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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Ou la Vengeance de la Mort de César

La Mort de Brute et de Porcie

Guyon Guérin de Bouscal· créée en 1645, imprimée en 1637· 6 actes· 1 840 vers· 14 personnages

Représenté pour le première fois en 1645.

Personnages

  • BRUTE
  • STRATON, Ami de Brute
  • CASSIE
  • PORCIE, Femme de Brute
  • OCTAVE
  • MARC-ANTOINE
  • TITINE
  • PINDARE, Affranchi de Cassie
  • DEMETRIE
  • LA SUIVANTE DE PORCIE
  • LES MESSAGERS
  • LES CHEFS DE L'ARMEE DE BRUTE
  • LES CHEFS DE L'ARMEE D'ANTOINE
  • LE MEDECIN D'OCTAVE
Monseigneur,

A MONSEIGNEUR L'EMINENTISSIME CARDINAL DUC DE RICHELIEU.

La plus grande partie de nos écrivains composent leurs épîtres des éloges de ceux à qui ils dédient leurs ouvrages comme des raisons pour autoriser leur choix, et ne prennent pas garde que le plus souvent ces mêmes raisons les condamnent. Si je mettais ce mauvais livre sous la protection de votre Éminence, pour ce qu'elle protège les Empires ; que je me promisse qu'elle le recevra, pour ce qu'elle refuse les couronnes, et que je crusse qu'elle l'estimera, pour ce qu'il n'y a rien au monde digne de son estime ; Je rencontrerais sans doute ce qu'ils veulent éviter, et ferais voir un exemple de ce que je désapprouve : Mais ce n'est pas pour tout cela, Monseigneur, c'est seulement pour ce que je suis,

Monseigneur,

Votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,

GUERIN DE BOUSCAL

PROLOGUE DE LA RENOMMEE.

Éprise d'un ardent désir De voir les véritables sources Des grands sujets de tant de courses Qui ne me laissent pas un moment de loisir ; J'ai voulu descendre en ces lieux Que des illustres demi-Dieux Signalent tous les jours par de nouveaux Oracles, Où j'ai vu ce grand Roi, dont le nom seulement Porte par tout l'étonnement, Et force la Nature à souffrir de miracles. Prés de lui cet esprit fameux, Dont j'ai tant chanté les merveilles Charmait les yeux et les oreilles Et faisait confesser que tout lui doit de voeux. Aussi confuse à cet aspect, Mon front s'est couvert d'un respect Que jamais tous les Dieux n'avaient peu faire naître, Mes bouches ont perdu l'usage de la voix, Mon cor m'est échappé des doigts, Et j'ai repris mon vol sans me faire connaître. Mais ayant rappelé mes sens, Je vais dire à toute la terre Que dans la paix et dans la guerre Ce Prince peut toujours braver les plus puissants, Tout tremble à ses moindres projets. S'il voulait gagner des sujets, Et faire une entreprise égale à sa puissance, Malgré l'empêchement des peuples et des Rois, Tous les hommes seraient Français, Les bords de l'Univers seraient ceux de la France. Comme Alcide dans le berceau, Forçant la faiblesse de l'âge Étouffa la sanglante rage Des serpents qui venaient le pousser au tombeau. Ce Prince à peine avait encor Cet honorable chapeau d'or, De qui toujours la peine est fidèle compagne, Quand avec le flambeau de la rébellion Il étouffa ce grand Lyon, Qui pour le dévorer était venu d'Espagne. Depuis ses plus charmants ébats, Ont été parmi les armées À voir de bandes animées, S'entreverser le sang au milieu des combats : Car cet ennemi conjuré, Qui depuis longtemps a juré De ne laisser jamais ses voisins dans le calme, Donnant à ses desseins cent visages divers, A fait agir tout l'Univers Pour dépouiller son front d'une si belle palme. Mais ce miracle des mortels Qui mille fois le jour m'oblige A proclamer comme un prodige La moindre des Vertus qui lui font des Autels ; Par de moyens miraculeux Prévit ses desseins frauduleux, Et détourna si bien les coups de cet orage, Que bien loin de l'effet qu'on s'en était promis, Il tomba sur vos ennemis Qui frémissent encor et de honte et de rage. C'est ici, généreux Français, Que l'honneur de votre patrie Vous permet sans idolâtrie D'adorer en lui seul le soutien de vos lois. Voyez ce grand Astre d'amour Ne reposer ni nuit ni jour, Et pour vous acquérir une paix de durée, Perdre tous ses plaisirs dans des soucis cuisants Qui rendraient les sceptres pesants Entre les fortes mains d'Atlas et Briarée. Voyez votre nef se vanter Que sur l'Empire de Neptune, Malgré les vents et la Fortune Il n'est rien dont l'effort la puisse épouvanter, L'ennemi fuit à son abord, Elle a de tous côtés le port, La mer tout à_l_entour ne montre point de ride, Jamais l'ancre ne fut en un si riche lieu, Et cet illustre demi-Dieu La boussole à la main la conserve et la guide. Voyez vos ennemis domptés En vos batailles signalées Graver dessus leurs Mausolées La valeur de celui qui les a surmontés. Admirez que si l'Espagnol N'eut pas voulu porter son vol Sur les terres d'autrui, comme l'Aigle Romaine, Les drapeaux que sur lui vous avez emporté, Pourraient couvrir de tous côtés Les stériles déserts de son petit domaine. Admirez que dans le discord Qui divise l'Europe entière, Vous avez une ample matière De mépriser les vents, et de dormir au port. Qui dirait à voir vos ébats Que dans de si sanglants combats Les armes des François fussent intéressées ? Si je n'avais le soin de prêcher en tous lieux Qu'un grand esprit aimé des Dieux Vous fait jouir en paix du fruit de ses pensées. Puis tous d'une commune voix, Faites retentir dans les nues Combien ses vertus reconnues Portent haut la splendeur du trône de vos Rois. Tous les peuples que le Soleil Éclaire de son teint vermeil Tremblent épouvantés au seul nom de la France ; Et l'orgueilleux tyran des hardis Ottomans, Conserve dans ses documents Plus cher que le Croissant son serment d'alliance. Ce grand esprit portant ici La valeur des peuples de Thrace, Y porta le Mont de Parnasse, Apollon et ses soeurs le suivirent aussi. C'est là que quelquefois lassé Du soin présent et du passé, Il voit avec plaisir grimper mille poètes, Et ne dédaigne pas, tant son coeur est humain, D'ouvrir avec sa propre main Des bouches qui sans lui demeureraient muettes. J'ai su par un de mes courriers, Que pour fuir l'ingratitude, On voit des fruits de cette étude Qu'on ne saurait payer avec mille lauriers. L'un fait voir Hercule enchanté Par les charmes d'une beauté Négliger sa valeur ainsi que son épouse, Et confesser enfin qu'être victorieux Des monstres les plus furieux Est moins que de dompter une femme jalouse. L'autre nous monstre clairement Dans la perte de Massinisse, Que qui veut bâtir sur le vice Éprouve tôt ou tard quel est ce fondement. L'autre nous fait voir que l'amour Dérobe le lustre et le jour Aux belles actions d'un Empereur de Rome ; Et l'autre nous montrant un Roi dans sa maison Frustré de l'effet du poison, Fait voir qu'est devant Dieu la sagesse de l'homme. L'autre, du premier des Césars Nous fit voir la fin déplorable, Et combien il fut misérable De ne mourir plutôt au milieu des hasards. Ce Prince l'honneur des guerriers, Le front couronné de lauriers, Fut de la trahison la sanglante victime, Dans les pompes du trône il trouva le tombeau, Son favori fut son bourreau, L'injustice son Juge, et la vertu son crime. Mes yeux après ce coup fatal, Firent l'office de mes bouches, Et les âmes les plus farouches Pâmèrent au récit d'un crime si brutal. Tout l'Univers allait mourir Quand le Ciel pour le secourir Fit partir de ses mains un équitable foudre, Les plaines de Philippes en virent les effets, Tous les meurtriers furent défaits, César y triompha qui n'était plus que poudre. Jamais un plus beau châtiment Ne tint la Justice occupée : Jamais on ne vit son épée Abattre de mutin plus équitablement. Cet objet pleut tant à mes yeux, Que j'arrête encore en ces lieux Pour en voir le portrait sur ce fameux théâtre, Où Brute et sa vertu confesseront en fin Qu'à moins que d'un coup du Destin, Un trône bien fondé ne se saurait abattre.

Philippes : ville de Macédoine, fondée par Philippe II en 358 avent JC. Lieu où eu tlieu une bataille entre Octave et Antoine contre Brutus et Cassius.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Brute, Straton, et deux Chefs de l'armée de Brute.

BRUTE

Qu'un état est mal sain dans le siècle où nous sommes, Lorsqu'il n'a pour soutien que le grand nombre d'hommes, Dont les désirs divers par de divers efforts Au lieu de l'affermir désunissent son corps. Que je l'éprouve bien dedans cette aventure. L'un désire la paix écoutant la Nature, Qui lui dit que ses fils condamnés à mourir Avec ce seul moyen se peuvent secourir. L'autre moins résolu de survivre en esclave, Déclame contre Antoine, et favorise Octave, Comme si nos fureurs avaient pour leur objet Le vice des Tyrans et non pas leur projet. Bref il en est bien peu que le seul honneur pique, Qui ne soient animez que pour la République, Et qui puissent goûter avec tranquillité, Que nous devons mourir pour notre liberté. Je m'assure pourtant que nos Dieux tutélaires Aiment trop l'équité pour nous être contraires, Et pour ne pas punir l'insolent attentat Que ces ambitieux ont fait sur notre État. Il faut tout espérer d'une juste entreprise, Si l'honneur la produit, le Ciel la favorise ; Et l'on doit s'assurer d'être victorieux, Quand le droit qu'on soutient est la cause des Dieux. Les Dieux seuls sont nos Rois, jugeant qu'il n'est point d'homme, Qui puisse mériter leur Lieutenance à Rome, Depuis que le Soleil n'éclaire rien d'humain Qui ne doive tribut à l'Empire Romain J'adore leurs Décrets, et mon âme fléchie, Se soumet seulement à cette Monarchie ; Tout autre me déplaît, et mon aversion Vient d'un raisonnement exempt de passion ; Car un peuple soumis aux volontés d'un Prince Se décharge sur lui des soins de la Province, Néglige sa valeur, cache ses actions, Content de s'acquitter des obligations ; Parce que les exploits plus dignes de mémoire, Honorant le seul chef, laissent l'auteur sans gloire ; Qui voit après avoir vaillamment combattu, Qu'un autre s'enrichit des fruits de sa vertu. Au lieu que sous les lois de la Démocratie, Chacun cherche l'honneur aux dépens de sa vie, Assuré que toujours la générosité S'y voit récompenser comme elle a mérité. Puisqu'à ce doux état notre bonheur nous range, Il faut mourir plutôt que de souffrir le change. Ha ! Si tous les Romains combattaient comme vous, Que notre République aurait un sort bien doux, Et qu'on verrait bientôt les desseins et l'armée De nos prétendus Rois se réduire en fumée. Aussi la récompense égalant le bienfait, Rendra dans peu de temps votre bonheur parfait.

SCÈNE II. Cassie, Brute, Titine.

SCÈNE III. Cassie, Titine.

SCÈNE IV. Brute, son mauvais Génie.

SCÈNE V. Porcie, Brute.

SCÈNE VI. Porcie, sa Compagne.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Marc Antoine, Lucille, et deux de ses Chefs.

MARC ANTOINE

Puis que c'est aujourd'hui qu'un destin favorable, Nous promet de venger ce crime détestable, La mort du grand César, le Phoenix des guerriers, Prodiguons notre sang pour gagner des lauriers, Montrons à ce héros dans sa béatitude, Que nous voulons mourir exempts d'ingratitude, Et que jamais la paix n'éteindra nos combats, Que plutôt on n'ait mis tous ses meurtriers à bas. Quand Rome verserait un océan de larmes, Qu'un deuil perpétuel ternirait tous ses charmes, Et que ses Citoyens n'y sauraient plus rien voir, Que de tristes objets couverts d'un crêpe noir, Ce serait lâchement honorer la mémoire De ce grand demi-Dieu qui la comblait de gloire, Qui maintenait la paix dans un si vaste corps, Et parmi les plus grands des merveilleux accords. En vain nos conjurés vantant la République, Taxent la Royauté d'un pouvoir tyrannique. Il est vrai qu'un État qui se veut agrandir Contre la Royauté, se doit toujours raidir : Mais lors qu'il ne peut plus étendre son Empire, Il faut qu'à ce bonheur tout son effort aspire, Comme le seul qui peut maintenir son pouvoir, Et contenir les grands aux termes du devoir. Que si l'ambition dans son impatience Par un ingrat effort foule cette puissance, Dés l'heure il est perdu, son bras devient perclus ; Et cessant d'obéir, il ne commande plus. Notre Rome à ce point avait besoin d'un maître Et les événements nous le font bien connaître, Les peuples rebellez depuis cet attentat Démembrent tous les jours les biens de son État : Et comme nos désirs, nos forces divisées, Leur rendent contre nous les victoires aisées. Ha ! Brute déloyal, qu'avec peu de raison Tu fondas le projet de cette trahison : Tu devais dire au moins la cause de ta plainte, La bonté de César l'aurait bientôt éteinte, Et ton ressentiment eut été satisfait, Sans faire voir au jour un si semblable effet, Tu pouvais disposer de toute sa puissance, Il n'eût jamais pour toi que de la complaisance ; Même jusqu'à ce point, qu'après mille forfaits On te pouvait nommer l'objet de ses bienfaits : Et tu meurtris encor ce Prince débonnaire, Qui t'appelant son fils, se montrait plus que père : Et regarde couler ce beau sang sans effroi, Alors que ton poignard en rougissait pour toi. Ô temps ! ô meurs ! ô Dieux peu révérés dans Rome ! Ô crime d'un Démon bien plutôt que d'un homme ! Les autres conjurés, ont-ils eu moins de tort ? César les a sauvez, il nous donnent la mort ; Semblables aux serpents qu'on voit en la Libye, Qui tuent en naissant les auteurs de leur vie. Ha lâches ! si le Ciel a quelque soin de nous, Vous saurez ce que peut sa haine et mon courroux. Il n'a point fait de loi contre l'ingratitude, Car la punition n'en peut être assez rude : Mais pourtant je ferai par mes inventions Un juste châtiment de cent punitions. Jamais les Dieux n'ont vu vengeance plus entière, Ma fureur s'éteindra plus tard que la matière ; Les mânes de César en seront satisfaits, Mais il est déjà temps de passer aux effets. Sus donc, braves Romains, chers enfants de Bellone, Si vous voulez gagner l'honneur d'une Couronne, Secondez mon dessein, qui juste autant que beau, Même après notre mort, nous sauve du tombeau.

SCÈNE II. Marc-Antoine, le Medecin d'Octave.

LE MÉDECIN

Si quelque bon succès nourrit ton espérance, Change la désormais en parfaite assurance, Je te viens annoncer de la part des Destins, Que les Dieux sont pour nous, et contre ces mutins. Pendant l'obscurité de la nuit précédente Je rêvais dans mon lit sur la guerre présente, Attendant doucement qu'un sommeil gracieux M'eut ouvert le repos en me fermant les yeux, Quand tout à coup l'éclat d'une grande lumière A brillé dans ma tente, et frappé ma paupière, Pour en dépeindre ici les plus petits rayons, Je n'ai dans mes discours que des faibles crayons ; Il suffit que les feux les plus beaux de la terre, Les éclairs lumineux qui partent du tonnerre, Le céleste flambeau qui donne la clarté, Au pris de celle-là ne sont qu'obscurité ; Je n'ai pas plutôt vu cette flamme imprévue, Que j'ai senti mourir l'usage de la vue, Ma langue s'est nouée, et tous mes sens perclus Ont exprimé l'état d'un homme qui n'est plus : Mon esprit toutefois exempt de cette crainte Au milieu des rayons, dont ma tante était peinte, A vu la Majesté d'une troupe de Dieux, Et connu par ces mots, comme l'on parle aux Cieux, « Amis du grand César vos victoires sont prêtes, Le Ciel est sur le point de couronner vos têtes, Et redonner la vie à l'Empire Romain, Cependant leurs décrets qui n'ont rien que de grave Pour détourner les maux qui menassent Octave, Veulent qu'au Camp d'Antoine on le porte demain. » La fin de ces discours a chassé ces lumières, Et remis dans mes sens leurs faussetés premières, Leur laissant toutefois quelque ravissement Dans la réflexion de cet événement ; Reçois donc cet avis, et que ton âme instruite Donne une loi certaine à ta sage conduite.

SCÈNE III. Brute, ses Soldats.

BRUTE

Enfin, braves Romains, voici l'heure opportune Qu'on doit voir la Vertu surmonter la Fortune, Et qu'il faut témoigner et de coeur et de mains, Qu'on nous donne à bon droit le titre de Romains ; Voici le jour heureux que l'on doit voir bannie Par la mort du Tyran l'infâme tyrannie, Et qu'un chacun de nous doit porter dans le sein L'espoir de triompher en un si beau dessein : Car si le seul effort de maintenir sa gloire Fait même dans la mort rencontrer la victoire, Nous devons aujourd'hui l'espérer beaucoup mieux, Puis que nous combattons pour Rome et pour ses Dieux. Quoi Rome endurera qu'un homme la maîtrise ? Elle à qui l'Univers a rendu sa franchise, Et nous ses Citoyens qu'elle fit naître Rois, Suivrons un Empereur et de nouvelles lois ? Mourons, mourons plutôt que d'encourir ce blâme, La mort n'a rien de dur que ce qu'elle a d'infâme. Un corps exténué, dont la pâle couleur Représente à nos yeux l'image du malheur ; Les habits et les pleurs d'un ami pitoyable, A de timides coeurs la rendent effroyable : Mais comme avec raison on blâmerait la peur Qu'un homme concevrait pour un masque trompeur ; C'est exposer son âme à des justes censures, De craindre de mourir pour des larmes futures. La mort est naturelle, et je ne pense pas Qu'on ne souffre en naissant comme on souffre au trépas ; Encore notre mort doit être moins à craindre, Qui nous laisse un renom qui ne se peut éteindre. Celui-là vit toujours parmi les gens d'honneur, Qui meurt en combattant pour le commun bonheur ; Imitons en cela nos valeureux ancêtres, Que Rome a vu mourir pour n'avoir point de maîtres : Et celui qui domptant la Nature et les Rois, Immola ses enfants à l'honneur de nos lois. C'est un trop haut dessein pour la puissance humaine, De soutenir le vol de notre Aigle Romaine ; Rome donne des lois, et n'en peut recevoir, De peur que la vertu n'y perde son pouvoir : Car un peuple abattu sous un honteux servage Relâche tous les jours de l'ardeur du courage : Et comme le lion qui se laisse enchaîner, Il perd dedans les fers le soin de dominer. Je tire aussi de là l'espérance certaine De nous voir aujourd'hui maîtres de cette plaine, Puisque tous les Romains qui voudraient l'empêcher Sont esclaves, chétifs, et prêts à se cacher : Outre que les exploits presque au delà de l'homme Se sont faits seulement en combattant pour Rome ; Car les Dieux qui l'ont mise en leur protection Assistaient les auteurs dans leur affection. Mais depuis que l'orgueil a bouffi le courage De ceux qui pouvant tout, ont voulu davantage, Et fait qu'encontre Rome ils se sont rebellés, On n'en a jamais vu des actes signalés, Sinon quand de nos Dieux la sagesse suprême Arma leurs propres mains pour se défaire eux-mêmes ; Et que dans ce combat si triste et si mortel L'un d'eux fut la victime, et Pharsale l'autel : Car lors pour épargner les coups de notre épée Le Ciel fit que César nous sauva de Pompée, Sachant que son orgueil après un tel effort Le précipiterait dans les mains de la mort, Et que contre ceux-ci nos forces reposées Pourraient trouver après des routes plus aisées. Mais je raisonne en vain, que sert-il de parler ? Vous courez au combat, vous y voulez voler ; Et malgré les efforts des troupes infidèles, Éteindre dans leur sang le feu de nos querelles, Sachant qu'un brave coeur ne peut jamais périr Dedans le beau dessein de vaincre ou de mourir. Et bien, allons amis, certains que notre gloire Remplira l'Univers après cette victoire, Si tous d'un même accord nous y voulons courir Avec ce beau dessein de vaincre ou de mourir, Le Démon qui régit le sort de notre Empire, Ne souffrira jamais que nous ayons du pire, Et de tout son pouvoir nous viendra secourir, Si nous avons dessein de vaincre ou de mourir ; Les voeux que le Sénat pousse en cette occurrence Verront récompenser leur sainte violence, Et tant de pleurs qu'il verse enfin pourront tarir, Si nous avons dessein de vaincre ou de mourir, Que si trop longuement je parle en cette sorte, C'est l'amour du pays qui me presse et m'emporte, Résistons lui pourtant, et sans plus discourir, Qu'il agisse au dessein de vaincre ou de mourir.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. La Compagne, Porcie.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Cassie, Titine, Pindare, Demetrie.

SCÈNE II. Brute, et deux autres.

SCÈNE III. Brute, Titine.

TITINE

Soudain que le signal fit partir nos armées, On les vit pêle et mêle au combat animées ; Car l'honneur excité par le feu du courroux, Les faisait à l'envi précipiter aux coups : Notre chef le premier au milieu de la presse Étale sa valeur, signale son adresse : L'ennemi voit par tout des effets de son bras, Et la mort suit toujours la trace de ses pas ; Chacun à son exemple allume son courage, Avec tant de ferveur, qu'il va jusqu'à la rage. L'ennemi s'en étonne, et son esprit en deuil Tremble que ses desseins ne trouvent un écueil : La mort vole partout, le sang avec les larmes En mille endroits divers se mêle en ces alarmes. Tout frémit, tout se plaint, les morts et les blessés, Gisent confusément l'un sur l'autre entassés. Dans ce sanglant carnage ici l'un s'évertue D'arracher de son corps la flèche qui le tue, Et là l'autre retient par de faibles efforts Son sang que mille coups font sortir de son corps. Nous nous vantions déjà d'une heureuse victoire, Quand l'ennemi fâché de voir perdre sa gloire, Et de se voir presser avec tant de fureur, Rallume dans le sang sa première vigueur : Ce fut lors que la mort en mille endroits pressée Se craignit elle même, et fut souvent blessée. Ce fut lorsque l'Enfer fit voir en abrégé Ce qu'il a de plus noir et de plus enragé. Ce fut lorsqu'on craignit que le Ciel en colère Voulut noyer de sang l'un et l'autre hémisphère, Et que Bellone même hérissant ses cheveux Arrêta sa fureur pour recourir aux voeux : L'assurance et la peur à travers la fumée Repassèrent cent fois de l'une à l'autre armée, Et la victoire errant en ce danger mortel Douta qui resterait pour lui faire un autel. Fort longtemps ce combat dura de cette sorte, Sans que l'un soit vainqueur, ni que l'autre l'emporte : Mais en fin nos soldats se sentant fort pressés, Et des premiers efforts extrêmement lassez : Malgré tous les conseils que notre chef leur donne Laissent choir en fuyant leur première Couronne, L'ennemi les poursuit, et peint avec leur sang, En mille, en mille endroits la honte sur leur flanc, Jusqu'à ce que craignant qu'ils tournassent visage, Et que le désespoir leur rendit le courage, Antoine commanda que l'on se retirât, Content d'avoir gagné la place du combat : Cassie craint depuis qu'une même aventure Vous ait fait dans le sang trouver la sépulture, Ou que pour échapper aux tyrans des Romains, Vous ayez contre vous armé vos propres mains : C'est pourquoi son esprit touché de même envie, A destiné ce jour pour la fin de sa vie ; Et si vous désirez d'avancer son trépas, Il faut partir bientôt, et marcher à grands pas.

SCÈNE IV. Cassie, Pindare, et Demetrie.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Brute, Un Chef.

BRUTE, à part soi

Il faut dissimuler.

BRUTE

Les hommes courent tous une même aventure, Par cet ordre fatal prescrit par la Nature ; La mort voit d'un même oeil les Bergers et les Rois, Et tout également succombe sous ses lois. Ne murmurez donc plus, mais reprenant courage, Espérez le repos de la fin de l'orage : Par de divers moyens le Ciel peut secourir, Cassie était un homme, il devait donc mourir, En tuant un Tyran on a pu sauver Rome, Mais on ne la perd pas dans la perte d'un homme ; Car bien que la grandeur des puissants attentats Semble être le pilier qui soutient leurs États ; Si le Ciel n'est l'Atlas de ces lourdes machines, Bientôt tout leur éclat se change en des ruines. Quand de tous nos Soldats le dessein perverti Voudrait favoriser le contraire parti. Et quand le monde entier s'armerait pour Octave, Si le Ciel est pour nous, il sera notre esclave, Il verra que l'orgueil ne le monte si haut Que pour lui procurer un plus funeste saut ; Celui qui des Géants ne fit qu'un peu de poudre, Garde le même bras qui leur lança la foudre, Et n'a point relâché de son aversion, Pour ces monstres bouffis de trop d'ambition, Il se sert quelquefois de nous et de nos armes Pour répandre du sang, et pour tarir des larmes : Mais s'il voit que nos bras ne sont pas assez forts, Soudain il a recours à de meilleurs efforts ; Il inspire la peur dans la troupe ennemie, Qui bientôt en fuyant se noircit d'infamie, Et sans savoir pourquoi craint si fort le trépas, Que les plus fiers torrents ne l'arrêteraient pas. Amis, espérons tout de la faveur céleste, Nous n'avons rien perdu puis que cela nous reste, Cassie est à présent le butin du trépas, Mais les Dieux sont vivants et nous avons des bras ; Cependant quand la nuit mettra sa robe obscure, Portez sans bruit ce corps dedans la sépulture, Et j'espère demain par ma langue et mes mains De redonner le coeur et Rome à nos Romains.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Octave, Marc Antoine.

SCÈNE II. Le Soldat, Antoine, Octave.

LE SOLDAT

Le souvenir d'un si sanglant carnage, Met mon âme en désordre et glace mon courage, Jamais le Ciel n'a vu tant de corps renversez, Et la mort assouvie a crié, c'est assez. Soudain que l'ennemi commença de paraître, Nos soldats animez par la haine du traître, Témoignent à l'envi ce que peut le courroux, Quand la haine et l'honneur en excitent les coups ; L'ennemi d'autre part courant à la mêlée Oppose à leurs efforts sa valeur signalée ; Les dards grêlent partout, et les plus avancés En croyant de blesser, sont eux-mêmes blessés ; L'air n'est plus éclairé que d'une lueur sombre, La poussière et les traits les font combattre à l'ombre, On ne saurait juger quels seront les vainqueurs, Tous paraissent égaux et de bras et de coeurs. Enfin lassé de voir la victoire en balance, L'ennemi fond sur nous avec tant d'insolence, Qu'on eut dit à le voir les armes à la main, Qu'il menait avec lui tout l'Empire Romain. Tout meurt à même instant, on ne voit point d'épée Qui du sang des Romains ne paraisse trempée, Nos Soldats à genoux implorants les vainqueurs : Mais hélas c'est en vain ! La rage est dans leurs coeurs ; Tel pour s'innocenter voudrait ouvrir la bouche, Qui sent ouvrir son coeur par le fer qui le touche ; Et tel autre en fuyant tâche à prendre parti, Qui voit d'un coup mortel son dessein diverti : L'horreur sème par tout une froide fumée Qui glace le courage à notre pauvre armée, Des longs gémissements fendent l'air alentour, Le Soleil de regret voudrait hâter son tour : Le sang coule partout, on ne voit point de terre Qui ne porte en son front les marques de la guerre : Ici deux vrais amis sur le point de leur mort, Pleurent en s'embrassant la rigueur de leur sort. Ici le père voit son fils dessus la poudre, Et dépite le Ciel pour attirer sa foudre. Ici par des regrets qui fendraient un rocher, Un fils pleure la mort de ce qu'il eut plus cher. Ici dedans le sang mille blessés se noient, Implorant la faveur de tous ceux qui les voient. Et bref il est partout tant d'objets de terreur, Que je crois que l'Enfer en frissonna d'horreur ; Brute bientôt après fit cesser le carnage, Et reçut à merci les restes du naufrage. Que puis-je dire encor, sinon que le Soleil Ne vit jamais çà bas un désordre pareil ? Et que si les grands Dieux sont pour notre justice, Ils ont fort peu de force, ou beaucoup de malice.

OCTAVE

Ha ! Pourquoi dans la fin de ces tristes discours, Ne puis-je rencontrer celle-là de mes jours ? Destins injurieux, fortune, parque, envie, Rendez moi mes Soldats, ou ravissez ma vie ; Ennemis de mon bien au lieu de me guérir, Vous deviez travailler à me faire mourir, Aussi bien le regret où ce malheur m'abîme, Persuade à mon coeur que ma vie est un crime. Hélas ! Vit-on jamais Prince plus mal traité ! Je rencontre la mort lors que j'ai la santé : Donc je ne verrai plus tant de braves gendarmes, Que mon seul intérêt portait dans les alarmes. Donc sans ses compagnons Octave durera, Et les membres perdus le Chef subsistera ? Ha ! Non mes chers amis, n'ayez point cette doute, Votre trépas m'apprend une mortelle route : Et si durant vos jours vous suivîtes mon sort, Au moins je vous rendrai la pareille en ma mort : Mais ne connais-je pas que la douleur m'emporte ? Jamais un général ne parla de la sorte : Et lorsque le destin lui donne des malheurs, Il songe à la vengeance, et non pas à des pleurs ; Prenons donc désormais ce parti légitime, Que Brute et tous les siens nous servent de victime ; Ramassons promptement le débris de nos gens, Et sauvons aux Destins le titre de changeant. Ombres de mes amis, Mânes de ma Noblesse, Ce bras vous vengera du mutin qui vous blesse : Et dessus les Cyprès qui couvrent vos guerriers, Cette lame fera refleurir des lauriers, L'astre de la clarté vient d'une grotte noire, Et le malheur souvent donne l'être à la gloire, Les Dieux aimaient César, et ne pourraient souffrir De voir vivre longtemps ceux qui l'ont fait mourir.

Doute a été longtemps féminin ; il l'est encore dans Malherbe : Nos doutes seront éclaircies, Et mentiront les prophéties.... III, 1. [L]

SCÈNE III. Demetrie, Octave et Antoine.

SCÈNE IV.

PORCIE

Protecteurs de la liberté, Grands Maîtres de la destinée, Dont la puissance n'est bornée Que par la seule volonté. O Dieux ! Après cette victoire Je veux célébrer votre gloire, Et dessus vos autels où fumera l'encens, Faire que le sang des victimes Lave désormais tous les crimes Que j'ai naguère faits de vous croire impuissant. Par le même effet de bonté Qui fait prospérer notre guerre, Jusques ici votre tonnerre A souffert mon impiété : J'adore vos faveurs extrêmes, Et me repens de ces blasphèmes, Dont ma bouche a voulu noircir vos majestés, Mon âme est aujourd'hui plus saine, Je n'ai plus contre vous de haine, Elle s'en est allée avec vos cruautés. Brute, l'honneur de nos guerriers Parmi le sang et le carnage, Vient de signaler son courage, Et de se couvrir de lauriers : Dans cette publique allégresse On idolâtre sa prouesse : Et tous nos Citoyens encensent à son bras, Grands arbitres de notre vie Souffrez ces honneurs sans envie, Celui qui les reçoit ne vous les ravit pas. Ce héros avec des respects Admire votre providence, Et connaît en cette occurrence Que peuvent vos divins aspects. Ô Majestés que je révère ! Que vos décrets ont de mystère, Et qu'on prévoit bien mal ce qu'ils ont arrêté, Pour de sagesses si profondes La raison n'eut jamais de sondes, Et le plus clair esprit n'est rien qu'obscurité, Naguère Octave dans le port S'imaginant notre naufrage Menaçait Rome de servage, Et tous nos Citoyens de mort : Cette grosse et superbe armée Faisait dire à la Renommée Que tout devait fléchir sous ses puissantes lois, Et que nos bandes dissipées Ne seraient bientôt occupées Qu'à faire des bouquets pour couronner des Rois. Cependant ils sont abattus, Leur orgueil n'est plus que fumée, Et le débris de leur armée Élève un trône à nos vertus ; Le camp d'Octave est notre proie, Ses feux, sont ceux de notre joie, Sa honte est notre honneur, sa nuit notre flambeau ; Son sang épandu nous anime, Et par un destin légitime Nous trouvons notre vie au fonds de son tombeau.

SCÈNE V. Brute et Porcie.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Brute, Straton, quelques Chefs de l'armée.

BRUTE

Je rends grâces aux Dieux de ce que dans l'orage Chacun de vous conserve un généreux courage ; C'est beaucoup de dompter avec les ennemis, Les extrêmes dangers où l'honneur nous a mis ; C'est beaucoup, il est vrai, puis que cette victoire Nous fait des monuments au Temple de mémoire : Mais il faut persister, et ne s'arrêter pas Que nous n'ayons trouvé la paix ou le trépas. Je veux dire une paix qui purge notre terre Par la mort des Tyrans des semences de guerre : Paix qui rende l'éclat à ce siècle pervers, Et qui puisse durer autant que l'Univers. Allons donc, mes amis, au plus fort de la presse Chercher parmi le sang cette belle Déesse, Elle suit les lauriers, vit prés les gens de coeur, Et ne quitte jamais le parti du vainqueur ; Ainsi voit-on souvent dedans l'ordre des choses, Naître plusieurs effets contraires à leurs causes : Nos ennemis rangez pour ce dernier effort, Portent peinte en leur front l'image de la mort, Je les voIS tous tremblants à l'abord de nos armes, Céder aux mouvements des premières alarmes : Ils fuient, et fuyant, nous laissent le bonheur, La paix, la liberté, le repos et l'honneur. Avançons ce moment pour hâter notre gloire, Et volons, s'il se peut, après une victoire, Dont la possession nous acquiert désormais La beauté d'un renom qui ne mourra jamais : Oui, nous vivrons, amis, malgré les destinées, Autant que le Soleil réglera les années ; Si nous lui faisons voir cette dernière fois Que nous avons pour but le soutien de nos lois, Et que nous n'avons pas cette vieille manie De triompher des Rois, mais de la tyrannie. Ce monstre est en horreur aux yeux des immortels, Puis qu'il porte ses lois au delà des autels, Et que son droit sanglant mit dans la sépulture Avec le droit des gens celui de la Nature : Mais je crois que bientôt lâchement abattu Il viendra rendre l'âme aux pieds de la Vertu ; Nos Citoyens alors par des voix éclatantes Chanteront le retour des libertés absentes ; Rome franche des Rois et de leurs cruautés, Étalera sa gloire avecque ses beautés ; Les guerres des tyrans y seront étouffées, Et ne paraîtront plus que parmi nos trophées, Notre Aigle dont le vol semblait être intermis, Reverra tous les lieux qui lui furent soumis. Le Sénat reprendra cet éclat honorable, Qui partout l'Univers l'a rendu vénérable, Et les Tribuns remis auront la faculté De maintenir le peuple en son autorité ; Pour nous qui soutenus d'une ferme espérance Aurons prêté nos bras à cette délivrance, On ne nous descendra de nos chars glorieux, Que pour nous élever sur les trônes des Dieux. Soleil, fais que bientôt ce beau jour nous éclaire ; Mais je te parle en vain, tu ne le saurais faire, Si nous ne dissipons par des coups furieux Ce nuage ennemi qui te cache à nos yeux. Allons y donc, amis, et que toute la terre Tremble sous nos efforts comme sous le Tonnerre, Que le sang épanché fasse sourdre un étang Pour noyer les poltrons qui fuiront de leur rang, Afin qu'à l'avenir il ne naisse point d'homme Qui s'ose rebeller contre l'honneur de Rome, Et que ses Citoyens soient exempts désormais D'acheter par leur sang la victoire et la paix.

SCÈNE II. Porcie, sa Compagne.

SCÈNE III. Octave, Marc Antoine, Leur suite.

SCÈNE IV. Brute, Straton, deux amis de Brute.

BRUTE

Puisque nos bons desseins sont vus d'un mauvais astre, Il se faut préparer à souffrir ce désastre ; L'impossibilité ne nous oblige point, L'honneur peut reculer quand il trouve ce point : Et celui justement perd le titre de sage, Qui veut choquer du temps l'infaillible passage, Qui considérera l'ordre de l'Univers, Il verra chaque jour son visage divers, Et connaîtra par là que quelque providence Par le seul changement prévient sa décadence, Et qu'ainsi notre Rome ayant peu se porter À cet extrême point qu'on ne peut surmonter ; Il fallait que suivant cette règle divine, Elle redescendit devers son origine ; Tu m'en as fais douter, impuissante vertu, Et c'est sous ta faveur que Brute a combattu, Espérant le secours de ta force opportune, Mais je t'ai vu tomber aux pieds de la fortune, Je vois bien maintenant que j'eus beaucoup de tort, Lors que je te donnais du pouvoir sur le sort, Puis qu'aux premiers assauts que sa force te donne Tu lui laisses gagner le champ et la couronne : Mais je perds vainement en discours superflus, Des moments qui passez ne se reverront plus : Profitons-en plutôt, et pendant que l'armée Couvre tout notre camp de flamme et de fumée, Que nos Soldats vaincus pratiquent mon conseil, En suivant du vainqueur le pompeux appareil, Afin de prévenir un malheur si funeste, Disposons nos amis à faire ce qui reste. Généreux compagnons de mes justes projets, Le Ciel s'est déclaré contre l'honneur de Rome, Il veut que le tyran ait des Rois pour sujets, Et que des demi-Dieux fléchissent sous un homme. Mais avant de tomber en cette extrémité, Et me voir abattu sous une loi si dure, Je veux m'ensevelir avec ma liberté, Et pour plaire à l'honneur, déplaire à la Nature. Donc si quelqu'un de vous a l'esprit assez fort Pour m'estimer encor en ce moment extrême, Qu'il prenne ce poignard, et m'en donne la mort, Je dois savoir par là s'il est vrai que l'on m'aime.

SCÈNE V. Porcie, les deux amis de Brute.

PORCIE

Doncque le Ciel ingrat me dérobe mon âme, Et me contraint encor de prolonger ma trame ? Doncque tant de soupirs ne peuvent l'émouvoir ? Et je n'ai pas la mort quand je la veux avoir ? Pourquoi traversez-vous mes desseins légitimes, Grands Dieux, auparavant de me montrer mes crimes ? Sans doute j'ai failli, je le veux avouer, Mais c'est pour trop vous croire et pour trop vous louer, Ingrats rendez moi donc tant d'offrandes perdues, Et tant de voeux payez pour des demandes dues, Rendez-moi tant de pleurs vainement répandus, Tant de biens prodigués et tant d'honneurs perdus ; Plutôt à les garder mettez tout votre étude, Ils seront les témoins de votre ingratitude, Ou pour vous en laver, en cette extrémité Rendez-moi seulement Brute et la liberté. Ha Brute ! cher objet de mes amères larmes, Pourquoi voulant mourir avec tes propres armes N'as-tu pas commandé que par un pareil sort Ce qui restait de toi fut aussi mis à mort ? De quel front peux-tu voir la moitié de ton âme Es mains des ennemis, de la honte, et du blâme, Sans pouvoir espérer le moindre réconfort, Non pas même celui qui nous vient de la mort ; Et ce qui plus me fâche et de raison me prive, Sur le point malheureux d'aller servir captive. D'aller servir captive, ha trop lâches discours ! Rentrez dedans mon sein, demeurez-y toujours, Autrement je croirais que mon âme ennemie Se bande contre nous, et pour la tyrannie. D'aller servir captive : Ha penser inhumain ! Qui choque en même instant et mon coeur et ma main. Quoi, lâche coeur, plutôt que souffrir cet outrage Veux-tu pas sur mon corps laisser aigrir ma rage ? Et toi, ma chère main, si le coeur me défaut, Le veux-tu pas percer pour punir son défaut. Oui quand tout l'univers s'armerait au contraire Il n'est pas assez fort pour m'en pouvoir distraire : Lors que Brute vivait je souffrais le malheur, Mais depuis qu'il est mort je cède à la douleur. Vantez, ambitieux, les coups de vos tempêtes, Publiez notre perte, exaltez vos conquêtes, Mais louez la fortune en cet événement, Vous triomphez de nous par son aveuglement. Vous triomphez de nous, pardonnez-moi belle ombre, Brute mon cher souci, vous n'êtes pas du nombre ; Ce corps est aux tyrans mais non pas votre coeur, Vous l'en avez ôté pour être son vainqueur. Traîtres n'allez donc plus vanter cette victoire, Vos lauriers sont flétris, vous n'avez plus de gloire, Brute qui sait mourir, votre ennemi mortel, En démolit le temple et bâtit son autel. Mais hélas que le sort a d'étranges caprices ! La honte des tyrans fait naître mes supplices, Et ce trépas fatal qui ternit leur honneur Efface en_même_temps l'éclat de mon bonheur. Brute était mon appui, mon repos et mon âme, N'ai-je pas tout perdu dans la fin de sa trame ? Et si je vis encor, mon coeur, voudrais-tu bien Me sachant près des fers conserver ton lien ? Mon père se défit sur la simple apparence Que le salut Romain était sans espérance ; Et moi qui vois ma perte infaillible aujourd'hui N'aurai pas le pouvoir de faire comme lui ? Trop chères libertés, amour, vertu, naissance, Si je ne mourrais pas, vous seriez sans puissance, Un si juste dessein ne peut être arrêté, Et j'en ai le pouvoir comme la volonté. Amis injurieux qui choquez mon envie, Vous travaillez en vain à conserver ma vie ; Tous ces soins peuvent bien augmenter mon ennui, Mais non pas m'empêcher de mourir aujourd'hui. Brute et la liberté prononcent cet oracle, Je leur obéirai malgré tout votre obstacle, Et quand vous m'ôteriez poison, flammes, et fers, Je connais cent chemins pour aller aux enfers.

LES DEUX AMIS

Octave vient à nous.

SCÈNE VI. Octave, Marc Antoine, leur suite.

SCÈNE VII. Un soldat de Brute, Antoine, et Octave.

LE SOLDAT

A ce commandement je sens que le devoir En forçant ma douleur m'en donne le pouvoir ; Pardonnez-moi, Seigneurs, si je vous désoblige, Votre seule victoire est tout ce qui m'afflige : La fille de Caton, qui n'a pu la souffrir, Vient malgré tous nos soins de se faire mourir. En vain pour empêcher ses mortelles pratiques On avait établi des argus domestiques, En vain un tas confus d'amis officieux Prenaient garde à sa voix, à son geste, à ses yeux, Et croyants que le temps aurait soin de l'instruire, Ôtaient à sa fureur tout ce qui pouvait nuire, Cette prudence est faible et ces soins superflus, Porcie veut mourir puis que Brute n'est plus : Mais voyant qu'on fermait le passage ordinaire Qui peut mener à bout un dessein sanguinaire ; Allumant sa fureur, elle y trouve un flambeau Pour aller à la mort par un chemin nouveau. Dans ce mortel transport que sa voix dissimule, Elle feint d'avoir froid, quoi que son coeur la brûle, Fait allumer du feu, s'en approche d'abord, Et profère ces mots messagers de sa mort : Obstacle de mon bien, troupe trop importune, Qui voyez sans pitié durer mon infortune, Amis injurieux, domestiques, parents, Tous vos soins désormais me sont indifférents, Augmentez vos rigueurs, augmentez vos malices, Et venez-moi ravir poison, fer, précipices. Elle dit, et soudain d'un maintien de vainqueur Avala des charbons moins ardents que son coeur, Leur brasier violant étouffe sa parole, Son bel oeil s'obscurcit, et son âme s'envole. Porcie est morte ainsi, laissant dessus son front Non le trait de la mort mais celui d'un affront, Qui rougissant les lys de sa divine face, Monstre qu'à sa fureur la mort même a fait place : A ce funeste objet tout se plaint, tout gémit, Le Ciel même en pleure, et la terre en frémit.

1 840 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica