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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

César

Jacques Grévin· imprimée en 1561· 5 actes· 1 109 vers· 9 personnages

Personnages

  • CÉSAR
  • MARC ANTOINE
  • MARC BRUTE
  • DECIME BRUTE
  • CASSIUS
  • CALPURNIE
  • LA NOURRICE
  • LE MESSAGER
  • LA TROUPE DES SOLDATS DE CÉSAR
Madame,

À MADAME CLAUDE DE FRANCE DUCHESSE DE LORRAINE

Le bon accueil qu'il vous plut me faire lorsque Monsieur de Boulin me présenta à vous, m'a incité d'avantage à essayer de faire quelque chose qui vous put être agréable. Car le bon amour que vous portez aux lettres, m'a toujours servi comme d'aiguillon pour réveiller ce qui possible dormait en moi. C'est pourquoi ayant longtemps gardé ce Théâtre {poème non encore vu en notre langue) je n'ai trouvé personne plus digne à qui je dusse donner César, qu'à vous qui êtes fille d'un Roi, lequel en prouesses, vertus, et humanité l'a si bien secondé, qu'il a été argument à une infinité de doctes écrivains de célébrer ces trois perfections, lesquelles ont autant apparu en lui, qu'en Prince qui ait été depuis ce premier Empereur Romain. Je vous prie donc, Madame, par ces trois dont vous êtes héritière légitime de votre Père, de vouloir défendre notre César de tout danger et conjuration que les envieux de mon nom lui pourraient machiner. En quoi faisant, je n'aurai crainte de le revoir massacrer encore une fois, mais plutôt je m'assurerai que sa mort lui aura servi d'une immortalité.

En cet endroit, Madame, je prierai le Créateur qu'il lui plaise maintenu votre grandeur, et me rendre de plus en plus obéissant en votre service.

Votre très humble serviteur,

Jacques Grévin.

BRIEF DISCOURS POUR L'INTELLIGENCE DE CE THÉÂTRE

Ami Lecteur, j'ai bien voulu discourir sur quelques points, lesquels par aventure pourraient être causes de soupçon, si librement je ne déclarai mon intention par ce Discours, pour autant que premier de notre temps je me suis hasardé de mettre la Tragédie et Comédie Française entre tes mains, vu que comme dit Martial,

Nimium Martia turba sapit. Majores nusquam ronchi, juvenesque senesque : Etpaerinasum Rinocevotis habent.

Non que je me veuille dire premier qui en a composé en notre langue : Car je sais bien qu'Estienne Jodelle (homme qui mérite beaucoup pour la promptitude et gentillesse de son esprit) a été celui qui les a tirées des Grecs et Latins pour les replanter en France. Mais aussi je dirai ceci sans arrogance, que je suis encore à voir Tragédies et Comédies Françaises, excepté celles de Médée et d'Hécube, lesquelles ont été faites vulgaires, et prises du Grec d'Euripide.*

Or pourtant que je sais bien que plusieurs pourront choir sur ces compositions non accoutumées en notre langue, il me semble être bon de déclarer mon opinion touchant l'origine des Tragédies et Comédies, et de l'heureux ou malheureux succès d'icelles, et du promet que l'on en peut retirer. La Tragédie donc (comme dit Aristote en son Art poétique) est une imitation ou représentation de quelque fait illustre et grand de soi-même, comme est celui touchant la mort de Jules César. Et pour savoir d'où vient ce mot de Tragédie, il faut entendre qu'anciennement on donnait aux poètes Tragiques, pour récompense de leur labeur, un bouc, ou bien la corne d'un bouc pleine de vin : non que le présent fut de grand valeur, mais plus pour l'honneur d'avoir été agréable et d'avoir bien fait entre tous. De cette opinion est Horace quand il dit :

Carminé qui Tragico vilem certavit ob hircum.

Et pourtant que les Grecs appellent un bouc τράγος de là est venu τραγῳδία que nous appelons Tragédie. Je pense bien que ceux qui ont fait les premières Tragédies n'observaient pas si étroitement ce qu'aujourd'hui on y requiert ; mais avec le temps (ainsi qu'il est facile d'ajouter aux choses intentées) on les a si bien polies, que maintenant on n'y saurait que désirer, je dis en celles qui sont faites selon les préceptes qu'en ont donnés Aristote et Horace.

Quant est du bon accueil qu'a eu la Tragédie, je dirai seulement que les écrits des Poètes Grecs nous en peuvent faire foi, entre lesquels est Eschyle, Sophocle et Euripide, que nous osons à bon droit nommer la fontaine, de laquelle tous les bons poètes Tragiques ont bu, et le trésor auquel ils ont pris les richesses pour embellir leur poèmes : ainsi qu'entre les Latins nous avons Sénèque.

Mais revenons à notre Tragédie de Jules César, laquelle nous avons mise en avant en notre langue, non que je l'aie empruntée, comme quelques uns se sont fait accroire, estimant que je l'eusse prise du Latin de Marc Antoine de Muret : Car là ou elles seront confrontées, on trouvera la vérité. Je ne veux pourtant nier que s'il se trouve quelque trait digne d'être loué, qu'il ne soit de Muret, lequel a été mon précepteur quelque temps es lettres humaines, et auquel je donne le meilleur, comme l'ayant appris de lui.

En cette Tragédie, on trouvera par aventure étrange que, sans être avoué d'aucun auteur ancien, j'ai fait la troupe interlocutaire de Gendarmes des vieilles bandes de César, et non de quelques Chantres, ou autres, ainsi qu'on a accoutumé : mais où l'on aura entendu ma raison, possible ne leur sera-il de si difficile digestion, comme il a été à quelques uns. J'ai eu en ceci égard que je ne parlai pas aux Grecs, ni aux Romains, mais aux Français, lesquels ne se plaisent pas beaucoup en ces chantres mal exercités, ainsi que j'ai souventes fois observé aux autres endroits où l'on en a mis en jeu. D'avantage, puisqu'il est ainsi de la Tragédie n'est autre chose qu'une représentation de vérité, ou de ce qui en a apparence, il me semble que cependant que là où les troubles (tels que l'on les décrit) sont advenues es Républiques, le simple peuple n'avait pas grande occasion de chanter : et que par conséquent, que l'on ne doit faire chanter non plus en les représentant, qu'en la vérité même : autrement à bon droit nous serions repris, ainsi qu'un mauvais peintre auquel on aurait donné charge de faire un portrait, et qui aurait ajouté quelques traits qui ne se reconnaîtraient au visage qui lui aurait été présenté. Que si Ion m'allègue ceci avoir été observé de toute antiquité par les Grecs et Latins, je réponds qu'il nous est permis d'oser quelque chose, principalement où il n'y a occasion, et où la grâce du poème n'est offensée. Je sais bien qu'on me répliquera que les anciens l'ont fait pour réjouir le peuple fâché possible des cruautés représentées : à quoi je répondrai que diverses nations requièrent diverses manières de faire, et qu'entre les Français il y a d'autres moyens de ce faire sans interrompre le discours d'une histoire. De ceci je te laisserai le jugement, t'avertissant que je n'ai voulu (à la manière de ceux lesquels prenant peine de s'enfler, crèvent tout en-coup) rechercher un tas de gros mots propres pour épouvanter les petits enfants : ains plutôt je me suis contenté, ensuivant les Tragiques Grecs, de ma langue, sans en emprunter une étrangère pour exprimer ma conception.

Or je reviens à la Comédie, qui est un discours fabuleux, mais approchant de vérité, contenant en soi diverses manières de vivre entre les citadins de moyen état, et par lequel on peut apprendre ce qui est utile pour la vie, et au contraire connaître ce que l'on doit fuir, enseignez par le bonheur ou malheur d'autrui. C'est pourquoi Cicéron l'appelle imitation de vie, miroir des coutumes, et image de vérité. Il y a eu anciennement deux sortes de Comédies, l'une est appelée la vieille, laquelle comprenait plusieurs choses fabuleuses, injures et moqueries, jusques à taxer les hommes par leurs noms : ainsi que nous pouvons voir en Aristophane, en la Comédie des Nues, là où il se moque apparemment de Socrate. L'autre Comédie est appelée la nouvelle, laquelle est faite à l'imitation des moeurs et commune manière de vivre des hommes, dont Ménandre a été l'auteur, et à l'imitation de laquelle nous avons fait les nôtres. Les anciens avaient encore une autre sorte de Comédie qu'ils appelaient Mimus ou Batellerie, pour autant qu'elle était faite de paroles ordes et vilaines, et de matières assez déshonnête, laquelle aussi était représentée par des batelleurs, voire le plus près du naturel qu'il était possible, comme témoigne Cicéron en son 2. de l'Orateur et Quintiliam en son 2. livre. De là sont venues les farces des Français, comme nous pouvons facilement voir. Or pour autant qu'en la Comédie nouvelle, (comme aussi en toutes Tragédies) l'on propose les hommes démenants quelques affaires, on a divisé le tout par actes, que les Grecs ont appelé [texte grec non reproduit ici] qui est autant à dire que faire ou négocier. L'origine de la Comédie selon l'opinion de plusieurs, se donne aux Athéniens, lesquels voulant noter d'infamie les mal-vivants, venaient d'une gaieté de coeur, de rue en rue, et montez sur quelques chariots, les nommaient par noms et par surnoms. Et quant à moi je suis de cette opinion que la Comédie a pris son nom [texte grec non reproduit ici], c'est-à-dire des rues par lesquelles de ce premier temps elles étaient jouées : et semble qu'encore cette coutume soit demeurée en Flandres, et Pays-bas, où les joueurs de Comédies se font traîner par les carrefours sur des chariots et là jouent leurs histoires, Comédies, et farces. De ces premiers a écrit Horace en son art poétique.

Ignotum Tragicae genus invenisse Camoence Dicitur, et plaustris vexisse poëmata Thespis.

Et de là est venu le proverbe entre les Grecs [texte grec non reproduit ici], c'est-à-dire, injurier en chariot, ou bien se moquer : comme le prend aussi Démosthène en son oraison pour la Couronne. Entre les premiers poètes Comiques on met Susarion, Rulle et Magnes lesquels plutôt par moquerie, qu'autrement, taxaient apparemment un chacun. Depuis vinrent Aristophane, Eupolis et Cratine, lesquels poursuivants et détestant les vices de leurs Princes, composèrent des Comédies assez fortes, tant que Ménandre et Philémon commencèrent à les adoucir, ainsi que les voyons en Térence, lequel a pris ses Comédies de Ménandre et Appollodore. Après Ménandre et Philémon, auteurs Grecs, vint le premier à Rome Andronique : puis Plante et Térence lesquels nous ont laissé leurs Comédies parfaites de tous points, et, comme dit Cicéron, pleines de choses ingénieuses, civiles, élégantes et facétieuses, comme les livres des Philosophes Socratiques. Voilà l'origine et succès de la Comédie, que j'estime avec Aristote avoir été inventée du même temps que la Tragédie : car comme ainsi soit que des hommes, les uns soient graves et sévères, les autres gaillards et joyeux, il est advenu que les premiers se sont mis à écrire des Tragédies graves et sévères, les seconds se sont exercés en Comédies gaillardes et joyeuses. Le profit que tu en peux recevoir est de te garder de pareilles aventures qui sont advenues en icelles par la mégarde d'aucuns, par la simplicité des autres, par l'astuce des plus rusés, et connaître aussi la diverse manière de vivre des divers états. Car comme disait Andronique, la Comédie est le miroir de la vie journalière. Cette seule cause m'a ému davantage à mettre celles-ci en avant, en la composition desquelles j'ai plutôt ensuivi la naïveté de notre vulgaire, et les communes manières de parler, que pris peine d'ensuivre les anciens, encore que je ne m'en soit du tout retiré, comme pourront apercevoir ceux qui seront un peu versés en l'Aristophane, Plaute et Térence. L'autre cause qui me l'a fait faire, a été voyant les lourdes fautes, lesquelles se commettent journellement es jeux de l'Université de Paris, qui doit être comme un parangon de toute perfection de sciences : où nous voyons toutefois mille fautes commises en cet endroit, lequel a été tant recommandé des anciens Romains, que plus souvent les Empereurs et grands seigneurs, outre la dépense, en de telles affaires, s'employaient a l'exécution de leurs Tragédies et Comédies. Nous en avons encor pour témoignage aujourd'hui les ruines des Amphithéâtres somptueux, et les livres des poètes et historiographes. La faute que j'y vois, c'est que contre le commandement du bon précepteur Horace, ils font à la manière des bateleurs un massacre sur un échafaud, ou un discours de deux ou trois mois, et semble qu'en cet endroit, ils aient conjuré pour mal faire : et autres telles badineries, que je laisse pour être plus bref. Je ne mets pourtant en ce nombre quelques uns qui en ont fait leur devoir, mais plutôt je les prie au nom de tous amateurs des bonnes lettres, de poursuivre et aider à chasser ce monstre d'entre une tant docte compagnie : par devers laquelle accourent non seulement les Français, mais aussi les étrangers des plus lointaines provinces. Et quant est de ma part, pour autant que la plus grande étude m'a retiré par devers soi, j'en laisse la charge aux amateurs de l'antiquité : et te prierai, Lecteur, de prendre le tout plutôt en bonne part, que opiniâtrement te bander contre la vérité. A Dieu.

ACTE I

***

CÉSAR

Quel mal va furetant aux moelles de mes os ? Quel souci renaissant empêche mon repos ? Quel présage certain d'horreur, d'ennuis, de flamme, D'ennemis, et de mort se mutine en mon âme ? Quel soupçon me tourmente ? Et quelle peur me suit, Et regèle toujours mon sang à demi-cuit ? César, non plus César, mais esclave de crainte. Vainqueur, non plus vainqueur, mais serf qui porte empreinte La honte sur le front. Ô premier Empereur ! Mais que dis-je Empereur, puisqu'il faut vivre en peur ? Quoi ! Qu'au coeur de César la crainte prenne place ? Non, il n'en sera rien : car cela seul efface « L'honneur de mes beaux faits. Il vaut bien mieux mourir Assuré de tout point, qu'incessamment périr Faussement par la peur. Mais après les victoires » Acquises à grand' peine, et après tant de gloires, Ne serai-je obéi ? Ne donnerai-je fin Au vouloir obstiné de ce peuple mutin ? C'est trop vivre peureux, c'est par trop vivre en doute, C'est suivre trop longtemps celui que je redoute. « Ainsi le plus souvent on se rend serviteur, De ceux desquels on doit être le seul seigneur. » Mais n'est-ce pas assez vécu pour de ma gloire Ensuivre heureusement une longue mémoire ? Mais n'est-ce pas assez qu'avoir par mes vertus Rangé dessous mes lois les vainqueurs des vaincus ? N'est-ce donc pas assez d'être craint de ceux même Devant qui de frayeur tout le monde vient blême ? Ce m'est assez de voir la Romaine hauteur Ores être bornée avecque ma grandeur. Ce m'est, ce m'est assez que de la terre et l'onde J'ai vainqueur limité et Rome et tout le monde : Vienne quand ell' vouldra, vienne la mort trancher Le long fil de mes ans, ell' ne me peut fâcher. César qu'un chacun craint, ne craint point ce passage, Ayant avant mourir contenté son courage. Je suis prêt, je suis prêt, si le cruel Destin M'a jà promis en proie à ce peuple latin, Qui a vu malgré soi dessus son chef reluire L'heureux avancement de mon premier Empire. Mais ne me fais-je tort, me bâtissant en vain Le dangereux assaut d'une traîtresse main ? Si fais, je me fais tort, en me faisant entendre Ce qu'un peuple ennemi n'oserait entreprendre. Aborder un César, qui n'eut jamais haineur Qui soudain ne sentit l'effort de sa fureur ! Aborder un César, à qui n'est échappée, Sans d'elle se venger, l'audace de Pompée ! César, qui a dompté tout cela que le Ciel Enclot sous sa vouture et s'est fait immortel Par la mort d'un rebelle, accravantant l'audace De son gendre orgueilleux, et de toute sa race : Et qui pour n'avoir vu au monde qu'un Soleil, Ne l'a voulu souffrir ni plus grand ni pareil ! Aborder un César, qui comme les tempêtes Foudraient à l'instant et mille et mille têtes, Emmorcelant d'un coup le front plus orgueilleux Des plus braves châteaux qui menacent les Cieux, S'est faict voie au travers de cette masse ronde, Arrondissant son heur par la rondeur du monde ! Aussi César était seul digne d'un tel heur, Que de tout l'univers il fut le seul seigneur. L'Itale en sait que dire, aussi font des Espagnes Les peuples basanés et toutes les campagnes Où Garonne, la Seine et le Rhin débordé Ressemblent au courir un cheval débridé. Tu as vécu pour toi, et ce point te demeure, César, que par ta mort la même audace meure De ceux à qui tu as librement pardonné, S'il est cruellement du Destin ordonné, Au méchef de César, qu'en ce grand mal extrême Un qui a tout vaincu soit vainqueur de soi-même. Ces murs audacieux, ces grands palais Romains, Maintenant seul horreur du reste des humains, Sauront après ma mort de combien ma présence Sert pour contregarder leur antique puissance. Toi Rome qui as fait tout un monde trembler, À ce monde tremblant tu pourras ressembler, Héritant le Destin de la grand' Phrygienne : Et comme dépitant l'altesse Olympienne, Malgré l'arrêt du Ciel, l'horreur de ton fardeau À ton heur et ton nom servira de tombeau : Et ne restra sinon que ton idole errante Pour servir d'une fable à l'âge survivante, Dont tu seras la proie, et le riche butin D'un grand peuple ennemi plus farouche et mutin. Alors les grands trésors en publiques rapines Serviront pour un temps aux nations voisines : Et toi pauvre, trop tard, trop tard, regretteras Les guerriers que pour lors au secours tu n'auras Te sentant atterrer, défaudra ton courage Parmi tous les soldats, ainsi que d'un orage, Ou d'un éclat de foudre on voit souventes fois Déraciner les pins au milieu des grands bois. Tu verras malgré toi de tes pointes hautaines, Et de tes nourrissons ensemencer les plaines. Sans qu'il en sorte après un seul pour te venger, Comme il fait de ces dents que l'on vit échanger Sur la rive étrangère, à l'heure que la terre Enfanta tout subit la fraternelle guerre. Mais je pris tous les dieux d'être estimé menteur, Plutôt que de prédire un étrange malheur À ceux qui survivront, ou que pour la malice De quelques envieux, la cruelle justice Des dieux juste-vengeurs desserre son effort Sur ceux là qui n'auront jamais causé ma mort. Hé ! Quel bien leur vient-il, si brûlants d'une envie Ils font mourir celui qui leur donna la vie ? Quel honneur, quel profit, quel plaisir, quel bienfait Suivra l'auteur premier d'un si cruel méfait ? Mais plutôt un remords, un remords misérable De la mort désireux talonnant ce coupable Viendra ramentevoir un antique désir Allonguissant ses jours, lorsqu'il voudra mourir, Se sentant trop heureux, si pour mieux lui complaire, On avance sa mort ainsi qu'il ne veut faire.

Jà : déjà.

Vouture : voute.

Accravanter : Accabler, écraser.

Heur : rencontre avantageuse. (...) [F] [antonyme de malheur]

Méchef : Fâcheuse aventure. [L]

Ramentevoir : Remettre en l'esprit, rappeler. [L]

Allonguir : Rendre plus long, accroître. [DMF]

LA TROUPE DES SOLDATS DE CÉSAR.

ACTE II

***

MARC BRUTE

Rome, jusques à quand, jusques à quand sera-ce, Que tu pourras souffrir une nouvelle audace Élever par sur toi le bras impérieux, Avec l'impiété d'un chef présomptueux ? Quel souvenir te point ? Quel honneur t'aiguillonne Des aïeux, des neveux ? Quelle franchise ordonne Que tu craignes celui que soigneuse tu as D'un soin plus curieux nourri entre tes bras ? Encore plus, malheur ! qu'il te tienne contrainte Sans qu'à tes nourrissons tu en fasses complainte : Qui pour te racheter du servage inhumain, Remettent sus l'honneur du vieil peuple Romain. Rome, n'as-tu assez connu la convoitise Que César va cachant dessous une feintise, Ce traître, ce cruel, cet ingrat éhonté, De qui la trahison avec la cruauté Oncques ne sut cacher par menteur artifice L'infâme volonté de son infâme vice ? Et toi, ô Dieu Guerrier, de qui nos devanciers En bonheur et grandeur furent les héritiers, S'il te souvient de Rhée, et de tes fils bessons, Que tu as élevé du milieu des buissons Pour rebâtir encor' une nouvelle Asie, Souvienne toi du sort de cette tyrannie : Remets devant tes yeux les sages Fabiens, Les Metelles vaillants, et les Fabriciens, Et ces deux qui, premiers, pour le salut publique, Se mirent au danger d'une meurtrière pique, Et osèrent mourir de propre volonté, Pourvu que par leur mort l'honneur fut racheté. Mais nous, abâtardis, trop indignes de naître Du moindre successeur du moins vaillant ancêtre, Nous endurons encor' au plus beau de nos ans Ressusciter l'orgueil des sept premiers tyrans. Brute, ressouviens toi (puisque seul je demeure Qui veut plutôt mourir que le Tyran ne meure) Ressouviens toi du nom que tu as, et retiens Encor' de la vertu de tous les anciens : Hé, Brute ! Retiens en, tout au moins, le courage Et ne te souille ainsi d'un infâme servage. Hé, Brute ! Ton pays ne te peut il mouvoir ? La voix des citoyens n'a-t-elle le pouvoir De t'enflammer le coeur trop abject et servile, Te reprochant que Brute est absent de la ville ? Et, pauvre ! Cependant tu la vois endurer, Sans lui donner moyen de pouvoir espérer, Ni des siens, ni de toi, qui contemne l'audace La noblesse et vertu de ton antique race. Non, qu'un tel déshonneur ne me soit reproché, Que d'avoir, patient, trop longuement caché Le vouloir qu'ai reçu de ma première race, Pour un jour étouffer cette royale audace. Non, on ne vit jamais un homme de grand-âme S'être fait serviteur : car l'honneur qui l'enflamme Fait qu'il ne veut jamais servir à son pareil. Et or' la liberté servira de Soleil À Brute, pour prouver à chacun qu'il est homme, Descendu de celui qu'on regrette dans Rome, Le lion que Libye élève entre ses bras, Le taureau, le cheval ne prêtent le col bas À l'appétit d'un joug, si ce n'est par contrainte : Faudra il donc que Rome abaisse sous la crainte De ce nouveau tyran le chef de sa grandeur, Et fasse malgré soi ce qu'ils ont en horreur ? Rome effroi de ce monde, exemple des provinces, Laisse la tyrannie entre les mains des Princes Du Barbare étranger, qui honneur lui fera, Non pas Rome, pendant que Brute vivra. Rome ne peut servir Brute vivant en elle, Et cachant dedans soi cette antique querelle. Ce n'est assez que Brute ait arraché des mains D'un Tarquin orgueilleux l'empire des Romains, S'il n'est contregardé. Le neveu ne mérite Être héritier des biens, si l'aïeul ne l'excite À suivre sa vertu, et si avec les biens Il ne montre le coeur de tous ses anciens. Brute montre toi donc, et d'une belle gloire Voue aujourd'hui ta vie, à la longue mémoire : Autrement tu n'es pas digne d'avoir vécu, Si après toi ne vit l'honneur d'avoir vaincu. Brute fais aujourd'hui, fais, fais que César meure, Afin qu'à tout jamais ta mémoire demeure Ennemie du nom de ce tyran cruel, Comme vivant je suis son ennemi mortel. Et quand on parlera de César et de Rome, Qu'on se souvienne aussi qu'il a été un homme, Un Brute, le vengeur de toute cruauté, Qui aura d'un seul coup gagné la liberté. Quand on dira : César fut maître de l'empire, Qu'on die quand-et-quand : Brute le sut occire ; Quand on dira : César fut premier Empereur, Qu'on die quand-et-quand : Brute en fut le vengeur. Ainsi puisse à jamais sa gloire être suivie De celle qui sera sa mortelle ennemie. Puissent à tout jamais ceux qui viendront de nous Sentir, en tel besoin, en leur coeur le courroux Que je couve dans moi, et dont jà l'étincelle, Trop long temps patiente, aujourd'hui se décèle : Puissent, puissent-ils voir reflorir quelquefois L'ennemi des Tyrans et des iniques Rois. Ô main trop ocieuse ! Ô fureur patiente ! Voire trop patiente, après si longue attente. Hé ! Que n'ai-je déjà fait éprouver la mort A ce Tyran cruel, pour nous venger du tort Qu'il a fait aux Romains ? Que n'ai-je en ses entrailles Enterré le loyer de toutes les batailles, Dont aux champs Espagnols il se vit le vainqueur ? Que n'ai-je dès quatre ans, fait faire de son coeur Un galion flottant dedans le fleuve même Que le sang aurait fait délaissant le corps blême ? Mais ce n'est rien perdu, si encores l'amour Que je porte au pays se remontre à ce jour, À ce jour bienheureux, qui aura jouissance De revoir entre tous l'entière délivrance Du pouvoir, de l'honneur que toute antiquité Avait si bien acquis à sa postérité : De revoir les trésors que ce méchant dérobe, Être remis au mains du peuple à longue robe. Et vous Brute, c'est or' qu'il faut que la vertu. Qui a si longuement dedans vous combattu Pour se montrer encor, vous face dedans Rome Bravement éprouver si vous êtes tel homme Que votre nom témoigne, et si avec le nom Vous cachez dans le coeur de ce premier brandon Dont vos vaillants aïeux eurent l'âme échaufée.

Feintise : Synonyme de feinte. [L]

Oncques : jamais.

Besson : Jumeau, jumelle ; l'un des deux enfants d'une même couche. [L]

Comtemner : mépriser.

Reflorir : refleurir.

Ocieuse : oisive.

CASSIUS

Je sens mon coeur, mon sang, mes esprits, mon courage, Et rompre et bouillonner, et brûler, et bondir, Tous conjurant en un, à fin de m'enhardir À épuiser son sang, et de plus grand' audace Et de pieds et de mains l'aborder face-à-face. Armé d'un tel vouloir je veux, je veux cacher La dague en sa poitrine, et ne l'en arracher Sinon avec la vie, à fin que puisse dire, Qu'aurai tué d'un coup et César et l'Empire. Tout ainsi qu'un bon qui descendant d'un bois, Après avoir ouï une buglante voix, Vient sur l'herbe affronter avecque sa furie Le taureau, dont à l'heure il dérobe la vie : Ainsi je veux sur lui ma fureur attiser, Et par un même coup cette guerre apaiser. Ce traître ravisseur de la franchise antique, Ce larron effronté de tout le bien publique, Ne doit-il pas vomir sa rage avec le sang Par une même plaie ? Et être mis au rang Des haineurs du pays ? Il faut, il faut qu'il meure Par ma main vengeresse, et ores qu'en même heure Je hasarde ma vie es mains des ennemis : Car celui meurt heureux qui meurt pour son pays. Mais qui vous entretient en si longue pensée, Puisqu'il faut mettre fin à l'affaire pressée ? Si le soleil levant vous a vu tormenté, Il faut qu'à son coucher il voie liberté Remise par vos mains en sa vigueur plus forte : Je suis appareillé pour vous y faire escorte Et mettre le premier, quand il sera besoin, Le courage en mon sang, et la dague en mon poing. Parlez, que tardez vous ? Encore que je sache Le but de nos désirs, et qu'en vous ne se cache Un coeur dissimulé, si veux-je bien savoir Encore par la voix quel est votre vouloir.

Buglante : beuglante.

Haineur : Celui qui hait, ennemi. [DMF]

Tormanter : Tourmenter.

LA TROUPE.

ACTE III

***

CALPURNIE

Las ! Qu'ai-je soupçonné ! Nourrice, qu'ai-je vu ! Quel malheur poursuivant ai-je aujourd'hui prévu De perdre mon César ! Qu'un autre le menace ! Qu'il soit cruellement meurtri devant ma face ! Tué entre mes bras ! Las ! Je sens élancer Pêle-mêle une peur au fond de mon penser. Las ! Le coeur me défaut, et je sens dans mes veines Le poison englacé dont elles sont jà pleines : L'air m'est tout ennuyeux, et ne puis retirer Le vent en l'estomac pour me faire parler : Je sens partout le corps mes forces amoindries, Serve, trop serve, hélas ! Des craintes ennemies. Ô vous dieux familiers, si quelque soin vous tient, Et si quelque amitié des hommes vous détient, Ou vous peut inciter à être favorables Pour le secours heureux des pauvres misérables : Ne permettez, bons dieux, que le jour ressemblant Soit en notre malheur à ce songe sanglant. Ne permettez, bons dieux, en lui quelque puissance, Et que de l'avenir il fasse démontrance. Le coeur, hélas ! me tremble, et la froide sueur, Qui coule de mon coeur me fait naître une horreur, Quand je me ressouviens de ce qu'ai vu en songe. Je sens dans ma poitrine un' humeur qui se plonge Aux moelles de mes os, et puis s'en va glissant, Tout ainsi qu'un serpent, par le corps palissant : Et ne sais soupçonner quel malheur plus étrange Mon esprit me prédit. Hé ! Quel destin se range À l'encontre de moi ! Hé ! Pauvrette, je suis Femme du grand César, et vivre je ne puis Libre des passions, libre de toute crainte, Qui me détient ainsi qu'une gêne contrainte. Heureux et plus heureux l'homme qui est content D'un petit bien acquis, et qui n'en veut qu'autant Que son train le requiert : las ! Il vit à sa table Toujours accompagné d'un repos désirable : Il n'a souci d'autrui, l'espoir des grands trésors, Ne lui va martelant ni l'âme ni le corps : Il se rit des plus grands, et leurs maux il écoute. Il n'est craint de personne, et personne il ne doute Il voit les grands seigneurs, et contemplant de loin Il rit leur convoitise et leurs maux et leur soin, Il rit les vains honneurs qu'ils bâtissent en tête, Dont les premiers de tous ils sentent la tempête, Si le Ciel murmurant les voit d'un mauvais oeil Accablant tout d'un coup le bonheur et l'orgueil : Comme je prévois bien notre proche ruine, Si le peuple Romain une fois se mutine.

Serve : féminin de serf : Celui qui ne jouit pas de la liberté personnelle, esclave. [L]

LA TROUPE.

ACTE IV

***

LA TROUPE.

ACTE V

***

1 109 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica