Parade en prose
La Confiance des Cocus
Représentée pour la première fois en société en 1720.
Personnages
- CASSANDRE
- ISABELLE, son valet
- CASSECROUTE
- PICOTIN
- GILLES
SCÈNE PREMIÈRE.
GILLES, seul
Pardienne, je suis tombé cheux un bon maître, ou plutôt cheux une bonne maîtresse ; car Mamselle z'Isabelle porte les culottes : il est vrai qu'elle n'en use pas pour une paire, mais que m'importe à moi ? Monsieur Cassandre, son bon homme de mari, z'est plus que content. Elle est généreuse, elle m'a donné avant hier une vieille écritoire, l'autre jour un vieux chauffe-pied pour mettre mes sabots, hier un peigne, et aujourd'hui six paires de ses vieux souliers, du pain d'épice, un sifflet de bouys, une cuillere de bois, et plus de trente chansons nouvelles du Pont-Neuf, et j'ai toujours ma soupe toute pleine de choux. Pardienne tout cela z'est bien joli, et pourquoi faire ? Pour dire à Monsieur le Chanoine que Mamselle n'y est pas quand elle est avec Monsieur Liandre ; pour dire à Monsieur Liandre qu'elle est sortie quand Monsieur le Chanoine est dedans, et puis pour ne rien dire de tout cela à Monsieur Cassandre. Oh Dame ! Cela n'est pas bien difficile, ça ne me fatigue pas beaucoup, aussi je suis plus gras que notre défunt cochon. Mais notre Demoiselle m'a dit de tout écouter, et de lui tout dire. Voilà deux parents de notre vieux maître ; écoutons sans faire semblant de rien leur conversation.
SCÈNE II. Cassecroute, Picotin, Gilles caché.
PICOTIN, bredouillant
En vérité, Monsieur Cassecroute, je n'y puis plus tenir.
CASSECROUTE
Comment donc ? Qu'est-ce que c'est donc que vous avez ?
PICOTIN
Et je viens pour avertir Monsieur Cassandre qu'il est un sot, et qu'il se laisse mener par le nez par sa femme.
CASSECROUTE
Dame, c'est peut-être qu'elle ne peut pas le mener par autre chose ; je viens aussi lui parler sur sa coiffure.
PICOTIN
Vous voulez sans doute lui parler de Monsieur Liandre.
CASSECROUTE
Oh que nenni : je viens l'avertir que Monsieur le Chanoine est son aide-de-camp.
PICOTIN
Oui-da, voyez-vous, nous ne sommes que deux, et j'en connaissons deux.
CASSECROUTE
Si j'étions quatre, vous verriez, j'en connaîtrions quatre.
PICOTIN
Mais savez-vous qu'il faut mettre ordre à ça, et que nous n'avons jamais eu de cocus dans notre famille.
CASSECROUTE
Pour moi je suis bien résolu de l'avertir de tout ce qui se passe.
PICOTIN
Mais comme ceci t'est un conseil de famille, et qu'il ne faut rien faire à la légère, allons boire chopine ici près chez le cousin du coin.
Chopine : petite mesure de liqueur qui contient la moitié d'une pinte. [F]
CASSECROUTE
J'y consens, ça nous donnera toujours du courage ; il faudrait y mener le cousin Cassandre, car on dit qu'un verre de vin avise son homme.
PICOTIN
Oh, mordié ! Il ne boit donc que de l'eau, car il n'est guere avisé.
SCÈNE III. Isabelle, Gilles.
GILLES
Pardienne, venez donc vite notre Demoiselle.
ISABELLE
Quoi donc ? Qu'y a-t-il de si pressé ? Est-ce que le feu est à la chiminée ?
GILLES
Non.
ISABELLE
Est-ce que le vin s'enfuit ?
GILLES
Oh que nenni.
ISABELLE
Mais dis donc si tu veux, car tu m'impatientes.
GILLES
Vous connaissez bien Monsieur chose ?
ISABELLE
Qui ?
GILLES
Et là, Monsieur chose, le chose, parent de votre chose.
ISABELLE
Hé, mon_Dieu ! Que de choses.
GILLES
Monsieur Picotin.
ISABELLE
Qui le Savetier ?
GILLES
Oui lui-même. Et Monsieur chose, Monsieur Cassecroute, le chose.
ISABELLE
L'Ecureux de puits ?
GILLES
Oui les cousins de votre chose.
ISABELLE
Allons après, les cousins de mon mari ?
GILLES
Hé bien ils savont tout.
ISABELLE
Comment tout ?
GILLES
Oui. L'un a parlé du Chanoine, l'autre de Monsieur chose, de Monsieur Liandre.
ISABELLE
Ils n'ont parlé que de Liandre et du Chanoine ?
GILLES
Est-ce qu'il n'y en a pas t'assez ?
ISABELLE
Ce n'est pas ça, quoique ça pourrait bien être. Mais les as-tu bien entendus ?
GILLES
Comment il est vrai que vous l'avez fait.
ISABELLE
Hé bien que disaient-ils encore ?
GILLES
Dame, ils voulont avertir Monsieur Cassandre que vous le menez par le nez, ne pouvant le mener par ailleurs, qu'ils n'ont jamais eu de choses dans leur famille ; enfin finale sur cela, ils sont allez boire chopine.
ISABELLE
Est-ce là tout z'encore une fois ?
GILLES
Est-ce que n'en vla pas t'assez ? Hé bien qu'allez-vous faire ?
ISABELLE
Moi ! Je m'en vas le dire à Monsieur Cassandre.
GILLES
Pardienne prenez garde à vous, il ne faut pas parler de chose dans la maison d'un chose.
ISABELLE
Ne vois-tu pas que quand je l'aurai instruit, ils ne lui apprendront rien.
GILLES
Cela z'est encore vrai.
ISABELLE
Mais je te suis bien obligée. Va-t'en boire un reste de bouteille que tu trouveras dans l'armoire, et que je gardais pour mon souper.
GILLES
Pardienne, j'y vais. Il y a toujours quelque chose à gagner avec les femmes.
ISABELLE
Va-t'en, te dis-je, car voilà Monsieur Cassandre qui vient par ici, et je lui veux parler.
GILLES
Ce n'est pas là le bon chose.
SCÈNE IV. Cassandre, Isabelle.
CASSANDRE
Bonjour ma pouponne ; qu'avez-vous donc ? Vous me paroissez toute triste.
ISABELLE
Je n'ai rien.
CASSANDRE
Vous me pardonnerez, mignonne, la mélancolie vous afflige ; avez-vous quelque chose de caché pour votre petit mari ?
ISABELLE
Je crains que vous n'ayez pas assez d'amitié pour moi.
CASSANDRE
Mon_Dieu je n'ai de bonheur bien heureux que depuis nos épousailles.
ISABELLE
Vous savez si l'on peut z'être plus contente que moi, depuis que l'hymenée nous réunit.
CASSANDRE
Cela z'est vrai, ma charmante, mais pourquoi donc me paraissez-vous t'en inquiétude ?
ISABELLE
C'est qu'il y a des mâtins dans le monde qui voulont nous brouiller.
Mâtin : Gros chien servant ordinairement à garder une cour, à suivre les chevaux, etc. Terme d'injure populaire. Mâtin, mâtine, celui, celle qu'on assimile à un mâtin, à un chien.
CASSANDRE
Qui sont-ils ces chiens-là, cesiInfidèles, ces turcs ?
ISABELLE
Oh ! Je ne veux pas vous les nommer.
CASSANDRE
Nommez, nommez toujours, mon adorable.
ISABELLE
Non ferai, car je ne veux pas vous fâcher.
CASSANDRE
Hé bien je ne fâcherai pas.
ISABELLE
Vous leur direz peut-être, et puis je vous aurAis brouillé avec vos parens, et puis l'on se gourme, l'on se chamaille, et l'on s'en prend à sa femme que l'on traite de causeuse.
CASSANDRE
Hé bien, foi de Cassandre, je ne ferai rien de tout ça.
ISABELLE
Hé bien, car je ne puis rien avoir de secret pour mon cher z'époux, hé bien donc, Monsieur Picotin et Monsieur Cassecroute sont fâchés que je le porte plus beau que leurs femmes, car vous voyez toujours comme je suis mise ; ils ont dit à par t'eux, comment ferons-nous pour lui faire tort ? Il faut la brouiller avec son mari, ont-ils dit tous deux.
CASSANDRE
Hé bien ?
ISABELLE
Hé bien se font-ils, il faut dire à Monsieur Cassandre que sa femme l'a rendu sot ; voyez, mon cher mari, si je n'ai pas raison d'avoir le visage triste.
CASSANDRE
Ah les méchants ! Attaquer ainsi l'honneur d'une femme si pleine de modestie et d'honnêteté.
ISABELLE
Hélas vous savez comme je me comporte ; il est bien dur de se refuser tout comme je le fais, et d'être traitée de vergogne.
Vergogne : Vieux mot qui signifie honte, et qui ne s'employe plus que dans le burlesque. [F]
CASSANDRE
Hé, la, la, consolez-vous, mon incomparable, je vous connais si bien.
ISABELLE
Non, je n'en puis rien faire, ce n'est pas encore tout, ils ne s'en sont pas tenus là.
CASSANDRE
Quoi donc ! Qu'ont-ils fait ?
ISABELLE
Ils avons dit que ce n'est pas tout que de dire comme ça ; il faut nommer queuxques-uns.
CASSANDRE
Hé bien qu'ont-ils nommé ?
ISABELLE
Il faut chercher, se font-ils entr'eux, ceux qui habitent le plus chez elle ; le Chanoine par exemple.
CASSANDRE
Ah, ah, le Chanoine ! Ils sont ma foi bien avisés.
ISABELLE
Vous savez s'il sait troubler l'eau qu'il boit ; de plus sans vous je ne le connoîtrais pas, c'est vous qui l'avez mené à la maison.
CASSANDRE
Cela est tout vrai, mais puisqu'ils le prennent par-là, si je ne l'avais pas amené, j'irais le chercher tout-à-l'heure, et j'y vas.
ISABELLE
Non, il n'est pas nécessaire, mon cher époux, et je ne veux plus le voir.
CASSANDRE
Parbleu vous le verrez, c'est la joie de notre maison, il est tout-à-fait jovial.
ISABELLE
Il faut bien qu'une honnête femme obéisse à son mari.
CASSANDRE
Sans doute, pardi, voilà de drôles de gens ; et qu'ont-ils dit encore ?
ISABELLE
Il en faut encore un, avons-t-ils continué, afin de les brouiller plus fort. Nommons, avont-ils dit, Monsieur Liandre.
CASSANDRE
Ah ! Celui-là n'est pas mauvais, le meilleur de tous mes amis. Mais sais-tu bien, ma mignonne, que si je ne te voyais pas triste, je rirais comme un fou, car ça est trop plaisant, Monsieur Liandre. Hé bien ?
ISABELLE
Voilà ce qu'ils ont arrêté de vous dire, et qu'ils vous ont peut-être déjà dit.
CASSANDRE
Non fait, ma foi. Mais qu'ils y viennent, ils verront beau jeu. Va, si ce n'est que ça qui t'afflige...
ISABELLE
Mais qu'est-ce qu'une femme a de plus cher que son cher honneur ? Savez-vous bien que j'aimerais mieux l'avoir fait, et qu'on ne le dit point ?
CASSANDRE
Allez, ma mignonne, consolez-vous. Je suis le plus avantagé mari par la fortune qui m'a donné une femme si sage. Donne-moi, Isabelle, un petit baiser d'amour.
ISABELLE
Tenez. Mais je les vois venir ces méchants dont je vous parle. Je rentre, car leurs regards me suffoquent.
CASSANDRE
Vous faites bien, ma mignonne, je vais bientôt vous retrouver.
SCÈNE V. Cassandre, Cassecroute, Picotin.
CASSECROUTE, nazillant
Bonjour notre bon parent Cassandre.
CASSECROUTE
Bonjour, bonjour, Monsieur Picotin.
PICTOIN bredouillant
Nous étions gros de vous voir.
CASSANDRE
Cette grossesse ne vous durera pas longtemps.
CASSECROUTE
Nous avons bien des choses à vous dire, car nous vous aimons beaucoup.
PICOTIN
Nous n'avons bu rien que chopine chacun, pour vous le prouver plus promptement.
CASSANDRE
Messieurs mes bons parents, je ne doute pas de vos bonnes intentions ; mais de quoi s'agit-il ?
PICOTIN
Il s'agit de vous assurer que vous n'avez pas de meilleurs amis que nous deux.
CASSECROUTE
Oui nous deux nous sommes vos bons parents.
CASSANDRE
Enfin finale, de quoi s'agit-il ?
PICOTIN
Nous n'avons rien de plus cher que l'honneur voyons-nous.
CASSANDRE
Il faut qu'il soit bien cher, car il est bien rare, n'est-ce pas ?
CASSECROUTE
Pour ça oui, et nous venons vous avertir de prendre garde au vôtre.
PICOTIN
Oui, c'est ce qui nous amène.
CASSANDRE
Voyons donc où il est mon honneur.
PICOTIN
Il est mal placé.
CASSANDRE
Cela n'est pas vrai, il est fort bien placé.
CASSECROUTE
Puisque l'on ne peut pas se faire entendre, apprenez que vous êtes cocu.
CASSANDRE
Cela est bientôt dit.
PICOTIN
Et tout aussitôt fait.
CASSANDRE
Enfin je suis donc cocu. Comment cela je vous prie, et par où ?
CASSECROUTE
Par où ! Pardi celui-là est bon, demandez-le à votre charmante z'Isabelle.
CASSANDRE
Je voulais demander par qui, et la langue m'a fourché.
PICOTIN
Je voudrais qu'il n'y eut que cela qui fourchât chez vous, car enfin je ne sommes pas accoutumés à ça dans la famille.
CASSANDRE
Mais pour vous mettre à votre aise, Messieurs mes bons parents et amis, je m'en vas vous le dire moi. Un certain Chanoine, un certain Monsieur Liandre.
PICOTIN
Vous y voilà.
CASSECROUTE
Vous pensez juste.
CASSANDRE
Oui vous croyez cela ?
PICOTIN
Nous n'en doutons point.
CASSECROUTE
Je venons exprès pour vous le dire.
CASSANDRE
Eh bien le Chanoine est ma consolation, et Monsieur Liandre est mon bon ami.
PICOTIN
Elle ne dirait pas mieux au moins, vela comme elle parle.
CASSANDRE
Non, Dieu me damne, je parle au nom de Monsieur Cassandre ; mais comme mes bons amis ne sont pas ici, je vais vous entretenir pour eux, et je les prierai d'en faire autant.
Il prend un bâton et les chasse.
SCÈNE VI.
CASSANDRE, seul
Les voilà donc partis ces insolents, ces méchants, qui veulent faire tort à un honneur comme celui-là d'Isabelle. Hola Gilles.
SCÈNE VII. Cassandre, Gilles.
GILLES
Monsieur.
CASSANDRE
Appelles un peu ma charmante z'Isabelle, et puis va-t'en prier mes amis le Chanoine et Monsieur Liandre, de me faire la consolation et le plaisir de souper ce soir avec moi.
GILLES
Vous n'avez que l'ordinaire pour eux, n'est pas deux grands gigots avec une grande entrée ?
CASSANDRE
Non, je n'ai que ça, mais ils s'en accommodent assez souvent.
GILLES
J'y vais. Taye notre maîtresse, voilà nôte maître qui vous le demande.
SCÈNE DERNIÈRE. Cassandre, Isabelle, Gilles.
ISABELLE
Que voulez-vous, mon cher époux ?
CASSANDRE
Vous conter comment j'ai épousseté ces bons coquins de parents.
ISABELLE
N'en prenez pas la peine, j'ai tout vu par le trou de l'évier.
CASSANDRE
N'êtes-vous pas contente de moi ?
ISABELLE
Je suis charmée de la douceur, et de l'assurance de mon cher époux.
CASSANDRE
Sans doute, j'ai peut-être la femme de Paris la plus sage et la plus réservée.
ISABELLE
Comptez, mon cher époux, que je la serai toujours de même.
CASSANDRE
Allons tout préparer pour recevoir nos amis. Messieurs, croyez-moi, faites-en tout autant ce soir cheux vous.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica