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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Parade en prose

Le Marchand de Merde

Thomas-Simon Gueullette· créée en 1720· 5 personnages

Représentée pour la première fois en société en 1720.

Personnages

  • LÉANDRE
  • ARLEQUIN
  • GILLES
  • CATIN
  • L'APOTHICAIRE

LE MARCHAND DE MERDE

SCÈNE PREMIÈRE. Léandre, Arlequin.

LÉANDRE

Écoute, mon citer z'Arlequin.

ARLEQUIN

Oui da, Monsieur, car je ne suis pas sourd.

LÉANDRE

Toujours plaisant à l'accoutumée, mais ce n'est pas de ça dont il s'agit, je t'ai toujours compté mes peines et mes malheurs.

ARLEQUIN

Oui, Monsieur.

LÉANDRE

J'ai du chagrin, mon cher z'Arlequiri, ce n'est point assurément contre la charmante z'isabelle, jamais fille ne peut être plus honnête et plus civile, car tous les jours elle m'aime ; mais encore tu sais bien que je vais passer z'ordinairement la nuit chez elle.

ARLEQUIN

Oui, Monsieur.

LÉANDRE

Ce n'est point contre la fortune que j'ai du méchant vouloir ; j'ai grâce au Ciel toujours la pièce blanche pour payer une bouteille z'à un ami.

ARLEQUIN

Je voudrais bien l'avoir moi pour payer une poularde et douze bouteilles de vin.

Poularde : Jeune poule engraissée. [F]

LÉANDRE

Ne deviendras-tu jamais modeste, mon cher z'Arlequin, les bons exemples et la civilité que tu me vois ne te feront-ils point z'amander.

ARLEQUIN

Mais, Monsieur, l'on dit tel valet... tel Maître.

LÉANDRE

Cela z'est vrai, tout le monde dit cela.

ARLEQUIN

Vous avez une maîtresse, vous avez la pièce blanche ; si j'avais feulement le quart d'une maîtresse, et deux pièces blanches je serais plus content qu'un Pape.

LÉANDRE

Tais-toi z'insolent, il ne faut pas parler de ces personnes-là ; mais je te promets de quoi avoir z'une bonne bouteille de vin de la cuisse, si tu veux t'intéresser dans mon malheur.

ARLEQUIN

Parlez vite, car j'ai grand soif.

LÉANDRE

Tu connais ce coquin de manant de Gilles qui loge ici près !

ARLEQUIN

Si je le connais, je l'ai dévisagé cent fois »

Dévisager : Déchirer le visage avec les ongles ou les griffes. [L]

LÉANDRE

Hé bien c'est un malpropre, qui vient tous les jours [paroles ne puent point] faire ses excréments, ses vilenies à ma porte.

ARLEQUIN

Et pour cela vous me donnerez une bouteille de vin ?

LÉANDRE

Tu es toujours d'une z'impromptitude...

ARLEQUIN

Voulez-vous que j'en aille faire autant à la sienne, vous n'avez qu'à parler, cela sera bientôt fait, ce fera de l'argent bien gagné.

LÉANDRE

He non.

ARLEQUIN

Dame c'est que vous me faites venir l'eau à la bouche.

LÉANDRE

Écoute-moi,

ARLEQUIN

S'il ne tient qu'à cela pour obliger un ami, je mettrai tout par écuelles.

Écuelles : Ustensile de table, petit plat sans bord qui sert d'ordinaire à prendre un bouillon, ou à préparer un potage pour quelqu'un particulier. [F]

LÉANDRE

Veux-tu te taire ?

ARLEQUIN

C'est qu'aussi vous m'avez fait passer.

LÉANDRE

Encore !

ARLEQUIN

Monsieur, ne vous fâchez pas, mais dépêchez-vous, je fais pressé.

LÉANDRE

Je voudrais punir cet insolent qui a l'audace...

ARLEQUIN

De chier à notre porte.

LÉANDRE

Mais où est-ce que ça se fait ? Quoi ! Parce que je lui ai donné quelques coups de bâton.

ARLEQUIN

Si cela se rendait comme cela, j'aurais chié dans votre lit, moi. Mais, Monsieur, ne vous mettez pas en peine, je vous promets de vous venger. Le voici qui sort, rentrons. Vous verrez beau jeu, il vient de me venir quelque chose en tête qui ne sera pas de paille.

LÉANDRE

Tu vois, mon cher z'Arlequin, que ton Maître te confie tout ce qui le chagrine,

ARLEQUIN

Allons, vous dis-je, nous allons voir beau jeu.

SCÈNE I.

GILLES, seul

Depuis que je n'ai plus mon onque ; je m'ennuie cheux nous, je ne sais que faire de mes dix doigts ; car enfin on ne peut toujours se gratter ; il faut que je me marie ; ma femme me grattera, je la gratterai, nous nous gratterons, je la battrai, elle me battra, nous nous battrons, et puis nous ferons la paix, et puis... parguenne, la voici ; quand on parle du loup on en voit la queue. Je voudrais bien qu'elle parlât de moi.

SCÈNE III. Gilles, Catin.

GILLES, tournant autour de Catin

Pardienne, voilà ce qu'on appelle ça un un bon cul de ménage, un bon...

CATIN

Que regardez-vous là, Monsieur Gilles ?

GILLES

Mamselle je vous releluque ; et que faites vous comme ça toute seule ?

CATIN

Je vous entends badin ; mais pour se marier il faut avoir de quoi, et je n'ai pas de quoi payer une chopine de vin, ou bien un coup de café de Suisse.

GILLES

Tant mieux ni moi non plus.

CATIN

Tant pis, et la marmite ?

GILLES

Nous n'en ferons point, ça se répand d'un rien, bon, bon, qu'importe, regardez-moi, je ne sis ni tortu ni bossu, je trouverais de quoi ; s'il n'y avait que ceux qui ont des rentes qui en fissions la folie, il n'y aurait pas tant de cocus.

CATIN

Tout cela est bel et bon, Monsieur Gilles, mais il faut du comptant.

GILLES

Ah, Mamselle, vous en avez pour nous deux, mais pardienne je suis bien aise de vous voir avant que les choses aillent plus loin.

CATIN

He pourquoi donc ?

GILLES

Trottez, marchez, quarrez-vous devant moi.

Quarrer : Marcher les mains sur les côtés, ou de quelque autre manière ui marque une certaine affectation d'orgueil et de vanité. [F]

CATIN

Est-ce comme cela, Monsieur Gilles ?

GILLES

Oui fort bien, car je ne veux pas acheter chat en poche ; mais dites-moi z'un peu ?

CATIN

Quoi ?

GILLES

Êtes-vous bien fille partout ?

CATIN

Oh beaucoup. Comptez que je la suis autant que l'était ma mère après m'avoir mis au monde. Je ne puis pas dire davantage.

GILLES

Oh ! Si cela est, je n'ai rien à dire, car assurément votre mère n'était pas un homme.

CATIN

Oui, mais Monsieur Gilles, je m'amuse ici à la moutarde, votre cul est une bête qui se fait porter par un âne ; si vous croyez m'épouser sans rien avoir, on sans savoir comment en gagner. Je suis votre servante, Monsieur Gilles.

Les enfants en vont à la moutarde, se dit de quelque affaire qui est complètement ébruitée. [L]

SCÈNE IV.

GILLES seul

Pardienne, elle a raison : il faut que je cherche à faire queuque chose. Voyons :

Il fait une énumération de tous les métiers.

Si j'avais des rentes je n'aurais pas tant de peine à trouver un métier. Allons, il faut que j'en cherche, j'épouserai Catin, j'aurai bien des petits enfants ; toutes les filles seront Catins, et tous les garçons seront Gilles. Pardienne, j'aurai bien de la famille.

SCÈNE V. Gilles, Arlequin.

ARLEQUIN, avec un gros baril

Ah bonjour Gilles ; comment te portes-tu ?

GILLES

Fort bien, sans argent, sans embarras ; et toi ?

ARLEQUIN

Je me suis mis dans le négoce, de la marchandise.

GILLES

Diantre ! Eh que vendez-vous donc ?

ARLEQUIN, lui faisant sentir une sonde qu'il tire du baril

Tenez, voyez si vous connaissez cette marchandise ?

GILLES, se bouchant le nez

Pardienne, oui, j'en fais tous les jours, c'est de la merde ; est-ce que cela se vend ?

ARLEQUIN

Vraiment oui, on en a même un grand débit ; d'où venez vous donc ?

GILLES

Jamais je n'en ai entendu parler, et j'en vois tant dans les rues auxquelles on ne touche point.

ARLEQUIN

C'est qu'il y a tant de gens qui ont d'autres professions, qu'ils ne pensent point à cela.

GILLES

Mais moi qui vous parle qui ne sais point de métier, je n'y ai jamais pensé non plus. Oh combien j'en ai perdu ! Mais à qui vend on cela ?

ARLEQUIN

Ô bien des gens, mais surtout aux Apothicaires. Tenez vous-là, vous allez voir.

SCÈNE VI. Gilles, Arlequin, L'Apothicaire.

ARLEQUIN

Voudriez-vous, Monsieur, acheter ma marchandise, j'en ferai bon marché !

L'APOTHICAIRE

Voyons, Monsieur, voyons.

ARLEQUIN

Goûtez, Monsieur, examinez, vous n'en trouverez pas de meilleure.

L'APOTHICAIRE

La marchandise pourrait être mieux conditionnée. Mais voyons, le prix fait tout ; combien en voulez-vous ?

ARLEQUIN

J'en veux sept écus.

L'APOTHICAIRE

Allons, c'est trop : en voulez-vous cinq ?

ARLEQUIN

Oh ! Je ne puis, Monsieur, j'y perdrais trop.

GILLES, à part

Il y perdrait ?

ARLEQUIN

Croyez-moi, Monsieur, ne me laissez point aller. Je fournis un de vos confrères qui ne barguignera pas lui, il m'en donnera peut-être davantage.

Barguigner : Se dit figurément en choses spirituelles des irrésolutions d'esprit, quand un homme a du mal à se résoudre, à donner quelque parole, à conclure une affaire, à se défaire de quelque engagement. [F]

L'APOTHICAIRE

Tenez donc, voilà vos sept écus, puisque vous n'en voulez rien rabattre.

SCÈNE VII. Gilles, Arlequin.

ARLEQUIN

Hé bien, ne l'ai-je pas bien vendu ? Et si la marchandise allait, j'en aurais eu bien davantage.

GILLES

Pardienne voilà qui est admirable ! Je ne l'aurais pas cru si je ne l'avais vu. Allons voilà qui est fait. Je me fais Marchand de Merde ; je cherchais une profession, celle-là n'est pas difficile, je serai Maître tout d'un plein saut, et Catin n'aura plus rien à me reprocher. Monsieur z'Arlequin je vous suis bien obligé.

SCENE VIII.

ARLEQUIN, seul riant

Le drôle de corps ! Je lui ai donné là un métier avec lequel il va faire une grande fortune, mais du moins notre quartier sera propre, il ne chiera plus à notre porte, et Monsieur Liandre me donnera pour boire. Voici l'Apothicaire qui ne me paraît pas content de sa marchandise, sauvons-nous.

SCÈNE IX.

L'APOTHICAIRE

Si je pouvais tenir cet insolent, cet affronteur qui m'a vendu de la merde pour du miel, je lui ferais bien voir que ce n'est pas à un Apothicaire qu'il faut se jouer. Je n'ose me plaindre de la friponnerie qu'on m'a faite, car tout le monde encore se moquerait de moi. Que faire ? Il faut prendre patience en enrageant.

Affronteur : qui trompe qui affronte. [F]

SCÈNE X. L'Apothicaire, Gilles avec un tonneau.

GILLES

Qui veut de ma merde ? Argent de ma merde ; c'est de la fraîche.

L'APOTHICAIRE

Voilà un de ces affronteurs, ou quelqu'un qui veut se moquer de moi.

GILLES

Ah ! Monsieur, profitez du bon marché, je suis pressé de vendre.

L'APOTHICAIRE

Vous êtes un insolent.

GILLES

Monsieur, Monsieur, on ne traite point un honnête marchand comme vous faites.

L'APOTHICAIRE, lui donnant un soufflet

Un Marchand de mon cul.

GILLES

Je parie que votre cul n'en fait pas de si bonne que celle-ci. Mais goûtez avant que de mépriser la marchandise, vous verrez qu'elle vaut mieux que celle de tantôt.

L'APOTHICAIRE, prenant un bâton

Ce coquin ci payera pour l'autre.

GILLES

Vous avez donné tantôt sept écus pour un petit baril ? Hé bien je vous donnerai celui-ci qui est trois fois plus gros pour dix écus, comptez que c'est une trouvaille.

L'APOTHICAIRE, le battant et lui cassant le tonneau sur le corps

Tiens Marchand de Merde, garde ta marchandise pour toi et t'en va.

GILLES, seul

Au voleur, au voleur, je suis un homme ruiné, il n'y a plus de police ici.

SCÈNE XI. Léandre, Arlequin, Gilles.

ARLEQUIN

Qu'as-tu donc à crier ?

GILLES

Ah ! Mon confrère, vous voyez comment on traite les marchands.

ARLEQUIN

Il faut faire une plainte devant Monsieur le Commissaire.

GILLES

J'y consens.

ARLEQUIN

Tu as peut-être aussi fait quelque faute ? Le métier n'est cependant pas difficile.

GILLES

Non vraiment, je vous assure, la marchandise était bonne, sentez plutôt, vous devez vous y connaître. Ce vilain apothicaire de mon cul, n'a seulement pas voulu la goûter.

ARLEQUIN

Il était peut-être enrhumé ?

LÉANDRE

Il faut espérer, Monsieur Gilles, que vous serez plus heureux une autrefois ; continuez toujours.

GILLES

Pardienne, Monsieur, je suis bien dégoûté du commerce.

LÉANDRE

Croyez-moi cependant, ne venez plus chier à la porte des gens, gardez votre marchandise pour vous.

ARLEQUIN

Nous t'avons donné sur le corps la pièce de ton échantillon...

SCÈNE DERNIÈRE. Léandre, Arlequin, Gilles, Catin.

CATIN

Hé mon pauvre Gilles, comment te voilà fait, on ne saurait t'approcher.

GILLES

Tu vois, j'ai voulu lever boutique pour être en état de t'épouser, je me suis fait Marchand de Merde.

CATIN

Je le sens bien nigaud ; je ne veux pas d'un mari qui soit aussi sot, je veux que ce soit moi qui le fasse. Votre servante, Monsieur.

Elle s'en va.

LÉANDRE

Ni moi d'un voisin qui vienne tous les jours chier à ma porte.

Il sort.

ARLEQUIN

Et moi je ne veux jamais parler z'à un homme qui sait aussi mal vendre sa marchandise.

GILLES

Adieu donc. Pardienne aussi la vie du monde est bien difficile.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica