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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-parade en vers

Le Tempérament

Charles-François Racot de Grandval· créée en 1755, imprimée en 1756· 536 vers· 6 personnages

Personnages

  • IMPIAS
  • FESSARIDE, Reine Douairière d'Egypte
  • BÉLENDRAPS, fille de Fessaride, couronnée reine d'Egypte depuis la mort du feu roi
  • RATANPHOR, prince syrien, couronné Roi d'Egypte, et marié nouvellement à Bélendraps
  • LE CAPITAINE DES GARDES
  • GARDES

LE TEMPÉRAMENT.

SCÈNE PREMIÈBE. Ratanphor, Bellendraps ; surm.

BELENDRAPS

Si cela vous surprend, n'en soyez plus surpris ; Apprenez a présent qui m'en a tant appris. 'Dans les bois consacrés à la chaste Diane, Me promenant un jour, j'aperçus un grand âne, Une docile ânesse auprès de lui paissait ; Quand l'âne nous montra bientôt ce qu'il portait. Je me plaisais à voir sa brillante structure : Dans ses productions j'admirais la nature, Je sentis en mon coeur naître un certain désir, Qui me fit frissonner tout le corps de plaisir. Neuf fois de ses talents l'âne faisant usage, Consomma devant moi neuf fois son mariage. J'enviais le bonheur de ce couple amoureux ; Je désirais tout bas d'être au moins l'un des deux ; De l'ânesse en secret je me sentais jalouse, Quand je fus destinée à me voir votre épouse. À vos ambassadeurs le Conseil m'accorda, Je consentis à tout en victime d'État ; Mais lorsque je te vis, ton aimable présence Effaça de mon coeur et l'âne et sa puissance ; Et pour la force, au moins, te croyant son égal, Je te sacrifiai mon goût pour ce rival. Juge si c'est à tort que je fais la grimace ; Je suis toute de feu, tu n'es jamais que glace. J'ai beau tout employer ; ma violente ardeur Ne te peut faire naître une ombre de chaleur. Croyant te mettre en train, je me mets toute nue, Et de tous mes appas je régale ta vue. De cent mille façons je te prodigue au lit Et ma bouche, et ma gorge, et tout ce qui s'ensuit ; Rien ne paraît en toi ; toujours lâche, immobile, Tout ce que tu as vu te devient inutile ; Trop insipide époux, quelqu'un me vengera ; Ce que tu ne fais pas, un âne le fera.

RATANPHOR

Oui ; vous avez raison de me faire la moue ; Mais que votre courroux un moment s'amadoue, Et ne me faites pas le chagrin sans égal De vous voir me donner un âne pour rival. Des plaisirs de Cythère effrénément avide, Soir, matin, jour et nuit vous abhorrez le vide. Auprès de votre corps blanc, poli, fait au tour, Je suis sans mouvement, mais non pas sans amour. Se peut-il qu'à vingt ans, à la fleur de mon âge, Je laisse à mes côtés bailler un pucelage ? Je vois un crocheteur, un moine, un savetier, Travailler, sans relâche, à ce joli métier ; Mon peuple se repeuple ; à la cour, à la ville, C'est à qui se pourra montrer le plus habile À ce jeu qui servit à nous créer tous deux, Et moi, Roi, je ne puis faire cela comme eux ! Ah ! Que de tout mon coeur je couperais la langue Au premier Orateur, qui crachant sa harangue, Me dira trente fois, « Roi puissant, puissant Roi », En croyant m'honorer, on se moque de moi. Je ne fus pas toujours dans l'état malhonnête Qui malgré mon ardeur, me donna sur la crête. De l'amour, à douze ans, je sentis les désirs ; Et bientôt j'en connus les plus secrets plaisirs. La gouvernante, hélas ! que me donna ma mère, M'apprit à me servir du sceptre de Cythère ; Je fus en deux leçons un élève excellent, Et tout enfant enfin, je lui fis un enfant. Mais que me sert ici de vanter ma prouesse ? Quand je n'ai près de vous que honte et que faiblesse. Il n'en faut point douter, on m'a joué d'un tour. Quelque ennemi secret, plus méchant qu'un vautour, M'empêche de jouir de vous et de vos charmes ; J'en ai déjà versé plus de cent vingt-cinq larmes. Oui, c'est un maléfice, un sort, un guet-à-pens. On ne veut pas me voir sur vous un seul instant, Vous faire ce qu'on fit lorsqu'on vous a faite ; Et quelqu'un sûrement m'a noué l'aiguillette. J'ai fait secrètement venir Cucufécien, Fameux apothicaire, excellent pharmacien, Il n'a jamais trouvé qu'obstacle sur obstacle. De Priape, à la fin, j'ai consulté l'oracle J'ai retenu ces mots, et j'en suis confondu ; Écoutez, car voici ce qu'il m'a répondu : Quel sens puis-je donner à pareille réplique ? L'oracle nettement en commençant s'explique, Et je comprends très bien qu'en cet obscur tableau, C'est moi qui suis l'épée, et c'est vous le fourreau ; Mais je ne puis, Madame, interpréter le reste. Ce tombeau.... ce cadavre... ô doute trop funeste ! Dieux ! Qui croyez avoir bien plus d'esprit que nous, Donnez-nous donc celui de vous deviner tous !

SCÈNE II.

SCÈNE III. Impias, Fessaride, Ratanphor, caché.

SCÈNE IV. Ratanphor, Fessaride.

SCÈNE V. Impias, Belendraps, suite.

BELENDRAPS

Justement.

BELENDRAPS

Quel est-il ?

SCÈNE VI. Ratanphor, Impias, Belendraps, Gardes.

RATANPHOR, surprenant lmpias aux genoux de la Reine, lui baisant la main

Impias à vos pieds ? Ne lui laissez rien faire ; Ce monstre, ce coquin, ce prêtre est votre père.

BELENDRAPS

Lui ?

IMPIAS

Moi ?

RATANPHOR

Toi.

IMPIAS

Moi ?

RATANPHOR

Toi.

BELENDRAPS

Lui ?

RATANPHOR, se tournant vers au garde qui emmène Impias

J'y consens.

À la Reine.

À ses voeux vous n'étiez point contraire.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII et DERNIÈRE. Le Capitaine des Gardes, Fessaride, Gardes.

LE CAPITAINE DES GARDES, donnant une lettre à Fessaride

C'est de la part du Roi.

FESSARIDE

Quel que soit ce message, Il ne peut renchérir sur son dernier outrage.

Elle lit.

« Je prétends à jamais que votre appartement Vous serve de prison ; c'est votre châtiment. Vous n'aurez près de vous qu'une vieille ridée, Esclave, dont toujours vous serez obsédée ; Et pour mettre en gaîté votre corps décharné, Rien n'entrera chez vous qu'il ne soit chaponné. Je vous écrit au lit, Madame, où votre fille Recueille tout le fruit que produit la pastille. Cette occupation ménageant nos souliers, Nous donnera dans peu bon nombre d'héritiers. »

Elle mord et déchire la lettre.

Au Capitaine des Gardes.

Tiens, tiens, voilà le cas que je fais de son ordre, Dis que tu me l'as vu déchirer, cracher, mordre ; Et rapporte à ton Roi les sincères souhaits Que je lui fais ici pour prix de ses bienfaits. Exaucez-moi, grands Dieux ! Et que sa tabatière Quand il prend du tabac, se renverse par terre, Qu'il ne puisse un moment être seul quand il veut ; Qu'il ne trouve jamais de fiacre quand il pleut, Que quinze fois par mois sa montre se dérange, Qu'il ne puisse gratter où cela le démange, Que toujours constipé, jamais un lavement Ne se puisse glisser jusqu'à son fondement ; Que sa poitrine soit tous les jours enrhumée, Que sa chambre l'hiver soit pleine de fumée, Qu'il ne puisse jamais voir mûrir ses raisins, Qu'il soit toujours piqué de puces, de cousins, Que la foudre du ciel tombe sur sa perruque, Qu'il soit cocu sans cesse, et mille fois eunuque.

536 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica