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Tragédie en vers· Ou le Royaume Mis en Interdit

Lothaire et Valrade

Paul-Philippe Gudin de la Brenellerie· créée en 1768, imprimée en 1759· 5 actes· 1 738 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois en 1768.

Personnages

  • LOTHAIRE, Roi de Lorraine
  • RAIMOND, Duc Souverain d'Aquitaine
  • EMIRENE, épouse de Lothaire, mais répudiée
  • VALRADE, épouse de Lothaire
  • ARSÈNE, Légat du Pape
  • GONTIER, Officier de Lothaire
  • MORANGE, femme de la suite de Valrade
  • GARDES
  • LE PEUPLE
  • PRÊTRES
AVERTISSEMENT

La personne des Rois n'est pas moins sacrée que celle des Papes : Le ministère des évêques n'est pas plus saint que celui du grand prêtre des Juifs ; cependant on représente ce grand prêtre sur le théâtre ; on y met les Rois. Dans les pièces républicaines on s'élève contre le pouvoir monarchique avec autant de hardiesse que si elles ne devaient être représentées que dans des républiques. Aucun roi ne s'est abaissé jusqu'à blâmer cette liberté, jusqu'à trouver mauvais qu'on appelle ses prédécesseurs tyrans, et qu'on leur donne la mort. Si donc quelque âme plus pieuse qu'éclairée, et qui surtout ne connaitrait point le théâtre, se trouvait scandalisée de quelques vers qui semblent blâmer l'ambition du Clergé, qu'elle lise dans l'Histoire de l'Église, ou dans celle des Papes, les lettres de Philippe le Bel à Boniface VIII et la bulle de Clément VI à Louis de Bavière datée du 13 Avril 1346. Elle apprendra que loin de fortifier les caractères et les expressions selon l'usage de tous les auteurs dramatiques, on s'est cru obligé de les affaiblir, de rester bien au dessous de la vérité, et de ne pas faire dialoguer Arsène et Lothaire avec la même énergie que les Empereurs et les Papes s'écrivaient.

Le Public demande des nouveautés ; il est las de voir représenter les mêmes choses sous cent titres différents. Les déclarations d'amour, les conjurations, les pères prêts à tuer leurs fils, ou les fils prêts à tuer leurs pères et arrêtés par une reconnaissance, sont devenus des lieux communs ; c'est ce qui a obligé un auteur à prendre pour ses personnages les solitaires de la Trappe ; les derniers venus ne trouvent que ce qu'on leur a laissé : et le devoir de tout artiste est de reculer les bornes de son art et de tenter des entreprises nouvelles. C'est surtout rappeler la Tragédie à sa première institution, à ses véritables principes, que de mettre sur la Scène les grands évènements de l'histoire, que d'y peindre des moeurs réelles, et d'y marquer l'esprit qui caractérise chaque siècle.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Lothaire, Raimons, Gontier, et quelques officiers de Lothaire.

LOTHAIRE

Eh quoi !

GONTIER

Seigneur...

LOTHAIRE

Obéissez.

LOTHAIRE

Osez-vous ?

LOTHAIRE

Je le romps.

LOTHAIRE

Je préfère la mort à son fatal secours. Mais j'entends vos refus ; Quand rien ne peut m'abattre, Sous mes tristes drapeaux vous craignes de combattre ; Les menaces de Rome épouvantent vos coeurs. Eh bien, faibles amis, comblez tous mes malheurs ; Quittez moi pour ce prêtre, et fuyant l'anathème, Livrez à ce pontife et Valrade et moi-même.

Anathème : Excommunication, qui se dit proprement chez les auteurs eccélsiastiques. Se dit figurément pour des exclusions, et des malédictions prononcées par des particuliers qui chassent ou qui détestent quelqu'un. [F]

SCÈNE II. Lothaire, Raimond.

LOTHAIRE

L'amour.....

SCÈNE III. Lothaire, Valrade, Raimond.

RAIMOND

À Lothaire.

Persiste en tes desseins...

À Valrade.

Madame....

SCÈNE IV. Lothaire, Valrade.

SCÈNE V. Lothaire, Valrade, Raimond.

LOTHAIRE

Arsène !

VALRADE

Lui !

LOTHAIRE, à Valrade

Ils sont en mon pouvoir, Suis moi.

SCÈNE VI. Arsène, Emirène, Raimond, Peuple.

SCÈNE VIII. Arsène, Emirène.

ACTE II.

SCÈNE PREMIERE. Lothaire, Valrade, Raimond.

VALRADE, tandis que Raimond l'emmène

Lothaire.

SCÈNE II. Lothaire, Arsène.

LOTHAIRE

Ô Ciel ! ô jour que je redoute ! Le voici... Calmons nous. Venez, venez, Seigneur ; Je dois prendre vos lois ; vous êtes mon vainqueur. Dans ces murs assiégés entré malgré moi-même, Vous venez sous vos pieds fouler mon diadème, Diviser mes sujets, et braver mon courroux ; Mais ne me forcez pas à me venger de vous. De nous deux aujourd'hui dépend le sort du monde ; Unissons les chrétiens dans une paix profonde ; Délivrons Adrien de ses persécuteurs, Ce sont là nos devoirs : Ces brigands destructeurs, Nés aux sables mouvants de l'aride Arabie, Ont envahi l'Espagne, ont pillé l'Italie ; L'Europe peut tomber sous ces maitres cruels, Rome craint de les voir profaner ses autels ; Mais rendez moi la paix, secondez mon courage, Et bientôt vos vainqueurs fuiront votre rivage. Au lieu de m'opposer au cours de leurs exploits, Si j'embrassais, Seigneur, et leur culte et leurs lois, Cet amour partagé dont on me fait un crime, Autorisé chez eux deviendrait légitime. Loin de vous voir alors dévaster mes états, Dans Rome mite aux fers je guiderais leurs pas ; Mais malgré l'intérêt qui me parle contre elle, Né parmi les chrétiens, je lui reste fidèle ; Faut-il m'en repentir ? Dans son austérité, L'Église eut autrefois moins de sévérité ; Les enfants de Clovis ont entre plusieurs femmes, Sans être criminels, pu partager leurs flammes ; Pourquoi ne puis-je donc disposer de mon coeur ? Est-ce moi qui vous nuit ? C'est l'Arabe vainqueur : Usurpant vos autels le fortuné Calife, Du ciel, comme Adrien, le dit le vrai pontife. Écartez de vos murs les soldats triomphants ; Voila des intérêts pour vous plus importants Que l'étrange intérêt de venger une femme, Dont un jeune inconstant a dédaigné la flamme ; Et sans doute aujourd'hui vous n'immolerez pas Au soin de la servir le soin de tant d'états.

ARSÈNE

Ce bonheur dés chrétiens Est encore ignoré de tous vos citoyens. Dans ces murs assiégés vous ne pouviez l'apprendre. Mais quand j'en sus instruit, Seigneur, croyant entendre La volonté de Dieu contre ses ennemis, J'ai marché vers ces murs, ces murs furent soumis. L'Éternel sous mes pas a brisé leur barrière ; Vos soldats prosternés le front dans la poussière, Vos peuples éperdus l'encensoir à la main, Jusques dans ce palais m'ont ouvert-un chemin : Je n'y viens point braver la majesté royale ; Mais j'y viens de la tare effacer le scandale De la religion faire entendre la voix, Rétablir les vertus, et les moeurs et les lois, Détourner loin de nous la mort et l'anathème, Raffermi votre sceptre et vous rendre à vous-même. Les ordres d'Adrien vous ont paru cruels, Vous rendrez grâce un jour à ses soins paternels ; Sans écouter vos cris, il doit d'une main sure ; De votre sein ouvert augmenter la blessure, Afin d'en arracher le trait empoisonneur Qui distille la mort au fond de votre coeur. Si vous lui résistez, quand tout vous abandonne, Tremblez, Prince ; c'est peu de perdre la couronne, De mourir en horreur à vous, à vos états, Vos-malheurs vous suivront au delà du trépas. Du Dieu qui vous poursuit déplorable victime, Dans l'abime éternel préparé pour le crime, Dans ces lieux de remords, de rage et de tourments... Cette effrayante idée accable tous mes sens.... Grâce, Dieu tout-puissant ! pardonne à la faiblesse. Cédez, Prince cédez au trouble qui vous presse. Abjurez votre erreur et votre passion, Sauvez vous dais les bras de la religion ; Et que tout votre coeur aujourd'hui s'abandonne Au Dieu juste et clément qui frappe et qui pardonne !

LOTHAIRE

Ce discours fanatique et ce zèle imposteur, Loin de m'en imposer irrite ma fureur. Voila comme effrayant un peuple trop crédule, Vous l'avez aux forfaits entrainé sans scrupule. Par vos tableaux affreux le remplissant d'effroi, La crainte de son Dieu lui fait haïr son roi. Il croit Dieu, comme vous, avide de vengeance : Mais Dieu que votre orgueil, plus que ma flamme, offense ; Dans le fond de mon coeur a mis ma passion ; Il me livre à l'amour, vous à l'ambition. Devant lui tous les deux également coupables, Ne soyons pas du moins l'un pour l'autre implacables Dans nos emportements gardons l'humanité ; Si l'amour que je sens pouvait être domptés, se n'aurais pas sans doute, éprouvant tant d'alarmes, Fait verser tant de sang, ni couler tant de larmes : Mais tel est de mon feu l'épouvantable excès, Que si pour voir encore un moment tant d'attraits, Il me fallait, proscrit, sans trône et sans patrie, Passer dans les malheurs le reste de ma vie, Endurer un trépas aussi long que cruel, Et trouver en mourant un supplice éternel, Je n'hésiterais pas : ma flamme triomphante M'entrainerait soudain aux pieds de mon amante ; Je me croirais heureux de la voir à ce prix. Mais malgré les transports dont mon coeur est épris, Je fais, en frémissant, les malheurs d'Emirène. Et vous qui soulevez sa colère et sa haine, Faites-vous ceux du monde avec tranquillité ? Seigneur, mettons un terme à tant d'adversité. De mon peuple éperdu la voix plaintive et tendre, À mes sens déchirés se fait trop bien entendre ; L'amitié de Raimond, l'amour même, l'amour M'a contraint, malgré moi, de vous voir en ce jour. Parlez donc, à quel prix, donnant la paix au monde, Puis-je arrêter les flots du sang qui nous inonde ?

SCÈNE III. Lothaire, Emirène.

LOTHAIRE

Levez vous.

EMIRENE

J'entends.

LOTHAIRE

Parlez.

EMIRENE

Cruel !

SCÈNE IV. Lothaire, Emirène, Valrade.

LOTHAIRE

Tu l'entends.

SCÈNE V. Lothaire, Valrade.

SCÈNE VI. Lothaire, Valrade, Gontier.

SCÈNE VII.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Valrade, Morange.

VALRADE

De mourir, D'éteindre par ma mort un feu trop condamnable. Je me flatte en mourant que ce Dieu qui m'accable, Satisfait des remords qui troublent mon repos, Au delà du trépas n'étendra point mes maux. Il fait que si sur moi j'avais plus de puissance, J'aurais anéanti ce feu dès sa naissance, Que jamais par mes soins il ne fut excité : Larmes, fuite, prière, en vain j'ai tout tenté. Dieu me voit et m'entend, il fait si j'en imposes Si je ne vainquis pas, le sort en est la cause ; J'ai fait ce que j'ai dû. Grand Dieu ! combien de fois Parlant pour ma rivale et défendant ses droits, Ai-je irrité Lothaire et déchiré mon âme ! Et même en ce moment où cédant à sa flamme J'allais m'unir à lui par d'éternels serments, L'effroi glaça mon coeur, je perdis tous mes sens. Dans ses bras à l'autel il m'emporta mourante. Quand il joignit sa main à ma main défaillante, Qu'il prononça ses voeux et qu'il reçut ma foi, Des remords dévorants s'élevèrent en moi ; Que n'ai-je fait depuis pour effacer ces crimes ; Pour faire aimer du moins ces noeuds illégitimes, Pour m'attacher ce peuple et pour le rendre heureux ? Le ciel, qui me poursuit, a trompé tous mes voeux : Des fléaux les plus grands il accable Lothaire, Il souffle en ses états la révolte et la guerre, Il rappelle Emirène, il soulève vingt rois. Ce peuple qui m'aimait, qui fit voir autrefois Des transports si touchants quand je devins sa reine, Veut me livrer lui-même aux fureurs d'Emirène.

SCÈNE III. Lothaire, Valrade.

VALRADE

Ton amour.

LOTHAIRE

Valrade !

VALRADE

Eh quoi.....

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Emirène, Valrade évanouie.

VALRADE, laissant échapper ce soupir avec oppression et avec douleur

Ah !

EMIRENE

Répondez.

VALRADE

Ah !

VALRADE se levant et s'appuyant sur le dos de son fauteuil

Je frissonne, et me soutiens à peine.

EMIRENE

Toi ?...

SCÈNE VI. Emirène, Valrade, Arsène, Peuple.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Arsène, Lothaire.

SCÈNE IX. Lothaire, Raimond.

RAIMOND

Écoute.

ACTE IV

Le théâtre représente la nef d'une église : La porte ouverte laisse voir au fond du théâtre une place publique, au milieu de laquelle est un échafaud. Sur un des côtés du théâtre il y a un autel éclairé par des cierges : un glaive et un bandeau sont posés sur l'autel. Des chapelles font autour de la nef.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Arsène, Raimond.

SCÈNE IV. Arsène, Emirène, Prêtres, Peuple.

ARSÈNE

Venez, vengeurs de Dieu, le ciel qui vous contemple, Veut aux rois, par vos mains, donner un grand exemple. Secondez son courroux qu'ils ont trop attiré ; À punir les forfaits ce jour est consacré. De Valrade à l'instant que le trépas s'apprête, Vous dont le bras vengeur doit abattre sa tête, Aux pieds de nos autels, allez, préparez vous En recevant Dieu même, à ces illustres coups.

En disant ces vers il prend sur l'autel le glaive et le bandeau, et les donne à des Prêtres.

Vous, plein d'un saint respect, préparez en silence Ces instruments sacrés de mort et de vengeance ; Que près de ce bandeau ce glaive soit placé. Au pied de l'échafaud qu'un bucher soit dressé : Qu'à l'instant ou le glaive aura puni ion crime. Un feu saint et vengeur consume la victime ; Et qu'il soit allumé par Ces flambeaux sacrés, Au service de Dieu sur l'autel préparés. Que sa cendre fumante et de sang arrosée, Abandonnée aux vents soit enfin dispersée, Et qu'il ne reste plus de tant d'iniquité, Qu'un souvenir affreux à jamais détesté. Allez, servez ce Dieu terrible en sa vengeance ; Qui lit au fond des coeurs la plus secrète offense. Ne craignez que lui seul, n'obéissez qu'à lui, Songez que sa faveur vous choisit aujourd'hui, Qu'il faut en être digne ; et qu'il veut qu'un saint zèle Du monde par vos mains retranche l'infidèle.

Le peuple se retire. À la Reine.

Et vous de qui le ciel exauce les souhaits, Rendez grâce et tremblez de l'irriter jamais.

SCÈNE V. Arsène, Valrade, Peuple, Prêtres qui amènent Valrade de l'intérieur de l'Eglise.

ARSÈNE

Eh quoi...

SCÈNE VI. Arsène, Emirène, Valrade, Prêtres et Peuple.

SCÈNE VII. Arsène, Emirène, Prêtres, Peuple d'un dôt du Théâtre : Lothaire, Raimond, Gontier, Soldats tous armés, tous le glaive à la main, entrant par la grande porte de l'église au fond du théâtre : au moment où l'on entraine Valrade dans une des Chapelles qui sont sur les côtés de la nef.

ARSÈNE, s'avançant au-devant de Lothaire

Profanes, arrêtez, osez-vous dans ce Temple...

LOTHAIRE traversant le théâtre le glaive à la main, écartant Arsène, Emirène, et la foule qui se précipite devant lui, et suivant Valrade

Perfides, vainement vous voulez m'en priver, Mon bras de vos fureurs saura la préserver.

SCÈNE VIII. Arsène, Emirène, Prêtres, Peuple.

SCÈNE IX. Arsène, Emirène, Prêtres, Peuple d'un côté du Théâtre : Lothaire tenant Valrade d'une main et son épée an l'autre : Raimond, Gontier, Soldats.

LOTHAIRE, voulant le percer de son épée

Traitre, oses-tu....

VALRADE, l'arrêtant

Lothaire !

RAIMOND

Eh quoi....

EMIRENE, à Arsène

Qu'osez-vous dire ?

LOTHAIRE, la prenant, la déchirant et la foulant aux pieds

Traitre, qui m'apportez ces ordres imposteurs, Lothaire les déchire et brave vos fureurs.

VALRADE, voulant le retenir

Arrete.

SCÈNE X. Arsène, Emirène, Gontier, Prêtres, Peuple, Soldats.

ARSÈNE

Eh quoi ? Sans le punir, sans trembler pour vous-mêmes, Vous avez entendu ses horribles blasphèmes ? Attendez - vous ici que son bras criminel Vienne embraser ce temple et briser cet autel ? Allez, Chrétiens sans foi, Citoyens sans prudence, Esclaves insensés d'un monarque en démence, Vous souffrez ses forfaits, souffrez ses châtiments. Dieu soumit la nature à mes commandements. Ô mort ! lance tes traits sur ce peuple indocile, Cieux, devenez d'airain, Terre, soyez stérile ; Que vengeant les autels et la Religion, La famine, la guerre et la contagion, Unissent leurs fléaux contre un peuple infidèle, Qui respecte monarque à Dieu même rebelle. Prêtres, moines, prélats, ministres des autels, Vous qui devez l'exemple au reste des mortels, Quittez l'ombre du cloitre, et vos saints exercices, Armez-vous, l'Éternel veut d'autres sacrifices : L'épouvante et la mort précéderont vos pas : Frappez, ne craignez rien, et livrez au trépas, Et ce prince endurci dans ion impénitence, Et tout homme insensé qui pendra sa défense. Songez qu'Aod, Baza, Judith et Samuel, En massacrant des rois ont obtenu le ciel. Osez, comme eux, d'un Dieu mériter l'indulgence. Les erreurs, les forfaits, le meurtre, la licence, Tout sera pardonné, tout au zélé Chrétien Qui de ce roi proscrit pourra percer le sein ; Qu'il tombe avec Valrade, et qu'avec eux périsse L'incrédule Raimond ce protecteur du vice : Dévoués à la mort, que leurs jours soient éteints, Ainsi que ces flambeaux vont l'être par nos mains.

En disant ces paroles il prend deux cierges sur l'autel, les renverse et les éteint ; tout le Clergé qui le suit prend les autres cierges, et les éteint en les renversant : ensuite Arsène continue ainsi.

Marchons en invoquant ce Dieu qui nous contemple ; Peuple, suivez nos pas, et nous fermons ce temple, Et qu'il ne soit rouvert que quand il sera temps De rendre grâce à Dieu de la mort des méchants.

Le Peuple et le Clergé sortent du temple : et Arsène qui se retire le dernier en ferme les portes.

ACTE V

La Scène se passe dans le palais de Lothaire.

SCÈNE PREMIERE. Lothaire, Valrade.

VALRADE

Demeure.

SCÈNE I.. Lothaire, Valrade, Raimond.

RAIMOND, à Lothaire

Viens, suis mes pas.

VALRADE

Raimond...

SCÈNE III. Valrade, Morange.

MORANGE

Hélas !

MORANGE

Je tremble.

VALRADE

Parle.

VALRADE

Eh bien....

MORANGE

Non : je viens malgré moi. Mais que vous reste-t-il ?... Elle est votre espérance ? Du ciel autour de vous éclate la vengeance ; Par la voix du Légat le Ciel mime a parlé : Si quelqu'un vous défend, il doit être immolé. Entre nous et ce Dieu toute paix est bannie. On refuse aux mortels qui terminent leur vie De la religion les secours consolants, La sépulture aux morts, le baptême aux enfants ; Tout culte est interdit à ce peuple en alarmes, Les temples sont fermés, les prêtres sont en armes : Vos soldats ont choisi, glacés d'un saint effroi, La croix pour étendait et le Pape pour Roi. Ce peuple est convaincu que Dieu dans sa colère Veut le forcer enfin de massacrer Lothaire ; Et ce qui doit surtout prouver à votre coeur, Que Dieu veut son trépas, c'est que votre oppresseur N'a point gagné l'amour du peuple qu'il entraine : Il sème la terreur et recueille la haine. C'est Lothaire, c'est vous qu'on aime, et l'on vous fuit, Et c'est en détestant ce prêtre qu'on le suit : On voit trop qu'un pouvoir suprême, irrésistible, Donne à tous ses discours une force invincible ; Il parle, et tout frémit ; chacun rempli d'effroi, Obéit à son ordre et le sert malgré soi.... Et moi-même éprouvant l'horreur qui m'environne, Moi, qui ne peux, penser que ce Dieu nous ordonne De trahir nos serments, de renverser les lois, De fuir, de détrôner, de proscrire nos rois, Je n'ose cependant vous demeurer fidèle, Je crains de l'offenser quand j'ai pour vous du zèle. Je vois qu'il veut punir : je viens en frémissant Proposer par son ordre un crime révoltant ; Mais ces rois, quand sur eux sa fureur se déploie, Aux tourments des enfers comme nous sont en proie. Sauvez vos jours proscrits, vos jours trop criminels, Des supplices tout prêts et des feux éternels.

VALRADE

Va, cesse...

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Lothaire le glaive à la main, Valrade.

LOTHAIRE

Laisse moi.

VALRADE

Comment ?

LOTHAIRE

Le ciel m'a tout ravi... Rangés autour de moi, Quelques guerriers en vain fidèles à leur roi, Repoussant les efforts d'une foule égarée, Des portes du palais lui défendaient l'entrée. Par cent prêtres guidé ce peuple frémissant, Contre nous à regret marchait en gémissant. Au devant de leurs coups en me voyant paraitre, Ils craignaient de frapper, ils respectaient leur maitre. J'ai vu dans ces moments de carnage et d'horreur, J'ai vu des citoyens détestant leur fureur, Se jeter à mes pieds, les tremper de leurs larmes, Me jurer qu'à regret ils avaient pris les armes, Me supplier au nom du Dieu qui les guidait, De me soumettre aux lois que l'Église imposait ; D'accorder ton trépas devenu nécessaire. Touché de leur respect, rejetant leur prière ; J'ai vanté tes vertus, j'ai dépeint tes malheurs ; Sur toi, sur ton destin j'attendrissais les coeurs. La pitié les touchait, ils prenaient ta défense. À pas précipités en ce moment s'avance Ce terrible prélat, cet oppresseur des rois, Ce fantôme sacré qui nous dicte des lois. Des prêtres, des soldats, un peuple frénétique, Enivrés des fureurs d'un zèle fanatique, Le suivaient en triomphe, et portaient dans leurs mains Les restes consacrés de ceux qu'on nomme saints ; Ces vases, cette croix, ces pieuses images, Symboles qui du peuple excitent les hommages : Ils marchaient en tumulte, ils mêlaient à leurs chants, Le son de la trompette et des cris menaçants. Ces cris, cet appareil, ces armes meurtrières, Ces drapeaux déployés flottants sur ces bannières, De ce peuple soudain raniment les terreurs ; Le feu du fanatisme embrase tous les coeurs. Ceux même à mes genoux qui répandaient des larmes, Se relèvent alors et reprennent leurs armes. Le courroux m'emportait, égaré, curieux, Ne cherchant qu'à mourir j'allais fondre sur eux. Raimond retient mes pas, son âme inébranlable Observant nos périls d'un oeil inaltérable, Songeait à triompher du peuple et du Légat. Suivez-moi, nous dit-il, attaquons ce prélat, Entrainons-le en ces murs, et qu'il soit notre otage. À ces mots s'élançant au milieu du carnage, Écartant l'ennemi par des coups toujours surs, Il joint, il prend Arsène, il regagnait ces murs, Le peuple nous entoure avec des cris de rage, On arrête sa course, on ferme son passage. Pour sauver mon ami, que ne tentai-je pas ? Percé de mille coups il tombe entre mes bras, Il meurt, je le vengeais, j'allais frapper Arsène, On se jette entre nous, on l'écarte, on m'entraine, Mes tristes défenseurs sont massacrés soudain. Malgré l'excès des morts immolés par ma main, On épargne mes jours ; ce peuple ingrat et traitre Eut pourtant quelque horreur d'assassiner son maitre ; Et moi couvert de sang, désespéré, confus, Invoquant le trépas, ne me connaissant plus, Accablé sous le poids de mon malheur extrême, Frémissant d'être pris, craignant tout pour toi-même, J'ai rentré dans ces murs, où plein de ma douleur, Sans savoir où j'étais j'errais avec terreur. Je te cherchais : sans toi, n'écoutant que ma rage, J'aurais percé ce coeur en bute à tant d'outrage ; Mais seul dans l'univers je te reste aujourd'hui, Jusqu'au dernier instant je serai ton appui. Il faut que sous les coups de ce pontife impie, En défendant tes jours je perde ici vie ; Je me livre à mon sort, je mourrai sans effroi, Et mes derniers regards seront fixés sur toi.

VALRADE, prenant le poignard qu'il lui présente

Et c'est le seul qui puisse aussi me satisfaire.

SCÈNE VI. Lothaire l'épée à la main, et Valrade seul sur un des côtés du théâtre ; Emirène au milieu ; Arsène de l'autre côté. Peuple, Prêtres, Soldats, portant des chasses, des drapeaux, des bannières, environnant Arsène et remplissant le fond du théâtre.

ARSÈNE, aux soldats qui le suivent

Environnez ces lieux.

LOTHAIRE, se jetant au devant de Valrade, le glaive levé, et dans l'attitude de la défendre

Venez, peuple sans foi, vil esclave d'un prêtre, Sous vos pieds teints de sang déchirez votre maitre.

VALRADE, s'élançant vers le peuple et retenue par Lothaire

Prenez moi pour victime, épargnez votre roi.

LOTHAIRE

La mort.

LOTHAIRE

Traitre !

EMIRENE

Ô ciel !

LOTHAIRE, voulant l'arrêter

Toi, Valrade !

VALRADE, à Emirène, aux pieds de laquelle elle est tombée mourante

Je meurs, sauvez ses jours, et rendez les heureux.

1 738 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0