Comédie en vers· Tragédie
La Trésorière
Représentée pour la première fois en 6 février 1658 au Collège de Beauvais.
Personnages
- LOYS, gentilhomme
- RICHARD, serviteur
- LE TRÉSORIER
- MARIE, fille de la Trésorière
- LE PROTONOTAIRE
- BONIFACE, serviteur
- CONSTANTE, trésorière
- SULPICE, marchand
- THOMAS, serviteur
AU LECTEUR
La liberté des poètes comiques a toujours été telle, que souventes fois ils ont usé de mots assez grossiers, de sentences et manières de parler rejetées de la boutique des mieux disants, ou de ceux qui pensent mieux dire : ce que par aventure l'on pourra trouver lisant mes Comédies. Mais pourtant il ne se faut renfrogner, car il n'est pas ici question de farder la langue d'un mercadant, d'un serviteur ou d'une chambrière, et moins orner le langage du vulgaire, lequel a plutôt dit un mot que pensé. Seulement le Comique se propose de représenter la vérité et naïveté de sa langue, comme les moeurs, les conditions et les états de ceux qu'il met en jeu : sans toutefois faire tort à sa pureté, laquelle est plutôt entre le vulgaire (je dis si l'on change quelques mots qui ressentent leur terroir) qu'entre ces courtisans, qui pensent avoir fait un beau coup, quand ils ont arraché la peau de quelque mot Latin, pour déguiser le Français, qui n'a aucune grâce (disent-ils), s'il ne donne à songer aux femmes, comme s'ils prenaient plaisir de n'être point entendus. Tu ne trouveras donc étrange, Lecteur, si en ces Comédies tu ne trouves un langage recherché curieusement, et enrichi des plumes d'autrui : car je ne suis point de ceux qui font parler un cuisinier des choses célestes et descriptions des temps et des saisons, ou bien une simple chambrière française des amours de Jupiter avec Léda, et des vaillantises d'Alexandre le Grand. Je me contente seulement de donner aux Français la Comédie en telle pureté qu'anciennement l'ont baillée Aristophane aux Grecs, Plaute et Térence aux Romains. Ce que je me suis proposé toujours en écrivant ce poème, ainsi qu'ont pu apercevoir ceux qui ont vu la Maubertine première Comédie que je mis en jeu, et que j'avais bien délibéré te donner, si elle ne m'eût été dérobée. Toutefois celles-ci pourront suffire pour montrez le chemin à ceux qui viendront après nous. Tu peux donc, maintenant, ami Lecteur, averti de ce point, te mettre à lire ce poème ; et si tu trouves quelque chose qui ne soit à ton goût, souvienne toi que ce n'est chose étrange, si ceux qui vont les premiers en un désert et pays inconnu se fourvoient souventes fois de leur chemin.
AVANT-JEU
CETTE COMÉDIE FUT FAITE PAR LE COMMANDEMENT DU ROI HENRI II POUR SERVIR AUX NOCES DE MADAME CLAUDE DUCHESSE DE LORRAINE, MAIS POUR QUELQUES EMPÊCHEMENTS DIFFÉRÉE : ET DEPUIS MISE EN JEU À PARIS AU COLLÈGE DE BEAUVAIS, APRÈS LA SATIRE QU'ON APPELLE COMMUNÉMENT LES VEAUX, LE V FÉVRIER, M. D. LVIII.
LE PROLOGUE
Non, ce n'est pas de nous qu'il faut, Pour accomplir cet échafaud, Attendre les farces prisées Qu'on a toujours moralisées : Car ce n'est notre intention De mêler la religion Dans le sujet des choses feintes. Aussi jamais les lettres Saintes Ne furent données de Dieu, Pour en faire après quelque jeu. Et puis tout' ces farces badines Me semblent être trop indignes Pour être mises au devant Des yeux d'un homme plus savant. Celui donc qui voudra complaire Tant seulement au populaire, Celui choisira les erreurs Des plus ignorants bateleurs : Il introduira la Nature, Le Genre-humain, l'Agriculture, Un Tout, un Rien, et un Chacun, Le Faux-parler, le Bruit-commun, Et telles choses qu'ignorance Jadis mêla parmi la France. Que pourrons-nous donc inventer Afin de chacun contenter ? Quoi ? Le badinage inutile Par qui quelquefois Martin-Ville Se fit écouter de son temps ? Quoi ? Demandez vous ces romans Jouez d'une aussi sotte grâce Que sotte est cette populace De qui tous seuls ils sont prisés, Vous êtes bien mieux avisés, Comme je crois : votre présence Mérite avoir la jouissance D'un discours qui soit mieux limé. Aussi avons-nous estimé Que la gentille poésie Veut une matière choisie, Digne d'être mise aux écrits De ceux qui ont meilleurs esprits Et non pour être ainsi souillée, Ou en mille parts détaillée Par ceux qui encore ne l'ont pas Saluée du premier pas : Et qui pensent malgré Minerve La retenir ainsi que serve, Ou dans l'escale la lier Ainsi qu'un petit écolier. Non, non, ce n'est pas sa nature Qu'elle s'en voise à l'aventure Vers celui qui la veut avoir. Il faut premièrement savoir Petit-à-petit sa pensée : Car elle ne veut être forcée, Ni traitée, comme souvent Nous l'avons vue auparavant Au joug d'une plume marâtre. N'attendez donc en ce Théâtre Ne farce, ne moralité : Mais seulement l'antiquité, Qui d'une face plus hardie Se représente en Comédie : Car onc je ne pourrai penser, Qu'aucun se voulût courroucer Encontre nous, si pour mieux faire Nous voulons aux doctes complaire. Or sachez qu'en tout ce discours, Nous représentons les amours Et la finesse coutumière D'une gentille trésorière, Dont le métier est découvert Non loin de la place_Maubert. Vrai est que le Protonotaire, Principal de toute cette affaire Est de notre université. Mais j'ai un peu trop arrêté, Il vaut mieux avec le silence Vous en donner la jouissance.Voiser : Se divertir, s'amuser.
Marâtre : Mauvaise mère. Ce n'est pas une mère, c'est une marâtre. Ici, sens figuré et adjectivé.
Ne : ancienne forme de ni.
Proronotaire : Officier de Cour de Rome qui a un degré de prééminence fur les autres Notaires. [F]
ACTE I
SCÈNE I. Loys, Richard.
LOYS
Et bien Richard, quelle nouvelle Apportes-tu de ma cruelle ? Veut-elle doncque être toujours Ainsi peureuse en ses amours ?RICHARD
Monsieur, je crois que la pauvrette Sans aucun repos vous souhaite Entre ses bras ; voulez-vous mieux ?LOYS
Je pense, moi, que tous les Dieux Prennent plaisir en mon martyre : Incessamment mon mal empire, Sans toutefois avoir cet heur D'apaiser mon amour vainqueur.Heur : rencontre avantageuse. (...) [F] [antonyme de malheur]
RICHARD
Non non, Monsieur, j'ai espérance Que vous en aurez jouissance En peu de temps. Laissez moi faire, C'est mon office, dont j'espère En faire si bien mon devoir.RICHARD
Vraiment une telle beauté A bien un amant mérité : Et d'autant qu'êtes languissant, D'autant quand serez jouissant Le plaisir sera désirable.LOYS
Mais toujours pauvre misérable Le jour je me mourrai cent fois Pour son amour, et toutefois Déjà je prévois que l'issue Sera de quelque maigre vue. Cela ne vient point que ma race Ne fut digne d'avoir la grâce D'une dame de plus haut lieu : C'est, c'est bien plutôt quelque dieu Qui me cachait dedans son sein L'impuissance de mon dessein.LOYS
Richard, Richard, la cruauté De cet archerot qui me dompte Selon son fier désir, surmonte L'extrême douleur de la mort.Archerot : Petit archer, nom donné à Cupidon. [L]
LOYS
Encore, Richard, je t'assure Que tout le malheur que j'endure N'est rien, si tu peux faire tant Qu'en la parfin je sois content.Parfin : fin.
LOYS
Comment ?RICHARD
Pour s'en aller faire un paiement En Languedoc. Lui délogé, Votre malheur sera changé En un perdurable plaisir : Car alors vous aurez loisir De recouvrer le temps perdu. Si avez longtemps attendu, Reprenez hardiment courage.Perdurable : Qui doit durer jusqu'à la fin. [L]
RICHARD
Il ne venait pas à propos : Encore votre joie augmente De plus en plus par cette attente. Et si je m'en rapporte à vous, Si vous ne trouvez pas plus doux Le plaisir, par le tardement, Que n'eussiez au commencement.Tardement : Action de tarder. [L]
RICHARD
Monsieur, il ne faut qu'employer Richard, quand il est question De conduire une faction ; Ainsi le serviteur doit faire, Pour à son bon maître complaire, Le devoir, comme il appartient, Jusques à la mort, s'il convient L'endurer pour l'amour de lui.RICHARD
Penseriez-vous bien que Richard Vous le dit s'il n'était ainsi ? Vie, mettez-moi tout souci Sous le pied.LOYS
Mais ce Trésorier Me doit encore mon quartier : Il faut que tu sois diligent De recouvrer tout cet argent Avant qu'il parte : et qui plus est, Je lui paierai son intérêt, S'il veut faire du rigoureux : Car à ces braves glorieux Il faut quitter une moitié Pour avoir l'autreLOYS
Va-t'en vers lui, voilà quittance : Que s'il veut faire quelque avance, Promets lui le vin hardiment.RICHARD
Je m'y en vais.LOYS
Pareillement, Fais les recommandations De mes journelles passions À ma damoiselle et maîtresse : Que si de ma longue détresse Elle a quelque compassion, Qu'elle me donne assignation Pour par un doux contentement Mettre la fin à mon tourment.RICHARD, seul
Mon maître a bien ce qu'il lui faut, Encore qu'il ait le coeur haut ; Et qu'il ne veuille être dompté, Si est-ce qu'il est surmonté Par une femme aussi commune Que les divers cours de la Lune. Elle peut tant envers mon maître, Que par babil elle l'a fait être Un parangon de pauvreté : Et sous l'ombre d'une beauté Qu'elle vend plus cher qu'au marché, Elle lui a jà arraché Les biens, l'honneur et les amis : C'est une mer, où il a mis Mille trésors qu'elle dévore, Sans les regorger : et encore Qu'il lui donne tant qu'il voudra, De rien plus il n'en adviendra À mon maître qu'elle déçoit, Ni à elle qui le reçoit. Et cependant, mille langueurs, Et dix mille amoureux vainqueurs Tourmentant son coeur attisé, Je pensais qu'il fut plus rusé, Vu qu'il a tant hanté les armes, Les courtisans et les gendarmes : Mais les plus fins y sont trompés, Et les plus légers attrapés, Tant seulement sous l'apparence D'une légère jouissance. Encore si pour sa beauté Elle valait le décrotté, Je dirais : mais quoi ? Seulement La façon de l'habillement Vaut autant que la bague entière. Et bien, c'est une trésorière, Laquelle par son doux parler Sait bien un homme emmieler. Mais par ma foi j'estime autant Ma Marion, et suis content Encore plus de mes amours Que non pas lui de son velours, Sans qu'il me la faille prier. Mais n'est-ce pas mon trésorier Que je vois venir droit à moi ?SCÈNE II. Le Trésorier, Richard.
LE TRÉSORIER
Puisque c'est l'affaire du Roi Je ne diffère m'absenter, Afin d'un chacun contenter : Le gain récompense le mal. Qu'on fasse seller mon cheval.RICHARD
Tant mieux il est prêt de partir ; La dame pourra départir La jouissance de son corps, Puisque Monsieur s'en va dehors.LE TRÉSORIER
Encore ai-je quelque douleur De laisser ma femme en sa fleur : Car, las ! Cette tendre jeunesse Ne pourra porter la détresse De mon absence : et puis ces gens Qui sont soigneux et diligents À tromper une créature, Qui sera simple de nature ; Vrai, que je tiens tant de ma femme, Qu'avant me faire un cas infâme Plutôt endurerait la mort.Vers, 247. Encore est graphié Encor'.
LE TRÉSORIER
Pensez qu'un homme est tourmenté, Depuis qu'il lui convient souvent Aller à la pluie et au vent. Délaissant avec le ménage La femme en la fleur de son âge.LE TRÉSORIER
Il ne m'est rien plus agréable Qu'avec ma femme désirable Jouir du bien que Dieu me donne. Mais quoi ? La pratique en est bonne : Car je pourrai, si je suis sage, Pratiquer en ce mien voyage Trois mille francs en peu de jours.RICHARD
Cependant comment les amours Se demerront, la damoiselle Ne sera du tout si rebelle Qu'auparavant : car le loisir Lui fera mille fois choisir Le bon moyen, l'heure et le temps Pour rendre ses amis contents, Tant le courtisan que son page. Mais il faut faire mon message, Craignant qu'en quelque coin de rue Je ne le perde de la vue : Puis je pourrais venir trop tard. Dieu gard' monsieur.RICHARD
Il a toujours dix mille ennuis Qui le tourmentent, pour autant Qu'il n'a pas son argent content, Et si ne voit qui en apporte. Et qui pis est, jamais sa porte N'est sans un marchand ennuyeux, Qui se présentant à ses yeux Le menace pour son argent De lui envoyer un sergent.LE TRÉSORIER
Richard, par Dieu c'est comme moi, Car maintenant je ne reçois À peine rien de mon office. Encore pour faire service À quelques uns, toujours j'avance, Et si ma foi, la récompense Que j'en reçois, n'est comme rien.RICHARD
Vertubieu : je vous entends bien, Le paiement n'est encore prêt, Nous demandons un intérêt, Voilà comment vous êtes doux. Je suis venu par devers vous Pour entendre tant seulement Si mon maître aura le paiement De son quartier que lui devez.LE TRÉSORIER
Il le faut bien.RICHARD
Mais, Monsieur, pensez-vous combien Ce lui est chose insupportable D'être si longtemps redevable À un tas de gens importuns ?RICHARD
Ma foi, Richard, N'a point telle commission : Pour donner une portion De l'argent, il le fera bien.LE TRÉSORIER
C'est bien parlé : viens ça, combien Veut-il donner pour l'intérêt, S'il trouve son argent tout prêt ? Quant est de moi, je ne l'ai pas : Mais il n'y a que quatre pas Jusqu'au logis d'un mien ami.RICHARD, à part
Le Trésorier n'est endormi, Se voyant en main la fortune ; De pouvoir gagner la pécune.Pécune : Terme vieilli et familier. Argent comptant. [L]
LE TRÉSORIER
Que dis-tu Richard ?LE TRÉSORIER
Je ne pourrai plus séjourner.LE TRÉSORIER
Je le veux à même profit : Aussi je voudrai qu'il me fit Quittance des paiements entiers Qu'il recevra des deux quartiers.RICHARD
Vous les aurez.LE TRÉSORIER
Mais il ne faut Aussi m'en faire aucun défaut. Car je veux partir dans une heure : Pourquoi soyez en mon demeure Incontinent.RICHARD, seul
C'est bien assez. Jamais ils ne seront lassés De prendre argent de toutes parts : Il n'est pas des pauvres soudards Desquels ces braves trésoriers N'attirent tous jours les deniers : Mais au besoin il se faut taire.Il sort.
Soudard : Terme familier. Homme qui a longtemps servi à la guerre et qui en a les habitudes ; il se prend en mauvaise part, soit par moquerie, soit pour exprimer la grossièreté ou la barbarie. [L]
SCÈNE III. Marie, Richard.
MARIE
Dieu, Monsieur le Protonotaire Est négligent en ses amours. J'ai vu le temps que tous les jours ; Il passait devant la maison Cinquante fois, mais la saison Comme je crois lui est venue, Qu'il ne va plus parmi la rue : Pensez qu'il est devenu sage.RICHARD, à part
Si je joue mon personnage, Je saurai d'elle tout' l'affaire De ce jeune Protonotaire.MARIE
Nous fuyons toujours notre bien, Jamais, jamais à un bon chien Ne tombera quelque bon os : Après qu'ils ont tourné le dos, Ils font les meilleures risées De celles qu'ils ont abusées.MARIE
Voilà mademoiselle éprise De l'amour d'un jeune écolier, Qui n'a le sou pour employer, Et veut être aimé à crédit.RICHARD, à part
Ne l'avais-je donc pas bien dit ?MARIE
Le seigneur Loys cependant Est à son amour prétendant, Sans toutefois avoir cet heur D'apaiser sa trop grande ardeur, Si n'est de quelque vaine course ; Lui qui a plus d'écus en bourse Que l'autre n'a pas de deniers. Mais voilà comment les derniers Seront toujours favorisés, Et les plus fermes déprisés.MARIE, apercevant Richard
Voici Richard le serviteur Du seigneur Loys ; j'ai grand peur Qu'il n'ait entendu ce qu'ai dit ; Au pis, j'en ferai contredit. Mon_Dieu, Richard, venez avant.RICHARD
Que faites-vous ici devant ?RICHARD
Que veut-elle ?ACTE II
SCÈNE I. Le Protonotaire, Boxiface.
LE PROTONOTAIRE
Hé, Boniface, mon ami, Je suis déjà mort à demi, Tant ce petit Dieu me tourmente. Ha, ma trop cruelle Constante ! La grand' constance de ton sort, Seule me causera la mort.BONIFACE
Comment cela, Monsieur ? Vous ai-je Si longtemps servi au collège Pour maintenant vous défier De votre serviteur, premier Qui en a mis les fers au feu ?LE PROTONOTAIRE
Hélas, Boniface ! pour Dieu Si jamais la fidélité De ton devoir m'a incité À récompenser ton service, Comme je dois, de mon office, C'est ores qu'il te faut prévoir Au mal instant du désespoir, Et montrer ton invention.BONIFACE
Je sais bien qu'il n'est question Que d'argent, dont avez défaut : Car le temps est venu qu'il faut Toujours avoir argent en banque, Qui veut que la dame ne manque.LE PROTONOTAIRE
Il est vrai : car tout mon tourment Vient de cela, tant seulement, Tu sais que nous n'avons la croix Encore qu'il y ait trois mois Avant que recevoir argent.BONIFACE
Vous êtes par trop diligent A faire la magnificence, Depuis qu'avez la jouissance De quarante ou cinquante écus.BONIFACE
Il faut que vous soyez le maître Dorénavant des passions De vos journelles actions.Journelle : de journée, quotidienne.
LE PROTONOTAIRE
Je le serai. Mais penses-tu Combien est grande sa vertu, Et combien sa perfection Peut dompter mon affection ?LE PROTONOTAIRE
Ce n'est point cela, Boniface : Tant seulement sa bonne grâce, Son doux parler et son maintien, Sans rien flatter méritent bien L'amour d'un bien plus grand seigneur.BONIFACE
Voilà, vous y avez le coeur : Non pas vraiment que je déprise, Disant cela, votre entreprise : Mais il ne faut être si chaud En ses affaires.BONIFACE
C'est la raison : Car vous êtes d'une maison Qui le mérite : mais aussi Il faut avoir des siens souci.LE PROTONOTAIRE
Or, Boniface, il n'est pas heure De faire plus longue demeure, Nous avons métier d'autre chose.BONIFACE
Je l'entends.LE PROTONOTAIRE
Aussi je m'en attends à toi.BONIFACE
Vous le pouvez, allez m'attendre Dans le palais, j'irai vous prendre Au repasser.Repasser : Après être allé d'un lieu à un autre, revenir de celui-ci au premier. [L]
SCÈNE II. Constante, Richard, Boniface.
CONSTANTE
Richard mon ami, dites lui Que j'en endure autant d'ennui Qu'il m'est possible, et que j'espère, Mais qu'il soit parti, si bien faire Qu'il sera content du devoir Que j'en ferai.RICHARD
Vous n'en voulez foi ne serment, Mais il vous aime de tel coeur. Que déjà son amour vainqueur L'a presque mis au désespoir.CONSTANTE
Las, Richard, il a tout pouvoir Sur moi qui suis sienne, et j'espère, S'il me survient en mon affaire, Le reconnaître tant que l'âme Me batte au corps.BONIFACE, à part
La pauvre femme Ne se donne qu'à ses amis : J'entends bien tout, elle a commis Quelque petite portion De l'amoureuse affection Sur la bourse d'un amoureux.CONSTANTE
Et bien, Richard, vous lui direz Que je suis sienne, et le prierez De ce dont je vous ai parlé.BONIFACE, à part
Voilà le paquet emmalé, Mon maître peut bien dire à Dieu.Emmaler : Mis dans une malle, enfermé.
BONIFACE, à part
Si est-ce que j'ai espérance D'émoucher quelque argent de vous.Emoucher : Chasser les mouches. Par extension, battre, comme si les coups étaient donnés pour chasser les mouches. [L]
CONSTANTE
Quel est l'ennui qui vous tourmente ? N'y saurait-on bientôt prévoir ? Il est grand seigneur, qui peut voir Monseigneur le Protonotaire.BONIFACE
Il est empêché d'un affaire Qui est de bien grande importance, En quoi il a bonne espérance De parvenir à grand honneur.BONIFACE
C'est que je pense À une bonne récompense Qu'on donne pour son bénéfice, Si quelqu'un veut faire un service De lui prêter deux cents écus.CONSTANTE
Ne lui en faudrait-il non plus ?BONIFACE
Non.CONSTANTE
Ha, vraiment je suis très contente De lui prêter le demeurant, Du bon du coeur, en m'assurant.CONSTANTE
À son vouloir.CONSTANTE
Vous le pouvez honnêtement : Car je suis si bien son amie, Que s'il me demandait la vie Je lui départirais mon âme,CONSTANTE
Boniface, j'ai plus de soin De l'avancement de son bien Et honneur, que non pas du mien, Encore que j'en soi reprise ; Mais je suis tellement éprise De son amour, que j'ai grand peur Que ce soit mon dernier malheur. Au pis aller, je suis heureuse Que cette étincelle amoureuse A touché sa perfection.CONSTANTE
Ha ! Boniface.BONIFACE
Mademoiselle, votre grâce, Et votre parfaite beauté Seule vainquit sa liberté : Car plus il vit en ce martyre, Tant plus constamment il aspire À faire chose qui contente Le seul désir de sa Constante.CONSTANTE
Écoutez, je vous veux prier, À cause que le Trésorier S'apprête pour tantôt partir, D'en vouloir Monsieur avertir, Qu'il soit un peu plus diligent : Et cependant, voilà l'argent, Il m'en fera reconnaissance Quand il viendra.BONIFACE
J'ai espérance Qu'avant qu'il soit une bonne heure Il sera dans votre demeure.À part.
Vive, vive l'invention Pour bien faire ma faction : Il en faut bien faire la croix En notre âtre : ils sont tous de poids, Je les ai eus tous pour le prix Que cette dame les a pris. Je reconnais bien celui-ci, Et ce double ducat aussi, Un noble, un angelot encor : C'était pour des bracelets d'or Que Monsieur lui donna un jour. Ce demeurant vient de l'amour Des bonnes gens de son quartier. A tous les diables le métier, Oui ne nourrit et entretient Le compagnon qui le maintient, Et ne fut qu'un peigne de buis.SCÈNE III. Le Trésorier, Sulpice, Constante.
SULPICE
Il le vaut bien. Et puis de ces gens l'entretien Sert de beaucoup aucune fois. Il me souvient qu'un jour j'étais En la court pour un mien affaire, Seulement un protonotaire Auquel j'avais fait du service Fit tout mon cas.LE TRÉSORIER
Sire Sulpice, Comme vous dites, le maintien De gens de Cour, est notre bien. Je crains que nos fautes commises À la parfin ne soient reprises, Comme nous voyons la fortune Être plus souvent importune À gens qui sont en tel degré, Qui n'ont toujours le vent à gré : Il ne faudrait au mal extrême Que ce bon gentilhomme même Pour bien conduire mon affaire, S'il m'advenait quelque misère.SULPICE
Vous dites bien, il faut prévoir Au mal qui nous peut décevoir. C'est ainsi qu'il faut disposer, C'est ainsi qu'il faut aviser À un malheur qui se présente Pour brouiller toujours notre attente, Tant nature nous est cruelle. Mais n'est-ce pas Mademoiselle Que je vois venir droit à nous ?LE TRÉSORIER
Je n'attends plus qu'après Richard.SCÈNE IV.
MARIE, seule
L'homme de ce Protonotaire N'est pas des plus niais du monde : Quand il est céans, il me sonde, Et semble bien à l'ouïr dire Qu'il ait intention de rire Tout ainsi comme fait son maître : Et crois que s'il se sentait être Si peu que rien favorisé, Il serait bien assez rusé D'essayer s'il pourrait bien faire Ce que fait le Protonotaire. Je n'userai plus de rudesse En son endroit, car ma maîtresse Dit qu'il ne faut point refuser Ce qui ne se peut onc user. Aussi est-ce une grand' folie Que d'engendrer mélancolie. Nous n'aurons pas toujours le temps Pour rendre nos désirs contents. Il faut donc prendre le loisir, Puisque nous voyons le plaisir S'offrir d'une gaieté de coeur. Et pourquoi non ? Le serviteur N'aura-t-il aussi grand' puissance De me donner la jouissance, Et rendre l'appétit content De ce point que l'on prise tant, Comme Monsieur à sa Constante ? Je crois que le mal qui tourmente L'esprit et mon repos de nuit Se guérit par même déduit : Autant peut le lait que le prêtre, Et le serviteur que le maître, Le pauvre, comme un de grand' race. Mais je ne vois point Boniface Venir ainsi qu'il a promis.ACTE III
SCÈNE I.
LOYS, seul
Aujourd'hui l'on n'a plus d'amis Si n'est la bourse et les écus ; Aujourd'hui l'on ne trouve plus Qui veuille tenir la querelle De quelque honnête damoiselle : Le gain fait tout, le gain emporte Les remparts d'une ville forte ; Le gain fait cocus les maris ; Le gain est le dieu de Paris ; C'est le dieu des inventions Et la fin des intentions. Le gain fait courir les marchands Aux périls et dangers des champs, Aux périls des vents et tempêtes Qui plus souvent dessus leurs têtes. Tombants d'épouvantable effort, Leur mettent dans les dents la mort, Voire au plus beau de leur jeunesse. Encore qu'il soit tel, si est-ce Que jamais il n'eut la puissance De faire fléchir la constance De ma Cruelle. De son coeur Amour en fut le seul vainqueur : Tant seulement d'une beauté Son coeur se sentit incité ; Il repose aussi en un lieu Digne du triomphe d'un dieu. Qu'un dieu tout seul aussi se vante D'avoir fait broncher ma Constante, Elle seule, dessous le Ciel, Qui mérite avoir l'honneur tel. L'amour qui le commun enflamme N'est que neige auprès de ma flamme, D'autant que sa divinité Surpasse toute humanité Au brasier qu'il m'a fait sentir.SCÈNE II. Richard, Loys.
RICHARD
Monsieur, il est prêt à partir, Et ne reste plus que quittance Pour votre dette et pour l'avance : Car l'argent est déjà tout prêt.LOYS
Et ce serait Un tour duquel la repentance Suivrait de bien près la vengeance. Retiendrait-il ainsi mon bien ?LOYS
Je n'en sache point d'assez belle : Délivre lui cinquante écus Pour en acheter une, ou plus, S'il est métier, la récompense Que je prétends vaut la dépence : Au demeurant hâte le pas.Il sort.
RICHARD
Les escadrons et les combats N'eurent oncque si grand' puissance Que Monsieur n'y fit résistance : Et maintenant une beauté Triomphe de sa liberté. Encore vraiment la Damoiselle, Quand tout est dit, n'est pas si belle : Toutefois je ne la déprise : Car on dit que la marchandise Qui plaît est à demi vendue. Je crains que ma voix entendue Ne soit entrée en la cervelle De cette rapporte-nouvelle, Qui m'attend là devant la porte : Car vraiment elle est assez sotte Pour le rapporte à Constante.SCÈNE III. Marie, Richard.
MARIE
Voici Richard qui se tourmente De quelque malheur advenu. Son esprit est bien détenu À voir sa manière de faire.RICHARD
Et bien, quoi, petite friande ? Vous serez donc toujours fâcheuse ? Vous ferez donc la rigoureuse Au pauvre Richard langoureux ? Mon_Dieu, que je serais heureux, Si je pouvais à mon loisir Avoir de ce sein le plaisir : Ces deux ivoirines boulettes, Ces deux cerises rondelettes. Ce sera bien quand vous voudrez.Ivoirine : Qui est d'ivoire ou qui est semblable à l'ivoire [L]
MARIE
Lâchez vos chiens, vous les prendrez, Car vous êtes le nonpareil.Nonpareil : Qui est sans pareil. [L]
RICHARD
Si vous êtes de mon conseil Nous ferons bien nos besognettes.Besognette : On lit besongnette. Probablement diminutif de besongne, petit travail, tâche.
RICHARD
L'intention est au cerveau, Marie, et puis il ne faut pas Estimer le moine à son pas Quand il marche dans le couvent.RICHARD
Ma foi, me voici, me voilà, Je ne tiens jamais mon courroux, Je suis humain, courtois et doux, Prêt à vous faire tout service, À celle fin que je jouisse. Vous entendez le demeurant.MARIE
Sus, sus, Richard : marchez avant : Monsieur le Trésorier attend Pour vous donner argent comptant. Il est chez le sire Sulpice.MARIE
Vous êtes un beau gaudisseur, Ananda je m'y recommande.Gaudisseur : Celui, celle qui aime à se gaudir. Terme familier et qui commence à vieillir. Se réjouir. [L]
RICHARD
Adieu la petite friande.SCÈNE IV. Constante, Marie.
CONSTANTE
Que jases-tu en cette place ?CONSTANTE
Qu'as-tu à faire d'arrêter Le valet du seigneur Loys, À babiller devant cet huis Avec lui ? Vous sentez le coeur : Encore avec un serviteur. Saint Jean, le bon ami de Dieu, Vous irez en un autre lieu Faire votre belle menée. Comment, madame l'affétée Est-ce l'état que je vous montre ? Croyez que si je vous rencontre, Vous maudirez à jamais l'heure D'avoir entré en mon demeure. Marchez, marchez, entrez dedans.Seule.
Voilà, c'est l'amour de ce temps ; Aujourd'hui l'on ne voit plus homme Garder la fidélité, comme Les amoureux du temps passé. Le ferme amour est déchassé. Et en son lieu une feintise, Le seul masque, à sa place prise. Nous cependant, mal avisées, Sommes plus souvent abusées Par ceux qui ne font que chercher Le moyen de nous débaucher. Et voilà comment aujourd'hui La fin d'amour n'est rien qu'ennui : Car des hommes l'outrecuidance Est cause de cette inconstance Eux qui tireraient d'une femme Les biens, l'honneur, le corps et l'âme : Et puis quand ils ont fait, à Dieu, Tout autant en un autre lieu, Ainsi que fortune leur donne : Mais en vain je me passionne.Babiller : Parler beaucoup, facilement, et surtout pour le seul plaisir de parler. [L]
Huis : Terme vieilli qui signifie porte. [L]
Affeté : Qui a de l'afféterie ; qui marque de l'afféterie. Recherche mignarde dans les manières ou dans le langage. [L]
Déchassé : parti.
Feintise : Habitude de la feinte. Synonyme de feinte, avec cette seule nuance que feintise vieillit et qu'il a un air archaïque. [L]
SCÈNE V. Le Protonotaire, Boniface, Constante.
LE PROTONOTAIRE
Ma Constante se plaint de moi, Et m'accuse, comme je crois, De ce que je demeure tant À venir.CONSTANTE
Ah ! Trop inconstant ! Et moi trop facile à le croire ! Je pensais le Protonotaire Être digne d'un plus grand heur : Mais je crois que son serviteur A pris sur lui plus de puissance Qu'il ne fit onc d'obéissance.LE PROTONOTAIRE
Ha Boniface ! Maintenant J'aperçois que tout ce tourment Ne lui vient sinon que de moi.LE PROTONOTAIRE
Comment, mon coeur ? Comment, mon soin ? Penseriez-vous bien qu'en amour Je voulusse faire un tel tour ? Vous n'avez expérimenté Quel vouloir à ma fermeté, Encore vous n'avez assurance Quelle est en amour ma constance.BONIFACE, à part
Il en a tout au long du bras.CONSTANTE
Pardonnez moi, mon seul soulas, L'amour est toujours soupçonneux.Soulas : Terme vieilli. Soulagement, consolation, joie, plaisir. [L]
BONIFACE, à part
C'est l'ordinaire entre amoureux, Qui fait que la foi se renforce : Car c'est d'amour subtile amorce Que les débats de deux amants.Amorce : Fig. Tout ce qui fait mordre à, tout ce qui attire. [L]
LE PROTONOTAIRE
La mort puisse mes jeunes ans Plutôt retrancher en ma fleur, Que je sois jamais serviteur D'une autre dame que de vous. Jamais l'amour ne me soit doux, Si par mon infidélité Je sers à une autre beauté. Plutôt me laisse tout ami, Et plutôt me soit ennemi L'aspect de mon astre fatal.BONIFACE, à part
Il est au plus fort de son mal. Il n'y a rien dessous les cieux Ou pire, ou plus audacieux.CONSTANTE
Aussi vous savez, Monseigneur, Que mon corps et tout mon honneur Vous fut abandonné par moi Sur l'assurance de la foi, Comme seul digne d'être aimé.LE PROTONOTAIRE
Aussi toujours ai-je estimé Mon heur favorisé des dieux, Comme celui seul sous les cieux, Qui est heureux en ses amours.BONIFACE, à part
C'est la coutume, on voit toujours Ces jeunes gens à marier Devenir fols.Fol : fou.
CONSTANTE
Non pas encore, mais il faut Entrer céans, et vous cacher : Encor faut-il se dépêcher, Car il n'est pas loin.CONSTANTE
Il est sur le point de partir.SCÈNE VI. Richard, Constante.
RICHARD
Par le corps, j'en veux avertir Mon maître, il le saura : comment ! Est-ce là donc le beau serment De loyauté ? Je m'en doutais, J'en suis certain à cette fois : Car de mes deux yeux je l'ai vu.RICHARD
Une moitié.CONSTANTE
Mon don n'est il point oublié ?CONSTANTE
Pourquoi non ?RICHARD
Ouvrez votre main.CONSTANTE
Non pas pour aujourd'hui, demain.CONSTANTE
Je le veux, je me recommande.RICHARD
Par_le_corps_bieu, elle ne demande Que les écus : car quant au reste, Elle a son cas ; mais je proteste D'en avoir bientôt la vengeance, Et du paiement et de l'avance ; Et des cinquante écus encore, Des anneaux et des chaînes d'or Dont Monsieur lui a fait présent ; Elle n'a rien trop chaud ne pesant. Et voilà, la coutume est telle : Car envers une damoiselle Il faut toujours l'argent en main : Et puis on sait bien que son gain Est semblable à l'oisellerie : L'oiseleur en quelque prairie Vient épandre ses grains semés, Où les oiseaux accoutumés Ainsi se laissent amorcer : (Car il faut un peu avancer Pour en avoir du grain après) Et lorsqu'ils sont pris dans les rets Ils paient au long la dépense. Dont l'oiseleur a fait l'avance. Ainsi le bordeau, c'est le pré, Là ou l'amoureux est entré Comme un oiseau : la maquerelle Est l'oiseleur, qui renouvelle Souvent l'appas, et met en main Au lieu d'amorce, une putain : Les caresses, les mignardises, Les bonjours et les gaillardises, Le doux accueil, le deviser, Sont les moyens d'apprivoiser. Et en cette façon, mon maître Est aux rets : mais si je puis être Écouté, il aura vengeance De toute cette grand' dépense. Encore ce beau Trésorier, Et ce cocu, se fait prier, Où il est le plus diligent : Et fait accroire que l'argent Qu'il m'a baillé n'est pas à lui. Je lui ferai dire aujourd'hui Celui qui a mangé le lard, Si je le puis tenir à part.Par_le_corps_bieu : juron.
Rets : Filet pour prendre du poisson, du gibier. [L]
Bordeau : Vieux pour bordel ; lieu de prostitution.
Maquerelle : Terme qui ne se dit pas en bonne compagnie. Celui, celle qui fait métier de débaucher et de prostituer des femmes ou des filles. [L]
Deviser : Échanger avec quelqu'un de menus propos. [L] Ici substantivé.
ACTE IV
SCÈNE I. Loys, Richard.
LOYS
Amour premier de notre vie Inventa la bourellerie, Et cruauté, comme je crois : Car assez en moi j'aperçois Combien sa rage est redoutable, Moi qui suis le plus misérable Qui soit en ce monde vivant. Je suis ébranlé comme au vent, Je suis époind et tourmenté, Demi-mort, rompu, transporté, Tourné dans la roue d'amour : En mon esprit ne fait séjour Aucun repos, je suis jà las, Là je suis où je ne suis pas, Mon esprit n'est là où je suis, Je veux cela que je ne puis ; Vivant et mourant je demeure ; Ce qui me plaît en la même heure Me tourne en mécontentement, Tant déjà l'amoureux tourment S'est acquis sur moi de puissance : Il me met en route, il m'élance, Il désire, il ravit, il tient, Ce qu'il me donne, il le retient : Il me fait à l'instant défaire Ce que lui même m'a fait faire, Et l'oeuvre faite à sa poursuite Est tout incontinent détruite Et encore avec ces malheurs, Ce seul point ci fait que je meurs. Richard.Boulrellerie : Le métier, le commerce du bourrelier : ouvrier qui fait et vend des harnais. [L]
Époindre : Terme vieilli. Faire sentir un aiguillon, un désir. [L]
RICHARD
Monsieur.LOYS
Comment ?RICHARD
Demandez vous comment j'ai su Ce beau chef-d'oeuvre ? Je l'ai vu De mes deux yeux : et d'avantage, J'ai entendu tout leur langage, Et la conduite de l'affaire.LOYS
Je perds le sens et le courage Tant ce dur rapport me tourmente. Qui eut pensé que ma Constante M'eut voulu faillir en amour, Et me faire un si lâche tour ? Encore ne le puis-je croire. As-tu vu ce Protonotaire Entrer dedans ?RICHARD
Oui, je l'ai vu.LOYS
Tout cela n'est que courtoisie ; Je ne prends point de fantaisie Pour un baiser : car maintenant Cela se fait honnêtement.RICHARD
Mais quand avecque ce baiser On ajoute le deviser, Qui montre assez l'affection De l'amoureuse passion, Je crois qu'il ne faut plus de doute.RICHARD
Elle vous a dévalisé.RICHARD
Je n'en suis que le serviteur, Et pour le devoir de service Je fais au moins mal mon office Qu'il m'est possible. Au demeurant Toujours véritable, espérant Faire toujours de mieux en mieux.LOYS
L'eau, la terre, l'air et les cieux, Et mille autres fureurs éprises Contrarient mes entreprises. Mais je veux montrer combien peut Mon vie depuis qu'elle s'émeut.RICHARD
Celui qui voudra s'empêcher, Qu'il entreprenne être nocher. Pour dessus la grand' mer conduire Par son conseil une navire Et une femme : car au monde, Il n'y a rien qui plus abonde En toutes affaires nouvelles Que les nefs et les damoiselles. Et pourtant si mon maître est sage, Qu'il ne s'en fâche davantage. Puis j'ai entendu bien souvent, Que d'une femme le devant, Ressemble à cette lampe ardente, Qui est dans l'Église pendante, À fin d'allumer les chandelles De toutes les offrandes nouvelles : Elle en allume infinité Sans rien perdre de sa clarté : Aussi la femme a beau changer Un familier à l'étranger, L'étranger au premier venu, Toujours son cas est maintenu En son entier, si d'aventure Elle n'y mêle quelque ordure. Et si dit-on communément, Qu'après le doux ébattement Du jeu d'amour, il n'y perd plus Le tablier rabaissé dessus.SCÈNE II. Le Trésorier, Sulpice.
SULPICE
Non, non, Monsieur, quand il faudrait Montrer la bonne affection, Vous sauriez quelle intention J'ai de vous faire du service.SCÈNE III. Loys, Richard, Thomas, Le Trésorier, Sulpice.
LOYS
Non, non, je n'ai que faire d'elle, Elle pense donc que je prise Davantage sa marchandise Que mon honneur : je ne suis plus De ceux qui donnent des écus Pour m' entretenir en sa grâce : Je suis d'une trop noble race.THOMAS
Je veux faire provision Maintenant d'un bon morion Pour couvrir le haut de ma tête.Morion : Ancienne armure de tête plus légère que le casque. [L]
SULPICE
Possible quelque noise éprise Entre eux : car toujours ces soudards Ont querelles en toutes parts.Noise : Discorde accompagnée de bruit. [L]
Soudard : Terme familier. Homme qui a longtemps servi à la guerre et qui en a les habitudes ; il se prend en mauvaise part, soit par moquerie, soit pour exprimer la grossièreté ou la barbarie. [L]
LE TRÉSORIER
Entrons dedans.SULPICE
Fermez votre huis.RICHARD
Je veux comme des bécasseaux Enfiler cette Trésorière, Le Trésorier, la chambrière, Pour marque qu'une telle injure N'est impunie.Bésasseau : Petit de la bécasse ; oiseau. Fig. et populairement. C'est une bécasse, se dit d'une femme sans esprit. [L]
RICHARD
Je lui ferai bien à savoir A ce gentil Protonotaire, Qu'il n'a pas maintenant affaire À un pédante de collège.Pédant : Terme de mépris. Celui qui enseigne aux enfants. Pédant, pédante, celui, celle qui, avec de médiocres lumières et peu de savoir-vivre, prend un air de suffisance, et fait un usage mal entendu de sa doctrine. [L] Le féminin n'est pas requis ci-contre, il permet de faire 8 pieds au vers.
SCÈNE IV.
MARIE, seule
Miséricorde mes amis, Sommes-nous en une province Où l'on ne craigne point le Prince ? Hélas, mon_Dieu ! Quelle frayeur ! Encore qui plus est, Monsieur A trouvé ce Protonotaire, Qui n'a su autre chose faire, Sinon que se pensant, sauver, Et voyant subit arriver Le courtisan et ses soudards Qui le cherchaient de toutes parts, Il s'est rendu à leur merci. Ô quel ennui ! ô quel souci ! Quelle lamentable journée Maintenant nous est ordonnée ! Voilà, jamais nous n'aurons bien Dans le logis : car aussi bien Toujours le Trésorier jaloux Nous acravantera de coups : Jamais il n'aura merci d'elle, Encore si ma Damoiselle N'eût été prise en ce délit Avec monsieur dessus le lit, L'on eut pu couvrir cette affaire : Mais comment ? le Protonotaire La tenait déjà embrassée, Quant le mari la devancée Comme elle se pensait cacher, Et si ne la pouvait lâcher : Ce qui a tant seulement fait Qu'il les a pris dessus le fait. Je m'ébahis bien fort comment Il n'est venu premièrement, À Boniface : toutefois J'en suis échappée.Acravanter : Assomer, accabler. [Ancien français]
SCÈNE V. Boniface, Marie.
BONIFACE
J'étais Pour mon profit particulier, Quant j'ai ouï ce beau Trésorier Heurter, crier d'une voix forte Que l'on lui vint ouvrir la porte. Si est-ce que j'ai si bien fait, Qu'il ne m'a pris dessus le fait, Car, quand j'ai oui ce beau ménage, Ainsi qu'un homme de courage J'ai gagné le grenier au foin : Les jambes servent au besoin, Encore n'est-il que toujours être. Mais, par Dieu, cependant mon maître Est pour les gages demeuré, Et moi un peu plus assuré Que je n'étais.BONIFACE
Comment cela ? Ce sont sergents, Qui veulent mener prisonnier Votre maître le Trésorier. Quant à moi, j'aime mieux m'en taire.BONIFACE
Je ne me mets en tels hasards, Je pourrais bien faisant ma monstre Recevoir quelque malencontre : Je ferai ci la sentinelle.Malencontre : Mauvaise rencontre. [L]
MARIE
Lors que dira Mademoiselle ! Il m'est avoir qu'elle me suit. Hé ! Vierge Marie, quel bruit ! Je crois que le seigneur Loys Veut vous tuer.Le E de mademoiselle est remplacé par une apostrophe.
BONIFACE
Il n'est que l'huis Pour bien échapper du danger : C'est assez pour m'en étranger, Par Dieu, je n'y retourne pas.MARIE
Hé ! Boniface, parlez bas : Je m'en vais jusque à la sallette.Sallette : Petite salle. Désuet.
ACTE V
SCÈNE I. Sulpice, Loys, Richard, Le Trésorier.
SULPICE
Monsieur, soyez un peu plus doux, Quel profit pourriez vous avoir Quand vous le feriez à savoir À la justice ?RICHARD
Çà, çà, monsieur le Trésorier, Vous en porterez le collier, Et ce pour juste récompense D'avoir pillé l'argent de France.SULPICE
Il se soumet à tout accord.RICHARD
Par Dieu, je serai le plus fort, Vous viendrez aussi quand_et_quand, Car vous en faisiez le paiement En son nom, m'aidant à tromper Vous ne me pouvez échapper Que ne vous fasse mille ennuis.LE TRÉSORIER
Écoutez moi, Seigneur Loys, Vous savez que j'ai fait avance : Sera-ce donc la récompense Que pour moi vous voulez choisir, Après vous avoir fait plaisir ? Auriez-vous bien donc le courage De m'empêcher en ce voyage, Considéré que mon affaire, Me contraint comme nécessaire Pour le profit de notre Prince ?RICHARD
Cela n'est que laver la tête De l'âne qui est aux Bons-hommes.Bons-hommes : religieux établis l'an 1259, en Angleterre, par le prince Edmond ; ils professaient la règle de Saint Augustin et portaient un habit bleu. [L]
LOYS
Voici grand cas, tant que nous sommes N'aurons pouvoir de le mener Au palais pour l'emprisonner,RICHARD
Chargez le moi comme une balle Sus le dos, ou comme une malle, Puis nous aurons votre courtaud Qui le mènera aussitôt Que commandé.Courtaud : Personne de taille courte et ramassée. [L]
LE TRÉSORIER
À celle fin d'en voir le bout, Je suis content de perdre tout. J'ai payé le quartier passé, Encore vous ai-je avancé Celui qui vient, pour avoir paix Avecque vous, Monsieur, je fais Comme si n'eussiez rien reçu.SULPICE
Vraiment vous ne serez déçu Par ce moyen, et de ma part J'en donnerai le vin à Richard : Et si désire faire plus.LE TRÉSORIER
Ces écus vous seront rendus, Et d'autant d'autres dépendus, Pour nous réjouir tous ensemble.SCÈNE II. Boniface, Le Protonotaire.
BONIFACE
Non, non, Monsieur, si j'eusse été Dedans notre Université, Je leur eusse fait à connaître Que là dedans je suis le maître. Encore j'ai bonne espérance D'en avoir un jour la vengeance.BONIFACE
J'étais détenu Combattant contre deux soudards : Par dieu, c'étaient deux grands pendards, Qui m'eussent arraché la vie Du corps, si n'eut été l'envie Qu'avais de vaillamment défendre, Si bien que je leur ai fait rendre Tout le courage avec les armes, Encore que ce fussent gendarmes.LE PROTONOTAIRE
Par dieu, je n'ai su si bien faire, Qu'au plus fort de tout mon affaire Je n'aie été surpris. Mais quoi ? Il ne se souvient plus de moi : Car l'ardeur du Seigneur Loys, Qui enfonçait en bas son huis Pour entrer dedans la maison, Lui a fait perdre la raison.LE PROTONOTAIRE
Mais, Boniface, en quel danger Penses-tu que j'étais alors ? Je t'assure que tout mon corps, Étant aussi froid que le marbre, Tremblait comme une feuille d'arbre.BONIFACE
Ne pourriez-vous revancher ?BONIFACE
Ha, si j'eusse été avec vous !LE PROTONOTAIRE
Encore me pensant sauver, Un autre m'est venu trouver Caché dans la chambre privée : Puis Constante y est arrivée, Ce qui a fait que, me sauvant, Je me suis trouvé au devant Du Seigneur Loys, qui suivait Le Trésorier, qui s'enfuyait.BONIFACE
Quelle mine vous a-t-il fait ?LE PROTONOTAIRE
Il m'a dit que c'était bienfait À l'homme qui cherche toujours Son aventure en ses amours, Et que lui, étant pourchassant De ce dont j'étais jouissant, Il se pensait être aimé d'elle.LE PROTONOTAIRE
Oui, et qu'en cette folle attente Il avait dépendu beaucoup : Mais qu'il voulait tout en un coup Son argent, que le Trésorier Retenait dessus son quartier, Puisqu'elle était ainsi commune.BONIFACE
Or la damoiselle en a d'une, L'argent qu'elle vous a prêté Entre nos mains est arrêté Jusque à la plus grande récompense, Des présents et de la dépense Que vous avez fait, poursuivant Son amour, et dorénavant Il se faut garder d'y rechoir.Rechoir : Fig. Retomber dans une même maladie ou dans une même faute. [L]
SCÈNE III.
MARIE, seule
Loué soit Dieu, tout se contente : Et qui plus est, le Trésorier Ne sera point mis prisonnier ; J'en remercie bien nos amis. Encore plus il a promis Pardonner, dont je me contente, À Mademoiselle Constante, Et à moi aussi, promettant D'en faire encore demain autant, Cela s'entend : mais par ma foi, Je regarderai mieux à moi, Et à mon cas dorénavant, Que je n'ai fait par ci-devant. Ne vaudra-il pas mieux choisir, Afin de prendre mon plaisir, Quelque jeune homme, que toujours Languir aux misères d'amours ? Si fait, pendant que la jeunesse Émut dans mon coeur l'allégresse Du doux amour, qui or' m'enlasse, Et duquel déjà Boniface M'a fait sentir l'ébattement, Mais ce sera secrètement : Car voilà, l'on n'est jamais sage Qu'après les plaies : c'est, c'est l'usage Du temps qui court, et pour vrai dire, Ma maîtresse veut toujours rire Au premier venu, c'est tout un, Autant aux nobles qu'au commun : Et en cela gît tant l'affaire De par dieu. Le Protonotaire Dont elle tirait tant d'écus, Maintenant n'y reviendra plus, Et voilà autant de pratique. Étrangée de sa boutique. Mais il faut aller apprêter Le banquet. De vous inviter Messeigneurs, j'aurai bonne envie : Mais, ananda, la compagnie Qui est céans mangerait bien Le Trésorier et tout son bien.Au vers 1486, il est écrit anenda, nous préférons ananda pour homogénéiser la graphie dans tout le texte.
1 488 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica