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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Parade en prose

Léandre Fiacre

Thomas-Simon Gueullette· créée en 1720· 5 personnages

représentée pour la première fois en société en 1720.

Personnages

  • LÉANDRE, amant d'Isabelle
  • ISABELLE, fille de Villebrequin
  • CASSANDRE, amoureux d'Isabelle
  • VILLEBREQUIN, père d'Isabelle
  • GILLES, valet de Cassandre
Présentation des représentations et premières éditions

Voici, ci dessous, l'entête complète du fichier qui a servi de base à l'élaboration de ce texte, la graphie a été adaptée au contexte du site theatre-classique.fr.

Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (24.VII.2000) Texte relu par : Y. Bataille

Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 27216, 14107 Lisieux cedex -Tél. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55. - Fax : 02.31.48.66.56 Mél : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] bib_lisieux@compuserve.com http ://www.bmlisieux.com/

Texte établi sur un exemplaire (BmLx : ns 919) de l'édition du Théâtre des boulevards, réimprimée à Paris en 1881 par Edouard Rouveyre, avec une notice de Georges d'Heylli.

SCÈNE PREMIÈRE. Léandre, Isabelle.

LÉANDRE

Quoi ! Charmante z'Isabelle, j'apprends que vous allez t'épouser Monsieur Cassandre. Où est la foi que vous m'avez promise ? Où est l'amour, où est le bien que vous me portiez ?

ISABELLE

Taisez-vous donc, mon cher Liandre, si vous ne voulez t'empêcher mon établissement ; car enfin je vous aime plus que lui, mais il a plus de moyen que vous.

LÉANDRE

Mamselle, tout cela z'est bel et bon, mais enfin il vaut mieux faire plaisir d'un pied à une honnête personne, que d'un doigt à un sot et à un vieux comme il est.

ISABELLE

Mais vraiment, mon cher Liandre, je sens bien ce qu'en vaut l'aune. Aussi ce n'est point la badinerie qui me fait prendre le parti, c'est l'envie d'avoir de quoi, je compte bien toujours vous voir.

LÉANDRE

Non, Mamselle, je ne veux point que vous soyez Madame Cassandre. Je veux moi même faire votre fortune, et il ne sera pas dit que l'on m'aura passé le bec par la plume.

ISABELLE

Mais, mon père, charmant Liandre, que dira-t-il ?

LÉANDRE

J'aurai toujours pour sa personne beaucoup de considération, mais je lui donnerai vingt coups de pieds dans le vendre, s'il ne fait pas ce je veux.

ISABELLE

Vous êtes assurément bien le maître de faire ce qu'il vous plaira, si vous croyez que ce soit pour le mieux.

LÉANDRE

Je sais que Monsieur Cassandre va venir pour vous épouser, faites comme si de rien n'était et laissez-moi faire.

ISABELLE

Oui, mon cher z'Amant, vous ferez toujours comme vous voudrez et tant qu'il vous plaira.

SCÈNE II. Cassandre, Gilles.

CASSANDRE

Enfin je viens ici pour épouser.

GILLES

Oui, mais non pas pour épousseter.

CASSANDRE

Veux-tu bien m'écouter ? Je veux faire une fin.

GILLES

Pardienne, Monsieur, elle est toute faite et vous voulez stapendant épouser Mamselle z'Isabelle.

CASSANDRE

Oui bien assurément.

GILLES

Je ne parle pas pour elle, mais les filles de ce pays sont quelquefois si savantes, qu'elles n'apprennent rien de nouveau la première nuit de leurs noces.

CASSANDRE

Oh nous savons cela, mais il y a fille et fille.

GILLES

Oui, Monsieur, il y en a de la grande et petite espèce : mais, Monsieur, voulez-vous savoir ce qui vient partout ?

CASSANDRE

Oui-da, je suis toujours bien aise de m'instruire.

GILLES

Monsieur, ce sont des cornes ; car il n'y a point de terre qui ne produise des cocus.

CASSANDRE

C'est vraiment bien le temps de me tenir ces propos.

GILLES

Si vous voulez j'imposerai silence à mes paroles, mais aussi voulez-vous que j'attende que vous ayez voyagé en Cornouailles, et que l'on vous appelle Monsieur Corneille.

CASSANDRE

Ce malheur ne peut m'arriver, Isabelle est belle, elle est sage, elle est fille de mon bon ami Villebrequin.

GILLES

Oui elle est belle, mais un homme qui a une belle femme, tout le monde est son cousin.

CASSANDRE

Hé bien tant mieux, on me fera plus d'honneur.

GILLES

Mais pardienne, ne savez-vous donc pas qu'une bonne chèvre, une bonne mule, et une bonne femme, font trois mauvaises bêtes.

Pardienne :

CASSANDRE

Enfin, je te demande conseil, mais ce n'est pas pour me contredire.

GILLES

Monsieur, puisque vous le prenez par-là, je vous baise bien les mains ; baisez-moi les fesses.

CASSANDRE

Tout cela est bon ; va t'en dire à mon compère Villebrequin que je l'attends ici pour lui faire visite comme l'honnêteté le désire.

GILLES

J'y vesse, mais pardienne, par les mamelles de mon cul, vous faites là une grande folie.

Apercevant Villebrequin.

Taye, taye, taye, Monsieur Villebrequin.

SCENE III. Villebrequin, Cassandre, Gilles.

GILLES, à Villebrequin

Voilà Monsieur Cassandre qui vient pour vous trousser son compliment, et pour trousser Mamselle z'Isabelle.

Trousser : On dit aussi, dans le style railleur et satirique, qu'une femme s'est laissé trousser la jupe pour dire, qu'elle a fait faux bond à son honneur. On dit encore d'une personne, d'une maison qu'elle est bien troussée ; pour dire, qu'elle est bien prise en sa taille,, qu'elle est propre, bien ajustée, que rien n'y manque. [F]

VILLEBREQUIN

Ah ! Bonjour mon compère et mon bon ami.

CASSANDRE

Vous me voyez frais, gaillard, et dispos, et je viens pour terminer la petite affaire dont nous avons parlé.

Dispos : Qui est agile, léger, qui se porte bien. (...) On dit dun vieillard qui se porte bine qu'il est encore gaillard et dispos. [F]

VILLEBREQUIN

Et quand la voulez-vous faire ?

CASSANDRE

Tout à l'heure.

VILLEBREQUIN

J'y consens. Isabelle, hola ; ho, Isabelle.

SCÈNE IV. Villebrequin, Isabelle, Cassandre, Gilles.

ISABELLE

Plaît-il, mon père ? Qu'est-ce que vos commandements m'ordonnent ?

CASSANDRE

Qu'elle est bien élevée ! Quelle modestie !

VILLEBREQUIN

Saluez mon bon ami Monsieur Cassandre, il vient pour vous prendre à femme.

ISABELLE

Ah ! Mon cher Papa, je ne pourrai jamais.

GILLES

Pardienne, c'est lui bien plutôt qui ne le pourra pas.

CASSANDRE

Mademoiselle, vous voyez un homme qui voudrait avoir tout l'or d'un pays pour le soumettre à vos pieds, et pour mériter votre consentement.

ISABELLE

Monsieur, tout ce que mon cher Papa ordonne, je le fais toujours.

CASSANDRE

Vous me charmez.

À Villebrequin.

Allons donc mon beau-père.

GILLES

Monsieur Villebrequin n'est donc plus votre compère, vous verrez que c'est Mamselle.

CASSANDRE

Oui, je t'assure, qu'elle m'est tout ce qu'on peut être pour moi.

VILLEBREQUIN

Tenez, ma fille, voilà mon bourson, allez acheter tout ce qu'il vous faudra, prenez un fiacre pour avoir plutôt fait.

À Cassandre.

Vous verrez tout ce qu'elle achetera.

Bourson : ou bourseron, Petite poche attachée à la ceinture de haut-de-chausse, où on met son argent ou sa bourse. [F]

Fiacre : C'est un nom qu'on a donné depuis peu aux carrosses de louages, du nom d'un fameux loueur de carrosses qui s'appelait ainsi. Quand on parle d'un carrosse mal-propre, ou mal attelé, on l'appelle par mépris un fiacre.

CASSANDRE

Si vous voulez prendre ma bourse aussi ?

VILLEBREQUIN

Non, laissez, vous vous mocquez de moi. Elle a suffisamment de quoi, je lui donne plus de quinze francs. Vous verrez, vous verrez, vous dis-je, laissez la faire.

ISABELLE

Oui, mon cher Papa, je m'y en vais, ne vous impatientez pas.

SCÈNE V. Villebrequin, Cassandre, Gilles.

CASSANDRE

En vérité votre Isabelle est une charmante personne.

VILLEBREQUIN

Il est vrai, c'est une créature qui est fort bonne ; toutes nos voisines la montrent pour exemple.

GILLES

Et tous nos voisins la montent.

VILLEBREQUIN

Jamais de bruit avec elle, c'est la complaisance même.

GILLES

Oui, quand on fait ce qu'elle veut.

CASSANDRE

Que je vais vivre une vie agréable et joyeuse !

GILLES

Et cornue.

CASSANDRE

Te tairas-tu z'insolent. Par mon âme, si j'entendais ce que tu dis, je crois que je te battrais.

VILLEBREQUIN à Gilles

Va t'en, mon ami, voir quand le fiacre sera de retour, et viens nous avertir.

CASSANDRE

Va, je te prie, car je brûle d'impatience de la revoir.

GILLES, en s'en allant et faisant les cornes

Je vous prends toujours à témoin que ce n'est pas ma faute, si vous en faites la folie.

CASSANDRE

Très assurément je te battrai, si tu ne m'obéis pas, et si tu parles encore.

SCÈNE VI. Cassandre, Villebrequin.

CASSANDRE

Je vous demande excuse pour ce mien serviteur, il a de l'esprit, mais il ne sait pas toujours ce qu'il dit.

VILLEBREQUIN

Oh ! Vous vous moquez, ces sortes de gens ne peuvent z'avoir autant de bien disance, ni tant d'esprit que nous en avons... Enfin vous êtes donc content de ma charmante z'Isabelle.

CASSANDRE

On ne peut z'avoir plus de joie t'au coeur que vous m'en donnez, mon cher beau-père.

SCÈNE VII.Cassandre, Villebrequin, Gilles.

GILLES

Monsieur, Monsieur.

CASSANDRE

He bien ?

GILLES

Le fiacre est à la porte.

VILLEBREQUIN

Allons donc au-devant de ma fille.

GILLES

Monsieur, je ne crois pas que cela vous soit nécessaire, non plus qu'à elle.

VILLEBREQUIN

Eh pourquoi donc ?

GILLES

Écoutez-moi bien.

CASSANDRE

Que nous va-t-il dire ?

GILLES

Le carrosse est bien à la porte comme je viens de vous le dire ; les glaces de bois sont bien fermées, le fiacre va bien, mais les chevaux ne marchent point.

VILLEBREQUIN

Comment ! Qu'est-ce que cela veut dire ?

CASSANDRE

Cela me paraît incompréhensible.

GILLES

Oh pardienne, je le comprens bien moi.

VILLEBREQUIN

Expliques-toi donc.

CASSANDRE

Parle donc promptement.

GILLES

Par le masque de mon derriere, je crois qu'ils faisaient le manège dans le carrosse.

CASSANDRE

Comment ?

GILLES

Pardienne oui. Le manége se fait là sans éperons, et les écuyers n'ont besoin que d'une baguette de six ou sept pouces de long.

VILLEBREQUIN

Je commence à me douter de ce qu'il veut dire, mais je ne puis le croire. Je m'en vais voir qu'est-ce que c'est. Attendez-moi ici.

SCÈNE VIII.

CASSANDRE, seul

Tout ceci commence à me mettre z'un tant soit peu en cervelle à me donner du souci. Gilles aurait-il raison ? Mais non, une personne t'aussi-bien élevée, aussi modeste comme Mamselle z'Isabelle, et la fille du compère Villebrequin.... Oh non, cela n'est pas possible.

SCÈNE IX. Villebrequin, Cassandre, Isabelle, Gilles, Léandre en fiacre.

VILLEBREQUIN

La voici que je vous ramène.

GILLES

Pardienne il les a fait sortir tous deux du carrosse.

CASSANDRE

Qui ?

GILLES

Pardienne, le fiacre et vot'Maîtresse.

ISABELLE

Je causais avec lui, je faisais mon marché.

VILLEBREQUIN

Cela est vrai, ils étaient tous deux dans le carrosse.

Au Fiacre.

Mais mon ami que voulez-vous de plus ? Est-ce que vous n'êtes pas content ?

LÉANDRE, en fiacre

Non mordi, je ne le suis pas, j'en veux encore, je veux avoir mon reste.

Il fait claquer son fouet. Lazzi de peur de Gilles et des autres.

Et le premier qui branche ici, je lui casse mon fouet sur le corps.

GILLES

Sainte merde !

CASSANDRE

Jérusalem.

VILLEBREQUIN

Ma fille donne-lui tout ce qu'il demandera, et qu'il nous laisse en repos.

ISABELLE

Mon cher papa, je lui en ai donné tant qu'il a voulu ; ce n'est pas ma faute, je vous en assure, s'il en veut encore.

LÉANDRE

Non, Monsieur, je n'en ai point z'assez. Je ne suis point tel que je parais figuré à vos yeux. J'ai emprunté le carrosse d'un de mes amis, pour témoigner à la charmante z'Isabelle combien j'ai de passion pour elle. Je suis Monsieur Léandre.

VILLEBREQUIN

Monsieur, vous en êtes bien le maître.

CASSANDRE

Monsieur, je vous laisse tout mon droit.

GILLES

Pardienne, Monsieur, vous ne laissez pas grand chose.

LÉANDRE

Allons profiter d'un déguisement, qui m'a fait vous obtenir de messieurs vos parents.

VILLEBREQUIN

Allons faire la noce. Voulez-vous venir avec nous, mon Compere ?

CASSANDRE

Pour le présent, je vous suis bien obligé.

SCÈNE DERNIÈRE. Cassandre, Gilles.

GILLES

Pardienne, Monsieur, j'avais bien raison, ce n'était pas ma faute.

CASSANDRE

Tais-toi, tu me sens le vieux battu.

GILLES

Et vous le vieux cocu.

CASSANDRE

Oh pour le coup, si je n'avais peur de casser mon bâton...

GILLES

Donnez, donnez, je ne crains que les coups de votre tête, car elle est trop bien armée.

CASSANDRE, voulant battre Gilles

Voilà pour toi.

Gilles s'enfuit, et Cassandre court après.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0