Dialogue en vers· Pour la Sainte-Enfance
Eugénie ou Le Zèle Victorieux
Personnages
- EUGÉNIE, agrégée à la Sainte-Enfance
- ANNA, enfant de la première communion
- LOUISE, maîtresse de choeur
- CHORISTES, au nombre de neuf
- L'ANGE DE LA SAINTE-ENFANCE
EUGÉNIE OU LE ZÈLE VICTORIEUX.
SCÈNE I. Eugénie, Anna.
EUGÉNIE
Eh ! Bien donc, chère Anna, tu te rends aujourd'hui ? Pour notre Sainte-Enfance, oh ! Quel beau jour à lui ! Laisse que je t'inscrive....EUGÉNIE
Et moi, douze ans passés. Et pourtant je suis loin de dire : c'est assez. Et je ne suis pas seule : il en est beaucoup d'autres Qui se font un honneur d'être toujours des nôtres. J'étais Associée, avant le jour heureux Où Jésus vint remplir le plus doux de mes voeux : Depuis, j'ai dû changer de titre et non d'idée.ANNA
C'est l'oeuvre des enfants : ou, si, comme tu dis, Je puis être agrégée, écoute un bon avis. Par ton zèle indiscret pour cette oeuvre nouvelle, Tu vas nuire aux progrès d'une oeuvre encor plus belle.EUGÉNIE
La Propagation ?EUGÉNIE
Nous faisons du chemin : tant mieux ! J'aime cela. Tu n'es plus trop âgée ainsi que tout-à-l'heure ? Ta seconde raison sera-t-elle meilleure ? Elle prend, je le vois, un air très sérieux. Mais, quand on l'examine et qu'on la juge mieux, On reconnaît bientôt que c'est l'indifférence Qui cherche à se parer des traits de la prudence.EUGÉNIE
Loin de nuire aux progrès De l'oeuvre qui naquit sur le sol Lyonnais, La Sainte-Enfance vient, comme une soeur_puînée, Embellir de sa soeur la noble destinée.La congrégation de La Sainte-Enfance est créée en 1865 et a été approuvée par Mrg de Bonald archevêque de Lyon. Au XIXème siècle, la maison-mère est domiciliée à Lyon.
EUGÉNIE
Oui, mais, en se vouant à cette classe unique Que décime à toute heure une coutume inique, La Sainte-Enfance ajoute aux admirables fruits Que son illustre soeur avant elle a produits. Des enfants rachetés qui nous dira le nombre ? Par l'eau régénérés, les uns croissent à l'ombre De monuments pieux, nommés Orphelinats ; Les autres, glorieux d'un précoce trépas, S'en vont peupler le ciel de myriades d'anges Et chanter au Très-Haut des hymnes de louanges.EUGÉNIE
Et qui n'en ferait pas En voyant susciter d'injustes embarras À cette oeuvre si belle et si compatissante ? Du peu que l'enfant donne il faut qu'on se contente. Quand il aura pris goût à faire des heureux Vous le verrez sans peine accéder à vos voeux. Attendez vingt-un ans. Ses ressources plus grandes Lui permettent enfin de grossir ses offrandes. On lui déclare alors qu'il va perdre à la fois Son titre d'agrégé comme aussi tous ses droits, S'il n'accepte à l'instant, pour étouffer la plainte, D'embrasser les deux soeurs dans une même étreinte.ANNA
C'est très bien.On commence à chanter dans la pièce voisine :
Mais qu'entends-je ? Oh ! Les touchants accords !EUGÉNIE
Bon : c'est le choeur qui vient seconder mes efforts.ANNA et EUGÉNIE écoutent chanter. Vers la fin du morceau, neuf choristes arrivent sur la scène, à la suite de leur maîtresse de choeur.
SCÈNE II. LES MEMES, LOUISE ET LES CHORISTES.
ANNA, à Louise
Nous avons entendu votre brillant cantique. 'EUGÉNIE
Louise, en fait de chant, on connaît ton savoir. Mais qu'as-tu préparé pour notre Sainte-Enfance ? C'est que nous attendons un morceau d'éloquence... Nous en avons besoin : depuis un bon moment, ( Qui l'aurait dit d'Anna ? ) je prêche vainement.EUGÉNIE, aux choristes
Et vous, enfants chéries, Vous l'aimez, n'est-ce pas ? L'Association Bientôt sur son registre inscrira votre nom ?UNE CHORISTE
J'y serai.UNE AUTRE CHORISTE
Moi, j'y suis. Mais, à présent, j'ignore Si ma mère voudra que j'y demeure encore.EUGÉNIE
Pourquoi ?EUGÉNIE
Tu n'auras rien à perdre en étant agrégée. Qu'en dis-tu, chère Anna ? N'es-tu donc pas changée ?EUGÉNIE
Ah ! Que c'est consolant !EUGÉNIE, avec surprise
Tiens !EUGÉNIE
Encore un vain prétexte ? Ah ! Combien de soupirs, Avec le seul argent de tes menus plaisirs, Tu pourrais épargner aux enfants de la Chine ! Sans être riches, va, fort bien je m'imagine Que nous pourrions donner de notre propre fonds ; Mais nous voulons avoir des joujoux, des bonbons. Ah ! Je le disais bien : oui, c'est l'indifférence Qui cherche à se parer des traits de la prudenceÀ Louise.
Louise, à mon secours !.... Quel silence mortel ! On se tait sur la terre, adressons-nous au ciel.Eugénie tombe a genoux.
Bel ange, protecteur de cette, oeuvre sublime Pour laquelle mon coeur d'un saint zèle s'anime, Oh ! daigne en ce moment me prêter ton appui !On frappe à la porte.
LOUISE
Quelqu'un frappe.ANNA, s'avançant vers la porte qui s'ouvre d'elle-même
Je suis perdue, ô ciel !EUGÉNIE
Qu'as-tu vu ?ANNA
C'est un ange.TOUTES, en tombant à genoux
Mon_Dieu ! Quelle frayeur !SCÈNE III. LES MÊMES ET L'ANGE DE LA Sainte-Enfance, tenant-JOUa main une couronne et un album.
L'ANGE
Jeunes enfants, qu'entends-je ? Relevez-vous.On se relève.
Je suis un ange du Seigneur ; Et vous, n'êtes-vous pas des anges par le coeur ? Si je suis votre frère, et si le ciel m'envoie , Laissez sur votre front s'épanouir la joie. À peine revenu du terrestre séjour, J'offrais à l'Éternel un enfant. (fleur d'un jour ), Quand Jéhova m'a dit : « Redescends sur la terre : Va chercher des amis à ton oeuvre si chère. »EUGÉNIE, avec un air de satisfaction
La Sainte-Enfance ?L'ANGE
Bien : je suis déjà compris. Aussi prompt que l'éclair, à l'instant j'ai repris, Sur l'ordre de mon_Dieu, mes éclatantes ailes : Je m'élance soudain des voûtes éternelles. Je viens à vous d'abord, sûr d'avoir bon accueil. Car, un ange m'a dit avec un saint orgueil : « Il est dans Avignon de charitables âmes Que dévore en secret la plus pure des flammes : Telle est la jeune enfant dont je suis le gardien. Eugénie est son nom : elle le porte bien. Depuis que les Chinois ont ému son coeur tendre, Il n'est rien que pour eux elle n'ose entreprendre. Mais, hélas ! le succès ne la suit pas toujours : C'est de toi qu'elle attend un généreux secours. » Ta prière, Eugénie, à mon coeur a su plaire. Non, tout n'est pas perdu : travaille, mais espère, Et d'abord, ô ma soeur, accepte de ma main Cet encouragement à l'amour du prochain.L'ange couronne Eugénie.
EUGÉNIE
Merci ! bel ange. Ton visage Éblouit par ses traits vermeils ; Mais la douceur de ton langage Va faire goûter mes conseils.L'ANGE
J'espère bien que si je plaide En faveur des petits Chinois, Tu verras venir à ton aide Ces compagnes que j'aperçois.UNE 3e CHORISTE
Est-il vrai que, loin de leur mère, Ils ont mille morts à souffrir, S'ils n'ont le bonheur de lui plaire Quand leurs yeux viennent à s'ouvrir ?L'ANGE
Oui, tandis que l'on environne De tant de soins votre berceau, Leur mère, hélas ! les abandonne, Ou devient leur propre bourreau.UNE 4e CHORISTE
Autant l'exécuteur du crime Fait naître en moi d'aversion, Autant l'innocente victime M'inspire de compassion.L'ANGE
S'ils avaient du moins le baptême, Ils seraient admis dans le ciel, Témoin l'enfant qu'aujourd'hui même J'ai porté devant l'Éternel.UNE 5e CHORISTE
Mais, bel ange, que faut-il faire Pour sauver ces pauvres petits ? Faut-il, pour leur servir de mère, Voler vers ce lointain pays ?L'ANGE
Calme-toi : le Missionnaire Que rien au monde ne retient Doit mettre fin à leur misère, Si ta charité le soutient.UNE 6° CHORISTE
Eh ! Quoi ! C'est assez d'une aumône ?LA 6e CHORISTE
Dis-moi vite ce que l'on donne.L'ANGE
Un sou par mois.LA Ce CHORISTE
Oh ! C'est bien peu.TOUTES
Moi ! Moi ! Bel ange.L'ANGE
Bon : vive la charité ! J'aime à voir ce combat de générosité. Enfants, vous me prouvez que les faveurs insignes Dont vous êtes l'objet tombent sur des coeurs dignes ; Et moi, je vous promets que vos jeux fortunés Ne pouvaient aujourd'hui mieux être assaisonnés. Comment vous nommez-vous ? Vos noms, je veux les prendre, Et sur ma harpe d'or au ciel les faire entendre. Approchez, mes enfants, approchez tour-à-tour : Car, je vais remonter à l'éternel séjour.Chacune dit son nom à l'oreille de l'ange qui écrit sur son album.
L'ANGE, après avoir fermé son album, continue :
Vous êtes douze. Allons, chacune sa série ! Et puis, pour trésorière acceptez Eugénie.TOUTES
Oui ; bel ange.L'ANGE
À genoux ! Il faut nous dire adieu.L'on se met a genoux.
Enfants, je vous bénis. Au revoir devant Dieu.L'ange sort : on se relève.
SCÈNE IV. Les mêmes, excepté L'Ange.
EUGÉNIE
Le Seigneur a voulu réchauffer notre zèle. C'est à nous, à présent, de prouver au Seigneur Que la reconnaissance anime notre coeur. Essayons pour cela de devenir Apôtres : L'ange a pris notre nom, prenons celui des autres. Chacune sa série ! À ce désir si beau Il m'en souvient, mes soeurs, vous avez fait écho.TOUTES
Et moi, de même.EUGÉNIE
Bon : mon affaire est certaine. Enfants, puisque vos coeurs battent pour les Chinois. Pour eux faites aussi résonner votre voix. Louise, apprends-nous donc la douce mélodie Que tu dois nous chanter à la cérémonie. Nous la répéterons à nos aimables soeurs : C'est le plus sûr moyen de triompher des coeurs.LOUISE entonnne le cantique de la STE-ENFANCE :
Écoutez du fond de la Chine.Le choeur lui répond, en reprenant toujours le dernier vers.
187 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica