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un seul est le mot juste.

Pièce épisodique en prose· Ou le Siècle des Grands Hommes

Molière chez Ninon

Olympe de Gouges· créée en 1789, imprimée en 1788· 5 actes· 73 vers· 27 personnages

Représenté à la Comédie Française en Décembre 1789.

Personnages

  • MOLIÈRE, ami de Ninon
  • LE GRAND CONDÉ
  • LE MARQUIS DE LA CHÂTRE, Amant de Ninon
  • MONSIEUR DE GOURVILLE, ancien Amant de Ninon
  • LE COMTE DE FIESQUE, nouvel amant de Ninon
  • LE CHEVALIER DE BELFORT, fils naturel de Ninon, et Amant d'Olympe
  • CHAPELLE, ami de Ninon
  • MONSIEUR DE SAINT-ÉVREMOND, ami de Ninon
  • SCARRON, ami de Ninon
  • DES YVETEAUX, ami de Ninon
  • LE MARQUIS DE CHÂTEAUROUX, père d'Olympe
  • FRANCISQUE, valet de Ninon
  • MATHURIN, paysan
  • BLAISE, valet de Des Yveteaux
  • LUCAS, valet de Des Yveteaux
  • LA REINE CHRISTINE
  • NINON
  • OLYMPE, fille de Monsieur de Châteauroux
  • MADAME SCARRON, amie de Ninon
  • MADAME LA MARQUISE DE LA SABLIÈRE
  • MADEMOISELLE LE ROI, femme de Chambre de Ninon
  • MIGNARD, Peintre et Architecte
  • LA DUPUIS
  • LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
  • UN EXEMPT
  • LE PRÉSIDENT d'EFFIAT
  • LE GRAND PRIEUR
PRÉFACE DE MOLIÈRE CHEZ NINON

Convaincue de l'animosité de la Comédie Française, et assurée de son injustice pour tout ce qui pourrait me concerner, je voulus essayer de nouveau de la mettre à l'épreuve, malgré ce dont elle est capable : mais ai-je pu croire qu'elle aurait égard aux nouveaux efforts que je ferai pour lui présenter un ouvrage qui la rendrait plus équitable envers moi. On a beau se plaindre, on a beau faire, un Auteur ne renonce pas sans peine à la Comédie Française, quand une fois il y est parvenu, et qu'il n'y a point échoué. Ce n'est pas les Comédiens qu'il faut considérer ; c'est le Théâtre, c'est le goût de la Nation qui le couvre de gloire, quand il a eu le bonheur de réussir. Mais pour y renoncer sans y avoir échoué, il faut être comme moi rebuté, indigné des Comédiens, comme on le verra dans le cours de ma Préface, par les sacrifices que je me propose de faire, d'après les principes de Mademoiselle Contat, de Madame Bellecour, et les prétendus règlements inébranlables de la Comédie Française ; je cherchai dans mon esprit quel moyen je pourrais trouver pour me la rendre favorable. Bientôt mon imagination me fournit le plan de Molière chez Ninon. J'avoue sincèrement que ce fut dans un rêve que j'achevai de le concevoir. A peine ai-je traité ce sujet, qu'enthousiasmée de moi-même, je n'eus plus devant mes yeux les mauvais procédés de la Comédie. En faveur de Molière, je les oubliai tous, et je me figurais que la Comédie, à son tour, prendrait le plus grand intérêt à la Pièce qu'elle doit jouer, et pour celle que j'allais lui offrir, qui portait un nom sacré pour elle. Avant de lui demander lecture pour cette Pièce, je la soumis aux lumières des Hommes-de-Lettres les plus recommandables du siècle : tous m'en firent les plus grands éloges, et c'est d'après leur sentiment que je demandai lecture. Quoi ! m'écriai-je ? J'ai fait une bonne Comédie, et c'est à l'injustice des Comédiens que je dois cet heureux sujet ! Molière, leur soutien, leur Fondateur, y joue un si beau rôle ; j'ai eu le bonheur de rendre ce Grand Homme au naturel. Ah ! combien la Comédie va me savoir bon gré de lui prouver mon amour pour cet homme immortel ! Combien ils seront fâchés d'avoir mal interprété mes Lettres ; et combien ils vont m'encourager, et me remercier d'avoir cherché à leur plaire à ce point. Le suffrage des hommes éclairés était moins capable de me rassurer que la Lettre de Madame Bellecour, où je ne voyais plus que ses phrases : « Quant à la Maison de Molière, fut-elle aussi mauvaise qu'elle nous le paraît, (car c'est ce qu'elle entendait dire vraisemblablement), elle porte un nom sacré pour tous les Français, je dis plus, pour l'Europe entière ; et je vous assure, Madame, que, depuis les plus savants Littérateurs, jusqu'aux plus ignorants Barbouilleurs de papier, aucun hors vous n'a trouvé extraordinaire l'hommage que nous avons rendu à cet homme immortel ». Après ces lignes, j'ajoutai que tel Auteur, où l'Actrice qui ne me rendra pas justice, en rougissant de honte de m'avoir si mal connue, et si indécemment interprété mes expressions ; et s'il est vrai que tout ce qui porte le nom de Molière est respecté pour eux, ils recevront ma Pièce, quand elle serait détestable, pour l'amour de ce Grand-Homme seulement. Tout autre que moi aurait pensé de même. Voilà comme je colorais mes rêveries et mes espérances auprès des Comédiens Français. Enthousiasmée d'avoir composé, en moins de six jours, un Ouvrage aussi conséquent, avoir dépouillé l'Histoire des faits les plus intéressants, et les avoir mis en action, sans oublier la plus petite circonstance ; et n'ayant pas perdu de vue le but moral, je me crus, je l'avoue, un talent distingué ; mais les Bulletins de la Comédie m'ont forcé à reconnaître toute ma médiocrité et mon ignorance. Moi qui m'étais instruite pour la première fois, le fruit que j'en avais recueilli me faisait espérer que si je me livrais à l'étude je pourrais trouver moins d'obstacles. Si je m'en rapportais au jugement des Comédiens, je n'apprendrais plus rien, et je deviendrais aussi ignorante qu'eux, quoiqu'ils apprennent beaucoup. Cependant leur opinion n'a pas détruit celle que j'avais de ma Pièce, et que je ne croirai pas déplacée, malgré leur témoignage, à moins que les hommes éclairés qui m'en ont dit du bien me disent qu'ils se sont trompés, et que les Journalistes instruits m'assurent que je suis dans l'erreur. Alors, bonnes gens, je conviendrai que vous avez raison, que vous n'ignorez pas l'Histoire de Molière et de tous les Grands-Hommes que j'ai mis sur la scène, et que je ne vous considérerai plus comme une Troupe joyeuse qui faites rire et pleurer machinalement, et que vous ne connaissez jamais les caractères que vous rendez. Je serai persuadée à jamais que vous êtes spirituels ! savants ! et justes surtout ! Je conviendrai donc, en vous demandant pardon d'avance, si ma Pièce est jugée de nouveau, d'après le témoignage que vous en avez rendu, que je suis une femme ridicule ; et que n'ayant pas eu l'esprit de connaître les Personnages que j'ai traités, je n'ai pas même le sens commun, j'ose vous assurer de vous venger de l'outrage que je vous fais, si ce n'est pas au contraire des vérités que vous avez mérité au centuple ; mais voici la Lettre qui va me justifier, et je défie la Comédie de me démentir d'un seul mot de ce que j'avance.

LETTRE À la Comédie

« Après une quantité de Pièces sans intrigues que vous jouez, j'avais cru devoir espérer, sans prévention, que la Comédie ouvrirait les yeux sur l'action, et sur l'intérêt de mon Drame, qui est écrit, je l'avoue, avec plus de naturel que d'élégance : il semble même que le Public est fatigué d'entendre, et de ne point sentir ; j'ai cru entrevoir que la Comédie avait pour moi une haine implacable. Ce qui a dû m'en convaincre, c'est le ridicule que m'ont prêté quelques-uns de ses Membres, à l'occasion du grand Molière ; moi qui ne suis devenue Auteur qu'en admirant cet homme immortel. J'ai donc cherché tous les moyens de la persuader de cette vérité, et de la désarmer sur mon compte. La Servante de Molière m'a paru d'abord un sujet propre à l'intéresser en ma faveur : mais à peine l'ai-je conçu, que Molière m'est apparu dans un songe. Il me traça lui-même le plan que je viens de traiter. « Suis-le, me dit-il, je te promets que la Comédie reviendra sur ton compte ». Mais à peine ai-je mis la dernière main à ce pénible Ouvrage, que le découragement s'est emparé de moi, quand il a fallu me déterminer à vous en demander la lecture. Des personnes de génie, et consommées dans la Littérature, m'ont assuré cette Production bonne : à mon avis, il n'en est point de meilleure, et il m'est bien permis de le croire ; mais elle n'a point encore obtenu votre suffrage, et l'on peut douter du succès. Ainsi donc mes espérances se bornent à obtenir une prochaine lecture, en faveur du nom qu'elle porte : Molière chez Ninon, ou le Siècle des grands-hommes.

« J'ai l'honneur d'être, etc. »

Quoique ma lettre se sente de l'enthousiasme, et du feu de la composition, je n'avais pas moins lieu de m'attendre à une réponse la plus satisfaisante de la part de la Comédie ; mais comme elle prétend qu'il est dangereux de m'écrire, elle me fit faire la réponse de vive voix, qui était de m'accorder la lecture huit jours après. Je dois lui observer deux mots sur sa répugnance à m'écrire : si ses intentions étaient bonnes, pourquoi craindrait-elle de les déposer sur le papier ? Mais comme elle est persuadée que sa conduite les démentirait, elle préfère garder un malhonnête silence ; elle s'est fait une loi de ne presque plus répondre à personne ; je ne dois donc pas me plaindre particulièrement. Depuis près de quatre ans que la Comédie fait le tourment de ma vie, je suis le seul Auteur qui, ayant plus à m'en plaindre qu'aucun, se soit tu si longtemps ; je n'avais jamais rien fait imprimer contre elle jusqu'à présent, et par une bizarrerie de ma part, ou pour mieux dire une justice rendue aux talents, n'ai-je pas loué les Comédiens qui méritaient de l'être ? Qui est-ce qui a excité la verve des Gens-de-Lettres en faveur de la retraite de Préville, si ce n'est ma Préface de l'Homme Généreux ? Le bien que j'ai dit de la Comédie, tout récemment, dans la Préface du Philosophe corrigé, en me donnant tort à moi-même de ma trop grande pétulance, et la lettre injuste à mon sexe, que j'ai cachée au Public dans ces circonstances de sa part, prouve assez combien je suis touchée, et reconnaissante de la plus petite faveur. A cette occasion, je vais citer une remarque fort aimable de Mademoiselle Contat, dans sa visite de remerciement de la part que j'avais prise à son incommodité. Au ressentiment que je lui témoignai de la lettre de la Comédie, qui convient que mon sexe court un danger évident sur la scène Française. Il faut croire, Madame, que lorsqu'on vous écrivit cette lettre, il n'y avait point de femmes au Comité. Je conviens que si toutes avaient de l'esprit comme Mademoiselle Contat, il y aurait moins de disputes entre les Auteurs et les Comédiens ! Par bonheur, (comme me l'a écrit un homme d'esprit), cette guerre n'est pas meurtrière ; mais je sais bien que si j'avais été homme, il y aurait eu du sang de répandu. Que d'oreilles j'aurais coupé ! Ce n'est que par la plume que je puis me venger. Mais, hélas ! quelle vengeance ? Elle me coûte le plus bel appas de ma vie. La Comédie Française ne me jouera qu'une fois, et si elle pouvait encore s'en dispenser, et induire en erreur M. le Marquis, elle commettrait une seconde injustice aussi révoltante que la première. Si je pouvais espérer qu'il jetât les yeux sur la conduite de la Comédie à mon égard, il verrait qu'elle a comblé la mesure de l'injustice, et de vexations qu'elle a osé me faire supporter M. (...).

Je voudrais pouvoir plaisanter de tout ceci, si ma délicatesse n'était point blessée. On ne rit point de ce qui est méprisable. Je conviens qu'on n'en parle pas non plus ; mais je dois instruire les Auteurs qui auront le courage de prétendre à la Comédie Française, et qui n'auront pas la force d'y renoncer comme moi. On me disait ces jours derniers : Lorsque vous serez plus calme, vous ne penserez pas de même. Éternellement, répondis-je. Apprenez, Messieurs, que l'amour propre chez les femmes telles que moi, tient lieu de toutes les qualités que la Nature vous a favorisées sur nous. Cette force d'âme et d'esprit fléchit devant vos intérêts, et moi je foulerais la même gloire à mes pieds, s'il fallait l'acheter au dépend de ma résolution. Je n'ai jamais nargué les Comédiens, voulant me les rendre favorables ; j'ai agi avec eux honnêtement ; mais ils n'ont point agi de même avec moi. J'ai rabaissé l'élévation de mon âme, comme on peut s'en convaincre dans mes Lettres. Car, jugeant les choses, comme je les vois, je pense que les Comédiens doivent plus aux Auteurs que les Auteurs ne leur sont redevables. Ce serait donc à eux à prendre la voie de la soumission, ou au moins celle de la modestie. Me souciant fort peu actuellement de ce qu'ils peuvent entreprendre contre moi, je me permettrai de leur dire ma façon de penser sans colère et sans humeur, étant persuadée que le Public ne pourra s'empêcher d'applaudir à ma conduite et à mes observations, et qu'il reconnaîtra, malgré l'indignation où la Comédie m'a réduite, la candeur de mes Systèmes. Je n'ai pris aucun fait étranger pour l'accabler ; car si je mettais au jour le Mémoire que j'avais fait contre elle jadis, on verrait que les anecdotes particulières de chaque Acteur contre les Auteurs formeraient une Collection de mauvais procédés, qu'ils décourageraient même M.C.B., qui, suivant moi, (...)................................. ................................................................................................................................. Venons à l'agréable M. Fleury ; ensuite nous passerons à l'aimable M. Florence. Il est inutile que je fasse imprimer toutes les Lettres que j'ai écrites à ces deux grands Personnages, quoique l'un diffère bien de l'autre par le talent. Quant aux deux premiers, avant la lecture de Ninon, ils me parurent fort honnêtes de vive voix, et même portés pour mes intérêts. On me pria de retarder ma lecture, par rapport aux répétitions des Fameuses Réputations, Ouvrage qui vaut un million de fois ma Ninon ; mais je suis une de ces femmes que l'Auteur a voulu désigner,

« Dont à peine on entend le jargon, Et qui parlent de tout sans rime ni raison ».

Il voudra bien me permettre de lui dire à cette occasion deux mots aussi clairs qu'intelligibles : Que quand on veut fronder tout le monde, il faut savoir produire un Ouvrage à l'abri de la critique ; que tous les jeux de mots dont il est farci sont autant d'applications à la Pièce qui n'a pas réussi ; que, pour être satirique dans une Comédie, il faut posséder le talent dramatique ; et c'est ce que mon jargon et mon baragouin pourraient lui enseigner. ...(..............................................................................................................................................................................................................................) Je retardai moi-même cette lecture, pour attendre le rétablissement de Mademoiselle Contat ; mais M. Florence m'ayant assuré que sa maladie, quoique très peu dangereuse, serait très longue, et qu'il fallait hâter ma lecture. Elle est donc décidée à un Mercredi. Lecteur, ne me perdez pas de vue actuellement ; si j'ai été verbeuse jusqu'à présent, je vais au fait sans réflexions ; vous en ferez sans doute pour moi. Le Lundi, comme on sait bien, est l'Assemblée générale : je lui écrivis une lettre la plus simple, la plus honnête et la plus courte : la voici.

LETTRE Écrite à M.FLORENCE, Semainier perpétuel de la Comédie Française

« Je vous prie, Monsieur, de prévenir vos Camarades, que Mercredi on lit ma Pièce. J'espère qu'au nom de Molière, toute la Comédie voudra bien s'y trouver, que cet Ouvrage mérite la présence de tous les Comédiens ; que si elle n'est pas reçue, je veux la voir refuser avec les honneurs de la guerre, pour me bien persuader que mes Juges sont impartiaux.

« J'ai l'honneur d'être, etc. »

« J'étais de bonne-foi, et je m'attendais véritablement que la Comédie était de même avec moi. J'écrivis en même temps à M. Fleury, qui m'avait donné le meilleur augure de son caractère, deux mois avant dans une visite qu'il m'avait rendu pour son compte, en me certifiant, qu'il n'était pour rien dans la nouvelle contestation que j'avais avec la Comédie au sujet du tour qui m'avait été donné. Aussi je ne vis que lui dans le rôle de Molière, la justice et la candeur de ce Grand-Homme me parurent être analogues avec la probité de ce bon Acteur. Je ne pus m'empêcher de lui destiner ce rôle, si ma Pièce était reçue ; je lui en témoignai mon empressement, je voulus même le prendre pour Lecteur ; mais il s'en défendit avec tant d'honnêteté, et la certitude qu'il me donna, qu'il ne lisait jamais, fit que je n'insistai pas davantage ; mais il me promit d'être un des premiers à cette lecture, et pour qu'il ne l'oubliât pas, je lui en rafraîchis la mémoire à l'Assemblée, par une lettre particulière. Le Mercredi, je me rends à la Comédie avant onze heures, une heure était sonnée, que le nombre de treize n'était pas encore arrivé ; on trouva le prétexte que le voyage de Versailles faisait dormir tard : on envoya plusieurs Garçons de Théâtre, pour savoir, si ces Messieurs étaient éveillés et s'ils viendraient à la lecture ; ils étaient forcés de se rendre pour la répétition de la nouvelle Actrice et de l'Optimisme ; mais ils furent levés trop matin pour moi, malgré le voyage de Versailles, puisqu'ils étaient déjà sortis, à ce que les Garçons de Théâtre avaient rapporté. On me congédia donc après un million d'oillades, au Dimanche s'ensuite. M. Fleury et M. Florence qui ne s'étaient pas rendus à ma lecture, leur absence était remarquable pour moi, après ce qu'ils m'avaient promis, l'un et l'autre : le Public n'ignore point que la plupart des Comédiens sont logés autour de la Comédie, et que moi, pour mon malheur, j'y suis logée en face. Tous les Comédiens fuient comme des loups cette lecture, et ils se rendirent l'un après l'autre comme des moutons à la Comédie après que j'en fusse sortie ! L'honnête M. Florence dit à mon fils, ne pouvant plus se contraindre, qu'il s'était promis de ne se jamais trouver à ma lecture. Ce propos manifeste la conspiration que la Comédie trame depuis longtemps contre moi ».

LETTRE À M. FLORENCE

Je suis on ne peut pas plus surprise, Monsieur, que vous ne vous soyez pas trouvé à ma lecture, vous, qui, comme Semainier, vous trouvez à toutes. Je vous crois trop loyal, pour m'avoir voulu tendre un piège. J'espère que Dimanche vous me prouverez tout le contraire, et que je serai convaincue à jamais de toute votre honnêteté.

« J'ai l'honneur d'être, etc. »

A l'égard de M. Fleury, je me suis étendue un peu plus loin ; j'étais à même de faire dans cet instant la différence d'un homme bien né d'avec un homme mal élevé. J'avais trouvé dans un grand Prince tant de simplicité, tant d'honnêteté à m'accorder la grâce que je lui demandais, qu'en vérité les mauvaise façons des Comédiens envers une femme me parurent insupportables, et mes réflexions s'étendirent dans ma lettre jusqu'à M. Fleury.

LETTRE À M. FLEURY

J'ai tort de me plaindre, Monsieur. En effet, la Comédie, en général, a les meilleures façons pour moi ; vous m'aviez paru vouloir vous distinguer de l'honnêteté ordinaire, dont elle avait usé à mon égard. Je n'aurais jamais cru que Molière, sous mon nom, eût si peu de crédit sur elle ; elle m'avait écrit, qu'à sa considération, le plus médiocre Ouvrage serait toujours respecté par elle. On ne connaît point le mien, et on se refuse même à la lecture. Je vous avais assez intéressé dans cette Pièce, Monsieur, pour espérer que vous me feriez la grâce de vous y trouver. J'avais, ces jours derniers, à demander à un grand Prince une grâce ; il me l'a accordée avec tant de bonté et d'empressement, qu'une femme délicate aurait toujours besoin d'avoir affaire à des hommes de ce caractère : en encourageant mon sexe, c'est donner l'idée de la véritable façon de penser de l'homme. Vous m'aviez promis, Monsieur, de vous trouver à cette lecture ; je me plais à croire que vous étiez dans l'impossibilité de vous y rendre. Enfin, Dimanche prochain, peut-être, je serai plus heureuse, et l'on me dédommagera sans doute des maux que j'ai éprouvés, du peu de zèle que les Comédiens m'ont témoigné jusqu'à présent, et de l'oubli même de ses règlements envers moi.

« J'ai l'honneur d'être, etc. »

L'on doit croire que M. Fleury se justifiera honnêtement de ne s'être pas trouvé au Comité, et qu'il me persuadera, que, malgré qu'il ne soit point un Prince, il n'en a pas moins la délicatesse due à mon sexe : la veille qu'on devait lire ma Pièce, il me fit dire lestement, par l'Ouvreuse de Loges, que quelqu'un me demandait. Quelle fut ma surprise, de voir que M. Fleury, qui me tira à l'écart, me dit indiscrètement que, comme il était dangereux de m'écrire, il venait me faire sa réponse de vive-voix ! Ce début me parut, (et on doit le croire,) aussi insolent que déplacé ; mais j'écoutai jusqu'à la fin : il m'ajouta que, si je n'étais point une femme, il m'apprendrait comment on répond à une lettre aussi impertinente que la mienne. A ces mots, il ne m'aurait fallu qu'une épée, et j'aurais bientôt été une autre Chevalière d'Eon. Le sang me bouillait dans les veines ; mais je sus me respecter : il continua en ajoutant qu'il n'était point un Prince, mais un Comédien. Hélas ! lui répondis-je, je ne le vois que trop... Mais d'après Molière, je pensais qu'un Comédien devait avoir les principes d'un homme bien né : ce n'est certainement pas de ceux de votre trempe, et je m'en fus en haussant les épaules. J'entendis derrière moi les mêmes paroles de M. Florence, qu'il ne se trouverait jamais à mes lectures, et qu'il avait voulu me le confirmer lui-même. J'appris que ces deux Messieurs avaient fait vacarme dans le Foyer, et dans les Coulisses, et qu'ils se plaignaient amèrement à tous leurs Camarades de mon insolence, et de ma fierté. La conspiration fut donc parfaite, et mon ouvrage proscrit avant la lecture : aucun Comédien, si fourbe qu'il puisse être, ne pourra démentir ce que j'avance ; et qu'on juge à présent si j'ai quelque chose à me reprocher à l'égard de la Comédie ; si ce n'est d'avoir eu trop de constance et de modération pour tant de mauvais procédés. Mais actuellement que l'indignité est à son comble, je renonce entièrement à la Comédie, et lui fais le traitement qu'elle mérite, en reprenant ma place. Que mon Lecteur lise mon aimable Ninon, et prononce sur son sort, pour trouver les Bulletins de la Comédie plus ridicules que sages ; et après cela, je demanderai s'il n'y a rien de pire au monde que des Comédiens assemblés, sans délicatesse, sans bienséance, et sans la plus petite ombre d'équité : c'est à la fin de cette pièce qu'on trouvera la sentence qui la condamne à l'estime publique.

ACTE PREMIER

Le théâtre représente un Salon à l'antique, richement meublé, plusieurs portraits, entre autres Monsieur et Madame de l'Enclos, père et mère de Ninon ; les Bustes de plusieurs Grands Hommes, sur des piédestaux ; plusieurs instruments de musique, comme Clavecin, Luth, et autres.

SCÈNE PREMIÈRE.

FRANCISQUE, enveloppé dans un manteau, dormant sur un canapé, s'éveillant et bâillant

Je suis tout moulu. Les Maîtres regardent un canapé comme un meuble fort commode ; et moi, je trouve qu'on n'y dort pas à son aise. Il faut convenir que l'état de valet est un métier bien pénible. On ne nous laisse, ni le temps de prendre nos repas, ni celui de reposer. Cependant, mon sort est moins à plaindre que celui de ceux de mon état. Être au service de l'aimable et de la sensible Ninon, n'est-ce pas servir toutes les Divinités ensemble ?

Il se frotte les yeux.

Il n'est pas tard, tout le monde repose encore : allons, essayons de refaire un petit somme.

SCÈNE II. Mlle LE ROI, FRANCISQUE.

FRANCISQUE, se levant en sursaut

Comment c'est vous, Mademoiselle le Roi ? Eh ! Qui peut vous avoir éveillée si matin ?

MADEMOISELLE LE ROI

Mais vous, Monsieur Francisque, vous l'êtes bien.

FRANCISQUE

Que voulez-vous que je vous dise, Mademoiselle ? Je n'ai pas la force de me coucher quand les autres se lèvent.

MADEMOISELLE LE ROI

Mademoiselle de l'Enclos ne prétend pas que ses gens veillent aussi tard qu'elle ; nous avons ordre de nous coucher à minuit, pourquoi ne vous y conformez-vous pas ?

FRANCISQUE

Est-il possible qu'un brave serviteur abuse des bontés de la Maîtresse ! Je vous avoue, Mademoiselle, que c'est par zèle que je lui désobéis.

MADEMOISELLE LE ROI

À la bonne heure, si cela vous plaît ; je ferais de même que vous, si Mademoiselle Ninon n'exigeait pas que je me retirasse dans ma chambre après le souper.

FRANCISQUE

Est-ce par méfiance, qu'elle prend ses précautions ? Cependant nous n'ignorons de rien.

MADEMOISELLE LE ROI

Elle n'est, ni assez dissimulée, ni assez hypocrite, pour nous cacher sa conduite. Sans nous faire ses confidents, elle ne s'inquiète pas de ce que nous pouvons apercevoir.

FRANCISQUE

Oh ! C'est une femme qui ne ressemble pas aux autres !

MADEMOISELLE LE ROI

Oh ! Je vous en réponds !

FRANCISQUE

Aussi le célèbre Molière disait-il à Monsieur de Saint-Évremond et à Monsieur de la Rochefoucauld ; « Ninon est un brave homme sous les traits d'une femme », et les plus grands de la Cour pensent de même sur son compte. À propos, nous n'avons pas encore vu, depuis son retour de l'armée, Monsieur_le_Prince de Condé.

MADEMOISELLE LE ROI

Oh ! Je suis bien sûre qu'il ne manquera pas de venir voir Mademoiselle ; ce n'est pas ce qui m'inquiète. Mais ce qui m'alarme pour elle, c'est ce Monsieur Des Yveteaux, qui ne reparaît plus depuis six mois. Elle a mis je ne sais combien de gens en campagne pour le découvrir sans en avoir encore aucune nouvelle.... À propos, Mademoiselle m'a fort recommandé de vous donner ce matin cette lettre pour la porter à Monsieur de Gourville.

FRANCISQUE

Celle-ci aura le même sort que toutes les autres. Il ne veut, ni répondre, ni revoir Ninon.

MADEMOISELLE LE ROI

Monsieur de Gourville est un sot personnage, et ce n'est pas savoir vivre : il refuse de voir Ninon quand les plus grands du Royaume n'aspirent qu'à lui faire leur cour.

FRANCISQUE

Et voilà précisément ce qui le fâche. Je crois avoir entrevu qu'il en est encore amoureux, et qu'il craint que la passion ne se rallume en la revoyant. D'ailleurs, il n'ignore pas que Monsieur de Villarceaux l'a remplacé ; mais il n'est pas instruit, à ce qu'il paraît, que Monsieur de la Châtre a succédé à celui-là.

MADEMOISELLE LE ROI

Son règne ne sera pas long, puisqu'il part ce matin pour l'armée.

FRANCISQUE

Que me dites-vous là ? Et de quand cette nouvelle ?

MADEMOISELLE LE ROI

D'hier au soir. L'état de Monsieur de la Châtre est inexprimable. Mademoiselle est désolée. Et toutes les attentions de Madame Scarron, qui ne l'a point quittée, n'ont pu la consoler, ni la calmer un seul moment.

FRANCISQUE

Je m'en vais bien vite porter cette lettre, car un Amant qui arrive, a plus beau jeu qu'un Amant qui part. Mais, qui nous vient si matin ?

MADEMOISELLE LE ROI

C'est Monsieur le Grand-Prieur ! Que nous veut ce triste personnage ? Il va trouver Mademoiselle dans une disposition propre à le congédier. Car elle ne possède pas la vertu de s'ennuyer patiemment.

FRANCISQUE

Moi, je me sauve.

SCÈNE III. Les Mêmes, Le Grand-Prieur.

LE GRAND-PRIEUR, arrêtant Francisque par le bras

Écoute, mon ami, j'ai à te parler pour tes intérêts et les miens.

FRANCISQUE

Monsieur, mon devoir m'appelle ailleurs.

LE GRAND-PRIEUR

Mais, écoute-moi, de grâce ; sois-moi favorable et ta fortune est faite. Tu n'ignores pas que j'adore Ninon, et pour te prouver toute ma reconnaissance, commence par accepter cette bourse.

FRANCISQUE

Fi donc, Monsieur ; je ne reconnais pas dans ce procédé le Grand-Prieur de Malte ; si vous vous oubliez à ce point, pouvez-vous oublier quels sont les principes d'honneur et de probité de Mademoiselle de l'Enclos. On paye les Valets d'une fille d'Opéra ; mais nous, on ne nous interroge même pas.

SCÈNE IV. Le Grand-Prieur, Mademoiselle LE Roi.

LE GRAND-PRIEUR, le regardant s'en aller, à part

Ce drôle joue le sentiment ! voyons si je réussirai mieux auprès de la suivante.

MADEMOISELLE LE ROI

C'est à mon tour maintenant ; mais vous allez voir si je suis plus traitable que mon camarade.

MONSIEUR LE GRAND-PRIEUR

Bonjour, Mademoiselle le Roi, comment se porte l'incomparable Ninon ?

MADEMOISELLE LE ROI

Vous lui faites beaucoup d'honneur, à merveille Monsieur : si ce n'est une peine réelle qui la trouble en ce moment.

MONSIEUR LE GRAND-PRIEUR

Ne puis-je savoir le sujet de son affliction ?

MADEMOISELLE LE ROI

C'est la perte d'un ami qui l'afflige extrêmement.

MONSIEUR LE GRAND-PRIEUR

Quel est l'heureux actuellement ?

MADEMOISELLE LE ROI

Moi, Monsieur ! Je l'ignore ; j'ignore même si ma maîtresse dans ses amours fait des heureux.

MONSIEUR LE GRAND-PRIEUR

La pauvre innocente ! Elle ne sait rien.

MADEMOISELLE LE ROI

Je ne suis pas, Monsieur, plus innocente qu'une autre. Mademoiselle Ninon de l'Enclos sait non seulement se faire respecter de tous ceux qui la connaissent, mais encore de ses gens, art très difficile à saisir, mais plus encore à exercer.

MONSIEUR LE GRAND-PRIEUR

Il faut rendre justice à la confidente de Ninon et convenir que personne n'est plus digne qu'elle d'apprécier le mérite rare de sa maîtresse ; mais Mademoiselle, vous pouvez, sans compromettre votre délicatesse, vous intéresser un peu pour moi, voilà un diamant de deux mille écus, acceptez-le, servez-moi, je vous prie, et soyez persuadée que jamais Ninon n'en sera instruite.

MADEMOISELLE LE ROI, le saluant jusqu'à terre

Tout ce que je puis faire, Monsieur, pour votre générosité et votre discrétion, c'est de vous annoncer à ma maîtresse et j'y cours.

SCÈNE V.

MONSIEUR LE GRAND-PRIEUR, regardant Mlle le Roi s'en aller

Je commence à m'apercevoir que le mépris que ces gens-là font de mes dons est plutôt l'effet du dédain que leur maîtresse a pour mes sentiments, que celui de leur désintéressement. C'est ce dont je viens me convaincre pour la dernière fois. Ah ! Cruelle Ninon, favorable à tant de personnages qui ne me valent pas, s'il faut que j'échoue auprès de toi, une bonne épigramme me vengera de tes rigueurs. Tenons-la toute prête : voilà justement tout ce qu'il faut pour écrire....

Il s'approche de la table et s'assied, puis réfléchissant.

J'y suis : elle est sanglante.

Il écrit et plie le papier.

Plions ceci pour en faire usage quand il sera temps.

SCÈNE VI. Ninon, Le Grand-Prieur.

NINON, le surprenant et à part

Quel homme insupportable ! Il faut donc, une bonne fois, m'expliquer avec lui.

Haut.

Je vous fais un million d'excuses, Monsieur le Grand-Prieur, de paraître devant vous dans le négligé du matin. Ordinairement on ne visite pas les femmes de si bonne heure ; sans être coquette, je tiens à la décence.

MONSIEUR LE GRAND-PRIEUR

L'amour est mon excuse, et je me suis flatté que......

NINON

Voulez-vous bien m'écouter, Monsieur le Grand-Prieur, et me permettre de vous ouvrir mon âme toute entière.

MONSIEUR LE GRAND-PRIEUR

Je préférerais d'intéresser votre coeur.

NINON

Je le crois ; mais je ne puis répondre à vos sentiments. L'amitié que je vous propose est plus sûre et plus durable. L'acceptez-vous ?

MONSIEUR LE GRAND-PRIEUR

Sans doute, elle ferait mon bonheur, si j'avais commencé, comme vos amis, par obtenir un titre plus doux.

NINON

Y pensez-vous, Monsieur ? Tous les hommes qui font le charme de ma société, ont-ils été mes amants ? L'Abbé Gedoyn, Monsieur de la Rochefoucauld, L'Abbé de Châteauneuf, Chapelle, Scarron, Des Yveteaux ; tous ces hommes recommandables n'ont jamais aspiré qu'à mon estime.

MONSIEUR LE GRAND-PRIEUR

Ces gens-là, sans doute, ont un autre caractère que le mien. Ils espèrent finir avec vous, comme j'aurais voulu commencer : pour moi, je me déclare, et je n'attends pas.

NINON

La manière, dont vous vous exprimez, m'est tout-à-fait étrangère ; mais elle répond parfaitement aux sentiments que je vous soupçonnais : croyez-moi, Monsieur le Grand-Prieur, il vaut mieux commander des Galères à Malte, que de servir ici ce petit fripon d'amour, qui, plus obstiné encore que capricieux, se plaît à braver ceux qui ne savent pas se le rendre favorable. Pour moi, qui n'ai su jamais induire une personne en erreur, je vois avec peine que vous vous obstinez à vouloir devenir mon amant ; et si vous insistez davantage, vous perdrez mon estime, sans obtenir mon amitié. La perte n'est pas indifférente, faites-y attention.

MONSIEUR LE GRAND-PRIEUR, avec colère et dépit

Je saurai me passer de l'une et de l'autre. Je vous vois actuellement telle que vous êtes ; vous ne serez plus importunée de mes assiduités. Bientôt vous saurez à quoi vous en tenir sur mon compte.

Il sort en jetant sur la table le papier qu'il a écrit.

SCÈNE VII.

NINON, seule

Il croit m'offenser et humilier mon amour-propre, il m'inspire au contraire la plus grande pitié ; je suis assez bonne pour lui faire grâce, et même pour le plaindre. Mais la Châtre ne revient point, qui peut le retenir ? Voudrait-il me cacher son départ. Ah ! Cruelle destinée ! L'amour me causera-t-il toujours de nouvelles alarmes. Que vois-je ? Un billet doux ! Ah ! Sans doute il ne l'est que par la forme. Le style sera aigre.

Elle lit.

Je ne me suis pas trompée : l'épigramme est méchante, mais elle ne me pique pas. Voyons comment je vais y répondre.

SCÈNE VIII. Molière, Chapelle, Ninon.

MOLIÈRE, bas à Chapelle

Chapelle, l'interrompons-nous ?

CHAPELLE

Oui, si c'est à un amant qu'elle écrit.

MOLIÈRE

Mais, si c'est à un ami, nous commettons une imprudence.

NINON, se retournant

Ah ! Vous voilà, Monsieur Molière : vous arrivez fort à propos, l'un et l'autre, pour juger cet écrit.

MOLIÈRE

Nous avions craint de vous déranger, et nous étions à nous disputer si c'était à un amant ou à un ami que vous écriviez.

NINON

Ma foi, pour la première fois, ce n'est ni à l'un ni à l'autre.

MOLIÈRE

Vous n'écriviez donc à personne ?

CHAPELLE

Excepté ces deux sentiments, qui peut dans l'univers vous occuper ?

NINON

La pitié.

CHAPELLE

Est-ce l'humanité souffrante ?

NINON

Oui, si l'amour méprisé fait souffrir et rend l'homme injuste.

MOLIÈRE

Je gagerais que c'est notre Grand-Prieur amoureux.

NINON

Tout juste.

MOLIÈRE

Qu'a-t-il fait de nouveau ?

CHAPELLE

De petits vers.

NINON

Et une épigramme qui sent bien son auteur.

Épigramme : c'est une espèce de poésie courte, qui finit par quelque pointe ou pensée sublime. [F] Elle exprime souvent une pensée mordante envers une personne ou une ouvre.

CHAPELLE

Qui ne vous a pas piquée ?

MOLIÈRE

Voyons :

Il lit.

Elle est trop fade.

NINON

Il faut convenir qu'il faudrait le sel de Boileau, pour la rendre soutenable.

MOLIÈRE, continuant de lire

Et vous lui avez répondu ?

NINON

Oui, j'en ai eu le courage.

MOLIÈRE, continuant de lire

C'est délicieux : la réponse vous fera honneur. Écoute, Chapelle, la sotte épigramme et la jolie réponse :

« Indigne de mes feux, indigne de mes larmes, Je renonce sans peine à tes faibles appas : Mon amour te prêtait des charmes, Ingrate, que tu n'avais pas. »

CHAPELLE

On voit du Grand-Prieur tout pur.

MOLIÈRE

Et du petit faiseur.

CHAPELLE

Voyons la réponse.

CHAPELLE

Quelle est la femme qui n'aurait pas voulu recevoir une semblable méchanceté, si elle avait eu, comme vous, l'esprit d'y répondre avec tant de grâces ?

MOLIÈRE

Pour celui-là, il ne sera jamais votre ami.

NINON

Il n'en est pas digne : ainsi n'en parlons plus.

CHAPELLE

Il faut envoyer les vers à leur auteur.

NINON

Cela n'est pas nécessaire : épargnons-lui le ridicule d'ajouter à ma réponse, que le dépit me l'a dictée.

MOLIÈRE

Moi, je me charge de la répandre : vous ne craignez pas la publicité de son épigramme.

NINON

Pourquoi la craindrais-je ? Ce ne serait que pour lui.

MOLIÈRE

La pitié : Eh bien ! Elle en est capable ; mais vous êtes trop bonne. Je veux faire connaître le style de Monsieur le Grand-Prieur.

CHAPELLE

Il est en bonnes mains ; te voilà dans ton centre. Les ridicules ne lui échappent pas.

NINON

Mais il n'y a pas là de quoi faire un sujet de comédie.

MOLIÈRE

Cela trouvera sa place, je vous en réponds.

NINON

A propos, il faut que je vous raconte, mon cher Molière, une bonhomie de Madame de Villarceaux. Elle tient un peu à son ignorance et à la petitesse de son esprit. Elle ignore sans doute que son mari la venge secrètement, avec Madame Scarron, du larcin que je lui avais fait de son coeur. L'amour et l'amitié me trahissent à la fois, mais je leur pardonne. La Châtre d'ailleurs règne seul dans mon âme depuis quelque temps. Il part ce matin, et voilà mon plus grand malheur.

CHAPELLE

C'est lui qui est le plus à plaindre.

MOLIÈRE, à Ninon, en faisant signe à Chapelle de se taire

Eh bien, Madame de Villarceaux ?

NINON

Elle avait l'autre jour grande société chez elle : elle voulut faire voir à la compagnie les progrès et le savoir de son fils : elle le fit venir avec son Précepteur, à qui elle ordonna de lui faire quelques questions sur les dernières choses qu'il avait étudiées : aussitôt le Précepteur lui demanda : Quem habuit successorem Belus Rex Assyriorum ? L'enfant répondit : Ninum. Aussitôt cette femme jalouse entra dans une fureur qui déconcerta toute l'assemblée. « Il vous convient bien, dit-elle, en apostrophant le pauvre Précepteur, de l'entretenir des folies de son père ». Tout le cercle eut beau lui protester que Ninum ne voulait pas dire Ninon ; elle n'en fut que plus furieuse, et elle finit par dire qu'il était affreux que tout le monde applaudit à mes sottises.

MOLIÈRE

Quelle femme ridicule ! Cela va me faire une scène délicieuse. Il me semble voir les uns se cachant pour rire, les autres pour l'apaiser, l'enfant déconcerté, et le Précepteur la bouche béante : il y a de quoi faire une situation théâtrale.

NINON

Comme il saisit avec facilité toutes les nuances !

CHAPELLE

En vous parlant, je gagerais qu'il compose déjà sa Pièce.

MOLIÈRE

Oh non : pas si tôt ; mais je m'en occuperai. Dans ce moment j'ai un sujet bien épineux à traiter, dans lequel vos avis, Ninon, me seront très utiles.

NINON

Après ceux de votre servante.

MOLIÈRE

Oh ! Non pas, s'il-vous-plaît ; cela n'est pas à sa portée. Il lui faut de la grosse gaieté, et mon sujet est trop noble pour le soumettre à son jugement.

NINON

Et vous me croyez capable de prononcer plus sainement qu'un esprit naturel.

MOLIÈRE, avec feu

Il me faut plus qu'un esprit naturel.... Un génie éclairé, dont le goût délicat saisisse les traits du caractère que je vais mettre sur la scène.

CHAPELLE

N'est-ce pas ton homme de Cour ?

MOLIÈRE

C'est l'opposé.

NINON

Le Misanthrope ?

MOLIÈRE, lui baisant la main

Personne ne m'a deviné que vous.

NINON

Je m'en applaudirai toujours. Combien, dans la situation où je me trouve, votre confiance m'est nécessaire ! Vos aimables lectures me font oublier souvent ce que j'ai de plus cher, et dans cette circonstance elles me consoleront de la perte que je vais faire.

CHAPELLE

Molière, tu occupes l'esprit, et tout le monde n'en peut pas dire autant.

À Ninon.

Permettez-moi de lui en porter envie.

NINON

Ce règne est plus solide, et rien ne peut en altérer la durée.

MOLIÈRE, se grattant l'oreille

Oui, mais vous voir et vous entendre sans désirer de régner là :

Montrant son coeur

, est une chose bien difficile. Mon Misanthrope même n'y tiendrait pas, et je veux le faire amoureux : de ce moment, je change mon plan, cela sera plus original, et son caractère plus dans la nature.

Réfléchissant.

Cette singularité bizarre, produira des effets neufs au théâtre.

Avec enthousiasme et prenant la main à Ninon.

Ô ma divinité ! Mon Apollon, adorable Ninon ! Je vous dois de nouvelles lumières.

CHAPELLE

En vérité, il est fou.

MOLIÈRE

Si j'étais bien sage, est-ce que je ferais des pièces de théâtre, en connaissant tous les inconvénients.

CHAPELLE, à Ninon

Son génie l'emporte sur sa raison.

NINON

Ah ! Laissez-vous conduire toujours par lui. Il fait ce qu'il fait mieux que cette sotte raison qui vous ferait naître des obstacles que votre génie aplanira toujours. L'on pourra vous imiter ; mais pour vous égaler, non, jamais. Molière, vos Pièces sont le fondement de la bonne Comédie : elles en seront toujours le plus solide ornement. Le mauvais goût pourra s'introduire, mais on en reviendra toujours à vos chef-d'oeuvres.

MOLIÈRE

Vous m'honorez trop ; je n'ai pas plus de mérite qu'un autre ; mais peut-être dois-je ma gloire à mon bonheur.

CHAPELLE, à Ninon

Il est aussi modeste que vous.

NINON

à propos, Molière, avez-vous vu le Prince chéri ? Je le connais, il veut se débarrasser des affaires d'État, afin de nous laisser jouir avec plus de liberté de son auguste présence.

MOLIÈRE

Je sors à l'instant de chez lui, j'allais vous en parler.

CHAPELLE

Hé bien ! Comment t'a-t-il reçu ?

MOLIÈRE

En homme. Du plus loin qu'il m'a vu : « Molière, a-t-il crié, avancez donc, il semble que vous n'osiez pas approcher ». Aussitôt, vous eussiez vu s'ouvrir un passage pour aller jusqu'à lui. Mon Prince, lui dis-je, je craignais... Il m'arrête. « Que dites-vous, mon ami ? Apprenez que je ne vois pas d'homme plus fait pour m'approcher, que vous ; et vous me ferez plaisir de me venir voir le plus souvent qu'il vous sera possible. On s'instruit dans votre entretien...

En réfléchissant.

comme si ce grand homme avait besoin d'apprendre quelque chose ». Ensuite il fut beaucoup question de vous.

Parlant à Ninon.

Et vous pensez bien que la conversation ne finit pas sitôt. J'ai entrevu dans ses discours que vous ne passerez peut-être pas la journée, sans qu'il vienne vous rendre son hommage. Mais cette Reine du Nord qui fixe tous les regards, et qui touche au moment de son départ, pourra bien le retarder.

NINON

Cette femme est bien étonnante ! On ne se fait pas d'idée d'une si grande philosophie. Eh bien, mes amis, me regarderez-vous encore comme une femme supérieure à mon sexe.

MOLIÈRE

Vous avez votre mérite comme elle a le sien.

CHAPELLE

Vous l'admirez comme elle le ferait, si elle avait le bonheur de vous connaître comme nous.

NINON

Aurais-je jamais eu le courage d'abandonner la Couronne à vingt-sept ans ? Ornement si flatteur pour une jeune souveraine.

SCÈNE IX. Les Mêmes, Mademoiselle Le Roi.

NINON

Qu'est-ce ?

MADEMOISELLE LE ROI

C'est une jeune Demoiselle qui est là-bas dans une voiture, et qui demande à parler à Monsieur Molière : elle a, dit-elle, des choses de la dernière conséquence à lui communiquer, dont elle lui a déjà fait part dans une lettre.

MOLIÈRE

Ah ! Je l'avais oublié ; c'est ma jeune fille de qualité. Je m'applaudis qu'elle soit venue me trouver ici ; vous m'aiderez, Ninon, à calmer cette tête exaltée et à la faire rentrer dans son devoir. Vous voulez bien me permettre de vous la présenter.

NINON, à Mademoiselle le Roi

Mademoiselle, allez la chercher et la conduisez ici.

SCÈNE X. Ninon, Moilère, Chapelle.

NINON

Quelle est son aventure ?

MOLIÈRE

Je m'en vais vous lire sa lettre et vous la connaîtrez en peu de mots.

Il lit.

« Monsieur, C'est l'être le plus infortuné, la fille la plus à plaindre, qui prend la liberté de vous instruire de ses malheurs. Je n'espère qu'en vos bontés, Monsieur ; je connais vos nobles procédés, votre génie et tous vos ouvrages. J'étais née, peut-être, avec d'heureuses dispositions pour la Comédie ; mon rang, ma fortune m'ont empêchée de suivre mon penchant. La nécessité me force aujourd'hui de prendre ce parti. Je n'ai que seize ans ; on veut m'unir à un homme de soixante. J'aime, je suis aimée d'un jeune homme bien né à qui mes parents me refusent cruellement ; j'ai réfléchi sur le pas que j'allais faire ; j'ai vu que le préjugé avait plus de part à la tâche de Comédien qu'à l'état même ; qu'un engagement dans votre troupe ne pouvait déroger ni à mon nom, ni à mes sentiments. J'irai me présenter demain chez-vous. Je sais par coeur tout votre théâtre ; vous examinerez à quel emploi je puis être propre. »

CHAPELLE

Au rôle d'amoureuse, à coup sûr : cela va te faire un sujet bien intéressant.

MOLIÈRE

Il s'agit bien de plaisanter. Croyez-vous que je sois comédien dans toutes les époques de ma vie ? La probité fait trêve à ma frénésie ; mais la voici. Quel dommage !

SCÈNE XI. Les Mêmes, Olympe, Mademoiselle Le Roi.

MADEMOISELLE LE ROI, à Olympe

Mademoiselle, voilà Monsieur Molière.

Elle sort.

SCÈNE XII. Les Mêmes, excepté Mademoiselle Le Roi.

NINON, à part

Qu'elle est belle !...

Haut.

Approchez, Mademoiselle. Désirez-vous parler en particulier à Molière ; nous allons vous laisser avec lui.

OLYMPE

Je ne crains point de m'expliquer devant vous, Mademoiselle, vos rares vertus me sont connues et mes malheurs intéresseront votre âme. Heureuse si je peux obtenir votre estime et votre appui !

NINON

Ah ! Vous les avez déjà.

À part.

Sa candeur, son âge.

Haut.

Mademoiselle, comment vous nommez-vous ?

OLYMPE

Olympe, fille unique du Marquis de Châteauroux.

MOLIÈRE

Et sans considérer votre illustre famille, vous voulez, Mademoiselle, vous jeter dans la comédie.

OLYMPE

Il s'agit de mon bonheur. Lorsque vous prîtes cet état, Monsieur, permettez-moi de m'expliquer librement, c'est au plus grand Génie de l'Europe à qui je viens m'adresser, et en présence de la femme la plus admirable : rien a-t-il pu vous détourner de composer pour l'honneur de la France, et de joindre au titre d'Auteur celui d'Acteur ? N'avez-vous pas préféré d'être Directeur de Comédiens aux places honorables qu'on vous a offertes ?

MOLIÈRE, en tournant la tête

Je n'en ai pas mieux fait, et si j'étais à recommencer, je ne sais pas si je le préférerais.

CHAPELLE

Voilà l'homme ! Il ne sera jamais content. Celui-ci est couvert de gloire, et il se plaint encore.

NINON

En effet, je ne vous conçois pas, Molière ; quand tout le monde fait votre éloge.

MOLIÈRE

Mes amis, mes chers amis, vous ne voyez que les roses qu'on sème par-ci par-là sur mes pas, et que votre amitié me cueille ; eh bien, moi, je ne trouve à chaque instant que des épines sur mon passage.

OLYMPE

Vous êtes trop rigide pour vous-même, et vous n'êtes pas heureux. On me l'avait bien dit.

MOLIÈRE

Mademoiselle, voulez-vous en connaître la cause ? C'est que je suis comédien. Je ne dégrade pas par ce mot mon état, je crois qu'il est même noble par lui-même, et qu'il ne convient qu'à ceux qui ont de l'âme ; mais tous en ont-ils ? Et le Public n'est-il pas aussi injuste dans ses souhaits et dans ses caprices ?

CHAPELLE

Le bon perce toujours.

MOLIÈRE

Tarare.

Tarare : mot burlesque pour dire quand on s'en sert, qu'on se moque de se que l'on dit. [F]

NINON

Voilà son proverbe familier.

CHAPELLE

C'est qu'il est juste et bien appliqué.

OLYMPE

Mais puis-je, Monsieur Molière, vous faire une question ?

MOLIÈRE

Toutes celles qui vous feront plaisir.

OLYMPE

Étiez-vous amoureux, quand vous prîtes la comédie ?

MOLIÈRE, réfléchissant

Attendez... Mais oui, un peu de la vieille gouvernante de mon oncle. J'étais bien jeune.

NINON

Il fallait en effet que vous le fussiez beaucoup ; mais ce n'était pas là une passion.

MOLIÈRE

Oh ! Vous avez raison.

NINON

Et Mademoiselle ne prend le parti violent de la Comédie, qu'après avoir consulté son coeur.

MADEMOISELLE OLYMPE

Il est vrai, Mademoiselle, et je suis d'autant plus affligée, que mon amant est sans parents, et n'a d'autre protecteur, d'autre appui que mon père ; il a tout perdu, en perdant son amitié ; et il ne lui reste d'autre ressource que la comédie. Ressource, qui doit nous unir un jour l'un à l'autre ; et résolus de prendre ce parti, nous nous sommes jurés une foi éternelle.

NINON

Ah ! Mademoiselle, qu'avez-vous fait ? Je n'aime pas les serments d'amour, il semble qu'ils ne soient prononcés que pour être violés ; mais ce jeune homme m'intéresse autant que vous sans le connaître.

À part.

Ah ! Monsieur, Monsieur de Coligny, qu'avez-vous fait ? Faut-il qu'au seul nom d'un inconnu, je sente dans le fond de mon âme se réveiller la nature !

OLYMPE

Mais, que puis-je faire de mieux dans la cruelle position où je me trouve, que d'embrasser la Comédie ?

MOLIÈRE, avec fermeté

Allez vous jeter aux pieds de vos parents, leur demander pardon de votre imprudence, de votre désertion, et de toutes les expressions qui peuvent condamner votre démarche ; je vous y conduirai ; s'il le faut, je parlerai à vos parents, à votre père, ils m'écouteront, et j'espère obtenir votre pardon.

OLYMPE

Et je perdrais mon amant !

MOLIÈRE, avec vivacité

Eh ! Vous le perdriez bien plutôt à la comédie. Apprenez, Mademoiselle, que sagesse et constance, sont deux qualités proscrites du théâtre. Je veux croire même que vous les possédiez ; et quand vous auriez une vertu des plus austères, on n'y croira pas ; et si vous avez le malheur qu'on y ajoute foi, point d'amis, point d'applaudissements : vous entendrez crier du fond de la salle : Ah ! Voilà cette Bégueule ! Où a-t-elle été nicher sa vertu, et pourquoi n'entrait-elle pas plutôt au couvent qu'à la comédie ?

NINON

Molière a raison, et vous devez l'en croire, Mademoiselle.

MOLIÈRE

Et en plus grand malheur encore, votre amant lui-même vous punira peut-être plus de votre démarche, que votre père. Distrait par des objets charmants, las de soupirer et d'attendre un temps plus favorable, il vous oubliera ; le changement est si naturel à l'homme.

NINON

Qui veut dire l'homme, veut dire la femme aussi, Mademoiselle.

CHAPELLE

Cela s'entend. Mademoiselle me paraît trop instruite pour ne pas le sentir.

OLYMPE

Je me rends, Monsieur Molière, à vos observations, et je conçois à présent tout le danger de ma démarche ; mais enfin, je ne dois rien vous cacher.

CHAPELLE, à part

Tout est fait : elle peut entrer actuellement à la Comédie.

MOLIÈRE

Expliquez-vous, Mademoiselle.

À Chapelle en se frottant le menton.

J'ai bien peur...

CHAPELLE

Oh ! Tu peux l'engager.

OLYMPE

Il y a trois jours que j'ai disparu de chez moi avec une femme de Chambre qui m'a élevée.

MOLIÈRE

Le mauvais Gouverneur que vous avez là, Mademoiselle.

OLYMPE

Je ne suis sortie qu'aujourd'hui d'un Hôtel garni où nous nous étions réfugiés, un valet de mon père, tout-à-fait dans mes intérêts, m'a avertie ce matin, qu'il était à la Cour et qu'il sollicitait un ordre pour me faire enfermer.

NINON

Il l'obtiendra sans peine.

MOLIÈRE

Cela est trop juste : mais il faut le prévenir par votre soumission ; et dans cet Hôtel où vous vous êtes retirée, votre amant ne s'y est-il pas rendu ?

OLYMPE

Non, Monsieur ; je ne lui ai même jamais parlé chez mon père qu'en présence de ma bonne.

NINON

Mais cette Bonne me paraît bien traitable.

OLYMPE

J'en conviens ; mais je n'ai jamais mis à l'épreuve une facilité qui m'aurait perdue.

NINON

Que vous êtes heureuse de prévoir de si loin et d'être aussi forte.

OLYMPE

Ah ! Mademoiselle de l'Enclos, honorez-moi de votre bienveillance.

NINON

Moi, mon enfant, elle vous ferait du tort dans le monde.

OLYMPE

Il faudrait désarmer mon père avant de me présenter à lui.

MOLIÈRE, à Ninon

Elle a raison ; cachons-la aujourd'hui. Il faut que vous lui donniez l'hospitalité. Ensuite nous verrons les moyens pour aborder ce père inexorable.

CHAPELLE

Attendez... Un de nos amis communs est lié étroitement avec lui.

OLYMPE

Monsieur, comment se nomme-t-il ?

CHAPELLE

C'est Saint-Évremond.

OLYMPE

Il est vrai ; ils sont amis dès la plus tendre enfance.

CHAPELLE

Je vais le trouver de ce pas, et vous ne me reverrez que quand j'aurai de bonnes nouvelles à vous donner.

NINON

Si vous n'en donnez pas de plus promptes que celles de Des Yveteaux, Mademoiselle les attendra longtemps, vous m'aviez cependant bien promis de le déterrer.

CHAPELLE

J'ai fait plus de courses que vous n'imaginez, et toutes ont été infructueuses.

NINON, à Olympe

Venez, Mademoiselle, je vais vous conduire dans un Salon où, sans doute, vous ne vous déplairez pas. Ma Bibliothèque est à côté, et vous trouverez de quoi vous distraire dans le choix de mes livres.

À Molière.

Je suis à vous dans l'instant, Molière.

À Chapelle.

Sans doute on vous verra ce soir, Monsieur Chapelle ?

CHAPELLE

Cela se demande-t-il ? N'ai-je pas deux motifs actuellement ?

NINON, en sortant

C'est pour cette raison que je crains que vous n'y manquiez.

Mademoiselle de Châteauroux salue avec noblesse Chapelle et Molière : Ninon la prend sous le bras et elles sortent.

SCÈNE XII. Molière, Chapelle.

MOLIÈRE, plaisantant Chapelle

Elle a raison. Elle te connaît bien ; plus tu as à faire, moins tu fais.

CHAPELLE

Oh ! Je conviens que je diffère bien de vous deux ; toi, tu trouves toujours le temps trop court, et tu n'en a jamais assez pour traiter les sujets qui te passent par la tête ; elle de même pour faire l'amour et pour obliger ses amis.

MOLIÈRE

Garde pour ce moment tes observations et songe à servir cette jeune personne. Si tu ne trouves pas Saint-Évremond, j'irai moi-même trouver Monsieur de Châteauroux.

CHAPELLE

Nous nous verrons ce soir.

Il sort.

SCÈNE XIII. Ninon, Molière.

NINON

Je vous avoue, mon cher Molière, que cette jeune personne m'intéresse infiniment.

MOLIÈRE

J'en suis bien persuadé.

NINON

Mais si Monsieur de Saint-Évremond ne réussit pas, et vous-même quand vous en feriez la démarche, je ne vous cache pas que je serais désespérée de l'avoir connue.

MOLIÈRE

Je vois un moyen infaillible.

NINON

Quel est-il ?

MOLIÈRE

Vous verrez Monsieur de Châteauroux, vous lui peindrez les dangers que court sa fille, dans lesquels sa cruauté peut la précipiter ; mais je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'il faut faire ; vous avez mille ressources pour le toucher, et je suis sûr que ce n'est qu'à vous qu'est réservé l'honneur du succès.

NINON

J'y consens, d'après la bonne idée que vous avez de mes moyens.

SCÈNE XIV. Les Mêmes, Monsieur de Gourville, Francisque.

FRANCISQUE

Mademoiselle, voici Monsieur de Gourville.

NINON

Enfin, il en est temps.

MOLIÈRE

Il s'avise un peu tard de ce qu'il vous devait.

NINON

Nous ignorons ses raisons ; mais, nous allons les apprendre.

Elle fait signe à Francisque de se retirer.

GOURVILLE, dans le fond du Théâtre

Je suis confus de paraître devant elle, surtout après l'avoir soupçonnée d'une si grande bassesse : peut-être n'ai-je point tort. Voyons si je trouverai dans cette femme étonnante plus de probité que dans cet homme de bien.

NINON

Approchez, Gourville, nous sommes confus tous les deux, et nous craignons de nous expliquer. Dans votre absence, il m'est arrivé un grand malheur, que je vous prie de me pardonner.

GOURVILLE, à part

Je m'y attendais ; ceci ne me surprend pas ; à ce début, ma cassette va se trouver volée.

NINON

J'ai perdu le goût que j'avais pour vous ; mais je n'ai point perdu la mémoire. Voilà dans cette cassette les trente mille écus que vous m'aviez confiés avant de partir. Ils sont encore dans le même état que vous me les avez donnés ; remportez-les, et ne nous revoyons plus que comme amis.

GOURVILLE, avec le plus grand attendrissement

Je suis anéanti, et c'est moi qui suis un homme vil d'avoir pu soupçonner une si belle âme.

NINON

D'où vient votre surprise ? Vous m'affligez, Gourville.

GOURVILLE

Quoi ! C'est vous, Ninon, qui êtes capable d'un aussi beau procédé.

NINON

Mais je ne vois rien là de méritoire ; y a-t-il rien de plus juste que de restituer un dépôt et de rendre un bien qu'on nous a confié ? J'en appelle à Molière.

MOLIÈRE

Vous avez raison ; un bien qu'on nous a confié est un dépôt sacré. Et cependant votre conduite l'étonne, tant l'abus de confiance est commun parmi les hommes ; mais moi je n'en suis pas surpris de votre part.

GOURVILLE, dans le plus grand attendrissement

Je tombe à vos genoux ; non, ce n'est qu'à vos pieds que je dois expier l'injure cruelle que j'ai pu vous faire.

NINON

Y pensez-vous, Gourville : levez-vous donc.

GOURVILLE

Non, et c'est en présence du grand Molière que je veux faire cet aveu.

SCÈNE XV. Les Mêmes, Le Châtre.

LA CHÂTRE, dans le fond du Théâtre

L'ingrate ! La voilà ; ai-je pu compter un instant sur sa constance ?

NINON, apercevant la Châtre

Que faites-vous là, la Châtre ; approchez : c'est un ami de plus qui m'arrive.

LA CHÂTRE, avec dépit

Oui, un ami à genoux, de la manière dont il a été avec vous ; mais comme vous dites bien, il arrive, et moi je pars.

GOURVILLE, se relevant

Monsieur, je dois sans doute envier votre sort ; mais apprenez à respecter mieux un coeur où vous avez régné, une âme pure comme le jour : c'est devant vous, Messieurs, que je vais m'accuser d'avoir pu,

À la Châtre.

comme vous, la croire capable de mauvais procédés.

LA CHÂTRE

Je ne vous entends pas, Monsieur : ce que vous me dites-là est de l'Hébreu pour moi.

GOURVILLE

En peu de mots vous m'allez entendre : lorsque je partis pour rejoindre le Prince, pendant les guerres civiles, il fallut mettre à couvert une médiocre fortune et soixante mille écus étaient tout ce que je possédais. Je partageai cette somme et je priai Ninon de m'en garder la moitié à titre de dépôt secret. Je confiai pareille somme à cet homme de bien tant cité dans Paris par l'austérité de ses mours. J'arrive, et mon premier soin est de me transporter chez lui. Je le prie de vouloir bien me remettre le dépôt dont il avait bien voulu se charger pendant les six mois de mon absence. Il paraît étonné quelques instants, et me dit d'un ton pieux et naïf : « Mon_Dieu, mon cher Monsieur, j'ignore ce dont vous me parlez ». Quelle fut encore ma surprise, quand il ajouta qu'on avait coutume dans leur monastère de ne recevoir que des deniers destinés à être distribués aux pauvres ; obligation à laquelle on avait soin de satisfaire aussitôt. J'ai beau supplier, insister, on me congédie jusqu'à la porte avec des bénédictions, en m'assurant qu'on ne m'oublierait point dans les prières : que Dieu me rendrait le bien que j'avais fait aux malheureux. Il accompagna ces expressions de gestes, avec les deux mains jointes vers le Ciel, et s'en fut sans vouloir m'entendre davantage. Furieux, désespéré, que pouvais-je attendre d'une femme, quand un homme de Dieu, un ministre de paix portait à ce point l'abus de confiance. Ninon apprend mon retour, me fait solliciter de passer chez elle, m'écrit elle-même pour m'y engager. J'arrive, elle badine sur l'amour, et me rend mon dépôt, me donne par-dessus son amitié : et voilà, Monsieur, le motif qui m'a fait tomber à ses genoux. Êtes-vous encore jaloux de la lâcheté que j'ai eu de soupçonner un coeur aussi noble.

LA CHÂTRE

Ah ! Ninon, ah ! Gourville ; moi seul, je suis à plaindre, vous allez jouir de son amitié, du bonheur de la voir tous les jours, et moi, je pars.

NINON

La Châtre, ne m'affligez pas davantage ; et vous, Monsieur de Gourville, je dois vous en vouloir d'avoir pu oublier que j'étais Ninon et non pas un Religieux.

LA CHÂTRE

Molière est absorbé : voyez comme il est occupé.

NINON

Ah ! Gourville, ce que vous venez de raconter le fait frémir.

GOURVILLE

C'est un honnête homme, je n'en suis pas étonné. Le génie chez lui ne corrompt point les mours. Il ne fait que les épurer.

MOLIÈRE, dans la rêverie

Ah ! Coquin, si je pouvais te saisir comme tu es en effet ; combien je m'applaudirais de le faire reconnaître à son odieux portrait, et de pouvoir justement faire la guerre au vice. Je te tiendrai un jour, et tu ne m'échapperas pas.

NINON

Voilà, Molière, un genre d'homme, digne de vos attentions.

MOLIÈRE

Ah ! Je vous en réponds. J'y avais déjà songé. Je connaissais à-peu-près un caractère d'homme... Mais je vous avouerai, que je ne m'attendais pas à voir l'hypocrisie et l'imposture portées à ce degré. Fourbe abominable ! Si je ne craignais pas d'affaiblir mon sujet par l'empressement de le traiter, je prendrais à l'instant la plume.

NINON, à la Châtre et à Gourville

À cette indignation, Messieurs, reconnaissez-vous le but respectable de l'Auteur célèbre, et de l'homme estimable.

LA CHÂTRE

Les beaux jours sont à Paris actuellement. Les fureurs des guerres civiles sont éteintes, la Cour est brillante, la maison de Ninon est le séjour des plaisirs et de la bonne société ; et moi, je pars pour aller prodiguer ma vie, en combattant l'ennemi ; mais je suis Français, et l'amour ne l'emportera pas sur la gloire.

MOLIÈRE, à Gourville

Les moments leur sont chers, Monsieur Gourville : croyez-moi, imitez-moi : Ninon, j'ai affaire et je vous laisse.

GOURVILLE

Je sors avec vous, Monsieur Molière.

NINON

Molière, un instant.

LA CHÂTRE, avec humeur

Il sera dit qu'elle ne me donnera pas un instant, mais l'amour a ses droits ainsi que l'amitié.

MOLIÈRE

En êtes-vous jaloux ?

NINON

Il a raison. Il n'a pas de rivaux plus à craindre que mes amis.

MOLIÈRE

La voilà ! Amie pour la vie ? Amante pour l'instant.

SCÈNE XVI. Les Mêmes, Francisque.

FRANCISQUE

Mademoiselle, Madame la Marquise de la Sablière vous fait savoir, que Monsieur Des Yveteaux est retrouvé, qu'il est dans sa maison de campagne du Faubourg Saint-Germain, qu'il se cache, et que ses gens sont habillés en paysans.

NINON

Je vais sur le champ faire mettre mes chevaux ; Molière, vous m'accompagnerez. Voulez-vous être de la partie, Monsieur de Gourville ? Pour vous, La Châtre, c'est impossible.

LA CHÂTRE, avec dépit

Courage ! Il ne manquait plus que de me laisser partir sans me rien dire.

MOLIÈRE

Il faut convenir que vous le traitez avec un peu trop de rigueur. Nous allons vous laisser : donnez-lui au moins la satisfaction de vous baiser la main sans témoins. Vous nous trouverez sur votre passage.

Ils sortent.

SCÈNE XVII. Les Mêmes, Francisque.

NINON

Francisque, prenez cette cassette et suivez Monsieur.

SCÈNE XVIII. Ninon, La Châtre.

LA CHÂTRE

Enfin, je respire.

NINON

Vous allez vous plaindre, et je suis cent fois plus à plaindre que vous. Je cherche dans l'amitié la consolation du chagrin que votre absence va me causer, et je sens bien que je ne l'y trouverai pas.

LA CHÂTRE

« Non, cruelle, vous allez m'oublier et me trahir : je connais votre coeur, il m'alarme, il m'épouvante ; il m'est encore fidèle, je le sais, je le vois, vous ne me trompez point en ce moment. Mais je vous parle moi-même de mon amour : qui vous le rappellera quand je serai parti ? L'amour que vous savez inspirer, Ninon, est bien différent de celui que vous sentez. Vous serez toujours présente à mes yeux : l'absence est un nouveau feu qui va me consumer, et l'absence est pour vous le terme de la tendresse. Tous les objets, loin de vous, vont me paraître odieux ; ils vont tous vous intéresser. »

NINON

Ah ! La Châtre, que pourrais-je faire pour vous convaincre de ma constance et de ma fidélité ? Je ne puis blâmer vos alarmes, mais vous avez moins à craindre que personne. Il y a un temps pour tout, et je commence à croire qu'à mon âge, l'amour est plus solide.

LA CHÂTRE

« Écoutez, Ninon ; vous êtes, sans contredit, à mille égards, une femme extraordinaire : ce qui peut me tranquilliser, doit l'être aussi. Je veux intéresser à mon bonheur quelque chose de plus que l'amour même. J'exige que vous me fassiez un billet, par lequel vous vous engagerez à me tenir la fidélité la plus inviolable. Je vais vous le dicter dans la forme la plus sacrée des engagements humains. Je ne vous quitte point, que je n'aie obtenu ce gage de votre constance ; il est nécessaire à mon repos ».

NINON

J'y consens : vouloir vous persuader que cette précaution est inutile, ce serait vous donner de nouvelles alarmes, et j'ai trop de plaisir à vous satisfaire sur ce point.

LA CHÂTRE, la prend par la main, et la conduit à la table avec tendresse

Ah ! Ninon, qu'il est heureux de vous plaire, mais qu'il est cruel de perdre votre coeur !

NINON, avec attendrissement

La Châtre, que ne puis-je vous suivre. Je ne sais si je fais une folie en écrivant ce billet, mais je soulage mon coeur en faisant ce que vous désirez.

LA CHÂTRE, dictant

Oui, je promets par l'honneur, par la probité...

NINON, répétant

Probité...

LA CHÂTRE, continuant

Qui a toujours fait la base de mes sentiments, de ne m'attacher désormais à personne... en amour.

NINON

À la bonne heure.

Répétant.

En amour.

LA CHÂTRE, continuant

Et de rester fidèle pour la vie à l'amour que j'ai juré à la Châtre.

NINON, répétant

À la Châtre...

LA CHÂTRE, continuant

Nul mortel ne pourra me faire renoncer à mon engagement. Je le jure foi de Ninon.

NINON, balbutiant

Foi... de... Ninon.

LA CHÂTRE, se jetant avec vivacité sur le papier

Muni de ce titre, je vole aux combats et je suis le plus fortuné des hommes. Adieu, mon adorable Ninon : il faut nous séparer.

NINON

Quoi ? Si tôt !

SCÈNE XIX. Ninon, Le Châtre, Francisque.

FRANCISQUE

Monsieur_le_Comte de Fiesque fait demander, Mademoiselle, si vous êtes visible.

LA CHÂTRE, alarmé

Ô ma chère Ninon, évitez sa présence : vous m'avez avoué que s'il n'était pas parti pour son voyage de Rome, vous l'auriez aimé. Il est jeune, aimable, instruit ; que de qualités pour vous faire oublier vos serments ! Songez qu'actuellement vous êtes engagée à moi par l'honneur.

NINON

Je veux bien vous en faire le sacrifice, plus pour vous obliger que par crainte pour moi-même.

À Francisque.

Dites à Monsieur_le_Comte de Fiesque que je suis bien fâchée de ne pouvoir le recevoir.

SCÈNE XX. La Châtre, Ninon.

LA CHÂTRE

Peut-être, dites-vous vrai ?

NINON

Pourquoi interpréter mal ma manière de m'exprimer ?

SCÈNE XXI. Les Mêmes, Madame Scarron.

LA CHÂTRE, à Madame Scarron

Venez, Madame Scarron, je vous recommande ma chère Ninon, que votre amitié ne l'abandonne pas.

Il leur fait signe qu'il s'en va mais qu'il ne veut pas que Ninon s'en aperçoive.

NINON, plongée dans le plus grand accablement, tout_à_coup s'aperçoit que la Châtre est parti : elle jette un cri perçant

Il est parti !

MADAME SCARRON

C'en est fait.

NINON, se livrant à la plus grande douleur, se laisse aller sur le canapé

Que je suis malheureuse ! Je suis la femme la plus infortunée ! Quoi ! L'Amour me causera-t-il sans cesse de nouveaux tourments ? L'engagement que j'ai pris, m'est un sûr garant que ce sont les derniers, et si je perds la Châtre, je n'aimerai plus personne.

Se relevant et prenant un ton assuré.

Que vous me faites plaisir, ma bonne amie, d'être venue dans ce moment. Il faut prendre mon parti ; un soin bien différent m'occupe. Voulez-vous vous joindre à moi pour aller consoler le pauvre Des Yveteaux que Madame de la Sablière m'a découvert.

MADAME SCARRON

Tout ce qui peut vous être agréable, ma chère Ninon, ne me l'est-il pas ?

NINON, à Madame Scarron

J'en suis bien sûre.

À tous.

Ne perdons pas de temps, j'ai un bout de toilette à faire ; mais elle ne sera pas longue.

ACTE II

Le théâtre représente un lieu champêtre ; dans le lointain un coteau, et une femme au bas. On voit dans le fond une prairie, avec un parc de moutons. On voit la brouette du Berger, sur un des côtés du Théâtre ; de l'autre côté en face, est la cabane de la Bergère. Une fontaine coule à côté de la cabane ; plusieurs arbres forment un couvert ; et une butte de gazon au-dessous, forme un siège.

SCÈNE PREMIÈRE. Blaise, Lucas.

LUCAS

Eh bien, la Fleur, les extravagances de notre Maître ne font que croître et embellir tous les jours.

BLAISE

Défais-toi donc du nom de la Fleur, puisqu'il a pris fantaisie à mon maître de me débaptiser pour me donner le nom de Blaise et à toi celui de Lucas. Il ne nous pardonnerait pas la plus petite distraction à ce sujet, et sur le champ notre compte serait au bout. J'aime autant garder des moutons que de valeter du matin au soir dans Paris.

LUCAS

Cette vie paisible m'a plu les premiers jours ; mais je t'avoue qu'actuellement elle m'ennuie beaucoup.

BLAISE

On voit bien que tu es un Parisien. Tous ces Badauds s'en vont les Dimanches aux environs de Paris contempler les beautés de la campagne. Quelles beautés ! Ils n'en aperçoivent que les laideurs. Ils voudraient que la journée ne finît jamais ; mais s'ils étaient condamnés à y passer huit jours, ils se croiraient enterrés. Pour moi qui suis né aux champs, cette vie champêtre me plaît mieux que celle de la Ville. Aussi, je m'accorde bien avec Mathurin qui est un bon Paysan comme moi. Mais je l'entends déjà avec sa cloche.

On entend une cloche derrière le théâtre.

LUCAS

Ah ! Que je voudrais que Mademoiselle de l'Enclos nous vît dans cet accoutrement ! Comme elle se moquerait de nous.

BLAISE

Tu crois cela ; et bien, moi, je pense au contraire qu'elle en rirait beaucoup.

LUCAS

C'est bien, à-peu-près, la même chose.

SCÈNE II. Les Mêmes, Mathurin.

MATHURIN, une cloche à la main

Tatiguenne ! Que ça me paraît drôle de faire comme si j'avions bien des bestiaux à garder, j'avons beau répéter tous les jours la même manigance, ça nous paraît toujours comme un songe.

LUCAS

Et ça ne vous ennuie pas.

MATHURIN

Pas tant seulement une seconde, je voudrions seulement savoir pourquoi notre Maître veut que je devenions le père d'une fille que je n'avons jamais ni vue, ni connue, et qui nous paraît ben drôlette pas moins da.

BLAISE

Elle est encore, ma foi, ben plus rusée ; comme elle fait l'innocente ; comme elle entend bien à servir la folie de mon Maître. On dirait que c'est une simple bergère qui n'a jamais soupiré que pour le berger Coridon.

LUCAS

Ce sont de ces bergères qui ont abandonné leurs troupeaux, et qui viennent s'égarer dans la Capitale.

MATHURIN

Jarnigoi ! Que vous êtes cocasse ! Et quel conte vous me faites l'un et l'autre. Je n'avons pas tout-à-fait la berlue, pour ne pas voir que notre maître est un vieux fou. Je ne le connaissons que depuis six mois ; et je ne lui avons pas vu encore six minutes de bon sens.

BLAISE

Vous ignorez quel homme c'est. Apprenez qu'il fut un grand Seigneur, de beaucoup d'esprit, et qui a le premier appris à lire à un Roi de France.

MATHURIN, surpris

Oh ! Oh ! Serait-il possible, il a l'air d'un benêt.

LUCAS

Ce benêt a fait les plaisirs de Paris, et on le regrette dans les meilleures sociétés, et entr'autres dans celle d'une femme célèbre, Mademoiselle Ninon de l'Enclos.

MATHURIN

Mademoiselle Ninon de l'Enclos. Je ne la connais pas. Je ne connaissons à Paris que notre bergère des Alpes.

BLAISE

Mais tu as peut-être entendu parler, dans ton village, du grand Condé.

MATHURIN

Mille escadrons, si j'en avons entendu parler. J'avons un cousin qui a servi avec lui.

LUCAS

Dis donc, imbécile, qu'il a servi soldat dans l'armée qu'il commandait.

MATHURIN

Qu'il servait ou qu'il commandait. De soldat à soldat, il n'y a que la main.

BLAISE

C'est juste, Mathurin, et ce grand homme ne se trouverait pas offensé de la comparaison.

MATHURIN

Bon ! Je le crois bien, ma foi. Si vous entendiez deviser mon cousin sur son compte, il vous en dirait bien d'autres, ma foi ! Il est la cause, par ses biaux discours, que les trois quarts des garçons du Village se sont engagés, sans compter les hommes mariés. On dirait que c'est comme un sort.

BLAISE

Eh bien ! Ce grand Prince qui fait des merveilles jusque dans ton Village, apprends qu'il aima longtemps Monsieur Des Yveteaux, devenu le berger Coridon.

MATHURIN

Mais, que diantre ! Je n'entendons rien aux fagots que vous nous faites : et d'où vient donc qu'il a perdu son bon sens, puisqu'il a fréquenté de si biaux esprits ?

LUCAS

Il y a bien des choses à dire là-dessus.

MATHURIN

Et je ne pourrons pas savoir le fin mot ; tatiguenne ! Je sommes cependant ben curieux, et puis le berger Coridon, la bergère des Alpes, un grand Prince, tout cela nous paraît si drôle.

LUCAS

Il y a des choses dans le monde si surprenantes, qu'on dirait qu'il y a du sortilège.

MATHURIN

M'est avis qu'oui, dans ce que vous dites.

BLAISE

Tu n'as donc jamais lu des contes de fées ?

MATHURIN

Dieu m'en préserve ; c'est avec ça qu'on vous ensorcelle ; et je voyons ben que notre Maître a perdu son bon sens, avec ses belles lectures.

BLAISE

Il y a quelque vraisemblance dans ce que tu dis ; mais, en deux mots, je vais t'instruire sur son compte.

MATHURIN

Allez-vous encore vous gausser de nous ?

BLAISE

Non ; fais attention seulement.

MATHURIN, relevant ses cheveux sous son chapeau

À cela ne tienne, j'allons ouvrir bien fort les oreilles.

BLAISE

Apprends que notre Maître fut un des hommes les plus aimables de son temps, riche, spirituel, il a vieilli dans les plaisirs.

MATHURIN

Par la sanguenne ! C'est bien dommage, car il me semble que si je n'avions pas de la peine ; je ne vieillirions jamais.

LUCAS

Il te le semble.

BLAISE

Écoute donc jusqu'au bout.

MATHURIN

J'écoutons ; mais tout ceci nous paraît si extraordinaire, que je ne croyons pas même ce que je voyons.

BLAISE

Tu as raison ; mais il n'est pas moins vrai que tout ce qui te paraît s'écarter de la vraisemblance, sont des choses très certaines.

MATHURIN

Dégoisez-nous donc le reste.

BLAISE

Ce jeune berger que tu vois promener son troupeau, et soupirant aux pieds de sa bergère, n'a que quatre-vingt-dix ans.

MATHURIN

Pas plus que ça : je ne sommes plus étonnés s'il n'a plus son bon esprit ; et sa bergère est-elle aussi jeune que lui ?

LUCAS

Que tu es borné ! Mon pauvre Mathurin : elle n'en a que soixante-dix de moins.

MATHURIN

Ça n'est pas biaucoup.

BLAISE

Un soir qu'il rentrait fort tard, il la trouva assise sur le pas de la porte.

MATHURIN

Il la fit entrer ?

BLAISE

Tout juste ; et comme il avait beaucoup de goût pour la vie champêtre ; il se mit en tête de s'enfermer avec sa bergère dans ce jardin, dont il a fait une bergerie. Tu vois que rien n'y manque, si ce n'est le local qui ne répond pas à ses projets. À peine pouvons-nous y renfermer une trentaine de moutons ; mais le bruit de la cloche nous tient lieu de tous les bestiaux qui nous manquent.

MATHURIN

Mais, pourquoi veut-il que je soyons le père de cette dévergondée qui courait comme ça les rues de Paris, pour que quelqu'un la ramassit.

BLAISE

Pour donner plus de vraisemblance à sa folie, et comme il entend l'épouser, il ne veut l'obtenir que du consentement de son père. Le berger Coridon est chaste dans ses vieilles amours.

MATHURIN, riant

Oh, oh, oh ! Ah ! Que tout ce que vous me contez est donc drôle ; mais le voici avec ses moutons et sa bergère ; j'allons rire de plus belle.

BLAISE

Garde-toi bien de faire paraître ce que tu sais, et mêle-toi seulement de faire sonner ta cloche.

SCÈNE III. Les Mêmes, Des YveteauX, La Dupuis.

Des Yveteaux habillé en Berger, la houlette à la main, la panetière au côté, et le chapeau garni de rubans, parmi lesquels on distingue une fontange jaune, que lui avait donnée Ninon. La Dupuis habillée en Bergère élégante, et tenant une guitare. Des Yveteaux conduit un agneau, et regarde son troupeau qui traverse le fond du Théâtre.

DES YVETEAUX, dans le fond du théâtre

Il chante la Romance connue.

« De mes Moutons le nombre augmente, L'Agneau suit la brebis bêlante ; Autour des fleurs de ce séjour, Mille fleurs naissent chaque jour : Le lierre croît au pied du lierre, Des jeunes pins s'élèvent sous les Cieux ; Ah !dis-moi donc, dis-moi, ma chère, Pourquoi toujours ne restons-nous que deux ? »

Venez adorable bergère ; approchez-vous de votre cher Coridon, pendant que nos moutons bondissent sur ces gazons fleuris, au bord de cette fontaine.

LA DUPUIS

Cet agneau chéri que vos mains mènent paître, abandonnez-le à son instinct innocent. Qu'il paisse avec la même liberté que celle dont vous m'entretenez de vos amours.

DES YVETEAUX, abandonnant le ruban de l'agneau

Va joindre le troupeau. Ne t'écarte point du chien fidèle qui te préservera de la cruauté du loup.

À la Dupuis.

Asseyons-nous, bergère, sur ce banc de gazon, à l'ombre de ce vert feuillage.

LA DUPUIS

Tous les jours le soleil éclaire mes yeux, et je vous vois, berger, toujours plus amoureux.

DES YVETEAUX

Tous les matins, dans ces paisibles lieux, mon amour prévient l'aurore. Vous arrivez ensemble, et plus belle qu'elle, je la vois jalouse de la préférence que je vous donne.

LA DUPUIS

Ah ! Si j'avais son art, et qu'il fut en mon pouvoir de vous rajeunir, comme elle fit à Tithon, vous ne craindriez plus, Berger, l'outrage des années.

DES YVETEAUX

Le changement est fait, Bergère, Coridon n'a plus rien à craindre. Les Dieux lui ont donné un Printemps éternel. Ce changement est dû au charme de votre voix, aux sons mélodieux de votre lyre. Apollon, qui toujours me protégea, et qui me promit une récompense pour les veilles que je lui ai consacrées, me disait dans mes douces rêveries : une Bergère des Alpes ira te chercher, et t'arracher d'une vie tumultueuse, pour te faire connaître le bonheur champêtre, en ouvrant tes yeux sur le passé.

LA DUPUIS, à part

Le pauvre cher homme, il ne s'aperçoit pas qu'au contraire il les ferme. Mais il faut le laisser dans son erreur, puisqu'elle fait son bonheur et mon profit.

DES YVETEAUX

Chantez, adorable Bergère, la Chanson de Lise et de Colin. Elle avait un père à craindre, comme nous avons le vôtre.

MATHURIN, caché dans un coin

Ah ! Celui-là n'est pas mauvais. Je sommes un père bien à craindre puisqu'on me commande de l'être. Ah ! Jarnigoi, la drôle d'Histoire ! On ne la croira jamais dans notre Village. Écoutons la chanson, car c'est ce qui nous divartissons le plus de toutes les extravagances que je voyons ici.

DES YVETEAUX

J'attends, charmante Bergère, et je soupire.

MATHURIN, à part

Il a beau attendre et soupirer, il n'en fera que ça... Vouloir faire l'amour quand on est si vieux, ah ! Quelle extravagance !

MATHURIN, à part

Ah ! Voyons : essayons pour nous divartir, d'arriver à propos, comme le père de Lise. Tartiguenne, que ça va donc être drôle, voyons, s'il s'en ira aussi vite que le jeune gars.

DES YVETEAUX, apercevant Mathurin

Bergère aimable, voilà votre père.

MATHURIN

Oui, ventre sanguenne ! Nous vla. Je vous y attrapons donc biau Berger, à conter fleurette à notre fille.

DES YVETEAUX, avec timidité

Ah ! Monsieur Mathurin, permettez que je vous demande une grâce.

MATHURIN

De grâce, je n'en avons pas à vous faire. Je vous défendons même de lui en conter davantage. N'avez-vous pas vergogne d'abuser comme vous le faites de l'innocence d'une jeune fille.

À part.

Il prend la chose tout de bon : Ah ! Le singulier corps !

Haut.

Au lieu de veiller sur votre troupeau et d'empêcher le loup de manger les brebis, et vous êtes vous-même un loup qui dévorez des yeux cette brebis, et vous n'y mordez pas tant seulement.

LA DUPUIS

Mon père !...

MATHURIN

Eh bien, mon père ? Comme ça a le ton mielleux. Va, va, je te connaissons, fine mouche ; va-t'en toujours autour du troupeau qui paraît s'écarter de ce côté-là.

LA DUPUIS

J'y cours, mon père.

À part.

Il joue fort bien son rôle.

SCÈNE IV. Des Yveteaux, Mathurin.

DES YVETEAUX, regardant s'en aller sa Bergère, et tirant un mouchoir de sa poche

Elle s'éloigne de moi, un cruel devoir me prive de sa présence.

Tombant aux genoux de Mathurin.

Ô mon père !

MATHURIN, riant, et à part

Moi, son père ! Diantre ! Comme il y va. Il faudrait donc que je soyons aussi vieux que le Juif-errant pour ça ; mais laissons-le dégoiser à son aise : il va nous en conter de bonnes.

DES YVETEAUX

Je me jette à vos pieds, j'implore votre clémence, accordez-moi la Bergère Colinette et devenez mon père. Votre sévérité me jette dans un mortel désespoir, et si vous résistez plus longtemps à m'accorder l'objet qui m'aime et que j'adore, je meurs à vos genoux d'amour et de douleur.

MATHURIN, riant à part

Ah ! Je ne savons plus que lui dire et j'étouffons : si stapendant il allait le bonhomme mourir tout de bon, il est bien d'âge à nous jouer ce tour-là. Je ne voulons pas en être la cause.

Haut, le prenant par la main.

Allons, levez-vous, mon biau fils, et reprenez courage ; car vous en avez grand besoin ; ne pleurez plus tant, j'allons vous envoyer votre bien-aimée, et je vous promettons de ne vous plus chagriner dans vos amours.

En sortant.

En vérité, j'avons la conscience qui nous répugne, et je voulons sarvir sa folie, tatiguenne ! Il nous amuse tant par ses contes et ses chansons que je serions ben fâché qu'il devint à présent plus raisonnable ; qu'est-ce que c'est que notre esprit ? Il n'est pas plus solide que le temps.

Il sort. Des Yveteaux le salue en lui tendant les bras, le regardant en aller ; ce qui fait faire des gestes comiques à Mathurin.

SCÈNE V.

DES YVETEAUX, seul

Ô père fortuné de la Bergère la plus respectable ! Mais qu'elle tarde à paraître ! Allons vers son agneau : que ses cris bêlants me retracent l'image de son amour ; ô Bergère adorable, pour qui j'ai tout quitté, parents, amis, et vous, célèbre Ninon, dont l'aimable société faisait mes délices, je vous ai abandonnée ; mais pardonnez, l'amour est mon excuse. Eh ! Ninon, qui peut mieux que vous me justifier ? Si vous pouviez concevoir mon bonheur ! L'amour cependant ne m'a point rendu ingrat. Votre ruban chéri, gage de votre amitié, fait la parure de mon chapeau, et me sera toujours précieux.

SCÈNE VI. La Dupuis, Des Yveteaux.

LA DUPUIS

Ô Cher Coridon, quel bonheur ! Mon père permet que je vous parle.

DES YVETEAUX

Ô délices de mon coeur ! Quel charme succède à ma douleur ? J'ai peine à croire à toute ma félicité.

LA DUPUIS

Venez, berger ; venez vous rafraîchir à cette onde pure, symbole de notre amour.

DES YVETEAUX, prenant la main de la Dupuis, et sortant de sa poche une tasse de berger

Nous allons boire ensemble, dans la même tasse, de cette eau argentine, plus agréable aux bergers que le nectar des Dieux.

Il va pour se baisser, et tombe dans la fontaine.

LA DUPUIS

À moi ! Vite, au secours, le berger Coridon se noie, si vous n'arrivez promptement.

SCÈNE VII. Les Mêmes, Blaise, Mathurin.

MATHURIN

Eh bien ! Qu'est-ce qu'il y a ?

BLAISE

Bon Dieu ! À l'aide, vite, le berger Coridon a la moitié du corps dans la fontaine.

MATHURIN

Eh bien ! Il ne se noiera pas, puisqu'elle est à sec.

BLAISE

Tu n'y as donc pas mis d'eau ce matin ?

MATHURIN

Tatiguenne ! Que j'avons ben fait d'avoir eu cette advertance, et où en serait-y, le cher homme ? Pour cette fois, il aurait bu tout à son aise.

Blaise et Mathurin le lèvent et le placent sur le banc de gazon.

MATHURIN, à la Dupuis

Allons, chantez-lui une brave chanson pour lui ravigoter le coeur : il en est tout pâle.

BLAISE

Êtes-vous blessé, beau berger ?

À part.

En vérité, cependant, cela me fend le coeur.

DES YVETEAUX

Rassurez-vous, Blaise ; et vous aussi, Mathurin. Je me suis démis qu'un peu le pied. Voilà qu'il se remet depuis que je suis assis.

MATHURIN

Une gentille chanson de votre bergère achevera de le raccommoder.

LA DUPUIS

Je vais vous pincer un air qui va vous rendre le courage.

On entend un grand bruit.

Ah ! Berger Coridon, quel nouveau malheur nous menace ! Entendez-vous ce bruit à l'entrée du bercail.

NINON, derrière le Théâtre

Je te dis que je veux le voir, lui parler.

DES YVETEAUX

Le son de cette voix ne m'est point inconnu.

LUCAS, derrière le Théâtre

Mademoiselle, c'est avec peine que je vous refuse : mais tels sont les ordres de mon Maître.

MOLIÈRE, derrière le Théâtre

Si ton Maître était instruit que c'est Mademoiselle de l'Enclos, il ne lui refuserait pas sa porte.

LUCAS, derrière le Théâtre

Ah ! Monsieur, si vous saviez dans quel état il est !

NINON, derrière le Théâtre

Tu augmentes davantage mon inquiétude et mon impatience. Je ne t'écoute plus.

DES YVETEAUX

Ah ! Je reconnais cette voix enchanteresse : c'est celle de mon aimable Ninon.

LA DUPUIS, avec une surprise affectée

Ah ! Cher Coridon, on vient vous arracher de mes bras.

DES YVETEAUX, se jetant aux pieds de la Dupuis

Ô ma bien-aimée ! Ne craignez point cet outrage. Le berger Coridon vous sera toujours fidèle, et le même tombeau renfermera nos deux cours.

MATHURIN, à part

Oh ! La bergère calcule bien différemment ; et ce n'est pas là son compte.

SCÈNE VIII. NINON, Madame Scarron, Molière, Gourville, et plusieurs autres, Les Précédents.

NINON, surprenant Des Yveteaux aux pieds de la Dupuis

Mes amis, est-ce bien lui ? Mais oui : je ne me trompe pas : c'est lui-même. Quelle métamorphose !

MOLIÈRE

Je reste anéanti. Est-ce un rêve ? Est-ce une folie ? Chapelle avait raison.

NINON, l'appelant

Des Yveteaux, mon ami, ne me reconnaissez-vous pas, et n'êtes-vous plus le même ?

DES YVETEAUX, toujours aux pieds de la Dupuis

Je le suis en amitié ; mais en amour, je suis le berger Coridon, et voilà ma bergère.

MADAME SCARRON

On n'est pas plus fou que cela, et son extravagance est au comble.

MOLIÈRE

Est-il possible ! Je ne l'aurais jamais cru.

GOURVILLE

Un homme qui eut tant d'esprit : je n'en reviens pas.

MOLIÈRE

L'amour produit des événements bien singuliers.

NINON, avec amitié

Mes amis, respectons sa folie, et craignons de l'affliger, en lui ôtant ses douces rêveries ; ce serait peut-être lui ôter son bonheur.

MOLIÈRE

Ninon a raison, et j'aime mieux le trouver heureux dans ses idées pastorales, que malheureux dans toute l'énergie de son esprit. Je ne désirerais pas d'autre fin.

NINON

Je suis de votre avis, Molière ; mais peut-être le sort ne nous accordera pas cette faveur. Essayons de le prendre par son faible.

À Des Yveteaux.

Loin de troubler vos plaisirs, berger Coridon, vos amis viennent les partager. Pourriez-vous refuser leur hommage.

DES YVETEAUX

S'il est agréable à ma bergère, sans doute il me sera cher. Mais je lui ai consacré tous mes plaisirs, ma vie et tout ce que j'ai de plus cher sur la terre, hors le gage chéri que votre main divine attacha à mon chapeau, et qui, depuis quinze ans, orne ma tête.

MOLIÈRE, à Ninon

Voyez à quel point vos amis vous sont fidèles.

MADAME SCARRON

Sa frénésie n'a point détruit le sentiment chez lui.

MOLIÈRE

Sa folie me paraît cent fois plus intéressante.

NINON, dans la plus vive émotion

Il m'en est plus cher.

MADAME SCARRON

Comment donc, ma tendre amie, vous voilà toute émue.

NINON, essuyant ses larmes

Je ne m'en défends pas ; sa situation et sa constance me touchent jusqu'aux larmes.

À la Dupuis.

Qui que vous soyez, Mademoiselle, vous ne serez pas assez inhumaine pour nous priver du plaisir de le voir.

LA DUPUIS, à Ninon

Vous pouvez en être assurée, Mademoiselle ; je mettrai mon bonheur désormais à l'entretenir dans l'amitié qu'il vous a vouée pour la vie.

NINON

Je n'en doute nullement.

Bas à Madame Scarron.

Mais quelle est cette fille ?

MADAME SCARRON, bas

Sa figure ne m'est point inconnue.

LUCAS, bas à Ninon et à Madame Scarron

Vous ne connaissez que cela : c'est cette joueuse de guitare.

MOLIÈRE

Bon ! Cette jeune fille qu'on nomme la Dupuis ? Elle est, ma foi, jolie, et on ne la dit pas sotte.

NINON

Je le crois, et nous obtiendrons tout d'elle.

GOURVILLE

Morbleu, mes amis, essayons de le rappeler à la raison ; puisque l'amitié a tant d'empire sur son coeur, elle en aura sans doute sur son esprit. Allons, Mademoiselle de l'Enclos, profitez de l'ascendant que vous avez sur lui.

MOLIÈRE

Monsieur de Gourville, n'employons point de remèdes violents, il faut au contraire que l'amitié se prête à la situation de son état. Si on pouvait le ramener dans la société avec sa bergère ; peut-être le guéririons-nous par ce moyen.

MADAME SCARRON

Pour moi je n'en crois rien, et je suis de l'avis de Monsieur de Gourville. Il faudrait plutôt, par de bons raisonnements, lui faire apercevoir son ridicule.

NINON

Dieu m'en préserve, je ne suivrai que l'avis de Molière. Nous avons étudié tous deux, plus que vous, le coeur humain.

À la Dupuis.

Et vous, Mademoiselle, puis-je attendre de votre complaisance, que vous le ramènerez quelquefois à ses anciens amis.

LA DUPUIS

Je m'en ferai toujours un devoir.

DES YVETEAUX

Partout je suivrai ses pas, et l'aimable Ninon me sera toujours chère.

NINON

Et vous ne me regardez point.

DES YVETEAUX

Je n'ai des yeux que pour ma bergère.

MADAME SCARRON, riant

Vous avouerez, ma bonne amie, que c'est trop complaisant pour pouvoir s'empêcher de rire.

NINON

J'en conviens.

S'apercevant que Mathurin la regarde avec attention.

Quel est celui-ci qui nous regarde avec tant d'attention. Je n'ai point vu cet homme chez Des Yveteaux.

MATHURIN

Tatiguenne ? Je vous regardons, parce que vous êtes bonne à voir, ainsi que ste belle Dame qui vous accompagnont.

MADAME SCARRON

Sa figure est tout-à-fait plaisante.

BLAISE

Cet honnête homme que vous voyez, Mesdames, est le respectable père de la bergère Colinette.

MATHURIN

Tu en as menti, je n'en sommes le père que par exprès et non tout de bon.

BLAISE

Te tairas-tu : suis-nous, tu n'as rien à faire ici.

GOURVILLE

En voici bien d'un autre ! Qu'est-ce que cela veut dire ?

MOLIÈRE

Cela n'est pas bien difficile à deviner ; et ne voyez-vous pas que tout est factice ici, et que ce paysan n'est pas aussi au fait que les autres.

SCÈNE IX. Les Mêmes, Francisque accourant.

NINON

Que veux-tu ? Tu as l'air bien agité.

FRANCISQUE

Mademoiselle, Monsieur_le_Prince de Condé est dans sa voiture, à la porte : il vous fait demander s'il peut vous voir, ainsi que Monsieur Des Yveteaux.

NINON

Mais par quel hasard sait-il que je suis ici ?

FRANCISQUE

Il a été pour vous voir, et Mademoiselle le Roi l'a instruit de tout.

Regardant.

Mais ce qu'il me paraît, il est mal informé sur son désastre. Monsieur_le_Comte de Fiesque l'accompagne avec plusieurs autres Seigneurs.

NINON

Je ne suis point surprise de sa démarche : il joint au grand art de la guerre, les qualités d'un bon citoyen, d'un bon ami. Mais je dois auparavant demander à Des Yveteaux la permission de lui présenter le Prince. Berger Coridon, les Héros, ainsi que les Dieux, veulent honorer votre retraite. Le Grand-Condé demande à vous voir.

DES YVETEAUX

Si la Bergère y consent, je suis prêt à le recevoir.

LA DUPUIS

Si j'y consens ; pouvez-vous me le demander, aimable Berger ?

À part.

Ce moment est trop glorieux pour moi pour le laisser échapper.

NINON, à Francisque

Dites au Prince qu'il peut entrer avec sa suite. Quelle surprise pour lui !

Francisque sort avec étonnement en regardant le Berger et la Bergère.

SCÈNE X. Les Mêmes, excepté Francisque.

MOLIÈRE

Francisque ne sait où il en est : c'est une énigme pour lui.

DES YVETEAUX, prenant la main de la Bergère

Allons, Bergère ; allons au-devant du plus grand des Mortels, de notre Seigneur, de notre Maître.

SCÈNE XI. Les Précédents, Le Prince de Condé, Le Comte de Fiesque, autres Seigneurs, Un Heiduque, plusieurs valets de Mathurin, Lucas, Blaise.

MATHURIN

Gare ! Gare ! Voici, ma foi, du biau monde... Ah ! Les biaux habits.

Tous les Acteurs se rangent sur les deux côtés du Théâtre. Le Grand Condé est dans le milieu, au fond du théâtre.

DES YVETEAUX, se jetant aux pieds du Prince

Le Dieu Mars vient donc visiter la chaumière du paisible laboureur. Le Berger Coridon lui présente sa fille, et lui demande, à genoux, d'accorder à son amour la Bergère Colinette.

LE PRINCE, étonné, et prenant par la main Des Yveteaux

Levez-vous, Des Yveteaux ; est-ce une fête que vous me donnez ? On vous reconnaît toujours par votre aimable galanterie. Je vois avec plaisir qu'on s'est trompé sur votre compte, et que vous êtes au contraire très heureux.

NINON

Mon Prince, n'apercevez-vous pas ?

LE PRINCE, s'approchant de Ninon

Enfin, Mademoiselle l'Enclos, je vous vois : que j'ai souffert d'avoir tardé si longtemps, mais j'y étais forcé. Je sors de chez vous, et je ne m'en serais pas retourné sans vous avoir vue.

NINON

Je suis on ne peut pas plus sensible et reconnaissante, mon Prince, de l'honneur que vous me faites. Je partage, avec la Nation, le plaisir de vous revoir dans votre patrie, mais j'y prends encore un intérêt particulier.

LE GRAND CONDÉ

Ah ! J'en suis bien persuadé, et je n'ai jamais perdu de vue vos conseils. Ils me seront toujours chers, puisqu'ils ne tendent qu'à ma gloire. Bonjour, Molière, bonjour, mes amis.

À Ninon.

Avec quel plaisir je revois, Ninon, votre aimable société ; mais pourquoi cette Bergère, ce lieu champêtre ? Sans doute, Des Yveteaux vous a préparé cette surprise. Il eut toujours du goût pour la vie pastorale.

NINON

Ce goût pastoral est aujourd'hui, Monseigneur, bien naturel chez lui ; et comme vous dites bien, j'en ai été surprise comme vous, et Des Yveteaux ne m'attendait point. Ce n'est plus cet homme du monde : c'est le Berger Coridon, soupirant pour la vie aux pieds de la Bergère.

LE GRAND CONDÉ

Ce que vous me dites, est-il vrai, là, en bonne conscience, et ne vous amusez-vous pas ?

NINON

Je n'en impose jamais, et ce ne serait pas par vous, mon Prince, que je voudrais commencer. J'ai été comme vous surprise. J'ai versé d'abord des larmes sur son sort ; mais voyant qu'il est heureux dans ses idées chimériques, je suis moins affligée.

LE GRAND CONDÉ

Pardon, pardon, Mademoiselle de l'Enclos. Je vois maintenant tout ce qui en est.

DES YVETEAUX

Bergère, chantez au Grand-Condé une de vos aimables chansons, et que tous les échos d'alentour la répètent dans la plaine.

MATHURIN, avec surprise, et mettant sa tête entren celle de Lucas et de Blaise

Jarnigoi ! Laissez-moi donc le voir, vous autres, tout à mon aise. Tatiguenne ! Que mon cousin avait ben raison de dire qu'il avait la figure martiale, et le port noble et imposant. J'aimons à le voir, et j'avons la chair de poule qui nous gagne partout le corps.

LE GRAND CONDÉ

Ah ! Ah ! Quel est cet homme ?

MATHURIN

Tatiguenne ! Monsieur le grand Guerrier, je ne sommes qu'un paysan, et j'aimons bien à voir un brave homme comme vous dà. Et si je ne vous avons pas vu jusqu'à présent, je n'en avons pas moins entendu parler. Quel récit on fait de vous. On dit que vous n'avez pas tant seulement plus peur d'un boulet de canon que moi d'une bouteille de vin. Quel homme vous êtes. On dirait qu'on vous a forgé de pierres à fusils et de baïonnettes. Je ne sommes plus étonné, jarnigoi ! Si vous êtes si bien construit.

NINON

Mon Prince, on peut vous faire un éloge plus pompeux, mais non pas plus vrai et plus sincère.

LE PRINCE

Il me plaît beaucoup.

À Mathurin.

Je te rends grâces, mon ami.

MATHURIN

La tatidienne ! C'est plutôt nous qui devons la rendre au hasard de nous avoir donné un si grand homme : il pouvait si bien nous donner un homme inutile à la patrie, comme tant d'autres, et je ne serions pas à même de faire la barbe à l'ennemi, comme j'en sommes capables avec votre bras.

DES YVETEAUX, allant au fond du Théâtre

Approchez, Bergers et Bergères : venez saluer le Dieu des combats. Que le son des Musettes se mêle aux cris d'allégresse, qu'un peuple assemblé vole sur ses pas.

MOLIÈRE

Ah ! Que n'ai-je un ballet et un choeur tout prêt, dans le fond du jardin.

SCÈNE XII. Les Mêmes, troupe de Bergers et de Bergères.

LE GRAND CONDÉ

Sommes-nous transportés dans un lieu de féerie ? Tout ce que je vois me paraît un songe.

NINON

Mon Prince, j'en suis comme vous émerveillée, et dans les siècles à venir, on regardera l'histoire de Des Yveteaux comme un fait fabuleux, et qui cependant se passe sous vos yeux.

MOLIÈRE

C'est tout comme à l'Opéra. Il y a de l'enchantement ici.

Aux Paysans.

D'où viennent ces Bergers et ces Bergères ?

Le Grand Condé écoute.

LUCAS

Ce sont des Bergers et Bergères de la Bergerie de Monsieur Des Yveteaux. C'est-à-dire les aimables Compagnes de Mademoiselle Dupuis. La folie de notre Maître est achevée, et ces diablesses font tout ce qu'elles veulent. Je viens de leur voir arranger tous leurs beaux compliments : elles entendent fort bien cela.

LE GRAND CONDÉ

Jamais fou n'a eu de goût plus agréable.

À Ninon et à Molière.

Je vous assure que tout ceci m'a amusé, quand je croyais que c'était préparé ; mais je me divertis bien davantage de voir ceci au naturel.

MOLIÈRE, regardant les Danseurs qui se préparent

Comment diable ! Du caractère dans la danse !

Six Danseurs et six Danseuses forment un Ballet Pastoral dans le genre agréable. Le premier Danseur et la première Danseuse portent une couronne de laurier, qu'ils vont présenter au Grand-Condé. Une Bergère chante un couplet sur la vie champêtre. Un second Berger chante un couplet en l'honneur du Prince. Une autre Bergère chante un couplet à la louange de Ninon. Des Yveteaux chante un couplet à la gloire du Prince. La Bergère Colinette en chante un autre au même sujet ; et tous les Bergers et Bergères répètent en choeur la fin du couplet. Le Ballet se retire, et il ne reste plus que les acteurs précédents.

On peut se dispenser de ce premier Ballet, si l'Acte est trop long.

SCÈNE XIII. Les acteurs précédents.

LE GRAND CONDÉ

Je veux vous donner la main, Mademoiselle de l'Enclos ; car je ne vous tiens pas quitte de ma visite.

Au Comte de Fiesque.

Comte de Fiesque, vous ne serez pas fâché que je vous présente.

À Ninon.

Il craignait d'être banni de votre société, après y avoir été accueilli, et en être digne. Ce procédé n'est pas fait pour vous.

NINON

Mon Prince, je suis fâchée qu'une circonstance bien pardonnable, je vous assure, m'ait empêchée de recevoir Monsieur_le_Comte, et je lui en fais un million d'excuses. Je me ferai toujours un plaisir de le voir dans ma société.

LE COMTE DE FIESQUE

Cet aveu me dédommage de la fausse alarme qu'on m'a donnée, ce matin, de votre part.

NINON, à part

Cet homme a une ressemblance à s'y méprendre avec la Châtre, si je le connaissais moins.

LE GRAND-CONDÉ, à Ninon

Avez-vous essayé, Mademoiselle l'Enclos, de ramener Des Yveteaux dans le sein de ses amis ?

NINON

Oui, mon Prince, mais je n'ai point réussi : vous seul, peut-être, Monseigneur, pouvez l'enflammer du côté de la gloire. Proposez-lui de servir sous vos drapeaux... Qui sait ? Peut-être ce moyen...

LE GRAND-CONDÉ, l'interrompant

Il me paraît bien douteux, mais n'importe, pour vous plaire, je m'en vais le tenter.

À Des Yveteaux.

Seigneur Des Yveteaux, voulez-vous me suivre à l'armée ? Je vous promets un service honorable et distingué.

DES YVETEAUX, regardant sa Bergère

Ah ! Bergère Colinette, avez-vous entendu ces ordres, et ne frémissez-vous pas ?

LA DUPUIS

Je vois qu'un grand guerrier vous appelle à la gloire, et que ma perte est certaine.

DES YVETEAUX

Non, Bergère, non jamais la gloire ne fera de moi un second Renaud. Le Berger Coridon mourra plutôt à vos pieds que d'abandonner cet heureux asile ; mais témoignons au Prince l'impossibilité de me rendre à ses ordres honorables.

LE GRAND-CONDÉ, à Ninon

Je l'avais bien dit, il n'y a rien à faire. Ainsi laissons-le jouir, comme il vient de nous l'exprimer, paisiblement dans cet heureux asile.

NINON

Allons, prenons congé de sa Bergerie ; mais il faut que je l'embrasse avant de le quitter.

En l'embrassant.

Adieu, mon pauvre Des Yveteaux ; continuez d'être heureux avec votre Bergère, mais ne nous abandonnez pas tout-à-fait.

LA DUPUIS

Je vous promets de vous le mener souvent, et ce sera désormais mon unique soin.

NINON

Mademoiselle, j'en suis persuadée.

MOLIÈRE, embrassant Des Yveteaux

Adieu, mon vieil ami ; que le Ciel vous tienne dans cette heureuse rêverie.

ACTE III

Le théâtre représente un Salon.

SCÈNE PREMIERE.

MADEMOISELLE LE ROI, seule

Comme la maison est déserte quand Mademoiselle n'y est pas ! Le Grand Condé a été la rejoindre chez Monsieur Des Yveteaux : peut-être reviendront-ils ensemble... Mais cette jeune personne, qui est enfermée avec sa bonne dans le Salon d'été, qu'a-t-elle de commun avec Ninon ? C'est là leur secret, et je n'ai rien à y voir. On arrive... C'est le cher Monsieur Scarron. Arrangeons vite sa place.

Elle va vers le canapé, et arrange tous les oreillers. Elle débarrasse aussi les fauteuils.

Comme il souffre, le cher homme, et comme il est gai. Il va me dire, suivant sa coutume, quelque chose de drôle.

SCÈNE II. Mademoiselle Le Roi, Scarron porté par quatre hommes qui l'asseyent sur le canapé.

SCARRON

Je ne suis bien qu'ici.

Aux porteurs.

Adieu, mes enfants, jusqu'au revoir, à ce soir.

Les porteurs se retirent.

LE Ier. PORTEUR, en s'en allant

Jarnigoi ! Monsieur Scarron, si vous donniez quelques sous, j'irions boire à votre santé.

SCARRON

Coquins ! J'ai beau vous donner pour boire, je ne m'en porte pas mieux, et je ne veux pas m'exposer à me faire casser le col. C'est bien assez que j'aie le corps brisé. Je veux conserver ma tête pour mes amis.

MADEMOISELLE LE ROI

C'est bien fait, Monsieur Scarron ; car hier ces marauds étaient sous comme des grives.

Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]

2e PORTEUR

Tiens, prenons notre parti, il n'y a rien à faire pour aujourd'hui.

Ils sortent.

SCÈNE III. Mademoiselle Le Roi, Scarron.

SCARRON

Comment te portes-tu, ma poule ? Et mon ange Ninon, la colombe est déjà dénichée, et les oiseaux des tournelles sont aux champs.

MADEMOISELLE LE ROI

Ah ! Monsieur Scarron, vous ne savez pas une grande nouvelle ? Monsieur Des Yveteaux est retrouvé.

SCARRON, avec joie

Ah ! Que tu me fais plaisir ! Sans doute, Ninon en est instruite.

MADEMOISELLE LE ROI

Oui, puisqu'elle a volé chez lui sur le champ.

SCARRON

Et sait-on où le bonhomme s'était caché pendant six mois ?

MADEMOISELLE LE ROI

Dans sa maison du faubourg Saint-Marceau.

Faubourg Saint-Marceau (Marcel) : À cette période hors les murs de Paris, entre la Place d'Italie et la Montagne Sainte-Geneviève (5ème et 13ème arrondissement) et traversé par la Bièvre.

SCARRON

Mais il en était dégoûté.

MADEMOISELLE LE ROI

On n'en a pas appris davantage à Mademoiselle de l'Enclos, sinon que ses valets sont tous habillés en paysans.

SCARRON

Il eut toujours du goût pour la vie champêtre ; aussi a-t-il fait des pastorales.

MADEMOISELLE LE ROI

Nous apprendrons tout au retour de ma Maîtresse.

SCARRON

Cette nouvelle redouble mon impatience de voir mon adorable Ninon. Mais écoute, ma poule ; profitons du temps, donne-moi du papier et une écritoire, que je fasse mes adieux à ce charmant Marais, à la Reine des cours, à qui jamais aucun ne sera rebelle.

MADEMOISELLE LE ROI

Tenez, faites agir votre esprit et votre âme pour ma Maîtresse ; mais pourquoi nous quitter ?

SCARRON

Ce n'est pas moi qui vous quitte : ce sont mes infirmités qui m'y forcent, et cette vilaine camarde qui me mitonne depuis longtemps, et qui bientôt, avec sa faux, me donnera dans la visière ; mais comme je ne suis pas sa dupe, je veux profiter du temps qu'il me reste.

MADEMOISELLE LE ROI, à part

Quelle heureuse philosophie ! C'est, en vérité, grand dommage, quand des hommes de cet esprit et de cette gaité sont exposés aux souffrances et à perdre la vie. Voici, fort à propos, Monsieur le Maréchal d'Estrées, avec le Président Deffiat, pour lui tenir compagnie.

Scarron continue d'écrire.

Elle sort.

SCÈNE IV. Le Maréchal d'Estrées, Le Président Deffiat, Scarron.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT DEFFIAT, dans le fond du théâtre, au Maréchal

Non, Monsieur le Maréchal, je ne puis vous céder mes droits sur ce point ; ce sont ceux de la nature, et je les réclame.

LE MARÉCHAL

Mais j'ai ces mêmes droits, et vous ne pouvez me les ravir, sans la plus grande injustice.

SCARRON, ôtant son bonnet

Je suis votre serviteur, Monsieur le Maréchal ; je suis votre Valet, Monsieur le Président.

LE MARÉCHAL

L'ami Scarron va nous juger, et nous tirer de peine. Vous en rapporterez-vous à sa décision ?

DEFFIAT

Oui, mais il ne faut pas nommer la personne.

LE MARÉCHAL

Croyez-vous qu'il ne la devinera pas.

SCARRON

Je connais déjà votre affaire. Cette contestation fait assez de bruit dans le monde, et est d'une nature à faire connaître ses auteurs ; elle fait honneur à la femme et aux hommes.

LE PRÉSIDENT DEFFIAT

Mais Monsieur le Maréchal n'a régné qu'après moi.

LE MARÉCHAL

Je suis le père du gage précieux qu'elle m'a donné de son amour.

LE PRÉSIDENT

Je suis plus sûr des dates, et vous êtes dans l'erreur, Monsieur le Maréchal.

SCARRON

Que diable ! Monsieur le Président, vous êtes un mauvais chronologiste, avec toute votre gentillesse. C'est le secret des femmes que vous voulez calculer. Le premier Mathématicien du monde y perdrait son algèbre ; mais ce qui me surpasse davantage, c'est de voir votre petit rabat prêter le collet à un Maréchal de France.

LE MARÉCHAL

Il n'y a point de rang ni d'état qui empêche un père de réclamer son enfant, et c'est en quoi je loue Monsieur le Président.

SCARRON

Eh bien, je m'en vais prononcer comme le Roi Salomon, non que j'ordonne de partager le Poupon, mais vous allez le tirer aux dés.

LE MARÉCHAL

Oui ; en voici qui vont vider notre querelle.

LE PRÉSIDENT

J'y consens.

LE MARÉCHAL, prenant les dés

Allons, au passe-dix.

Il tire.

Rafle de six ; à vous Monsieur le Président.

Passe-dix : Jeu à trois dés dans lequel un des joueurs parie amener plus de dix. [L]

SCARRON

À coup sûr, il ira au-dessous.

LE PRÉSIDENT, prend les dés

Je puis amener le même point.

Il tire.

Ne l'avais-je pas bien dit ?

SCARRON

Ceci demande de l'attention. Voici deux champions d'égale valeur. Comment diable ! Un Robin tient tête à un Maréchal de France : allons, Messieurs, il faut recommencer.

Monsieur le Président tire une seconde fois et amène rafle de trois.

LE MARÉCHAL, sautant

Bon ! Il n'a amené que neuf ; à mon tour, pour la dernière fois.

Il tire, et sautant avec la plus grande joie.

Douze. Bon ! J'ai gagné.

SCARRON

J'en suis bien aise, je suis flatté que le sort ait tourné en faveur du Maréchal, et que cet enfant lui appartienne, il en fera un brave soldat, plus utile à la patrie qu'un être oisif.

LE MARÉCHAL

Ninon n'en sera pas fâchée. Monsieur le Président, son amitié me dédommagera de cette perte.

MADEMOISELLE LE ROI, entrant

Messieurs, j'entends des voitures, je crois que voilà Mademoiselle.

SCARRON, à part

Cette dispute est favorable à mes vers ; je vais à son arrivée lui en faire l'hommage.

SCÈNE V. Les Mêmes, Francisque.

FRANCISQUE, accourant

Eh vite, vite, Mademoiselle, préparez des fauteuils, notre maîtresse arrive avec le grand Condé.

SCARRON

Est-ce qu'il a été avec elle chez Des Yveteaux ?

FRANCISQUE

Non, mais il est venu l'y trouver, et revient avec elle ; leurs deux voitures sont pleines, permettez-moi, Messieurs, de préparer des sièges.

Francisque, aidé de Mademoiselle le Roi, rangent des fauteuils sur le devant de la scène en face de Scarron.

SCARRON

Pour moi, je ne bouge pas, assis comme un Empereur de la Chine, me voilà sur mon trône.

LE PRÉSIDENT

Toujours gai au milieu des tourments.

LE MARÉCHAL

On n'est pas plus aimable avec ses amis. Aussi l'aimable Ninon lui consacre tous ses moments.

SCARRON

Et quelquefois, les meilleurs. On peut dire que c'est un grand homme sous des cotillons.

SCÈNE VI. Les Mêmes, Ninon, Le Grand-Condé, Gourville, Molière, Le Comte de Fiesque, Madame Scarron.

NINON, courant à Scarron

Oh ! Mon cher ami, vous étiez chez moi, et j'étais absente. Ne vous êtes-vous pas ennuyé, mon ami ?

SCARRON

Ce mal me gagne dès que je ne vous vois pas, et c'est le plus insupportable de mes maux ; mais n'êtes-vous pas toujours présente à mon imagination.

MOLIÈRE, se mettant auprès de Scarron, et regardant les vers qu'il a faits pour Ninon

À Ninon.

Et elle a travaillé en vous attendant.

LE GRAND CONDÉ

Qu'est-ce qu'elle a donc fait ? Ce n'est donc que dans cette maison que je vois régner la pure et simple amitié. Je ne m'en étonne point, si tous les honnêtes gens s'y rassemblent.

MADAME SCARRON

Ce sont des Vers qu'il a faits. Ah ! De grâce, faites-nous en part.

MOLIÈRE

Et bien jolis, je vous en réponds, par ce que j'en vois.

SCARRON, à Madame Scarron d'un air facétieux, et ôtant son bonnet

Ah ! Bonjour, Madame Scarron.

Se retournant vers Molière.

Et toi, de quoi te mêles-tu ? Il faudrait t'imiter pour faire quelque chose digne de Ninon.

MOLIÈRE, prenant la main de Scarron

Allons, ne te fâche pas, mon camarade et mon cher confrère ; nous faisons l'un et l'autre de notre mieux, pour rendre hommage à tant de rares qualités, et à tant de grandeur d'âme.

SCARRON

Pour ton indiscrétion, tu vas lire les vers.

MOLIÈRE, avec joie

Ah, l'agréable pénitence !

LE GRAND CONDÉ

Et quelle punition pour la société !

NINON

En vérité, vous me gâtez, je vous le dis tous les jours ; et vous, mon Prince, vous, dont les actions héroïques sont au-dessus des adulations qui, tôt ou tard, perdent les femmes...

LE GRAND CONDÉ

N'êtes-vous pas homme par l'esprit et le courage ?

NINON

Quelquefois je l'ai cru ; mais je crains mon sexe ; et en avançant en âge, il devient faible.

SCARRON

Ce n'est point mon aimable Ninon qui doit appréhender les atteintes de ce sexe trop faible et trop présomptueux.

LE GRAND CONDÉ

Allons, Molière, lisez-nous cette jolie production.

MOLIÈRE, réfléchissant et parcourant l'écrit, dit à part

Quelle facilité ! Quelle heureuse gaîté ! Que je suis loin d'approcher de cette sublime philosophie,

En embrassant Scarron.

Mon ami, je suis un petit enfant auprès de vous.

SCARRON

Quel enfant ! Je m'en rapporte à vous, mon Prince ; il me passe sur le corps à cent piques par-dessus la tête.

LE MARÉCHAL

Mon Prince, voilà deux hommes qui ne se doutent pas de leur mérite.

LE GRAND CONDÉ

Tant de modestie est rare.

NINON

Moins que tant de courage. Ah ! Monseigneur, que vous devez être fort devant l'ennemi...

LE GRAND-CONDÉ, se levant

Molière, vous oubliez que vous avez des Vers à nous lire.

MOLIÈRE

Ah ! Mon Prince, je vous demande un million de pardons.

NINON, au Prince

La distraction est excusable.

LE GRAND-CONDÉ, à Ninon

Ainsi, faites trêve à vos charmes, ou donnez-nous la force d'y résister.

SCARRON

Il faudrait être, comme moi, pauvre estropié, pour avoir la force de les braver.

NINON

Vous allez donc nous quitter ; et vous croyez que je ne vous suivrai pas. Mon ami, je veux être votre première garde-malade.

LE GRAND-CONDÉ, montrant Madame Scarron

Et vous croyez que Madame vous cédera son droit.

SCARRON, prenant la main de Ninon, qui seule est assise près de lui sur le canapé, tandis que tout le monde reste debout, depuis que le Prince s'est levé

Mon Prince, voilà ma femme, et voici mon amie.

NINON

Et l'amitié règne seule actuellement...

SCARRON

Comment, point d'amant, mon bel ange.

Regardant la compagnie.

Ah ! Messieurs, vous ne me laisserez pas longtemps la place libre.

LE COMTE DE FIESQUE

Qui peut s'empêcher d'y prétendre ? Heureux qui pourra l'attaquer avec succès !

LE GRAND CONDÉ

Il paraît que vous avez échoué, Comte de Fiesque ?

LE COMTE DE FIESQUE

Oui, mon Prince ; mais je ne perds pas pour cela courage.

NINON, avec gaieté

J'aime à voir qu'on ne se rebute point ; mais, Messieurs, ne finirez-vous point sur mon compte, et n'avons-nous pas à nous occuper de ce malheureux Des Yveteaux ; quoique heureux dans son asile ?

SCARRON

À propos, mon adorable, j'avais oublié de vous en demander des nouvelles ; en vous voyant, on oublie tout l'Univers ; mais allons ; faites-moi part de toutes ses extravagances.

NINON

Il finit comme il a vécu : il a déjà quatre-vingt et tant d'années, et il rajeunit tous les jours dans ses folies ; si vous le voyiez, mon ami, avec un habit de Berger, la houlette à la main, et la Panetière au côté, son chapeau de paille, orné de rubans, parmi lesquels on distingue une fontange jaune, dont je l'ai décoré il y a quinze ans. On ne sait si l'on doit rire ou pleurer au premier abord, mais à peine l'a-t-on entendu que la pitié fait place à la gaieté. Il m'a fallu applaudir et louer son extravagance.

LE MARÉCHAL

Quel effort pour votre sagesse.

MOLIÈRE

Elle en est capable : son bonheur n'existe que dans celui de ses amis.

SCARRON

Pourquoi troubler celui de Des Yveteaux. N'est-il pas dans l'âge de rentrer dans cette heureuse enfance.

LE MARÉCHAL

S'il a perdu la raison, à la bonne heure.

NINON

Non, Monsieur le Maréchal, il a tout son bon-sens ; vous en jugerez au premier moment. J'ai exigé de son ancienne amitié qu'il vint revoir ses bons amis du monde, et que puisqu'il avait abandonné la société qui devait lui être chère, il lui devait au moins ses adieux.

SCARRON

Ah ! Que je serai content d'embrasser ce tendre Des Yveteaux pour la dernière fois ; nous ferons nos adieux ensemble ; mais quelle différence ! Lui, dans les plaisirs, moi, dans les tourments.

NINON

Mon ami, vous nous affligez.

LE GRAND CONDÉ

Je devais souper ce soir à la Cour, mais, mes amis, je suis des vôtres.

NINON

Mais, mon Prince, malgré le bonheur qu'on éprouve en vous possédant, nous préférons votre gloire à nos plaisirs. Vous le savez, Monseigneur, j'ai des ennemis à la Cour.

LE MARÉCHAL

Pas en hommes ; toujours.

LE COMTE DE FIESQUE

Je le crois.

NINON

C'est précisément parce que j'ai trop d'amis.

MADAME SCARRON

Et les Bégueules, Messieurs ?

NINON

Madame Scarron a raison : ne les comptez-vous pour rien ?

LE GRAND CONDÉ

Est-ce qu'on s'arrête au caquet des prudes ?

NINON

Quelquefois, Monseigneur ! Elles se vengent souvent de celles qui n'ont jamais su les imiter.

MOLIÈRE

C'est le seul talent que la Nature vous ait refusé.

NINON

Mais n'ai-je pas été aussi un peu trop l'opposé de ce caractère.

SCÈNE VII. Les Mêmes, Un Exempt.

L'EXEMPT

Je viens, Mademoiselle, la larme à l'oeil, vous signifier des ordres désagréables et cruels à remplir pour un galant homme, mais que le devoir impose.

NINON, alarmée

Ah ! Monsieur, que me dites-vous là ? Molière, on vient enlever chez moi cette jeune personne.

L'EXEMPT

Ah ! Mademoiselle, que je voudrais que ces ordres regardassent toute autre que vous.

NINON

Comment, Monsieur, ces ordres ne regardent que moi ; ah ! Vous me rassurez, je vous jure, je craignais...

Tout le monde est consterné, et le Comte de Fiesque met la main sur la garde de son épée ; le Prince lui fait signe de ne pas aller plus avant.

SCARRON, alarmé

Qu'est-ce que cela veut dire ?

MOLIÈRE

Je suis anéanti.

LE GRAND-CONDÉ, à l'Exempt

Expliquez-vous de grâce, Monsieur de Saint-Faur ; je connais votre honnêteté, et vous ne voudriez pas nous laisser dans l'erreur sur les griefs qu'on impute à Ninon.

L'EXEMPT

Les voici, mon Prince : il s'est élevé des clameurs contre Mademoiselle de l'Enclos. Les dévotes surtout, ont répandu toute leur animosité, pour noircir la femme la plus aimable de son siècle : on a supposé même des choses d'une nature à n'être pas répétées ici. Enfin, tout ce que la calomnie a de plus affreux, on l'a prêté à Mademoiselle Ninon.

MADAME SCARRON

Quelle indignité !

SCARRON

Ah ! Si j'étais ingambe, comme je partirais sur le champ !

Ingambe : Gaillard, agile, dispos, alaigre, qui danse, qui sautille sans cesse. [F]

MOLIÈRE, à part

Pourquoi ne suis-je qu'un simple particulier ?

LE MARÉCHAL

J'ai quelque ascendant sur l'esprit de la Reine, je vais...

LE COMTE DE FIESQUE, avec vivacité, tirant son épée

Moi, je défendrai Mademoiselle de l'Enclos jusqu'à la dernière goutte de mon sang.

L'EXEMPT, avec fermeté

Monsieur_le_Comte, cet acte de violence est déplacé, il ne m'arrêterait pas si je voulais employer la force ; mais soyez persuadé que je suis aussi éloigné que vous, de remplir les ordres dont on m'a chargé.

LE GRAND-CONDÉ, avec fierté

Ventrebleu ! Messieurs, vous oubliez que je suis ici ; et ne savez-vous pas que je saurai mieux la défendre que vous tous ensemble ; et si j'ai pris les armes pour un parti qui a imprimé une tache à ma gloire, du moins, je l'effacerai en cette circonstance, en défendant la femme la plus recommandable, et celle qui ne s'est jamais écartée de l'honneur, ni de la probité.

NINON

Mon Prince, modérez ce transport de générosité, et n'altérez pas votre gloire par un excès impardonnable. Qu'ai-je de commun avec l'Etat ? Mon exil ou ma prison, ne doit pas être bien rigoureux ; et mes amis, peut-être, auront le droit de venir quelquefois s'informer de ma santé ?

SCARRON

On m'enfermera avec elle, car je ne la quitte pas. Que pourrait-on craindre d'un homme qui n'a plus que la tête ?

NINON

Expliquez-vous enfin, Monsieur de Saint-Faur ; où veut-on que je me retire ?

L'EXEMPT

Mademoiselle, je suis honteux de vous le dire ; c'est aux Filles Repenties.

Filles repenties : ou simplement les Repenties, nom donné à des monastères de femmes ou de filles qui ont vécu dans le désordre se retirent ou sont enfermées pour faire pénitence. (...) On lui dit [à Ninon] qu'on pourrait bine la mettre aux Filles repenties ; elles répondit que cela n'était pas juste parce qu'elle n'était ni fille ni repentie. [Voltaire] [L]

MADAME SCARRON

Quelle horreur !

LE COMTE DE FIESQUE

C'est affreux.

SCARRON

Ce n'est pas possible.

NINON

Vous avez raison ; car je ne suis ni fille, ni repentie.

On lui dit [à Ninon] qu'on pourrait bine la mettre aux Filles repenties ; elles répondit que cela n'était pas juste parce qu'elle n'était ni fille ni repentie. [Voltaire, Mélanges littéraires sur Melle L'Enclos] [cité par Littré]

L'EXEMPT

C'étaient d'abord les intentions de la Reine, cependant elle vous laisse le choix du Couvent.

NINON

Ah ! Si on laisse le choix à ma disposition, je pourrais encore exciter de nouveau les clameurs, et je me ferais une querelle irréconciliable.

SCARRON, à part

À coup sûr, ce n'est pas un Couvent de femmes qu'elle choisirait. Son esprit est trop grand, trop sublime pour descendre jusqu'aux minuties des cloîtres féminins.

LE GRAND-CONDÉ, à l'Exempt

Monsieur de Saint-Faur, voulez-vous retourner avec moi sur le champ auprès de la Reine. Je vais faire révoquer cet ordre déplacé, persuader Sa Majesté de la vérité, et lui faire connaître l'atrocité d'une telle calomnie.

L'EXEMPT

Monseigneur, je n'ai rien à vous refuser, d'autant plus que je crois sans peine, que la Reine aura égard à vos représentations.

LE GRAND CONDÉ

Je l'espère. Maréchal d'Estrées, suivez-moi.

SCARRON

Hélas ! Mon Prince, si je pouvais vous suivre ! La Reine a eu pour moi jadis quelqu'estime, et quelques bontés... Mes infirmités, mes souffrances adoucies et soulagées par ses soins, par son amitié, pourraient prouver à la Reine que Mademoiselle de l'Enclos est la personne la plus respectable de l'Europe.

LE GRAND CONDÉ

Sans doute, mon cher Scarron : Messieurs, il faut faire encore plus, il faut que toute la société se rende dans la galerie des Tuileries, et que je fasse voir à la Reine quels sont les amis de Ninon. Vous serez du nombre, Molière.

MOLIÈRE, avec modestie

Mon Prince, mon état...

LE GRAND CONDÉ

Est-ce votre état que l'on regarde ? C'est l'homme qu'on considère.

SCARRON

Allons, qu'on appelle des gens pour me mettre dans une chaise à porteurs.

MOLIÈRE

Mon ami, je m'en vais vous prendre à brasse-corps.

LE GRAND-CONDÉ, jetant son chapeau, et prenant Scarron à brasse-corps

À nous deux, Molière.

SCARRON

Mon Prince, que faites-vous ?

LE GRAND CONDÉ

C'est pour essayer si j'ai perdu mes forces.

MOLIÈRE

Ma foi, il l'emporte tout seul, quel homme ! Ah ! Il n'y en a pas beaucoup de cette trempe.

MADAME SCARRON, à Ninon

Je vous laisse, ma bonne amie ; je ne dois pas dans cette circonstance quitter mon époux.

NINON

Comment, vous m'allez laisser toute seule : en vérité, je préférerais six mois du Couvent.

LE COMTE DE FIESQUE

Je ne vous quitte pas, et jusqu'à ce que cette affaire ne soit éclaircie, je réponds de vous et des suites.

Le Prince sort emportant Scarron sur les bras, le Maréchal donne la main à Madame Scarron, tout le reste de la société sort pêle-mêle, excepté le Comte de Fiesque qui reste.

SCÈNE VIII. Ninon, Le Comte de Fiesque.

NINON

Je ne reste point avec vous, vous êtes trop dangereux.

LE COMTE DE FIESQUE

Songez que je tiens la place de l'Exempt, et que sans compromettre son honnêteté, on ne peut vous laisser livrée à vous-même.

NINON

Ce n'est pas maladroit, mais croyez que je suis très paisible, et qu'il n'y a rien à craindre.

LE COMTE DE FIESQUE, soupirant

Qu'il est heureux celui qui vous rend insensible et indifférente à l'amour que vous savez si bien inspirer ?

NINON

Quoi ! Vous y songez encore ?

LE COMTE DE FIESQUE

Plus que jamais.

NINON

Et votre voyage en Italie n'a donc pas pu vous distraire ? J'avoue que vous êtes malheureux, car c'est toujours quand j'ai le coeur pris que vous me parlez d'amour.

LE COMTE DE FIESQUE

Mais, si je suis bien informé, vous êtes près d'être libre.

NINON

Comment donc cela, s'il-vous-plaît ?

LE COMTE DE FIESQUE

L'ami la Châtre n'est-il pas parti ce matin ?

NINON

Mais je l'aime toujours.

LE COMTE DE FIESQUE

Il est déjà à trente lieues de vous ; et moi j'en suis tout près. Je vous vois, je vous entends ; ah ! Ninon, aurais-je eu le malheur de vous déplaire pour la vie, et l'homme le plus passionné pourrait-il vous être indifférent ?

NINON, à part avec émotion

Qu'il est expressif ! En vérité, on n'est pas plus aimable.

LE COMTE DE FIESQUE

Songez, adorable Ninon, que vous faites mon tourment depuis un an, que j'ai cru pouvoir vous oublier dans mon voyage ; que j'arrive, que je vous revois, et que je reprends ma chaîne. Je n'emploierai point, comme tous les amants, les menaces, les larmes ; je ne vous dirai point non plus, que j'aurais pu me distraire avec quelque autre objet, je n'en ai pas cherché l'occasion. Vous êtes libre, je me présente, je vous aime ; m'acceptez-vous ?

NINON, en riant

Vous êtes libre, je me présente, je vous aime, m'acceptez-vous ? Ce ton leste déconcerterait une bégueule.

À part.

Cet homme-ci est bien plus aimable que le Grand-Prieur ; s'il continue, je n'aurai jamais la force de lui résister.

LE COMTE DE FIESQUE

Que dites-vous ? Est-ce vous, Ninon, qui craignez de vous expliquer ?

NINON, avec dépit

Mais pourquoi, Monsieur, avez-vous resté avec moi ? Et pourquoi n'allez-vous pas comme tous mes amis, solliciter ma grâce.

LE COMTE DE FIESQUE

Elle est si aisée à obtenir, qu'il est indifférent que je la sollicite, mais il n'en est pas de même de mon amour. Je suis bien persuadé que la Reine sera moins inflexible que vous à mon égard.

NINON, avec dépit

Et qui vous a dit, Monsieur, que je suis bien courroucée contre vous ?

À part.

Je ne sais plus ce que je fais, ni ce que je dis.

LE COMTE DE FIESQUE, se jetant à genoux

Ô la plus belle, et la plus aimable des femmes, achevez et prononcez mon bonheur ; songez que vous voyez à vos pieds l'amant le plus tendre.

NINON

Courage ! Il ne manquait plus que de se mettre à mes genoux : ma foi, je n'y tiens plus.

En le considérant.

Il a quelques traits de la Châtre, et le même son de voix, mais c'est à s'y méprendre.

LE COMTE DE FIESQUE, avec gaieté

C'est toujours quelque chose que d'avoir quelque rapport avec l'absent.

NINON, riant

Vous badinez ; mais en vérité vous lui ressemblez beaucoup.

LE COMTE DE FIESQUE

Eh bien, en faveur de cette ressemblance, aimez-moi, Ninon, et faites le bonheur d'un homme qui n'a jamais brûlé d'un véritable amour, que depuis qu'il vous connaît.

NINON

Il faut que je vous fuie ; je le veux, je le dois.

LE COMTE DE FIESQUE, mettant la main sur son épée

Vous voulez donc ma mort. Eh bien, je dois renoncer à la vie, puisque je n'ai pas le bonheur de vous plaire ; aussi bien, elle me serait insupportable.

NINON, l'arrêtant

Arrêtez, mon cher de Fiesque. Vous êtes, en vérité, un terrible homme, mais que voulez-vous de moi dans la cruelle position où je me trouve.

LE COMTE DE FIESQUE

Ce que je veux ? Ah ! Ninon, pouvez-vous le demander ? Ce coeur que je brûle d'obtenir.

NINON, avec dépit

Eh ! Vous l'avez déjà.

LE COMTE DE FIESQUE, lui baisant la main

Ah ! Ninon, que me dites-vous ? Que je suis heureux !

NINON, en tournant la tête

Ah ! Le bon billet qu'a la Châtre !

LE COMTE DE FIESQUE

Le regrettez-vous encore ?

NINON

Non ? Pas tant que ce matin ; mais il m'est bien permis d'y penser encore.

Avec réflexion.

En vérité, c'est incroyable : tous mes amis sollicitent ma grâce, et moi, je suis ici à faire l'amour à mon aise avec Monsieur. Ah ! Si l'on savait cette nouvelle anecdote, il ne serait pas si facile de l'obtenir.

LE COMTE DE FIESQUE

Eh bien, qu'est-ce qu'on dirait ? Que vous ne perdez pas votre temps ; et qu'une femme d'esprit comme vous, doit toujours être occupée.

NINON

J'en conviens, mais ce genre d'occupation, ne me fait point honneur.

À part.

À propos j'oublie l'intéressante Olympe. Allons la rassurer, elle doit être bien agitée, mais elle ne l'est pas plus que moi.

Haut au Comte.

Je vous laisse pour un instant, une circonstance de bienséance m'appelle ailleurs.

Elle sort.

SCÈNE IX.

LE COMTE DE FIESQUE, seul

Ninon se repent de s'être tant avancée avec moi, et je la loue ; car plus je l'aime, et plus je la crains. Quel est l'homme qui pourrait résister à une femme si séduisante, qui réunit l'esprit, les talents, les grâces, la beauté, et cent rares qualités étrangères chez les femmes. Ah ! Ninon, en faisant mon bonheur, vous allez me rendre l'homme le plus malheureux. Aurai-je la force de résister au sort qui m'attend ? Non, je n'ai que ce qu'il en faut pour éviter le danger pour jamais. Fuyons Ninon, et son aimable société.

Il sort.

SCÈNE X.

NINON, le regardant s'en aller

Il sort... Mais je crois, ma foi, qu'il s'en va tout de bon. Ah ! Monsieur_le_Comte de Fiesque, c'est bien mal à vous. Dois-je le blâmer ? N'est-il pas convaincu de ma légèreté et de mon inconstance ? Mais je n'étais pas tout-à-fait séduite... Ah ! Monsieur_le_Comte, Monsieur_le_Comte, vous me bravez. Oh ! Je vous ferai voir que je ne suis pas de ces femmes que l'on subjugue par de semblables moyens.

SCÈNE XI. Le Grand-Condé, Le Maréchal d'Estrées, Ninon.

LE GRAND-CONDÉ, avec empressement

Je viens, Mademoiselle de l'Enclos, m'acquitter des ordres de la Reine, et vous assurer de sa part qu'elle est fâchée qu'on lui ait fait de faux rapports sur votre compte ; qu'elle en punira les délateurs, et que sa faveur ne s'étendra jamais sur les femmes perfides qui ont osé vous calomnier auprès d'Elle.

NINON

Je n'en attendais pas moins de la justice et des bontés de Sa Majesté ; mais, mon Prince, je vous les dois, et sans votre assistance, je serais, peut-être, encore aux yeux de cette grande Reine une femme livrée aux plus grands excès.

LE GRAND CONDÉ

Non, le Maréchal d'Estrées avait déjà plaidé votre cause en présence de la Reine de Suède, l'illustre Christine, qui brûle de vous voir, et qui a demandé au Maréchal la grâce de vous la présenter.

NINON

Quoi ! Mon Prince, y pensez-vous ? Moi, Ninon, simple particulière, puis-je être en état de recevoir cette grande Reine ? Non, cet honneur n'est pas fait pour moi.

LE MARÉCHAL D'ESTRÉES

Il y a quelque temps qu'elle me demanda si je voulais la conduire chez vous ; mais comme elle n'en parlait plus, je crus que des raisons de bienséance l'en avaient détournée. Aujourd'hui, elle arrive chez la Reine, à l'instant que je confondais vos vils calomniateurs. Le Prince paraît avec toute son escorte, jusqu'au Philosophe Scarron, qui a fait à la Reine un sensible plaisir. Sa Majesté a daigné parler à tous vos amis. La Reine Christine, à l'appui du Prince et de Sa Majesté, a dit tout haut : je me fais un vrai plaisir et un honneur d'aller rendre mon hommage à cette fille célèbre, dont la beauté et les talents sont les moindres ornements de ses rares qualités.

NINON

Je dois ce grand éloge au récit de mes amis trop prévenus en ma faveur, et je ne puis les approuver sans une vanité déplacée. Il serait, sans doute, glorieux pour moi de recevoir cette grande Reine dont l'esprit et les lumières nous frappent sans nous étonner de sa part, et qui, descendue du Trône par une philosophie rare et sublime, voit l'univers à ses pieds, et dans l'admiration de ses hautes qualités et de ses connaissances profondes. Si sa démarche restait inconnue, je serais au comble du bonheur de jouir, moi seule, de son auguste présence ; cette faveur me ferait trop d'ennemis, et je craindrais moi-même d'en devenir trop vaine.

LE GRAND CONDÉ

Vous lui ferez donc refuser votre porte, car je vous préviens que le Maréchal d'Estrées et moi, nous vous la présentons ce soir.

NINON

Eh bien, il faut jouir de cette faveur. Je recevrai donc cette illustre Souveraine, mais encore faut-il que je la reçoive avec la dignité que l'on doit à son rang. Ma foi, mes amis, nous la fêterons tous ensemble du mieux qu'il nous sera possible. Si Molière pouvait arriver, son génie nous serait d'une grande ressource. Il a tant de facilité qu'il n'y a que lui qui puisse nous tirer d'embarras.

LE MARÉCHAL D'ESTRÉES

Le voici avec Chapelle, et Saint-Évremond.

LE GRAND CONDÉ

Il arrive fort à propos.

SCÈNE XII. Les Mêmes, Molière, Chapelle, Saint-Évremond.

LE GRAND CONDÉ

Je vous salue, Messieurs ;

À Molière.

Arrivez donc, Monsieur Molière : nous vous attendons, mon ami, avec la dernière impatience.

MOLIÈRE

Mon Prince, j'aurais volé si j'avais pu le prévoir.

LE GRAND CONDÉ

Vous ne prévoyez pas non plus, mon ami, que vous nous allez tirer d'embarras ?

MOLIÈRE

Vous tirer d'embarras ! Mon Prince, il faudrait être aussi intrépide que vous, il faudrait un autre vous-même, et il n'y a que le sang des Bourbons qui produise vos pareils.

LE MARÉCHAL D'ESTRÉES

La remarque est juste. Heureux, mon Prince, ceux qui ont servi sous vos drapeaux.

NINON

Le nom de Condé sera toujours cher à la postérité.

LE GRAND-CONDÉ

Je suis sensible aux choses obligeantes que vous me dites ; mais, Messieurs, et vous aussi, Ninon, il ne s'agit ni de ma gloire ni de ma valeur. Si c'était pour monter à l'assaut, ou pour lever un siège, je n'appellerais pas Molière à mon secours.

MOLIÈRE

Je le crois, mon Prince ; mais convenez que le dernier vous est inconnu.

LE GRAND CONDÉ

Le courage et la force ne peuvent répondre de ces événements. Il est souvent prudent de se retirer à propos, et quelquefois une seconde tentative est plus heureuse que la première. C'est l'art de la guerre, ainsi ne parlons plus que de la paix. La splendeur de la Cour annonce un Règne aussi florissant que celui d'Auguste.

NINON

Vous en êtes, mon Prince, le plus ferme soutien. Le jeune Monarque dans son berceau a vu son Trône chancelant, raffermi par votre bras invincible.

LE GRAND CONDÉ

Tous les jours, son amitié pour moi augmente avec l'âge, et tous les jours son goût se développant avec son amour pour les Arts et pour ses sujets, prouve que nous aurons en lui un grand Roi. Molière, il me parlait de vous hier au soir : « mon cousin, disait-il, que pensez-vous de cet homme et de ses ouvrages ? Sire, lui dis-je, je vois les derniers comme des chef-d'oeuvres, et dans sa conversation, je trouve toujours de quoi apprendre ». « Vous me faites plaisir, me dit-il, de me montrer que vous joignez à l'art de la guerre l'art de connaître et d'apprécier les talents. Je vous en fais mon compliment, car ordinairement les plus grands Guerriers sont sauvages, et ne connaissent d'autre mérite que le courage de se battre, et ils semblent n'être nés que pour cet état. » Lequel de vous ou de moi, Molière, a plus à se louer de ce jeune Monarque ?

MOLIÈRE, avec respect

Mon Prince, je suis confus de tant de bontés, et le Roi, en parlant ainsi, craignait de trouver dans son bras droit, l'ennemi de ses plaisirs : il vous a bien nommé quand il a vu ce noble retour sur vous-même. « Désormais, dit-il, on peut le nommer le Grand-Condé ».

LE GRAND CONDÉ

Vous êtes instruit, Molière, du retour de la Reine en faveur de Ninon ?

MOLIÈRE

Oui, mon Prince ; et de plus de la visite que la Reine Christine veut lui rendre ; et déjà tout Paris le sait.

NINON

Mais comment la recevoir ? Il faut, Molière, que vous veniez à mon aide, et qu'un agréable impromptu de votre façon lui donne une bonne idée de ma société.

MOLIÈRE, avec empressement

Je vais me mettre en quatre. Mon Prince, permettez que je prenne congé de Votre Altesse, et que j'aille mettre la main à l'ouvre.

À Ninon à part.

Saint-Évremond et Chapelle vont vous rendre compte de leur mission : tout s'arrangera, si vous le voulez bien.

Il sort.

SCÈNE XIII. Les Mêmes, Excepté Molière.

LE GRAND CONDÉ

Je vais aussi me retirer, et vous laisser, Ninon, le temps de vous préparer... Ninon, restez de grâce.

Il sort, et le Maréchal d'Estrées le suit.

SCÈNE XIV. Ninon, Chapelle, Saint-Évremond.

NINON

Quel bonheur pour moi d'avoir régné dans le coeur de ce grand Prince !

CHAPELLE

Je crois, Ninon, que la gloire vous enflamme.

NINON

Que voulez-vous ? On perdrait la tête à moins. On m'estime, on m'honore, une grande Reine vient aujourd'hui me visiter : en vérité, mes amis, si vous ne prenez pas garde à moi, je vais devenir folle, et je ne serais propre ensuite qu'à la compagnie de Des Yveteaux ; lui, dans de douces rêveries et des plaisirs champêtres ; moi, dans des folies pompeuses et martiales. Les Canons, les Trompettes formeront mon cortège, et vous verrez le Trône aux pieds d'une cabane. Si je ne suis pas folle, cela y ressemble beaucoup.

SAINT-ÉVREMOND

Vous vous amusez, Ninon, mais pour toute autre que vous j'aurais grand-peur.

NINON

Ça, parlons de cette pauvre enfant qui ne s'amuse guère, renfermée seule avec sa Gouvernante, avez-vous vu son père, Monsieur de Saint-Évremond ?

SAINT-ÉVREMOND

Oui, mais c'est le plus intraitable des hommes.

NINON

Ah ! Que me dites-vous là ?

SAINT-ÉVREMOND

Il n'y a que vous qui puissiez en venir à bout.

NINON

Et que faut-il que je fasse ?

CHAPELLE

Le voir. Il ne serait pas digne d'être père, s'il résiste à vos arguments.

NINON

Je ferai tout ce qui dépendra de moi, mais il faut au moins que vous me le fassiez connaître.

SAINT-ÉVREMOND

Demain matin, je vous le présente, si vous le jugez à propos. D'ailleurs, le Marquis désire fort d'être admis dans votre société.

NINON

J'en suis bien aise : ainsi, nous n'avons à nous occuper ce soir, que de la Reine de Suède. Saint-Évremond, vous ornerez la fête ; et vous, Chapelle, vous n'y manquerez pas.

CHAPELLE

Nous allons vous laisser.

NINON

Soit ; mais occupez-vous de quelques couplets en l'honneur de cette femme étonnante.

CHAPELLE

Vous avez mis ce soin en trop bonnes mains, pour que nous osions nous mêler de la partie.

NINON

Vous voulez des compliments, et je ne sais que dire des vérités à mes amis. Nous en ferons tous ; et les plus mauvais, seront les plus sincères : c'est le coeur qui les dictera, et non pas le génie.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Ninon, Mademoiselle Olympe.

NINON

Oui, Mademoiselle ; demain je verrai Monsieur votre père, et soyez persuadée qu'il ne dépendra pas de moi, si vous n'obtenez point l'époux que votre coeur a choisi.

OLYMPE

Ah ! J'en suis bien sûre ; mais je crains de vous déranger, Mademoiselle, et je vais me retirer.

NINON

Non, Mademoiselle ; malgré l'embarras où la visite de la Reine de Suède me jette, j'ai le plus grand plaisir de jouir de votre aimable présence. Je ne puis vous offrir de vous trouver à cette fête, ce serait compromettre vos intérêts, qui me sont plus chers que les miens.

MADEMOISELLE OLYMPE

Que j'en suis pénétrée : si la plus sincère amitié peut m'acquitter un jour, combien je vous prouverai ma reconnaissance ! Mais souffrez que je n'abuse pas plus longtemps de votre complaisance. Je vais me retirer.

NINON

Permettez-moi de vous faire reconduire : mes chevaux sont à ma voiture... Mademoiselle le Roi !

Mademoiselle le Roi paraît dans le fond du théâtre avec la gouvernante de Mademoiselle Olympe.

SCÈNE II. Ninon, Mademoiselle Le Roi, Mademoiselle Olympe.

NINON, à Mademoiselle Le Roi

Conduisez Mademoiselle jusqu'à ma voiture.

En saluant.

Adieu Mademoiselle.

Mademoiselle Olympe la salue avec noblesse, et sort avec sa bonne.

SCÈNE III.

NINON, seule

Que cette enfant m'intéresse ! Que son amour est pur ! Que n'ai-je aimé de même ! Mais ce Comte de Fiesque, c'est un homme insupportable. Eh bien ! Cet homme m'occupe malgré moi : que je suis faible ! Et je veux avoir du courage. Mon sexe l'emporte, et je suis toujours femme.

Réfléchissant.

SCÈNE IV. Ninon, Molière.

MOLIÈRE, avec empressement

Je viens vous communiquer le plan de votre fête, mais je ne vous réponds pas qu'il soit de votre goût. Que vois-je ? Quelle nouvelle inquiétude paraît vous agiter ?

NINON

Ah ! Mon cher Molière, j'ai bien besoin de votre présence : mon ami, je suis plus folle que jamais.

MOLIÈRE

Comment donc ? La Châtre vous occuperait-il encore ? Il est cependant loin depuis ce matin.

NINON

Oh ! Je vous en réponds : un autre a déjà pris sa place.

MOLIÈRE, riant

Déjà.

NINON

Cela vous étonne ?

MOLIÈRE

Point du tout : mais c'est l'air avec lequel vous me l'annoncez. Que vous êtes heureuse de traiter l'amour comme un enfant qu'il est. En vérité, je vous en crois la mère. Vous êtes Vénus sous les traits de Ninon. Pour nous tromper, et nous séduire, elle ne pouvait pas en trouver de plus parfaits.

NINON

Amusez-vous, Molière, sur mon compte, vous le pouvez, et je le mérite.

MOLIÈRE

Allons, ne me boudez pas ; ce n'est pas votre habitude. Apprenez-moi quel est le fortuné qui vous intéresse actuellement ?

NINON

Ne le devinez-vous pas ?

MOLIÈRE

Ah ! Oui, je m'en doute : celui qui voulait tantôt...

Il imite le Comte qui mettait la main sur la garde de son épée.

À ce geste, j'aurais dû le reconnaître. Il a du courage. Il est aimable, en un mot, il est fait pour être votre amant.

NINON

Mais il me brave, et semble même me dédaigner.

MOLIÈRE

Cela n'est pas possible... Au surplus, peut-être vous craint-il, et la fuite, en pareil cas, est bien pardonnable.

NINON

Eh bien, prenons mon parti : je veux désormais ne m'occuper que de mes amis ; aussi bien, je pourrais finir plus désagréablement que ce misérable Des Yveteaux. Il a trouvé, dans ses vieux jours, une Bergère qui le console, et moi, à cet âge, je ne trouverais pas de Berger.

MOLIÈRE

Je vous prédis Ninon, qu'à quatre-vingt ans vous ferez encore des passions.

NINON

A propos j'ai donné parole pour cette époque à l'Abbé Gedoyn. Mais où serons-nous dans ce temps l'un et l'autre ?

MOLIÈRE

Je voudrais vivre jusque-là pour le voir ; mais vous êtes encore jeune, et moi, j'approche de ma quarantaine.

NINON, riant

Le pauvre vieux, que je le plains. Portez-moi, je vous prie, respect, car je suis votre aînée de cinq ou six ans.

MOLIÈRE

Cela n'est pas possible ; vous avez la beauté et la fraîcheur de quinze ans.

NINON

Tout ce qu'il vous plaira ; mais il n'est pas moins vrai que j'ai passé de quelques années la quarantaine : ainsi vous êtes trop sage pour ne pas me conseiller de renoncer à plaire et à me laisser séduire.

MOLIÈRE

Ne me demandez pas de conseils sur cette matière ; car je vous assure que vous me trouveriez moins raisonnable que vous.

NINON, soupirant

Eh bien, voyons donc votre plan.

MOLIÈRE, à part

C'est interrompre bien adroitement la conversation.

NINON

C'est charmant ; mais que peut-on attendre de vous, si ce n'est des choses admirables : ah ! Vous êtes bien l'unique.

MOLIÈRE

Que fait Mademoiselle de Châteauroux ?

NINON

Je l'ai renvoyée, mon ami. Il n'était pas prudent que je la retinsse davantage, dans un moment où ma maison va se trouver ouverte à toutes mes connaissances ; mais demain matin elle se trouvera ici avant l'arrivée de son père : vous ne manquerez pas de vous y rendre, et nous travaillerons, je l'espère, avec succès, au bonheur de cette aimable personne.

MOLIÈRE

Vous vous en mêlez, il n'y a pas de doute.

NINON

Il est vrai que je serai bien forte quand je vous aurai pour appui.

SCÈNE V. Les Mêmes, Francisque.

FRANCISQUE

Madame la Marquise de la Sablière et Monsieur Mignard font demander, Mademoiselle, si vous êtes visible.

NINON

Faites entrer.

Francisque sort.

SCÈNE VI. Molière, Ninon, Madame de la Sablière, Monsieur Mignard.

NINON, allant à Madame de la Sablière

Enfin, je vous suis redevable, Madame la Marquise, d'avoir retrouvé ce pauvre Des Yveteaux.

MADAME DE LA SABLIÈRE

Je sais son aventure. Monsieur de Gourville vient de me la raconter. Elle est on ne peut pas plus plaisante, et sa folie est aussi gaie qu'inconcevable.

NINON

Ah ! Je vous en assure.

MIGNARD

Je viens d'en entendre le récit, et j'en ai encore l'imagination remplie.

MOLIÈRE

Vous devriez traiter ce sujet, Monsieur Mignard, il n'y a qu'un peintre comme vous qui puisse rendre ce tableau.

MIGNARD, réfléchissant

Oui... Un grand Prince, l'amour de la patrie... dans un lieu champêtre, la surprise des Paysans, le Berger Coridon. Nous en parlerons, Monsieur Molière.

NINON

À propos, Monsieur Mignard, comment se porte Mademoiselle votre fille. C'est un Amour pour la beauté, Vénus pour les grâces, et Minerve pour les talents.

MIGNARD

Oui, mais elle n'a point de mémoire.

NINON

Elle n'a pas de mémoire ! Ah ! Monsieur Mignard, que vous êtes heureux ! Elle ne citera pas.

MOLIÈRE

Votre antipathie pour les citations vous ferait même préférer la plus profonde ignorance.

NINON

Je l'avoue, et j'aime mieux un esprit médiocre que les gens savants qui trouvent l'occasion de citer à tout propos. Soyez persuadé, Monsieur Mignard, d'après ce que vous me dites, que Mademoiselle votre fille sera une femme fort aimable.

MADAME DE LA SABLIÈRE

Je suis chargée, Mademoiselle de l'Enclos, de vous demander une grâce de la part de deux jeunes demoiselles, moins intéressantes que Mademoiselle Mignard, mais qui ne brûlent pas moins de faire votre connaissance.

NINON

Ce sont Mesdemoiselles de la Sablière. Je les reconnais à la faveur qu'elles veulent me faire, et à la modestie de leur mère. J'attends depuis longtemps le plaisir de les embrasser.

MADAME DE LA SABLIÈRE

Elles auront la satisfaction de dîner demain avec vous et avec la Fontaine. Je compte sur Monsieur Molière. Quelle fête pour elles ! Mais elles veulent devancer ce plaisir en venant vous faire leur visite aujourd'hui. Ma voiture est allée les prendre au Couvent, et je les attends pour vous les présenter.

NINON

Permettez-moi, Madame la Marquise, de m'opposer à l'honneur que vous voulez me faire de me présenter vos Demoiselles. Elles sont jeunes, belles, riches, aimables et bien nées ; elles sont faites pour prétendre aux plus grands partis, et si l'on savait dans le monde qu'elles fussent venues chez moi, cette démarche pourrait leur faire le plus grand tort.

MADAME DE LA SABLIÈRE

Y pensez-vous, Mademoiselle de l'Enclos ? Eh, quelles sont les personnes qui pourraient prendre une impression aussi défavorable.

MOLIÈRE

Il n'y a que des hypocrites, des femmes sans principes d'honneur et de probité qui cherchent à ternir votre réputation.

MIGNARD

Dénuées de qualités estimables, elles cherchent à les obscurcir en la personne qui les possède : eh ! Quelle est la femme qui mérite mieux que vous, Mademoiselle, l'éloge de tous les honnêtes gens.

MADAME DE LA SABLIÈRE

Pour moi, je m'applaudis d'être d'un avis différent sur votre compte, de celui de ces prétendues femmes de bien.

NINON

Mon_Dieu, j'ambitionne plus votre estime, que je ne redoute leurs atteintes ; mais la médisance et la calomnie peuvent être si nuisibles à de jeunes Demoiselles qui fixent déjà l'attention des Maisons les plus illustres, qu'il faut ôter aux méchants, le malin plaisir de répandre leur venin.

SCÈNE VII. Les Mêmes, Francisque.

FRANCISQUE, annonçant

Mesdemoiselles de la Sablière.

NINON, avec empressement à Madame de la Sablière

Permettez-moi, Madame, d'aller les recevoir à la porte, et de les embrasser.

Elles sortent avec Monsieur Mignard.

SCÈNE VIII.

MOLIÈRE, seul

Quelle grandeur d'âme ! Quel esprit ! Quelle délicatesse ! Ah ! Femmes, femmes qui vous gendarmez contre elle ; apprenez à l'imiter, et vous vous élèverez. Quel modèle à suivre ! Ses faiblesses, ses erreurs, font ressortir davantage ses grandes et sublimes qualités. Se serait-on jamais douté, dans sa modeste conversation, qu'elle attend ce soir chez elle la Reine de Suède ? Après cet hommage, elle pouvait recevoir, ce me semble, deux Demoiselles de qualité, sans craindre de porter la moindre atteinte à leur réputation.

SCÈNE IX. Le Comte de Fiesque, Molière.

MOLIÈRE

Ah ! Vous voilà, Monsieur_le_Comte. Ma foi, je crains bien pour vous que vous ne soyez arrivé trop tard. On a réfléchi.

LE COMTE DE FIESQUE

Comment, serait-il possible ?

MOLIÈRE

Mais aussi, Monsieur_le_Comte, quel homme êtes-vous, de laisser à une femme le temps de la réflexion, et surtout à Ninon... Allons, embrassez-moi, vous serez des nôtres. L'amitié vous récompensera des pertes de l'amour.

LE COMTE DE FIESQUE, avec dépit

Ma foi, voilà une heureuse consolation.

MOLIÈRE

Pas tant à dédaigner. Tous les hommes n'en sont pas dignes.

LE COMTE DE FIESQUE

Je l'avoue, mais vous conviendrez que mon règne n'a pas été long ; à peine a-t-il commencé.

MOLIÈRE

Un jour l'a vu commencer et finir ; mais vous conviendrez à votre tour, que le jour qui fait le bonheur d'un amant, est un des plus beaux jours de sa vie.

LE COMTE DE FIESQUE

J'aime mieux la fuir toujours, que de faire mon malheur de ce jour que vous trouvez si fortuné.

MOLIÈRE

Tant mieux pour vous, si vous pouvez l'éviter.

SCÈNE X. Ninon, Le Comte de Fiesque, Molière.

NINON, à Molière

Molière, on vous attend...

Apercevant le Comte.

Ah ! Vous voilà, Monsieur ! Quelle nouvelle nous apportez-vous ? Elles sont bonnes, sans doute, car vous avez eu le temps d'y réfléchir ? Molière n'est pas de trop, nous pouvons nous expliquer devant lui.

LE COMTE DE FIESQUE, à part

Ai, ai, ai, tout est perdu, puisqu'elle me raille.

NINON, avec vivacité

Dépêchez-vous donc, votre flegme m'impatiente.

MOLIÈRE, à part

Un amant calme n'est pas ce qui lui convient.

LE COMTE DE FIESQUE, regardant Ninon en soupirant

Ninon, qu'il est heureux de vous aimer, mais qu'il est cruel de vous plaire.

Il va au fond du Théâtre.

NINON, à Molière

Molière, pouvez-vous résoudre ce problème ?

MOLIÈRE

Je l'entends parfaitement, et vous l'avez saisi aussi bien que moi.

NINON, au Comte

Revenez donc : on ne s'en va pas pour avoir entortillé un aveu par une épigramme. Je conçois actuellement que vous me craignez plus comme amante, que comme amie.

LE COMTE DE FIESQUE

Je crains tous les deux, puisqu'il faut vous le dire. Ce ne sera que par la fuite que je réclamerai l'amitié, si j'ai la force de vous fuir.

MOLIÈRE, à part

Ah ! Voilà le courage qui lui manque ; je le vois à ses genoux.

SCÈNE XI. Les Mêmes, Mademoiselle Le Roi.

MADEMOISELLE LE ROI

Monsieur et Madame Scarron viennent d'arriver, et je viens d'entendre plusieurs voitures entrer dans la coeur.

SCÈNE XII. Les Mêmes, Francisque.

FRANCISQUE

Le Salon commence à se remplir, Mademoiselle ; Monsieur Scarron a pris déjà sa place, et vous demande à grands cris, ainsi que Monsieur Molière.

MOLIÈRE

Pour moi, j'y cours d'autant plus, que j'ai à finir ma besogne, dans laquelle Scarron pourra m'être très utile.

Il sort.

NINON, à Francisque

Vous m'avertirez dès que vous verrez arriver la Reine.

FRANCISQUE

Je n'y manquerai pas, Mademoiselle.

Il sort.

SCÈNE XIII. Ninon, Le Comte de Fiesque.

Ils restent tous deux un instant dans le silence.

NINON, à part regardant le Comte

Qu'on est bête quand on est amoureux. Je voudrais lui parler et je ne sais par où commencer.

Se grattant l'oreille.

J'en suis en vérité honteuse ; pour l'éviter je vais m'en aller.

LE COMTE DE FIESQUE, courant après elle

Vous auriez bien le courage de me laisser tout seul.

NINON

Quand les gens aiment à rêver, il ne faut pas les priver de ce plaisir, et moi, je n'aime à gêner personne.

LE COMTE DE FIESQUE

Mais c'est à vous que je pense. Je n'ai que vous devant les yeux, vous êtes ce que j'ai de plus cher au monde, mais je crains...

NINON, avec joie

L'amant qui craint l'avenir, et qui fait provision de constance, est bien près de violer ses serments. L'Amour veut être libre, et c'est en l'enchaînant qu'il s'échappe.

À part.

Si la Châtre m'avait crue...

LE COMTE DE FIESQUE

Que dites-vous, Ninon ?

NINON, balbutiant

Rien... C'est une réflexion...

LE COMTE DE FIESQUE, l'interrompant, et se jetant à ses pieds

Eh bien, n'en faisons plus ni l'un ni l'autre, et laissez-moi me flatter de croire que je serai longtemps heureux.

NINON, le relevant

Ah ! Je l'espère.

SCÈNE XIV. Les Mêmes, Christine, Le Prince de Condé, Le Maréchal d'Estrées, Francisque.

FRANCISQUE, accourant

Mademoiselle, j'ai été surpris ; je n'ai point entendu de voiture.

Il sort.

NINON

Ciel ! Je suis toute déconcertée.

LE COMTE DE FIESQUE, à part

Quelle imprudence j'ai fait commettre à Ninon !

NINON, revenant à elle, et se jetant aux pieds de la Reine

Je tombe aux pieds de Votre Majesté, je lui rends grâce de la faveur dont elle daigne m'honorer.

CHRISTINE, la relevant avec bonté

Vous ! Mademoiselle de l'Enclos à mes genoux ! Je vous le pardonne. On est si souvent aux vôtres. Il faut d'abord, pour vous mettre plus à votre aise, que je vous embrasse. Je veux que deux baisers soient les prémices de notre liaison.

Elle l'embrasse.

Songez que je suis ici une simple particulière, et que je ne veux point de distinction.

NINON, avec surprise

Ah ! Madame, je me croyais quelque chose en femme, et je vois que je ne suis rien en comparaison de tant de Philosophie, de courage, de noblesse, et de modestie.

CHRISTINE

Il faut avoir quelque analogie de caractère avec le vôtre, Mademoiselle, pour désirer aussi vivement que moi de faire votre connaissance.

Se tournant du côté du grand Condé.

Je ne suis pas surprise, Prince, si elle a votre estime et votre amitié.

LE GRAND CONDÉ, à Christine

Elle est digne de l'un et de l'autre. Je crois, Madame, que c'est remplir vos désirs que de vous laisser la liberté de l'entretenir sans témoins. Je vais profiter de ce moment pour me rendre au conseil de la Reine. Maréchal d'Estrées, vous allez me suivre, nous reviendrons ensemble vous retrouver.

Au Comte.

Et vous Comte de Fiesque, vous n'êtes pas non plus nécessaire ici.

LE COMTE DE FIESQUE

Mon Prince, j'allais me retirer.

Le Grand-Condé salue la Reine respectueusement, ainsi que le Maréchal d'Estrées et le Comte, et ils se retirent. Christine salue le Grand Condé en Prince, et le Maréchal d'Estrées et le Comte d'un coup d'oeil.

SCÈNE XV. Christine, Ninon.

CHRISTINE, avec aisance

Asseyons-nous maintenant.

Elle s'assied et fait signe à Ninon de s'asseoir.

Que je sais bon gré au Prince de nous avoir laissées, je n'osais le lui demander. On ne pouvait deviner plus à propos mon intention.

NINON

Le Prince, Madame, fait bien ce qu'il fait. Rien n'échappe à sa pénétration ; et ce qu'il y a de plus admirable, c'est que ce héros, à qui rien ne résiste, est simple et modeste avec ses amis. Ce ne sont pas ses égaux qu'il honore le plus de son amitié. Il ne l'accorde qu'au vrai mérite et aux grands talents, quand ils sont accompagnés des sentiments qui distinguent l'homme et qui montrent son véritable caractère.

CHRISTINE

Il est heureux pour la Cour de France d'avoir, dans un Prince de son Sang, un si grand Capitaine. Si j'avais eu à la tête de mes armées ce foudre de guerre, j'aurais pu avec gloire conserver ma Couronne, et faire le bonheur de mon peuple ; mais j'ai entrevu de loin son ingratitude ; et n'étant fécondée que faiblement, je suis descendue du trône avec la même tranquillité que j'y étais montée. Alors j'ai vu l'amour et les regrets de mes sujets ; retour superflu ! Le parti était pris. J'ai détaché de ma tête le diadème pour le placer moi-même sur le front de mon successeur. Cette abdication a calmé les esprits ; et maîtresse de mon sort, sans rang et sans éclat, j'ai commencé à régner pour moi-même.

NINON

Le vulgaire regarde une Couronne comme un don du Ciel ; mais je conçois aisément, Madame, que les Rois sont les victimes de ce préjugé, et qu'en faisant tout pour le bonheur de leurs sujets, ils n'ont pas encore assez fait. Ils donnent des lois, et sont esclaves au milieu de l'éclat qui les environne.

CHRISTINE

Ajoutez encore qu'ils le sont de leurs cruels devoirs. Un Roi n'a pas le droit de penser ni d'agir comme un homme ordinaire. Toujours s'observant, toujours observé et forcé, à toute heure du jour, de représenter un faux personnage ; il se lasse à la fin de ce rôle trop pénible ; et s'il est assez Philosophe, il en arrache le masque, et reprend sans peine son véritable caractère.

NINON

Tous les Souverains pensent comme vous, Madame ; mais, quel est celui qui aura le courage de vous imiter. Il est si flatteur pour la vanité de commander à tout un peuple, et d'en être adoré.

CHRISTINE

Cet amour est si sujet au caprice ; croyez-moi, Mademoiselle, je n'ai point quitté mes États par orgueil, ni par mécontentement, mais je n'ai pas voulu m'exposer à la haine de mes sujets, quand j'ai sacrifié mon penchant, pour assurer leur bonheur.

NINON

En quittant la Couronne, vous en êtes plus grande aux yeux de l'univers.

CHRISTINE

Brisons là-dessus, Mademoiselle de l'Enclos, et laissons le poids de la Couronne à ceux qui en sont chargés. Je vous ai trop entretenue sur cette matière ; mais j'ai voulu vous ouvrir mon âme toute entière. Parlons maintenant de vos amis, de votre société ; on dit qu'elle est charmante, qu'elle réunit des hommes du plus grand génie, du premier rang ; enfin, que la meilleure compagnie de Paris se trouve chez vous.

NINON

Il est vrai, Madame, que les hommes de ma société se sont presque tous rendus recommandables à leur siècle, et que j'ai le bonheur de les rassembler chez moi, sans que rien puisse troubler cette union.

CHRISTINE

Cela fait bien votre éloge ; et je ne m'étonne pas si vous excitez la jalousie des femmes, et surtout des prudes.

NINON

Ce sont les pédants, censeurs de l'amour.

CHRISTINE

Vous lui faites bien plus de grâce : aussi, dit-on, que c'est dans votre maison qu'il a fixé sa coeur.

NINON

Il est vrai qu'il m'est assez favorable ; mais je voudrais que ce Dieu fit comme Thétis, qu'il me rendit invulnérable aux atteintes de la vieillesse, et qu'il me cachât les rides sous le talon, afin que je fusse plus longtemps soumise à ses lois.

CHRISTINE

C'est charmant ! On n'est pas plus aimable, plus vraie, plus sincère ; mais sous quel point de vue le considérez-vous ? Pourquoi fait-il le bonheur des uns et le tourment des autres ? Il me semble avoir ouï-dire que vous le traitez philosophiquement.

NINON

Jusqu'à un certain point. Cependant, les circonstances et surtout les événements de la guerre, m'ont exposée quelquefois au changement. Je me suis vue même forcée, en certains cas, d'étouffer l'amour dans mon coeur, pour rendre à la gloire ceux que j'aimais ; mais, en le considérant tel qu'il est, l'amour ne m'a paru qu'un goût fondé sur les sens, un sentiment aveugle qui ne suppose aucun mérite dans l'objet qui le fait naître, et ne l'engage à aucune reconnaissance ; en un mot, un caprice dont la durée ne dépend pas de nous, et que suivent le dégoût et le repentir.

CHRISTINE, se levant

Quelle femme ! Il y a plus d'héroïsme dans son âme que de faiblesse. Ma bonne amie ! Vous me permettrez désormais de vous nommer ainsi.

NINON

Je ferai tout pour conserver cette faveur ; mais comment ai-je pu la mériter ?

CHRISTINE

Par les qualités qui vous mettent au-dessus de votre sexe : je voudrais, Ninon, qu'une heureuse circonstance vous rapprochât de moi. Vous n'avez pas voyagé, il faudrait m'accompagner à Rome.

NINON

Ce serait mon goût et mon désir, si je ne consultais que mon plaisir et ma gloire, mais, grande Reine, l'Univers a les yeux ouverts sur vous, il retentit de vos éloges, et peut-être son suffrage se changerait-il en satire. N'avez-vous pas été témoin, Madame, combien j'ai excité l'envie et la calomnie ; et que serait-ce, si l'on me voyait à votre suite ? Votre génie, vos vertus vous mettent au-dessus de la censure, mais avec moi, Madame, vous n'en seriez point exempte. Il m'en coûte sans doute de refuser une proposition si flatteuse ; mais je ne consulte que votre gloire.

CHRISTINE

Je suis persuadée de la sincérité et de la délicatesse de vos sentiments, et sans vouloir insister davantage sur ce que j'aurais le plus désiré, c'était de m'instruire avec vous dans mon voyage ; je ne vous dirai pas moins, ma chère l'Enclos, que nous n'aimons la gloire que pour nos amis. Quand on a l'estime de soi, on est au-dessus des préjugés. Celui qui voit d'un oeil philosophique le cours de la vie, ne s'arrête point aux vaines opinions des hommes, il met son bonheur dans la société de ceux qui sympathisent avec lui, sans s'embarrasser des idées populaires. Voilà ses avantages, voilà sa supériorité, le reste est le fruit de son inconséquence.

NINON

Vous vous exprimez, Madame, avec tant d'énergie que je ne sais que répondre. Vos raisons sont sans réplique ; ainsi, Madame, disposez de ma personne ; je suis prête à vous suivre.

CHRISTINE

Non, ma chère Ninon, vous ne serez pas seule généreuse : vous ne consultiez que ma gloire dans votre refus ; et moi, je ne voyais que ma satisfaction, en vous arrachant d'une société à laquelle vous devez être tendrement attachée. Vous en êtes adorée, faites-en l'ornement et l'honneur. Restez dans des lieux où l'on chérit votre présence, je me bornerai à vous écrire, je veux entretenir notre connaissance dans une aimable correspondance.

NINON

C'est de cet instant que date mon vrai bonheur ; ce n'est donc qu'avec Christine de Suède que j'ai pu trouver de l'analogie avec ma façon de penser ; mais pour être digne d'elle, il m'aurait fallu quelques-unes de ses vertus.

CHRISTINE

Eh ! Vous avez sur moi de plus grands avantages ; mais soyons égales, Ninon ; et puisque tout nous vient de la Nature, et qu'elle a mis tant de rapport entre nous deux, remplissons son but, en mettant dans notre liaison toute l'amitié d'une tendre fraternité.

NINON

Vous me comblez par cette faveur.

CHRISTINE

Je serais bien curieuse de voir votre société, vos amis, entre autres le célèbre Molière et le Philosophe Scarron, on dit qu'il supporte ses maux avec une gaieté admirable.

NINON

Il faut le voir, Madame, pour en être persuadé. Ils sont tous les deux chez moi avec l'aimable Madame Scarron ; ainsi que la plupart de mes amis, qui tous n'aspirent qu'au bonheur de jouir de votre auguste présence.

SCÈNE XVI. Les Mêmes, Le Prince de Condé, Le Maréchal d'Estrées.

LE GRAND CONDÉ

Je suis peut-être arrivé trop tôt, Madame, et je crains d'avoir commis une indiscrétion.

CHRISTINE

Je vous avoue, Prince, que je ne me suis point aperçue du temps dans la conversation de Mademoiselle de l'Enclos, que c'est la seule femme de France que l'on doive citer et admirer. Ce que vous m'en avez dit, Maréchal d'Estrées, est bien au-dessous de ce que je vois, et comme vous disiez bien, les plus grands éloges ne peuvent exprimer ce qu'elle mérite. Il faut la voir pour savoir l'apprécier, et c'est avec la plus grande reconnaissance que je vous fais mes remerciements de m'avoir mis à même de connaître une femme aussi essentielle.

NINON

Que ne dois-je pas à Monsieur le Maréchal qui m'a si fort élevée dans votre esprit, puisqu'il m'a procuré l'avantage inappréciable de me voir estimée et aimée de la femme la plus sublime de l'Univers... Voici, Madame, un homme qui n'est pas moins digne de votre estime.

SCÈNE XVII. Les Mêmes, Molière.

Molière salue respectueusement la Reine.

CHRISTINE

Approchez, homme célèbre, je suis enchantée de voir l'ami de Mademoiselle de l'Enclos. Ce titre fait bien votre éloge.

MOLIÈRE

Madame, ses amis sont dignes d'elle, et voilà mon plus grand mérite.

CHRISTINE

Vous me permettrez, Monsieur Molière, d'en augmenter le nombre.

MOLIÈRE

C'est encore un nouveau lustre, Madame, que vous allez ajouter à la société, et dont les siècles à venir n'auront peut-être point d'autre exemple : elle réunit chez elle les héros et les Rois, ce qu'il y a de plus distingué parmi les hommes de Lettres, et ce qu'il y a de plus estimable dans les Artistes. Égale avec tous, modeste sans affectation, elle obtient les voeux de toutes les classes, et l'amour des grandes âmes.

NINON

Mes amis me gâtent, Madame, et je ne m'en plains pas. Je suis si habituée à les entendre chanter mes louanges, que je suis tentée de croire que l'amitié a son bandeau comme l'amour. Je veux, pour m'en convaincre, consulter mes ennemis.

CHRISTINE

Ce sera, je vous prie, ma chère Ninon, quand je ne serai plus à Paris.

NINON, bas à Molière

Tout est-il prêt ?

MOLIÈRE, bas

Je venais vous en avertir.

NINON, dans le fond du théâtre

Allons, mes amis, que les talents, le zèle et le mérite couronnent cette Reine auguste. Que l'amitié partout lui offre un trône, et qu'elle règne sur tous les cours.

Le théâtre change et représente un superbe salon à colonne et à pilastre, sur lequel sont peints les Amours de Psyché. Un superbe trône dans un des côtés du théâtre, et en face une Tribune pour placer les amis de Ninon. Le trône est soutenu par la Victoire et la Renommée. Scarron assis sur une espèce de piédestal à côté du trône, en héraut d'armes. Madame Scarron est de l'autre côté, avec une couronne de laurier, habillée en Déesse de l'Amitié. Dans le fond est une troupe de danseurs et de danseuses avec des guirlandes entrelacées dans leurs bras, et habillées à la Suédoise.

CHRISTINE

Où suis-je ? Je n'ai jamais rien vu de plus galant !

LE GRAND-CONDÉ

Reine, permettez qu'un brave soldat vous place sur un trône que l'amitié vous offre.

CHRISTINE

Que j'accepte avec plaisir !

Regardant Scarron.

Mais quel est ce héraut d'armes sur cette colonne ? Qu'il y a d'expression dans sa tête. Est-ce l'estimable la Fontaine ?

SCARRON

C'est, grande Reine, le pauvre cul-de jatte qui ne peut saluer Votre Majesté qu'assis.

CHRISTINE

Le voilà donc cet homme souffrant, et si aimable à la fois.

SCARRON

On oublie jusqu'à ses maux dans cette maison.

CHAPELLE

À propos, vous auriez dû, Ninon, présenter à la Reine le bonhomme puisqu'elle le demande.

MOLIÈRE

Le bonhomme, mon ami, il vivra plus que nous.

SCARRON

Sa gloire ne vieillira jamais. Ses fables seront du goût de tous les temps.

CHRISTINE

Toujours le vrai mérite rend justice aux talents.

Christine s'asseyant sur le trône, insiste pour que le Prince se place à son côté : ce qu'il fait après plusieurs façons.

MADAME SCARRON ; s'avançant sur le Théâtre

Grande Reine, acceptez cette couronne d'olivier que le respect et l'amitié vous offrent.

Elle lui met la couronne sur la tête.

CHOEURS sur l'amitié qui restent à faire, et dont je ne doute pas qu'en faveur du sujet, un de nos bons Poètes se charge.

BALLETS.

Le Grand-Condé, à la tête de l'armée ennemie ; un Général Français se présente à lui, accompagné des débris de son armée qui consiste en une vingtaine de soldats, lui expose les dangers de la France ; le Prince ne peut tenir à cet aspect, il arrache l'écharpe du parti ennemi, il vole pour se mettre à la tête de ses compatriotes. Voilà, à-peu-près, l'action du Ballet.

Chaconne dans le grand genre, une troupe de Bohémiens. Le petit homme noir, connu dans l'Histoire de Madame Scarron, dira à chacun sa bonne aventure, par des couplets analogues à leur caractère. Ballet de Bohémiens, troupe de Soldats, qui peindra l'Histoire du Grand-Condé, quand il reprit les armes pour la France ; combats, victoire qu'il remporte sur l'ennemi. Tous se mettent à genoux devant le Trône. Les Soldats renversent leurs armes devant le Grand Condé, et lui présentent le Pavillon de l'armée ennemie ; pendant ce temps, le canon, les timbales, les trompettes, doivent former une musique martiale. Elle finit, piano, piano, au point qu'on doit entendre de loin un chalumeau, qui doit faire contraste avec cette grande Musique.

MOLIÈRE, à Ninon

D'où part le son de ce chalumeau ?

Chalumeau : se dit aussi d'un instrument de musique champêtre, soit d'un, soit de plusieurs tuyaux de blé, soit de quelque matière déliée. [F]

NINON

Vous me le demandez, je l'ignore plus que vous.

SCÈNE XVIII. Les Mêmes, Des Yveteaux, La Dupuis.

MATHURIN, en dansant, pendant que tous les Acteurs sont à genoux

Gare, gare, place au Berger Coridon et à la Bergère Colinette !... Ah ! Que de biau monde.

MOLIÈRE

Ah ! C'est charmant ; cette scène vaut mieux que notre fête.

NINON, à Molière

La Bergère m'a tenu parole.

MOLIÈRE

C'est une fille d'honneur.

SCARRON, étonné

Je n'en reviens pas. Pauvre cher homme ! Comme le voilà défiguré. On ne le reconnaîtrait jamais.

DES YVETEAUX, se mettant à genoux aux pieds du Trône avec sa Bergère

À la Reine.

Déesse, que je ne connais point, et qui me paraissez étrangère en cette Cour, sans doute, vous êtes Bellone, à côté du Dieu Mars. Souffrez que le Berger Coridon avec sa Bergère vous offre son hommage.

Bellone : dieu qui personnifie la guerre et accompagne Mars.

CHRISTINE, à Ninon

Sont-ils de la fête ceux-ci, Mademoiselle de l'Enclos ? Ils imitent si bien le naturel que j'avoue ma surprise.

NINON

Nous partageons tous cette même surprise, et nous n'attendions pas Monsieur Des Yveteaux sous ce costume.

CHRISTINE, étonnée

Des Yveteaux ! Mais je connais quelques bons ouvrages qui portent ce nom.

LE GRAND CONDÉ

Madame, je vais en peu de mots vous raconter son aventure.

Il parle bas à Christine.

NINON, embrassant Des Yveteaux

Mon cher Des Yveteaux, que j'ai de plaisir de vous revoir.

LE COMTE DE FIESQUE, à part, et qui n'a pas ôté les yeux de dessus Ninon pendant toute cette scène

Je suis jaloux jusqu'au baiser qu'elle donne à la simple amitié. Voyez si l'amour peut quelque chose sur cette grande âme. Elle n'a pas encore jeté les yeux une seule fois sur moi.

Des Yveteaux, détournant la tête, et n'écoutant pas Ninon.

NINON, à Molière

Il ne me reconnaît plus.

MOLIÈRE, sur le devant du Théâtre à Ninon

Je le crois bien : vous le nommez par son nom. Et avez-vous oublié qu'il n'est plus que le Berger Coridon.

NINON, riant

Ah ! C'est vrai.

Se tournant vers Des Yveteaux.

Berger Coridon, est-ce que vous n'aimez plus votre Ninon ?

Des Yveteaux, lui prenant la main en-dessous, et regardant si la Dupuis ne l'aperçoit pas.

NINON, en riant

Molière, il me prend la main en cachette.

MOLIÈRE

Si vous étiez une Bergère, il serait bientôt infidèle. On a beau changer de folie ; le caractère de l'homme perce toujours.

MATHURIN, à Molière

Ah ! Je vous en réponds... Mais dites, Monsieur, vous qui nous avez l'air bien expérimenté, quelle est cette grande Dame aux côtés de ce biau Prince, qui ly parlions tout bas.

MOLIÈRE

Mon ami, c'est cette grande Reine du Nord, cette fameuse Christine de Suède.

MATHURIN

Tatidienne ! M'est avis qu'oui. Je l'avons vu quand elle a fait sa brave entrée à Paris. Il me semblions encore la voir sur son cheval blanc, avec un biau habit d'écarlate, et tout plein de plumes blanches à son chapiau. Mais dites-nous donc, brave Monsieur, elle avait l'air d'un homme à cheval, et ici elle a l'air d'une belle Dame.

MOLIÈRE

Écoute, mon ami, ces grands génies paraissent ce qu'ils veulent être. Quand tu l'as vue à cheval, tu l'as vue comme une Reine guerrière, semblable à ces anciennes Amazones qui réunissaient la beauté avec cet air martial qui en imposait. Il n'y a qu'elle maintenant au monde de ce caractère ; elle a abandonné son trône à son Successeur, et tu vois qu'ici l'amitié lui en élève un autre.

MATHURIN

Jarnigoi ! Que c'est bien fait, et qu'elle a bien l'air d'une Reine là-dessus !

NINON, bas au Comte de Fiesque

Voyez comme ce grand homme sait se mettre à la portée de tout le monde, de tous les caractères : comme il est simple avec ce Paysan !

LE COMTE DE FIESQUE, avec dépit

Oui, Madame, j'en conviens ; mais je n'ai pas le talent comme vous d'admirer, ou pour mieux dire, nos prétentions sont différentes. Je ne loue jamais les hommes.

NINON, bas au Comte

Tant pis pour vous. Cela ne fait pas honneur à votre discernement au moins... Vous avez, je crois, l'air fâché, cela m'inquiète.

LE COMTE DE FIESQUE

Il y paraît.

NINON, bas au Comte

Observez-vous donc un peu plus, et songez que je ne peux pas faire autrement.

CHRISTINE, au Prince de Condé

Ce que vous me dites, Prince, est étonnant : je veux questionner la Bergère.

MATHURIN, à part à Molière

Elle va lui en conter de belles, ma foi, la Bergère : ah ! La fine mouche ! Elle en revendra encore à la Reine.

MOLIÈRE, à part à Mathurin

Elle n'en sera pas la dupe, je t'assure.

CHRISTINE, à la Dupuis

Apprenez-moi, Bergère, depuis quand vous avez fixé le plus galant des Bergers, et comment avez-vous pu l'enlever du sein de sa société, et lui faire oublier son nom ?

CHRISTINE, descendant du trône

Elle entend à merveille son rôle.

LE GRAND CONDÉ

Elle sait tirer avec esprit, parti des circonstances.

CHRISTINE, à Ninon

Jamais je n'ai reçu d'hommage qui m'ait plus flattée que celui que je reçois dans votre aimable société, Mademoiselle de l'Enclos : il me sera toujours cher, et jamais je ne l'oublierai. Il est temps cependant de vous faire mes remerciements et mes adieux. Je ne me sépare d'une si aimable assemblée

Saluant tout le monde.

qu'avec tous les regrets imaginables. Nous nous écrirons, Mademoiselle de l'Enclos, et j'espère que vous me rappellerez dans l'esprit de vos amis. J'y compte.

NINON, l'accompagnant

Vous serez toujours présente à leur mémoire.

Le Choeur de l'Amitié reprend jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne sur le théâtre.

ACTE V

SCÈNE PREMIERE. Francisque, Mademoiselle Le Rois.

FRANCISQUE

Quel événement subit !

MADEMOISELLE LE ROI

Mais qui aurait pu s'attendre à un changement si prompt, après tant d'honneurs, de fêtes et de plaisirs ?... Je ne reconnais plus Mademoiselle de l'Enclos. Elle est inquiète, rêveuse, serait-ce le départ de Monsieur de la Châtre qui la met au désespoir, et qui lui inspire le parti de la retraite ?

FRANCISQUE

C'est ce Monsieur_le_Comte de Fiesque qui bien au contraire est en cause.

MADEMOISELLE LE ROI

Serait-il possible ? Jamais je ne l'ai vue aussi triste. Mon enfant, m'a-t-elle dit, à peine était-il six heures, ce matin, je vais vous affliger. Plusieurs considérations me déterminent à quitter le monde et ma société, qui est ce que je regrette le plus. Elle a versé quelques pleurs en se représentant le chagrin qu'elle allait causer à ses amis, mais bientôt son courage a repris le dessus, et aussitôt elle a appelé sa vieille gouvernante : c'est toi, ma Bonne lui a-t-elle dit, qui me suivras.

Mademoiselle le Roi en pleurant.

Pour vous, Mademoiselle, a-t-elle ajouté, je vous paye un an de gages, ainsi qu'à Francisque, et je me retire dès aujourd'hui au Couvent des Capucines.

FRANCISQUE, avec surprise

Est-il possible ? Quoi, Mademoiselle de l'Enclos, fille d'esprit, ferait une semblable folie ? Elle n'en est pas capable, et vous vous trompez, Mademoiselle le Roi.

MADEMOISELLE LE ROI

Les personnes d'esprit, Monsieur Francisque, font souvent de grandes sottises, et les réparent quelquefois trop tard, car je connais l'esprit et le coeur de Mademoiselle Ninon. La solitude n'est pas son élément, la vie du couvent est si ennuyeuse ! Elle n'y sera pas quatre jours qu'elle y périra d'ennui ; et le caractère des Béguines est-il fait pour s'accorder avec le sien ? Acariâtres, minutieuses, médisantes et fausses comme des femmes qui sont privées de la société des hommes, et qui détestent celles qui ont vécu dans le grand monde.

SCÈNE II. Ninon, Mademoiselle Le Roi, Francisque.

NINON

Prenez ma voiture, Francisque, et allez chercher Mademoiselle de Châteauroux.

FRANCISQUE

J'y cours ; mais, Mademoiselle, n'aurait-elle pas à m'envoyer quelque part auparavant ?

NINON, froidement

Non, je n'ai point d'autre commission. Allez vite.

Il sort.

SCÈNE III. Ninon, Mademoiselle Le Roi.

MADEMOISELLE LE ROI

Allez-vous, Mademoiselle, vous mettre à votre toilette ?

NINON

Ma toilette, Mademoiselle, sera bientôt faite... Un grand bonnet.

MADEMOISELLE, en s'en allant

Haye ! Haye ! Haye ! Ceci sent bien le Couvent.

SCÈNE IV.

NINON, seule

Me suis-je bien consultée ? Ai-je bien connu mon coeur ? Oh ! Oui, ma raison le domptera, et l'amour ne sera pas mon maître. Mais la Nature, mes enfants ! Cette idée m'arrache des larmes. Ils ne peuvent m'avouer pour leur mère qu'en rougissant. Eh bien, je garderai le silence, je me ferai cet effort ; mais puis-je m'empêcher de les voir, de m'intéresser à leur sort ? L'exemple de Monsieur de Coligny m'apprendra à craindre de livrer mes enfants aux soins paternels. En vain Monsieur le Maréchal d'Estrées me presse pour lui abandonner tout-à fait mon sang. Eh ! Bientôt il agirait comme Monsieur de Coligny, qui m'a caché, tant qu'il a vécu, le nom, le sort de la victime de mes premières erreurs... Cher enfant, dont j'ignore l'existence depuis dix-huit années. Hélas ! Peut-être, je m'alarme en vain sur son sort ; et qui sait si la mort même ne me l'a point enlevé ? Ce doute me désespère... On ne me présente point de jeune homme en qui je ne croie retrouver un fils.

SCÈNE V. Ninon, Madamoiselle Le Roi.

MADEMOISELLE LE ROI

Mademoiselle ne se fait donc pas coiffer aujourd'hui ?

NINON

Non, Mademoiselle. Je vous ai dit que je mettrais un grand bonnet. L'avez-vous apporté ?

MADEMOISELLE LE ROI

En voilà plusieurs, vous choisirez celui que vous voudrez.

SCÈNE VI. Les Mêmes, Un Valet de chambre du Comte de Fiesque.

MADEMOISELLE LE ROI

Voici quelqu'un.

NINON, se retournant

Qui est-ce ?

LE VALET DE CHAMBRE, remettant une lettre à Ninon

C'est de la part de Monsieur_le_Comte de Fiesque.

NINON

Donnez !

Le Valet-de-Chambre et Mademoiselle le Roi se retirent au fond, Ninon décachetant la lettre.

Voudrait-il se justifier, ou peut-être sont-ce de nouveaux reproches ?

Lisant.

« Je n'ai point, Mademoiselle, de reproches à vous faire.

Ninon réfléchissant.

Je m'étais bien trompée. Mais voyons la fin.

Elle lit.

Peut-être, moi seul en méritai-je... J'en appelle à la justesse de votre esprit. Vous traitez l'amour avec d'autres principes que les miens, et nous aimons l'un et l'autre bien différemment. Vous êtes forte quand vous voulez vous détacher. Un Amant que vous voulez quitter, ou que les circonstances éloignent de vous, vous rend Philosophe. Moi, je ne le suis, au contraire, que quand je crains de m'attacher à un objet auprès duquel j'entrevois plus de tourment que de plaisir. Je crois que, sans vous offenser, on court ce risque avec vous. Je vais donc être Philosophe, et commencer par où vous finissez. Si jamais je suis assez calme pour vous revoir, j'espère que vous ne me refuserez pas le titre d'ami ; et comme on est sans alarmes avec ce titre, avec vous, je m'en vais travailler à l'obtenir le plutôt qu'il me sera possible ».

Ninon laisse tomber la lettre et ses bras sur la table.

Voilà l'homme qu'il me fallait trouver pour reconnaître tous mes torts, et malheureusement j'aime cet homme. Je m'en punirai.

Prenant avec colère des ciseaux, et se coupant une partie de ses cheveux, qui ne doivent être attachés, pour l'illusion, qu'avec une épingle.

MADEMOISELLE LE ROI, au fond du théâtre

Ciel ! Quelle fureur ! Quel désespoir !

NINON, prenant les cheveux coupés, les remet au valet de Chambre

Tenez, Monsieur, prenez ces cheveux, portez-les à votre maître, et dites-lui que c'est là ma réponse.

Le Valet-de-Chambre surpris, sort en regardant avec compassion Mademoiselle de l'Enclos.

SCÈNE VII. Ninon, Mademoiselle Le Roi.

MADEMOISELLE LE ROI, avec affliction

Mademoiselle, permettez-moi de vous représenter...

NINON, l'interrompant avec fermeté

Vos représentations sont inutiles.

MADEMOISELLE LE ROI, à part

Elle a raison. Quelle femme forte ! Je ne sais que lui répondre. Je ferai mieux de me taire.

NINON, prenant un grand bonnet, et le mettant

Ce grand bonnet m'ira mieux actuellement.

MADEMOISELLE LE ROI

Peu de femmes auraient fait un pareil sacrifice, c'est un ornement qui ajoute tant de charmes à la beauté.

NINON

Eh bien ! Que voulez-vous que j'y fasse ? Il faut prendre son parti.

MADEMOISELLE LE ROI

Ma foi, Mademoiselle, j'en suis plus affligée que vous.

NINON

Oh ! J'en suis bien sûre...

Regardant sa montre.

Il est neuf heures, et Mademoiselle de Châteauroux n'est pas encore arrivée ! Qui peut la retenir ?

On entend frapper.

Allez voir, Mademoiselle, qui peut frapper chez moi.

Mademoiselle le Roi sort.

SCÈNE VIII.

NINON, seule

Ce ne peut être que Mademoiselle de Châteauroux.

SCÈNE IX. Ninon, Mademoiselle Le Roi.

MADEMOISELLE LE ROI

Mademoiselle, c'est un jeune homme fort bien mis, et d'une figure charmante, qui me paraît étranger, et qui dit n'être pas connu de vous, mais qui vient vous parler de Monsieur Molière.

NINON, avec empressement

Faites entrer.

Mademoiselle le Roi sort.

SCÈNE X.

NINON, seule

C'est sans doute le jeune Belfort.

SCÈNE XI. Ninon, Le Chevalier de Belfort, Mademoiselle le Roi.

MADEMOISELLE LE ROI, dans le fond du Théâtre, montrant Ninon au Chevalier

Monsieur, voilà Mademoiselle.

Elle sort.

SCÈNE XII. Ninon, Le Chevalier de Belfort.

Le Chevalier la salue profondément.

NINON, à part

Ah ! La jolie tournure ; que sa figure est intéressante !

LE CHEVALIER, à part

Je suis tout déconcerté, je ne puis définir la cause de ma timidité.

À Ninon.

Mademoiselle, vous connaissez le motif qui m'a fait prendre la liberté de me présenter chez vous.

NINON, à part

Quel trouble s'empare de moi ! Le son de sa voix, son âge, ses traits... C'est l'image vivante du Comte de Coligny. Plus je le considère, plus je me sens émue... Serait-il possible ?

BELFORT

Mademoiselle, pardonnez mon embarras ; mais à peine vous ai-je aperçue, qu'une crainte soudaine a saisi tous mes sens.

NINON, à part

Dois-je l'interroger ? Et si c'était ce fils, que je brûle de retrouver... Ah ! Nature, tu l'emportes... Et il faut absolument que je m'éclaircisse de ce doute.

Au Chevalier.

Puis-je vous demander, Monsieur, comment vous vous nommez ?

DE BELFORT

Mademoiselle, mon nom est le Chevalier De Belfort.

NINON

Monsieur, puis-je encore vous demander si Monsieur votre père se nomme Monsieur De Belfort. Vous n'êtes pas, à ce qu'il me paraît, l'aîné de votre maison.

De Belfort baissant les yeux avec confusion.

NINON, avec trouble

Vous détournez les yeux, et semblez être étonné, Monsieur Le Chevalier, des questions que je vous fais. Aurais-je commis une indiscrétion, en les faisant ?

DE BELFORT

Ah ! Mademoiselle, vous ne connaissez pas tous mes malheurs.

NINON

Vous éprouvez des chagrins, Monsieur le Chevalier, et autres que ceux de l'amour. Ne puis-je les connaître ? Comptez sur ma discrétion, et sur tout mon zèle à vous être favorable.

L'examinant, à part.

Plus je le considère, plus mon trouble augmente.

Haut.

Ne me cachez rien, et regardez-moi comme votre meilleure amie.

DE BELFORT

Ah ! Mademoiselle, vous m'inspirez tant de confiance, que je n'en aurais pas davantage pour ma mère, si j'avais le bonheur de la connaître.

NINON, dans le plus grand trouble, et à part

Je frémis.

Revenant à elle.

Étouffons la nature, et achevons de nous convaincre sans rien découvrir.

Haut.

Vous ne connaissez point votre mère, mais au moins vous connaissez l'auteur de vos jours.

DE BELFORT

Ma naissance est un mystère, j'ignore à qui je dois le jour.

NINON, avec enthousiasme, à part

C'est lui ! Je n'en puis douter davantage ; ô destin ! Ce sont là de tes coups.

Haut.

Auriez-vous par hasard connu Monsieur_le_Comte de Coligny ?

DE BELFORT, avec émotion

Ah ! Madame, quel nom avez-vous prononcé ? J'ai perdu mon plus grand protecteur, mon ami...

À demi voix.

Et peut-être, mon père.

NINON, avec le plus grand désespoir, et le considérant

Et peut-être votre père... Il ne vous reste sans doute qu'une mère, que vous ne pourriez reconnaître qu'avec indignation.

DE BELFORT, avec la plus grande émotion

Ah ! Mademoiselle, que dites-vous ? Ma mère serait la dernière des femmes que je la respecterais, que je la chérirais ; mais je me sens l'âme trop élevée pour avoir puisé mes sentiments dans un sang vil.

NINON, tombant dans un fauteuil

Je n'y tiens plus ; nature ! Tu l'emportes.

DE BELFORT, se jetant aux pieds de Ninon

Que dites-vous, Mademoiselle ? Aurais-je le bonheur de trouver en vous une mère si intéressante ?

NINON, l'embrassant

Oui, mon fils, je suis votre mère, et je n'en puis plus douter.

DE BELFORT

Ah ! Que me dites-vous ? Quoi ! Je serais votre fils... Bonheur inexprimable ! Je suis le plus heureux des hommes.

NINON

Mon fils, cachons notre bonheur, et gardons le secret sur ce que je vous suis. N'en instruisez pas même votre Amante.

DE BELFORT

Moi, taire que vous êtes ma mère ! Je veux m'enorgueillir partout. Mais que dis-je ? En me déclarant votre fils, c'est peut-être nuire à votre réputation. Ah ! Croyez que si je me résous à garder le silence, croyez, ma mère, que ce n'est que pour vous, pour votre gloire.

NINON

Soyez persuadé, mon fils, que je ne considère pas ma réputation. Le Marquis de Châteauroux ignore donc ce que vous êtes devenu depuis quelque temps, à ce que m'a dit sa fille, et croyez-vous qu'il ne sache rien de votre naissance ?

DE BELFORT, prenant la main de Ninon

Non, ma mère, ou du moins il ne m'en a rien fait paraître. Mais je suis heureux !

NINON

Je saurai bientôt s'il en est instruit. Je verrai dans sa conversation si la seule répugnance est d'unir sa fille avec un fils naturel.

DE BELFORT

Ah ! Que je m'applaudis d'être le vôtre ! Je ne pourrais jamais trouver sur la terre une mère plus respectable, et plus intéressante à la fois.

SCÈNE XIII. Les Mêmes, Molière.

NINON, courant à Molière

Ah ! Mon ami, mon cher Molière, vous douteriez-vous jamais à qui appartient le Chevalier de Belfort ?

MOLIÈRE

Non ; mais les auteurs de ses jours doivent s'applaudir de l'avoir pour fils.

NINON

Avez-vous oublié, mon ami, ce que je vous ai confié au sujet du Comte de Coligny, et de cet enfant que je croyais perdu ?

MOLIÈRE

Vous êtes sa mère ?

NINON

J'en suis sûre.

MOLIÈRE, au Chevalier

Jeune homme, remerciez le Ciel de vous avoir donné pour mère Mademoiselle de l'Enclos.

DE BELFORT

Oui, je l'en remercierai éternellement.

MOLIÈRE, embrassant le Chevalier

Il faut que je l'embrasse. Mon ami, vous serez marié, c'est moi qui vous en réponds.

DE BELFORT

Hélas ! Je serais mort de douleur de ne point obtenir Mademoiselle de Châteauroux, mais à présent que le Ciel m'a donné une mère comme Mademoiselle de l'Enclos, je ne sais pas si je n'oublierai pas jusqu'à l'amour même. La Nature a fait sur mon coeur un effet si prompt, que Mademoiselle de Châteauroux n'y règne plus qu'après ma mère.

NINON

Qu'il est intéressant ! Ah ! Mon coeur a bien changé aussi : je ne vois plus que mon fils, que son bonheur.

SCÈNE XIV. Ninon, Molière, Le Chevalier, Mademoiselle de Châteauroux, Francisque.

FRANCISQUE, annonçant

Mademoiselle de Châteauroux.

Il sort.

NINON, à son fils et à Molière

Gardons-nous bien, mon fils, et vous mon cher Molière, de lui rien faire paraître.

À Mademoiselle de Châteauroux.

Approchez, Mademoiselle, vous trouvez réunis vos plus grands amis.

MADEMOISELLE DE CHÂTEAUROUX

Ah ! J'en suis bien persuadée, Mademoiselle.

NINON

Qu'il est dommage, Mademoiselle, que Monsieur votre père ne pense pas comme vous ! Il craint de donner sa fille à un jeune homme dont la naissance est obscure, et vous n'avez pas craint de vous y attacher.

MADEMOISELLE DE CHÂTEAUROUX

Que sont la naissance et les titres à l'homme qui n'en soutient pas l'honneur ? Le premier homme dans la société est l'homme estimable qui n'a d'autres principes que ceux des âmes bien nées, et que le sentiment et l'éducation ont élevé au-dessus du vulgaire.

DE BELFORT

J'ai été élevé près de vous, puis-je avoir une façon de penser différente, et les bons principes que j'ai reçus ont-ils pu manquer de perfectionner ce que m'a donné la Nature ? Et si Mademoiselle de l'Enclos fait aujourd'hui mon bonheur, en décidant Monsieur votre père en ma faveur, que ne lui devrai-je pas à la fois ?

NINON

Que vous m'êtes chers tous deux !

À Mademoiselle de Châteauroux.

Mais rentrons. Holà, Francisque !

À Francisque qui paraît.

Vous m'avertirez quand Monsieur de Saint-Évremond viendra accompagné d'une autre personne.

Elle sort avec Molière etc.

SCÈNE XV.

FRANCISQUE, seul

Ma foi, je n'aurai plus le courage de servir personne, si j'ai le malheur de perdre Mademoiselle de l'Enclos. Quelle Maîtresse ! Je n'en trouverai jamais de semblable. Mais, qui nous arrive ?... C'est ce Monsieur_le_Comte de Fiesque : le diable puisse-t-il lui avoir cassé le col quand il mit les pieds ici !

SCÈNE XVI. LE COMTE DE FIESQUE, FRANCISQUE.

LE COMTE, avec empressement

Puis-je parler à Mademoiselle de l'Enclos ? Mais, tout de suite.

À part.

Je ne saurais la laisser plus longtemps dans cette cruelle incertitude. (Haut.) Je m'en vais entrer chez elle.

FRANCISQUE

Non, Monsieur, s'il-vous-plaît ; ayez la complaisance d'attendre que je vous aie annoncé.

LE COMTE DE FIESQUE, avec pétulance

Eh bien, allez donc vite : vous me regardez-là comme si vous ne m'aviez jamais vu.

FRANCISQUE

Il est vrai que vous me semblez extraordinaire aujourd'hui ; mais je vous passerais cette pétulance de bon coeur, si vous aviez détourné Mademoiselle de l'Enclos d'aller s'enterrer dans un Couvent à la fleur de son âge.

LE COMTE DE FIESQUE

Ah ! Mon ami, que me dites-vous ? Courez donc vite, et soyez persuadé que je la détournerai de ce cruel projet.

FRANCISQUE courant

À la bonne heure, et je cours vous annoncer.

SCÈNE XVII.

LE COMTE DE FIESQUE, seul

C'est moi qui en suis la cause ; malheureux que je suis ! J'étais aimé, et j'ai pu affliger le coeur le plus sensible !... M'envoyer ses cheveux pour réponse ; que d'esprit ! Que de délicatesse ! Que de passion ! dut-elle m'abandonner dans huit jours, je ne la quitte plus : quel homme plus fortuné que moi d'avoir fixé Mademoiselle de l'Enclos, de régner dans son coeur, d'en être adoré ; et je pourrais être insensible à tant d'amour ! La voici... Quelle est belle dans ce simple négligé !

SCÈNE XVIII. Ninon, Le Comte de Fiesque.

LE COMTE DE FIESQUE

Ô femme trop adorable, je viens abjurer à vos pieds mes torts, mon erreur, et vous jurer un amour éternel ; moi, vous éviter ! Moi, vous oublier ! Cet effort n'est pas en ma puissance... Je jure...

NINON, l'interrompant, et le faisant relever

Écoutez-moi, Monsieur_le_Comte, et levez-vous. Nous allons raisonner, si vous le voulez bien, et croyez sur tout que ce n'est point pour braver votre retour ; il me plaît et m'afflige en même temps. J'ai su aimer, Monsieur_le_Comte ; mais jamais feindre. Je n'ai point su non plus employer les grimaces, les ressources des coquettes qui garantissent leur coeur par le travers de leur esprit, et qui jouent la passion avec un coeur glacé.

LE COMTE DE FIESQUE

Ah ! Ninon, me croyez-vous aussi insensible, et pouvez-vous penser que mon coeur ne ressente pas tout ce que le vôtre éprouve ? Vous n'êtes point faite pour démentir vos propres sentiments ; vous m'avez laissé entrevoir que je ne vous étais pas indifférent, ou plutôt vous m'avez prouvé les effets de la plus vive tendresse ; ainsi pardonnez à mes vives alarmes, qui n'étaient que l'effet de la crainte de vous perdre.

NINON

« Il y a une manière d'envisager l'amour, et ses principes, dont l'estime n'est pas toujours le fondement. La disposition que j'ai à réfléchir m'a fait porter mes regards sur le partage inégal des qualités qu'on est convenu d'exiger des deux sexes. J'en sens l'injustice, et ne puis la soutenir. Je vois qu'on nous a chargées de ce qu'il y a de plus frivole, et que les hommes se sont réservé le droit aux qualités essentielles. De ce moment, je me fais homme. Je ne rougirai donc plus de l'usage que j'ai fait des dons précieux que j'avais reçus de la nature. Si l'on pouvait rajeunir et si je revenais à l'âge de quinze ans, je ne changerais en rien le plan de vie que j'ai suivi ; mais j'approche de ma cinquantaine... Cela vous étonne, et surtout que j'aie la force de l'avouer ».

LE COMTE DE FIESQUE

Mais où rend ce discours, Ninon, qui me glace d'effroi ? Et qu'a de rapport, je vous prie, votre âge avec ma passion ? N'avez-vous pas la beauté, les grâces de la plus riante jeunesse ? L'amour ne m'aveugle point. Je vous vois telle que vous êtes.

NINON

Mais moi, je ne me vois pas avec vos yeux, et je me vois aujourd'hui bien différente de ce que j'étais hier, surtout à votre égard. Mais devenez mon ami, vous ne perdrez rien au change ; même dans la retraite où je me propose de me retirer, je n'entends pas perdre la douceur de voir mes amis quelquefois ; mais de puissantes raisons, que je ne puis vous révéler, me forcent à prendre ce parti. Ne soupçonnez pas qu'il entre dans ma conduite ni dépit ni remords ; je vous l'ai déjà dit, Monsieur_le_Comte, la bonne Philosophie existe à se mortifier quelquefois avec plaisir. Dans la première jeunesse, le feu des passions fait taire cette Philosophie. Dans un âge plus avancé, elle prend le dessus, avouez que vous-même, sans une faiblesse de ma part, dans un moment où j'avais le coeur disposé à recevoir toutes les empreintes du sentiment, vous ne seriez revenu sur mon compte. Je ne puis revenir sur le vôtre, j'ai pris mon parti, et ce parti est inébranlable. Vous me connaissez, Monsieur_le_Comte, soyez mon ami, et ne parlons plus d'amour.

LE COMTE DE FIESQUE, étonné

Oui, je vous connais, mon sort est résolu, femme inconcevable, et que cependant j'admire. Eh bien, j'accepte l'offre que vous me faites, mais apprenez qu'en l'acceptant, il m'en coûte le repos de mon coeur pour la mériter. Si pour renoncer au droit que vous avez de plaire, et de faire le bonheur d'un amant, vous allez incessamment vivre dans la solitude, moi, je quitte dès aujourd'hui Paris, et je n'y reviendrai que quand j'apprendrai que Mademoiselle de l'Enclos en fait les délices.

SCÈNE XIX. Monsieur de Saint-Évremond, Monsieur de Châteauroux, Francisque, Les Mêmes.

FRANCISQUE, annonçant

Monsieur de Saint-Évremond, Monsieur de Châteauroux.

LE COMTE DE FIESQUE, avec émotion

Je vais me retirer, Mademoiselle de l'Enclos ; permettez-moi de vous faire mes adieux, et de vous demander la permission de m'informer de vos nouvelles. Vous n'ôtez point à l'amitié la liberté de vous écrire, et d'entretenir avec vous une aimable correspondance.

NINON

Avec plaisir j'en accepte la proposition.

LE COMTE DE FIESQUE, prenant la main de Ninon

Adieu, Ninon.

Il sort en saluant ces Messieurs au fond du théâtre.

SCÈNE XX. Ninon, Monsieur de Châteauroux, Monsieur de Saint-Évremond.

MONSIEUR DE SAINT-ÉVREMOND

J'ai l'honneur de vous présenter, Mademoiselle, un brave Officier, un bon ami du Comte de Coligny et qui a été témoin de sa cruelle fin.

NINON

Je suis enchantée, Monsieur de Saint-Évremond, de faire la connaissance de Monsieur, et de vous en être redevable.

MONSIEUR DE SAINT-ÉVREMOND, faisant signe à Ninon

Vous voyez, Mademoiselle de l'Enclos, le plus infortuné des pères à qui vos conseils seront bien salutaires.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Je crains d'être indiscret, en vous faisant part de mes ennuis dans une première visite.

NINON

Vous me faites tort, Monsieur, en prenant cette opinion de moi. J'espère que dans la suite vous me rendrez plus de justice, et que vous serez persuadé qu'on ne peut me rendre un plus grand service que d'avoir recours à moi.

SAINT-ÉVREMOND

Allons, mon ami, ouvrez votre coeur à Mademoiselle de l'Enclos, et croyez que vous trouverez dans le sien la consolation que vous pouvez désirer.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Hélas ! Elle m'est bien nécessaire. Faut-il que nos enfants, du moment de leur naissance, fassent le tourment de notre vie.

NINON

Asseyons-nous, Monsieur.

Faisant signe à Saint-Évremond d'avertir Molière.

SAINT-ÉVREMOND

Permettez que je vous laisse causer ensemble.

NINON, bas à Saint-Évremond

Molière est chez moi, dites-lui qu'il n'entre que quand il en sera temps.

Saint-Évremond sort.

SCÈNE XXI. Monsieur de Châteauroux, Ninon.

NINON

Vous étiez l'ami d'un homme, Monsieur, qui portait un nom bien cher à la France, et qui ne le fut pas moins lui-même, Monsieur_le_Comte de Coligny.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Cette amitié m'est bien funeste aujourd'hui, Mademoiselle, je voudrais ne l'avoir jamais connu.

NINON

Que me dites-vous là, Monsieur ? Et quel reproche avez-vous à faire à sa mémoire ?

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Aucun. Elle est sans tache, mais la confiance qu'il a eue en moi, sera à jamais le déshonneur de ma famille. Je suis père, et je me vois privé pour la vie, d'une fille qui faisait toute ma consolation.

NINON, feignant

Je vous plains, Monsieur, mais puis-je savoir pourquoi vous vous croyez privé pour jamais de cette fille ? La mort ne vous l'a point enlevée.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Ah ! Plût au Ciel que le même tombeau l'eût enfermée avec sa mère ! Le temps m'en aurait consolé. J'aurais pu gémir sur sa perte, comme sur celle de mon épouse. Elle est l'unique fruit de notre amour, et je pleure aujourd'hui sur son existence. Elle s'est dérobée à mon pouvoir, pour suivre un jeune homme sans nom et sans état, que mes mains bienfaisantes ont élevé imprudemment dans ma maison.

NINON

Et quel est ce jeune homme qui s'est rendu si peu digne de vos soins ? Il est donc né ingrat, et d'un sang vil ?

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Je n'aurais point désiré d'autre fils, je lui croyais toutes les vertus ; mais il a séduit ma fille, il l'a dérobée à mon pouvoir, rien ne peut le justifier, ni le mettre à l'abri de mes poursuites.

NINON, à part

Pour la première fois, je doute de mon ascendant. Ah ! La cause me touche de trop près, et je crains davantage.

Haut.

Permettez-moi, Monsieur, de vous représenter, que peut-être ce jeune homme n'est pas aussi coupable qu'il vous le paraît ; et que savez-vous si votre fille ne s'est pas dérobée à votre pouvoir, sans se déshonorer ? Si vous me promettiez d'être un père calme et clément, plutôt qu'un Juge sévère, je pourrais vous donner quelques renseignements.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Ah ! Mademoiselle de l'Enclos, que me dites-vous ? Quoi ! Ma fille ne serait point coupable ! Elle ne serait point déshonorée ! Elle ne m'aurait point couvert d'opprobre ! Ah ! Parlez, sa grâce est dans mon sein.

Molière écoutant.

NINON

Vous connaissez, Monsieur, les principes de probité de Monsieur Molière. Quoique comédien, il fait l'honneur des plus illustres sociétés de Paris. Le Grand-Condé l'aime et l'estime.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Je sais, Mademoiselle, que c'est un parfait honnête homme, que les plus honnêtes gens en font le plus grand cas. Je vois actuellement ce que vous m'allez annoncer. Ma fille, sans doute, s'est adressée à ce grand homme pour se soustraire à mon pouvoir ; et je ne crains plus rien, s'il est instruit de ce qu'elle est. La fureur qu'elle avait pour la Comédie, lui aura peut-être suggéré le moyen de m'échapper.

NINON

Voici Molière. Il va lui-même vous instruire, Monsieur, du parti violent auquel vous avez exposé votre fille.

SCÈNE X.II. LES MÊMES, MOLIÈRE.

NINON, à Molière

Molière, voilà Monsieur de Châteauroux, dont la fille est venue hier vous trouver chez moi, à qui vous avez parlé en ma présence, comme un père, comme un ami ; il ne nous reste plus qu'à désarmer le père le plus tendre. Si nous pouvions lui ôter l'erreur du préjugé ; mais je tremble que nos instances ne soient sans effet.

MOLIÈRE

Je ne vous reconnais pas, Mademoiselle de l'Enclos, et quelle opinion avez-vous actuellement des hommes ! Monsieur de Châteauroux est un brave officier, il est père, il sera juste et prudent.

Il tire la lettre de Mademoiselle de Châteauroux de sa poche, et la donne à Monsieur de Châteauroux.

Lisez, Monsieur ; instruisez-vous sur le compte de Mademoiselle votre fille.

NINON, bas à Molière pendant que Monsieur de Châteauroux lit

Ah ! Je n'y tiens pas. Je n'aurai jamais la force de lui avouer que je suis la mère du jeune homme qui cause ses chagrins. Je vais vous laisser avec lui, vous achèverez l'entreprise.

MOLIÈRE, bas

Courage, morbleu ! Ce n'est pas vous qui devez en manquer.

NINON

Je n'en ai plus. Je suis mère, Molière.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX, anéanti

La malheureuse ! Elle a donc pris son parti, et prétend que je refuse de l'unir à un jeune homme bien né. Elle ne connaît point son histoire, et je n'ai pas dû l'en instruire. Moi-même longtemps j'ai ignoré qui il était.

MOLIÈRE

Monsieur, j'ai vu le jeune homme. Il ne me paraît pas si indigne de vos bontés, et de votre estime.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Quoi, Monsieur, puis-je donner ma fille à un fils naturel !

MOLIÈRE, avec fermeté

Un fils naturel ! Eh ! Qu'importe, Monsieur, si ce jeune homme a de l'honneur, des sentiments distingués. N'est-il pas un homme ; n'a-t-il pas des droits à l'estime publique s'il la mérite ?

NINON, déconcertée et tournant la tête

Je n'en puis plus.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Il est le fils d'un brave homme, je le sais d'un ami qui me fut cher ; mais qui sait quelle est sa mère ? Peut-être quelque vil objet, et je donnerais à ma fille pour belle-mère une femme qui la ferait rougir, et qui la condamnerait à des remords éternels !

NINON, à part, et dans la plus grande affliction

J'étouffe !

Haut.

Ah ! Monsieur, souffrez que je me retire. Je ne me trouve pas bien. Je reviendrai à vous quand je serai un peu remise.

S'en allant.

C'est d'aujourd'hui que je connais les véritables chagrins. Ah ! Il n'y en a pas de plus forts que ceux de la nature.

Elle sort.

MOLIÈRE, à part

Que son état m'afflige ! D'autant plus qu'elle est forte, elle en doit souffrir davantage.

SCÈNE XXIII. Molière, Monsieur de Châteauroux.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX, regardant sortir Ninon

Monsieur Molière, quel mal subit a pu prendre à Mademoiselle de l'Enclos ? Elle a pâli, changé de couleur tout-à-coup. Son état m'inquiète. Vous qui la connaissez, dites-moi si elle est souvent affligée de ces petites indispositions ?

MOLIÈRE

Jamais je ne l'ai vue dans cet état. Mettez-vous, Monsieur, à la place de Mademoiselle de l'Enclos. Douée de tous les avantages de la Nature, et d'une riche éducation, plus attaquée qu'une autre, et sans doute plus sensible, elle a aimé, elle fut adorée, vous ne l'ignorez point, et que savez-vous si elle n'a pas été mère ? Croyez-vous que la manière dont vous avez parlé d'un fils naturel, ne l'ait point affligée dans le fond de son âme. Plus cette âme est grande et délicate, plus l'outrage est offensant.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Ah ! Monsieur Molière, que me dites-vous là ? Je sens que j'ai tort, et vous m'en voyez au désespoir. Mais mon observation a-t-elle quelque rapport avec Mademoiselle de l'Enclos, d'une vile créature à une femme si respectable. Est-ce que mon ami m'aurait caché le nom de la mère de ce fils ? Si elle eut été une femme estimable, ce n'est même qu'à son dernier moment qu'il m'a déclaré en être le père. Il ne me l'avait confié que comme un dépôt d'une famille malheureuse.

MOLIÈRE

Ah ! Monsieur, gardez-vous de suspecter la conduite de Monsieur de Coligny. Il n'a gardé le silence que par respect pour la femme qu'il avait rendue mère.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Cela se peut, Monsieur Molière, mais je n'en suis pas certain, et le doute m'empêchera toujours d'accorder ma fille à un jeune homme qui ne connaît point sa mère, et qui peut-être se ferait connaître sous un aspect trop désagréable pour moi. Je m'en rapporte à votre génie et vos sentiments.

MOLIÈRE

Je suis de votre avis, Monsieur : mais si cette mère infortunée était aussi intéressante que Mademoiselle de l'Enclos, aussi estimable par ses rares qualités, que feriez-vous, Monsieur ?

SCÈNE XXIV. Les Mêmes, Ninon, Mademoiselle Olympe, Le Chevalier de Belfort, au fond du théâtre.

NINON, à part

Je frémis...

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Ce que je ferais, Monsieur Molière ! Si elle ressemblait à Mademoiselle de l'Enclos, j'irais me jeter à ses pieds, abjurer mes erreurs, et lui demander comme une grâce insigne, d'unir son fils avec ma fille.

NINON, dans la plus grande joie, se jetant aux genoux de Monsieur Châteauroux

C'est à moi, Monsieur, d'embrasser vos genoux... Approchez, mes enfants...

Ils tombent aux genoux de Monsieur de Châteauroux.

MADEMOISELLE OLYMPE

Mon père, pardonnez à votre fille.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX, relevant Ninon

Que faites-vous, Mademoiselle de l'Enclos ? Expliquez-vous, de grâce.

NINON

Monsieur, voilà votre fille, et voilà mon fils ; en prononçant leur bonheur, vous ferez le mien.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX, dans la plus grande surprise

Quoi ! Vous étiez sa mère, et vous me l'avez laissé ignorer !

MOLIÈRE

Ah ! Croyez, Monsieur, que son silence a bien été cruel pour son coeur.

DE BELFORT, toujours à genoux

Monsieur, puis-je vous nommer mon père ?

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Oui, tu le peux, tu le dois ; levez-vous mes enfants ; embrasse-moi, ma fille ; ton choix m'honore actuellement.

DE BELFORT

Ô ma mère, mon incomparable mère, quelle félicité pour moi de vous devoir le jour.

MOLIÈRE

Quel spectacle ! Il semble qu'il soit fait pour moi, pour ma sensibilité. Je jouis donc dans ce moment pour moi seul, et c'est une récompense de mes veilles et de mes soins.

MADEMOISELLE OLYMPE, à Molière

Ô mon bienfaiteur ! Mon cher Monsieur Molière, si ma reconnaissance pouvait vivre aussi longtemps que votre mémoire, je désirerais qu'elle apprit aux siècles à venir tout ce que je vous dois.

MOLIÈRE

Le hasard conduit tout. Combien je m'applaudis qu'il vous ait amenée jusque chez Mademoiselle de l'Enclos, en qui vous trouvez une mère et une mère comme il n'y en a pas.

NINON

Ah ! Molière, cachons dans le fond de notre âme ce mystère : et vous, Monsieur_le_Marquis, vous qui daignez vous allier avec moi, ne soyons unis que pour en jouir dans le silence. Le préjugé est terrible, vous le savez. À mon égard, il n'a point eu d'effet de votre part ; mais cette alliance formée, il s'élèverait un orage qui viendrait assiéger le bonheur de ces enfants.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Pourquoi nous condamner au silence ? Je ne puis que m'honorer d'avoir donné ma fille au fils d'un brave homme, et d'une femme que tout le monde respecte.

NINON

Monsieur, je ne veux point être leur mère dans le monde ; jouir de ce titre en particulier avec vous, avec Monsieur Molière, ce sera un bonheur plus parfait pour moi que l'honneur que vous voulez me faire. Accordez-moi cette grâce, et croyez qu'elle ne tend qu'à leur bonheur et à votre tranquillité.

MOLIÈRE

Rapportez-vous en, Monsieur, à sa pénétration.

MONSIEUR DE CHÂTEAUROUX

Eh bien, soit, il faut faire ce que vous voulez, adorable Ninon.

NINON

Vous ne serez pas non plus étonné que j'aille me retirer dans un Couvent.

DE BELFORT

Vous, ma mère ! Je ne puis y consentir.

NINON

Mon fils, il le faut ; avant de vous connaître, mon parti était pris, et vous ne faites que le raffermir.

MOLIÈRE, surpris

Ce que vous dites-là est-il bien possible, Mademoiselle de l'Enclos ? Quoi ? Vous abandonneriez votre société, vos amis ; c'est ordonner leur supplice, les enterrer tout-vivants.

NINON

Mon ami, j'en suis fâchée, mais ce parti est nécessaire. Je me le dois, je le dois à mon fils.

MOLIÈRE, à part

Je tremble ; elle est si forte dans ses résolutions.

SCÈNE XXV et DERNIÈRE. Les Mêmes, Chapelle, Saint-Évremond.

CHAPELLE

Puis-je croire ce qui vient de se répandre dans tout Paris ? On dit que vous allez nous quitter, Ninon ?

MOLIÈRE

Oui, mes amis ; joignez-vous à mes instances, et détournons-la de ce fatal projet.

CHAPELLE

Venez voir arriver tous vos amis en foule chez vous, jusqu'au malheureux Scarron qui s'est fait asseoir à travers la porte pour vous en barrer la sortie. Venez les voir tous plus morts que vifs.

NINON

Leur tendre amitié m'afflige, mais elle ne peut changer ma résolution.

MOLIÈRE, à Saint-Évremond

Elle vient de faire le bonheur de ses enfants ; mais vous qui l'avez étudiée dans toutes les circonstances de sa vie, et qui la connaissez depuis plus longtemps que nous, pouvons-nous craindre cette fatale résolution ?

SAINT-ÉVREMOND

Son esprit nous l'enlève, mais son coeur nous la rendra.

73 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0