Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie-Parade, en un Acte et en Prose

Les Trois Aveugles

Goullinet· créée en 1782, imprimée en 1783· 9 personnages

Représentée, pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Variétés Amusantes, le 4 Décembre 1782.

Personnages

  • JÉROME, Aveugle. M. Volange
  • BABET, Fille de Jérôme. Melle. Buisson
  • JULIEN, Amant de Babet. M. Boucher
  • LA PIQUETTE, Oncle de Julien. M. Pénancier
  • JEAN-LOUIS, Aveugle. M. Baroteau
  • BASTIEN, Aveugle. M. Bordier
  • LE BAILLI, M. Beaubourg
  • LISIDOR, M. Dobigny
  • UN GARÇON LIMONADIER, M. Fleuri

LES TROIS AVEUGLES

SCÈNE PREMIÈRE.

JULIEN, seul

Il n'est encore presque pas jour ; je parie qu'il n'y a que moi de levé dans le village. Ce que c'est que l'amour ! C'est un furieux réveil-matin... Voilà pourtant la demeure de Mamselle Babet. Si ce qu'elle me disait encore hier, est vrai, ah ! Elle ne doit pas être plus tranquille que moi. N'faut pourtant pas que j'm'amuse, je n'suis pas l'seul ici que l'amour tourmente. J'gagerois aussi que c'est là une lettre d'amour, que ce Monsieur Lisidor m'a remise hier pour cette Dame de Paris. Julien, m'a-t-il dit, ne manque pas d'y aller drès le matin, et tu observeras bien comment elle recevra ça. Elle ne dira peut-être rien, mais ses yeux parleront. Il n'y a que l'amour qui fait comme ça parler les yeux. Oh ! Je m'y connais, depuis que je suis amoureux. Il ne faut pas que j'manque d'y aller, avant que Monsieur la Piquette soit levé ; ça m'vaudra toujours quelque chose pour faire un petit cadeau à Mamselle Babet... Mais, voilà Monsieur le Bailli sur pied de bon matin ! Est-ce qu'il y a aussi quelque mouche qui l'pique ? Car, c'est comme une épidémie que c't'amour.

SCÈNE II. Juline, Le Bailli.

JULIEN

Où est c'que vous courez donc si vite, Monsieur le Bailli ? Vous n'allez pas à l'Audience si matin.

LE BAILLI

Pas encore, mon ami ; mais comme j'ai appris que la Mère Simone et Lucas étaient en procès, je m'en vais les voir, pour tâcher de les arranger. On ne peut jamais se lever trop matin pour faire du bien.

JULIEN

On vous reconnaît bien là, Monsieur le Bailli ; aussi, tout le monde vous aime.

LE BAILLI

Que veux-tu, mon enfant ? L'amitié et la reconnaissance de tous ceux qui ont besoin de moi, c'est-là ma fortune. Nous autres juges de village, nous n'avons pas d'autres épices.

JULIEN

Ah ! Monsieur le Bailli, vous qui êtes si bon, qui avez tant d'esprit, ne pourriez-vous pas me rendre service ?

LE BAILLI

De tout mon coeur, mon enfant. Est-ce que tu as aussi un procès, toi, Julien ?

JULIEN

Oh ! Bien oui, allez, un procès ; bien au contraire, Mamselle Babet et moi, nous n'demandons pas mieux que d'nous accorder.

LE BAILLI

Ah ! Oui, la fille de Jérôme l'aveugle ? Eh bien ! Cela te convient, mon enfant ; elle est jolie.

JULIEN

Oh ! Dame, je le crois bien : quoiqu'elle soit la fille d'un aveugle, ça vous a les plus beaux yeux du monde. Qu'en dites-vous, Monsieur le Bailli ?

LE BAILLI

Eh bien, qu'est-ce qui vous empêche de terminer ? Conte-moi un peu ça, mon enfant.

JULIEN

Vous voyez bien, Monsieur le Bailli, me v'là, moi, premier Garçon chez Monsieur la Piquette, mon oncle, qui est un marchand de Vins, v'là qui est à merveille ; mais ça ne fait pas encore un état. Mon oncle me céderait bien son fonds, si j'avais seulement une douzaine de cent francs ; mais ce père Jérôme est un vieux ladre qui ne veut pas marier sa fille, dans la crainte de toucher à son magot.

LE BAILLI

Est-ce que tu crois réellement qu'il a de l'argent ?

JULIEN

Oui, sûrement, il en a ; mais, le diable, c'est de savoir où est le nid.

LE BAILLI, à part

Le père Jérôme est tenu de rendre compte à sa fille du bien de sa mère. Il n'est pas juste que, par son avarice, il retarde le bonheur des deux jeunes gens qui se conviennent si bien. Quoique je sois vieux, moi, j'aime les jeunes gens, et je contribuerai toujours à les rendre heureux.

Haut.

Tu peux compter sur mon secours ; tâche seulement de découvrir le magot du bonhomme, et je te rendrai service.

JULIEN

Tenez, Monsieur le Bailli, faites-moi toujours avoir Babet, c'est le plus pressé ; l'argent viendra après quand il pourra.

LE BAILLI

L'un n'empêchera pas l'autre, et s'il y a quelque moyen, je te ferai bonne justice.

JULIEN, avec transport

Oh ! Comme nous vous aimerons, Monsieur le Bailli ! Comme nous vous aimerons !

LE BAILLI

Je te quitte ; l'heure m'appelle. Viens me trouver chez moi au sortir de l'Audience, nous tâcherons d'arranger tout cela.

SCÈNE III.

JULIEN, seul

Que c'est un brave homme ce Monsieur le Bailli ! Il voudrait voir tout le monde heureux. Comme on aimerait les vieillards, si ils étaient tous comme lui ? S'il ne goûte plus les plaisirs de la jeunesse, il les partage, et ça lui en tient lieu. Allons bien vite porter notre lettre, car ce Monsieur Lisidor pourrait s'impatienter.

SCÈNE IV. JULIEN, BABET.

BABET, appelant

Monsieur Julien ! Monsieur Julien !

Elle se cache.

JULIEN

Ah ! C'est Mamselle Babet ! Je reconnais sa voix.

BABET

Ah ! vous m'avez reconnue, Monsieur Julien ! Je m'étais pourtant cachée.

JULIEN

Bon ! Mamselle, je reconnoîtrais cette voix-là dans mille.

BABET

Dame, faut qu'vous ayez l'oreille bonne !

JULIEN

C'n'est pas l'oreille qui fait, t'nez, ça va droit au coeur.

BABET

C'est bien galant ça, Monsieur Julien ; mais c'est-il bien vrai ?

JULIEN

Si c'est vrai ? C'est comme si vous m'demandiez s'il est vrai que vous êtes gentille. T'nez, il n'y a qu'un moment que j'parlais d'vous avec Monsieur le Bailli.

BABET

C'est un bien honnête homme que Monsieur le Bailli.

JULIEN

Ah ! Pour ça, oui. Allez, s'il ne tenait qu'à lui, ça s'rait déja fait, c'que vous savez bien.

BABET

Quoi donc, que j'sais bien ?

JULIEN

Pardi, ça s'demande-t-il ? Notre mariage.

BABET

Ah ! Monsieur Julien, ça s'ra bien difficile. Mon père n'entend pas du tout raison là - dessus.

On entend la voix de Jérôme qui appelle Babet.

Oh ! Je l'entends qui m'appelle ; sauvez-vous vite. Quoiqu'il ne voie pas clair, il vous devinerait à merveille.

Julien sort.

SCÈNE V. Babet, Jérôme sort de chez lui avec un bâton d'une main et un tabouret de l'autre.

BABET, prend le tabouret et conduit son père où elle le place

Me voilà, mon cher père.

JÉRÔME, assis

D'où venez-vous donc, petite fille ?

BABET

Pardi, vous l'savez bien ; je viens d'où vous m'avez envoyée.

JÉRÔME

Bon, faut-il une demi-heure pour aller chercher du tabac ?

BABET

Dame, ce Marchand ne finit pas. Il est toujours une heure à vous faire des questions. Voulez-vous du sec, voulez-vous du mouillé ? Ça est impatientant... Eh ! Non, Monsieur, je veux du mèlé. Et puis, ils vous retournent vos pièces pendant un quart-d'heure, car ils sont si difficiles sur la monnaie.

JÉRÔME

Mais, ne t'ai-je pas entendu parler avec quelqu'un, tout-à-l'heure ?

BABET

Ah ! Pour ça non, mon père. Est-ce qu'on trouve quelqu'un à c't'heure ici dans les rues ?

JÉRÔME

J'ai cru cependant reconnaître la voix de Julien ; c'est un drôle qui est toujours levé du matin.

BABET

Ah ! Mon père, je ne sais pas quand il se lève, moi.

JÉRÔME

Allons, en voilà assez ; donne-moi mon tabac.

BABET

Le voilà, mon cher père.

Jérôme le met dans sa poche.

Mais, mon cher père, ne vaudrait-il pas beaucoup mieux avoir une tabatière, que de mettre ainsi ce tabac dans votre poche ? Cela n'est pas trop propre.

JÉRÔME

Taisez-vous, petite fille ; allez, montez à votre chambre, et surtout ne sortez pas pendant que je serai dehors.

Babet sort.

SCÈNE VI.

JÉRÔME, seul

OUI, des tabatières, c'est fort bien dit ; mais je n'ai garde d'en avoir. On a du tabac, ce n'est pas pour soi, c'est pour les autres. Père Jérôme, une prise de tabac ? On vous en rafle une demi-once tout d'un coup. Oh ! Que je ne suis pas si bête ! Au moins quand il est dans ma poche, je ne suis pas obligé d'en donner... Si on ne prenait pas garde à soi, on irait bien loin. C'est en ménageant de la sorte, que je suis parvenu à me faire une petite fortune... À propos, je me souviens que je n'ai pas compté ma quête d'hier.

Il met son bâton à ses pieds, et écoute de toutes ses oreilles. Il tire quelques pièces de sa poche.

Une, deux, trois, quatre ; cela fait bien quarante-huit sols. Il faut les mettre dans ma ceinture, avec les vingt et une livres qui y sont. Encore douze sols, cela fera un louis que je convertirai en or, et je le joindrai à ceux qui sont là.

Il soulève la coiffe de son chapeau, et tâte pour voir si ils y sont encore.

Oui, les voilà ; il faudrait être bien fin pour les trouver-là.

Il dénoue sa ceinture et y serre les pièces qui étaient dans sa poche.

Mais, je crois que j'entends Jean-Louis !

On entend racler sur le violon.

Oui, c'est bien lui.

SCÈNE VII. Jérôme, Jean-Louis, Bastien.

JEAN-LOUIS

Bastien, sommes-nous encore loin du Carrefour ?

BASTIEN, bégayant

Nou ous, nous ous en approchons.

Il renifle.

JÉRÔME, à part

Ah ! Le voici avec Bastien. Ils ont déjà fait leur ronde, et moi, je n'ai encore rien gagné. Cela ne me présage rien de bon pour aujourd'hui.

Haut.

Ah ! C'est toi, Jean-Louis, et toi aussi, Bastien ?

JEAN-LOUIS

Ah ! Vous voilà, père Jérôme ; je vous croyais déjà bien loin.

BASTIEN

Tu le vois bien, Jean an-Louis ; j't'a avais bien dit qui il n'était pas tard, pui isque le père Jérôme ne e fait que d'sortir. Je e l'savais bien, moi, pa arce que...

Il renifle.

JÉRÔME

Avez-vous déjà gagné quelque chose, vous autres ?

JEAN-LOUIS

Ma foi, non ; il ne passe encore personne.

BASTIEN

Moi oi, je e n'ai encore gagné que e d'l'appétit.

Il renifle.

JÉRÔME

Je vous en livre autant ; je ne me suis jamais senti l'appétit ouvert si matin.

JEAN-LOUIS

Ni moi non plus. Il n'y a qu'à boire le rogome ; ça fait toujours attendre le déjeuner.

Rogome : Terme populaire. Eau-de-vie ou autre liqueur forte.

JÉRÔME

Je le veux bien. Qui est-ce qui régale aujourd'hui ?

BASTIEN

Ah ! D'ça, c'est votre tour, père Jérôme, pa arce que. . . .

JÉRÔME

Écoute : il me vient une idée. Vous êtes d'honnêtes gens.

LES DEUX AVEUGLES

Ah !

JÉRÔME

Nous ne sommes pas faits pour nous tromper les uns les autres.

LES DEUX AVEUGLES

Sans doute.

JÉRÔME

Eh bien ! Allons chercher fortune chacun de notre côté, et ce que nous trouverons, nous reviendrons ici le mettre en commun, pour déjeuner tous les trois.

JEAN-LOUIS

Vous êtes homme de bon conseil, père Jérôme ; je le veux bien.

BASTIEN

Voi oilà qu'est dit.

Il renifle.

JÉRÔME

Mais, de la bonne-foi entre nous...

LES DEUX AVEUGLES

Ah ! Oui. Point de tricherie.

JÉRÔME

Eh bien ! C'est convenu. Allez-vous-en l'un à droite, l'autre à gauche ; moi, je m'en vas rester à roder par-ici autour, et dans un petit moment nous nous rejoindrons.

JEAN-LOUIS

Oui ; au revoir, père Jérôme.

BASTIEN

Bo onne chance.

Ils se quittent.

SCÈNE VIII.

JÉRÔME, seul

Je craignais qu'ils ne se fussent aperçus de quelque chose. Il y a tant de gens qui s'intriguent pour cacher leur pauvreté ; moi, je tremble qu'on ne s'aperçoive que je suis riche... Doucement... Je crois que j'entends marcher.

SCÈNE IX. JÉROME, JULIEN.

JULIEN, à part

V'là un amoureux que je m'en vais rendre bien content ! Il s'en faut bien que mes affaires soient aussi avancées, à moi... Mais, voilà le père Jérôme.

JÉRÔME

Eh bien, oui, c'est le père Jérôme ; qu'est-ce qui parle donc de moi, là ?

JULIEN

C'est votre serviteur, père Jérôme ; c'est Julien, le Garçon Marchand de Vins d'ici près.

JÉRÔME, avec humeur

Je ne dois rien au Cabaret.

JULIEN

Ce n'est pas cela non plus, c'est seulement pour vous souhaiter le bonjour.

JÉRÔME, plus gaiement

Eh bien ! Bonjour, mon garçon, bonjour.

JULIEN

Ah ! Si vous vouliez, père Jérôme, vous pourriez me faire bien du bien.

JÉRÔME

Moi ! Mon garçon ! Comment veux-tu que je te fasse du bien ? C'est moi qui en demande aux autres.

JULIEN

Oh ! Que je m'entends bien ; suffit.

JÉRÔME, à part

M'aurait-il aperçu compter mon argent ?

Haut.

Mais, qu'est-ce que tu veux donc dire ? Explique-toi ?

JULIEN

C'n'est pas la peine de m'expliquer mieux ; vous savez bien c'que j'veux dire.

JÉRÔME, à part

Ô Ciel ! Il m'aura découvert.

Haut.

Je ne te comprends pas du tout, moi ; je n'ai rien, absolument rien que ce que l'on veut bien me donner.

JULIEN

Ah ! Si je possédais ce que vous pourriez me donner, moi, je ne désirerais pas d'autre fortune.

JÉRÔME

Mais, qui est-ce qui a pu te faire des rapports comme ça ?

JULIEN

Il n'y a pas de rapports là-dedans ; c'est d'après moi que j'en juge, c'est d'après cela...

Il met la main sur son coeur, et en la retirant, touche le chapeau de Jérôme.

JÉRÔME

Qu'est-ce que tu as vu ? Quelques liards, peut-être, que je comptais dans mon chapeau.

JULIEN

Oui, il s'agit bien de liards ? C'est un trésor...

JÉRÔME

Un trésor.

À part.

Je suis perdu ! Il aura tout vu.

Haut.

Mon cher Julien, si tu étais un bon garçon, un honnête garçon... Tiens, ne dis rien à personne... N'en parle pas... Je ferai tout ce que tu voudras.

À part.

Je suis si troublé, que je ne sais ce que je dis.

JULIEN, transporté

Est-il possible, père Jérôme ? Je ne m'y serais jamais attendu ! Ce que c'est que de parler ! Quoi ! Vous consentez à mon bonheur ! Ah ! Vous ferez aussi celui de Babet.

JÉRÔME

Qu'est-ce que tu parles donc-là, de ton bonheur et de Babet ? Je ne te comprends plus.

JULIEN

Je ne veux rien vous celer, père Jérôme. Tenez, votre fille m'aime ; elle ne m'a pas caché c't'amour-là, parce que je suis, comme vous dites fort bien, un honnête garçon, et qu'elle peut bien me le découvrir sans que j'en abuse.

JÉRÔME

Je me doutais bien de quelque chose à-peu-près comme cela ; mais, enfin, qu'a de commun ce trésor...

JULIEN

Oui, père Jérôme, c'est un trésor, ce n'est pas trop dire ; c'est un trésor de beauté et de gentillesse, une merveille... Et puis c'est un trésor de sagesse et d'esprit. Vous avez beau être son père, vous ne pouvez pas en disconvenir.

JÉRÔME, à part

Ouais ! J'avais pris le change.

Haut.

Si bien que ce trésor dont tu me parlais tout-à-l'heure, c'est ma fille !

JULIEN

Oui, père Jérôme, c'est-là le trésor qui fait toute mon ambition...

JÉRÔME

Et quand tu me disais que je te pouvais faire du bien, c'est que tu me demandais ma fille en mariage ?

JULIEN

C'est justement ça, père Jérôme, et vous y avez consenti... Mais, que vous êtes donc drôle ? Vous faites toujours comme si vous n'entendiez pas.

JÉRÔME

C'est que tu as un style d'amoureux, avec ton trésor et ta fortune ; moi, je n'entends rien à tout ce jargon-là, c'est ce qui fait que je t'ai paru comme ça un peu ahuri.

JULIEN

Mais vous consentez, toujours ; c'est dit ?

JÉRÔME, à part

Oh ! Que j'ai eu-là une belle peur !

Haut.

Comment ! Comment ! C'est dit ? Qu'est-ce que je t'ai donc dit, moi ? Je ne m'en souviens plus.

JULIEN

Pardi, vous m'avez dit que si j'étais un joli garçon, que j'n'avais qu'à n'en rien dire à personne, et que vous m'donneriez votre fille en mariage.

JÉRÔME

Oui, oui, c'est bien ça que je t'ai dit, c'est bien ça... Mais, je ne t'ai pas fisqué le temps.

Fisquer le temps : Donner une valeur fiscale au temps. Ambiguïté avec le mot fixer.

JULIEN

Non ! Oh ! Pardi, le temps, le voilà, ou jamais. V'là Mamselle Babet qui a eu ses dix-sept ans à Pâques, et moi, qui...

JÉRÔME se lève et emporte son tabouret

Eh bien ! Dans huit ans, nous parlerons de ça, parce que j'ai résolu de ne pas marier Babet avant vingt-cinq ans. Prends patience, mon garçon, et n'en parle à personne. Adieu, Julien.

À part.

Oh ! Que je l'ai échappé belle !

JULIEN

Mais qu'est-ce que ça veut donc dire, père Jérôme, avec vos vingt-cinq ans ? V'là une réflexion qui vous prend comme une envie d'éternuer.

JÉRÔME

Adieu, Julien ; adieu.

JULIEN

Mais, écoutez donc, encore un mot.

Jérôme sort.

SCÈNE X.

JULIEN, seul

Il s'en va, et il a l'air encore de se moquer de moi... Une affaire qui paraissait prendre une si bonne tournure... Mon cher Julien par-ci, mon cher Julien par-là... Moi, j'ai cru que c'était toisé, et point du tout, bien au contraire... Avez-vous jamais vu rien de plus capricieux que ce vieillard là ?... Ah ! Voilà le Monsieur à la lettre. Je fais bien les affaires des autres, il n'y a que les miennes que je fais mal...

SCÈNE XI. JULIEN, LISIDOR.

LISIDOR

Tu me fais mourir d'impatience, mon cher Julien ; j'ai cru qu'un amoureux comme toi connaissait le prix des instants... Mais, je vois que tu es triste !... Tu ne me dis rien ! Ah ! Ciel ! Je suis perdu ! On n'aura pas voulu recevoir ma lettre.

JULIEN, triste

Non, Monsieur, on ne l'a pas refusée ; on l'a prise, on l'a lue, on l'a relue, et puis on l'a baisée, votre lettre.

LISIDOR

Est-il possible ! Tu combles mes voeux du plus doux espoir.

JULIEN

Et puis on m'a dit que vous n'aviez qu'à venir chercher votre réponse, qu'elle serait si tendre, si tendre, qu'on ne voulait la faire qu'à vous-même.

LISIDOR

Tu m'apprends la plus heureuse nouvelle du monde d'un air aussi triste que s'il y avait de quoi m'affliger.

JULIEN

Oh ! Monsieur, vous êtes en bon train, vous, vous n'avez qu'à vous laisser aller. Si je suis triste, moi, c'est pour mon compte.

LISIDOR

Ah ! Julien, si je puis à mon tour te rendre service, ne m'épargne pas. Je suis transporté ! Je cours au rendez-vous que l'on vient de m'accorder.

JULIEN

Et moi, je m'en vais courir chez Monsieur le Bailli pour qu'il m'aide de ses conseils.

LISIDOR, revenant

À propos, je veux reconnaître tes bons offices.

JULIEN

Oh ! Monsieur, ce n'est pas la peine.

Pendant ce temps, les trois Aveugles paraissent dans le fond du Théâtre, et entendant du monde, ils s'approchent en présentant chacun leur chapeau.

LISIDOR, ouvre sa bourse

Je suis si content, que je veux que tu te ressentes un peu de mon bonheur.

Julien toujours triste et sans rien dire, fait seulement un signe de remerciement et ainsi jusqu'à la fin de la scène. De leur côté, les trois Aveugles, croyant qu'on s'adresse à l'un d'eux, font des signes de joie.

LISIDOR, à Julien

Il y a longtemps que je ne t'ai rien donné ; tiens, mon ami, voilà un écu de six francs, va-t-en boire à ma santé.

Il s'en va très vite. Julien, après avoir pris l'écu et remercié de la tête, sort aussi sans rien dire.

SCÈNE XII. Les trois aveugles.

JÉRÔME

Uu écu de six francs !

JEAN-LOUIS, branlant la tête

Un écu de six francs !

BASTIEN

Un un écu de six francs !

Il renifle.

JÉRÔME

Il faut que que ce soit quelque grand Seigneur.

JEAN-LOUIS

Oh ! Oui, il faut que ce soit un Prince en cognito.

BASTIEN

Tou out au moins.

JÉRÔME

Ah ! Ça, Messieurs, vous savez bien notre convention ; il ne faut pas mettre ce frusquin-là dans la plotte.

Frusquin : Terme populaire. Ce qu'on a d'argent, l'avoir en général. [L]

JEAN-LOUIS

Ah ! Oui, c'est juste, ça, c'est pour pitancher.

BASTIEN

C'est est convenu comme ça.

JÉRÔME

À moins qu'on en partage la moitié, et puis avec le reste, nous ferons la ribotte.

Ribotte : Terme populaire. Débauche de table ; excès de boisson. [L]

JEAN-LOUIS

Oh ! Que non, Jérôme ; n'faut pas aller contre c'qu'est dit, ça nous porterait malheur ; il faut tout faire ce matin.

BASTIEN

Oui i, c'est-là sa destination.

Il renifle.

JÉRÔME

Eh bien ! Allons, je le veux bien : voilà ici justement le Cabaret du père la Piquette.

JEAN-LOUIS

Oh ! Le père la Piquette ! Nous traitera-t-il comme il faut, cet homme-là ?

BASTIEN

Oui i, ça a n'est pas peut-être trop bien fourni.

JÉRÔME

Il n'y a qu'à lui demander du meilleur.

JEAN-LOUIS

Oh ! Sûrement, du meilleur.

BASTIEN

Mais ais oui, c'est du meilleur qu'il nous faut.

JÉROME et LES DEUX AVEUGLES

Allons, eh ! La maison, la maison !

BASTIEN, appelant toujours

La maison, la maison ! Jusqu'à ce que la Piquette le fasse taire.

SCÈNE XIII. Les Trois Aveugles, La Piquette.

LA PIQUETTE

On y va, on y va... Mais, qu'est-ce que c'est donc que ces aveugles-là, qui crient comme des sourds ?

JÉRÔME

Aveugles ! Mais, prenez garde à qui vous parlez.

LA PIQUETTE

Pardi, je vois bien que je parle à des aveugles, peut-être. Faut-y pas prendre des mitaines pour ça ?

Mitaine : Gros gant fourré où il n' a pas de séparation pour mettre les doigts, à la réserve du pouce. On dit proverbialement, cela ne se prend pas sans mitaine ; pour dire, qu'il n'est pas aisé d'en venir à bout, et qu'il faut y apporter beaucoup de soin, et de précaution. [F]

JÉRÔME

Mais, Monsieur la Piquette, est-ce que c'est comme ça qu'on reçoit les pratiques ?

LA PIQUETTE

Bonnes chiennes de pratiques, vraiment. Allons, dépêchons : qu'est-ce qu'y vous faut ?

JÉRÔME

Ce que vous avez de meilleur et de plus cher.

JEAN-LOUIS

Entendez-vous, papa ? Ce que vous avez de plus cher.

BASTIEN

Oui i, c'est clair, ça ; nous ne demandons pas de crédit, et c'est du comptant.

LA PIQUETTE

Ah ! Messieurs, je vous demande bien pardon. Voulez-vous du beurre frais, du fromage de Roquefort ?

JÉRÔME

Allons, fi donc ! Du beurre, du fromage ! Je ne sais vraiment pour qui vous nous prenez.

LA PIQUETTE

J'ai des côtelettes de porc-frais et des ris-de-veau.

JÉRÔME

À la bonne heure ; c'est un peu plus présentable. Accommodez-nous de ça, et tout de suite. Primo d'abord il nous faut du bon vin, du vin de Bourgogne.

JEAN-LOUIS

Ou du vin de Campagne.

BASTIEN

Ou du vin de Brodeaux.

LA PIQUETTE

Mais, entendons-nous : duquel des trois ?

JÉRÔME

Donnez-nous du meilleur que vous ayez, le pays n'y fait rien.

LA PIQUETTE

Allons, Messieurs, vous allez être servis dans la minute ; c'est que mon Garçon est sorti.

JÉRÔME

Eh bien ! Est-ce que vous ne pouvez pas vous-même mettre le couvert ? Est-ce que vous êtes trop gros Seigneur pour ça ?

LA PIQUETTE

Non, non ; j'y vas.

Il sort.

SCÈNE XIV. Les Trois Aveugles.

JÉRÔME

C'est que, voyez-vous, il faut savoir un peu se faire servir.

JEAN-LOUIS

Oui, il faut un peu parler à ces gens-là.

BASTIEN

Ç'a a est juste ; il faut bien leur faire voir ce qu'on est.

JÉRÔME

Dame, quand on paye, on a ce droit-là, je crois.

JEAN-LOUIS

Oui, sûrement ; il n'y a pas de plus grand Seigneur que celui qui paye comptant.

BASTIEN

C'est est juste ; ça s'fait obéir, cet argent.

SCÈNE XV. Les Trois Aveugles, La Piquette.

LA PIQUETTE apporte une table, un banc, il met le couvert, apporte du vin, et verse à chacun des aveugles

Tenez, Messieurs, voilà ce qui s'appelle une bonne bouteille de vin.

JÉRÔME

Nous allons voir ça.

LA PIQUETTE

Moi, je m'en vas voir au fricot. Quand vous aurez besoin de quelque chose, vous n'aurez qu'à appeler.

JÉRÔME

Oui, mais ne vous tenez pas trop loin, toujours, parce que si l'on a besoin d'assiettes, on n'est pas bien aise de se lever comme ça à tout moment.

LA PIQUETTE

Je ne vas qu'à la Cuisine ; je vous entendrai bien.

SCÈNE XVI. LES TROIS AVEUGLES.

Ils boivent.

JÉRÔME

Eh bien ! Comment trouvez-vous ce vin-là, vous autres ?

JEAN-LOUIS

Hon, hon, il n'est pas trop mauvais.

BASTIEN

Oui i, ça peut passer comme ça.

JÉRÔME

Il faut que nous buvions un coup à la santé de celui qui nous régale.

JEAN-LOUIS

Ah ! Il le mérite ; bien volontiers.

BASTIEN

Oui i, c'est juste, ça, c'est bien le moins.

Ils boivent.

JÉRÔME

À présent, il faut boire à la nôtre. Allons, qui est-ce qui verse ?

Il tend son verre.

JEAN-LOUIS

Oui ; qui est-ce qui tient la bouteille ?

Il tend son verre.

BASTIEN

Ve ersez tout plein.

Ils tendent tous trois leur verre, et croyant qu'il est plein, ils le portent à la bouche. Ce jeu de Théâtre se fait deux fois ; après quoi, le père Jérôme, en tâtonnant, attrape la bouteille qui est sur la table, et dit :

JÉRÔME

Oh ! Pour le coup, je tiens la bouteille, on ne m'attrapera plus.

JEAN-LOUIS

Mais c'est vous qui nous attrapez, père Jérôme ; moi, je n'ai pas bu.

BASTIEN

Ni i moi non plus, que je sache.

Le père Jérôme leur verse à boire, ils choquent et boivent.

SCÈNE XVII. Les Trois Aveugles, La Piquette entre, en tenant les plats.

LA PIQUETTE

Tenez, voilà chacun votre côtelette et le ris-de-veau ; vous me direz si c'est bien accommodé.

Il regarde la bouteille qui n'est qu'à moitié.

Je vois que vous n'avez plus de vin, je vas vous en rapporter deux bouteilles.

Il remplit la bouteille qu'il vient d'emporter.

JÉRÔME

Ne tardez pas, car j'ai soif.

Il tâte pour savoir si on lui a apporté une serviette.

Eh ! La maison, la maison !

SCÈNE XVIII. Les Précédents, La Piquette.

LA PIQUETTE, revient, tenant deux bouteilles

Vous êtes diablement altéré, père Jérôme ; mais ça ne vous ôte pas la voix.

Il prend une bouteille sur la table avec un gobelet et boit plusieurs coups de suite.

Altérer : Signifie aussi troubler, fâcher, à cause d'un changement qui en parait sur le visage. Signifie aussi, causer de la soif en desséchant les humeurs qui fournissent la salive. [F]

JÉRÔME

Est-ce que vous nous prenez pour des cochons, Monsieur de la Piquette, sauf votre respect, ou bien, si vous n'avez pas de serviettes blanches chez vous ?

JEAN-LOUIS

Ah ! C'est vrai ; je n'y pensais pas.

BASTIEN

C'est est juste, ça ; si il allait tomber de la sauce sur notre habit ?

LA PIQUETTE

Je ne croyais pas que vous fussiez si difficiles ; vous allez en avoir.

Il sort, et revient avec des serviettes qu'il donne aux Aveugles.

SCÈNE XIX. Les Trois Aveugles mangent.

BASTIEN, dont une partie de sa serviette couvre son assiette, prend avec sa fourchette la côtelette et la serviette en même temps, et mordant après, il dit :

Diantre ! Il y a du tyran, là-dedans.

JÉRÔME

Il n'est pas fort attentif, ce Monsieur de la Piquette ; c'est que ça n'a pas souvent du monde.

JEAN-LOUIS

Oui, ça ne reçoit guère ici que des petites gens.

BASTIEN

Ça a n'a pas toujours bo onne compagnie.

JÉRÔME

On ne fait pas non plus tous les jours des dépenses comme ça. Nous n'avons pas souvent de pareilles aubaines... Je me souviens pourtant d'avoir reçu une fois un écu d'un joueur, qui venait de passer dix-sept fois aux trente et quarante.

JEAN-LOUIS

Et moi, aussi ; d'un Gascon qui venait d'épouser la fille d'un usurier.

BASTIEN

Et et moi, d'une jeune veuve, qui venait d'enterrer un vieux mari.

JÉRÔME

Oh ! Dame, c'est un bon métier que le nôtre, et c'est le premier de tous.

JEAN-LOUIS

Sûrement ; ce n'est pas là une profession mécanique.

BASTIEN

Oui i, c'est un état libre.

JÉRÔME

Il n'y a pas de gain plus légitime que le nôtre ; rien de mieux acquis que ce qui est donné.

JEAN-LOUIS

Nous ne sommes pas obligés de faire comme les Marchands qui raccourcissent leurs aulnes le plus qu'ils peuvent.

Aulne : arbre fort haut et fort droit qui vient dans les lieux humides et marécageux. [F]

Aune : Bâton d'une certaine longueur qui sert à mesure les étoffes, toiles, et rubans etc. Tous les marchands doivent avoir une aune marquée et étalonnée, et ferrée par les deux bouts. Celle de Paris est de trois pieds, sept pouces et huit lignes. Ailleurs elles sont plus longues ou plus courtes. [F]

BASTIEN

Ni i comme les Procureurs et les Avocats, qui allongent leurs écritures, Dieu sait !

JÉRÔME

Et on ne nous paye pas comme eux, en rechignant.

JEAN-LOUIS

Et on ne nous fait jamais rendre ce que nous avons reçu.

BASTIEN

Oui i, on on nous donne toujours de bon coeur, et il ne nous en coûte qu'un grand merci.

JÉRÔME

Ah ! Ça, il ne faut pourtant pas perdre toute notre journée ; il faut penser à demain. Si nous demandions la carte ?

JEAN-LOUIS

À présent que nous voilà bien repus, il faut nous en aller faire notre tournée.

BASTIEN

Oui i, il n'y a qu'à à payer et nous en aller.

JÉRÔME

Eh ! La maison ! Père la Piquette !

Ils se lèvent de table. Bastien se lève le premier, et aussitôt les deux autres aveugles tombent à terre, le banc sur lequel ils étaient assis, n'ayant qu'un pied de bon.

SCÈNE XX. Les Trois Aveugles, La Piquette.

LA PIQUETTE

Qu'est-ce qu'il vous faut ?

BASTIEN

Ôtez le couvert, et ramassez les plats.

JÉRÔME

Donnez-nous le mémoire, papa, qu'on vous donne du quibus.

Quibus : Terme populaire. Argent monnayé. Par extension, avoir du quibus, être riche. [L]

LA PIQUETTE

Vous avez trois bouteilles de vin à vingt sols, c'est trois livres. Trois côtelettes à six sols, c'est dix-huit sols. Un plat de ris-de-veau de douze sols, six sols de pain et six sols de couvert. Six et six font douze, et douze font vingt-quatre ; vingt-quatre et dix-huit, c'est quarante-deux ; quarante-deux et trois livres, c'est cent deux sols.

JÉRÔME

Cent deux sols ? Ça fait donc dix-huit sols à nous rendre sur les six francs.

JEAN-LOUIS

Pour dix-huit sols, nous pouvons bien avoir chacun un petit verre de liqueur.

BASTIEN

Oui i, il faut qu'il n'y ait rien de reste.

LA PIQUETTE

Eh bien ! Je vas vous envoyer le Garçon du Café.

Il sort.

SCÈNE XXI. LES TROIS AVEUGLES.

JÉRÔME

C'est bien pensé ; ça nous donnera des forces.

JEAN-LOUIS

Dame, il faut faire la fête complète.

BASTIEN

I il n'y a pas de bon repas sans la a petite goutte de liqueur.

SCÈNE XXII. Les Trois Aveugles, Le Garçon limonadier, avec plusieurs Taupettes de Liqueurs.

Taupette : Courtilière qui est un insecte qui vit sous terre. [L] Il doit s'agir d'un contenant non indiqué dans les dictionnaires Litté et Furetière.

LE GARÇON

Duquel voulez-vous, Messieurs ?

JÉRÔME

Qu'est-ce que vous avez-là ? Contez-nous un peu ça.

LE GARÇON

Voilà du Scubac, de la crême des Barbades, de l'huile de Vénus.

BASTIEN

Point de crêmes des Barbares...

JEAN-LOUIS, en riant

Non, non ; mais de l'huile de Vénus, père Jérôme ?

BASTIEN

Oui i, ça promet, l'huile de Vinus.

JÉRÔME

Je ne me souviens plus du goût de cette liqueur-là.

JEAN-LOUIS

Ni moi non plus.

BASTIEN

Eh eh bien, Garçon, de l'huile de Vinus.

On leur sert la liqueur, ils boivent.

SCÈNE XXIII. Les Précédents, La Piquette.

JÉRÔME

Ça fait les six francs tout juste ; il n'y a plus qu'à payer, et bon soir la compagnie.

JEAN-LOUIS

Oui, c'est le plutôt fait, ça.

BASTIEN

I il n'y aura pas de monnaie à nous rendre.

JÉRÔME

Avez-vous payé, vous autres ?

JEAN-LOUIS

A-t-on donné l'écu de six francs ?

BASTIEN

E est-ce fait ?

Ils prennent leur bâton, et font mine de s'en aller.

LA PIQUETTE

Un moment, donc, je ne suis pas payé.

LE GARÇON LIMONADIER

Ni moi non plus.

JÉRÔME

Allons donc, vous autres, donnez cet écu, et finissons.

JEAN-LOUIS

Allons, allons donc ; nous sommes pressés.

BASTIEN

Oui i, il ne faut pas faire attendre les gens.

LA PIQUETTE

Est-ce que vous avez envie de vous moquer de moi ?

LE GARÇON LIMONADIER

Est-ce que vous croyez vous faire rire à nos dépens ?

JÉRÔME

Non, il n'y a pas de moquerie là-dedans. Qui est-ce donc qui a reçu l'écu de six francs de ce Monsieur ?

JEAN-LOUIS

Ce n'est pas moi, toujours.

BASTIEN

Ni i moi non plus, certainement.

LA PIQUETTE

Je n'entends rien à tout cela... Père Jérôme, vous êtes le plus riche, c'est à vous à qui je m'adresse ; payez-moi.

JÉRÔME

Je ne payerai rien.

JEAN-LOUIS

Je ne payerai pas non plus.

BASTIEN

Ce e n'est pas à moi à payer.

LA PIQUETTE

C'est le père Jérôme qui a commandé le déjeuner, il me payera, ou nous allons voir.

JÉRÔME

Je ne dois rien ; ce n'est pas moi qui ai reçu les six francs ; et la preuve de ça, c'est que je n'ai pas le sou.

JEAN-LOUIS

Je n'ai pas le premier liard.

BASTIEN

Je e défie bien qu'on me fasse payer.

LA PIQUETTE et LE GARÇON

Ah ! Vous ne voulez pas me payer ? Moi, je prends tout ce que je trouve.

Ils sautent sur le chapeau du père Jérôme. La Piquette s'en saisit et le secoue. Jérôme crie de toutes ses forces, au voleur !

LA PIQUETTE

Ah ! Ah ! Voilà un chapeau qui est bien lourd ! Il y a sûrement là de quoi nous payer.

JÉRÔME

Ah ! Je suis ruiné, je suis assassiné ! Au voleur !

JEAN-LOUIS

Moi, je me retire ; payera qui pourra.

Il sort.

BASTIEN

Oui i, arrangez-vous comme vous voudrez.

Il sort.

SCÈNE XXIV. Jérôme, La Piquette, Le Garçon limonadier, Babet, Julien.

BABET, entrant

Mais, je crois que j'entends la voix de mon père ! Qu'est-ce qu'il lui arrive donc là ?

JULIEN

Oh ! Oh ! Voilà le père Jérôme en dispute avec mon oncle !

JÉRÔME

Mes bonnes gens, au secours ; on me vole, on m'assassine.

LA PIQUETTE

C'est ce vieux coquin qui vient boire mon vin, et qui ne veut pas payer.

LE GARÇON LIMONADIER

Oui, le vieux ladre qui a de l'argent plein son chapeau, et qui ne veut pas payer trois verres de liqueur.

Ladre : Attaqué de ladrerie, de lèpre ou éléphantiasis. Par extension de l'insensibilité morale, excessivement avare. [L]

LA PIQUETTE

Oh ! Il ne l'aura qu'à bonnes enseignes, son chapeau.

Il regarde et découd un peu le chapeau.

Il y a au moins cent louis dans ce chapeau-là.

JÉRÔME

Allons, rendez-moi ce chapeau, et je vas payer.

Il fouille dans sa ceinture.

JULIEN

Oh ! Que non ! Je m'y oppose. Il faut remettre ce chapeau entre les mains de Monsieur le Bailli. Le voilà justement.

JÉRÔME

Ah ! Je suis perdu !

LA PIQUETTE

Voilà justement Monsieur le Bailli qui vient. Il faut qu'il nous rende justice.

SCÈNE XXV et dernière. Les Précédents, Le Bailli, Lisidor.

LISIDOR

Oh ! Que je suis content, mon cher Julien ! Mais, qui peut donc occasionner ce tumulte ?

À Monsieur le Bailli.

Monsieur le Bailli, il paraît qu'on aura besoin ici de votre ministère.

JULIEN, à Lisidor

Vous saurez tout cela.

LE BAILLI

Qu'est-ce que c'est donc que cela, mes enfants ? Voilà bien du tapage ici ?

LA PIQUETTE

Tenez, Monsieur le Bailli, voilà d'abord le chapeau du père Jérôme, que je vous remets entre les mains ; il faut que la Justice soit nantie.

LE BAILLI

Oh ! Oh ! C'est une bonne pièce au procès que ce chapeau-là... Vous avez la tête richement meublée, père Jérôme.

JÉRÔME

J'offre de payer ce qu'on me demande, ainsi tout est dit.

LE BAILLI

Non, tout n'est pas dit. Voilà une jeune fille à qui vous devez tenir compte du bien de sa mère ; et moi, je lui dois justice, comme mineure. Il faut que nous acquittions tous deux notre dette envers elle. Combien y a-t-il dans ce chapeau ? Répondez franchement, ou bien, on va y voir.

JÉRÔME

Il y a cent louis, Monsieur le Bailli.

LE BAILLI

Cent louis ! N'êtes-vous pas honteux de retenir ainsi un argent qui ne vous appartient pas ?

JÉRÔME

Mais, Monsieur le Bailli, je ne veux pas lui en faire tort ; elle les trouvera toujours après moi.

LE BAILLI

Après vous !... Et pendant ce temps-là, vous l'empêchez de s'établir avec un jeune garçon qu'elle aime et dont elle est aimée. Vous faites tort à ces jeunes gens de l'intérêt de cet argent, qui, dans leurs mains, doit rapporter cent pour cent... Et l'intérêt de leur plaisir ?... Savez-vous bien qu'à leur âge cet intérêt-là monte plus haut que le principal ?

JÉRÔME

Voilà ce que c'est que de ménager du bien à ses enfants !

LE BAILLI

Allons, consentez de bonne grâce à donner ces cent louis à votre fille, pour son mariage avec Julien, ou la Justice vous y forcera.

JÉRÔME

Mais, Monsieur le Bailli, il y a conscience de laisser une pareille somme à des morveux comme ça.

LE BAILLI

Ne faut-il pas mieux la laisser à un avare comme vous ?

BABET

Nous n'en demandons pas tant, Monsieur le Bailli. Que mon père consente seulement de partager avec nous, nous en aurons autant qu'il nous en faut, et nous sommes bien sûrs qu'il ne mangera pas le reste.

JULIEN

Ah ! Babet, je reconnais bien là votre coeur ! Oui, Monsieur le Bailli, laissez-lui en la moitié.

LE BAILLI

Mes enfants, ce mouvement de générosité de votre part est trop beau, pour que je m'y oppose. Venez-vous en tous chez moi, nous ferons ce partage-là... Je suis charmé de coopérer au bonheur de ces jeunes gens... De la joie, de la bonne humeur ! Je régale tout le monde, et je vous garantis que je ne serai pas le moins content de la fête.

LISIDOR

Bailli, voici un jugement qui vous fera beaucoup d'honneur.

LA PIQUETTE

Mais, Monsieur le Bailli, v'là qu'est fort bien ; vous rendez justice à tout le monde ; il n'y a qu'une chose à redire, c'est que je ne vois pas là-dedans qu'est-ce qui me payera, moi.

LE GARÇON LIMONADIER

Et moi, donc ? Il faut bien aussi que quelqu'un me paye la liqueur.

LISIDOR

Rien n'est plus juste : je me charge de payer toute la dépense ; il ne faut pas que personne soit mécontent.

JÉRÔME

Monsieur, puisque vous payez l'écot, il est juste aussi que Monsieur le Bailli me fasse rendre, par mes Camarades, l'écu de six francs que vous leur avez donné tantôt.

Écot : Se dit par les cabaretiers, des tables de ceux qui mangent ensemble. [F]

LISIDOR

Je ne sais pas ce que vous voulez dire, père Jérôme ; je n'ai rien donné ni à vous, ni à vos Camarades.

JÉRÔME

Oh que si Monsieur, je reconnais bien votre voix. C'est vous qui avez donné ici ce chien d'écu de six francs qui m'a tant porté guignon, à telles enseignes, que vous nous avez dit de l'aller boire à votre santé.

LISIDOR

Ce n'est pas à vous autres que je le donnais ; c'était à Julien, à qui je devais cette petite reconnaissance.

JÉRÔME

Ah ! Voilà le pot-aux-roses ! C'est ce malheureux quiproquo qui est la cause de tout ce qui m'arrive.

JULIEN

Et c'est lui, ma chère Babet, qui a avancé le moment de notre bonheur.

BABET

Que je suis contente !

JÉRÔME

La maudite journée ! Me voilà pourtant ruiné pour n'avoir pas vu assez clair, tandis que j'en connais tant qui ont fait leur fortune, pour avoir su faire à propos les Aveugles.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0