce que Madame a dit à l'instant, et je trouve Qu'elle a deux fois raison. Donnez-moi donc la paix. Oui, Madame, cet homme est un butor épais, Vous ayant...MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Mais, Monsieur...MARCEL
Assez sur ce chapitre.MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Ah ! Vous êtes encore un bien singulier pitre, Convenons-en ! Monsieur arrive là tout droit, Me trouve ridicule, et je n'ai pas le droit De me fâcher ! Allons, mais je n'aurais pas d'âme !ÉLÉONORE, avec douceur
C'est à moi qu'il s'adresse.MARCEL
Figurez-vous, Madame, que j'étais À la campagne, avec une jeune amoureuse, Charmante, vive et folle, un oiseau ! Vaporeuse À l'excès. Nous étions venus là pour dîner Ensemble ; puis après nous devions cheminer Par les sentiers perdus, où notre dialogue Fût devenu bien vite une divine églogue. Or, dès les premiers vers à peine murmurés, Brisant et disloquant les mètres préparés, Tombe un monsieur du ciel. Mon amante, ô frivole ! Tressaille, pousse un cri, puis dans ses bras s'envole. Je reste là, madame. Et notez que j'avais Un tas de madrigaux qui n'étaient point mauvais, Un galant répertoire admirablement tendre, Et personne, personne à qui le faire entendre ! C'était navrant ! Rentrer en dedans mon amour. Mais je vous vois, madame, et je vous fais la cour ; Je tombe à vos genoux, je saisis vos petites Menottes, qui nous font songer aux clématites, À la neige, au jasmin si pur, au lys vainqueur. J'y répands mes baisers. Voulez-vous de mon coeur ? Vous riez doucement. Car, sur votre visage, Le rire est un rayon dans un frais paysage, Et je prends votre bras, que vous m'abandonnez.MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Et que fais-je en ceci, Monsieur ?MARCEL
Vous me gênez.MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Mon_Dieu !MONSIEUR PONTCHARTRAIN, foudroyé
Quoi, la cour à ma femme, et vous !... sang et tonnerre !MARCEL, sans l'écouter
Donc, Madame, vos yeux ont de charmants reflets. Tels brillent dans les cieux embrasés, les palais Où le rouge Phébus remise sa berline. Vous avez une grâce adorable et féline ; Vos mains sont d'un enfant ; j'adore votre front, Ciel pur que les soucis jamais n'obscurciront ; Vos douces lèvres sont pareilles aux grenades, Une abeille y viendrait guider ses promenades. N'est-ce pas qu'il est doux, quand on a tout cela, Les yeux où le Soleil lui-même étincela Le charme, la beauté, la voix pure et sonore, De se l'entendre dire ainsi qu'...MONSIEUR PONTCHARTRAIN, éclatant
Éléonore !MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Dieux bons ! Où sommes-nous ! Vous allez mettre un terme à ces propos bizarres !Marcel sans répondre, embrasse la main de la dame.
Eh ! Que faites-vous donc ?MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Voulez...MARCEL
Il est des gens bien impatientants. On m'appelle Marcel, Madame, et j'ai vingt ans, Me voulez-vous aimer ?MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Est-ce ainsi qu'on me berne ! Vous allez à l'instant mettre en votre giberne, Mon beau soldat d'amour, ces déclarations.Giberne : Anciennement, nom d'une espèce de sac, dans lequel les grenadiers portaient des grenades. [L]
MARCEL
Vous m'ennuyez avec vos interruptions ! Voyons ! Me voulez-vous chercher une querelle ? J'accepte !MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Ma femme est...MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Spadassin !MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Mais du tout !ÉLÉONORE, éplorée
Au secours !SCÈNE IX. Henriette, Henri, les Pontchartrain, Marcel.
HENRIETTE et HENRI, attirés par le bruit
Qu'est-ce ? Qu'est-ce ?HENRI, majestueux
Vous n'avez pas toujours, pour moi, l'un de vos proches, Été, comme Bayard, un oncle sans reproches, Et je vais demander souvent aux usuriers, Quand les temps sont mauvais, l'argent que vous pourriez Me donner. Vous m'avez refusé ma cousine Pour lui faire épouser je ne sais quelle usine, Mais je serai clément, comme le sont les dieux, Plus peut-être. Je suis miséricordieux, Mais juste cependant. Parlez, jouis la cause.HENRI
Monsieur Marcel !HENRIETTE
Un bon garçon.HENRI
Spirituel.ÉLÉONORE
Aimable.MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Et qui vient sans façon Me dire que je suis ridicule, à ma face ! Mais ce n'est qu'un détail oiseux, et je l'efface.HENRI
Hé ! Diable !MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Il tombe aux pieds de mon épouse, puis Dit qu'il l'aime. Je suis calme autant que je puis, Je parle doucement d'abord, monsieur m'envoie Haranguer les moineaux, et veut que je le voie Tranquillement conter ses fleurettes en l'airMARCEL
Allons, modérez-vous, monsieur, vous avez l'air D'un dentiste enrhumé. Soyez donc plus auguste.HENRI
Les ennuis sont un vin que le sage déguste Quand le moment en vient. Mon oncle, dégustez.À Marcel.
Mais qui peut vous conduire à ces extrémités D'aller faire la cour à ma tante ?MARCEL
La faute De tout ceci, Monsieur, sur le soleil ressaute. Que faire un jour de juin, quand on est dans les champs, Qu'autour de vous, partout, sur les coteaux penchants, Sur la route, on entend jaser sous les ombrelles Des couples de ramiers avec leurs tourterelles ! On boit l'amour dans l'air. Moi j'étais venu deux, Et vous avez trompé mon espoir hasardeux. De là ma rage. Puis, vous m'avez dit vous-même : Lydie est revenue, ô Calaïs, et m'aime, Cherchez quelque amoureuse ailleurs si vous voulez !MONSIEUR PONTCHARTRAIN, à Henri
Tu l'as dit ?HENRI
Je l'ai dit.MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Mes esprits sont troublés.MONSIEUR PONTCHARTRAIN
Sa conduite à présent me paraît moins oblique.SCÈNE X. Les mêmes, Blondine.
HENRIETTE
Cette femme, c'était...HENRI, à Blondine
Ma chère, un contre-temps Survient dans nos amours et finit le volume Dont le commencement est resté dans la plume. L'encre manquait. Pourquoi fatiguer le papier Qu'on froisserait en vain sans y rien copier ? L'oiseau du souvenir gazouillait dans les chênes, Et mon coeur s'est repris à ses premières chaînes.BLONDINE
Eh, n'en rougissez pas ! heureux qui peut aimer, Mais plus heureux celui qui voit se ranimer L'amour qu'il oubliait, un jour d'ingratitude ! Que voulais-je ? jeter en votre solitude, Un peu de ma folie, un peu de ma gaîté ! Et, complice en cela du soleil de l'été, Quand vous niiez la joie, arrêter vos blasphèmes Qui se sont, à présent, interrompus d'eux-mêmes. Adieu donc ! Je m'en vais vous laissant, pauvre oiseau, Vous débattre à votre aise au milieu du réseau Fatal, où la sirène à la voix tentatrice Vous a repris encor.MARCEL, à Blondine
Vous voyez un homme à vos genoux, Qui vous offre son bras pour aller dans la plaine, Un homme abandonné. Vous pouvez, Madeleine, Encore cette fois répandre vos parfums.BLONDINE
Nous verrons.MARCEL
Voyez vite.465 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica