Dialogue en vers· Après une Fête Mondaine
Juliette ou La Danseuse
Personnages
- JULIETTE, danseuse endurcie
- FANY, danseuse repentante
- ÉLISA, maîtresse des cérémonies
- MARIE, choriste
- LAURE, choriste
- LA PRÉSIDENTE
- LE CHOEUR
JULIETTE OU LÀ DANSEUSE,
SCÈNE I. Juliette et Fany.
FANY
Je dois te l'avouer, ma chère Juliette : Depuis que j'ai dansé, je suis tout inquiète. Aussi bien, quel conseil, alors, tu me donnas !JULIETTE
Bagatelle ! Fany, Mais, parle un peu plus bas. Si l'on prêtait l'oreille, ( et l'on en est capable, ) Tu ne tarderais pas à passer pour coupable.JULIETTE
Il faut savoir nier. Les danseuses, d'ailleurs, se trouvent en grand nombre : Essayons aujourd'hui de nous glisser dans l'ombre. On peut ne pas savoir que nous avons dansé.JULIETTE
Ma chère, écoute-moi. Quand on condamne en masse, C'est qu'on ne sait pas tout. Pour nous, payons d'audace.LA PRÉSIDENTE, dans la pièce voisine
Allez vite, Élisa.ÉLISA, dans la pièce voisine
Mais mère, je vais voir.SCÈNE II. Les mêmes, Élisa.
SCÈNE III. Juliette, Fany.
JULIETTE
Allons, tu perds la tête. Élisa ne sait rien : et, fit elle un rapport, Ce n'est pas d'un enfant que dépend notre sort.SCÈNE IV. Les mêmes, Marie et Laure.
JULIETTE
Bonjour.MARIE
Comment vas-tu ?JULIETTE
Pas mal, Et toi ?MARIE
Fort bien !À Fany.
Oh ! Quel air abattu, Fany ! Mais qu'est-ce donc qui te rend inquiète ? Songe que dans huit jours aura lieu notre fête.JULIETTE, se hâtant de répondre pour Fany
Ce n'est rien.JULIETTE, à part
C'est le cas, ou jamais, d'user de quelque ruse.MARIE, à Juliette
Et puis, l'autre dimanche, où portiez-vous vos pas, Quand je vous aperçus près de la promenade ?JULIETTE
J'accompagnais Fany....SCÈNE V. Les mêmes, Élisa.
ÉLISA, à Laure et à Marie
J'ai compris votre voix. Eh ! bien, Laure et Marie, Voulez-vous mettre fin à votre causerie ? C'est la seconde fois que je viens vous chercher : Notre mère aurait droit presque de se fâcher.JULIETTE
Dans ce cas, nous restons.ÉLISA
Vous pourrez écouter ce que nous répétons. On dit que l'on prépare une brillante fête, Et que de nos morceaux l'harmonie est parfaite, Que ce penser doit plaire à ces coeurs généreux ! Que rien n'a pu séduire en ces jours dangereux ! Aux mondaines laissons le remords qui tourmente ; Pour nous, goûtons en paix une joie innocente.Aux Choristes.
Venez donc.MARIE, à Juliette
Au revoir ! Je ne dis pas adieu.JULIETTE
Au revoir !SCÈNE VI. Juliette et Fany.
JULIETTE
Encore tes frayeurs !FANY
Non, mais c'est Élisa dont les réflexions Étaient, j'en suis bien sûre, autant d'allusions. Sa voix me transperçait comme une flèche aigue ; Encor quelques instants, je tombais à sa vue. Juliette, crois-moi, je redoute un affront.JULIETTE
Ce n'est pas étonnant quand on n'a point de front.On entend chanter dans la pièce voisine. À chaque pause, Fany fait une réflexion.
FANY
Mais l'on chante !... Ô regrets !... Délicieuse fête !... Je pressens le malheur qui plane sur ma tête.... Non, ce n'est pas pour moi que brillera ce jour.LA PRÉSIDENTE, dans la pièce voisine
Enfants, pour mieux chanter, retournez dans la cour.JULIETTE
Moi, je reste à ma place. Je te l'ai déjà dit : je veux payer d'audace.Le choeur arrive sur la scène.
SCÈNE VII. Juliette, La Présidente, Élisa, Marie, Laure , Le Choeur.
On chante un cantique.
Pendant que l'on chante, Juliette, assise dans un coin parcourt un livre de piété.
JULIETTE, d'un ton hypocrite
Eh ! Pour chasser l'ennui, J'étais à réciter les vêpres d'aujourd'hui.Vêpres : Terme de liturgie catholique. Heures de l'office divin, qu'on disait autrefois sur le soir, et qu'on dit maintenant pour l'ordinaire à deux ou trois heures après midi. [L]
LA PRÉSIDENTE
Mon enfant, ton coeur est-il sans crainte ?JULIETTE, avec effronterie
Moi, fréquenter le bal !... Qui donc a pu le dire ?LA PRÉSIDENTE
Ma chère, sur ton front, il me semble le lire ;ÉLISA
D'autres font vu pour moi : que cela ne t'attriste. Sans avoir voyagé, je sais que Rome existe.SCÈNE VIII. Les mêmes et Fany.
FANY, accourant indignée
Perfide, se peut-il que, pour te décharger, Tu rejettes sur moi le tort qu'on te reproche ? Va, va, je te connais, ingrate, coeur de roche ! Oh ! Ne la croyez pas, ma mère, par pitié ! À son langage faux mon coeur s'est trop fié.LA PRÉSIDENTE
Rassure-toi, Fany.JULIETTE, avec méchanceté
Je le confesse donc. Oui, je l'ai débauchée : Et, loin d'en éprouver le moindre repentir, J'aurais voulu pouvoir toutes vous pervertir. La Congrégation n'eût plus laissé de traces ; Et vous m'eussiez voté des actions de grâces.LA PRÉSIDENTE
Et pourquoi, s'il te plaît ?JULIETTE
J'aurais brisé vos fers.LA PRÉSIDENTE
Ces fers qui te pesaient nous seront toujours chers.Aux Choristes.
N'est-ce pas, mes enfants, que vous aimez vos chaînes Et que vous vous passez de ces fêtes mondaines ?TOUTES
Oui, ma mère.LA PRÉSIDENTE, à Juliette
Allez donc débiter autre part Vos discours mensongers, et, par votre départ, Délivrez-nous enfin d'une vue importune.JULIETTE, s'en allant tristement
Je ne m'attendais pas à pareille infortune.SCÈNE IX. Les mêmes, Excepté Juliette.
LA PRÉSIDENTE
Je le dis à regret : ( De notre Directeur tu sais quel est l'arrêt : ) Mon enfant, tu seras, pour un an, ajournée.FANY
Que je vais m'ennuyer pendant toute une année ! Ah ! C'est payer bien cher un oubli d'un moment ! Mais je dois m'incliner devant le châtiment.LA PRÉSIDENTE
Fany, de cet arrêt dont la rigueur t'étonne La justice pourtant n'étonnera personne. Toute loi qui défend veut une sanction ; Et c'est là le motif de ta punition. Or, afin qu'elle soit vraiment préservatrice, Malgré le repentir, il faut qu'on la subisse ; Et pour être certain qu'on fuira le danger, Jusqu'à ce qu'il revienne, il faut la prolonger. Adieu donc, mon enfant ! Même au milieu du monde, Garde le souvenir de ta douleur profonde : C'est le meilleur garant de ton prochain retour.LA PRÉSIDENTE
Oui, mon enfant.TOUTES
Adieu !SCÈNE X. Les mêmes, excepté Fany.
LAURE
Que je la plains, Fany ! Depuis qu'elle a dansé, Ses regrets et ses pleurs, je crois, n'ont point cessé. Pour Juliette, non.LA PRÉSIDENTE
Ne vous engagez point dans de nouveaux débats, Apprenez seulement par de si tristes scènes Ce que vous gagneriez à ces fêtes mondaines. Juliette endurcie est exclue à jamais ; Et la pauvre Fany, malgré tous ses regrets, D'un an ne viendra plus dans cette heureuse enceinte. C'est bien dur, disons-le.LA PRÉSIDENTE
Il le faut cependant. Et vous donc, voulez-vous Toujours participer à nos plaisirs si doux ? Jurez, ô mes enfants, jurez à votre mère Que vous suivrez toujours votre blanche bannière. Ce sont là, n'est-ce pas, vos nobles sentiments ?TOUTES
Nous le jurons.LA PRÉSIDENTE
Que Dieu bénisse vos serments !On chante un morceau de consécration, par exemple : Je l'ai juré, du P. HERMANN, ou bien : Oui toujours, toujours, du P. LAMBILLOTTE.
149 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica