Dialogue en vers· Pour une Distribution de Diplômes
Clémentine ou Les Membres d'Honneur
Personnages
- CLÉMENTINE, membre d'honneur
- PHILOMÈNE, membre d'honneur, amie de Clémentine
- JULIE, membre d'honneur, amie de Clémentine
- ADÈLE, membre d'honneur, amie de Clémentine
- HONORÉE, maîtresse des cérémonies
- ROSINE, congréganiste
- LA PRÉSIDENTE DE LA CONGRÉGATION
- UNE COMMISSIONNAIRE
- LE CHOEUR
CLÉMENTINE OU LES MEMBRES D'HONNEUR.
SCÈNE I.
HONORÉE, seule
Elle place des bancs et des chaises ; suspend au mur le tableau des Membres d'honneur.
Allons, dépêchons-nous !... Surtout n'oublions pas Qu'au service de Dieu nul office n'est bas. Eh ! Quoi ! L'on me verrait, à ma charge infidèle, Perdre en ce jour heureux le nom dont on m'appelle ? Non, non : fuis loin de moi, triste respect humain. Je suis ce que je fus, je le serai demain : Honorée, Honorée.Elle époussette.
Époussetons ce siège. Bien.Elle s'assied.
Mais quelle pensée en ce moment m'assiège ? Pourquoi ranger les bancs dans un lieu découvert ? Aurait-on résolu de donner un concert ? C'est que, bien loin d'ici, notre fête est en vogue... Mais, non, ce serait trop : un petit dialogue Suffit pour expliquer ce train inusité, Et pour piquer aussi la curiosité.CLÉMENTINE
On peut représenter... Quoi donc ? Ah ! Que c'est drôle ! Rangeons, époussetons, puisque c'est là mon rôle.Elle époussette.
À d'autres le souci de dire les bons mots : Je suis loin d'y prétendre.Elle regarde du côté de la porte.
Il me semble, à propos, Que le moment approche, et que ces Demoiselles....SCÈNE II. Honorée, Clémentine.
CLÉMENTINE
Écoute, mon enfant. Donne-moi des nouvelles De votre belle fête. Est-il vrai qu'en ce jour On doit en célébrer le glorieux retour ?HONORÉE
En effet, c'est mon nom.CLÉMENTINE
Porte-le dignement. Le mien le sais-tu ?HONORÉE
De Paris, je devine.CLÉMENTINE
Oui. Pour moi cependant ce lieu n'est pas nouveau. Comme Membre d'honneur je figure au tableau.CLÉMENTINE
Eh ! Bien ?HONORÉE
Loin de Dieu.CLÉMENTINE
C'est superbe. Elles démentiraient leur première ferveur ?... Cette crainte déjà me pénètre le coeur.HONORÉE
Oh ! Non, assurément. J'ai voulu rendre hommage Au zèle qui vous pousse en un si long voyage Et constater un fait que vous-même prouvez : Les plus loin ne sont pas les derniers arrivés.ADÈLE, au dehors
Philomène ! Julie !HONORÉE
Écoutez.CLÉMENTINE
Ce sont elles.SCÈNE III. Les mêmes, Adèle, PHILOMÈNE, Julie.
PHILOMÈNE
Adèle, attends-nous donc.ADÈLE
C'est Clémentine ! Ô ciel !On embrasse Clémentine.
Mais, quel bon vent t'amène en ce jour solennel ?CLÉMENTINE
Le vent de l'amitié.CLÉMENTINE
La vie enfin pour moi devient moins ennuyeuse : Car, à vous dire vrai, je m'ennuie à Paris.CLÉMENTINE
Je ne veux pas en être. Il suffit à ma gloire Que j'aie un coeur aimant, une bonne mémoire ; Et Dieu sait si jamais ils me firent défaut.CLÉMENTINE
Rien : et, si, dans mon coeur vous n'aviez une place Je serais dans Paris comme dans un désert. « Quelque espoir de retour me serait-il offert, Me disais-je ? » Soudain on m'apporte une lettre.ADÈLE
Une lettre ?CLÉMENTINE
Devine.ADÈLE, lit l'adresse
Oh ! Je crois la connaître.Elle remet la lettre à Philomène.
Philomène, lis donc.PHILOMÈNE
C'est compris à l'instant. Tous les Membres d'honneur en feraient voir autant.Elle remet la lettre a Julie.
CLÉMENTINE
Comme un éclair qui brille au milieu de la nue, Cette lettre, à l'instant dissipant mes ennuis, M'inspire le dessein de venir où je suis. Sans doute qu'on prépare une brillante fête ?JULIE
Quoi donc ?PHILOMÈNE
Je ne sais pas très bien.SCÈNE IV. Les mêmes, Rosine, La Présidente, Le Choeur.
ROSINE, avec humeur
Quel tapage ! Vraiment, c'est à rompre la tête. Qui leur a pu souffler de venir à la fête ?CLÉMENTINE
Pardon, Mademoiselle, une invitation.LA PRÉSIDENTE
Rosine, c'est ainsi. Pas tant d'émotion.ROSINE
Faut-il donc s'y résoudre, et voir des étrangères Se mêler à nos jeux et chasser sur nos terres ?LA PRÉSIDENTE, aux Membres d'honneur
Mes enfants, excusez un zèle peu discret. Rosine, comme vous, ne sait pas le projet.PHILOMÈNE
Je l'avais pressenti.ROSINE
Quel projet ?LA PRÉSIDENTE
Eh ! Ma fille, Crois-tu que sans raison, au banquet de famille, On convie aujourd'hui tous les Membres d'honneur ? Vous saurez le projet de notre Directeur. Mais, comme à tout bienfait reconnaissance est due. Nous allons à l'instant chanter la bienvenue À ces coeurs généreux qui daignent en ce jour Nous faire tant l'honneur nous marquer tant d'amour. Choristes, c'est à vous de charmer notre oreille. Chantez : Jour de bonheur. Il s'applique à merveille.On chante.
LE CHOEUR
Jour de bonheur ! Membres d'honneur ! Venez à notre fête ; Et que l'écho répète Nos transports de bonheur !UNE VOIX SEULE
Ô vous qui présidez cette joyeuse fête, Pour la rendre complète, Accordez à nos coeurs Vos plus douces faveurs.2ème SOLO
Ô vous dont on connaît les vertus, la science, Vous savez que l'enfance A besoin de secours, Protégez la toujours.5ème SOLO
Ô vous à qui nos coeurs ne demandent qu'à plaire, Aimable et tendre Père, Agréez en ce jour Les voeux de notre amour.Le chant de ce compliment fait partie d'un "RECUEIL des Morceaux faciles et brillants pour pensionnats ou congrégation de jeunes demoiselles" que l'on se propose de graver si l'on en témoigne le désir.
LA PRÉSIDENTE
C'est assez, mes enfants.LA PRÉSIDENTE
Encore toi, Rosine ? Hélas ! Quel caractère ! Qu'as-tu donc à redire à notre compliment ? Ne pourrons-nous jamais avoir ton agrément ?LA PRÉSIDENTE
C'est notre bon Pasteur.CLÉMENTINE
Je trouve qu'il est juste De le remercier. Vous doublez mon bonheur Du reste, en m'apprenant qu'il vous fait cet honneur.LA PRÉSIDENTE
Pour le dire, il faudrait que vous fussiez en nombre.On sonne.
Mais l'on sonne.À Honorée.
Honorée, hâte-toi d'aller voir.HONORÉE, se dirigeant vers la porte
J'y suis.CLÉMENTINE
Je sens mon coeur qui palpite d'espoir.LA PRÉSIDENTE
Et c'est avec raison, ma bonne Demoiselle.À Honorée qui revient :
Dis-moi vite, Honorée, est-ce moi qu'on appelle ?LA PRÉSIDENTE
Tu peux la faire entrer.SCÈNE V. LES MÊMES, Une Commissionnaire.
LA COMMISSIONNAIRE, apportant un paquet de Diplômes
Je suis votre servante.LA PRÉSIDENTE
Bonjour, ma chère enfant.LA PRÉSIDENTE
Parle donc, me voici.LA COMMISSIONNAIRE
Je viens vous apporter un paquet.LA PRÉSIDENTE
Adieu ; ma chère enfant !SCÈNE VI. Les mêmes, Excepté La Commissionnaire.
PHILOMÈNE
C'est le projet, je pense.Elle regarde le paquet en même temps que la Présidente le déplie.
Diplômes ! Qu'ai-je lu ?Les autres en font autant.
LA PRÉSIDENTE
Mais oui, toutes tant que vous êtes.LA PRÉSIDENTE
À quoi bon ?.... Tu sauras leur destination : Et, sans te plaindre alors de cette invention, Sans la croire étrangère à notre belle fête, Rosine, tu diras qu'elle la rend complète. Laisse, que je m'explique, et, sur le champ, je veux Qu'un diplôme d'honneur soit l'objet de tes voeux. À nos réunions, ces chères Demoiselles Jusqu'ici, tu le sais, se rendirent fidèles. Ce n'est pas que le monde, objet de leur mépris. N'ait tenté mille fois de les perdre à tout prix. Elles ont.résisté : tu les en félicites ?ROSINE, radoucissant le ton
Je voudrais même avoir leur trésor de mérites.LA PRÉSIDENTE
Tu l'auras, je l'espère. À présent, trouves-tu Que de récompenser tant d'efforts de vertu, Pour elles et pour toi, soit chose indifférente ? Pour toi, j'aime à te voir, dans cette heureuse attente, Redoubler de ferveur et de fidélité ; Et pour elles, je vois, dans ce prix mérité, Un souvenir touchant des heures fortunées. Qu'elles coulaient ici depuis quelques années,ROSINE
Je comprends ;PHILOMÈNE
Plaisirs inestimables !LA PRÉSIDENTE
À ces soupirs ardents qui font verser des pleurs, Je sens qu'on rassasie un besoin de vos coeurs. Puisqu'il en est ainsi, laissez que je vous dise Encore quelque chose.CLÉMENTINE
Encore une surprise ?LA PRÉSIDENTE
Oui, mes enfants.CLÉMENTINE
Ô ciel !LA PRÉSIDENTE
Vous m'avez mise en goût : Je veux vous révéler le projet jusqu'au bout. Naguère j'attendais l'ouvrier en personne : Il me l'avait promis.On sonne.
Dieu soit béni ! L'on sonne.À Honorée.
Ouvre donc, Honorée. Est-celui par hasard ?HONORÉE, annonçant la Commissionnaire
La Commissionnaire.LA PRÉSIDENTE
Arrivez sans retard.SCÈNE VII. Les mêmes, La Commissionnaire.
LA COMMISSIONNAIRE, apportant un coeur d'or
Mon humble révérence.LA PRÉSIDENTE
Eh ! Bonjour. L'on t'envoie...LA COMMISSIONNAIRE
Pour vous remettre un coeur.LA PRÉSIDENTE
Adieu !SCÈNE VIII. Les mêmes, excepté La Commissionnaire.
LA PRÉSIDENTE, montrant le coeur d'or
Vous voyez un cadeau. Il vous regarde bien : mais il n'est pour personne D'entre vous. Devinez, il est...TOUTES
Pour la Madone.LA PRÉSIDENTE
Précisément, On veut que les Membres d'honneur, Dont les noms resteront, enfermés dans ce coeur, Ne démentent jamais leur glorieuse histoire, Sous peine de rougir de ce qui fit leur gloire. Honneur, comme noblesse, oblige ; entendez-vous ? Le devoir accompli, d'ailleurs., est toujours doux. Si donc à ses plaisirs le monde vous convie, Dites : mon nom se lit dans le coeur de Marie.ADÈLE
Oui, pour que notre titre à grands frais mérité Toujours, comme aujourd'hui, soit une vérité, Nous n'écouterons pas les promesses du monde.LA PRÉSIDENTE
Dans une sainte ligue, enfants, unissez-vous, Pour fournir de concert une illustre carrière. Demandez à marcher sous la grande Bannière : Un seul désir suffit ; et notre bon Pasteur Vous enrôle à l'instant dans sa garde d'honneur.Aux choristes.
Pour vous, chères enfants, qui commencez à peine À chanter les bienfaits de votre Souveraine, Voulez-vous dans nos rangs couler des jours heureux ?La bannière de la grande Congrégation, dont la petite n'est que le noviciat.
TOUTES LES CHORISTES
Nous le voulons.LA PRÉSIDENTE
Eh ! Bien, comme ces coeurs pieux, Rivalisez de zèle et de persévérance : Un jour vous obtiendrez la même récompense. Mais nous avons besoin,je crois, de nous hâter : À notre Directeur allons nous présenter.Aux membres d'honneur.
Et vous, demandez-lui comme faveur suprême, Que notre bon Pasteur nous délivre lui-même Ces diplômes, ces Diplômes d'honneur Qui, passant par ses mains, doubleront de valeur.205 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica