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un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Comédie en un Acte, en Prose Mêlée d'Ariettes

L'Auteur dans son Ménage

Étienne Gosse, C. Bruni· créée en 1800, imprimée en 1798· 202 vers· 5 personnages

Représentée, pour les premières fois, sur le théâtre des Troubadours, rue de Louvois, les 29 et 30 prairial, 1er et 2 messidor an VIII.

Personnages

  • GÉRALDE, le Citoyen REZICOURT
  • ALEXIS, le Citoyen LEBRUN
  • MAINROI, le Citoyen DESSAULES
  • MADAME GÉRALDE, la Citoyenne AUVRAY
  • CÉLESTINE, la Citoyenne AuGUSTINE LESAGE

L'AUTEUR DANS SON MÉNAGE.

Le Théâtre représente Le cabinet de Géralde ; sur La gauche est une table, couverte de papiers en désordre ; sur sa droite, un clavecin ; une bibliothèque, dans Le fond.

SCÈNE PREMIÈRE. Madame Géralde ; occupée à ranger des papiers ; CÉLESTINE, lisant.

MADAME GÉRALDE

Qu'as-tu, ma chère Célestine ?

CÉLESTINE, d'un air triste

Je n'ai rien, ma mère.

MADAME GÉRALDE

Reprends donc ta gaîté ordinaire.

CÉLESTINE, d'un air triste

Je suis fort gaie aussi.

MADAME GÉRALDE

C'est bien assez des ennuis que te donne l'étude.

CÉLESTINE, en soupirant

Voici bientôt l'heure, où je vais prendre ma leçon de musique, de dessin, de morale et de philosophie.

MADAME GÉRALDE

Ton père, mon digne époux a plus de zèle que d'adresse ; en remplissant ton esprit de tant d'objets, il t'empêche d'en saisir aucun.

CÉLESTINE

Il est vrai.

MADAME GÉRALDE

Impatient, brusque, même, quand il compose ; le moindre bruit, dit-il, s'oppose à l'harmonie de ses idées ; ses papiers sont-ils dérangés, sa table est-elle trop éloignée de son feu ; enfin, un rien l'agite.

CÉLESTINE

Mais un rien l'apaise ; et s'il nous gronde lorsque sa Muse est rétive, de combien de caresses il nous accable, lorsque son Apollon lui sourit !

MADAME GÉRALDE

Je n'approuve point, cependant, le choix de nos sociétés ; comment, au lieu de te présenter dans ces compagnies, où tes talents te distingueraient, il nous conduit, sans cesse, au milieu de ses graves amis, parmi des lettrés, des savans même.

CÉLESTINE

J'aime mieux tout endurer que d'être l'objet de vos querelles.

MADAME GÉRALDE

Non , je veux lui prouver que la science....

CÉLESTINE

Est utile.

MADAME GÉRALDE

Oui ; mais, les savants sont fort ennuyeux.

CÉLESTINE, rougissant et baissant les yeux

Il en est d'aimables, maman.

MADAME GÉRALDE

Des savans aimables, qu'est-ce que cela veut dire ?

CÉLESTINE

Je ne dois rien vous cacher.

MADAME GÉRALDE, d'un ton sérieux

Parlez, Mademoiselle.

CÉLESTINE

Il y a quelques jours que j'accompagnai mon père chez son ami Mainfroi...

MADAME GÉRALDE

Le professeur de mathématiques, ce vieux railleur qui cache sous un air froid le caractère le plus malin.

CÉLESTINE

Il s'agissait de fixer les changements de langues grecque et arabe ; chacun, chargé d'antiques, d'inscriptions, se disposait à discuter avec chaleur et méthode une question, aussi utile ; la conversation, grave d'abord devint tumultueuse ; la gravité m'ennuya ; le bruit me donna de l'humeur ; j'étais mécontente et déplacée ; lorsque mes yeux découvrirent, un jeune savant, dont le maintien annonçait un trouble égal au mien ; tout-à-coup sa figure s'anima, ses yeux se fixèrent sur les miens ; et profitant de l'agitation gênérale, il s'approcha de moi et me dit :

AIR.

Il est moins utile, je pense, D'être savant, que d'être heureux, Non, non, jamais pour la science Je n'oublierai d'aussi beaux yeux. Près de vous j'aime l'ignorance, Et je préfère, en vérité, Aux vains discours de l'éloquence Les doux regards de Ja beauté. Trompé par sa vaine chimère, Le plus instruit déplaît souvent. Celui qui sait l'art de vous plaire Est à mes jeux le plus savant ; Auprès d'une femme jolie, Tout, est plaisir, tout est bonheur : J'étudierais toute ma vie Si vous étiez, mon précepteur.

MADAME GÉRALDE

Cette conversation était inconvenante, Mademoiselle ; et votre légèreté a pu seule autoriser un Jeune homme à vous parler la première fois ;

CÉLESTINE

Ce n'est pas la première fois que je le voyais ; il m'avait déjà distinguée aux promenades ; et j'ai beaucoup souffert à vous le cacher.

MADAME GÉRALDE

Je te sais gré de ta confiance ; l'esprit d'une mère de famille n'est pas de s'opposer à l'amour, mais de le diriger vers un but honnête et délicat.

CÉLESTINE

Ma bonne maman !

MADAME GÉRALDE

Depuis le lever du jour, ton père se promène dans la grande allée de notre jardin ; en rentrant il va composer.

CÉLESTINE, gaiment

À son retour, nous descendrons au jardin ; nous nous assiérons vers le petit treillage. J'ai encore beaucoup de choses à vous dire.

MADAME GÉRALDE

Sur quoi ?

CÉLESTINE, vivement

Sur Alexis.

MADAME GÉRALDE

Il sera maintenant le grand sujet de nos conversations.

CÉLESTINE, caressant sa mère

Alexis ne me fera point oublier ma bonne maman.

MADAME GÉRALDE, l'embrassant

Ma chère Célestine ! Je vais voir ce que fait ton père, et s'il va bientôt rentrer.

Elle sort.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Célestine, Madame Géralde.

MADAME GÉRALDE

Descends au jardin, Célestine ; j'ai aperçu de loin ton père ; voilà son attitude.

Elle le contrefait.

Tantôt il sourit, tantôt il s'agite ; il regarde le ciel et l'invoque ; tout-à-coup il recule trois pas ; il menace la terre, et semble lui dire de s'entr'ouvrir ; puis il paraît joyeux : et je ne sais comment nous allons le voir. Il vient... Sauvons-nous.

SCÈNE IV. Madame Géralde, Célestine, Géralde.

GÉRALDE, se croyant seul, d'un ton animé

Ô mon génie, ne m'abandonne pas !...

MADAME GÉRALDE, à part

Il va se fâcher en me voyant.

CÉLESTINE, dans un coin du théâtre

Je n'ose bouger.

GÉRALDE

Je vais chanter les charmes de l'union conjugale.

MADAME GÉRALDE, à part

L'idée est aimable.

CÉLESTINE

Si je pouvais sortir sans qu'il me vît.

GÉRALDE, en fureur

Femmes célèbres par vos forfaits, éloignez-vous de ma pensée !

MADAME GÉRALDE, à part

Voilà du noir.

CÉLESTINE, tremblante

Je serai grondée.

GÉRALDE

Vertueuse compagne de Pompée, fidèle épouse d'Ulysse, Andromaque, Mérope, Zelmire, Antigone, que le souvenir de vos vertus échauffe mon imagination !

Il va se mettre à la table.

TRIO.

MADAME GÉRALDE, CÉLESTINE

Quel bonheur ! Il ne gronde pas.

MADAME GÉRALDE, CÉLESTINE

Sortons, son oeil est égaré.

GÉRALDE

Sortez, je me sens inspiré.

Madame Géralde et Célestine sortent.

SCÈNE V.

GÉRALDE

Rappelons nos idées ; développons dans mon poème toutes les vertus dont la femme nous offre le modèle !...

Il réfléchit.

Parée de la couronne nuptiale et plus encore de son innocence, la jeune fille marche à l'autel !... Un regard !... que la pudeur contient encore, promet le bonheur à son amant. Bientôt... elle est mère !... Que de devoirs la nature attend d'elle, elle les remplira tous ; des mains mercenaires ne seront point chargées d'un dépôt si précieux ! Mais...

Il se balance avec un air gai, animé.

Mais, j'entends un refrain joyeux !... Je la vois près du berceau de son fils !... Pendant son sommeil elle le fixe !... À son réveil elle l'embrasse ; et son premier sourire l'attendrit et la récompense... Quel moment sublime, quelle douce extase !... Écrivons, écrivons.

Il va vivement à sa table.

Ô ciel !... Quel désordre ! Mes papiers sont dérangés ; je ne retrouve point mes notes !...

Il se met en colère.

Madame Géralde ! Madame Géralde !...

SCENE VI. Géralde, Madame Géralde.

MADAME GÉRALDE

Que voulez-vous ?

GÉRALDE

Ce que je veux !... Où sont mes notes ? ...

MADAME GÉRALDE

Vous m'avez dit vous-même de les placer dans votre secrétaire.

GÉRALDE

Il est vrai.

MADAME GÉRALDE, prenant les notes dans le secrétaire

Les voici.

GÉRALDE

Mon imagination est frappée ; chaque minute est une perte !... Laissez-moi, Madame Géralde, laissez-moi.

MADAME GÉRALDE

Je vous laisse.

GÉRALDE, courant après elle

Pardonne ma vivacité ; j'avais tort ; ma chère femme.

MADAME GÉRALDE, à part

Il est fou !...

Elle s'éloigne et l'écoute.

GÉRALDE

Enfin , me voilà, seul !... Je pourrai composer à mon aise.

Il cherche.

Je disais que la femme près du berceau de son fils versait des larmes d'attendrissement !... D'attendrissement...

Il se gratte le front, et compose.

Ne blâme plus notre amour pour les belles !...

Mes pensées se troublent, je ne saurais trouver un hémistiche !... C'est ma femme qui en est la cause !... Que le diable l'emporte.

MADAME GÉRALDE

Je vous remercie.

Elle aperçoit Mainfroi.

Mais voici votre ami Mainfroi.

GÉRALDE, qui n'a point entendu

De l'homme heureux.

MADAME GÉRALDE

Voici votre ami Mainfroi.

Elle sort.

GÉRALDE, à part

On vient encore me déranger !....

SCÈNE VI. Géralde, composant ; Mainfroi.

MAINFROI

Bonjour, Géralde.

GÉRALDE

Bonjour.

À part.

J'étais en verve...

Notre amour pour les belles...

Mainfroi, que me veux-tu ?

MAINFROI

Je viens te communiquer une importante affaire.

GÉRALDE

Quelque nouveau problème, sans doute.

MAINFROI

J'en ai un très difficile à résoudre.

GÉRALDE

Lequel ?

MAINFROI

Le coeur de mon neveu.

GÉRALDE

Comment ?

MAINFROI

Il est très amoureux.

GÉRALDE

Ah, ah !

MAINFROI

Et cet amour le tourmente.

GÉRALDE

Il aime une coquette, sans-doute,

MAINFROI

Vous ne savez pas à qui vous insultez. Celle qu'il aime est belle, vertueuse ; mais elle a un très grand défaut.

GÉRALDE

Quel défaut ?

MAINFROI

Elle aime la poésie ; mon neveu ne peut lui plaire que par l'harmonie de ses hémistiches.

GÉRALDE

Pourquoi blâmer un goût aussi délicat ?

MAINFROI

Mon neveu ne saurait y répondre ; loin de toucher son coeur par des paroles inutiles, il ne connaît que l'art de les épargner par des signes algébriques.

GÉRALDE

Joli talent pour gagner le coeur d'une belle.

MAINFROI

Aussi suis-je fort embarrassé.

GÉRALDE

Je le crois.

MAINFROI

Et je venais te prier....

GÉRALDE

Expliquez-vous.

MAINFROI

De protéger l'amour de mon neveu, de lui composer quelque strophe amoureuse.

GÉRALDE

Je n'en ferai rien.

MAINFROI

Tu me refuses.

GÉRALDE

Vingt fois vous m'avez traité de fou ; la poésie est une chimère, disiez-vous.

MAINFROI, le priant

Mon ami...

GÉRALDE

Non, non.

MAINFROI

Obligez-moi.

GÉRALDE

Prières inutiles !

MAINFROI

Le bonheur de mon neveu, en dépend.

GÉRALDE

Son bonheur !...

MAINFROI

Sans doute.

GÉRALDE

Voilà une raison.

MAINFROI, à part

Il est pris.

GÉRALDE

Envoyez-moi votre neveu ; qu'il me fasse le portrait de sa belle ; et je réponds que mes vers le séduiront. Et quand, grâce à ma Muse, vous serez tous heureux, prosternés au pied du Parnasse, vous ne comparerez plus les mathématiciens aux poètes ; les mathématiciens !...

Il rit.

Vous marcherez sur des routes inconnues ; les calculs de la raison valent ils donc les élans du génie ?

MAINFROI

Non, certainement.

GÉRALDE

La moindre intrigue vous embarrasse ; si vous aviez à combattre l'avarice d'un tuteur les refus d'un père, les soupçons d'un jaloux.

MAINFROI

Je n'oserais le tenter : un mathématicien lutter contre un poète ?

GÉRALDE, avec enthousiasme

La poésie nourrit l'âme, l'élève, l'embrase ; et ce n'est qu'au sein des arts, que l'on peut oublier la méchanceté des hommes, et l'inconstance des femmes.

MAINFROI

C'est pour cela, que les poètes sont heureux et raisonnables.

GÉRALDE

Vous raillez ; mais l'envie vous dévore !... Que pouvez-vous comparer aux succès du génie ? Quelles mains plus utiles que celles qui nous retracent les crimes punis, les vertus récompensées ? Quel triomphe plus beau que celui du poète ; partout sa voix terrible est l'effroi du méchant et l'espérance de l'opprimé ; le burin de Clio, la lyre de Pindare, le masque de Thalie, le poignard de Melpomène ; tout sert également à sa gloire ; ses travaux sont pénibles, le terme de l'espérance est éloigné ; j'en conviens : mais que de récompenses sublimes l'attendent et le consolent à la fois ; au théâtre, par exemple, combien le succès doit élever son âme !... Voyez dans nos spectacles cette beauté sensible, dont l'air est si attentif ; ses yeux sont remplis de larmes ; sa respiration est suffoquée ; voyez le mouvement pressé de sa poitrine ; elle se trouve mal !... Et quelle est l'a cause de cette douleur délicieuse ; c'est cet homme qui, renfermé dans son cabinet, marchant comme un égaré, a tracé ses nouvelles combinaisons dramatiques et dont les compositions sombres et pathétiques, commandent à la fois l'attention et l'attendrissement.

MAINFROI

Fort bien.

GÉRALDE

La pièce finit ; entendez-vous ces trépignements, ces battements de main, ces cris confus et redoublés : l'auteur ? L'auteur ?... Il paraît, il s'avance d'un air modeste ; n'importe son costume, il est toujours beau : les cris redoublent ; le bruit augmente ; et sa tête se baisse au milieu des applaudissements ; dites-moi si tous les mathématiciens de la terre occasionneraient ensemble un tapage aussi délicieux.

MAINFROI

Pauvre fou, votre enthousiasme est sublime ; mais il est facile de le détruire ; et je vais opposer au moment du succès le moment de la chute ; déjà quelques murmures ont annoncé l'orage ; un mot, un seul mot réveille la critique ; voyez-vous ce groupe bâillant ; cet autre, s'agitant en mille façons diverses : jetez les yeux dans cette loge ; voyez cette beauté délicate ; pour chasser l'ennui qui l'assiège, elle respire des odeurs ; ici, les amis de l'auteur se désespèrent ; là, ses rivaux se réjouissent ; le souffleur s'embarrasse ; l'auteur s'inquiète ; chacun tremble : le dénouement arrive ; nouveau mécontentement ; le bruit redouble ; la toile tombe enfin : quels sons aigus ont déchiré mon oreille ! Entendez-vous les cris de la colère, le rire du mépris, plus insultant encore : à bas l'auteur !... À bas l'auteur !... Et dites-moi si tous les mathématiciens de la terre occasionneraient ensemble un tapage aussi désagréable.

GÉRALDE

La chute !... Les sifflets !... Ils n'ont que cela à dire.

MAINFROI

Revenons à mon neveu ; il soupire, il m'attend ; et je vais lui annoncer....

GÉRALDE

Que je le mets sous la protection de ma Muse.

MAINFROI, d'un ton railleur

Et tu crois que sa jeune amante sera attendrie par le charme de ta poésie.

GÉRALDE

Vous en doutez, peut-être.

MAINFROI

Quel triomphe pour toi, quel bonheur pour mon neveu ! Oh, pour le coup, si tu réussis, je ne raille plus ; et je reconnais l'utilité de la poésie.

À part.

Je l'attends au dénouement. Adieu, mon neveu va venir, songe à tenir, ta parole.

GÉRALDE

Je l'attends.

Mainfroi sort.

SCÈNE VIII.

GÉRALDE

Ces génies étroits ne sentent, rien... C'est parce que la carrière est dangereuse, qu'elle est encore plus honorable... La chute !.. Les sifflets ! Tout cela est fort désagréable mais enfin, on ne tombe pas toujours.

COUPLETS.

Voici l'heure des leçons de Célestine.

Avec sensibilité.

Un père ne peut mieux commencer sa journée que par l'éducation de ses enfants. Que ce soit votre prière du matin, ô vous qui voyez grandir auprès de vous ces jeunes arbustes ; songez que le bonheur est sous leur ombrage ; c'est en nourrissant la sève de leur vertu, que votre vieillesse sera heureuse et respectée. J'entends ma fille.

SCÈNE IX. Géralde, Célestine, portant un gros livre, des dessins et de la musique.

GÉRALDE, à part

Qu'elle est jolie ! Approche, ma chère Célestine ; embrasse ton père.

Célestine l'embrasse.

Tu m'as promis d'étudier.

CÉLESTINE, à part

Il va bien me gronder.

GÉRALDE, gravement

Je vous ai recommandé le chapitre douzième de mon livre élémentaire, ce chapitre important qui traite de la morale, de la philosophie et qui m'a coûté tant de veilles.

CÉLESTINE, à part

Il m'en a coûté bien davantage.

GÉRALDE

Qu'est-ce que la morale ?

CÉLESTINE

La morale est l'art... Je ne m'en souviens plus.

GÉRALDE

Comment ! Vous ne vous souvenez pas de ma morale.

CÉLESTINE

Ah, mon_Dieu !

GÉRALDE

Est-il possible, Mademoiselle, que vous soyez d'une telle inattention.

CÉLESTINE

Ne vous fâchez pas.

GÉRALDE, ouvrant son livre

Lisez, Mademoiselle, lisez.

CÉLESTINE, ouvre le gros livre en tremblant

La morale est l'art de distinguer le vice, et de suivre la vertu et....

GÉRALDE

Et la philosophie ?

CÉLESTINE

La philosophie est l'amour de la sagesse ; elle nous rend indulgents pour les autres, et sévères pour nous-mêmes ; elle nous apprend à supporter l'adversité sans bassesse, l'opulence sans orgueil ; elle nous fait rire des folies humaines ; et par elle, l'homme est plus heureux parce qu'il devient meilleur.

GÉRALDE

Quels sont les devoirs des femmes ?

CÉLESTINE

La constance et la pudeur.

GÉRALDE

Les obligations des mères ?

CÉLESTINE

La surveillance et la bonté.

GÉRALDE

Avez-vous composé vos dessins ?

CÉLESTINE

En voici de nouveaux.

GÉRALDE, examinant les dessins

Venez me les expliquer.

CÉLESTINE

L'épouse élève vers son père le tendre fruit de son hymen ; elle se plaît à opposer aux cheveux blancs de son vieillard chéri, la tête blonde de son jeune fils. Tandis qu'elle prouve ainsi son respect filial, son oeil fixé sur son époux, sa main étroitement serrée dans la sienne, prouvent l'amour...

GÉRALDE, gravement

L'amour.

CÉLESTINE

L'attachement qu'elle a pour son époux.

GÉRALDE, à part

L'amour, voilà la première fois que ce mot lui échappe.

CÉLESTINE, à part

Il va se fâcher.

GÉRALDE

En observant avec attention votre dessin Mademoiselle, je vois, que la jeune épouse paraît oublier son père. Vous avez tout sacrifié à l'hymen.

CÉLESTINE

Mon exécution a donc trahi ma pensée. Je désirais que son émotion parût partagée. Remarquez combien je me suis attachée à rendre le vieillard respectable.

GÉRALDE

Il est vrai.

CÉLESTINE

J'ai toujours blâmé ces lourdes compositions, compositions, où, pour arracher le sourire, on blesse les égards que l'on doit à la vieillesse.

GÉRALDE

Passons à votre leçon de musique. Chantez moi l'air que vous avez choisi.

Il se met au clavecin.

Mais point de romance langoureuse.

GÉRALDE, en colère

Sont esclaves d'amour. Pourquoi avez-vous choisi ces paroles ?

CÉLESTINE

La musique m'a paru jolie.

GÉRALDE

Elle est maussade ; et je vous défends de la répéter.

CÉLESTINE

Quel sujet avez-vous pour me gronder ?

GÉRALDE, à part

Il serait dangereux de m'expliquer.

CÉLESTINE

Comment ai-je pu vous déplaire ?

GÉRALDE

Ne m'interrogez pas ; retournez à l'étude ; réfléchissez sur vos cours de morale, de philosophie ; étudiez mon livre élémentaire ; et surtout, que l'hymen, n'entre plus dans la composition de vos dessins ; une petite fille ne doit point inventer de semblables tableaux.

CÉLESTINE, en pleurant

Une petite fille ! Ah, pauvre Alexis.

Elle sort.

SCÈNE X.

GÉRALDE

Quelle expression elle avait mise dans son dessin ! Que les regards de cette jeune épousée étaient ardents ! Comme elle prononçait ce mot... Amour !... Mais ne blâmons point cette sensibilité, c'est la première vertu des femmes. Ô sexe aimable et chéri, c'est de toi que ma Muse doit s'occuper ;

Il court à la table.

Mon esprit est plein de tes grâces, de tes vertus.

Il compose.

Ne blâmez plus notre amour pour les belles Froids orateurs, , soyez reconnaissants. . . .

Il cherche.

Vos premiers cris furent calmés par elle ; Et les héros !... et les héros ont été des enfants.

Il déclame le quatrain.

Fort bien ! La chute est admirable.

Pour adoucir lès horreurs de la guerre , Le ciel mit dans nos coeurs l'amour et les désirs ; Ainsi la femme est un dieu...

SCÈNE XI. Géralde, Madame Géralde.

MADAME GÉRALDE

On vous demande.

MADAME GÉRALDE

M'avez-vous entendue ?

GÉRALDE, cherchant ses vers

Ainsi la femme est un dieu...

MADAME GÉRALDE

Répondez.

GÉRALDE, en colère

Au diable !

Ainsi la femme est un dieu...

MADAME GÉRALDE

Un jeune homme vous demande.

GÉRALDE, vivement

Tant pis pour lui.

MADAME GÉRALDE

Écoutez-moi.

GÉRALDE, en colère et vivement

Ne parlez pas ; vous allez détruire mon enthousiasme ; je compose ; je chante les douceurs de l'hyménée ; et je vous prie, ma chère femme, de ne pas m'impatienter.

MADAME GÉRALDE

Quelle tête !

GÉRALDE

Ne m'échauffez pas les oreilles. Oh ! Mon_Dieu, vous êtes cause que mon vers s'est échappé ; que disait-il, mon vers, vous en rappelez-vous ?

MADAME GÉRALDE

Non, sans-doute.

GÉRALDE

Je disais....

MADAME GÉRALDE

Vous disiez qu'il faut m'entendre.

GÉRALDE

Oh ! Qu'une femme est insupportable !

MADAME GÉRALDE

Ce n'est point là votre vers.

MADAME GÉRALDE

Mauvais.

GÉRALDE

Mauvais ?

MADAME GÉRALDE

Sans doute ; ne vantez pas les femmes étrangères ; et soyez plus honnête envers la vôtre.

GÉRALDE, en colère

Madame Géralde, vous me poussez à bout ; vous me devenez insupportable !...

MADAME GÉRALDE

Vous l'êtes bien davantage.

GÉRALDE

Je prendrai mon parti.

MADAME GÉRALDE

Quel parti ?

GÉRALDE

Vous me troublez sans cesse ; vous tuez mon talent ; et vous me forcerez enfin...

MADAME GÉRALDE

À quoi ?

GÉRALDE

À divorcer, Madame Géralde, à divorcer.

Il compose.

L'hymen fut inventé pour charmer l'existence.

MADAME GÉRALDE, vivement

Que penserait-on de vous si l'on était témoin d'une semblable scène ; eh quoi ? Dirait-on, celui qui paraît si reconnaissant envers les mères, si tendre envers les épouses, il maltraite sa compagne : votre conduite sera la critique de votre ouvrage ; pour qu'on vous croie, messieurs les écrivains, il faut que vos actions soient semblables à vos écrits.

GÉRALDE, à part

Elle a raison, je crois, ma femme.

MADAME GÉRALDE

Le mot affreux que vous avez prononcé ne m'est pas échappé ; et quoique rassurée par l'amitié que vous portez à votre Célestine, je ne peux m'empêcher de pleurer en me le rappelant.

GÉRALDE, confus

Qu'ai-je dit ?

MADAME GÉRALDE

Vous avez parlé de divorce !

GÉRALDE

De divorce !... j'ai prononcé ce mot affreux ; ah ! Pardon, ma chère femme ; et c'est ma misérable vanité qui me l'a arraché. Ah ! Pardonne-moi ; que le diable emporte mes vers ; ceux-ci ne verront pas le jour, puisqu'ils t'ont chagrinée.

Il déchire ses vers , et embrasse sa femme.

MADAME GÉRALDE

C'en est assez, mon ami ; tout est oublié.

GÉRALDE, ému

Je n'entends point que mon talent pour la poésie trouble la paix dé mon ménage ; si tu l'exiges, je vais déchirer devant toi toutes mes productions ; je te sacrifierai jusqu'à mon poème en dix-huit chants.

MADAME GÉRALDE

Calme-toi.

GÉRALDE

Tu n'as qu'à dire un mot, la postérité ne le verra point.

MADAME GÉRALDE

Laissons cela ; écoute-moi ; je venais t'annoncer que le neveu de ton ami Mainfroi demande à te parler, et qu'il attend depuis longtemps.

GÉRALDE

Fais-le entrer, ma bonne amie.

MADAME GÉRALDE

Je vais l'introduire.

Elle va sortir.

GÉRALDE, la remenant, ému

Veux-tu que je déchire mon poème, et que je renonce au Parnasse pour la vie.

MADAME GÉRALDE

Non, mon ami ; que la littérature charme tes loisirs ; mais n'imite pas la folie commune, et qu'un délassement n'empoisonne point ta vie.

GÉRALDE

Bonne excellente épouse...

MADAME GÉRALDE

Allons, mon ami, faisons la paix.

Ils s'embrassent.

Elle sort.

GÉRALDE, seul

Oh, c'en est fait, je dois renoncer, à la poésie, cela me rend d'une humeur insupportable ; cependant j'avais bien commencé mon poème sur les femmes ; je suis fâché de l'avoir déchiré ; il me vient encore une bonne idée.

SCÈNE XII. Géralde, Alexis

ALEXIS

Je vous prie d'excuser la liberté... Je vous dérange ; vous paraissez profondément occupé.

GÉRALDE

Restez, je vous attendais.

ALEXIS

Mon oncle vous à prévenu sur ma situation.

GÉRALDE

Oui, vous êtes amoureux ; votre jeune amante aime la poésie.

ALEXIS

Pour lui plaire, je voudrais lui adresser des vers dictés par mes sentiments, mais embellis par votre plume aimable.

GÉRALDE

Quels sont les paroles de la demoiselle ?

ALEXIS

Je l'ignore ; je sais seulement, et mon oncle me l'a dit, son père est rempli d'esprit et de talent ; lui-même a fait l'éducation de sa fille.

GÉRALDE

Vous approuvez ce soin.

ALEXIS

Je l'admire.

GÉRALDE

Eh bien ! Il faut en parler dans nos vers ; on excite l'amour d'une demoiselle délicate, lorsqu'on sait apprécier les vertus de son père.

GÉRALDE

Demeurez, je me sens inspiré.

Il écrit.

ALEXIS

Je me retire.

GÉRALDE

Non, demeurez.

ALEXIS, après avoir lu avec émotion

L'esprit et le sentiment brillent tour-à-tour dans vos vers.

GÉRALDE

Les yeux d'un auteur, les yeux d'un amant ont peine à distinguer des défauts.

ALEXIS

Ils sont charmants.

GÉRALDE

Ne trouvez-vous pas indiscret, que je les communique à mon épouse ? C'est un excellent juge ; jamais je ne compose sans l'avoir consulté.

ALEXIS

Cela me procurera l'occasion de lui présenter mes devoirs.

GÉRALDE

Je vais donc l'appeler. Madame Géralde ? Madame Géralde ?

SCÈNE XIII. Géralde, Alexis, Madame Célestine, Célestine.

ALEXIS, allant au devant de Madame Géralde

Madame... Ciel, que vois-je, Célestine !

CÉLESTINE, le reconnaissant

Alexis !

ALEXIS, à part

Le coeur me bat.

GÉRALDE, bas à Alexis

Vous permettrez que ma fille se retire ; je ne veux point qu'elle entende mes vers.

ALEXIS

Et pourquoi ?

À part.

Personne n'en peut mieux juger qu'elle.

GÉRALDE, bas à sa femme

Restez, mais renvoyez Célestine.

MADAME GÉRALDE

De quoi s'agit-il ?

ALEXIS, vivement, regardant Célestine

D'une déclaration d'amour.

GÉRALDE, agité, bas à Alexis

N'en parlez pas devant cette petite fille : jamais ce mot n'a frappé son oreille.

CÉLESTINE, vivement

Je voudrais bien l'entendre.

GÉRALDE, à sa femme

Ma fille ne se connaît point en vers.

MADAME GÉRALDE

Pourquoi mépriser son jugement ?

CÉLESTINE

Vous me traitez comme un enfant. Mais demandez à ma bonne maman. Je raisonne avec elle, et j'ai peur avec vous.

ALEXIS, bas à Géralde

Vos vers ne peuvent inspirer que des sentiments délicats.

GÉRALDE, content

Il est vrai.

ALEXIS

Le bon goût les distingue.

GÉRALDE, à part

Ce jeune homme est connaisseur.

CÉLESTINE, en caressant Madame Géralde

Je voudrais bien entendre les vers de mon papa.

MADAME GÉRALDE, bas à son mari

Vous l'humilieriez par un refus.

CÉLESTINE

Je ne connais que la bonté de votre coeur ; que je puisse encore applaudir aux qualités de votre esprit.

GÉRALDE

Eh bien, je vais vous les lire.

ALEXIS, vivement

Il s'agit d'un amour pur et délicat.

CÉLESTINE

Je le crois.

ALEXIS, vivement, en regardant Célestine

L'objet a mille qualités : esprit, grâces, talents, modestie ; elle réunit tout.

CÉLESTINE, émue

Cela doit être intéressant.

GÉRALDE

Silence.

MADAME GÉRALDE

Écoutons.

CÉLESTINE

Oh ! Que ces vers sont jolis.

ALEXIS

La chute est admirable.

Il déclame en fixait Célestine.

Et d'Alexis, décide le bonheur.

GÉRALDE

C'est coulant, c'est naïf.

Il déclame.

Et d'Alexis décide le bonheur.

À Madame Géralde.

Qu'en pensez-vous, Madame Géralde ?

MADAME GÉRALDE

Il sont assez bien.

CÉLESTINE

Oh papa, c'est votre meilleur ouvrage.

GÉRALDE

Écoutez le second couplet.

ALEXIS, à Géralde

La modestie vous empêche d'appuyer sur les beaux endroits de votre ouvrage.

GÉRALDE, à part

C'est la vérité.

GÉRALDE, MADAME GÉRALDE, à part

Oh, c'est charmant !

À Alexis.

Que de feu !... Que de sentiment !

SCÈNE DERNIÈRE. Géralde, Alexis, Madame Géralde, Célestine ; Mainfroi : paraît dans le fond ; son geste annonce le plaisir qu'il éprouve, en voyant lire Alexis.

ALEXIS, les feux fixées sur Célestine

Ô toi que j'aime, sois sensible Aux voeux de mon premier amour ; Que ton âme soit moins paisible, Et qu'elle éprouve un doux retour. Célestine !... Célestine.

Alexis croyant que Géralde ne le voit pas, prends la main de Célestine.

MAINFROI

À ta fille.

ALEXIS, à Madame Géralde

Ah ! Madame, comblez nos voeux.

MADAME GÉRALDE, à Géralde

Qu'en pensez-vous ?

GÉRALDE, entraîné par les caresses de sa famille

Soyez unis ; soyez mon gendre ; Et surtout faites son bonheur.

À Célestine, en lui présentant Alexis.

Tu vas prendre, ma chère, Un autre précepteur ; Celui-là sait mieux te plaire.

202 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica