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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Tragédie

La Trésorière

Jacques Grévin· créée en 1558, imprimée en 1561· 6 actes· 1 488 vers· 9 personnages

Représentée pour la première fois en 6 février 1658 au Collège de Beauvais.

Personnages

  • LOYS, gentilhomme
  • RICHARD, serviteur
  • LE TRÉSORIER
  • MARIE, fille de la Trésorière
  • LE PROTONOTAIRE
  • BONIFACE, serviteur
  • CONSTANTE, trésorière
  • SULPICE, marchand
  • THOMAS, serviteur
AU LECTEUR

La liberté des poètes comiques a toujours été telle, que souventes fois ils ont usé de mots assez grossiers, de sentences et manières de parler rejetées de la boutique des mieux disants, ou de ceux qui pensent mieux dire : ce que par aventure l'on pourra trouver lisant mes Comédies. Mais pourtant il ne se faut renfrogner, car il n'est pas ici question de farder la langue d'un mercadant, d'un serviteur ou d'une chambrière, et moins orner le langage du vulgaire, lequel a plutôt dit un mot que pensé. Seulement le Comique se propose de représenter la vérité et naïveté de sa langue, comme les moeurs, les conditions et les états de ceux qu'il met en jeu : sans toutefois faire tort à sa pureté, laquelle est plutôt entre le vulgaire (je dis si l'on change quelques mots qui ressentent leur terroir) qu'entre ces courtisans, qui pensent avoir fait un beau coup, quand ils ont arraché la peau de quelque mot Latin, pour déguiser le Français, qui n'a aucune grâce (disent-ils), s'il ne donne à songer aux femmes, comme s'ils prenaient plaisir de n'être point entendus. Tu ne trouveras donc étrange, Lecteur, si en ces Comédies tu ne trouves un langage recherché curieusement, et enrichi des plumes d'autrui : car je ne suis point de ceux qui font parler un cuisinier des choses célestes et descriptions des temps et des saisons, ou bien une simple chambrière française des amours de Jupiter avec Léda, et des vaillantises d'Alexandre le Grand. Je me contente seulement de donner aux Français la Comédie en telle pureté qu'anciennement l'ont baillée Aristophane aux Grecs, Plaute et Térence aux Romains. Ce que je me suis proposé toujours en écrivant ce poème, ainsi qu'ont pu apercevoir ceux qui ont vu la Maubertine première Comédie que je mis en jeu, et que j'avais bien délibéré te donner, si elle ne m'eût été dérobée. Toutefois celles-ci pourront suffire pour montrez le chemin à ceux qui viendront après nous. Tu peux donc, maintenant, ami Lecteur, averti de ce point, te mettre à lire ce poème ; et si tu trouves quelque chose qui ne soit à ton goût, souvienne toi que ce n'est chose étrange, si ceux qui vont les premiers en un désert et pays inconnu se fourvoient souventes fois de leur chemin.

AVANT-JEU

CETTE COMÉDIE FUT FAITE PAR LE COMMANDEMENT DU ROI HENRI II POUR SERVIR AUX NOCES DE MADAME CLAUDE DUCHESSE DE LORRAINE, MAIS POUR QUELQUES EMPÊCHEMENTS DIFFÉRÉE : ET DEPUIS MISE EN JEU À PARIS AU COLLÈGE DE BEAUVAIS, APRÈS LA SATIRE QU'ON APPELLE COMMUNÉMENT LES VEAUX, LE V FÉVRIER, M. D. LVIII.

LE PROLOGUE

Non, ce n'est pas de nous qu'il faut, Pour accomplir cet échafaud, Attendre les farces prisées Qu'on a toujours moralisées : Car ce n'est notre intention De mêler la religion Dans le sujet des choses feintes. Aussi jamais les lettres Saintes Ne furent données de Dieu, Pour en faire après quelque jeu. Et puis tout' ces farces badines Me semblent être trop indignes Pour être mises au devant Des yeux d'un homme plus savant. Celui donc qui voudra complaire Tant seulement au populaire, Celui choisira les erreurs Des plus ignorants bateleurs : Il introduira la Nature, Le Genre-humain, l'Agriculture, Un Tout, un Rien, et un Chacun, Le Faux-parler, le Bruit-commun, Et telles choses qu'ignorance Jadis mêla parmi la France. Que pourrons-nous donc inventer Afin de chacun contenter ? Quoi ? Le badinage inutile Par qui quelquefois Martin-Ville Se fit écouter de son temps ? Quoi ? Demandez vous ces romans Jouez d'une aussi sotte grâce Que sotte est cette populace De qui tous seuls ils sont prisés, Vous êtes bien mieux avisés, Comme je crois : votre présence Mérite avoir la jouissance D'un discours qui soit mieux limé. Aussi avons-nous estimé Que la gentille poésie Veut une matière choisie, Digne d'être mise aux écrits De ceux qui ont meilleurs esprits Et non pour être ainsi souillée, Ou en mille parts détaillée Par ceux qui encore ne l'ont pas Saluée du premier pas : Et qui pensent malgré Minerve La retenir ainsi que serve, Ou dans l'escale la lier Ainsi qu'un petit écolier. Non, non, ce n'est pas sa nature Qu'elle s'en voise à l'aventure Vers celui qui la veut avoir. Il faut premièrement savoir Petit-à-petit sa pensée : Car elle ne veut être forcée, Ni traitée, comme souvent Nous l'avons vue auparavant Au joug d'une plume marâtre. N'attendez donc en ce Théâtre Ne farce, ne moralité : Mais seulement l'antiquité, Qui d'une face plus hardie Se représente en Comédie : Car onc je ne pourrai penser, Qu'aucun se voulût courroucer Encontre nous, si pour mieux faire Nous voulons aux doctes complaire. Or sachez qu'en tout ce discours, Nous représentons les amours Et la finesse coutumière D'une gentille trésorière, Dont le métier est découvert Non loin de la place_Maubert. Vrai est que le Protonotaire, Principal de toute cette affaire Est de notre université. Mais j'ai un peu trop arrêté, Il vaut mieux avec le silence Vous en donner la jouissance.

Voiser : Se divertir, s'amuser.

Marâtre : Mauvaise mère. Ce n'est pas une mère, c'est une marâtre. Ici, sens figuré et adjectivé.

Ne : ancienne forme de ni.

Proronotaire : Officier de Cour de Rome qui a un degré de prééminence fur les autres Notaires. [F]

ACTE I

SCÈNE I. Loys, Richard.

SCÈNE II. Le Trésorier, Richard.

LE TRÉSORIER, apercevant Richard

Et bien Richard, Comment va du seigneur Loys ?

LE TRÉSORIER

Il le faut bien.

RICHARD, à part

Le Trésorier n'est endormi, Se voyant en main la fortune ; De pouvoir gagner la pécune.

Pécune : Terme vieilli et familier. Argent comptant. [L]

RICHARD, seul

C'est bien assez. Jamais ils ne seront lassés De prendre argent de toutes parts : Il n'est pas des pauvres soudards Desquels ces braves trésoriers N'attirent tous jours les deniers : Mais au besoin il se faut taire.

Il sort.

Soudard : Terme familier. Homme qui a longtemps servi à la guerre et qui en a les habitudes ; il se prend en mauvaise part, soit par moquerie, soit pour exprimer la grossièreté ou la barbarie. [L]

SCÈNE III. Marie, Richard.

ACTE II

SCÈNE I. Le Protonotaire, Boxiface.

BONIFACE

Je l'entends.

BONIFACE

Vous le pouvez, allez m'attendre Dans le palais, j'irai vous prendre Au repasser.

Repasser : Après être allé d'un lieu à un autre, revenir de celui-ci au premier. [L]

SCÈNE II. Constante, Richard, Boniface.

BONIFACE, à part

Voilà le paquet emmalé, Mon maître peut bien dire à Dieu.

Emmaler : Mis dans une malle, enfermé.

BONIFACE, à part

Si est-ce que j'ai espérance D'émoucher quelque argent de vous.

Emoucher : Chasser les mouches. Par extension, battre, comme si les coups étaient donnés pour chasser les mouches. [L]

BONIFACE

Non.

CONSTANTE

À son vouloir.

SCÈNE III. Le Trésorier, Sulpice, Constante.

SCÈNE IV.

ACTE III

SCÈNE I.

SCÈNE II. Richard, Loys.

SCÈNE III. Marie, Richard.

MARIE

Lâchez vos chiens, vous les prendrez, Car vous êtes le nonpareil.

Nonpareil : Qui est sans pareil. [L]

RICHARD

Si vous êtes de mon conseil Nous ferons bien nos besognettes.

Besognette : On lit besongnette. Probablement diminutif de besongne, petit travail, tâche.

MARIE

Vous êtes un beau gaudisseur, Ananda je m'y recommande.

Gaudisseur : Celui, celle qui aime à se gaudir. Terme familier et qui commence à vieillir. Se réjouir. [L]

SCÈNE IV. Constante, Marie.

CONSTANTE

Qu'as-tu à faire d'arrêter Le valet du seigneur Loys, À babiller devant cet huis Avec lui ? Vous sentez le coeur : Encore avec un serviteur. Saint Jean, le bon ami de Dieu, Vous irez en un autre lieu Faire votre belle menée. Comment, madame l'affétée Est-ce l'état que je vous montre ? Croyez que si je vous rencontre, Vous maudirez à jamais l'heure D'avoir entré en mon demeure. Marchez, marchez, entrez dedans.

Seule.

Voilà, c'est l'amour de ce temps ; Aujourd'hui l'on ne voit plus homme Garder la fidélité, comme Les amoureux du temps passé. Le ferme amour est déchassé. Et en son lieu une feintise, Le seul masque, à sa place prise. Nous cependant, mal avisées, Sommes plus souvent abusées Par ceux qui ne font que chercher Le moyen de nous débaucher. Et voilà comment aujourd'hui La fin d'amour n'est rien qu'ennui : Car des hommes l'outrecuidance Est cause de cette inconstance Eux qui tireraient d'une femme Les biens, l'honneur, le corps et l'âme : Et puis quand ils ont fait, à Dieu, Tout autant en un autre lieu, Ainsi que fortune leur donne : Mais en vain je me passionne.

Babiller : Parler beaucoup, facilement, et surtout pour le seul plaisir de parler. [L]

Huis : Terme vieilli qui signifie porte. [L]

Affeté : Qui a de l'afféterie ; qui marque de l'afféterie. Recherche mignarde dans les manières ou dans le langage. [L]

Déchassé : parti.

Feintise : Habitude de la feinte. Synonyme de feinte, avec cette seule nuance que feintise vieillit et qu'il a un air archaïque. [L]

SCÈNE V. Le Protonotaire, Boniface, Constante.

CONSTANTE

Pardonnez moi, mon seul soulas, L'amour est toujours soupçonneux.

Soulas : Terme vieilli. Soulagement, consolation, joie, plaisir. [L]

BONIFACE, à part

C'est l'ordinaire entre amoureux, Qui fait que la foi se renforce : Car c'est d'amour subtile amorce Que les débats de deux amants.

Amorce : Fig. Tout ce qui fait mordre à, tout ce qui attire. [L]

SCÈNE VI. Richard, Constante.

RICHARD

Une moitié.

RICHARD

Par_le_corps_bieu, elle ne demande Que les écus : car quant au reste, Elle a son cas ; mais je proteste D'en avoir bientôt la vengeance, Et du paiement et de l'avance ; Et des cinquante écus encore, Des anneaux et des chaînes d'or Dont Monsieur lui a fait présent ; Elle n'a rien trop chaud ne pesant. Et voilà, la coutume est telle : Car envers une damoiselle Il faut toujours l'argent en main : Et puis on sait bien que son gain Est semblable à l'oisellerie : L'oiseleur en quelque prairie Vient épandre ses grains semés, Où les oiseaux accoutumés Ainsi se laissent amorcer : (Car il faut un peu avancer Pour en avoir du grain après) Et lorsqu'ils sont pris dans les rets Ils paient au long la dépense. Dont l'oiseleur a fait l'avance. Ainsi le bordeau, c'est le pré, Là ou l'amoureux est entré Comme un oiseau : la maquerelle Est l'oiseleur, qui renouvelle Souvent l'appas, et met en main Au lieu d'amorce, une putain : Les caresses, les mignardises, Les bonjours et les gaillardises, Le doux accueil, le deviser, Sont les moyens d'apprivoiser. Et en cette façon, mon maître Est aux rets : mais si je puis être Écouté, il aura vengeance De toute cette grand' dépense. Encore ce beau Trésorier, Et ce cocu, se fait prier, Où il est le plus diligent : Et fait accroire que l'argent Qu'il m'a baillé n'est pas à lui. Je lui ferai dire aujourd'hui Celui qui a mangé le lard, Si je le puis tenir à part.

Par_le_corps_bieu : juron.

Rets : Filet pour prendre du poisson, du gibier. [L]

Bordeau : Vieux pour bordel ; lieu de prostitution.

Maquerelle : Terme qui ne se dit pas en bonne compagnie. Celui, celle qui fait métier de débaucher et de prostituer des femmes ou des filles. [L]

Deviser : Échanger avec quelqu'un de menus propos. [L] Ici substantivé.

ACTE IV

SCÈNE I. Loys, Richard.

RICHARD

Monsieur.

SCÈNE II. Le Trésorier, Sulpice.

SCÈNE III. Loys, Richard, Thomas, Le Trésorier, Sulpice.

THOMAS

Je veux faire provision Maintenant d'un bon morion Pour couvrir le haut de ma tête.

Morion : Ancienne armure de tête plus légère que le casque. [L]

SULPICE

Possible quelque noise éprise Entre eux : car toujours ces soudards Ont querelles en toutes parts.

Noise : Discorde accompagnée de bruit. [L]

Soudard : Terme familier. Homme qui a longtemps servi à la guerre et qui en a les habitudes ; il se prend en mauvaise part, soit par moquerie, soit pour exprimer la grossièreté ou la barbarie. [L]

LE TRÉSORIER

Entrons dedans.

RICHARD

Je veux comme des bécasseaux Enfiler cette Trésorière, Le Trésorier, la chambrière, Pour marque qu'une telle injure N'est impunie.

Bésasseau : Petit de la bécasse ; oiseau. Fig. et populairement. C'est une bécasse, se dit d'une femme sans esprit. [L]

RICHARD

Je lui ferai bien à savoir A ce gentil Protonotaire, Qu'il n'a pas maintenant affaire À un pédante de collège.

Pédant : Terme de mépris. Celui qui enseigne aux enfants. Pédant, pédante, celui, celle qui, avec de médiocres lumières et peu de savoir-vivre, prend un air de suffisance, et fait un usage mal entendu de sa doctrine. [L] Le féminin n'est pas requis ci-contre, il permet de faire 8 pieds au vers.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Boniface, Marie.

ACTE V

SCÈNE I. Sulpice, Loys, Richard, Le Trésorier.

RICHARD

Cela n'est que laver la tête De l'âne qui est aux Bons-hommes.

Bons-hommes : religieux établis l'an 1259, en Angleterre, par le prince Edmond ; ils professaient la règle de Saint Augustin et portaient un habit bleu. [L]

SCÈNE II. Boniface, Le Protonotaire.

SCÈNE III.

1 488 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica