Comédie en prose· Pièce en Cinq Actes
Cénie
Personnages
- DORIMOND, Vieillard. M. Sarrasin
- MÉRICOURT, neveu de Dorimond. M. Rosélie
- CLERVAL, neveu de Dorimond. M. Grandval
- CÉNIE, Mademoiselle de Gaussin
- ORPHISE, Gouvernante de Cénie. Melle Dumesnil
- LISETTE, suivante de Cénie. Melle Gautier
- DORSAINVILLE, amis de Clerval. M. Lanoue
MONSEIGNEUR,
À MONSEIGNEUR LE COMTE DE CLERMONT, PRINCE DE SANG.
En dédiant Cénie à VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME, c'est lui faire hommage de son propre bienfait. Vous savez, Monseigneur, que le seul désir de contribuer à vos amusements me fit reprendre un ouvrage abandonné depuis plusieurs années. Vous daignâtes en remarquer les défauts ; il devint moins informe. Vous savez pris sur vous le danger de la rendre public, le nom de VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME en a fait le succès.
Ce n'est pas sans peine extrême, Monseigneur, que je m'imposer silence sur le tribut des louanges que m'inspirerait ma reconnaissance. Mais si l'on pardonne difficilement aux femmes de penser et d'écrire sur des matières qui sont à leur portée, comment recevrait on la peinture ébauchée que je pourrais faire des qualités éminentes, qui font admirer à tout l'Europe la grandeur de votre âme ? Me conviendrait-il de parles des villes prises par votre courage et votre prudence, des batailles gagnées par une valeur héréditaire aux héros de votre sang, dont vous rappelez sans cesse le souvenir et l'image ? Non, Monseigneur : il faut que je m'en tienne à l'admiration, et au profond respect avec lequel je suis,
MONSEIGNEUR,
DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME,
La très humble et très obéissante servante.
D'HAPPONCOURT DE GRAFIGNY.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
LISETTE, seule
Méricourt me ferait-il échappé ? J'ai cru le voir prendre le chemin de cette galerie. Oui, je ne me suis pas trompée. Monsieur, Monsieur....
SCÈNE II. Méricourt, Lisette.
MÉRICOURT
Quoi ! C'est l'aimable Lisette que je trouve ici ?
LISETTE
Oui, Monsieur c'est Lisette, toujours fidèle à vos intérêts, qui guette depuis une heure le moment de vous entretenir.
MÉRICOURT
Il faut, ma chère enfant, remettre cette conversation à un autre temps. Mon oncle s'est emparé de moi au sortir de ma chaise, je n'ai encore vu personne.
LISETTE
Je veux vous parler la première ; excepté votre oncle ; tout dort dans la maison, et j'aurai le loisir de vous bien quereller. A-t-on jamais fait ; dites moi, une si longue absence : quand tout devait vous rappeler ici ?
MÉRICOURT
Je n'ai pu revenir plus tôt. Tu sais que mon oncle, par le même courrier que je lui dépêchai à la mort de Mélisse, me manda de na point quitter la Province, sans avoir terminé le procès commencé.
LISETTE
Je vous avais donné une bon conseil ; il fallait ne me point renvoyer ; me laisser soin des funérailles, et venir vous-même lui annoncer la mort de sa femme.
MÉRICOURT
Le conseil était très mauvais. Dorimond a une naïveté dans l'âme, qui ne lui laisse voir les choses que comme naturellement elles doivent être. Ne point attendre ses ordres, ne point rendre les derniers devoirs à une femme si chère, eût été l'offenser par l'endroit le plus sensible. Mais, dis-moi ; on a donc quitté le deuil ?
LISETTE
Oui, depuis hier nos six mois sont finis. Pour votre oncle il le portera, je crois, toute sa vie.
MÉRICOURT
Je l'ai trouvé encor plus affligé que je ne le croyais. Comment a-t-il pu se résoudre à te garder ici ? Toi, qui le fais souvenir sans cesse de la porte qu'il a faite.
LISETTE
Bon ! A-t-il jamais renvoyé personne ? À mon arrivé le bonhomme me dit en sanglotant que je ne devais pas songer à sortir de chez lui. Je vis qu'il était de votre intérêt que j'y restasse ; j'y restai.
MÉRICOURT
De mon intérêt ! Tu es donc à Cénie ?
LISETTE
J'y suis sans y être.Car Madame la Gouvernant, avec ses manières poliment impérieuses, m'écartent de sa pupille autant qu'il est possible. Mais si par là elle m'empêche de vous servir autant que je le voudrais, je suis du moins en état de vous avertir de ce qui se passe.
MÉRICOURT
Eh bien, Lisette ?
LISETTE
Vos affaires vont mal.
MÉRICOURT
Comment ?
LISETTE
Très mal vous dis-je.
MÉRICOURT
Parle donc.
LISETTE
Patience. Avant que de parler, il me faut un secret. Voyez si vous pouvez vous résoudre à me le confier.
MÉRICOURT
Eh, tu n'as qu'à dire ; tout mes secrets sont à toi.
LISETTE
Qui ne vous connaîtrait, croirais-je déjà les tenir.
MÉRICOURT
Comment veux-tu que je te satisfasse, si tu ne me dis pas ce que tu veux savoir ?
LISETTE
Étiez-vous amoureux de Mélisse ?
MÉRICOURT
Vous êtes folle, Lisette ?
LISETTE
Elle est morte, il n'y a plus rien à cacher.
MÉRICOURT
Vous n'y pensez pas ; quoi l'épouse adorée d'un oncle à qui je dois tout !
LISETTE
Quant aux scrupules, laissons-les à part, je ne vous en connais pas beaucoup.
MÉRICOURT
Je ne suis pas un monstre, et Lisette en serait un, si elle parlait sérieusement.
LISETTE
Voyons donc si mon idée a si peu de vraisemblance : Mélisse d'un caractère détestable séduit par de fausse vertus un vieillard d'une probité scrupuleuse, bon par excellence, esclave de l'honneur, ennemi des soupçons, et que la crainte d'être injuste rend facile à tromper. Elle s'empare de lui à l'exclusion de tout le monde, elle lui donne un enfant, renverse votre fortune ; vous êtes ambitieux, vous devez la haïr, et vous rampez devant elle ? Vous êtes plus faux, ou le plus amoureux des hommes.
MÉRICOURT
Deux mots éclaircissent le mystère. Dorimond ne voyait que par les yeux de Mélisse, ce n'est donc par elle que je pouvais me maintenir auprès de lui. Elle avait, comme tu dis, renversé ma fortune, elle pouvait la rétablir en me donnant sa fille ; je la ménageais ; cela est tout simple.
LISETTE
La peste, quelle simplicité !
MÉRICOURT
La dissimulation n'est point un vice, et trop de sincérité est souvent un défaut.
LISETTE
Ah ! Ce défaut là ne vous fera jamais rougir : mais l'amitié de Mélisse ne pouvait-elle se ménager tout haut ? Pourquoi tant de mots à l'oreille pendant sa vie, et des conférences si secrètes aux approches de sa mort ?
MÉRICOURT
Lisette, n'allez pas plus loin, et modérez votre curiosité.
LISETTE
Soit, aussi bien la patrie n'est pas égale. Il ne me reste donc qu'à vous avertir ; premièrement, de vous délier d'Orphise : elle ne vous aime pas.
MÉRICOURT
Quand à la mauvaise volonté de Madame_Orphise, je m'en embarrasse peu : passons. Comment mon frère est-il avec mon oncle ?
LISETTE
À merveille. Depuis son retour Dorimond a redoublé d'amitiés pour lui. Il croit ne pouvoir trop le dédommager de l'inutilité de son voyage.
MÉRICOURT
Comment ? Clerval...
LISETTE
Clerval n'a rapporté de de-là des mers que la cruelle certitude qu'il ne vous reste pas, à l'un et à l'autre aucun bien sur la terre : mais avec cela je ne vous plaindrais pas, s'il n'était plus amoureux qu'il n'est intéressé.
MÉRICOURT
Quoi ! Mon frère serait amoureux de Cénie ?
LISETTE
Il est plus ; il est aimé.
MÉRICOURT
Aimé ! Cela est fort. Mon oncle est-il instruit de cette intrigue ?
LISETTE
non, vraiment : de l'humeur dont il est, il les aurait déjà mariés.
MÉRICOURT
Peut-être ; c'est selon la manière dont il l'aurait appris. Clerval m'enlever Cénie !... Lui !... C'est ce qu'i faudra voir. Mais, es-tu bien sûre de ce que tu dis ?
LISETTE
Très sûre, je m'y connais.
MÉRICOURT
Que Cénie ait reçu des soins qui devaient la persuader...
LISETTE
D'un amour que vous ne sentiez pas.
MÉRICOURT
Je le passais à son extrême jeunesse.
LISETTE
La jeunesse a quelquefois un instinct plus sûr que l'expérience.
MÉRICOURT
Mais elle aime Monsieur mon frère ! Il faudra, s'il lui plait, qu'elle s'en détache.
LISETTE
Cela n'est pas aisé, je vous en avertis. Clerval est aimable, et tout jeune qu'il est, il s'est acquis une réputation à la guerre qui le met fort bien à la Cour ; cela ne laisse pas d'être un mérite auprès d'une jeune personne.
MÉRICOURT
Nous trouverons des armes pour le combattre.
LISETTE
Pour moi, je ne vous vois de ressource que dans l'amitié que Mélisse avait pour vois. Sa mémoire est plus chère que jamais à votre oncle ; profitez de la circonstance. Le voici, je vous laisse avec lui.
SCÈNE III. Dorimond, Méricourt.
DORIMOND
Je ne saurais me passer de te voir, mon cher neveu ; je t'ai quitté pour me remettre du saisissement que m'a causé notre première entrevue ; je te cherche à présent, hélas ! Qui sait pourquoi ? Peut-être pour m'affliger de nouveau.
MÉRICOURT
Il est naturel, Monsieur, que mon retour ait renouvelé votre douleur. Elle est si juste.
DORIMOND
Tu sais mieux que personne, si je dois pleurer toute ma vie cette vertueuse épouse. Tu excuses mes faiblesses ; ce n'est qu'avec toi que je puis donner un libre cours à mes regrets, cependant je ne voudrais pas t'en accabler.
MÉRICOURT
Je les partage si sincèrement...
DORIMOND
C'est ce qui doit me retenir. Tâchons de les suspendre pour un moment ; et parlons de tes intérêts. Je t'ai mille obligations, mon cher Méricourt, tu as conduit mes affaire mieux que je n'aurais fait moi-même ; mais je sens encore plus vivement les soins que tu as rendus à Mélisse jusqu'à sa dernière heure. Je veux récompenser ton zèle, et je voudrais la récompenser à ton goût ; car ce n'est pas faire du bien si on ne le fait au gré de ceux qu'on oblige.
MÉRICOURT
Si j'ai mérité quelque chose, Monsieur, ce n'est que par mon attachement.
DORIMOND
J'attendais ton retour avec impatience pour exécuter un projet formé depuis longtemps. Tu marquais autrefois du goût pour Clarice ; c'est une fille faite qui convient à ton âge ; ses parents sont des amis, ils ne me la refuseront pas : je te la destine avec le quart de mon bien. Ma fille sera pour ton frère, il sont d'un âge plus convenable. Cet arrangement te plaît-il ?
MÉRICOURT
Pourquoi en faire, Monsieur ? Pourquoi vous dépouiller ? Jouissez de vos richesses, elles vous ont coûté tant de périls et de travaux !
DORIMOND
J'en jouira, je vous rendrai heureux.
MÉRICOURT
Eh ! Monsieur, que n'avez vous pas fait pour nous ? Vos neveux n'ont-ils pas trouvé dans votre maison des bontés paternelles, une éducation, une abondance...
DORIMOND
Je compte cela pour rien, c'était un devoir.
MÉRICOURT
Un devoir !
DORIMOND
Oui, un devoir. J'avais contribué au mariage de ma soeur, je croyais la rendre heureuse, il en est arrivé autrement. Elle n'a pu survivre au désastre de ses affaires, à la perte de son mari : n'était-il pas juste que je me chargeasse de ses enfants ?
MÉRICOURT
Eh bien, Monsieur, vos prétendus devoirs sont remplis par tout ce que vous avez fait. C'est à nous à présent à travailler à notre fortune.
DORIMOND
Pourquoi vous en laisser la peine, si je puis vous l'épargner ? Le mariage que je te propos, est-il à ton goût ?
MÉRICOURT
Monsieur,... mon obéissance...
DORIMOND
Ne parlons pas d'obéissance ; c'est une gêne ; je n'en veux plus imposer à personne.
MÉRICOURT
On peut obéir sans contrainte.
DORIMOND
Oui, mais quand on accepte mes offres, je veux remarquer sur le visage une certaine joie, qui m'assure que l'on a autant de satisfaction ; que je prétends en donner.
MÉRICOURT
Vous devez voir, Monsieur...
DORIMOND
Je ne vois rien qui me plaise. Tu sais que je chéris la franchise autant que je hais les détours.
MÉRICOURT
Ah ! Sur la franchise, je crois avoir fait mes preuves.
DORIMOND
Pas toujours. Je te soupçonnais autrefois d'avoir un peu trop de cette dissimulation, que des gens plus défiants que moi auraient prise pour de la fausseté ; mais depuis longtemps Mélisse m'en avait fait revenir.
MÉRICOURT
Ah ! Monsieur, si je ne dois votre retour qu'à Mélisse, elle n'est plus. Qui me répondra qu'à l'avenir...
DORIMOND
Mon coeur. Outre qu'il m'est doux d'aimer mon neveu, c'est que les soupçons m'importunes ; et de tous les maux nécessaires à la société, la défiance est à mon gré la plus insupportable.
MÉRICOURT
Vos bontés me rassurent à peine contre le malheur de perdre votre estime, moi qui fais mon unique étude de mériter cette de tout le monde.
DORIMOND
Et tu as grande raison ; je tiens ceci de moi. Avec l'estime générale on de saurait être tout-à-fait malheureux. C'est elle qui m'a soutenu dans mes traverses, je lui dois mes richesses, et la satisfaction de n'avoir rien perdu des droits de ma naissance dans un commerce que ma probité a rendu honorable. Au reste, ne te fais pas une peine du passé. Si je ne t'estimais pas, je pourrais te faire de bien, mais je ne vivrais pas avec toi. Revenons à notre affaire, et parle sincèrement.
MÉRICOURT
Vous le voulez, Monsieur : hé bien, je comptais assez sur vos bontés pour me flatter de devenir votre gendre.
DORIMOND
Tu aimes Cénie ?
MÉRICOURT
Oui, Monsieur, mon goût pour elle, le désir de vous être plus étroitement attaché , tout se rassemblait pour faire de cette union l'objet de tous mes voeux.
DORIMOND
Je t'en sais gré. Quoique Cénie soit biEn jeune pour toi, je serais ravi... T'aime-t-elle ?
MÉRICOURT
Je l'ignore, Monsieur ; il ne me convenait pas de faire aucune démarche là-dessus sans votre aveu.
DORIMOND
On ne peut se conduire avec plus de sagesse et de décence. Tu ne sais pas la satisfaction que tu me donnes, mon cher neveu. Il y a longtemps que je t'aurais proposé ma fille, si je n'ai crains de gêner ton goût pour Clarice.
MÉRICOURT
Pouviez-vous douter de mes sentiments ?
DORIMOND
Allons, je vais de ce pas te proposer à Cénie.
MÉRICOURT
Je crois, Monsieur, qu'il n'est pas à propos de lui parler devant sa gouvernante.
DORIMOND
Pourquoi ?
MÉRICOURT
Il est toujours prudent de ne point confier ses desseins à un domestique.
DORIMOND
Tu ne connais pas Orphise. C'est une femme d'un mérite supérieur, et qui n'a rien de la bassesse de son état.
MÉRICOURT
Il est vrai ; mais comme cette confiance n'est pas nécessaire, on peut s'en dispenser comme d'une chose inutile.
DORIMOND
Soit. Je vais savoir si ma fille est éveillée, et lui communiquer notre projet.
SCÈNE IV.
MÉRICOURT, seul
Voilà, Dieu merci, mes affaires vont bon train. Mais Dorimont est si facile... Les refus de sa filles peuvent en un moment le faire changer de résolution... Ah Cénie ! Tremblez pour votre sort, si vous aimez assez Clerval pour braver mon ambition. Je ne perdrai pas impunément quinze ans de contrainte. J'ai de quoi me venger de vos mépris.
SCÈNE V. Méricourt, Lisette.
LISETTE
Eh bien, Monsieur, j'ai vu sortir Dorimond : comment vont vos affaires ?
MÉRICOURT
Fort bien. Mon oncle va me proposer à Cénie.
LISETTE
Cela est bon : mais si elle refuse ?
MÉRICOURT
Elle n'oserait. À son âge on ne sait qu'obéir.
LISETTE
Elle est jeune, Monsieur ; mais son esprit....
MÉRICOURT
Je ne suis pas un sort, Lisette.
LISETTE
D'accord, mais elle aime Clerval.
MÉRICOURT
Et Dorimond m'aime.
LISETTE
Ne nous flattons pas, nous n'avez du bonhomme qu'une amitié acquise à force d'art. Il aime Clerval tout naturellement, la différence est grande.
MÉRICOURT
Je m'attends à tout je saurai tout parer.
LISETTE
En ce cas mes petits avis vous sont inutiles, prenez que je n'ai rien dit.
MÉRICOURT
Tu te fâches Lisette.
LISETTE
Oui, je me fâche. C'est d'avoir une grande habitude d'être faux que de l'être avec moi.
MÉRICOURT
Moi faux ?
LISETTE
Oui, quelque mine que vous fassiez, vous n'êtes pas à votre aise. J'avais un secours à vous donner, mais...
MÉRICOURT
Dites toujours.
LISETTE
Je m'intéresse à vous, je ne saurais m'en défendre ; et hais complètement Madame_Orphise. Si l'on pouvait faire connaître à Dorimond certaines intrigues de votre frère, il en rabattrait sur son compte. Je m'imagine qu'elle s'intéresse pour Clerval ; quel plaisir de la contrarier ! Ce serait un grand point.
MÉRICOURT
Quoi, Lisette, il y aurait du dérangement dans le conduite de Clerval ? Ah parlez vite.
LISETTE
Je ne sais pas bien de quoi il est question. Je vois seulement rôder ici une espèce de soldat, avec lequel votre frère a des conférences très mystérieuses.
MÉRICOURT
Eh bien, ce soldat ?
LISETTE
Patience, c'est un homme qu'il a ramené des Indes.
MÉRICOURT
Après ?
LISETTE
Je n'en sais guère plus. Jusqu'ici ils ont pris tant de précautions pour se parler, que je n'ai pu attraper que quelques mots, de grâce... de Ministre...
MÉRICOURT
Il faut approfondir ce mystère. Clerval est un jeune homme imprudent, il pourrait s'être embarqué dans une affaire fâcheuse...
LISETTE
Dont vous voudriez le tirer sans doute ? La belle âme ?
MÉRICOURT
Lisette !
LISETTE
Que diantre aussi, pourquoi voulez-vous m'en imposer ? Tenez voici notre homme qui se fâche. Retirez-vous, je veux le questionner.
MÉRICOURT
Emploie toute ton adresse à démêler cette intrigue, ma chère Lisette, je t'en conjure.
LISETTE
Vous êtes vrai dans certains moments. Allez.
SCÈNE VI. Lisette, Dorsainville.
LISETTE
Avancez, je suis seule à présent.
DORSAINVILLE
Savez-vous, Mademoiselle, si Clerval est ici ?
LISETTE
Clerval ! Vous êtes donc bien familiers ensemble ?
DORSAINVILLE
J'ai tort. Mais est-il seul ? Puis-je monter chez lui ?
LISETTE
Vous êtes bien pressé,. Causons un moment. Qu'est-ce ? Je vous trouve l'air triste.
DORSAINVILLE
Rarement je suis gai.
LISETTE
Vous êtes donc bien malheureux ? Écoutez ; j'ai le coeur bon, et je m'intéresse à vous. Vous vous mêlez d'intrigue, je m'en même aussi : confiez-vous à moi, je pourrai vous rendre service.
DORSAINVILLE
Je reviendrai dans un autre moment.
LISETTE
Je ne tirerai rien de ce diable d'homme. Attendez ? Clerval est en compagnie, je vais l'avertir, vous pouvez l'attendre ici.
SCÈNE VII.
DORSAINVILLE, seul
Que l'infortune a de détails, qui ne sont connus que des malheureux : On soutient avec fermeté un revers éclatant : le courage s'affaisse sous le mépris de ceux même que l'on méprise.
SCÈNE VIII. Dorsainville, Clerval.
CLERVAL
Je vous ai fait chercher avec le plus grand empressement ; je vis hier au soir le Ministre, votre grâce est assurée.
DORSAINVILLE
Digne ami des malheureux ! Je vous dois trop.
CLERVAL
Vous ne me devez rien. La Cour a senti, comme moi, que quand une affaire d'honneur a réduit un homme de votre naissance au métier de simple soldat, et qu'il a signalé sa valeur, le rendre à sa patrie ; c'est une justice, et non une grâce qu'on lui accorde.
DORSAINVILLE
Hélas ! Que me servira ce retour de fortune, si je ne puis la partager avec une épouse si digne d'être aimée ?
CLERVAL
Quelle nouvelle en avez-vous apprises ?
DORSAINVILLE
Toujours les mêmes. Elle a disparu puisqu'en_même_temps que moi, après avoir donné le jour à une malheureuse qui le perdit en naissant. Et depuis quinze ans aucune de nos connaissances ne sait ce qu'elle est devenue.
CLERVAL
Vous ne devez pas encore désespérer. Quand vous aurez repris votre nom que vous pourrez agir ouvertement, vous trouverez plus de facilité dans vos recherches.
DORSAINVILLE
Il y a longtemps que j'en fais d'inutiles, je ne les verrai plus.
CLERVAL
Eh quoi ! Le courage vous abandonne, quand vous touchez à la fin de vos peines ?
DORSAINVILLE
Pardon, cher ami, si je ne sens point assez le prix de vos bontés. Ma femme me tenait lieu de toit. Sans elle il n'est point de bonheur pour moi.
CLERVAL
Vous la retrouverez.
DORSAINVILLE
Eh comment n'aurait-elle pas succombé à l'horrible état où je l'ai laissée ? Prête à donner le jour au premier fruit de notre tendresse, je m'arrache de ses bras, je la laisse sans bien, sans secours : dans cette extrémité que pouvait-elle devenir ?
CLERVAL
Il y a des asiles pour les femmes de son rang que le malheur poursuit.
DORSAINVILLE
Les couvents sont plus l'asile de la décence, que celui du malheur : l'extrême indigence n'y est point accueillie ; et c'est l'état d'où j'ai laissé ma femme. Cependant je n'ai rien négligé ; je les ai parcourus inutilement.
CLERVAL
Peut-être, ainsi que vous, a-t-elle changé de nom ?
DORSAINVILLE
Mais quand cela serait, pourquoi ne m'avoir pas écrit ?
CLERVAL
La guerre, vous le savez, avait interrompu le commerce. Vos lettres et les siennes peuvent avoir été perdues. Moi-même je n'ai reçu aucune nouvelle de ma famille pendant tout le temps de mon séjour aux Indes.
DORSAINVILLE
Que les soins d'un ami ont de pouvoir sur une âme désespérée ? Vos raisons me flattent, vous ranimez mon espérance.
CLERVAL
Je la seconderai. Laissez moi terminer votre affaire, ensuite nous agirons de concert pour l'intérêt de votre coeur. Vos lettres de grâce seront expédiées ce soir ; il reste quelques formalités à remplir, le Ministre exige encore de vous de ne point paraître aujourd'hui. Pour plus de sûreté, passez ce jour dans mon appartement ; ne nous quittons plus, je jouirai du plaisir de vous y voir ; souffrez cette contrainte pour ma propre tranquillité.
DORSAINVILLE
Qu'il est doux de vous devoir ! Ah cher ami ! La reconnaissance que vous inspirez n'est point à charge : elle m'accable point un coeur délicat sous le poids de bienfaits : elle écarte ce que la crainte d'être importun a de rebutant. Vous ne serez jamais d'ingrat.
CLERVAL
Ami, je n'ai point vu Cénie aujourd'hui, il ne nous reste rien à dire, souffrez que je vous quitte.
DORSAINVILLE
Allez, si votre aimable maîtresse connait comme moi le prix de votre coeur, vous êtes aussi heureux que vous mérités de l'être.
CLERVAL
Ne montez-vous pas chez moi ?
DORSAINVILLE
Trouvez bon qu'auparavant j'aille encore parler à une personne qui pourrait savoir des nouvelles plus positives de ma femme : après cette démarche je viens vous rejoindre.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Cénie, Orphise.
ORPHISE
Qu'avez-vous, Cénie ? Vous quittez votre père les yeux remplis de larmes. Auriez-vous eu le malheur de lui déplaire.
CÉNIE
Non, ma bonne, jamais il ne m'a témoigné tant de bontés. C'est sa tendresse qui m'afflige.
ORPHISE
Comment ?
CÉNIE
Il vient de me déclarer qu'il veut m'unir à Méricourt, il croit me rendre heureuse.
ORPHISE
Pourquoi ne la feriez vous pas ? Méricourt a de l'esprit de la politesse ; c'est autant qu'il en faut pour le rendre aimable.
CÉNIE
Je suis cependant bien sûre de ne l'aimer jamais.
ORPHISE
Il y a peut-être un peu de prévention dans votre dégoût. C'est un défaut de l'esprit, que la raison corrigera.
CÉNIE
Non, Madame ; au contraire, il me semble que la raison a beaucoup de part à ma répugnance. Je suis sûre qu'à ma place vous penseriez comme moi.
ORPHISE
Il n'est pas question de mes sentiments.
CÉNIE
Pardonnez moi, ma bonne, je me plais à faire cas des personnes que vous estimez. Et sûrement mon cousin n'est pas du nombre.
ORPHISE
Pourquoi ? Si vous en jugiez sur ses manières dédaigneuses avec moi, vous pourriez vous tromper : c'est un désagrément attaché à mon état, et non pas à son caractère.
CÉNIE
Mais, Madame, s'il est vrai que la fausseté est un vice méprisable, comment estimez-vous Méricourt ?
ORPHISE
Je le connais peu. Renfermée dans les bornes de mon devoir, je ne me suis point mise à portée de la connaître. Mais quand il aurait la fausseté dont vous l'accusez, elle est souvent le vice du monde, plus que celui du coeur. Votre franchise lui donnera du goût pour le vérité, vous le corrigerez.
CÉNIE
Si le malheur que je crains arrivait, je me garderais bien de la corriger. En lui ôtant la fausseté, il ne lui resterait pas même l'apparence de vertus.
ORPHISE
On ne fait pas à votre âge de si profondes réflexions.
CÉNIE
Pardonnez-moi, Madame, lorsqu'un vif intérêt nous y porte. Depuis longtemps je prévois les intentions de mon père. J'ai cru ne pouvoir trop pénétrer la caractère de Méricourt ; hélas ! je n'y ai rien trouvé qui ne s'oppose à mon bonheur.
ORPHISE
Le bonheur n'est pas toujours où l'on croit le voir : et la vertu a son point de vue assuré. Suivez-la, obéissez à votre père, vous trouverez en vous-même la récompense du sacrifice.
CÉNIE
Quelle récompense ! Madame, en me donnant ce conseil, pensez-vous à l'horreur de s'unir à un mari que l'on ne peut aimer ?
ORPHISE
Hélas ! C'est quelquefois un bonheur de n'avoir pour son époux qu'une tendresse mesurée.
CÉNIE
Je me suis fait une idée différente du mariage. Un mari qui n'est point aimé ne me paraît qu'un maître redoutable. Les vertus, les devoirs, la complaisance, rien n'est de notre choix ; tout devient tyrannique, on fléchit sous le joug, on n'a que le mérite d'une esclave obéissant. Mais si l'on trouve dans un époux l'objet de tous ses voeux je crois que le désir de lui plaire rend les vertu facile, on les pratique par sentiment, l'estime générale en est le fruit, on acquiert sans violence la seule gloire qu'il nous soit permis d'ambitionner.
ORPHISE
Hélas ! Votre erreur est bien naturelle. L'expérience peut seule nous découvrir les peines inséparables d'un attachement trop tendre. Mais cette félicité, dont l'image vous séduit, dépend trop de la vie, des sentiments, du bonheur même de l'objet aimé, pour qu'elle soit durable. La tendresse double notre sensibilité naturelle, elle multiplie des peines de détail, dont la répétition nous accable. Les véritables malheurs sont ceux du coeur.
CÉNIE
Vous vous attendrissez : ha, ma bonne ! Auriez-vous éprouvé des maux, dont vous semblez si pénétrée ?
ORPHISE
Pardon, ma chère Cénie, s'il m'échappe des sentiments que l'état où vous allez entrer me rappelle. Je les crains pour vous.
CÉNIE
Vous croyez que je ne mérite pas encore votre confiance ? Cependant mon coeur en serait digne.
ORPHISE
Aimable enfant,partagez plutôt la douceur que vous me faites souvent, éprouver. Il est des moments... changeons de discours, votre âge n'est point celui de la tristesse.
CÉNIE
Je suis si malheureuse, que je trouve de la douceur à plaindre les infortunés.
ORPHISE
Vous m'affligez. Je voudrais que la raison vous fit envisager d'une autre oeil le sort qui vous attend.
CÉNIE
Je ne le puis.
ORPHISE
Avec la fortune brillante dans laquelle vous êtes née, avez-vous pu penser que vous seriez maîtresse de votre choix ?
CÉNIE
Je m'en était flattée.
ORPHISE
En auriez-vous fait un ?
CÉNIE
Oui, ma bonne.
ORPHISE
Quoi Cénie ? Vous avez disposé de votre coeur ?
CÉNIE
Épargnez-moi les reproches, je n'ai besoin que de conseils.
ORPHISE
Mes conseils vous déplairont. Je vous plains.
CÉNIE
Quoi, Madame, vous refuseriez de ma conduite dans un temps...
ORPHISE
Je n'ai garde de vous abandonner. Votre heureux naturel a prévenu jusqu'ici ce que mes avis auraient pu vous inspirer : c'est de ce moment que vous avez besoin de moi, pour vous aider à soutenir avec courage le sacrifice que vous allez faire de votre goût à la vertu.
CÉNIE
N'est-il donc qu'une façon d'en avoir ?
ORPHISE
Il est des occasions malheureuses, où le choix ne nous est pas permis. Dans la situation où vous êtes, il ne vous reste que l'obéissance.
CÉNIE
Eh bien, Madame, mon père est bon ; peut-être s'il était instruit de mes sentiments, il lui serait égal de ma donner pour époux l'un ou l'autre de ses neveux.
ORPHISE
C'est Clerval que vous aimez ?
CÉNIE
Oui, Madame ; condamnez-vous mon choix ? Vous estimez Clerval, vous savez s'il mérite d'être aimé. Quelle comparaison !
ORPHISE
Est-il instruit de vos sentiments ?
CÉNIE
Non, Madame, au moins je ne lui en ai pas fait l'aveu.
ORPHISE
Et qu'avez-vous répondu à votre père ?
CÉNIE
Hélas ! Rien du tout. La surprise et la douleur m'ont fermé la bouche. On est entré, je me suis retirée pour cacher mes larmes ; je crois cependant que mon père s'en est aperçu.
ORPHISE
Je n'en suis pas fâchée.
CÉNIE
Vous ne condamnez donc pas le dessin que j'ai de lui déclarer mes sentiments ?
ORPHISE
Je le condamne très fort. Il est permis tout au plus à une fille bien née d'avouer sa répugnance,et jamais son penchant.
CÉNIE
Ah, Clerval ! Qu'allez-vous devenir ?
ORPHISE
C'est lui que vous plaignez ?
CÉNIE
Oui, Madame : je puis avec courage envisager mon malheur, et je ne puis soutenir l'idée de celui où je vais le plonger.
ORPHISE
Voilà bien la confiance de votre âge. L'expérience vous apprendra que dans le coeur d'un homme l'amour même console des malheurs qu'il cause.
CÉNIE
Eh bien, Madame ! Parlez-lui vous-même. Si vous lui trouvez la légèreté dont vous le croyez capable, quelqu'aversion que je sente pour le parti qu'on me propose, j'obéirai aveuglément. La voici,je vous laisse avec lui.
SCÈNE II. Orphise, Clerval.
ORPHISE
Demeurez un moment, Monsieur, j'ai à vous parler de la part de Cénie.
CLERVAL
Elle me fuit,la douleur est peinte sur son visage, la vôtre semble m'annoncer un malheur ; parlez, Madame, ô ciel : Qu'allez-vous m'apprendre ?
ORPHISE
Que Cénie m'a confié vos sentiments pour elle ; qu'il faut les étouffer.
CLERVAL
Et c'est elle qui vous a chargé de me le dire ?
ORPHISE
Oui, Monsieur.
CLERVAL
Cénie me méprise assez, pour ne pas daigner me parler elle même ! Madame,pardonnez ma défiance : Je ne puis me croire aussi malheureux que vous le dites.
ORPHISE
Cénie épouse votre frère : voilà la vérité.
CLERVAL
Mon frère ! Ah Madame ! Plus vous ajoutez à mon malheur, moins je le trouve vraisemblable.
ORPHISE
Vous vous flattiez d'être aimé apparemment.
CLERVAL
Non Madame ; mais je ne me croyait point de rival.
ORPHISE
Si vous en avez un, il peut n'être pas aimé. Il me paraît que Cénie à son père, qu'elle fuit son devoir.
CLERVAL
Ah ! Je respire. Mon oncle ne sera pas inflexible.
ORPHISE
Quoi, Monsieur ! Vous prétendez faire des démarches ?
CLERVAL
Qui m'en empêcherait ? Je ne dois rien à mon frère.
ORPHISE
Non ; mais vous vous devez à vous même de ne pas porter le désordre dans votre famille, pour satisfaire un goût que la première occasion fera changer d'objet.
CLERVAL
Je me mépriserais moi-même ; si j'avais les sentiments dont vous m'accusez. Non,Madame, j'eus toujours en horreur la lâcheté qui nous autorise à manquer de bonne foi avec les femmes. Si l'on ne croit pas aux amours éternels, on doit sentir ce que peut une tendre estime sur un coeur vertueux. Les charmes naissants de Cénie me firent connaître l'amour ; le développement de son caractère ma fixa pour jamais : c'est son coeur, c'est son âme que j'adore ; ce n'est qu'à la beauté que l'on devient infidèle.
ORPHISE
Il faut cependant renoncer à Cénie. Plus vous l'aimez, plus vous devez ménager sa gloire. Qui nous détourne de nos devoirs, nous manque plus plus essentiellement que qui nous est infidèle.
CLERVAL
Manquerais-je à Cénie en me jetant au pieds de Dorimond en lui déclarant mon amour pour sa fille, en implorant sa bonté ?
ORPHISE
Ce serait du moins affliger le meilleur des hommes, et le plus tendre bienfaiteur. Prenez-y garde, Monsieur ; la reconnaissance et l'ingratitude ne sont point incompatibles ! On n'a que trop souvent les procédés de l'une avec les sentiments de l'autre. Qu'importe à Dorimond que vous sentiez au font de votre coeur la prix de ses bontés, si vous paraissez ingrat en traversant ses desseins, en affligeant son âme, en le privant de la seule satisfaction qui reste à la vieillesse, celle de disposer à son gré de son bien et de ses volontés ?
CLERVAL
Ah Madame ! De quelles armes vous servez-vous pour combattre mon amour ? Ce sont là les seules qui pouvaient m'imposer une silence, dont ma mort sera la fruit.
ORPHISE
L'honnêteté de vos sentiments me touche, Monsieur ; j'ai quelque crédit sur l'esprit de votre oncle, je n'abuserai point de sa confiance, j'emploierai seulement....
CLERVAL
Vous me rendez la vie. Oui, Madame, parlez à Dorimond, ménagez son coeur et ses bontés, je compte sur les vôtres ; ne m'abandonnez pas.
ORPHISE
Je ne m'engage à rien du côté de vote amour. Je vous promets seulement de fonder les véritables sentiments de votre oncle, de pénétrer s'il est bien affermi dans sa résolution : alors vous verrez comment vous devez vous conduire.
SCÈNE III. Dorimond, Orphise, Lisette Clerval.
LISETTE, à Dorimond
Le voilà, Monsieur ; je savais bien qu'il devait être ici
DORIMOND
Je vous cherche, Clerval, pour vous dire que je suis très mécontent de vous.
CLERVAL
En quoi, Monsieur, aurais-je eu le malheur de vous mécontenter.
DORIMOND
En ce que ma maison n'est point faite pour y retirer des intrigants, dont je ne t'aurais jamais soupçonné d'être la protecteur.
CLERVAL
J'entends, Monsieur, de qui vous voulez parler ; une telle calomnie me fait frémir.
DORIMOND
Diras-tu qu'il ne vient point chez moi un inconnu, avec qui tu as encore eu ce matin une conversation mystérieuse.
CLERVAL
Non, Monsieur ; mais dans peu je vous ferai connaître le plus honnête homme, et le plus infortuné des amis.
LISETTE, à part
Tout est perdu ; des amis, des malheurs : nous ne tenons pas contre tout cela.
DORIMOND, à Clerval
Un ami que l'on ose avouer est toujours fort suspect. Je sais des choses là-dessus...
CLERVAL
On vous abuse, Monsieur ; s'il m'était permis de parler, je détruirais facilement ces odieux soupçons.
DORIMOND
Je ne saurais croire ; on n'emploie pas tant de mystère pour des choses honnêtes.
CLERVAL
Eh bien, mon oncle, le secret de cet infortuné doit éclater demain ; en attendant, si vous voulez m'accorder un moment d'entretien, je vous ferai connaître l'erreur où l'on vous a jeté, en vous rappelant le nom et la funeste aventure d'un homme, dont plus d'une fois vous avez plaint le malheur.
DORIMOND
Je t'en serai obligé. C'est gagner beaucoup que de détruire un soupçon. Dans un moment nous passerons dans mon cabinet. J'ai aussi à te parler d'un mariage très convenable pour toi.
CLERVAL
Pour moi, Monsieur ?
DORIMOND
Oui, pour toi. C'est Clarice que je te destine ; elle a du mérite, tu la connais ?
CLERVAL
Je vous supplie, Monsieur...
DORIMOND
De quoi ? Est-ce encore un refus ? Je commence à être las d'en essuyer. Je ne m'étonne pas que le monde soit rempli de méchants : le penchant au mal est toujours sûr de réussir ; on peut faire des malheureux même sans les connaître, mais quelqu'envie qu'on en ait, il n'est pas si aisé qu'on le pense de faire des heureux. Cela rebute, et l'on devient dur, faute de succès.
LISETTE
Eh Monsieur, ne vous mettez point en colère ; Monsieur votre neveu n'est pas capable de vous désobéir ; et pour peu que vous lui fassiez connaître que vous avez pris votre résolutions, il prendra la sienne.
DORIMOND
Il n'est pas jusqu'à ma file...
À Orphise.
Madame, je suis fâché de m'en prendre à vous. Je vous estime, et je vous croyais fort au-dessus de ces petites intrigues de femmes qui troublent sans cesse le repos des familles.
ORPHISE
Est-ce bien à moi, Monsieur, que ce discours s'adresse ?
DORIMOND
À vous-même, je vous le répète. Je suis fâché de perdre la haute opinion que j'avais de vous ; mais je n'ignore pas que les conseils que vous donnez à Cénie.
ORPHISE
Si vous les savez, Monsieur, ils font ma justification ; je n'ai rien à répondre.
DORIMOND
Ne le prenez point sur ce ton-là ; j'ai vu moi-même sur son visage l'impression du dégoût que vous lui inspirez pour les gens que j'aime. Je n'ai pas eu le temps de m'expliquer avec elle, mais... Enfin, Madame, pour le peu de temps qu'elle aura besoin de vous, je vous prie de ne plus vous mêler de nos affaires.
CLERVAL
Quel contre-temps ! Ô ciel !
ORPHISE
Je dois vous obéir, Monsieur, vos serez satisfait.
DORIMOND
Allons, Clerval, je suis prêt à t'entendre, viens me donner le plaisir de te justifier.
SCÈNE IV. Orphise, Lisette.
LISETTE
Je ne reviens point de la la surprise que me cause la mauvaise humeur de Dorimond ! Au moins, Madame, je n'y ai point part.
ORPHISE
Vous êtes entrée avec lui, vous pourriez en savoir la cause.
LISETTE
Moi ! Point du tout. Monsieur cherchait Clerval ; je le savais ici, je l'y au conduit sans dire mot. Vous me soupçonnez, je le vois : cela est pardonnable après la petite mortification qu'on vient de vous donner.
ORPHISE
Si j'aimais moins Cénie, je serais peu touchée...
LISETTE
Oui, Madame, vous l'aimez, et beaucoup, on le sait. Mais permettez-moi de vous dire que vous l'aimez mal. Pourquoi l'empêcher d'obéir à son père ?
ORPHISE
Si je l'empêchais, c'est que j'aurais des raisons pour cela, et je ne les cacherais pas. Je l'exhorte à l'obéissance, mais ce n'est pas sans désapprouver au fond de mon coeur le choix de Dorimond.
LISETTE
Peut-on savoir ce qui vous déplaît en Méricourt ?
ORPHISE
Son âge : quoiqu'il soit peu avancé, il est si disproportionné à celui de Cénie, qu'il devrait être un obstacle invincible.
LISETTE
Si vous entendiez les intérêts de votre pupille, c'est justement ce qui vous le ferait désirer, et Méricourt vous paraîtrait encore trop jeune. Je connais un peu le monde. Une jeune personne, en épousant un homme âgé, devient une femme intéressante. Pour peu que sa conduite soit régulière, on la plaint, en l'admire, elle acquiert du mérite, ses charmes s'embellissent de la décrépitude de son mari. ; Il meurt : eût-elle quarante ans, c'est une jeune veuve.
SCÈNE V.
ORPHISE, seule
C'est donc, pour mettre le comble à mon abaissement, que Dorimond devient injuste ? Hélas ! J'étais réservée à des traitements injurieux ! Digne fruit de l'état où le malheur m'a réduite... Pardonne, Dorsainville : pour conserver la vie d'une épouse qui t'es chère, il ne me restait que le choix des plus villes conditions. Tu n'en rougiras pas, j'ai sauvé de l'opprobre ton nom et le mien... Époux infortuné, devais-tu m'abandonner ?... Quel que soit le désert qui te sert d'asile, c'est celui de l'honneur. La honte, ce tyran des âmes nobles, n'habite qu'avec les hommes : fuyons-les... Mais plus on m'éloigne de Cénie, plus mes conseils lui sont nécessaires. Sans offenser Dorimond, rendons à sa fille ce qu'exigent de moi sa confiance et mon amitié. On n'est pas tout-à-fait malheureux, quand il reste du bien à faire.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Dorimond, Méricourt.
DORIMOND
J'en suis pour le moins aussi fâché que toi ; mais il n'y faut plus penser.
MÉRICOURT
Je me soumets sans murmurer, Monsieur. M'est-il seulement permis de vous demander sur quoi Cénie fonde ses refus ? Est-ce sa haine ? Est-ce mépris pour moi ?
DORIMOND
Ce n'est ni l'un ni l'autre ; elle ne m'a pas dit un mot à ton désavantage.
MÉRICOURT
Vous voulez ménager ma disgrâce, Monsieur ; vos bontés se montrent partout.
DORIMOND
Il n'y a point de bonté en cela, c'est la vérité pure. Cénie ne m'a pas témoigné qu'une répugnance générale pour une engagement qui l'effraye.
MÉRICOURT
Et cette répugnance est sans doute bien naturelle ?
DORIMOND
Ah ! N'en doutez pas.
MÉRICOURT
Cénie ne peut avoir une inclinaison secrète ?
DORIMOND
Je voudrais qu'elle m'aimât ; elle n'aurait fait qu'un bon choix, et bientôt... Saurais-tu quelque chose là-dessus ?
MÉRICOURT
Gardez-vous bien de la penser, Monsieur. Cénie est trop sage pour avoir fait un choix sans votre aveu, et trop ingénue pour avoir eu l'adresse de cacher une passion ; vous vous en seriez aperçu. 3
DORIMOND
Moi ! Point du tout : je suis aussi aisé à tromper sur cette matière, que sur bien d'autres. Je ne saurais me résoudre à être fin ; la finesse ne va guère sans la méchanceté. Quoi qu'il en soit, j'ai donné ma parole, et je la tiendrai. On ne saurait pousser l'indulgence trop loin, quand il s'agit d'un engagement éternel. Peut être dans quelque temps Cénie prendra d'autres idées ; alors je proposerai ton frère.
MÉRICOURT
Mon frère !...
DORIMOND
Il est jeune, il peut attendre.
MÉRICOURT
Mon frère... Je n'en reviens point.
DORIMOND
Tu m'étonnes. Ne pouvant être mon gendre, tu devrais être ravi de me voir jeter les yeux sur Clerval.
MÉRICOURT
Je le ferais, si l'intérêt avait quelque pouvoir sur moi ; mais je ne connais que le vôtre, et assurément Clerval.
DORIMOND
Écoutes : tu dois savoir qu'il me déplaît très fort d'entendre mal parler de lui. Tu m'avais déjà ce matin des avis, dont il s'est pleinement justifié.
MÉRICOURT
J'ai pu me tromper, Monsieur : c'est l'effet d'un zèle ardent. J'apprends avec joie que Clerval n'a laissé aucune obscurité sur sa conduite.
DORIMOND
Cela étant, tu dois voir du du même oeil la fortune que je lui prépare.
MÉRICOURT
La rendre Mélisse l'a prévu ; les regrets qu'elle emporte au tombeau n'étaient que trop fondés.
DORIMOND
Comment ! Si elle s'est expliquée sur l'établissement de sa fille, pourquoi m'en faire un mystère ?
MÉRICOURT
Dois-je croire, Monsieur, que vous ignoriez ses intentions, et que si elle avait choisi un époux à la fille, ce n'eût pas été de concert avec vous ?
DORIMOND
Il est vrai que l'établissement de Cénie faisait souvent le sujet de nos entretiens. Cette vertueuse femme, par délicatesse de sentiment, avait résolu de ne la donner qu'à l'un de vous deux ; mais je l'ai toujours vue incertaine sur le choix de l'un ou de l'autre. Si tu en sais davantage, tu as tort de me le cacher.
MÉRICOURT
Il est rare qu'un mourant ne s'explique pas sur les dispositions de sa famille.
DORIMOND
Et bien ! Parles donc.
MÉRICOURT
Non, Monsieur. Dans l'état où sont les choses vous pourriez soupçonner...
DORIMOND
Je le vois : c'est en ta faveur qu'elle s'est déclarée ?
MÉRICOURT
Oui ; Monsieur. Mélisse touchant au terme de sa vie, me fit approcher de son lit, Méricourt, me dit-elle, d'une voix presqu'éteinte, dans un moment je ne serai plus, écoutez mes deniers sentiments. J'adorai mon époux, je luis dois mon bonheur ; vous l'aimez, héritez encore de ma tendresse pour lui ; devenez l'époux de ma fille, soyez le fils de Dorimond ; répondez moi du repos de ses jours, prolongez-en la durée, et je perds les miens sans regret.
DORIMOND
Arrêtez, mon cher neveux, je ne puis soutenir.... Hélas ! Que ne donnerais-je pas pour que Cénie...
MÉRICOURT
Elle ignore les dernières volontés de sa mère. Si vous me permettiez, Monsieur, d'avoir un entretien particulier avec elle ?
DORIMOND
Volontiers : demeurez, je vais te l'envoyer. Songes que tu me rendras le plus grand service, si tu peux obtenir son aveu.
MÉRICOURT
Je n'y épargnerai rien.
DORIMOND
Je te défends cependant de l'intimider par la crainte de me déplaire. Obtenons tout par la tendres, et rien par autorité.
SCÈNE II.
MÉRICOURT, seul
Voici donc le moment décisif. Je n'ai plus rien à ménager... Je le prévois : l'obstination de Cénie me forcera d'employer contre elle les armes que Mélisse m'a laissées ; elles peuvent devenir cruelles contre moi-même ; mais une fortune immense peut-elle s'acheter à trop haut prix.
SCÈNE III. Méricourt, Cénie.
CÉNIE
On m'avait dit que mon père me demandait ?
MÉRICOURT
Arrêtez Cénie : c'est par son ordre que je vous attends ici. Dorimond sensible aux mépris dont vous m'accablez, me permet d'essayer encore une fois de les vaincre.
CÉNIE
Est-ce vous mépriser, Monsieur, que d'épargner à votre délicatesse la douleur d'avoir rendu quelqu'un malheureux ?
MÉRICOURT
Vous me bravez, ignare, vous triomphez : vous croyez que l'excessive complaisance de Dorimond ne vous laisse plus rien à redouter. Si vous saviez à quel excès je pousse sa générosité à votre égard, cette orgueilleuse ironie changerait bientôt de ton.
CÉNIE
J'ignore, Monsieur, les obligations que je vous ai : si vous vouliez m'en instruire...
MÉRICOURT
Vous ne le saurez que trop tôt. Vous vous repentirez peut-être dans un moment de m'avoir forcé à vous les apprendre.
CÉNIE
Vous me feriez tremblez, si j'avais des reproches à me faire.
MÉRICOURT
Cénie, écoutez mes conseils : consentez à me donner la main, votre propre intérêt ma porte à vous en conjurer à genoux, le temps presse, n'abusez pas de ma faiblesse ; parlez, il n'est plus temps de balancer.
CÉNIE
Je ne balance point, Monsieur.
MÉRICOURT
Quel parti prenez vous ?
CÉNIE
Celui de rompre une entretien aussi fâcheux pour l'un que pour l'autre.
MÉRICOURT, la retenant par le bras
Non, non : il faut que ce moment décide de votre sort.
CÉNIE
Comment ! Vous êtes assez hardi... Méricourt, comptera moins sur les bontés de mon père ; il daignera m'entendre.
MÉRICOURT
Non, vous ne sortirez point,il me faut un mot décisif.
CÉNIE
Vous le voulez ? Le voici : mon père m'a donné sa parole de ne point me contraindre : rien ne peut me faire changé de résolution.
MÉRICOURT
Ah ! C'est est trop ; il est temps de confondre tant de mépris. Connaissez-vous cette écriture ?
CÉNIE
Oui ; c'est celle de ma mère.
MÉRICOURT
Elle est pour Dorimond : mais qu'importe : écoutez ;
Il lit.
Je vous ai trompé, Monsieur, et mes remords ne peuvent s'ensevelir avec moi. La disproportion de nos âges m'a fait craindre de tomber dans l'indigence,dont vous m'aviez tirée. Pour assurer ma fortune, j'ai supposé une enfant. Votre dernier voyage me facilitera les moyens de faire passer Cénie pour ma fille. La mort me force à révéler mon secret. Pardonnez...
CÉNIE, tombe évanouie
Je meurs.
MÉRICOURT
Cénie, écoutez-moi, connaissez du moins en ce moment l'excès de mon amour ; il en est temps encore. Je vous offre ma main, je répare la honte de votre naissance, je renferme à jamais votre secret dans les noeuds de notre mariage. Est-ce là vous aimer ?
CÉNIE
Que gagnerais-je à tromper tout le monde ? Pourrais-je me tromper moi-même ? Montrez-moi cette lettre.
Après avoir lu.
Mon malheur n'est que trop certain.
MÉRICOURT, reprend la lettre
Eh bien ! Quels sont à présent vos sentiments !
CÉNIE
LEs mêmes.
MÉRICOURT
Quel orgueil ! Est-ce à vous de résister, quand mon amour surmonte les obstacles, quand je devrais rougir ?...
CÉNIE
Rougissez donc, mais de la fourberie dans laquelle vous n'auriez pas honte de m'associer. Moi, tromper le meilleur des humains ! Moi, usurper les biens d'une maison ! Vous me faites horreur.
MÉRICOURT
C'est aimer Dorimond que de lui conserver son erreur. Mélisse en me confiant votre secret, voulez vous rendre heureuse, et remettre les biens de mon oncle à leur légitime possesseur.
CÉNIE
Répare-t-on un crime par une autre ? Chaque moment me rend complice de tant de forfaits. Je ne saurais trop tôt...
MÉRICOURT
Arrêtez : je pénètre vos desseins, vous voulez me perdre. Gardez-vous de suivre les mouvements de votre haine.
CÉNIE
Je ne suivrai que mon devoir.
MÉRICOURT
Non, non, je sais mieux que vous ne pensez la causes de vos dédains. C'est moins l'honneur que l'amour qui vous guide. Vous croyez que Clerval... Il faut y renoncer. Quand il serait assez lâche... Il me reste des armes... Gardez votre secret, c'est le dernier conseil que je vous donne : je vous laisse y rêver. Ne poussez pas plus loin ma vengeance ; ou tremblez d'en apprendre davantage.
CÉNIE
Que peut-il m'arriver ?... Ô ciel ! Que vois-je ?
SCÈNE IV. Cénie, Clerval.
CLERVAL
Cénie, vous pleurez ! Ma chère Cénie, qu'avez-vous ?
CÉNIE
Clerval, je suis perdue.
CLERVAL
Mon frère vient de vous quitter, a-t-il obtenu de Dorimond...
CÉNIE
Oubliez-moi. Il n'est plus pour vous d'autre bonheur.
CLERVAL
Quoi, mon frère ! Je cours me jeter aux pieds de Dorimond ; il verra mon désespoir, et il en sera touché.
CÉNIE
Ah ! Gardez-vous de lui parlez.
CLERVAL
C'est vous, Cénie, qui me retenez ! Je m'étais flatté au moins de n'être pas haï. Vous m'auriez vu sans répugnance devenir votre époux, vous me l'avez dit !
CÉNIE
J'en étais digne alors... Je ne le suis plus.
CLERVAL
Vous ne l'êtes plus ! Vous aimez donc mon frère ?
CÉNIE
Moi, j'aimerais Méricourt ! Vous me faites frémir.
CLERVAL
Eh bien ? Si vous ne l'aimez pas, dites-moi que vous m'aimez ; rassurez mon coeur éperdu, laissez moi disputer à Méricourt les bontés de mon oncle.
CÉNIE
Mon sort ne dépend plus de Dorimond.
CLERVAL
Vous me désespérez. Quel est ce langage obscur ? Que je sache du moins la cause de mon malheur ?
CÉNIE
Elle est en moi seule, elle est dans mon horrible destinée. Ne me forcez pas à rougir à vos yeux.
CLERVAL
Vous craignez de rougir ? Ah ! Vous me trahissez.
CÉNIE
Si vous saviez... Clerval, croyez-moi, je ne suis point coupable... Adieu.
CLERVAL
Cénie, qu'allez-vous faire ? Si la pitié encore quelque chose sur votre coeur, éclaircissez mon sort, que j'apprenne de votre bouche.
CÉNIE
Vous-même, prenez pitié de moi ; voyez ma douleur, ma confusion. Hélas ! Je n'ose lever les yeux sur vous.
CLERVAL
Au nom de l'amour le plus tendre, délivrez-moi du tourment que j'endure : parlez.
CÉNIE
Non, je ne prononcerai pas l'arrêt cruel qui nous sépare.
CLERVAL
Vous prononcez celui de ma mort. Craignez de m'abandonner à mon désespoir. Je ne vous réponds pas de ma vie.
CÉNIE
Quelle horrible menace, pour un coeur qui ne voudrait vivre que pour vous !
CLERVAL
Vous m'aimez, Cénie ; je n'ai plus rien à craindre : cet aveu me suffit. Cruelle ! Pourquoi tant différer mon bonheur ? Doutiez vous de mon amour ? Ah ! Jugez-en par l'excès de ma joie.
CÉNIE
Voilà ce que je redoutais le plus. Ce funeste aveu met le comble à vos maux. Clerval souvenez-vous que vous me l'avez arraché.
SCÈNE V. Cénie, Dorsainville, Clerval.
DORSAINVILLE
Ami, partagez mon transport : ma femme n'est point morte, et je puis espérer... Que vois-je !... Je fais une imprudence.
CÉNIE, à Dorsainville
Monsieur, vous ne pouviez venir plus à propos. Je crois reconnaître en vous cet ami de Clerval, dont il m'a conté les malheurs ; ils m'ont touchée, ils doivent vous rendre sensible à ceux des autres. Ne quittez point votre ami. Dans un moment... Je vous laisse. Adieu mon cher Clerval, ne me suivez pas.
SCÈNE VI. Dorsainville, Clerval.
DORSAINVILLE
Cher ami, pardonnez mon indiscrétion ; je ne sans plus que votre peine. Quel est le malheur dont Cénie vous menace ?
CLERVAL
Je l'ignore. Elle veut m'épargner la douleur de l'annoncer. Hélas ! Il me serait bien moins cruel de l'apprendre de sa bouche. S'il fallait la perdre !... Non, je ne puis rester dans la cruelle incertitude où je suis.
DORSAINVILLE
Je ne vous quitte pas.
CLERVAL
Laissez-moi, cher ami ; il faut que j'éclaircisse cet horrible mystère. Cénie m'a défendu de la suivre, j'éviterai sa rencontre : mais quelqu'autre pourra m'instruire. Ami, ne me retenez plus ; allez m'attendre, je vous en conjure : peut-être aurais-je besoin de vous.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Cénie, Orphise.
ORPHISE
Oui, je vous attendais. Venez courageuse Cénie, venez jouir dans mes bras de la victoire que vous remportez sur vous-même.
CÉNIE
J'ai frappé Dorimond du coup de la mort. Ce vieillard généreux n'y survivrai pas.
ORPHISE
En rendant témoignage à la vérité, vous illustrez à jamais votre innocence. La gloire est la récompense de la vertu.
CÉNIE
Quelle gloire ! Quelle est humiliante, ah ! Madame, que je suis malheureuse !
ORPHISE
C'est l'excès de malheur qu'il faut ranimer son courage : souvent les plaintes l'amollissent.
CÉNIE
Eh quoi ! Me seraient-elle interdites, quand le Ciel me ravit ce qu'il m'accorde aux plus vils mortels ? Je ne prononcerai plus les tendres mots de père et de mère. Je sens anéantir dans mon coeur la confiance qu'ils inspirent. Plus de soutien, plus de défenseur, plus de guide à mes volonté ! Mon indépendance m'épouvante ; je ne tiens plus à rien, et rien ne tient à moi. Madame, m'abandonnez-vous ?
ORPHISE
Non, ma chère Cénie ; vous perdez beaucoup, mais il vous reste un coeur. Si ma vie vous est nécessaire, elle deviendra intéressante.
CÉNIE
Que ne vous dois-je pas ? Quelle générosité !
ORPHISE
Ah ! Dites plutôt, quel bonheur pour Orphise !
CÉNIE
Madame, vous aurez donc pitié de moi ?
ORPHISE
Ma chère Cénie, ma tendre compassion ne peut plus s'exprimer que par mes larmes.
CÉNIE
Elles me sont bien chères, elles bannissent de mon coeur la crainte qui l'avait saisi. Daignez me protéger, me conduire, me tenir lieu de mère ; et que mes services effaces la honte de ceux que vous m'avez rendus.
ORPHISE
Vous, me servir Cénie ! Gardez-vous bien de perdre l'estime de vous même ; le découragement est le poison de la vertu. Qui sait à qui vous devez la naissance ?
CÉNIE
Eh, Madame ! De quels parent peut être née une malheureuse que l'on n'a pas daigné avouer, à laquelle on a renoncé pour un vil intérêt ? Quelle preuve plus convaincante de mon néant ? Sur quel fondement pourrais-je me flatter ?
ORPHISE
Sur l'élévation de votre âme, sur la noblesse de votre coeurs, sur vos sentiments...
CÉNIE
Ils sont tels que vous les avez fait naître : je ne suis que votre ouvrage. Quelle âme, que coeur vos soins et vos conseils n'auraient-ils pas élevés ? Je vous dois tout, et je ne suis plus rien.
ORPHISE
J'ai tout perdu, ma chère Cénie, vous serez tout pour moi. Mais Dorimond pourra-t-il se résoudre à vous abandonner ?
CÉNIE
Quoi, Madame ! Si ses bontés s'étendaient jusqu'à vouloir me garder chez lui, pensez-vous que j'y restasse ? Pourrais-je envisager Méricourt sans horreur ? Est-il un courage à l'épreuve des regards humiliants des domestiques, de la pitié insultante des gens du monde ? Ma funeste aventure deviendrait la Nouvelle du Jour, et je serais l'objet de la curiosité du public. J'ose à peine lever les yeux sur moi. Ce faste qui ne me convient plus ma fait horreur. Fuyons, Madame : que la plus obscure retraite ensevelisse à jamais le souvenir de ce que je crus être.
SCÈNE II. Cénie, Orphise, Dorimond.
DORIMOND
Tu m'abandonnes à ma douleur, ma chère Cénie ; viens donc ma rassurer contre l'imposture. Tu es ma fille, je le sens à ma tendresse pour toi.
CÉNIE
Hélas, Monsieur ! Il n'est que trop vrai que j'ai perdu la meilleur des pères !
DORIMOND
Tes pleurs m'ont saisi, ta douleur a troublé mon jugement : la réflexion m'éclaire ; un tel crime n'est pas seulement vraisemblable. On te trompe, ma chère enfant, ou toi-même abusée...
CÉNIE
J'ai vu, Monsieur, j'ai lu la fatale vérité écrite de la main de Mélisse.
DORIMOND
La perfide ! Me trahir aussi cruellement, moi qui l'adorais ! Non, je ne puis le croire. Qui seraient les complice de cette horrible fourberie ?
CÉNIE
Méricourt pourra vous en instruire ; je vous ai déjà dit qu'il en était le dépositaire.
DORIMOND
Méricourt ! De peut-il... Je le fais chercher ; il ne paraît point ! Il craint sans doute ma présence. Ah, Cénie ! Devais-tu me révéler ce funeste secret ?
CÉNIE
Pouvais-je le garder ? Pouvais-je vous tromper ?
DORIMOND
Mais tu m'ôtes la vie : si je te perds, tout est perdu pour moi.
CÉNIE
Ah, Monsieur ! Vos bontés mettent le comble à mes maux. Ne voyez plus en moi qu'une malheureuse victime de l'ambition. Je ne suis plus digne de votre tendresse ; ne m'accordez que de la pitié ; ne me rendez point odieuse à moi-même, en me chargeant du malheur affreux de votre perte.
DORIMOND
Est-ce donc de toi que je me plains, ma chère enfant ? Sois toujours ma fille, et mes jours sont en sûreté. Méricourt ne viens point ! Qu'il tarde à mon impatience ! Ô Ciel ! Le voici ; mes sens se troublent à sa vue.
À Cénie.
Ne sortez point.
À Orphise.
Madame, demeurez. Ciel ! Que va-t-il dire ?
SCÈNE III. Cénie, Orphise, Dorimond, M2ricourt.
DORIMOND
Approchez : venez, s'il se peut, détruire le soupçon d'en forfait dont je ne saurais vous croire le complice.
MÉRICOURT
Moi, Monsieur !
DORIMOND
Qu'est ce qu'une prétendue lettre de Mélisse qui vous rendrait aussi coupable qu'elle ? Si vous pouvez vous justifier, ne tardez pas.
MÉRICOURT
Pour me justifier, il faudrait savoir de quoi l'on m'accuse.
DORIMOND
Je vous l'ai dit : on parle d'une lettre d'une Mélisse, qui renferme un mystère odieux. Si vous avez des preuves du contraire, ne balancez pas à les mettre au jour.
MÉRICOURT
Qui peut être assez hardi, pour porter jusqu'à vous ?...
CÉNIE
Moi, Monsieur : la vérité fera toujours ma loi.
DORIMOND
Voyez donc ce que vous pouvez opposer à cette accusation : parlez.
MÉRICOURT
Oui, je parlerai : je ne saurais trop tôt punir l'ingrate qui veut vous donner la mort. Apprenez donc qu'elle n'est point votre fille ; Mélisse pressée de ses remords, rend dans cette lettre un témoignage authentique à la vérité.
DORIMOND, après avoir lu bas
Qu'ai-je lu ? Se peut-il que tant d'horreurs ? Cruelle Mélisse ! Que vous avais-je fait pour me jeter dans l'erreur, ou pour m'en tirer ? Ma mort sera le prix de vos forfaits !
MÉRICOURT
Elle a craint de perdre votre tendresse.
DORIMOND
Avec quelle perfidie, en m'accablant de caresses, elle excitait en moi un amour paternel, hélas ! Trop bien fondé !... Mon coeur se déchire à ce cruel souvenir.
CÉNIE
Monsieur, calmez votre douleur.
DORIMOND
Et vous, malheureux, qui me gardiez depuis six mois ce funeste dépôt, quelles raisons vous y engageaient.
MÉRICOURT
En vous découvrant cette triste vérité, c'était, je l'ai prévu, vous porter la coup mortel. Plutôt que de m'y résoudre, vous savez à quoi je m'étais réduit. J'épousais une inconnue sans aveu, sans parents. Que n'aurais-je pas sacrifié, pour vous conserver une erreur qui vous était chère ?
DORIMOND
Eh ! Pourquoi donc m'en tirer ? Pourquoi se servir de ces cruelles armes pour perdre Cénie, ou pour l'engager dans un hymen qu'elle abhorre ? Méricourt : ton coeur se dévoile... Brisons là-dessus. Tu ne goûteras pas le fruit de ta trahison. Cénie : je vous adopte.
MÉRICOURT
Qu'entends-je ?
CÉNIE
Moi ! Je serais toujours votre fille ! ... Monsieur... Ah ! Modérez vos bontés ; je ne suis pas digne de cet honneur.
DORIMOND
Tu es digne de mon coeur, tu es digne de ma tendresse ! Ma chère enfant, rentres dans tous tes droits.
CÉNIE
Non, Monsieur : votre gloire m'est plus chère que mon bonheur. Souffrez qu'une retraite ensevelie avec moi l'ignorance où je suis malheureux à qui je dois le vie.
DORIMOND
Tes parents sont des infortunés ; Eh bien ! Ils m'en sont que plus respectables. Que nos chagrins disparaissent. Madame, tout ceci m'ouvre les yeux sur les mauvais procédés dont on vous accusait : demeurez avec nous, reprenez vos fonctions auprès de ma fille.
CÉNIE
Monsieur...
DORIMOND
Je ne t'écoutes plus ; je te donne mon nom, mon bien ; et plus que tout cela, l'amour d'un père tendre.
CÉNIE
Je me jette à vos pieds.
MÉRICOURT
Attendez un moment pour exprimer votre reconnaissance. Vous auriez, Monsieur, de justes reproches à me faire, si je tardais plus longtemps à vous faire connaître, si je tardais plus longtemps à vous faire connaître le digne objet de votre adoption. Cette lettre est pour Mademoiselle ; mais vous pouvez la lire.
DORIMOND, lit
« Ce n'est pas sans pitié que je vous révèle votre naissance : mais je touche au moment de la vérité. Vote mère vous croit morte, et son erreur assurait encore mon secret ; vous pouvez l'en instruire. Informée de l'extrême misère où elle était réduit, je l'en tirai pour vous servir de Gouvernante. C'est dans ses mains que je vous remets. »
CÉNIE,dans les bras de sa mère
Vous êtes ma mère ! Mes malheurs sont finis.
ORPHISE
Ma chère fille ! Quoi, c'est vous que j'embrasse !
CÉNIE
Ma mère ! Que ce nom m'est doux !
ORPHISE
Trop malheureux enfant ! Hélas, que vous êtes à plaindre !
CÉNIE
Je dois le jour à la vertu même :mon sort est assez beau.
DORIMOND
Voilà le dernier coup que la perfidie me réservait. Un mortel saisissement...
À Cénie.
Trop aimable enfant... Je ne saurais parler... Je me meurs.
CÉNIE, courant à Dorimond
Ah ! Monsieur...
MÉRICOURT
L[a]issez : on se passera de vos soins ; vous n'êtes plus rien ici.
SCÈNE IV. Cénie, Orphise.
CÉNIE
Ma mère, ayez pitié de moi, le courage m'abandonne, je ne saurais supporter le mépris.
ORPHISE
Rappelez votre courage, ma chère fille.
CÉNIE
Que je vous aime ! Je ne devrais sentir que ma tendresse. Ah ! Ne jugez pas de mon coeur de cet affreux moment : la joie, la douleur, l'indignation avec tant de violence...
ORPHISE
Ces mouvement sont naturels, ma chère enfant. Vous avez vu le bonheur, il a disparu. Cependant ne désespérez pas ; peut-être un jour le Ciel moins rigoureux...
CÉNIE
Ah ! Je ne regrette rien ; vos bontés me tiendront lieu de tout. Mais sortons de cette maison, où je ne respire plus que le bonne et le mépris.
ORPHISE
Allons, allons chercher un asile où nous puissions être malheureuses sans rougie.
CÉNIE
Ma mère, puissent mes respects, ma tendresse, ma soumission, vous tenir lieu de ce que vous avez perdu ! Je n'ose vous rappeler le souvenir de mon père.
ORPHISE
Il n'est pas temps d'en parler, ma chère Cénie ; l'âme la plus ferme n'est quelquefois pas assez forte pour soutenir tant de disgrâce à la fois. Vous apprendrez un jour avec quel courage votre père sacrifié la fortune à l'honneur. Quel père ! Quel époux !
CÉNIE
Que vois-je ? C'est Clerval ! Ah souffrez que je fuie.
SCÈNE V. Orphise, Clerval.
CLERVAL
Ah, Madame ! Que je vous rencontre à propos ! Mon oncle m'a ordonné de chercher Méricourt : en vain j'ai parcouru toutes les maisons où il a coutume d'aller : je ne l'ai point trouvé. J'ignore ce qui s'est passé. A-t-il éclairci la sort de Cénie ? Parler.
ORPHISE
Oui, Monsieur : son malheur est confirmé.
CLERVAL
Ah Dieux ! Madame, ne me cachez rien : quel parti va-t-elle prendre ?
ORPHISE
Celui de la retraite : il n'en est point d'autre pour elle.
CLERVAL
Eh bien ! Oui, Madame, un couvent est un asile respectable pour elle. Mais n'aurez-vous pas le bonté de l'y accompagner ?
ORPHISE
En pouvez vous douter ?
CLERVAL
Je connais le bonté de votre coeur. Eh bien, vous la suivrez donc. Mais dans ce moment de trouble, vous ne pouvez prendre les soins nécessaires à ce nouvel établissement : souffrez, que me services... Je me charge de tout, je vais tout préparer.
ORPHISE
Arrêtez, Monsieur : tant d'empressement à servir les malheureux honorerait l'humanité, s'il était dépouillé de tout intérêt. Mais vous aimez Cénie. Dans la situation où elle se trouve ; vos soins ne peuvent plus être qu'injurieux pour elle.
CLERVAL
Ah, Madame ! Qu'osez vous dire ? Oui, je l'adore : et le couvent où je vous conjure de l'accompagner, vous doit être un si garant de mes intentions. Vous lui tiendrez lieu de mère. Soumis l'un à l'autre à vos volontés, je ne le verrai qu'autant que vous l'approuverez. Et si ce n'est pas assez, je m'engage à ne la voir, qu'en lui offrant une main.
ORPHISE
Vous ! Épousez Cénie ! Y pensez-vous, Monsieur ?
CLERVAL
Oui, Madame. Je sais ce que vous pouvez m'opposer ; mais toutes les chimères adoptées par les hommes disparaissent à mes yeux, dès qu'ils entrent en comparaison avec la vertu.
ORPHISE
Cette générosité ne suffit pas à une homme comme vous : il doit se respecter dans le choix de son coeur. Si la naissance de Cénie se trouvait d'une telle obscurité, qu'elle vous fit rougir ?...
CLERVAL
Non, Madame : les hommes s'avilissent que par leur propre bassesse. Le temps vous apprendre...
ORPHISE
J'admire avec quelle adresse les passions transforment leurs désirs en vertus. Un zèle trop ardent est comme le plus prompt à se démentir ; un malheur récent échauffe l'imagination : l'héroïsme s'empare de l'esprit ; on veut tout entreprendre pour les malheureux : insensiblement on s'accoutume à les voir ; on se refroidit, et l'on devient comme les autres hommes.
CLERVAL
Ah, Madame ! En m'accablant de douleur, ne m'accablez pas de mépris. Je n'aurais par d'autre épouse que Cénie, recevez en ma parole d'honneur.
ORPHISE
Je l'accepte, Monsieur... Cénie est ma fille.
CLERVAL
Vous êtes sa mère ? Tous mes yeux sont remplis.
ORPHISE
Non, Monsieur. Reconnaissez l'effet de votre aveugle transport : que ceci vous serve de leçon. Je vous rends votre parole.
CLERVAL
Et moi, je la confirme par tout ce que l'honneur a de plus sacré. Madame, accorder-moi votre confiance sur les faibles services que je puis vous rendre, et donnez moi le temps de mériter votre estime.
ORPHISE
Je vous honore, Monsieur ; et je vais vous en donner une preuve. L'affreuse circonstance où je me trouve, m'engage à ma confier à vos soins ; j'accepte pour ces premiers moments les services que vous m'offrez. Cherchez nous une retraite ; donnez moi un guide pour nous y conduire ; la décence ne vous permet pas de nous y accompagner. Allez. Je vais tout préparer pour mon départ, et prendre congés de Dorimond.
CLERVAL
Et moi, je cours exécuter vos ordres, et je reviens vous avertir.
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Clerval, Dorsainville.
DORSAINVILLE
Reposez vous sur moi : j'aurai soin de tout.
CLERVAL
Ne les présentez point comme des infortunées. Les malheurs ne sont pas toujours une bonne recommandation.
DORSAINVILLE
Je sais ce qu'il faut dire.
CLERVAL
Qu'elles soient bien traitées ; si la pension ne suffit pas, on le doublera.
DORSAINVILLE
Vous m'avez dit tout cela.
CLERVAL
Recommandez que l'on vous avertisse, s'il arrivait la moindre incommodité à Cénie.
DORSAINVILLE
Je n'y manquerai pas.
CLERVAL
Faites bien sentir que ce sont des femmes de mérite. Ce n'est qu'en montrant pour elle une grande considération, que vous pourrez leur en attirer.
DORSAINVILLE
Je n'oublierai rien.
CLERVAL
Qu'il est fâcheux dans certaines circonstances de ne pouvoir agir soi-même !
DORSAINVILLE
Quoi ! Vous doutez de mon zèle ?
CLERVAL
Non cher ami. Mais vous ne connaissez point les deux personnes qui méritent le plus qu'on s'intéresse vivement à elles.
DORSAINVILLE
Vous les aimez, cela ma suffit.
CLERVAL
Il faut servir les malheureux avec tant de circonspection, d'égards et de respect !
DORSAINVILLE
Qui doit mieux que moi savoir les ménager ?
CLERVAL
Il est vrai : mais un homme de courage contracte une certaine dureté pour lui-même, qu'il peut étendre aux autres, sans même qu'il s'en aperçoive. Il est mille petites attentions qu'on ne peut négliger, sans blesser ceux qui ont droit de les attendre.
DORSAINVILLE
Je ne manquerai à rien ; je vous en donne ma parole.
CLERVAL
Quel inconvénient y aurait-il que je vous accompagnasse à cette première entrevue ? Je parlerais vivement ; c'est le premier moment qui décide ; il est important...
DORSAINVILLE
De n'en point trop dire. Loin de les servir, votre âge, votre ton pourraient faire un mauvais effet. Je crains déjà que vos arrangements ne nuisent à votre réputation.
CLERVAL
Comment ?
DORSAINVILLE
Par un faste qui me paraît déplacé. Il est bien difficile que leur aventure ne transpire pas : que voulez-vous que l'on pense de ce que vous faites pour elles ?
CLERVAL
Cela ne me regarde plus, je ne fais à présent qu'exécuter les ordres de mon oncle.
DORSAINVILLE
Qu'importe ? Il eut été prudent de les mettre d'abord sur un ton approchant de leur état.
CLERVAL
De leur état ! Ah ! Gardez-vous de croire qu'il soit tel qu'il paraît.
DORSAINVILLE
Avez-vous des éclaircissements là-dessus ?
CLERVAL
Il n'en est pas besoin : tout parle pour elles, tout annonce ce qu'elle font.
DORSAINVILLE
Je crois que la mère et la fille ont mille qualités ; mais enfin ce ne sont pas des preuves.
CLERVAL
Depuis longtemps je soupçonne Orphise de cacher sa naissance. Tout ce que je vois me le confirme ; mon respect ne l'étonne point ; il lui est naturel d'entendre le ton dont je lui parle ; elle devine sans doute ce que je pense d'elle, et cependant elle ne me dépend point.
DORSAINVILLE
Elle vous a fait grâce de l'affirmative. Il est peu de gens de cette espèce, qui n'aient une histoire toute étrangère u malheur qui les a réduits à servir.
CLERVAL
Ami, en cherchant à avilir ce que j'aime, pensez-vous ?...
DORSAINVILLE
J'ai tort. Pardonnez à un zèle peut-être trop prévoyant. Je crains qu'entraîné par votre passion...
CLERVAL
Je vous entends : vous craignez je n'épouse Cénie ? Eh, bien ! Apprenez que mon parti est pris, que rien ne pourra m'y faire renoncer, qu'elle sera ma femme dès que sa mère y consentira.
DORSAINVILLE
Quoique mes discours vous offensent, me taire serait vous trahir.
CLERVAL
Voilà, voilà ce que je prévoyais ! N'ayant pas de la mère et de la fille les mêmes idées que moi ; vos soins manqueront d'égard, votre politesse sera humiliante. Ô Ciel ! S'il vous échappait...
DORSAINVILLE
Ah cessez de ma faire injure ! Je ne suis point assez barbare pour humilier les malheureux. Je respecte ce que vous aimez : mais je ne suis point assez lâche pour n'oser combattre un penchant qui vous égare.
CLERVAL
Eh bien ! Vous le combattrez. Mais pour ce moment n'abusez pas du besoin que j'ai de votre amitié ; et surtout que Cénie ne s'aperçoive pas de vois sentiments : renfermez votre zèle. Dorimond vient ici : votre présence lui serait opportune ; ne vous écartez pas, je vous en conjure.
SCÈNE II. Dorimond, Clerval.
DORIMOND
Clerval ; elle se prépare à partir ! Sauves-moi par pitié des adieux que je ne soutiendrais pas. Tu vois un vieillard malheureux réduit au désespoir !
CLERVAL
Pourquoi vous abandonner à la douleur, Monsieur ? N'êtes vous pas le maître de garder Cénie ? Qui vous en empêche ?
DORIMOND
Ses refus, que je n'ai pu vaincre, la bienséance, la compassion pour elle et pour moi-même.
CLERVAL
Si vous vouliez, Monsieur...
DORIMOND
Non : il y aurait de la barbarie à la retenir malgré elle, dans une maison où tout lui rappellerait son infortune.
CLERVAL
Eh, Monsieur ! N'est-il pas un moyen de vous l'attacher par des noeuds si sacrés, que jamais ?....
DORIMOND
Je l'avais imaginé d'abord : mais l'adoption de Cénie te priverait de mon bien : ce serait une injustice dont jamais je ne ma rendrai coupable.
CLERVAL
Eh, Monsieur ! Que m'importe votre bien ? Disposez-en à votre gré ; j'y renonce ; je le signerai de mon sang.
DORIMOND
Ton désintéressement ne peut être une excuse pour moi. Si je cédais à tes désirs, ta générosité dégénérerait en extravagance, et ma complaisance en faiblesse... Je mettrai Cénie et sa mère à l'abri des coups de la fortune. Tu donneras ce porte-feuille à Orphise ; ce n'est qu'en attendant que je m'arrange pour le reste. Je prétends aussi que Cénie trouve dans sa retraite, non seulement le nécessaire en abondance, mais les choses de pus agrément : il faut de toute manière tâcher d'adoucir son infortune.
CLERVAL
Mon oncle, achevez votre ouvrage ; ne mettez point de bornes à vos bontés.
DORIMOND
C'est sur moi, mon cher neveu, que je dois à présent les répandre. Je veux réparer mes torts, et te faire un bonheur durable.
CLERVAL
Oui Monsieur : il dépend de vous. D'un seul mot vous pouvez combler tous les voeux de mon coeur.
DORIMOND
Si tu aimes, que ne parles-tu ?
CLERVAL
Monsieur...
À part.
Que je suis interdit !...
Haut.
Je n'ose prononcer...
DORIMOND
Ton embarras fait le moitié de la confidence : achevez, nommes-moi ma nièce.
CLERVAL
Cénie.
DORIMOND
Cénie !
CLERVAL
Oui, je ne puis vivre sans l'adorer. Vous l'aimez ; vous craignez de la perdre ; rendez-lui son état, illustrez sa vertu, et que notre félicité prolonge la durée de nos jours.
DORIMOND
J'apprends ta passion avec douleur, sans pouvoir la condamner. Cénie n'est que trop digne d'être aimée, mais elle ne peut être ta femme.
CLERVAL
Quel obstacle invincible ?...
DORIMOND
Sa naissance.
CLERVAL
Vous vouliez l'adopter ?
DORIMOND
Je crois te l'avoir dit. Quand j'eus cette pensée, le funeste succès n'était découvert qu'à demi. Ses parents inconnus pouvaient ne pas porter la honte dans ma famille. Mais sa mère...
CLERVAL
Orphise n'est point née pour l'état où elle est, Monsieur. Des disgrâces l'ont sûrement réduite à l'abaissement que vous lui reprochez.
DORIMOND
Vas ! Mon cher neveu, tu t'abuses ; si elle avait quelque naissance, elle n'en ferait plus mystère. L'humiliation est la peine la plus sensible ; on ne la souffre pas, quand on peut s'en garantir.
CLERVAL
Elle est peut-être d'un rang si élevé, que même la modestie l'oblige à la cacher.
DORIMOND
Eh, bien ! Pour te prouver combien je désire ton bonheur ; vois, cherches à donner quelque certitude à tes soupçons. Hélas ! Je désire plus que toi ce que je ne puis espérer.
CLERVAL
J'y cours : mais la voici.
SCÈNE III. Dorimond, Clerval, Cénie, Orphise.
CÉNIE
C'est à vos genoux, Monsieur, que je viens vous rendre grâces à tant de bienfaits. Je n'oublierai jamais que j'eus l'honneur d'être votre fille ; vous ne rougirez pas d'avoir été mon père.
DORIMOND
Je m'arrache à moi-même en me séparant de toi, et je suis pas moins à plaindre.
CLERVAL, qui a parlé bas à Orphise
Non, Madame : vous n'êtes point ce que vous voulez paraître ; dites un mot, vous assurez mon bonheur.
ORPHISE
S'il dépendait de moi, Monsieur...
CLERVAL
Il en dépend, confiez à mon oncle le secret de votre naissance. Doutez-vous de la discrétion ? Doutez-vous de sa présence ? Ah Madame ! Parlez.
ORPHISE
Le courage et le silence sont le noblesse des malheureux. Ne m'enviez pas la seule gloire qui me reste.
CLERVAL
Monsieur ; est-ce ainsi que le vulgaire s'exprime ? Est-il des titres plus nobles que les sentiments.
DORIMOND
Madame : puisque vous le voulez, je ne ferai aucun effort pour arracher votre secret. Mais comment se peut-il que votre fille vous ait été ravie, sans qu'aucun soupçon vous ait engagée à faire des recherches, qui nous auraient à tous deux épargné bien des peines ?
ORPHISE
Les plus funestes circonstances présidèrent à la naissance de cette infortunée. Dans cet affreux moment on l'ôta de mes yeux. La mort n'avait qu'un pas à faire pour venir jusqu'à moi : le Ciel en courroux me rendis à la vie, mais ne me rendit point ma fille. On m'annonça sa mort. Quelles raisons m'auraient engagée à prendre des soupçons sur nu accident si commun. Vous savez le reste.
DORIMOND
Oui, j'en sais assez pou me déterminer. Madame, rendez-moi ma fille, et que l'hymen de Clerval nous réunisse !
CLERVAL
Ah, mon oncle !
DORIMOND
Madame, vous ne répondez point ?
ORPHISE
J'ose à peine, Monsieur, prononcer une résolution que peut-être vous trouverez étrange. Dans toutes autres circonstance vos bontés honoreraient Cénie ; dans celles où nous sommes, la retraite est le seul parti qui nous reste.
DORIMOND
Quoi ! Vous me refuser ?
ORPHISE
En admirant, en respectant vos vertus, en leur payant un tribut de larmes, je ne puis accepter des offres qui auraient fait l'objet de ma désirs dans un temps plus heureux.
À Clerval.
Monsieur, vous m'avez promis une guide ; un plus long retardement ne servirait qu'à prolonger des regrets que nous devons épargnez à tous. Daignez les abréger.
CLERVAL, avez dépit
Oui ; Madame, oui : vous serez obéie.
SCÈNE IV. Dorimond Orphise Cénie.
ORPHISE
Je vois que mes refus vous offensent, Monsieur. En effet, que pouvez vous pensez du parti que je prends ; quand vous ne devez attendre que de la reconnaissance ? J'en suis pénétrée, et votre estime m'est trop chère pour ne pas l'acheter d'une partie de mon secret. Jugez-moi, Monsieur ; puis-je ravir au père de Cénie le droit de disposer de ma fille.
CÉNIE
Quoi ! Mon père est vivant ? Pourquoi n'est-il pas ici ? Courons le chercher.
ORPHISE
Malheureuse Cénie ! Vous apprendrez tous vos malheurs.
SCÈNE V. Orphine, Cénie, Dorimond, Clerval, Dorsainville.
DORIMOND
Clerval : te voilà déjà ! Ma tendresse redouble dans cet affreux moment. Madame, ne l'emmenez pas encore, je sens le prix de chaque instant. Monsieur, vous êtes sans doute cet ami de Clerval, qui veut bien se prêter à la douloureuse circonstance où nous nous trouvons ? Que ne puis-je payer ce service ?... Si Clerval m'avait confié plutôt....
DORSAINVILLE
Monsieur...
DORIMOND
Madame, avant de nous quitter expliquons nous, je vous en conjure, vous menacez Cénie de nouveaux malheurs ! Dois-je les ignorer ? Ne pourrais-je les prévenir ?
ORPHISE
non, Monsieur. Le sort qui les a rassemblés sur sa tête peut seul les faire cesser. Souffrez que je vous épargne des confidences qui ne doivent être faites qu'aux coeurs sensibles.
DORSAINVILLE
Quels son de voix !... Il porte dans mes sens une émotion !...
DORIMOND
Monsieur, je vous les recommande ; devenez leur ami et le mien.
DORSAINVILLE
Monsieur, le reconnaissance et l'amitié m'attachent depuis longtemps à votre famille.
ORPHISE
Qu'entends-je ?... Quel saisissement !
DORIMOND
Ma chère Cénie !...
CÉNIE
Que j'expire dans vos bras.
ORPHISE
Les malheurs l'ont changée. Mais cette vois si chère, est-elle une illusion ?
CÉNIE
Adieu, Clerval.
CLERVAL, prenant avec transport le main de Cénie
Ami, donnez la mains à Madame.
DORSAINVILLE
Que vois-je ?... Je n'en serais douter.
ORPHISE
C'est lui !... Je meurs !
DORSAINVILLE
Épouse infortunée ! Ouvrez les yeux : reconnaissez le plus heureux des hommes, et le mari le plus tendre.
ORPHISE
Dorsainville !... Cher époux !... Par quel bonheur ?... Cénie embrassez votre père.
DORSAINVILLE
Cénie, ma fille ! Ciel ! Vous me comblez de biens !
DORIMOND
Quoi ! Monsieur...
CLERVAL
Oui, mon oncle : c'est chez vous que le Marquis_Dorsainville trouve la fin de ses peines, et son bonheur.
DORIMOND
Je suis prêt à mourir de joie. Madame, quelles excuses n'ai-je pas à vous faire . Monsieur, refuserez-vous Cénie aux voeux de Clerval ?
CÉNIE
Monsieur, vous avez lu dans mon coeur ; suis-je digne de vos bontés ?
DORSAINVILLE
Pourrais-je condamner des sentiments si justes ? Vous devez à Clerval vos biens, votre rang, votre père.
À Dorimond.
Monsieur, en lui donnant ma fille, je ne m'acquitte pas de tout ce que je lui dois.
CLERVAL
Cénie... Madame... Mon oncle en me rendant heureux, laisserez vous à mon frère le malheur affreux de votre disgrâce ?
DORIMOND
Je lui donnerai de quoi vivre dans le grand monde sa patrie : mais je ne le verrais pas. Allons, vivons tous ensemble, et que la mort seule nous sépare.
ORPHISE
Jouissez, Monsieur, du bonheur que vous répandez sur tout ce qui vous environne. Si l'excessive bonté est quelquefois trompée, elle n'est pas moins le première des vertus.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica