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Tragi-comédie en vers· Ou le Jugement de Théodoric Roi D'Italie

Le Fils Désavoué

Guyon Guérin de Bouscal· créée en 1645, imprimée en 1642· 5 actes· 1 786 vers· 10 personnages

Représenté pour le première fois en 1645.

Personnages

  • THÉODORIC, roi d'Italie
  • SINDÉRIC, fils désavoué de Julie
  • MAXIME, chevalier Romain, amant de Julie
  • JULIE, mère de Sindéric, veuve de Lépide
  • HORACE, ami de Maxime
  • ÉMILE, ami de Sindéric
  • LIVIE, suivante de Julie
  • CORNÉLIE, suivante de Julie
  • BOÈCE, sénateur Romain et Ministre d'État de Théodoric
  • Suite de Théodoric

ACTE I

SCÈNE I.

JULIE, seule

Souvenir importun qui trouble mes plaisirs, Tyran de mon repos, cause de mes soupirs, Image de mon fils qui me poursuit sans cesse, Donne enfin quelque trêve à ma longue tristesse. Cher et funeste objet de ma plus tendre amour, Gage qui ne fut mien que l'espace d'un jour, Présent de la nature, et fruit de l'Hyménée, Félicité ravie aussitôt que donnée, Innocent malheureux de qui je plains le sort, Sans savoir si je pleure ou ta vie ou ta mort. Cesse cesse, mon fils, de troubler ma pensée, Du mortel déplaisir de ma perte passée : Ah ! Si depuis vingt ans je soupire pour toi N'ai-je pas satisfait à ce que je te dois, Et nos mauvais destins me portent-ils envie, Quand je pense un moment aux douceurs de la vie ? Ma douleur c'est assez triomphé de mon coeur, Amour veut à son tour en être le vainqueur, Et ce Dieu des plaisirs me présentant ses charmes, Vient défendre à mes yeux de répandre des larmes. Cédons, cédons mon coeur, et changeons en ce jour Nos soupirs de tristesse en des soupirs d'amour ; Aussi bien désormais ce serait faire un crime, Que de ne pas répondre aux désirs de Maxime. Maxime en qui le Ciel versant tous ses trésors, A joint les biens de l'âme et les grâces du corps, Maxime qui pour moi fait gloire du servage, Depuis un lustre entier que dure mon veuvage, Ah ! Généreux amant trop digne d'être aimé, Je sens que de tes feux mon coeur est enflammé, Et qu'enfin les froideurs qui t'ont fait résistance, Vont céder à l'ardeur de ta persévérance. Mais misérable hélas ! Est-ce donc ton dessein, De mettre derechef un vautour dans ton sein, Et suivant de nouveau les lois de l'Hyménée, Voudrais-tu pour jamais te rendre infortunée ? Ne te souvient-il plus de ce soupçon jaloux, Qui jadis alluma la fureur d'un époux Et t'arrachant un fils par un arrêt sévère Te rendit orpheline en même temps que mère ? Ou si ton esprit garde encor ce souvenir, Peux-tu voir le passé sans craindre l'avenir ? Hélas ! Ce triste objet revenant dans mon âme, Détruit tous les desseins qu'avait formé ma flamme, Et bien loin de penser à terminer mon deuil, Je regarde l'Hymen de même qu'un écueil. Qu'ai-je dit, âme ingrate, amante sans courage, Est-ce là le devoir où l'amour nous engage ? Et quelle est cette loi qui m'ordonne aujourd'hui De punir mon amant de la faute d'autrui ? Ah ! Déplorable état, où mon âme se trouve Je n'ose consentir aux desseins que j'approuve, Contre mes propres voeux, mes voeux sont révoltés, Et je ne résous rien dans ces perplexités.

SCÈNE II. Livie, Julie.

JULIE

Allons voir.

L'édition originale porte LIVIE comme nom de locuteur, il semble que cela soit JULIE.

SCÈNE III. Théodoric et sa suite, Émile.

SCÈNE IV. Émile, Théodoric, Boèce.

BOÈCE

J'obéis à mon Roi. Sous vos lauriers, Seigneur, à l'abri du tonnerre, Rome croit que le Ciel ne hait plus tant la terre, Et qu'il a fait dessein de se montrer plus doux, Depuis qu'il lui destine un Prince tel que vous. Le peuple vous l'a dit par ses larmes de joie ; C'est pour vous l'expliquer que le Senat m'envoie, Heureux si mes discours dans un si beau dessein, Répondaient à l'ardeur que je sens dans mon sein. Romains, qui dans vos coeurs bénissez ce grand Prince, Qui vient porter la paix dedans votre Province, Tournez vos yeux sur moi, venez de tous côtés, Tâchez de m'inspirer ce que vous ressentez. Autrefois dites-vous la puissance Gothique, Atterra la grandeur de votre République, Rasa le Capitole, et tous ses bâtiments, Où Rome conservait ses plus beaux monuments. Aujourd'hui ce grand Roi par la même puissance, Rétablit cet Empire en sa magnificence, Et par un pur motif de générosité, Va rendre à vos palais leur première beauté, Mais comment peut-on voir dedans l'ordre des choses Deux différents effets de deux semblables causes ? Ceux qui nous haïssaient sont nos meilleurs amis, Ceux qui nous ont perdus nous ont aussi remis. C'est, Romains, que le Roi des auteurs de nos plaintes Ne servait autre Dieu que des idoles feintes, Où les Démons parlant avec autorité Commandaient le désordre et l'inhumanité : Mais ce grand Roi, qui vient réparer nos ruines, Adore le vrai Dieu qui défend les rapines, Cette source de bien, ce Dieu dont les décrets Ne respirent qu'amour, que douceur, et que paix. C'est de cette bonté qu'il se fait des exemples, Qu'il apprend à pleurer nos maisons, et nos temples, Qu'il apprend à régner seulement dans les coeurs, Et de ne les forcer qu'avecques des faveurs. Qu'il vienne donc chez nous recevoir la couronne, Que moins que nos souhaits la victoire lui donne : Il est juste, Romains, que le plus grand des Rois, Au plus grand des Etats donne aujourd'hui des lois. Ô Prince désirable à qui Dieu sert de guide ! Ô Senat bienheureux où ce Prince préside ! Soient tous vos jugements si remplis d'équité Qu'on les donne en exemple à la postérité !

SCÈNE V. Sindéric, Émile.

SINDÉRIC

Emile, il est certain que l'amitié du Roi Semblait avoir versé tous ses bienfaits sur moi, Avant que ce grand Prince eût attaqué Ravenne, J'étais simple soldat, il me fit Capitaine ; Et cette qualité m'acquit tant de renom, Que je fus estimé de l'Empereur Zénon. Depuis entreprenant ce siège mémorable, Il n'a jamais cessé de m'être favorable, Et je confesse ici que son affection, Est allée au delà de mon ambition, Lorsque pour honorer ma dernière victoire, Il m'a donné le rang de préfet du Prétoire. Ainsi ne pense pas que je ne sache bien, Et quelle est ma grandeur, et de quoi je la tiens ; Sans cesse mon esprit cet objet se propose, J'en ressens les effets, j'en respecte la cause. Mais il est vrai pourtant, cher et parfait ami, Que je ne goûtais pas ma fortune à demi, Quand parmi tant de pompe, et de magnificence, Je pensais que l'envie attaquait ma naissance ; Et que nos courtisans murmuraient sourdement, De voir un inconnu traité si noblement. Enfin cet heureux jour me fournit la matière, Et d'un plaisir parfait, et d'une gloire entière, Si le discours de Tulle est une vérité, Rien ne peut s'opposer à ma félicité ; Ce n'est plus la faveur qui me fait Gentilhomme, Je suis d'une maison qu'on respecte dans Rome, Je suis d'un sang illustre, et parmi mes aïeuls, L'histoire des Romains a mis des demi-dieux. Tu ne dis mot, Emile, après cette nouvelle, Qui me doit couronner d'une gloire immortelle ? Et tu peux endurer qu'il te soit reproché De paraître insensible où je suis si touché ?

ACTE II

SCÈNE I. Théodoric, sa suite, Sindéric, Émile.

SCÈNE II. Sindéric, Émile.

SCÈNE III. Maxime, Julie.

SCÈNE IV. Horace, Maxime, Julie, Livie.

SCÈNE V. Cornélie, Julie, Livie.

SCÈNE VI. Sindéric, Julie.

JULIE

Vous ne m'affligez pas par une longue absence, Revenez à l'instant pour réjouir mes yeux, Par un objet si cher et si délicieux. Ah ! Charmante faveur qui vient de me surprendre ! Ah ! Bonheur infini n'eussai-je osé prétendre ! Mais d'où vient que mon coeur dans cet événement, Sent mêler sa tristesse à son contentement ? N'ai-je pas vu mon fils, et peut-on voir un homme, Plus digne de sa race, et de l'honneur de Rome, Oui, mais en l'avouant je hasarde en ce jour, Avecques mon honneur l'objet de mon amour. Puis-je m'imaginer que Rome veuille croire Ce que Lépide a fait dans cette étrange histoire ? Ou bien qu'en le croyant on ne soupçonne aussi, Qu'il eût quelque raison de me traiter ainsi ? Et Maxime sachant qu'il me crût un infâme, Peut-il apparemment me conserver sa flamme ? Nature, vos efforts m'ont prise en trahison, Qui peut en cet état écouter la raison ? Je vois devant mes yeux un fils couvert de larmes, Avant que de paraître il m'arrache les armes, Le lieu, l'occasion, l'autorité du Roi, La gloire de mon fils, tout s'arme contre moi. Hélas ! Que puis-je faire en cette conjoncture ? J'ai dû, j'ai dû, sans doute écouter la nature, Je ne m'accuse point, mais je veux à leur tour, Écouter les conseils et d'honneur, et d'amour, Que dois-je faire honneur ? Que ferai-je Maxime ? Quoi dois-je corriger mon erreur par un crime ? Et pour vous témoigner combien je vous chéris, Dois-je trahir mon sang ? Dois-je perdre mon fils ? Mais vous trahir honneur ! Mais vous perdre Maxime Le puis-je concevoir sans faire un plus grand crime ? Nature taisez-vous, le conseil en est pris, Je veux résolument désavouer mon fils.

ACTE III

SCÈNE I. Maxime, Horace.

SCÈNE II. Livie, Julie.

SCÈNE III. Maxime, Julie, Livie.

MAXIME

Mes yeux,

SCÈNE IV. Julie, Livie.

SCÈNE V. Sindéric, Julie.

SCÈNE VI.

SINDÉRIC

Dieu que viens-je de voir ! Dieu que viens-je d'apprendre ! Quoi ma mère me fuit, et ne veut pas m'entendre, Je ne veux point ce nom, et je ne l'eus jamais, Honorez en quelqu'autre, et me laissez en paix. Quoi vous refusez donc ce beau titre de mère, Pour ne pas m'accorder le bonheur que j'espère ? Ah ! Ne vous flattez point, la nature et le Roi S'armeront en ce jour contre vous, et pour moi, Et j'ai droit d'espérer qu'avec leur assistance Je pourrai malgré vous découvrir ma naissance. Détestable intérêt, Monstre aveugle et brutal, Qui pour l'amour du bien suggère tant de mal, C'est de toi seulement que mon malheur procède, La nature, l'honneur, le devoir, tout te cède. Indomptable vertu qui conduit la valeur Dans les plus grands périls où règne le malheur, Toi qui m'as arraché cent fois des mains des parques, Pour me faire estimer du plus grand des Monarques, Pour me mettre en son trône un peu plus bas que lui, Faut-il que l'intérêt te surmonte aujourd'hui ? Mais encor l'intérêt sous l'habit d'une femme. Ah ! Non non, ma vertu, ne souffrons point ce blâme, Va te plaindre à ton Roi de ce lâche attentat. Intéresse sa gloire, et le bien de l'Etat, Fais-toi, fais-toi connaître à toute l'Italie, Et venge désormais le mépris de Julie. Mais où vont les discours de mes voeux imparfaits ? Venge-t-on des forfaits, par les mêmes forfaits ? Et parce que ma mère en cette procédure Se porte à mépriser les droits de la nature, Est-elle moins ma mère ? Et puis-je étant son fils, Sans imiter son crime, imiter son mépris ? Non, non, n'écoutons point la voix de la vengeance, Qui ne saurait punir sans commettre une offense, Disposons-nous plutôt à souffrir constamment Un mépris que le temps vaincra facilement, Et pour hâter l'effet de ce bonheur extrême, Employons l'intérêt contre l'intérêt même, Protestons hautement que de notre maison, Nous ne désirons rien que la gloire et le nom, Passons même plus outre en suite des promesses, Pour acquérir ce bien dispensons nos richesses, J'aurai toujours assez quand j'aurai du bonheur, Et l'on ne peut jamais trop acheter l'honneur.

SCÈNE VII. Maxime, Sindéric.

MAXIME

Mais vite,

ACTE IV

SCÈNE I. Julie, Livie.

SCÈNE I.. Horace, Julie, Livie.

HORACE

Maxime

SCÈNE III. Sindéric, Émile.

ÉMILE

Lui-même.

SCÈNE IV. Julie, Livie.

JULIE

Que j'ai peu de repos dedans ma solitude, Ma fille, et que mon sort est plein d'inquiétude, Je ne saurais souffrir de voir mon fils vainqueur, Je brûle qu'on me venge, et c'est toute ma peur. Horace que tes voeux m'étaient insupportables ! Qu'ils m'ont paru cruels, qu'ils étaient charitables ! Et que je t'aimerais dans ton ressentiment Si quelqu'autre qu'un fils eut blessé mon amant ! Hélas ! Lorsque l'amour remet dans ma mémoire, Que j'ai pu demander cette triste victoire ; Je condamne mes voeux, je les tiens insensés, Et je me plains des Dieux qui les ont exaucés. Je passe plus avant en confessant mon crime, Je connais que la peine en est trop légitime, Mais si tôt que je pense à venger cette erreur, Mon fils qui l'a causée alentit ma fureur. Quoi donc ? Je souffrirais qu'une main criminelle Ait blessé mon amant sans m'animer contre elle ? Quoi donc ? Je pourrais voir l'objet de mon amour Perdre son sang, sa gloire, et peut-être le jour, Sans perdre à même temps l'auteur de ma misère ? Ah ! Ce funeste objet rallume ma colère, Il court à la vengeance, et déjà dans mon coeur L'image du vaincu triomphe du vainqueur : Favorable maîtresse, et mère impitoyable, Je conçois des desseins qui me rendent coupable, Et je sens malgré moi qu'en faveur d'un amant, Mon fils devient l'objet de mon ressentiment. Hélas ! Qu'en ce moment ma fortune est cruelle, S'il faut être barbare afin d'être fidèle ! Ah ! Fils infortuné comble de mon souci ! Ne t'ai-je donc sauvé que pour te perdre ainsi ? Et ne t'ai-je arraché de la main de ton père, Que pour te remettre en butte aux fureurs de ta mère ? Maxime ! Sinderic !

SCÈNE V. Cornélie, Julie, Livie.

SCÈNE VI. Julie, Sindéric.

ACTE V

SCÈNE I. Maxime, Horace.

SCÈNE II. Livie, Maxime, Horace.

SCÈNE III. Maxime, Horace.

SCÈNE IV. Théodoric, Boèce, la suite de Théodoric, Sindéric, Julie.

SINDÉRIC

Les Cieux me sont témoins avec quelle contrainte Je porte devant vous ma légitime plainte ; Et si je n'ai pas fait tout ce que je devais Pour cacher notre honte au plus juste des Rois. Ma mère vous savez que souvent par des larmes Votre fils a tâché de vous ôter les armes, Et que c'est la raison qui me vient enseigner, Que je dois vaincre un coeur que je n'ai pu gagner. Hélas ! Qui le croirait, dedans cette aventure, Ces puissants mouvements qu'inspire la nature, Ces élans d'amitié que le sang met au jour, Et tout ce qu'il produit de tendresse et d'amour, Après avoir en vain sollicité mon père, Défaillent aujourd'hui dans l'esprit de ma mère. Vous avez su Seigneur qu'un père trop jaloux D'abord que je fus né m'éloigna de chez nous, Et que sa jalousie eut même la puissance De le faire résoudre à cacher ma naissance. De là naît ce débat, lamentable et nouveau, C'en est aujourd'hui l'âme ainsi que le flambeau, Qui perçant l'épaisseur d'un grand nombre d'années, Tire de leur chaos mes sombres destinées, Et débrouillant les droits que les cieux m'ont acquis, Vient confondre une mère, et découvrir un fils. Mère autrefois trop douce, à présent trop cruelle, Pourquoi ne souffriez-vous qu'une âme criminelle M'immolât en naissant à ses soupçons jaloux ? Si vous me rejetez, pourquoi me sauviez-vous Mais pourquoi donc hier m'avouer ma naissance ? À quoi pouvait servir cette reconnaissance ? Si vous aviez dessein d'en empêcher l'effet ? Hélas que faites-vous ? Ou bien qu'avez-vous fait ? Ah ! Qu'on doit admirer en cette conjoncture, Le merveilleux pouvoir qu'a sur nous la nature, Vous pleuriez avec moi, vous m'embrassiez, ah Cieux ! Que ne reteniez-vous, et vos bras, et vos yeux ? Ne soupçonniez-vous pas que l'on vous pût surprendre ? Mais que facilement vous pouvez vous défendre, Dites qu'on ne peut point dans ces événements Avoir un coeur de mère, et d'autres sentiments. D'où vient donc, direz-vous, cette force nouvelle Qui me fait aujourd'hui vous être si cruelle ? C'est à vous de savoir d'où naissent vos rigueurs, Il n'est point de raison en pareilles erreurs. Mais pour en quelque sorte amoindrir votre crime, Et témoigner encor combien je vous estime, Je prétends faire voir que vous avez sujet De choquer aujourd'hui le cours de mon projet. Rome et toute la terre ignorait ma naissance, Vous n'en aviez rien dit pendant ma longue absence, Ni fait aucun effort pour savoir où j'étois, Vous avez donc dû craindre ou la honte ou les lois. Qui le sait aujourd'hui le pouvoir tyrannique Que la honte s'acquiert sur une âme pudique ? Et l'horreur que les lois impriment dans un coeur, Qui se sent par soi-même accusé d'une erreur ? Tais-toi, lâche intérêt, passion du vulgaire, Non, non, ce n'est pas toi qui me retiens ma mère, Ce n'est que la pudeur et la crainte des lois, Mais je veux les combattre encore une autre fois. Nature à mon secours, inspirez à mon âme Ces puissants mouvements de tendresse et de flamme, À qui rien ne résiste, et qui surent toucher Un coeur qui maintenant est plus dur qu'un rocher. Romains qui connaissez Sinderic et Julie, Croyez-vous qu'elle fit une tache à sa vie, Avouant aujourd'hui Sinderic pour son fils, Ou qu'il voulut gagner une mère à ce prix ? Tout le monde répond qu'on ne le saurait croire, Qu'ils savent que tous deux nous aimons trop la gloire, Que vous pouvez me rendre et ma mère et mon nom, Sans craindre de leur part, ni blâme ni soupçon. Mais vous craignez la loi que vous avez enfreinte, Chassez de votre esprit cette inutile crainte, Nous vivons sous un Roi qui peut tout pardonner, Demandez votre grâce, il vous la va donner. Quoi donc à ce discours vous restez insensible ? Et de vous émouvoir il ne m'est pas possible ? Mais après ces rigueurs au moins permettez-moi D'implorer à genoux la justice du Roi. Seigneur, accordez-moi le bonheur que j'espère, Rendez la mère au fils, et le fils à la mère. Et par une action digne de votre rang, Rejoignez aujourd'hui le sang avec le sang.

THÉODORIC

Levez-vous.

JULIE

Je ne puis m'assurer des choses que je vois, Sindéric, est-ce vous ? Sommes-nous chez le Roi ? Vous me trompez mes yeux ! Quoi ce grand Capitaine, Qui s'acquit tant de gloire au siège de Ravenne, Fait donc si peu d'état de l'honneur de son nom, Qu'il le met en balance avecque ma maison ? Qui le croirait bons Dieux dedans cette aventure, L'imposture se sert des droits de la nature, Et sans craindre la honte, et la rigueur des lois, S'expose au jugement du plus juste des Rois. Que sont donc devenus ces efforts de la honte, Depuis que Sindéric en tient si peu de compte ? Vous voulez Sindéric, qu'elle ait pu m'obliger À traiter mon enfant ainsi qu'un étranger, Et si l'on vous en croit elle n'a pas pu faire, Qu'un enfant n'ait tâché de diffamer sa mère. Quoi ? Si la honte a pu signaler son pouvoir, Et contre la nature, et contre le devoir, Ne pourrait-elle pas parlant pour l'un et l'autre, Vous résoudre à sauver mon honneur et le votre ? Sans doute Sindéric, ce sont là les beaux fruits, Si vous étiez mon fils, que la honte eût produits ; On ne vous verrait point dedans cette audience, Demander hautement votre reconnaissance, Accuser votre mère, et remontrer au Roi Qu'elle encourt justement les rigueurs de la loi. Sindéric, Sindéric, considérez de grâce Quel est le précipice où vous pousse l'audace, Quand vous me poursuivez, vous vous rendez suspect, Un véritable fils n'est jamais sans respect. Mais c'est trop s'arrêter sur une procédure Dont le moindre incident découvre l'imposture, Quittant donc le discours d'un injuste projet, Je passe à la raison de tout ce que j'ai fait. La honte ni les lois n'ont point forcé mon âme À faire un désaveu dont Sinderic me blâme, Sans blesser mon honneur en l'état où je vis, Je pouvais l'avouer s'il eût été mon fils. Est-ce donc quelque haine ? Ah ! Serait-il croyable, Qu'on hait sans sujet un homme incomparable, À qui les gens d'honneur élèvent des autels, Et qu'estimé aujourd'hui le plus grand des mortels ? Serait-ce l'intérêt ? Il confesse lui-même, Que je suis à couvert de cette erreur extrême. Qu'est-ce qui le peut donc chasser de ma maison ? C'est la raison, Seigneur, c'est toute ma raison, Prononcez donc grand Prince une juste sentence, Qui prive Sindéric de sa reconnaissance, Et qui mette en repos les vivants et les morts, Mais ne punissez pas ses injustes efforts, Pardonnez-lui grand Roi l'erreur le rend coupable, Et peut bien aujourd'hui le rendre pardonnable, C'est toute la faveur que j'espère de vous, Seigneur pour l'obtenir j'embrasse vos genoux.

SCÈNE V. Théodoric, Boèce, suite de Théodoric.

SCÈNE VI. Julie, Théodoric, et sa suite.

THÉODORIC

À quelqu'un de sa suite.

Appelez Sindéric.

SCÈNE VII. Maxime, Sindéric, Théodoric, Julie.

1 786 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica