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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Parade en prose

La Confiance des Cocus

Thomas-Simon Gueullette· créée en 1720, imprimée en 1756· 5 personnages

Représentée pour la première fois en société en 1720.

Personnages

  • CASSANDRE
  • ISABELLE, son valet
  • CASSECROUTE
  • PICOTIN
  • GILLES

SCÈNE PREMIÈRE.

GILLES, seul

Pardienne, je suis tombé cheux un bon maître, ou plutôt cheux une bonne maîtresse ; car Mamselle z'Isabelle porte les culottes : il est vrai qu'elle n'en use pas pour une paire, mais que m'importe à moi ? Monsieur Cassandre, son bon homme de mari, z'est plus que content. Elle est généreuse, elle m'a donné avant hier une vieille écritoire, l'autre jour un vieux chauffe-pied pour mettre mes sabots, hier un peigne, et aujourd'hui six paires de ses vieux souliers, du pain d'épice, un sifflet de bouys, une cuillere de bois, et plus de trente chansons nouvelles du Pont-Neuf, et j'ai toujours ma soupe toute pleine de choux. Pardienne tout cela z'est bien joli, et pourquoi faire ? Pour dire à Monsieur le Chanoine que Mamselle n'y est pas quand elle est avec Monsieur Liandre ; pour dire à Monsieur Liandre qu'elle est sortie quand Monsieur le Chanoine est dedans, et puis pour ne rien dire de tout cela à Monsieur Cassandre. Oh Dame ! Cela n'est pas bien difficile, ça ne me fatigue pas beaucoup, aussi je suis plus gras que notre défunt cochon. Mais notre Demoiselle m'a dit de tout écouter, et de lui tout dire. Voilà deux parents de notre vieux maître ; écoutons sans faire semblant de rien leur conversation.

SCÈNE II. Cassecroute, Picotin, Gilles caché.

PICOTIN, bredouillant

En vérité, Monsieur Cassecroute, je n'y puis plus tenir.

CASSECROUTE

Comment donc ? Qu'est-ce que c'est donc que vous avez ?

PICOTIN

Et je viens pour avertir Monsieur Cassandre qu'il est un sot, et qu'il se laisse mener par le nez par sa femme.

CASSECROUTE

Dame, c'est peut-être qu'elle ne peut pas le mener par autre chose ; je viens aussi lui parler sur sa coiffure.

PICOTIN

Vous voulez sans doute lui parler de Monsieur Liandre.

CASSECROUTE

Oh que nenni : je viens l'avertir que Monsieur le Chanoine est son aide-de-camp.

PICOTIN

Oui-da, voyez-vous, nous ne sommes que deux, et j'en connaissons deux.

CASSECROUTE

Si j'étions quatre, vous verriez, j'en connaîtrions quatre.

PICOTIN

Mais savez-vous qu'il faut mettre ordre à ça, et que nous n'avons jamais eu de cocus dans notre famille.

CASSECROUTE

Pour moi je suis bien résolu de l'avertir de tout ce qui se passe.

PICOTIN

Mais comme ceci t'est un conseil de famille, et qu'il ne faut rien faire à la légère, allons boire chopine ici près chez le cousin du coin.

Chopine : petite mesure de liqueur qui contient la moitié d'une pinte. [F]

CASSECROUTE

J'y consens, ça nous donnera toujours du courage ; il faudrait y mener le cousin Cassandre, car on dit qu'un verre de vin avise son homme.

PICOTIN

Oh, mordié ! Il ne boit donc que de l'eau, car il n'est guere avisé.

SCÈNE III. Isabelle, Gilles.

GILLES

Pardienne, venez donc vite notre Demoiselle.

ISABELLE

Quoi donc ? Qu'y a-t-il de si pressé ? Est-ce que le feu est à la chiminée ?

GILLES

Non.

ISABELLE

Est-ce que le vin s'enfuit ?

GILLES

Oh que nenni.

ISABELLE

Mais dis donc si tu veux, car tu m'impatientes.

GILLES

Vous connaissez bien Monsieur chose ?

ISABELLE

Qui ?

GILLES

Et là, Monsieur chose, le chose, parent de votre chose.

ISABELLE

Hé, mon_Dieu ! Que de choses.

GILLES

Monsieur Picotin.

ISABELLE

Qui le Savetier ?

GILLES

Oui lui-même. Et Monsieur chose, Monsieur Cassecroute, le chose.

ISABELLE

L'Ecureux de puits ?

GILLES

Oui les cousins de votre chose.

ISABELLE

Allons après, les cousins de mon mari ?

GILLES

Hé bien ils savont tout.

ISABELLE

Comment tout ?

GILLES

Oui. L'un a parlé du Chanoine, l'autre de Monsieur chose, de Monsieur Liandre.

ISABELLE

Ils n'ont parlé que de Liandre et du Chanoine ?

GILLES

Est-ce qu'il n'y en a pas t'assez ?

ISABELLE

Ce n'est pas ça, quoique ça pourrait bien être. Mais les as-tu bien entendus ?

GILLES

Comment il est vrai que vous l'avez fait.

ISABELLE

Hé bien que disaient-ils encore ?

GILLES

Dame, ils voulont avertir Monsieur Cassandre que vous le menez par le nez, ne pouvant le mener par ailleurs, qu'ils n'ont jamais eu de choses dans leur famille ; enfin finale sur cela, ils sont allez boire chopine.

ISABELLE

Est-ce là tout z'encore une fois ?

GILLES

Est-ce que n'en vla pas t'assez ? Hé bien qu'allez-vous faire ?

ISABELLE

Moi ! Je m'en vas le dire à Monsieur Cassandre.

GILLES

Pardienne prenez garde à vous, il ne faut pas parler de chose dans la maison d'un chose.

ISABELLE

Ne vois-tu pas que quand je l'aurai instruit, ils ne lui apprendront rien.

GILLES

Cela z'est encore vrai.

ISABELLE

Mais je te suis bien obligée. Va-t'en boire un reste de bouteille que tu trouveras dans l'armoire, et que je gardais pour mon souper.

GILLES

Pardienne, j'y vais. Il y a toujours quelque chose à gagner avec les femmes.

ISABELLE

Va-t'en, te dis-je, car voilà Monsieur Cassandre qui vient par ici, et je lui veux parler.

GILLES

Ce n'est pas là le bon chose.

SCÈNE IV. Cassandre, Isabelle.

CASSANDRE

Bonjour ma pouponne ; qu'avez-vous donc ? Vous me paroissez toute triste.

ISABELLE

Je n'ai rien.

CASSANDRE

Vous me pardonnerez, mignonne, la mélancolie vous afflige ; avez-vous quelque chose de caché pour votre petit mari ?

ISABELLE

Je crains que vous n'ayez pas assez d'amitié pour moi.

CASSANDRE

Mon_Dieu je n'ai de bonheur bien heureux que depuis nos épousailles.

ISABELLE

Vous savez si l'on peut z'être plus contente que moi, depuis que l'hymenée nous réunit.

CASSANDRE

Cela z'est vrai, ma charmante, mais pourquoi donc me paraissez-vous t'en inquiétude ?

ISABELLE

C'est qu'il y a des mâtins dans le monde qui voulont nous brouiller.

Mâtin : Gros chien servant ordinairement à garder une cour, à suivre les chevaux, etc. Terme d'injure populaire. Mâtin, mâtine, celui, celle qu'on assimile à un mâtin, à un chien.

CASSANDRE

Qui sont-ils ces chiens-là, cesiInfidèles, ces turcs ?

ISABELLE

Oh ! Je ne veux pas vous les nommer.

CASSANDRE

Nommez, nommez toujours, mon adorable.

ISABELLE

Non ferai, car je ne veux pas vous fâcher.

CASSANDRE

Hé bien je ne fâcherai pas.

ISABELLE

Vous leur direz peut-être, et puis je vous aurAis brouillé avec vos parens, et puis l'on se gourme, l'on se chamaille, et l'on s'en prend à sa femme que l'on traite de causeuse.

CASSANDRE

Hé bien, foi de Cassandre, je ne ferai rien de tout ça.

ISABELLE

Hé bien, car je ne puis rien avoir de secret pour mon cher z'époux, hé bien donc, Monsieur Picotin et Monsieur Cassecroute sont fâchés que je le porte plus beau que leurs femmes, car vous voyez toujours comme je suis mise ; ils ont dit à par t'eux, comment ferons-nous pour lui faire tort ? Il faut la brouiller avec son mari, ont-ils dit tous deux.

CASSANDRE

Hé bien ?

ISABELLE

Hé bien se font-ils, il faut dire à Monsieur Cassandre que sa femme l'a rendu sot ; voyez, mon cher mari, si je n'ai pas raison d'avoir le visage triste.

CASSANDRE

Ah les méchants ! Attaquer ainsi l'honneur d'une femme si pleine de modestie et d'honnêteté.

ISABELLE

Hélas vous savez comme je me comporte ; il est bien dur de se refuser tout comme je le fais, et d'être traitée de vergogne.

Vergogne : Vieux mot qui signifie honte, et qui ne s'employe plus que dans le burlesque. [F]

CASSANDRE

Hé, la, la, consolez-vous, mon incomparable, je vous connais si bien.

ISABELLE

Non, je n'en puis rien faire, ce n'est pas encore tout, ils ne s'en sont pas tenus là.

CASSANDRE

Quoi donc ! Qu'ont-ils fait ?

ISABELLE

Ils avons dit que ce n'est pas tout que de dire comme ça ; il faut nommer queuxques-uns.

CASSANDRE

Hé bien qu'ont-ils nommé ?

ISABELLE

Il faut chercher, se font-ils entr'eux, ceux qui habitent le plus chez elle ; le Chanoine par exemple.

CASSANDRE

Ah, ah, le Chanoine ! Ils sont ma foi bien avisés.

ISABELLE

Vous savez s'il sait troubler l'eau qu'il boit ; de plus sans vous je ne le connoîtrais pas, c'est vous qui l'avez mené à la maison.

CASSANDRE

Cela est tout vrai, mais puisqu'ils le prennent par-là, si je ne l'avais pas amené, j'irais le chercher tout-à-l'heure, et j'y vas.

ISABELLE

Non, il n'est pas nécessaire, mon cher époux, et je ne veux plus le voir.

CASSANDRE

Parbleu vous le verrez, c'est la joie de notre maison, il est tout-à-fait jovial.

ISABELLE

Il faut bien qu'une honnête femme obéisse à son mari.

CASSANDRE

Sans doute, pardi, voilà de drôles de gens ; et qu'ont-ils dit encore ?

ISABELLE

Il en faut encore un, avons-t-ils continué, afin de les brouiller plus fort. Nommons, avont-ils dit, Monsieur Liandre.

CASSANDRE

Ah ! Celui-là n'est pas mauvais, le meilleur de tous mes amis. Mais sais-tu bien, ma mignonne, que si je ne te voyais pas triste, je rirais comme un fou, car ça est trop plaisant, Monsieur Liandre. Hé bien ?

ISABELLE

Voilà ce qu'ils ont arrêté de vous dire, et qu'ils vous ont peut-être déjà dit.

CASSANDRE

Non fait, ma foi. Mais qu'ils y viennent, ils verront beau jeu. Va, si ce n'est que ça qui t'afflige...

ISABELLE

Mais qu'est-ce qu'une femme a de plus cher que son cher honneur ? Savez-vous bien que j'aimerais mieux l'avoir fait, et qu'on ne le dit point ?

CASSANDRE

Allez, ma mignonne, consolez-vous. Je suis le plus avantagé mari par la fortune qui m'a donné une femme si sage. Donne-moi, Isabelle, un petit baiser d'amour.

ISABELLE

Tenez. Mais je les vois venir ces méchants dont je vous parle. Je rentre, car leurs regards me suffoquent.

CASSANDRE

Vous faites bien, ma mignonne, je vais bientôt vous retrouver.

SCÈNE V. Cassandre, Cassecroute, Picotin.

CASSECROUTE, nazillant

Bonjour notre bon parent Cassandre.

CASSECROUTE

Bonjour, bonjour, Monsieur Picotin.

PICTOIN bredouillant

Nous étions gros de vous voir.

CASSANDRE

Cette grossesse ne vous durera pas longtemps.

CASSECROUTE

Nous avons bien des choses à vous dire, car nous vous aimons beaucoup.

PICOTIN

Nous n'avons bu rien que chopine chacun, pour vous le prouver plus promptement.

CASSANDRE

Messieurs mes bons parents, je ne doute pas de vos bonnes intentions ; mais de quoi s'agit-il ?

PICOTIN

Il s'agit de vous assurer que vous n'avez pas de meilleurs amis que nous deux.

CASSECROUTE

Oui nous deux nous sommes vos bons parents.

CASSANDRE

Enfin finale, de quoi s'agit-il ?

PICOTIN

Nous n'avons rien de plus cher que l'honneur voyons-nous.

CASSANDRE

Il faut qu'il soit bien cher, car il est bien rare, n'est-ce pas ?

CASSECROUTE

Pour ça oui, et nous venons vous avertir de prendre garde au vôtre.

PICOTIN

Oui, c'est ce qui nous amène.

CASSANDRE

Voyons donc où il est mon honneur.

PICOTIN

Il est mal placé.

CASSANDRE

Cela n'est pas vrai, il est fort bien placé.

CASSECROUTE

Puisque l'on ne peut pas se faire entendre, apprenez que vous êtes cocu.

CASSANDRE

Cela est bientôt dit.

PICOTIN

Et tout aussitôt fait.

CASSANDRE

Enfin je suis donc cocu. Comment cela je vous prie, et par où ?

CASSECROUTE

Par où ! Pardi celui-là est bon, demandez-le à votre charmante z'Isabelle.

CASSANDRE

Je voulais demander par qui, et la langue m'a fourché.

PICOTIN

Je voudrais qu'il n'y eut que cela qui fourchât chez vous, car enfin je ne sommes pas accoutumés à ça dans la famille.

CASSANDRE

Mais pour vous mettre à votre aise, Messieurs mes bons parents et amis, je m'en vas vous le dire moi. Un certain Chanoine, un certain Monsieur Liandre.

PICOTIN

Vous y voilà.

CASSECROUTE

Vous pensez juste.

CASSANDRE

Oui vous croyez cela ?

PICOTIN

Nous n'en doutons point.

CASSECROUTE

Je venons exprès pour vous le dire.

CASSANDRE

Eh bien le Chanoine est ma consolation, et Monsieur Liandre est mon bon ami.

PICOTIN

Elle ne dirait pas mieux au moins, vela comme elle parle.

CASSANDRE

Non, Dieu me damne, je parle au nom de Monsieur Cassandre ; mais comme mes bons amis ne sont pas ici, je vais vous entretenir pour eux, et je les prierai d'en faire autant.

Il prend un bâton et les chasse.

SCÈNE VI.

CASSANDRE, seul

Les voilà donc partis ces insolents, ces méchants, qui veulent faire tort à un honneur comme celui-là d'Isabelle. Hola Gilles.

SCÈNE VII. Cassandre, Gilles.

GILLES

Monsieur.

CASSANDRE

Appelles un peu ma charmante z'Isabelle, et puis va-t'en prier mes amis le Chanoine et Monsieur Liandre, de me faire la consolation et le plaisir de souper ce soir avec moi.

GILLES

Vous n'avez que l'ordinaire pour eux, n'est pas deux grands gigots avec une grande entrée ?

CASSANDRE

Non, je n'ai que ça, mais ils s'en accommodent assez souvent.

GILLES

J'y vais. Taye notre maîtresse, voilà nôte maître qui vous le demande.

SCÈNE DERNIÈRE. Cassandre, Isabelle, Gilles.

ISABELLE

Que voulez-vous, mon cher époux ?

CASSANDRE

Vous conter comment j'ai épousseté ces bons coquins de parents.

ISABELLE

N'en prenez pas la peine, j'ai tout vu par le trou de l'évier.

CASSANDRE

N'êtes-vous pas contente de moi ?

ISABELLE

Je suis charmée de la douceur, et de l'assurance de mon cher époux.

CASSANDRE

Sans doute, j'ai peut-être la femme de Paris la plus sage et la plus réservée.

ISABELLE

Comptez, mon cher époux, que je la serai toujours de même.

CASSANDRE

Allons tout préparer pour recevoir nos amis. Messieurs, croyez-moi, faites-en tout autant ce soir cheux vous.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica