Farce en prose
Les Fausses Envies, Parade.
Représenté our le première fois en 1740 en société.
Personnages
- LE MAÎTRE, ou MONSIEUR DE PARLAVENTREBLEU
- ISABELLE, sa femme
- LÉANDRE, amant d'Isabelle
- GILLES
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
LE MAÎTRE, avec une lettre à la main
Il faut avouer que je suis le gentilhomme de France le plus fortuné. Il y a bientôt trois ans que j'ai épousé Mademoiselle Isabelle ; après avoir essuyé plusieurs mauvaises plaisanteries sur sa stérilité, je commençais à désespérer d'avoir de sa lignée en ligne directe, lorsque cette lettre m'annonce que je serai bientôt père. Je suis parti pour la guerre de Corse, où j'avais un poste considérable. Après avoir servi dans la milice du guet à pied, où j'étais chef d'escadre, j'avais obtenu le commandement des brouettes qui servent à enlever les boues du camp ; mais, quelque gloire qu'il y eût pour moi dans ce périlleux emploi, je n'ai pas eu plutôt reçu cette missive de ma femme que, volant vers notre général, je lui ai demandé un congé de six semaines ; il me l'a accordé, et j'arrive en poste pour embrasser tendrement ma chère moitié, que je vais surprendre bien agréablement. Entrons dans ma maison sans me faire annoncer.
SCÈNE II. Le Maître, Gilles, qui sort brusquement, heurte le maître et le culbuté.
LE MAÎTRE
Peste soit du brutal !
GILLES
Que le diable emporte le triple cocu qui m'a enfoncé !
LE MAÎTRE
Je parie que c'est ce butor de Gilles qui m'a jeté les quatre fers en l'air.
Butor : Gros oiseau, espèce de héron fainéant et poltron. On dit figurément d'un homme stupide et maladroit que c'est un butor. [F]
GILLES
Ma foi, Monsieur, parlez, je suis de moitié.
LE MAÎTRE
Que la galle te ronge, coquin ! Voilà une belle réception que tu me fais !
Galles : croûtes. [L]
GILLES
Monsieur, j'en suis bien fâché !
LE MAÎTRE
Quoique je croie être blessé, je suis moins en colère de ma chute que des propos insolents que tu as lâchés. Certain mot de triple cocu a cruellement blessé mon oreille, et je trouve qu'il est de très mauvais augure pour moi.
GILLES
Fi donc, Monsieur ! Est-ce que vous auriez quelque méfiance sur la conduite de Mademoiselle Isabelle ?
LE MAÎTRE
Non pas autrement. Mais...
GILLES
Tenez, Monsieur, je vais vous apprendre un secret pour savoir certainement si vous êtes cocu ou non ; mais c'est un secret des plus sûrs.
LE MAÎTRE
Quoique je ne soupçonne pas la vertu de Madame ma femme, je serais curieux d'apprendre un si beau secret.
GILLES
Il est immanquable. Mais motus au moins !
LE MAÎTRE
Oh ! Tu peux compter sur ma discrétion.
GILLES
Vous n'en sonnerez mot à personne ?
LE MAÎTRE
Très sûrement.
GILLES
Eh bien ! Vous n'avez qu'à... me mettre coucher une demi-heure seulement avec Mademoiselle Isabelle, et vous pouvez être alors très certain que vous serez cocu.
LE MAÎTRE
Peste soit du faquin ! Je devais bien m'attendre à quelque impertinence pareille de la part de ce maraud. Tu mériterais, mon ami, cent coups de bâton pour ton insolence. C'est bien à un gredin comme toi à porter tes voeux aussi haut ! Torches-en tes barbes, misérable paysan.
Faquin : se dit aussi en quelque sorte figuré, pour un homme sans mérite, sans honneur, sans coeur, digne de toute sorte de mépris. [F]
Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]
GILLES
Eh ! Parguenne, Monsieur, ce serait à Mademoiselle Isabelle à torcher les siennes si j'avais eu la liberté d'avoir l'honneur de sa réjouissance.
Parguenne : par corruption de Pardienne. Serment burlesque. [T]
LE MAÎTRE
Si tu ne cesses tes propos, je t'assure que je vais te rouer de coups.
Neuhof, Théodore, baron de [1690-1756] : Célèbre aventurier, fut d'abord page de a Duchesse d'Orléans, puis lieutenant, passe au service de la Suède. (...) S'étant rendu en Corse, il sut persuader aux habitants, révoltés contre Gênes, qu'il pouvait intéresser à leur cause desgrandes puissance, et se fit proclamer roi sous le nom de Théodore Ier. [B]
GILLES
Diantre ! Vous êtes donc devenu bien furieux depuis que vous avez été voir la guerre ?
LE MAÎTRE
Il faut bien hurler avec les loups. Je suis un terrible homme sur le chapitre de la bravoure. Sais-tu bien, mon ami, qu'il ne s'en est pas fallu l'épaisseur d'un fétu qu'on ne m'ait pris pour le roi de Corse.
GILLES
Ma foi, tant pis pour vous. J'ai entendu dire à notre magister que si ce beau roi d'Écorce était attrapé, il serait pendu. Vous avez donc frisé la corde ?
LE MAÎTRE
Non, coquin, non. Mais les Corses disaient que je ressemblais fort à ce Monsieur le roi Théodore.
GILLES
Oh ! Ma foi, si vous aviez été roi, je n'aurais pas été des derniers à vous appeler vit de cire. Mais vous nous en contez. Au surplus, qu'est-ce donc qui vous a fait revenir sitôt de ce pays-là ?
Calembour entre "vit de cire", c'est à dire une bougie et une "vie de sire", être un roi.
LE MAÎTRE
Cette lettre que j'ai reçue de ma femme.
GILLES
Elle est donc bien pressée de ses nécessités ? Parguenne, n'y a-t-il pas d'autres hommes que vous dans Paris ? Est-ce que je ne suis pas le coq de la maison ?
LE MAÎTRE
Tu ne diras jamais que des impertinences. Tiens animal, lis cette lettre, et tu verras si j'ai eu tort de prendre la poste pour revenir ici.
GILLES, lisant la lettre
« Madame Tiremonde, sage-femme du Châtelet et gouvernante des pays-bas, dit absolument que je suis grosse, parce que je suis enflée, et que j'ai les cotylédons de la matrice relâchés. Outre cela, je ressens bien de la douleur dans le ventre. Mais je ne vous en veux point de mal, parce que vous n'en êtes point la cause : mon cher Léandre, notre voisin, vient quelquefois me voir ; nous nous sommes associés à la loterie, nous avons mil écus ensemble. Adieu, mon petit bonhomme. » Et c'est à cause de cette lettre que vous êtes parti en poste pour venir voir votre femme ?
Cotylédon : Terme d'anatomie qui signifie selon quelques uns, l'orifice des veines qui sont répandues dans le cavité de la matrice, et qui sont gonflées de sang ; et selon quelques autres le placenta même qui est cave d'un côté, et convexe de l'autre. [F]
LE MAÎTRE
Sans doute, n'en trouves-tu pas assez de sujet ?
GILLES
Oui-dà, pour vous en retourner plus vite que vous n'êtes venu.
LE MAÎTRE
Comment ?
GILLES
Et parguenne, Monsieur notre maître, vous n'avez pas le sens commun ! Mademoiselle Isabelle se moque de vous, à votre nez, et vous ne le voyez pas.
LE MAÎTRE
Tu extravagues.
GILLES
Primo. C'est-ce que cela veut dire les cotillons de la marquise relâchés ?
Cotillon : Cotte ou jupe du dessous. Jupon des paysannes. Sorte de branle, où la danse est fréquemment interrompue par de petites actions partielles et ridicules comme de ramasser un chapeau parterre avec les dents. [L]
LE MAÎTRE
Eh ! Mon ami, il y a cotylédons ; ce sont apparemment des termes de l'art, des mots consacrés.
GILLES
Aux charcuteries ?
LE MAÎTRE
Eh non ! À la chirurgie.
GILLES
Passe donc pour les cotillons, mais écoutez bien ceci.
Il lit.
« Je ressens bien de la douleur dans le ventre, mais je ne vous en veux pas de mal, parce que vous n'en êtes pas la cause. » Morguenne ! Cela est clair comme le jour. Ça ne veut-il pas dire que ce n'est pas vous qui avez fait cet enfant-là ?
LE MAÎTRE
Cela serait-il possible ! Et qui donc l'aurait fait à ma femme ?
GILLES
Il n'y a qu'à lire tout de suite.
Il lit.
« Mon cher Léandre vient souvent me voir. Nous avons mis les culs ensemble. » Avez-vous quelque chose à dire à cela ?
LE MAÎTRE
Ah Ciel ! Les cornes me viennent à la tête !
GILLES
Vous n'avez jamais mieux parlé, la lettre le dit bien positivement ; et d'ailleurs, qu'est-ce qu'un bonhomme ? N'est-ce pas un habitant de Cornouailles ?
LE MAÎTRE
Quoi ! Je serais effectivement cocu ?
GILLES
Voyez le grand malheur ! Il y en a qui valent bien mieux que vous et qui le sont.
LE MAÎTRE
Faut-il dorénavant que l'on me montre à deux doigts ?
GILLES
Eh ! N'aurait-on pas raison ? Ça est très significatif.
LE MAÎTRE
Significatif ?
GILLES
Dame, oui, ma mère me l'a dit du moins, et qu'on voulait signifier par là qu'il entrait deux chevilles dans le même trou.
LE MAÎTRE
Ah ! Dans la fureur qui me rend furieux, je jure de ne jamais mettre le pied dans ma maison que je n'aie fait la plus terrible vengeance de ma femme et du perfide Léandre, qui m'a ravi l'honneur.
GILLES
Par ma foi, Monsieur, le plus sûr et le plus court serait d'imiter ces bons bourgeois de Paris, qui sont si pacifiques.
LE MAÎTRE
Ah ! Quel lâche conseil ! Non, si je trouve ce traître, je veux lui donner un si terrible coup de pied dans le ventre, et qui l'enverra si haut, qu'il aura plus peur de la faim que de la chute.
GILLES
Houlas ! Queu coup de pied !
LE MAÎTRE
Mais non. Il est indigne de mon indignation. D'ailleurs, je ne doute point que ce ne soit ma femme qui ait fait les avances. C'est sur elle que doit tomber toute ma rage.
GILLES
Ce sera bien fait.
Aparté.
Je veux me venger de deux soufflets qu'elle m'a baillés il y a huit jours.
Soufflet : Coup du plat de la main ou Bailler : donner, mettre la main. [F] du revers de la main sur la joue. [L]
LE MAÎTRE
Il n'y a pas d'obstacle que je ne surmonte pour parvenir à ma vengeance. Si tous les potentats de l'Europe voulaient s'y opposer, je les hacherais menus comme des atomes, je réduirais leur trône en poudre si fine que j'en ferais du tabac d'Espagne. Mais il est temps que ma colère éclate. Heurte à ma porte... Appelle Isabelle... Tu verras de quelle manière je vais la traiter.
GILLES
Oui, oui, nous en verrons de belles ! Si elle s'avise de monter sur ses grands chevaux, elle vous fera, par la morguenne ! entrer dans un trou de souris.
LE MAÎTRE
Obéis sans répliquer, maraud !
GILLES
Holà ! Hau ! Notre maîtresse, et vite, et vite, on vous demande et on vous ordonne...
SCÈNE III. Le Maître, Gilles, Isabelle.
ISABELLE, sans voir son mari
Quel est l'insolent qui m'appelle ainsi ?
GILLES
C'est pargué moi. Oh ! Vous allez voir beau jeu. On vous apprendra à nous bailler des soufflets.
ISABELLE, le soufflant
Tiens, faquin, voilà pour t'apprendre à vivre. Sache qu'on ne parle pas ainsi à une femme comme moi... Ah ! Voilà mon cher petit mari ! Eh ! Qui vous croyait de retour ? Bonjour, mon fils.
LE MAÎTRE
Ah ! Perfide, est-ce ainsi que vous traitez un homme qui vous aimait ?
GILLES
Cent fois plus que vous ne le méritez, entendez-vous ?
ISABELLE
C'est-ce à dire ?
LE MAÎTRE
Je n'ignore pas, ingrate, vos intrigues avec le beau cavalier...
GILLES
Qui vous... Tant y a que je m'entends bien.
LE MAÎTRE
Oui, oui, je ne suis que trop convaincu !
ISABELLE
Qu'est-ce donc que tout cela signifie ?
GILLES
Assommez-la toujours, vous vous expliquerez après.
LE MAÎTRE
Ça ne serait pas honnête, mon ami... Ce que je veux dire, infâme ? Et vous avez encore l'effronterie d'avoir la hardiesse de m'insulter par cette lettre !
ISABELLE, aparté
Ô Ciel ! je l'avais bien dit à Léandre, que cela causerait du grabuge.
Grabuge : Vieux mot qui signifie, débat et différent domestique. [F]
LE MAÎTRE, mettant la main sur la garde de son épée
Je ne sais à quoi il tient que je ne vous embroche toute vive !
GILLES
Queu fureur !
ISABELLE
Je voudrais bien savoir, Monsieur, quel est l'insolent qui vous a ainsi démonté la cervelle.
GILLES
C'est moi, entendez-vous ?... Soutenez-moi, notre maître !
ISABELLE
C'est vous, Monsieur Gilles ?
GILLES
Oui, c'est moi qui lui ai fait entendre que vous le faisiez cocu.
ISABELLE
Ah ! Je suis incapable de cela !
GILLES, au maître
Elle tremble... Courage... Oh ! Parguenne, nous étriperons votre galant, et vous aussi !
ISABELLE
Oh ! Mon cher petit mari, ne le croyez pas. Ce coquin de Gilles, c'est un monstre, c'est un imposteur. Que je suis malheureuse !
Elle pleure.
LE MAÎTRE
Ne croyez pas m'attendrir par vos larmes.
ISABELLE, en fureur
Eh bien, Monsieur, puisque cela est ainsi, je vais le prendre sur un autre ton. Sachez que je prétends faire expirer ce coquin sous le bâton, ou il se dédira de cette calomnie.
GILLES
Oh ! Nous sommes deux, et vous n'en ferez rien.
ISABELLE
Et si vous êtes assez hardi, mon petit coeur, pour vous y opposer, je vous donnerai, avec tout le respect que je vous dois, vingt coups de pied dans le ventre, je vous mettrai la tête en marmelade, et je vous arracherai les deux yeux. Entendez-vous, mon cher ami... Mais j'espère que vous ne m'obligerez pas d'en venir à cette extrémité.
LE MAÎTRE, effrayé
Mais... si cela vous fait plaisir.
GILLES
Comment donc !
ISABELLE
Et quand je l'aurai étrillé comme il le mérite, je me justifierai auprès de vous, si je le juge à propos.
LE MAÎTRE
Vous pouvez vous contenter.
GILLES
Vous mollissez.
ISABELLE
Mon cher mari n'est jamais autrement devant moi. Il a beau, dans la violence de sa passion, vouloir se raidir, cela ne dure pas une minute... Et voilà comme il faut traiter les mauvais rapporteurs.
Elle le rosse vivement.
GILLES
Ah ! Monsieur notre maître, Monsieur notre maître ! Elle m'estropie ! Elle m'assomme !
LE MAÎTRE
Que veux-tu que j'y fasse ?
ISABELLE
Eh bien, misérable faquin, parlerez-vous encore une autrefois contre votre maîtresse ?
GILLES
Eh non ! Morguenne non ! Je vous demande pardon ; c'est vous-même qui écrivez des impertinences.
ISABELLE
Moi, infâme !
LE MAÎTRE, en tremblant
Et mais, votre lettre vous condamnerait, si j'avais l'esprit mal fait ; elle parle assez clairement.
ISABELLE
Je veux bien suspendre encore ma colère pour quelques moments, afin de m'éclaircir de tout cela, sauf à la reprendre ensuite.
LE MAÎTRE, lui présentant la lettre
Tenez, lisez !
ISABELLE
Voyons donc cette lettre et ce qu'elle chante.
Elle lit.
« Madame Tiremonde, sage-femme du Châtelet et gouvernante des pays bas, dit absolument que je suis grosse, parce que je suis enflée et que j'ai les cotilledons de la matrice relâchés. (Hélas ! cela n'est que trop vrai !) Outre cela, je ressens des douleurs dans le ventre ; mais je ne vous en veux pas de mal, parce que vous n'en êtes pas cause, mon cher. »
LE MAÎTRE
Voilà de quoi il s'agit. Je n'en suis pas cause ! Qu'avez-vous à dire à cela ?
GILLES
Voyons comment elle sortira de là !
ISABELLE
C'est cela qui vous indispose ainsi contre moi ! Il faut donc bien éplucher ses paroles avec vous. Vous n'en êtes pas cause. C'est à dire la cause présente. Ce n'a pas été votre intention que je souffrisse des coliques aussi violentes, lorsque...
LE MAÎTRE
Non vraiment, je pensais bien alors à toute autre chose.
ISABELLE
Ah ! Je vous crois, et je pense que vous auriez bien versé des larmes à chaque cri que je faisais.
LE MAÎTRE
Hélas ! Oui... J'en pleure presque au seul récit.
ISABELLE
Les tranchées que j'avais dans le ventre...
GILLES
Eh bien, Monsieur, avais-je tort ? Elle avoue tout, comme vous l'entendez.
LE MAÎTRE
Comment, elle avoue tout ?
GILLES
Oui ! Ne dit-elle pas qu'elle avait des tranchées dans le ventre ?
LE MAÎTRE
La peste soit du butor !
ISABELLE
Ah ! Monstre, qui empoisonnes ainsi mes paroles, je t'étranglerai... Me voilà donc hors de soupçons sur cet article.
LE MAÎTRE
À la bonne heure ; mais lisez jusqu'au bout.
ISABELLE
« Léandre, mon voisin...
LE MAÎTRE, l'interrompant
Mais vous passez un mot essentiel. Il y a : Mon cher Léandre.
ISABELLE
Nullement, Monsieur ; voici comme il faut lire ma lettre : Vous n'en êtes pas la cause, mon cher. C'est à vous que je donne ce nom de tendresse. Ensuite, après un gros point, il y a : Léandre vient quelquefois me voir. Cela est-il défendu ?
LE MAÎTRE
Non, on voisine, sans y entendre de mal.
ISABELLE, continuant de lire
Nous nous sommes associés à la loterie. Je crois que cela peut se permettre.
LE MAÎTRE
Sans doute. Je n'y trouve pas à redire.
ISABELLE
Vous auriez très grand tort, surtout lorsque l'on est né heureux comme Monsieur Léandre. Il y gagne presque toujours. Il a même eu le gros lot avec Mademoiselle de Cuissemolle, et une preuve parlante de son bonheur, c'est ce qui est dans la suite de ma lettre : Nous avons mil écus ensemble.
LE MAÎTRE
Ah ! Voilà le hic.
ISABELLE
C'est-ce à dire ?
GILLES
Dame ! Lisez donc. Vous avez mis les culs ensemble.
ISABELLE
Comment donc ? Nous avons gagné mille écus ensemble ; cela est clair, voilà ce que cela veut dire.
LE MAÎTRE
Mais cela est écrit d'une manière qui n'est point équivoque.
ISABELLE
Oh ! Monsieur, il faut donc me faire mon procès parce que je ne sais pas l'ostografe.
GILLES
Morguenne ! Je ne suis qu'un sot. Voilà futée commère !
LE MAÎTRE
Mais ce n'est pas tout, achevez la lettre.
ISABELLE
Il n'y a plus que deux mots : Adieu, mon petit bonhomme. Hélas ! Y a-t-il rien de plus tendre, de plus caressant ?
LE MAÎTRE
Le terme de bonhomme est insultant. On sait ce qu'il signifie.
ISABELLE
Pour moi, Monsieur, qui ai été élevée avec toute la modestie imaginable, je ne lui connais pas d'autre signification que celle que je viens de vous dire. D'ailleurs, on ne condamne pas les intentions et je n'ai jamais eu celle de vous faire cocu.
LE MAÎTRE
La chose est un peu douteuse.
ISABELLE
Vous n'êtes pas persuadé de ma sagesse ? Que je suis malheureuse ! Je parais donc criminelle à vos yeux ? J'en mourrai de douleur avec le fruit que je porte dans mes entrailles. Hi, hi, hi !
LE MAÎTRE
Ah ! Je ne puis tenir contre ces larmes. Va, mon petit coeur, je suis très persuadé que tu n'as point fait faux bon à ton honneur.
ISABELLE
Si cela est, il faut que vous m'accordiez une grâce.
LE MAÎTRE
Oh ! Vous n'avez qu'à demander.
ISABELLE
C'est, Monsieur, de donner tout à l'heure cent coups de bâton à Gilles pour avoir voulu vous gâter l'esprit sur mon chapitre.
LE MAÎTRE
S'il ne tient qu'à cela pour sceller la paix entre nous, je vous obéirai volontiers ; je vous prie même de vouloir bien m'aider dans cette petite correction.
ISABELLE
Ah ! Mon cher mari, de très grand coeur !
Ils rossent Gilles, qui crie de toutes ses forces, les culbute tous deux et s'enfuit.
ACTE II
SCÈNE I.
LE MAÎTRE, en pet-en-l'air, en bonnet de nuit, un bougeoir à la main et une chandelle allumée
À la fin je suis parvenu avec bien de la peine à faire oublier à ma femme la petite altercation que nous avons eue ensemble. Effectivement j'avais tort. Ce coquin de Gilles m'avait alarmé fort mal à propos ; je ne devais pas faire attention aux discours d'un sot tel que lui. Isabelle voulait que je le chassasse de la maison ; mais c'est un bon valet. Il lui a demandé pardon, il est rentré en grâce, et une bouteille de vin lui a fait oublier les coups de bâton qu'il a reçus. Je suis bien heureux de l'avoir dans la conjoncture présente. Gilles, Gilles, Gilles ! Ce butor me fait égosiller. Gilles !...
SCÈNE II. Le Maître, Gilles.
LE MAÎTRE
Gilles !
GILLES, en dedans
Qu'y a-t-il ?
LE MAÎTRE
Vite, dépêche-toi.
GILLES
Je la cherche.
LE MAÎTRE
Qu'est-ce que tu cherches ?
GILLES
La chandelle.
LE MAÎTRE
Il n'en est pas besoin. Viens donc.
GILLES
Je la tiens.
LE MAÎTRE
Qu'est-ce que tu tiens ?
GILLES
La lumière, vous dis-je.
LE MAÎTRE
Cela est inutile. Parais donc.
GILLES, en chemise, en bonnet de nuit sans coiffe et une lanterne
Me voilà, Monsieur.
LE MAÎTRE
Il faut que tu saches que Mademoiselle Isabelle...
GILLES
La lune est belle, dites-vous ?
LE MAÎTRE
Je crois que le maroufle dort tout debout. Il lui donne du pied au cul.
GILLES
Je vais me lever, Monsieur.
LE MAÎTRE
Tu es tout levé. Écoute bien. Mademoiselle Isabelle se trouve mal.
GILLES
J'entends. J'y cours.
LE MAÎTRE
Où vas-tu ?
GILLES
Chercher la sage-femme. Parguenne ! Voilà du fruit bien mûr. À peine avez vous secoué l'arbre qu'il est tombé à bas.
LE MAÎTRE
Eh non, misérable ! Ce n'est point pour accoucher que ma femme ressent du mal.
GILLES
Cela étant, je m'en vais donc achever mon rêve.
LE MAÎTRE
Quel rêve faisais-tu donc si intéressant ?
GILLES
Je rêvais que vous et moi, en voyageant ensemble, nous étions tombés, vous dans une fosse remplie de miel, et moi dans un grand trou rempli de merde.
LE MAÎTRE
Ah ! Ah ! Voilà un plaisant rêve, ah ! Ah !
GILLES
Vrai, cela est fort risible. Mais ce n'est pas le tout. Au sortir de là nous avons trouvé six grands coquins de hussards qui, après s'être bien moqués de nous, nous ont forcés, à grands coups de bâton, de nous lécher l'un l'autre.
Hussard : est une milice en Pologne et en Hongrie, qu'on oppose à la cavalerie ottomane. Ils ont force plume, et peaux de tigres pour leurs habillements. Le mot est hongrois. [F]
LE MAÎTRE
Fi, le vilain !
GILLES
Oh ! Pardienne, en ce moment vous faisiez bien laide grimace.
LE MAÎTRE
Va-t'en au diable, avec ton impertinent rêve.
GILLES
À propos, Monsieur, j'ai passé une bonne partie de la nuit à écrire, comme vous me l'avez ordonné, à tous les potentats du monde la nouvelle de la grossesse de Mademoiselle Isabelle.
LE MAÎTRE
Fort bien, mais auras-tu mis les adresses comme il faut ?
GILLES
Parguenne, je ne suis pas un sot. Lisez vous-même.
LE MAÎTRE, lisant le papier de Gilles
Au beau fils des perles. Dis donc Sophy de Perse. Au camp des Tarentatarares... des Tartares, animal ! Au blanc de mon cul. Oh ! L'imbécile !
GILLES
Pour celui-là, vous l'avez ainsi nommé, j'en suis sûr.
LE MAÎTRE
Je t'ai dit, butor, au grand Mongul ou Mogol, c'est la même chose. Voyons comment cet avis est tourné.
GILLES
Oh ! C'est une pièce d'éloquence !
LE MAÎTRE
Voyons.
Il lit.
« On fait à savoir à qui il appartiendra, que Damoiselle Ouinifride, Eustorge, Magloire, Euberte, Barbe, Isabelle de Poilcourt, dame de grande entrée, épouse illégitime d'Eustache Flavien, Hermogène, Silvestre, Midrac, Sidrac, Abdenage de Parlaventrebleu, seigneur de Frigidis, Malefruatis et del Castrato, est grosse d'un garçon, de la nuit du trente-deux au trente-trois août dernier, dont elle accouchera sans faute le premier avril prochain. Les viedazes s'y trouveront s'il leur plaît. »
LE MAÎTRE
Quelle impertinente façon d'annoncer la grossesse de ma femme à tous les potentats !
GILLES
Vous ne trouvez pas cela bien ?
LE MAÎTRE
Nullement ! Par exemple, que veux-tu dire : épouse illégitime ?
GILLES
J'ai mes raisons pour cela. Avant que l'on parlât de la grossesse de Mademoiselle Isabelle, on disait qu'il vous manquait quelque chose qui...
LE MAÎTRE
Insolent !
GILLES
Dame ! Ce n'est pas ma faute.
LE MAÎTRE
Je voudrais bien savoir encore comment tu sais affirmativement que ma femme est grosse d'un garçon.
GILLES
Oh ! Pour cela j'en suis sûr.
LE MAÎTRE
Tu en es sûr ?
GILLES
Oui, Monsieur. Les médecins disent que quand une femme est grosse d'un garçon, elle a le téton droit plus dur que le gauche, et, en laçant Mademoiselle Isabelle, je me suis bien aperçu que...
LE MAÎTRE
Manant ! Isabelle n'est pas femme à se laisser lacer par un homme.
GILLES
Il est vrai qu'elle en lasserait plutôt deux qu'elle n'en serait lassée... Cependant...
LE MAÎTRE
Finis, je te prie, tes discours extravagants !... Autre impertinence ! Que veux-tu dire : Les viedazes s'y trouveront s'il leur plaît ?
Viedaze : Terme injurieux qui n'est pas obscène, comme plusieurs s'imaginent ; il ne signifie autre chose que visage d'âne ; car on disait autrefois vis pour visage. [F]
GILLES
Oui, Monsieur, ce sont ceux qui doivent tenir les quenouilles du lit quand les grandes dames accouchent.
LE MAÎTRE
Oh le butor ! Oh le cheval ! Dis donc les vidames, bête que tu es ; les vidames !
Vidame : Titre de seigneurie qu'on donne à quelques gentilhommes. [F]
GILLES
Vidames, viedazes. Je n'y regarde pas de si près.
LE MAÎTRE
Donne-moi le papier, sot que tu es. Il faudra recommencer le tout.
GILLES
Cela étant, bonsoir. Je vais me recoucher.
LE MAÎTRE
Attends, attends. Il s'agit bien d'autre chose. Ma femme s'est à peine réveillée de son premier sommeil qu'elle s'est mise à crier qu'elle voulait absolument avoir une andouille de Transilvanie.
GILLES
Quelle diable de bête est cela, une andouille de Tranche Vilanie ?
LE MAÎTRE
Une pomme de Calville rouge et un bigarreau, sinon que son fruit en serait marqué.
GILLES
Heureusement qu'elle n'a pas souhaité une citrouille, je vous plaindrais dans ce cas ; mais, Monsieur, ces fruits-là ne sont pas de saison.
LE MAÎTRE
Et voilà ce qui m'afflige ; je l'ai priée très justement de ne se point gratter jusqu'à mon retour, et lui ai dit que j'allais faire mes efforts pour contenter ses trois envies.
GILLES
Monsieur, Madame votre mère n'a-t-elle pas eu d'envie pendant qu'elle était grosse de vous ?
LE MAÎTRE
Je ne le crois pas.
GILLES
Et moi, je croirais volontiers le contraire, et qu'elle aurait eu envie d'un chapon ou d'un mulet.
LE MAÎTRE
Oh ! Le misérable faquin !
GILLES
Çà, voyons, ne vous fâchez pas, Monsieur ; voyons ce que nous pouvons faire pour contenter Mademoiselle Isabelle.
LE MAÎTRE
Je te pardonne tes insolences en faveur de ton zèle pour ma femme. Va, cours me chercher l'objet de ses envies. Voilà ma bourse, n'épargne pas ce qui est dedans.
GILLES
Il faudra que le diable s'en mêle si je n'en viens pas à bout.
SCÈNE III. Le Maître, Isabelle, en pet en l'air et en cornettes de nuit.
ISABELLE
Eh ! Que faites-vous donc là, mon cher ami ?
LE MAÎTRE
Je viens, mignonne, de donner des ordres et de l'argent à Gilles pour aller chercher l'objet de vos envies.
ISABELLE
Oh ! Vous êtes trop bon, mon petit mari. Mais rentrez, je vous prie.
LE MAÎTRE
À peine suis-je sorti que vous voulez que je rentre. Cela est un peu fort.
ISABELLE
Que vous êtes fou ! Vous autres hommes, vous pensez toujours à la bagatelle. Ce n'est pas de cela que je veux parler ; mais vous allez vous enrhumer.
LE MAÎTRE
Eh bien ! Mon coeur, pour te satisfaire, je vais rentrer dans ma chambre et songer à m'habiller. Aussi bien, dans une heure ou deux il fera jour.
Il rentre. Isabelle ferme la porte sur lui.
SCÈNE IV.
ISABELLE, seule
Ah ! Je suis au désespoir de son retour : voilà le fruit de la complaisance que j'ai eue pour Monsieur Léandre ! En badinant, il m'a dicté cette extravagante lettre que j'ai été assez folle pour, écrire. Mon mari l'a reçue ; il est parti sur-le-champ et est arrivé malheureusement dans le moment que mon cher amant était avec moi. Je l'ai promptement enfermé dans les commodités, où il est depuis ce moment. Heureusement que Monsieur de Parlaventrebleu n'a pas eu besoin de faire son grand tour ; quel esclandre ça n'aurait-il pas fait ! Enfin me voilà en état de le mettre en liberté. Monsieur Léandre ! St ! St ! Monsieur Léandre !
SCÈNE V. Isabelle, Léandre.
LÉANDRE
Ah ! Charmante Isabelle, queu contretemps ! Quoi ! Au moment que je vas rassasier mon âme des plaisirs les plus délicieux, il faut qu'un brutal de mari vienne mal à propos m'en sevrer !
ISABELLE
C'est votre faute, mon cher Léandre. Ne vous en prenez qu'à vous-même. C'est cette maudite lettre qui est cause de son retour.
LÉANDRE
Ah ! Fatalité du destin ! Sort funeste ! Barbare événement ! Faut-il que je me trouve en ce moment condamné à la peine de Tantale ? Non, je ne puis soutenir un accident si imprévu ; je mourrai de douleur si vous ne trouvez un prompt remède à mes maux.
Tantale : Titan, ayant commit plusieurs crimes envers les hommes et les dieux et puni par eux au supplice de la faim et de la soif inextinguible.
ISABELLE
Quelle vivacité ! Ah ! Léandre, on connaît par ces expressions la force de vôtre amour. Mais vous allez apprendre ce que j'ai fait pour vous. À peine mon mari a-t-il été au lit avec moi que...
LÉANDRE
Juste ciel ! Quel cruel récit m'allez-vous faire ! Il vous a accablée des caresses les plus tendres. Ah ! Je n'ai pas la force de vous entendre...
ISABELLE
Écoutez jusqu'au bout.
LÉANDRE
Non, le coeur me soulève !...
ISABELLE
Mais quelle pétulance !... Il m'a mis...
Pétulance : Emportement avec insolence. [F]
LÉANDRE
Ah ! Je m'en doutais bien, cruelle ; il vous l'a mis... Vous l'avez souffert. Vous ne m'aimez pas, adorable Isabelle. Il fallait le refuser, il fallait le jeter en bas du lit.
ISABELLE
Mais attendez donc ! Il m'a mis à la main...
LÉANDRE
Ah ! Voilà le sujet de ma douleur !
ISABELLE
Le martinet.
LÉANDRE
Le martinet ! Un fouet de corde ! Il est donc devenu ladre ? Et vous vous êtes prêtée sans doute à cette misérable opération ?
Martinet : Signifie aussi un petit chandelier plat, qui a une manche et un crochet, qui sert particulièrement aux taverniers pour aller à la cave. [L]
Ladre : Attaqué de ladrerie, de lèpre ou éléphantiasis. Par extension de l'insensibilité morale, excessivement avare. [L]
ISABELLE
Vous êtes fou, je crois. Il m'a mis en main le martinet, dans lequel était une chandelle allumée.
LÉANDRE
Ah ! Je respire... Eh bien !... Après.
ISABELLE
Il m'a priée de l'éclairer pour chercher une puce qui le piquait vivement. Je l'ai fait. La puce tuée, j'ai feint d'avoir une extrême envie de dormir, et l'ai prié de remettre ses caresses à une autre fois. Comme il était fatigué de la poste : « Eh bien ! m'a-t-il dit, partie à remettre. » Et il m'a laissée dans un parfait repos.
LÉANDRE
Quoi ! Sans vous réveiller ?
ISABELLE
Oui, mon cher Léandre. Mais à peine a-t-il donné quelque signe qu'il ne dormait plus que, sautant en bas du lit, je lui ai témoigné avec une extrême vivacité avoir trois envies dont mon fruit serait marqué si elles n'étaient pas satisfaites, et, sur ce que je l'ai assuré que je ne lui accorderais rien de ce que ma mère m'a dit qu'on ne devait pas refuser à son mari, à moins qu'il ne trouvât moyen de me contenter, il a envoyé sur-le-champ Gilles pour chercher l'objet prétendu de mes désirs.
LÉANDRE
Il est vrai que du cabinet où j'étais enfermé j'ai entendu votre importun mari donner des ordres à Gilles.
ISABELLE
Ce n'est pas le tout. Servez-vous promptement de ces envies pour vous introduire ici et tromper sa vigilance et celle de mon mari... Mais j'entends Gilles. Rentrez dans le cabinet, et, pour sortir, usez de la fourberie que je viens d'imaginer.
LÉANDRE
Mais quelle est-elle ?
ISABELLE
Ayez seulement l'oreille attentive, cela vous suffira.
Léandre rentre dans le cabinet.
SCÈNE VI. Gilles, Isabelle, puis Léandre.
GILLES
Parguenne ! Il n'y a encore personne de levé ; toutes les boutiques sont fermées. Monsieur notre maître me baille là une drôle de commission !
ISABELLE, feignant d'avoir peur
Ah ! Je suis morte ! Ah ! Ah ! J'ai cru que c'était encore un esprit...
GILLES
Un esprit ? Morguenne ! Je mourrais de peur si j'en voyais un. Mais, notre maîtresse, revenez à vous ; je suis un corps, moi : tâtez plutôt.
ISABELLE
Ah ! Gilles, mon ami, je n'en puis plus. Un grand fantôme tout blanc vient de paraître ici.
GILLES
Bon ! Queu conte ! Léandre paraît enveloppé d'un drap blanc.
ISABELLE
Ah ! Gilles, c'est la vérité pure... Voilà ! Miséricorde !...
Léandre culbute Gilles.
GILLES
À moi ! Au secours ! Au guet !
ISABELLE
Ah ! je n'en puis plus... je me meurs.
GILLES
Je n'en vaux guère mieux... Notre maîtresse... Notre maîtresse...
ISABELLE
Ah ! Le voilà encore... Sauve qui peut.
GILLES
Sauvons-nous aussi.
ACTE III
SCÈNE I.
LÉANDRE, seul
Non. Il n'est point de gentilhomme plus infortuné que moi ! J'ai rendez-vous avec Mademoiselle Isabelle, ma maîtresse, je suis sur le point d'avoir le bonheur d'être heureux, lorsqu'une maudite lettre que j'ai eu la sottise de lui dicter rappelle son mari de retour. Je ne puis cependant absolument me plaindre. Elle est venue me tirer des commodités où elle m'avait enfermé ! Elle m'a raconté que ses envies n'étaient que pour tromper son mari et me donner entrée chez elle. Mais j'aperçois Gilles, il ne me reconnaîtra pas sous ce déguisement. Commençons notre rôle.
Gilles paraît et écoute.
Non, morbleu ! Perfide Angélique, vous ne me tiendrez plus dans vos filets. Je veux bien que l'on me coupe... les deux oreilles si je remets jamais les pieds chez vous...
SCÈNE II. Léandre, Gilles.
GILLES
Voilà un vivant qui me paraît bien en colère contre sa maîtresse !
LÉANDRE
Il faudrait que je fusse le plus lâche de tous les hommes si je vous aimais encore.
GILLES
Monsieur, vous me paraissez bien échauffé.
LÉANDRE
Si je le suis, j'en ai grande raison. Tiens, mon ami, sans te connaître, je t'en fais le juge. Écoute la plus noire infidélité.
GILLES
Volontiers.
LÉANDRE
J'aime une fille à la folie, elle m'assure qu'elle a toute la tendresse possible pour moi, je suis assez simple pour la croire ; en badinant avec elle, elle me témoigne avoir une extrême envie de manger d'une andouille de Transilvanie.
GILLES
Une andouille de Tranche Vilanie, et dites-moi, je vous prie, où est-ce que l'on trouve de cela ?
LÉANDRE
On n'en trouve pas dans ce pays-ci, mon ami, et je suis sûrement dans Paris le seul qui en possède une ; pour l'avoir j'ai fait plus de vingt lieues en poste, puisqu'il m'a fallu aller jusqu'en Allemagne et par delà.
GILLES
Houlas !
LÉANDRE
Oui ! Mon ami, après avoir traversé toute la France, la Hollande, j'arrive enfin en Transilvanie, j'y achète une andouille grande comme cela... Elle me coûte six écus sans les frais du voyage ; je reviens aussi en poste pour présenter mon andouille à ma maîtresse.
GILLES
Elle la gobe tout d'un coup, sans vous remercier peut-être ?
LÉANDRE
Ah ! J'aurais été trop heureux si cela s'était passé ainsi. Mais... Devine.
GILLES
Oh ! Je ne puis deviner.
LÉANDRE
Je trouve la scélérate couchée entre deux draps bien blancs...
GILLES
Il n'y a pas de mal à cela !
LÉANDRE
Je la trouve couchée avec mon valet de chambre.
GILLES
Entre deux draps bien blancs... Oh ! Je crois que vous avez fait un beau tapage...
LÉANDRE
Je t'en réponds : j'ai jeté la chambre par la fenêtre, j'ai donné cent coups de plat d'épée au travers du corps de mon bélître de valet, une douzaine de soufflets à mon indigne maîtresse, et je suis sorti de chez elle comme un furieux.
Bélître : Gueux qui mendie par fainéantise, et qui pourrait bien gagner sa vie. Il se dit quelquefois par extension des coquins qui n'ont ni bien, ni honneur. [T]
GILLES
Oh ! Que c'est bien fait. Mais je gage qu'elle a pleuré, que vous avez fait la paix avec elle et que vous lui aurez présenté votre andouille.
LÉANDRE
Je ne suis pardi pas si sot.
GILLES
Eh ! L'avez-vous encore, Monsieur, cette andouille de Tranche Vilanie ?
LÉANDRE
Oui, sans doute. Mais dis donc Transilvanie !
GILLES
Ah ! Quel bonheur ! Si ça n'était pas si cher je vous proposerais de me la vendre.
LÉANDRE
Faquin que tu es ! Je ne sais à quoi il tient que je ne t'assomme ; ai-je l'air d'un marchand d'andouilles ?
Faquin : se dit aussi en quelque sorte figuré, pour un homme sans mérite, sans honneur, sans coeur, digne de toute sorte de mépris. [F]
GILLES
Je vous demande pardon, Monsieur, ce n'est pas pour moi que je vous parle, c'est pour la femme de mon maître qui est grosse et qui veut absolument avoir une andouille de Tranche Vilanie. Elle jure qu'elle en mourra si elle ne l'a dans ce jour.
LÉANDRE
Et dis-moi, mon ami, ta maîtresse est-elle un peu gentille ?
GILLES
Elle est assez drôlette.
LÉANDRE
Et bien, mon garçon, garde ton argent et mène-moi vers cette aimable personne, je me ferai un vrai plaisir de lui présenter mon andouille.
GILLES
Oh ! Parguenne ! Elle l'avalera comme une prune ; vous n'aurez qu'à entrer ; avec un morceau aussi friand pour elle on n'a pas besoin d'être annoncé. Ça s'introduit de soi même, et vous n'avez tant seulement qu'à le lui montrer, je parie que l'eau lui en viendra bientôt à la bouche.
LÉANDRE
J'en suis persuadé, mon ami, et j'entre sur la parole.
SCÈNE III. Gilles, Le Maître.
LE MAÎTRE
À quoi s'amuse ce coquin de Gilles ? Pendant que je cours toute la ville pour ma femme, ce butor est planté comme un piquet devant ma porte.
GILLES
Ah ! Vous voilà, notre maître. Eh bien, avez-vous fait quelque bonne trouvaille ?
LE MAÎTRE
Non, j'ai été chez une douzaine de charcutiers, ils m'ont ri au nez. Ces animaux-là ne connaissent pas les andouilles de Transilvanie.
GILLES
Oh ! Parguenne ! Je le crois bien. C'est un morceau des plus rares. Cependant, à l'heure que je vous parle, Mademoiselle Isabelle doit être rassasiée d'andouille.
LE MAÎTRE
Est-il possible ?
GILLES
Oui ! Tenez ! J'ai trouvé un homme qui revenait du pays de ces andouilles. Dame ! J'en ai envoyé une belle à Madame votre femme.
SCÈNE IV. Léandre, Gilles, Le Maître, Isabelle.
LÉANDRE, en sortant
Que je suis malheureux d'être obligé de sortir sitôt par rapport au retour du mari de ma maîtresse !
Il se retire.
ISABELLE
Ah ! La belle andouille ! La belle andouille ! Ah ! Mon cher Gilles, que je t'ai d'obligation ! Elle était si appétissante qu'elle faisait envie de l'avaler toute crue. Ah ! J'oublie toutes tes impertinences de tantôt en faveur du plaisir que tu m'as procuré. La vue seule de cet objet a ravi tous mes sens.
À son mari.
Ah ! Monsieur, vous voilà, faut-il que j'aie plus d'obligation à Gilles qu'à vous ? Ne devriez-vous pas m'avoir apporté, du moins, du fruit de Calville rouge ?
LE MAÎTRE
J'ai été, ma mignonne, chez tous les fruitiers de la halle ; aucun d'eux n'a pu m'en fournir. La saison en est absolument passée.
ISABELLE
Mon fruit en sera donc marqué ! Quelle affliction pour moi !
LE MAÎTRE
Je cours encore vous en chercher ; mais je crains bien de n'y pas réussir.
SCÈNE V. Les Précédents, excepté Le Maître ; Léandre, déguisé.
ISABELLE
Que je suis malheureuse ! Quoi, je ne pourrai avoir ce que j'aime !
GILLES
Morguenne ! Aussi vous avez de drôles de fantaisies ! Calville rouge !...
Calville : Espèce de pomme. [F]
LÉANDRE
Plaît-il, mon ami ?
GILLES
Je ne parle pas de vous, Monsieur.
LÉANDRE
Pourquoi donc m'appelez-vous ?
GILLES
Moi ? Je n'y pense pas.
LÉANDRE
N'avez-vous pas dit : Calville rouge ?
GILLES
Oui.
LÉANDRE
Eh bien ! C'est moi ; me voilà.
GILLES
Comment, c'est vous ?
LÉANDRE
Oui, mon ami, je m'appelle ainsi.
GILLES
Parlez donc, notre maîtresse ! J'ai encore votre affaire : en voilà un calville rouge.
ISABELLE
Où est-il ?
LÉANDRE
C'est moi, Mam'selle, qui ai cet honneur.
ISABELLE
Je ne vous comprends pas.
GILLES
Je vous dis que ce Monsieur a votre affaire.
ISABELLE
Monsieur a du calville rouge ?
LÉANDRE
Oui, Mam'selle, fort à votre service.
GILLES
Ne serait-il pas l'arbre et le fruit ?
ISABELLE
Ah ! Si cela est, Monsieur, entrez dans ma maison et venez contenter mon envie.
LÉANDRE
Je n'ai jamais été rétif, Mam'selle, à l'envers du beau sexe, quand il s'est agi de lui rendre service, et j'obéirai volontiers à vos ordres.
Ils entrent.
GILLES
Voilà un garçon bien civil et bien obligeant.
SCÈNE VI.
GILLES, seul
Faut avouer que je suis plus heureux que notre maître : il court toute la ville comme un fou, et moi, sans sortir de ma place, voilà déjà deux des envies de la maîtresse que j'ai eu les moyens de satisfaire. Il n'y a plus que le bigarreau qui m'embarrasse. Si je le pouvais trouver ! Mais je vais aussi chercher à mon tour.
SCÈNE VII.
LÉANDRE, seul, déguisé
Faut-il que je sois toujours traversé dans la félicité de mon bonheur ! Au moment que j'allais goûter les plus amoureux plaisirs avec Mademoiselle Isabelle, son animal de mari s'est fait entendre, et j'ai été obligé, pour la seconde fois, de sortir brusquement de sa maison.
Il sort et va changer d'habits.
SCÈNE VIII. Le Maître, Gilles.
LE MAÎTRE
Je ne croirai jamais ce que tu viens de m'apprendre. Ma femme aurait trouvé du calville rouge ?
GILLES
Oui ! Monsieur, cela est sûr. Il ne reste plus que le bigarreau.
LE MAÎTRE
On m'a dit que j'en trouverais peut-être au Jardin du Roi ; comme nous n'en sommes pas bien éloignés, j'y cours.
GILLES
Allez et ne perdez pas de temps.
SCÈNE IX. Léandre, Gilles.
LÉANDRE
Le voilà parti, le bonhomme. Il me vient une idée pour tromper encore ce balourd ; exécutons-la.
Il chante en se promenant :
J'ai dans ma pochette Un petit moineau Qui la tête a faite Comme un bi tourelourirette, Comme un bi lanladilirette, Ce monsieur de Lafleur Comme un bigarreau.GILLES
Je crois, ma foi ! Que voilà notre affaire. Vous parlez de bigarreau, Monsieur, est-ce que vous en auriez un ?
LÉANDRE
Oui, mon ami, et des plus beaux, je m'en vante.
GILLES
Ô ciel ! Et pourrait-on le voir ?
LÉANDRE
Non, vraiment ! La moindre impression de l'air est capable de le flétrir par le froid qu'il fait.
GILLES
Mais, Monsieur, dans une chambre bien chaude, feriez-vous difficulté de le montrer à une demoiselle qui en a grande envie ?
LÉANDRE
Non, mon ami. Mais elle voudrait peut-être le gober.
GILLES
Morguenne ! C'est qu'elle est grosse. C'est une envie.
LÉANDRE
J'en suis fâché ; mais la femme d'un gros fermier général, qui est dans le même cas, le marchande.
GILLES
Et combien en offre-t-elle ?
LÉANDRE
Dix écus, et j'en veux trente-trois livres.
GILLES
Ma maîtresse, Monsieur, vous les donnera. Mais elle n'achètera pas chat en poche ; montrez-le-moi !
LÉANDRE
La proposition n'est pas honnête. Je ne puis le faire voir qu'à huis clos.
GILLES
Trente-trois livres ne font, je crois, qu'onze écus ?
LÉANDRE
Justement, tu comptes à merveille.
GILLES
Entrez là dedans, Monsieur, vous allez bien contenter notre maîtresse.
Léandre entre.
SCÈNE X. Gilles, Le Mâitre.
LE MAÎTRE
Je joue de malheur, le grand froid de cette année a gelé le bigarrotier du jardin du roi, malgré toutes les précautions prises pour le conserver. Mais je vois encore Gilles à la porte, il a l'air bien content.
GILLES
Ma foi, Monsieur, sans moi votre enfant aurait eu une drôle de figure.
LE MAÎTRE
Que veux-tu dire ?
GILLES
Eh ! Parguenne ! Si je n'avais eu le bonheur de satisfaire les trois envies de votre femme, il lui en pendrait autant que cela ; mais l'andouille de Tranche Vilanie y a mis bon ordre.
LE MAÎTRE
Que je t'ai d'obligation !
GILLES
Le calville rouge, qui est-ce encore qui l'a présenté à Mademoiselle Isabelle, si ce n'est Monsieur Gilles ?
LE MAÎTRE
J'en conviens, mon ami.
GILLES
Mais pour le bigarreau, gnia rien de plus drôle. Sans la chanson de stila qui l'avait, jamais on n'en aurait trouvé, et votre femme...
Bigarreau : Espèce de cerise rouge d'un côté et blanche de l'autre, d'une chaire très ferme. [L]
LE MAÎTRE
Comment, sans la chanson ?
LE MAÎTRE
Que veut dire cela ?
GILLES
Cela signifie que l'homme qui chantait ainsi avait le bigarreau dans sa poche et que je l'ai envoyé à votre femme.
LE MAÎTRE
Et l'as-tu vu, le beau bigarreau ?
GILLES
Oh ! Que non. Il n'a jamais voulu me le montrer ; il dit qu'il le conserve dans du coton et qu'il le mettra à Mademoiselle Isabelle en main propre. Je suis persuadé qu'il le lui a mis, car j'ai entendu qu'elle lui disait : « Non, je n'ai jamais eu autant de plaisir en ma vie. » Vous voyez bien qu'il fallait qu'elle fût très contente.
LE MAÎTRE
Ah ! Misérable faquin ! J'appréhende bien plutôt d'être trahi par ta balourdise.
GILLES
Comment donc ?
LE MAÎTRE
Ne vois-tu pas, butor, que c'est quelque fourbe qui s'est introduit ainsi chez moi ?
GILLES
Ma foi, Monsieur, je commence à croire que cela pourrait bien être et que vous avez raison. Je me rappelle que l'andouille de Tranche Vilanie, stila calville rouge et le monsieur au bigarreau, avaient presque la même voix et se ressemblaient assez.
LE MAÎTRE
Ah ! Si cela est ainsi, je suis un homme mort. Sans doute que ce scélérat aura abusé de la simplicité de ma femme.
GILLES
Je le croirais bien. Écoutez, Monsieur, il est encore dans la maison. Il faut l'attendre à la porte et l'assommer quand il sortira.
LE MAÎTRE
C'est bien dit, éloignons-nous un peu.
SCÈNE XI et dernière. Le Maître, Gilles, Isabelle, Léandre.
ISABELLE, à Léandre
Faites bonne contenance seulement et laissez-moi faire... Vous êtes bien hardi, mon petit ami, de m'avouer que vous m'aimez et que c'est par le ministère de Gilles que vous vous êtes introduit chez moi. C'est ainsi que je traite un insolent tel que vous.
Le Maître et Gilles s'approchent pour battre Léandre. Isabelle les rosse tous deux, et son amant se sauve sans recevoir un seul coup.
LE MAÎTRE
Fort, fort ! Sur ce maroufle et sur Gilles !... Mais, ma mignonne, prends donc garde où tu frappes ! Je suis tout brisé de coups.
ISABELLE
Ah ! Vous voilà, mon mignon. Dame ! Excusez, c'est la colère qui me transporte, je ne vous voyais pas.
LE MAÎTRE
Je ne t'en veux pas de mal, au contraire, ma petite femme. Je te loue fort de t'être ainsi vengée ; et je te sais bon gré du traitement que tu as fait à ce séducteur.
GILLES
Oui, mais pourquoi me battre, moi ? Si je l'ai fait entrer dans la maison, je n'y ai pas entendu de finesse ; c'était par l'ordre de notre maître.
ISABELLE
Oh ! Dame ! Je n'ai pas fait réflexion à tout cela ; j'en suis fâchée, mon ami ; pour t'en consoler, la bourse sera pour toi.
GILLES
Grand merci, notre maîtresse ; je ne pense plus aux coups que j'ai reçus.
LE MAÎTRE
Mais, ma petite femme, et tes envies ?
ISABELLE
Oh ! Mon cher petit bouchon, elles sont passées ; ce sont fantaisies ordinaires à notre sexe.
LE MAÎTRE
Ah ! Que je suis aise de te voir ainsi guérie ! Rentrons et allons nous réjouir d'un si grand bonheur.
8 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0