Farce en prose
Première Parade, Farce.
Représenté chez Gueullette à Charentonen 1714.
Personnages
- LE MAÎTRE, ou MONSIEUR DE PARLAVENTREBLEU
- GILLES
- TAILLE-BRAS, chirurgien et notaire
- VISAUTROU, apothicaire
- UNE SAGE-FEMME
- PRENDS-TOUT, filou
- LAISSE-RIEN, filou
- GILLETTE, femme de Gilles
- MONSIEUR OLIBRIUS
- SANS-QUARTIER, valet
- DIVERTISSANT, valet
- UN SUISSE
ACTE I
SCÈNE I. Le Maître, ensuite Gilles.
LE MAÎTRE
Il faut, de toute nécessité, que je m'embarque aujourd'hui pour Corbeil où je dois aller recevoir trois cent francs. Voyons si je n'ai rien oublié pour le voyage. Voilà mon bonnet de nuit, une chemise. Mais, vraiment, le meilleur était sorti de ma mémoire. Gilles ! Gilles !
Gilles, en dedans, crie de toutes ses forces. Il entre ensuite avec les cinq doigts de la main droite enveloppés de cornets de papier.
GILLES
Ah ! Monsieur, je n'en puis plus !
LE MAÎTRE
Gilles !... Ah ! Te voilà... Qu'est-ce que cela veut dire ?
GILLES
Ahi ! ahi ! ahi ! ahi !
LE MAÎTRE
Avance donc, animal.
GILLES
Ah ! Monsieur, me voilà en bel état. J'ai les cinq doigts dépouillés.
LE MAÎTRE
Et comment cela t'est-il arrivé ?
GILLES
Je voulais tremper une croûte au pot. Jacqueline, cette chienne de Jacqueline, m'a poussé le coude et m'a fait enfoncer la main dans la marmite... Ah ! Monsieur, je me meurs... Du vin !... Du vinaigre !
LE MAÎTRE
Voilà, misérable, ce que te coûte ta gourmandise.
GILLES
Du vin !... Du vinaigre !... Un médecin !... Un chirurgien !... Un apothicaire !
LE MAÎTRE
Voilà un garçon estropié pour le reste de ses jours. Monsieur Taille-Bras ! Monsieur Visautrou ! Heureusement que ces messieurs sont mes voisins. Au secours ! Mon valet Gilles est fort malade !
SCÈNE II. Le Maître, Gilles, Taille-Bras, avec une scie, un couperet et des palettes à saigner, Visautrou, un tablier devant lui et une seringue.
TAILLE-BRAS
Qu'y a-t-il, Monsieur ? Vous criez comme si le feu était à la maison.
LE MAÎTRE
Hélas ? Monsieur, voilà mon valet Gilles en pitoyable état.
GILLES
Hélas, oui !
VISAUTROU
À quoi servent ces cornets de papier ?
GILLES
C'est que j'ai eu les doigts brûlés dans la marmite.
VISAUTROU
Cela est fâcheux, mon ami. Hippocrate, en pareil cas, dit que, pour tempérer la chaleur que cause la brûlure, il faut commencer par prendre un petit clystère dulcifiant.
GILLES
Qu'est-ce que vous parlez d'hypocras, Monsieur ? J'en boirais bien un coup pour me fortifier le coeur.
VISAUTROU
Ce n'est pas d'hypocras que je parle. C'est d'Hippocrate, le prince de la médecine.
TAILLE-BRAS
Monsieur Visautrou parle sensément. Mais Gallien assure qu'en pareil cas il faut auparavant phlébotomiser le malade.
GILLES
Ah ! Ah ! Ah !
VISAUTROU
Vous vous trompez, Monsieur, c'est par le clystère qu'il faut commencer.
TAILLE-BRAS
Et moi, je vous soutiens que c'est par la saignée.
LE MAÎTRE
Eh ! Messieurs, finissez vos contestations et secourez, si vous le pouvez, ce pauvre diable.
GILLES
Ah ! Je me meurs ! Du vin !... Du vinaigre !
LE MAÎTRE
Il me fend le coeur, dépêchez-vous donc.
TAILLE-BRAS
Cela va être fait dans le moment.
LE MAÎTRE
Qu'allez-vous donc faire ?
TAILLE-BRAS
Lui couper le bras que j'emporterai chez moi, puisque vous êtes si pressé, et je panserai la main tout à loisir.
GILLES
Oh ! Non, non, Monsieur, n'allez pas si vite. Ah ! Je sens bien que je n'irai pas loin. Cela me gagne les parties nobles. Ah ! Monsieur mon maître ! Qu'il est dur de mourir si jeune ! Mais, auparavant, ne pourrais-je pas faire un petit bout de testament par-devant main de notaire ?
TAILLE-BRAS
Oh ! cela est très aisé. Pour vivre à son aise, il faut manger à plus d'un râtelier. Je suis chirurgien, comme vous savez, et tabellion, fort à votre service. Faites seulement apporter une table.
Il tire son écritoire, du papier et une plume ; après quoi, il se met en posture d'écrire.
Vous n'avez à présent qu'à me dicter vos volontés : « Par-devant, etc... fut présent, etc... lequel, etc... nous a ainsi dicté ses intentions. Premièrement... » Allons, Monsieur Gilles, c'est à vous de parler.
GILLES
Ah ! Monsieur ! Vous n'avez qu'à écrire tout ce qu'il vous plaira.
TAILLE-BRAS
Mais, Monsieur, ce sont vos volontés, et non pas les nôtres, que nous devons coucher sur le papier.
GILLES
Eh bien ! Monsieur, puisque cela est, pour la bonne amitié que je porte à Monsieur de Parlaventrebleu, mon maître, je lui laisse cette maison-ci.
LE MAÎTRE
Comment, cette maison-ci ? Mais, vraiment, elle m'appartient.
GILLES
C'est pour cela que je vous la laisse, mon doux maître. Vous voyez bien que je ne puis l'emporter. Item, je laisse à Jacqueline, la cuisinière de Monsieur de Parlaventrebleu, la plus grosse paire de fesses qu'il y ait dans le village.
TAILLE-BRAS
Mais, Monsieur...
GILLES
Écrivez, écrivez.
TAILLE-BRAS
... Dans tout le village.
GILLES
Plus, je laisse au notaire qui aura eu la bonté de faire mon testament...
TAILLE-BRAS
Ah ! Monsieur Gilles, la plume me tombe des mains.
GILLES
Attendez, Monsieur. Je laisse donc au susdit notaire ou tabellion la plus belle paire de cornes qui ait jamais été sur la tête d'un cocu.
TAILLE-BRAS
Mon ami, vous faites le goguenard. Heureusement que je suis garçon, cela ne me regarde pas. Mais je vous déclare que, dès à présent, je renonce au legs.
GILLES
Cela dépendra plus de votre femme que de vous. Item, je laisse à mon petit frère, Guillaume Bambinois, toute ma garde-robe, à condition qu'il dépendra de Monsieur Parlaventrebleu, mon bon maître...
TAILLE-BRAS
Qu'il pendra Monsieur de Parlaventrebleu ?
LE MAÎTRE
Non pas, s'il vous plaît, Monsieur le tabellion ; diable ! Quel quiproquo ! Mettez, s'il vous plaît, dépendra et non pendra. Mais, Gilles, je ne te connais pas de garde-robe. En quoi consiste-t-elle ?
GILLES
Vous le voyez, Monsieur, je porte tout sur moi. Il y a pourtant encore deux chaussons chez la blanchisseuse. Item, je laisse à Lallemand, frotteur de feu Mme de Parlaventrebleu...
TAILLE-BRAS
Un lavement au frotteur de madame ?
GILLES
Eh ! Non, Monsieur.
TAILLE-BRAS
Monsieur Gilles, ma foi, vous vous moquez de nous. Je vois bien qu'il faut quitter la plume pour le bistouri.
GILLES
Attendez encore un moment, Monsieur. Dans un grand péril, j'ai fait un voeu singulier dont je n'ai pu encore m'acquitter. Si vous voulez bien le faire pour moi, ou Monsieur Visautrou, je crois même que, pour le présent, cela convient mieux à Monsieur l'apothicaire, qui est marié depuis trois mois.
VISAUTROU
Cela est vrai, Monsieur, et j'ai même une fort jolie femme.
GILLES
Tant mieux, Monsieur ; vous vous acquitterez mieux du voeu, et je vous en aurai une extrême obligation.
VISAUTROU
Mais, s'il faut trop s'éloigner de ma maison, Monsieur, j'ai bien des pratiques.
GILLES
Oh ! Monsieur, pourvu que vous en soyez seulement à cent pas, cela suffit.
VISAUTROU
Cela étant, je vous promets d'exécuter votre voeu.
GILLES
Ah ! Je respire et je meurs content. Eh bien ! Monsieur, dans un danger très pressant, j'ai fait voeu... Ah ! Je n'y tiens plus !
VISAUTROU
Achevez donc !
GILLES
Monsieur, vous ne le voudrez pas. Ma pauvre femme Gillette n'a jamais voulu m'acquitter de ce voeu, et cela lui était bien facile.
VISAUTROU
Eh bien ! À son refus, je m'en charge.
GILLES
Assurément ?
VISAUTROU
J'en jure par ma seringue, mes canons et mon mortier.
GILLES
Eh bien, donc ! Monsieur, dans un très grand péril, puisque j'etais prêt d'être pendu pour avoir été en maraude, j'ai fait voeu, si j'en revenais...
VISAUTROU
De quoi as-tu fait voeu ?
GILLES
J'ai fait voeu d'être cocu.
VISAUTROU
Que le diable t'emporte, animal ! Exécute ton voeu toi-même. Il y a une heure qu'il nous tient le bec dans l'eau pour nous dire une impertinence. Or çà, finissons. Voyons cette main malade.
GILLES
Ah ! Ah ! Ah !
LE MAÎTRE
Doucement, Monsieur Visautrou.
À Gilles.
Là, là, un peu de patience. Tu ne seras pas plus tôt guéri que tu ne sentiras plus de mal.
GILLES
Voyez le gros sorcier !
TAILLE-BRAS
Commençons par le pouce.
GILLES
Ah ! Monsieur, prenez garde. Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Ici arrive une sage-femme du voisinage qui soutient qu'elle a entendu les cris d'une fille qui veut accoucher ; qu'elle s'y connaît. Elle soutient que Gilles est une fille déguisée, laquelle a été débauchée par le maître, qui y est très sujet. Elle veut visiter Gilles. On la chasse.
TAILLE-BRAS
Enfin, nous voici débarrassés de cette folle. Voici le cornet qui enveloppait le pouce. Je n'y vois aucun mal.
GILLES
Tout de bon, Monsieur ?
VISAUTROU
Certainement.
GILLES
Je ne m'en serais jamais douté.
VISAUTROU
Passons à l'index.
GILLES
C'est celui-là. Il m'élance furieusement. Ah ! Ah ! Ah !
TAILLE-BRAS
Il est très sain.
GILLES
Ah ! Quel bonheur ! Il faut donc que le mal soit au doigt du milieu.
VISAUTROU
Le voilà découvert.
GILLES
Ah ! Monsieur, je vous le disais bien ! Du vin !... Du vinaigre !...
TAILLE-BRAS
Non, mon ami, il n'y a rien. Nous avons ôté le papier qui le couvrait. Voilà ce que Monsieur Visautrou voulait dire.
GILLES
Tant mieux. Mais, Messieurs, allez, je vous prie, bien doucement aux deux autres.
VISAUTROU
Voilà les cornets ôtés, et ces deux doigts ne sont pas plus maltraités que les trois autres.
GILLES
Cela est-il bien vrai, Messieurs ?
TAILLE-BRAS
Très vrai.
GILLES
Voyez ce que fait la force de l'imagination.
TAILLE-BRAS, au maître
Monsieur, ce coquin-là se moque de nous et de vous.
LE MAÎTRE
Je ne le crois pas assez fin pour cela.
TAILLE-BRAS
À la bonne heure ; mais il faut nous payer.
LE MAÎTRE
Cela est juste. Gilles, sur l'argent qui te reste pour la dépense de la maison, satisfais ces messieurs. Je rentre me préparer pour mon voyage.
GILLES
Or çà, Messieurs, combien vous faut-il ?
TAILLE-BRAS
Mais, pour monsieur et pour moi, cela peut valoir quinze francs.
GILLES
Quinze francs ! Ma foi, Messieurs, il ne me reste que quinze sols dix-huit deniers. Si cela vous accommode, vous pouvez les partager entre vous deux.
VISAUTROU
Quel insolent ! Pour qui nous prends-tu ?
GILLES
Pour des ignorants qui ne savez pas connaître si je suis malade.
TAILLE-BRAS
Il s'agit de nous satisfaire, sinon...
GILLES
Ah ! vous n'êtes pas contents ? Eh bien ! Voici la monnaie que j'ai à vous donner.
Il les rosse et les chasse.
SCÈNE III. Le Maître, Gilles.
LE MAÎTRE
Eh bien ! Ces messieurs sont-ils payés ?
GILLES
Oh ! Que oui, Monsieur.
LE MAÎTRE
Avant de partir pour Corbeil, je me suis ressouvenu que j'avais vingt écus à envoyer à mon procureur. Tu les lui porteras dans cette bourse.
GILLES
Oui, Monsieur.
LE MAÎTRE
Et voici une bouteille de vin grec, qu'en passant tu remettras à Madamoiselle Ampoüisse.
GILLES
Oui, Monsieur.
Il porte la bouteille à sa bouche.
LE MAÎTRE
Que veux-tu faire ?
GILLES
Je veux voir si c'est du vin grec.
LE MAÎTRE
Et comment le reconnaîtrais-tu ? Tu n'en as jamais bu.
GILLES
Non, Monsieur, mais cela est aisé. Si en buvant, il fait grec, grec, grec, c'est du vin grec.
LE MAÎTRE
Fort bien, mais je ne prétends pas que tu satisfasses ta curiosité en cette occasion, et tu peux assurer Madamoiselle Ampoüisse que c'est du véritable vin grec.
Gilles veut boire.
Ouais ! cette bouteille te tente terriblement. Oh ! Je sais un bon moyen de t'empêcher d'y toucher.
Le Maître lui attache la bouteille au derrière avec une corde pendante. Durant ce temps, Gilles se mouche sur sa manche.
Il faut avouer que tu es bien malpropre.
GILLES
Dame, Monsieur, j'ai oublié mon mouchoir. Je vais le chercher dans la maison.
LE MAÎTRE
Va, et ensuite tu iras exécuter tes commissions. Pour moi, je vais partir pour Corbeil.
Ils rentrent.
SCÈNE IV. Prends-tout, Laisse-rien.
PRENDS-TOUT
Morbleu ! Camarade, voilà une belle occasion de boire la bouteille de vin grec que Gilles doit porter à Madamoiselle Ampoüisse.
LAISSE-RIEN
Mais comment peux-tu parvenir à la boire, puisque tu as vu, comme moi, que son maître la lui a attachée au derrière ?
PRENDS-TOUT
Voilà qui est bien difficile ! Tu n'as non plus d'idée qu'un enfant. Tiens, mon ami, voici ce qu'il faut faire. Pendant que l'un de nous l'amusera par quelque récit merveilleux auquel il donnera toute son attention, l'autre boira à même la bouteille, et chacun de nous aura son tour.
LAISSE-RIEN
Ventrebleu, tu as raison, je ne suis qu'une bête. Tu as l'invention plus belle que moi. Mais je ne te le cède en rien pour l'exécution.
PRENDS-TOUT
Nous allons voir. Voici Gilles. Sois sur tes gardes. Je vais commencer.
SCÈNE V. Prends-Tout, Laisse-Rien, Gilles.
GILLES
Enfin, voilà le maître parti. Je vais exécuter mes commissions.
PRENDS-TOUT
Eh, parbleu ! Camarade, je crois voir Gilles Bambinois Cadet L'Aîné.
LAISSE-RIEN
Oui vraiment, c'est lui-même.
GILLES
Oui, Messieurs, c'est moi-même ; est-ce que vous me connaissez ?
PRENDS-TOUT
N'es-tu pas fils de cette tripière qui vendait de la chair cuite au Pont-aux-Choux ?
GILLES
Oui, Messieurs.
LAISSE-RIEN
On disait aussi qu'en chambre elle en fournissait à la Cour.
GILLES
Justement, c'est elle-même.
PRENDS-TOUT
Vous aviez une soeur assez gentille ?
GILLES
Oui vraiment. Mais si vous me connaissez, moi, je ne vous connais pas.
LAISSE-RIEN
Nous avons pourtant, Prends-Tout et moi, été à l'école avec toi.
GILLES
Cela peut être. Mais il y a bien longtemps.
PRENDS-TOUT
Depuis plus de vingt-cinq ans, mon ami, nous avons voyagé par toute la terre, et nous avons vu des choses si étonnantes que nous ne les pouvons croire nous-mêmes.
GILLES
Je serais bien curieux de savoir ces choses-là.
PRENDS-TOUT
Croirais-tu bien, par exemple, que dans le Monomotapa j'ai vu une souris qui avait fait ses petits dans l'oreille d'un chat ?
Pendant ce temps, Laisse-Rien boit à la bouteille.
GILLES
Dans l'oreille d'un chat ? Cela est-il possible ?
D'un coup de cul il culbute Laisse-Rien, qui se relève et vient lui raconter ce qui suit.
LAISSE-RIEN
Dans le pays des Chinois...
GILLES
Les cerneaux sont à bon marché dans ce pays-là.
LAISSE-RIEN
Pourquoi, mon ami ?
GILLES
Eh ! Parguenne, s'ils font des noix si aisément, quand ils ont le ventre libre ils font des cerneaux.
LAISSE-RIEN
Oh ! le plaisant corps ! Le pays des Chinois, mon ami, c'est la Chine. Dans ce lieu, j'ai vu pendre un homme pour avoir, dans un four chaud, fait durcir des pelotes de neige qu'il vendait pour du sel.
GILLES
Houlas ! Ils sont donc bien sévères, dans ce pays-là ?
Il culbute Prends-Tout d'un coup de cul, en disant : « Houlas ! »
PRENDS-TOUT
Dans la Norvège, j'ai vu une rivière dont les eaux sont si chaudes que l'on y pêche des brochets au court-bouillon, des tanches à l'étuvée et des carpes frites.
GILLES
Cela est-il croyable ? Houlas !
Il culbute Laisse-Rien.
LAISSE-RIEN
En passant par la Suisse, j'ai vu un homme sans bras qui tenait son cul à deux mains.
GILLES
Ah ! Celui-là est original.
Il culbute Prends-Tout.
PRENDS-TOUT
Ce n'est rien que cela. J'ai vu à Durtal quelque chose de bien plus curieux quand j'y passai. Il y avait un serrurier qui avait trouvé le secret de faire des servantes d'acier, lesquelles, par le moyen de ressorts très souples, obéissaient à tout ce qu'on leur commandait.
GILLES
Cela est des plus merveilleux. Mais la rouille ne s'y mettait-elle pas ?
PRENDS-TOUT
Non, mon ami, pourvu qu'on eût le soin de les fourbir deux fois la semaine.
GILLES
Oh ! Parguenne ! Si j'en avais eu une, elle n'aurait pas couru risque de s'enrouiller. Des servantes d'acier ! Houlas !
Il culbute Laisse-Rien.
LAISSE-RIEN
J'ai fait trois mille lieues à pied avec la même paire de souliers sans que la semelle fût usée.
GILLES
Oh ! Le gros fin ! Tu portais tes souliers dans tes mains ?
LAISSE-RIEN
Non, mon ami, c'est que la semelle de ces souliers était faite de langues de femmes. Cela ne s'use jamais.
GILLES
Oh ! Oh ! Cela est plaisant.
Il culbute Prends-Tout.
PRENDS-TOUT
Dans le pays du roi des Mèdes...
GILLES
Il y a donc bien des gadoues dans ce pays-là, puisque c'est le roi des Merdes ?
PRENDS-TOUT
Fi ! Le vilain ! Je te dis roi des Mèdes, animal ! Dans ce pays, toutes les filles, dès l'âge de douze ans, s'amusent avec une flûte d'Arabie qui n'a qu'un trou et dont elles jouent sans remuer les doigts.
GILLES
Qu'est-ce donc qu'elles remuent ? Oh ! Morguenne, voilà un drôle de corps.
Il culbute Laisse-Rien.
PRENDS-TOUT
Nous ne t'avons pas menti d'un seul mot dans la moindre chose.
GILLES
Oh ! je vous crois, Messieurs, tout cela est bel et bon. Mais quelque plaisir que j'aie à retrouver d'aussi anciens camarades, il faut que je vous quitte pour porter cette bouteille de vin grec à son adresse. Adieu, mes amis, nous nous reverrons.
PRENDS-TOUT
Adieu, camarade.
LAISSE-RIEN
Adieu, à revoir.
Ils sortent.
SCÈNE VI. Gilles, Le Maître.
LE MAÎTRE
Il faut avouer que je suis heureux. Au moment que j'allais entrer dans le bateau, j'ai rencontré celui qui me devoit de l'argent. Il m'a payé et nous avons été boire bouteille ensemble. Mais n'aperçois-je point mon valet Gilles ? C'est lui-même. Apparemment qu'il arrive de chez Madamoiselle Ampoüisse. Eh bien, comment se porte-t-elle ?
GILLES
Ah ! Monsieur, vous voilà de retour ?
LE MAÎTRE
Oui. Je ne vais pas en campagne. Eh bien ! Que dit-on de ma bouteille ?
GILLES
De votre bouteille ? Elle est encore en place. Je n'y ai pas touché au moins.
LE MAÎTRE
Et pourquoi ne l'as-tu pas portée ?
GILLES
J'y allais lorsque deux de mes camarades d'école sont arrivés ici d'un grand voyage qui a duré vingt-cinq ans. Ils m'ont raconté des choses si surprenantes que j'en suis encore tout confus et tout étonné.
LE MAÎTRE
Je gagerais presque que ce sont quelques fripons qui se sont moqués de toi.
GILLES
Oh ! Que non, Monsieur, ce sont d'honnêtes gens. Ils s'appellent, l'un Prends-Tout et l'autre Laisse-Rien.
LE MAÎTRE
Voilà deux noms bien suspects. Cela sent diablement les filous. Voyons un peu ma bouteille... Il n'y a plus rien dedans !
GILLES
Il n'y a plus de vin grec ?
LE MAÎTRE
Non vraiment.
GILLES
Ah ! Parbleu, Monsieur, le tour est drôle. Apparemment qu'ils l'ont bu l'un après l'autre à mon derrière, car je n'en voyais jamais qu'un à la fois ; je ne m'en doutais pas. Mais, morguenne, ils ont fait bien des culbutes pour en venir à bout. Je ne sais pas comment ils ne se sont pas cassé le nez.
LE MAÎTRE
Et moi, je ne sais à quoi il tient, maraud, que je ne te casse la tête pour ta butorderie.
GILLES
Morguenne ! Je ne pouvais pas deviner leur friponnerie. C'est vous qui êtes une bête de m'avoir attaché cette bouteille au cul.
LE MAÎTRE
Je vous apprendrai à parler, maraud.
GILLES
Monsieur, prenez garde à ce que vous allez faire ; si une fois la moutarde me monte au nez...
LE MAÎTRE
Comment, insolent, tu oses menacer ton maître ! Il faut que je te passe mon épée à travers le corps.
GILLES
Doucement, Monsieur, j'ai auparavant une petite question à vous faire.
LE MAÎTRE
Quelle est-elle ?
GILLES
Deux hommes veulent se battre l'épée à la main ; le pied glisse à l'un des deux ; il tombe par terre. L'autre peut-il profiter de sa chute et le maltraiter ?
LE MAÎTRE
Non. Le point d'honneur veut que celui qui est debout attende que l'autre soit relevé.
GILLES
Le point d'honneur veut cela absolument ?
LE MAÎTRE
Très absolument ! On se déshonorerait de faire autrement.
GILLES, aparte
Nous allons bientôt voir si tu dis vrai.
Il donne un coup de poing à son maître et se jette à terre.
LE MAÎTRE
Ah ! Maraud, je vais t'abattre la tête.
Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]
GILLES, à terre
Le point d'honneur !
LE MAÎTRE
Lève-toi, coquin !
GILLES
Quel sot !
LE MAÎTRE
Ah ! Misérable ! L'insulte est trop grande.
GILLES
Le point d'honneur ! Tu vas te déshonorer.
LE MAÎTRE
Voilà un maître faquin !... Et ma bourse, à quoi je ne pensais plus, qu'est-elle devenue ?
GILLES
Ta bourse, elle est avec l'argent.
LE MAÎTRE
Et l'argent ?
GILLES
Avec la bourse.
LE MAÎTRE
Mais la bourse et l'argent ?
GILLES
Ils sont ensemble.
LE MAÎTRE
Oh ! Il faut que je perce ce scélérat.
GILLES
Doucement ! Le point d'honneur.
LE MAÎTRE
Ces fripons te l'auront aussi escamotée.
GILLES
Cela peut être. Voyons. Non... La voilà !
LE MAÎTRE
Ah ! Du moins, j'en suis quitte pour ma bouteille. Et, parbleu ! Je ne chargerai pas un sot de la bourse. Quoiqu'il commence à faire nuit, je la porterai moi-même, et je veux bien que l'on m'étrille si l'on me l'attrape. Rentre au logis, coquin ; rentre, et ne parais pas devant moi que ma colère ne soit passée.
GILLES
J'en suis quitte à bon marché.
Gilles rentre.
SCÈNE VII. Le Maître, Prends-Tout.
PRENDS-TOUT, aparte
Nous verrons tout à l'heure si tu es plus fin que ton valet.
LE MAÎTRE
Je vais du même pas chez mon procureur. Il n'y a pas loin d'ici.
PRENDS-TOUT, contrefaisant le petit garçon
Monsieur, ayez pitié de moi !
LE MAÎTRE
Qu'as-tu, mon enfant ?
PRENDS-TOUT
Mon père veut m'assommer, Monsieur.
LE MAÎTRE
Ton père ? Et qui est-il ?
PRENDS-TOUT
C'est Monsieur Guillaume, Monsieur, le savetier du coin. Et moi, Monsieur, je suis le petit Jacquot, son fils.
LE MAÎTRE
Et qu'as-tu fait à ton père ?
PRENDS-TOUT
Hélas ! Rien, Monsieur ; parce que j'ai été jouer à la fossette avec des petits garçons comme moi. Ah ! Monsieur, le voilà, le voilà !
LE MAÎTRE
Eh bien ! Je vais lui parler.
PRENDS-TOUT
Je vous en prie, Monsieur, soyez mon protecteur.
Prends-Tout, qui s'accroupit quand il fait le petit garçon, se lève de toute sa grandeur quand il contrefait Monsieur Guillaume et passe tantôt à droite et tantôt à gauche du Maître.
LE MAÎTRE
Laisse-moi faire.
PRENDS-TOUT, d'une grosse voix
Si j'attrape ce petit fripon, je l'assommerai du coup.
D'une petite voix et passant de l'autre côté.
Vous l'entendez, Monsieur.
LE MAÎTRE
Oui, oui, cache-toi derrière moi. Eh bien ! Qu'est-ce, Monsieur Guillaume ? Vous voilà bien en colère.
PRENDS-TOUT
Oui, Monsieur, j'ai un petit coquin de fils qui depuis huit jours fait l'école buissonnière.
LE MAÎTRE
Tu ne m'avais pas dit cela.
PRENDS-TOUT
Cela est vrai, Monsieur ; ce sont mes camarades qui refont débauché.
LE MAÎTRE
Tu es un petit libertin.
PRENDS-TOUT
Je crois, Monsieur, entrevoir ce petit gueux à côté de vous. Ah ! Vous allez voir comme je vais l'étriller.
Il rosse le Maître et se remet du côté du petit garçon en criant de toutes ses forces.
LE MAÎTRE
Prenez donc garde à ce que vous faites.
PRENDS-TOUT
Ah ! Monsieur, je n'en puis plus ; je suis mort. Mon père frappe comme un sourd.
LE MAÎTRE
La correction est un peu violente. Eh bien ! À présent, Monsieur Guillaume, il faut lui pardonner.
PRENDS-TOUT
Lui pardonner, Monsieur, à un petit fripon qui me vole ?
LE MAÎTRE
Qui vous vole ?
PRENDS-TOUT
Oui, Monsieur, qui me vole pour aller voir la fille.
LE MAÎTRE
Ah ! Ah ! Le petit pendard !
PRENDS-TOUT
Ah ! Monsieur, je vous demande excuse. Mon père a menti.
Il grossit sa voix.
Vous l'entendez, Monsieur ? Comment, coquin, j'ai menti ! Ah ! Vous en aurez.
Il rosse le Maître.
Ahi ! Ahi ! Ahi ! Ah ! Monsieur, je suis brisé de coups.
LE MAÎTRE
Tu le mérites bien. Mais, Monsieur Guillaume, prenez un peu garde comme vous frappez. Il y a une partie des coups qui tombent sur moi.
PRENDS-TOUT
Je vous en demande pardon, Monsieur, c'est la fureur qui me transporte. Mais aussi un petit voleur qui va voir la fille !... Ah ! Je vous apprendrai, coquin !...
Il rosse le Maître.
Ah ! Monsieur, je n'ai pas volé mon père. J'ai trouvé par terre, dans la poche de sa culotte, trente-six sols.
LE MAÎTRE
Par terre, dans sa poche ? Cela ne vaut rien. Et tu as été voir la fille avec cet argent ?
PRENDS-TOUT
Non, Monsieur, je vous assure. Mon père se moque, je n'ai que douze ans.
LE MAÎTRE
Mais aussi, Monsieur Guillaume, vous n'y pensez pas de dire que votre fils va voir la fille. Il n'a que douze ans !
PRENDS-TOUT
Qu'est-ce que cela fait, Monsieur ? Je la voyais bien à dix, moi qui vous parle.
LE MAÎTRE
Oh ! Cela étant, il chasse de race. Mais en voilà assez, vous l'avez suffisamment maltraité.
PRENDS-TOUT
Ah ! Que non, Monsieur, je lui en donnerai bien davantage.
Il prend sa petite voix.
Ah ! Pardon, mon papa, mon petit papa.
De sa grosse voix.
Point de pardon. Je veux qu'il expire sous le bâton.
De sa petite voix.
Ah ! Ah ! Je n'en puis plus, j'ai la tête cassée. Ah ! Je suis mort.
LE MAÎTRE
Que diable ! Éloigne-toi donc de moi. Je reçois plus de coups que toi !
PRENDS-TOUT
Ah ! Monsieur, je vous en fais excuse.
De sa petite voix.
Monsieur, amusez mon père pendant que je m'enfuirai.
Il lui embrasse la cuisse et lui vole sa bourse. De sa grosse voix.
Avant que tu t'enfuisses, je prétends t'estropier et te rendre cul-de-jatte.
Il rosse le Maître, crie de toute sa force et s'en va.
LE MAÎTRE
Peste soit du brutal ! Je suis brisé de coups et je n'aurai jamais la force d'aller porter mon argent chez mon procureur. Mais, ciel ! On m'a pris ma bourse... Au voleur ! Au voleur !
SCÈNE VIII. Le Maître, Gilles.
GILLES
Que diantre, voilà bien du tapage !
LE MAÎTRE
Ah ! Gilles, je suis au désespoir ! On m'a roué de coups et on m'a volé ma bourse.
GILLES
Comment ? Ce sont donc des assassins ?
LE MAÎTRE
Non ! Il faut que ce soit ce petit fripon de Jacquot qui m'ait fait ce tour.
GILLES
Qu'est-ce que ce petit Jacquot ?
LE MAÎTRE
Un petit garçon que son père vient de bien rosser. C'est le fils de Monsieur Guillaume. Je me suis mal à propos mêlé dans leur querelle, et ce petit coquin, en m'embrassant la cuisse, m'aura sans doute volé ma bourse, que j'avais mise dans cette poche-là.
GILLES
Cela est-il bien possible ?
LE MAÎTRE
Oh ! Cela n'est que trop sûr. Il n'y a que ce petit fripon qui m'ait abordé depuis que tu es rentré dans la maison.
GILLES
Monsieur, avec votre permission, que je vous ôte votre épée. Elle ne fait que vous embarrasser.
LE MAÎTRE
Tiens, la voilà !
Gilles jette l'épée dans la maison et commence à étriller son maître.
GILLES
Ah ! vous vous laissez voler votre bourse, et vous m'avez battu pour avoir laissé boire à mon cul une méchante bouteille de vin grec. Vous en aurez tout votre sou.
LE MAÎTRE
Comment, scélérat ?
GILLES
N'avez-vous pas dit tantôt : « Je veux bien que l'on m'étrille si l'on me prend cette bourse » ?
Il le rosse.
LE MAÎTRE
Ah ! Misérable ! À ton maître ? Coquin ! Si tu ne m'avais pas ôté mon épée !
GILLES
Oh ! Je n'ai eu garde de me fier au point d'honneur.
LE MAÎTRE
Sors de ma maison, infâme !
GILLES
Très volontiers. Je ne me soucie guère de servir un pareil maître.
LE MAÎTRE
Oh ! Je n'en puis plus. Je suis moulu de coups. Je vais me mettre au lit. Qu'on aille me chercher un chirurgien !
ACTE II
SCÈNE I.
GILLES, seul
Il faut avouer que je joue de malheur. Mon maître m'assomme parce que je laisse boire son vin à mon derrière, et il a l'esprit assez mal fait pour se fâcher quand je lui donne quelques coups de bâton pour s'être laissé voler sa bourse. Il fait plus, il me chasse de la maison. Après tout, je m'en bats les fesses. Jusqu'à ce que j'aie trouvé une autre condition, je vais me retirer chez ma femme. Nous ne sommes pas cependant trop bien ensemble. Eh bien ! Je prendrai avec elle un ton caressant.
Il heurte à la porte.
Gillette ! Gillette !
SCÈNE II. Gilles, Gillette.
GILLETTE, en dedans
Qui est le butor qui frappe ainsi ?
GILLES
C'est moi, Gillette.
GILLETTE
Qui, toi ?
GILLES
Et, parbleu ! C'est Gilles, le mari de Mme Gillette.
GILLETTE
Eh bien ! Attends, je ne saurais t'ouvrir à présent.
GILLES
Pourquoi donc ? Qu'est-ce qui t'en empêche ?
GILLETTE
C'est que je suis en voyage.
GILLES
Comment, en voyage ?
GILLETTE
Oui, je suis actuellement dans l'île de Chio.
GILLES
Ma foi, je crois qu'elle dit vrai, cela ne sent pas trop bon.
GILLETTE
Eh bien ! Me voilà ; que me veux-tu ?
GILLES
Bonjour, ma petite femme ; viens çà que je te baise.
GILLETTE
Ah ! Le vilain ! Comme il pue le vin !
GILLES
Oh ! Mon trognon, tu ne t'y connais pas. Je n'ai bu d'aujourd'hui que de l'eau-de-vie.
GILLETTE
Chien d'ivrogne ! Voilà à quoi tu employés tous tes gages. Va, va, je prierai Monsieur de Parlaventrebleu de ne pas te donner dorénavant un sol.
GILLES
Cela serait inutile, ma petite femme ; nous ne demeurons plus ensemble.
GILLETTE
Tu n'es plus à son service ?
GILLES
Non, je lui ai donné son congé avec quelques coups de bâton par-dessus le marché.
GILLETTE
Ah ! Ah ! Je ne m'étonne plus si tu fais tant le chien couchant.
GILLES
Ma foi, Gillette, tu te trompes. Si je te caresse, c'est que je t'aime, et tu sais bien que nous ne nous brouillons jamais ensemble que pour ta malpropreté. Je ne trouve jamais ton ménage bien rangé.
GILLETTE
Pardienne, tu es bien plaisant. Si tu ne le trouves pas bien, viens le faire toi-même.
GILLES
Mais ce n'est pas l'affaire d'un homme.
GILLETTE
Ne voilà t'il pas un plaisant galeux pour tant faire le monsieur ?
GILLES
Doucement, Gillette. Je suis un peu brutal, comme vous savez, et je pourrais bien appliquer sur ta face une giroflée à cinq feuilles qui te changerait la physionomie.
GILLETTE
Jour de Dieu ! Tu n'es pas assez hardi pour cela. Je t'arracherais les yeux.
GILLES
Tais-toi, tais-toi. Tu n'es qu'une bavarde.
GILLETTE
Je babille moins que toi, si ce n'est quelquefois avec nos voisines.
GILLES
Ah ! Oui, oui, avec nos voisines. Dis plutôt avec un certain voisin qui te... Baste !... Que je t'y attrape, je l'étrillerai en chien courant.
GILLETTE
Aïe ! Aïe ! Il faut filer doux. Va, tu ne sais ce que tu dis. Je le répète, tu n'es qu'un bavard.
GILLES
C'est toi qui n'es qu'une babillarde éternelle.
GILLETTE
Eh bien ! Veux-tu faire un marché nous deux ? Tiens, pour te faire voir que je parle moins que toi, celui de nous qui parlera le premier fera le ménage.
GILLES
Je le veux bien. Oh ! Parbleu ! Je suis bien sûr que ce sera toi qui le feras.
GILLETTE
Nous allons voir. Mais écoute, Gilles, nous pouvons du moins nous expliquer par signes.
GILLES
Soit ! Par signes ! Et combien de temps garderons-nous le silence ?
GILLETTE
Autant que tu le voudras.
GILLES
Eh bien ! Une heure.
GILLETTE
Va ! Une heure. C'est pour en mourir, cependant ! Mais, n'importe !
Ils s'asseyent sur une banquette, se font plusieurs signes. Gilles lui montre la porte de son amant et lui fait entendre qu'elle couche avec lui. Gillette, par signes, soutient que cela n'est pas vrai. Et, en lui montrant les cornes, lui affirme quelle ne le fait pas cocu. Gilles secoue la tête et lui fait comprendre que, s'il en était certain, son amant ne mourrait que de sa main et qu'il l'assommerait ensuite.
SCÈNE III. Gilles, Gillette, Un Suisse, à moitié ivre.
LE SUISSE, mal articulant
Ponne chour, ma petit cuir. Li fouloir que je li estre à toy, la petite pouchonne.
Il veut la caresser ; Gillette le repousse, Gilles rit.
Toi rire, ti moi ? fisache di piastre ! Moi tonnir à toi une ponne soufflet à ta physonomie.
Gilles demande excuse par gestes.
Ah ! Toi li être ponne garçonne.
À Gillette.
Toi li être par mon foy joulie. Ta fisache li estre sans façonnement. Li être pas comme la tisache de sti damoiselles di Paris. Moi li être content peaucoup plus que grandement di faire avec toi un petit l'épousement pour mon vie.
Gillette fait entendre qu'elle est mariée à Gilles, qu'il est jaloux et craint d'être cocu.
Moi craindre pas le cocuage, vouloir encore pousser sti fille.
Gillette rit.
Toi li être, par mon foi, la plus pelle meilleure himeur du monde. Toi li dire à moi un petite touceur.
Gillette lui fait entendre qu'elle est muette.
Ponne pour moi, un femme muette. Quand moi revenir à ma logement, je la trouvir touce comme un moutonne. Fienne donc toi avec moi, ma petit cuir.
Gilles veut l'empêcher d'emmener Gillette.
Par mon foi, moi tonnir à toi un soufflet sur ton face ! Va trouvir un petit ménage qui aura la même ressemplement. Ponne chour, camerate.
Il emmène Gillette, malgré Gilles qui reçoit quelques soufflets.
GILLETTE, derrière le théâtre
Au secours, Gilles... Gilles, à moi !
Gilles rit de toute sa force.
Gilles... Gilles...
Elle revient son bonnet tout de travers.
Ah ! vilain coquin ! Il faut que tu sois bien lâche pour souffrir que l'on me traite ainsi !
GILLES
Tu as parlé la première. Tu feras le ménage.
GILLETTE
Vilain gueux ! Vilain ivrogne !
GILLES
Tu feras le ménage.
GILLETTE, le battant
Sac à vin ! Infâme !
GILLES
Tu feras le ménage.
GILLETTE, aparte
Puisque ce vilain marsouin est si bête, je vais me venger de lui en le faisant lui-même porteur d'une lettre pour Monsieur Olibrius, mon amant.
Haut.
Ne songeons plus à ce misérable-là. Voici une lettre que Monsieur Stirlik-Berlik m'a chargée de faire remettre à notre voisin, Monsieur Olibrius. Il m'a dit qu'il y aurait un écu à gagner pour cette commission. J'en aurais chargé cet indigne, mais je vais la porter moi-même.
GILLES
Un écu pour le porteur de cette lettre ? Ah ! Voyez donc comme elle la rendra ! Va ! Va ! Je la porterai aussi bien que toi.
GILLETTE
Oh ! Que non.
GILLES, la lui arrachant
Rentre seulement dans la maison et point de bruit.
GILLETTE
Voyez ce bélître qui m'empêche encore de gagner un écu. Je rentre seulement pour me recoiffer ; mais nous nous reverrons.
Bas.
Oh ! L'animal ! Oh ! Le cheval !
Elle rentre.
SCÈNE IV. Gilles, Monsieur Olibrius.
GILLES
Toc ! Toc ! Holà ! Quelqu'un.
OLIBRIUS, en spadassin
Qui est-ce qui heurte donc ainsi ?
GILLES
C'est moi, Monsieur. Il faut commencer par me donner un écu pour le port.
OLIBRIUS
Eh ! Je crois que c'est Monsieur Gilles, mon voisin. Et pour le port de quoi demandez-vous un écu ?
GILLES
Pour le port de cette lettre. Ma femme m'a dit qu'il y avait autant à gagner.
OLIBRIUS, aparte
Il faut que ce soit quelque tour d'adresse de Madamoiselle Gillette, pour me faire tenir un billet.
Haut.
Mais, mon ami, faut-il encore que je sache de quoi il s'agit et de quelle part vient cette lettre.
GILLES
De la part de Monsieur Stirlik-Berlik.
OLIBRIUS, aparté
Je ne me trompe pas. C'est une tromperie de ma maîtresse.
Haut.
Mon voisin, quand j'aurai lu la lettre, tu auras l'écu, si la lettre le dit.
GILLES
Ah ! Bon, cela.
Olibrius prend la lettre et lit les premières lignes qui le confirment dans sa pensée. Puis, voyant Gilles qui veut entendre ce qu'il lit, il lui dit :
OLIBRIUS
Vous êtes bien curieux, mon ami.
GILLES
Monsieur, outre l'écu promis, j'ai encore des raisons pour savoir ce que contient cette lettre.
OLIBRIUS, aparté
Je vais lui jouer d'un tour à quoi il ne s'attend pas.
Haut.
Eh bien ! mon voisin, il faut vous satisfaire.
Au lieu de la lettre, il lit le cartel suivant :
« Monsieur, vous m'avez offensé dans l'honneur, et je veux vous voir l'épée à la main. Mais, comme j'ai pris médecine aujourd'hui et que je ne puis me battre, ce sera, s'il vous plaît, contre le porteur que vous aurez à faire. »
GILLES
Contre le porteur ? Cet homme est fou. À propos de quoi me battre, moi ?
OLIBRIUS
Attendez, mon ami.
Il feint de continuer à lire.
« C'est un brave garçon ! Cependant, comme il est journalier, s'il refusait de mesurer son épée contre la vôtre... »
GILLES
Il ne faut pas être bien brave pour mesurer deux épées et voir quelle est la plus longue.
OLIBRIUS, continuant à feindre de lire
« Avec une douzaine de coups de bâton vous viendrez à bout d'échauffer sa bile. En cas que vous ne soyez pas content de son procédé, vous pouvez l'assommer ou lui couper la tête. Je prends le tout sur mon compte et suis votre ennemi. » « Stirlik-Berlik. »
GILLES
Qu'est-ce que cela veut dire ? Il ne parle pas de me donner un écu.
OLIBRIUS
Au contraire, mon ami, tu l'as entendu, il faut te battre contre moi.
GILLES
Mais je ne connais pas Stirlik-Berlik, et je ne vous ai jamais offensé.
OLIBRIUS
N'es-tu pas porteur de cette lettre ?
GILLES
Oui ! Qu'est-ce que cela fait ?
OLIBRIUS
Qu'est-ce que cela fait ? Tu vas le voir. Allons, morbleu ! L'épée à la main.
GILLES
Attendez donc. Je n'en ai pas ; et, d'ailleurs, je ne veux pas me battre.
OLIBRIUS
Cela étant ainsi, il faut avoir recours au remède.
Il rosse Gilles.
GILLES
Ahi ! Ahi ! Ahi ! Gillette, Gillette, au secours !
SCÈNE IV. Olibrius, Gilles, Gillette.
GILLETTE
Qu'y a-t-il donc ? Tu cries comme un homme que l'on assomme.
GILLES
Eh ! Parguenne, je crois que c'est à peu près la même chose. Tu me bailles là une bonne commission.
GILLETTE
Qu'est-ce à dire ?
GILLES
Il faut que je me batte l'épée à la main contre Monsieur Olibrius ! La lettre le dit.
GILLETTE
Eh bien, poltron, tu recules dans une affaire d'honneur ? Je me battrai, moi.
OLIBRIUS
Ah ! Mademoiselle, je veux bien faire assaut avec vous, mais ce ne sera pas avec ces armes-là.
GILLETTE
Trêve de plaisanterie, Monsieur ; je ne l'entends pas, moi, et je vous aurai bientôt donné votre reste.
OLIBRIUS
Oh ! Mademoiselle, je le crois bien.
GILLETTE, à Gilles
Lâche que tu es ! Vois-tu comme je lui fais peur ! Ce n'est qu'un poltron.
GILLES
Si j'en étais sûr !
GILLETTE
Tu es cent fois plus méchant que lui. D'ailleurs, je sais à n'en point douter que la lame de son épée n'est que de plomb et la garde de fer-blanc.
GILLES
Queu conte !
GILLETTE
Il n'y a pas de conte. Je vais te chercher une épée. Je veux absolument que tu te battes contre lui.
GILLES
Si les choses sont comme tu le dis, je me battrai sûrement.
OLIBRIUS
Eh bien ! Ce dialogue-là finira-t-il ?
GILLETTE
Attendez, attendez, Monsieur le rodomont. Vous allez voir beau jeu.
GILLES
Oh ! Oh ! Nous ne vous craignons pas.
GILLETTE, apportant une épée
Tiens, voilà une bonne épée. Allons, du courage !
Elle sort.
GILLES
Cela est bien aisé à dire.
Il cache son épée.
OLIBRIUS, tournant autour de lui
Ah ! C'en est trop, je veux abattre la tête à ce coquin-là.
GILLES
Gillette ! C'est bien le diable, il veut me couper la tête.
GILLETTE, en dedans
Tu n'es qu'un sot. Mets l'épée à la main. Tu verras qu'il fuira aussitôt.
GILLES
Allons ! Morbleu... Gillette, il ne s'enfuit pas !
OLIBRIUS
Voilà bien des raisons.
GILLES
Tenez, Monsieur, j'ai une proposition à vous faire ; je ne demande pas mieux que de me battre, mais je ne puis le faire de sens froid.
OLIBRIUS
Ah ! Qu'à cela ne tienne ; je vais échauffer ta bile. Allons, coquin, maraud, infâme, lâche, poltron !
GILLES
Oh ! Tout cela ne me fâche pas.
OLIBRIUS
Non ? Eh bien ! Je sais un autre moyen de te mettre en colère.
Il le rosse.
GILLES
Oh ! Passe pour cela. Pour le coup, tu vas voir beau jeu.
Il met l'épée à la main.
Comment nous battrons-nous ?
OLIBRIUS
Mais seul à seul.
GILLES
Va, seul à seul.
Il lui tourne le dos et tire des bottes en l'air.
OLIBRIUS
Que fais-tu donc ?
GILLES
Je me bats seul à seul.
OLIBRIUS
Ce n'est pas ainsi que je l'entends.
GILLES
Parguenne ! Cela m'accommode, moi ; et il y aura bien du malheur si je suis blessé de cette manière.
OLIBRIUS
Allons, mon ami, trêve à la plaisanterie.
GILLES
Attendez donc ; vous poussez comme un diable. Tenez, afin de n'avoir pas d'avantage l'un sur l'autre, marquons une raie sur le plancher.
OLIBRIUS
Volontiers.
GILLES
Voilà mon chapeau qui servira de raie.
OLIBRIUS
Va !
Il tire des bottes.
Avance donc.
GILLES
Quel niais !
OLIBRIUS
Comment, misérable !...
GILLES
Prends garde à la raie... Mais, parguenne ! Vous êtes un drôle de brave ; votre épée est plus longue que la mienne de deux pieds.
OLIBRIUS
Je n'en crois rien.
GILLES
Voyons, voyons.
OLIBRIUS
Je t'en fais juge toi-même. Voilà mon épée.
GILLES, avec les deux épées
Ah ! Ah ! Poltron.
OLIBRIUS
Mais, Gilles...
GILLES
Vous fuyez, coquin...
OLIBRIUS, aparte
Ah ! c'en est trop ! Je ne veux que le fourreau de mon épée pour lui faire peur.
Haut.
Attends, coquin, voilà une autre épée.
GILLES, se sauvant
Gillette ! Gillette ! Vite, au secours !
SCÈNE IV. Olibrius, Gilles, Gillette.
GILLETTE
Eh bien ! Que me veux-tu ?
GILLES
Vois-tu comme il me pousse ! Arrête-le donc.
GILLETTE
Attends, attends.
Elle prend Olibrius, l'enlève et l'emporte dans la maison.
OLIBRIUS
Ah ! Traîtresse ! Lâchez-moi.
GILLES
Ne le lâche pas, au contraire. Pousse la porte. Diable ! Ma vie en dépend.
GILLETTE, en dedans
Ne crains rien, j'ai mis les verrous.
GILLES
Ce n'est pas assez. Ferme la serrure à double tour.
GILLETTE
Sauve-toi, Gilles, c'est le plus court. Il est si furieux qu'il veut sauter par la fenêtre.
GILLES
Ma foi, sauvons-nous, c'est un diable que cet homme-là.
ACTE III
SCÈNE I. Le Maître, Sans-Quartier, Divertissant.
LE MAÎTRE
Je voudrais bien savoir d'où vous venez, Messieurs les coquins. Il y a deux jours que vous n'avez pas paru dans la maison.
SANS-QUARTIER
Monsieur, excusez, s'il vous plaît. C'est que la bastarde de la cousine de Monsieur Divertissant a été mariée à Saint-Denis, et, comme il a été prié de la noce, et moi aussi, nous n'avons pas voulu refuser l'honneur qu'on nous a fait.
DIVERTISSANT, ivre
Oui, Monsieur, nous en arrivons dans le moment. La mariée a voulu que la noce se fît à Saint-Denis, à cause de la grande mesure. Ah ! Pardi, nous y avons bu comme des trous. Heu !
LE MAÎTRE
Ah ! Le vilain ivrogne ! Cela est bel et bon, mais je vous trouve bien insolents d'aller ainsi à la noce sans m'en demander la permission.
SANS-QUARTIER
Considérez, Monsieur, que c'est la bastarde de sa cousine.
Bastarde : Féminin de Bastard. Enfant naturel, qui n'est pas provenu d'une légitime mariage. [F]
LE MAÎTRE
Fût-ce la bastarde du diable ; voilà une belle parenté. Et encore vous me laissez avec Gilles, qui est un butor.
DIVERTISSANT
Oh ! Pour cela, oui, Monsieur.
LE MAÎTRE
Une franche bête.
SANS-QUARTIER
Vous avez raison.
LE MAÎTRE
Un imbécile que, pour ses impertinences, j'ai été obligé de chasser.
DIVERTISSANT
Ah ! Que vous avez bien fait ! D'ailleurs, c'était un ivrogne... Heu !...
SANS-QUARTIER
Qu'appelles-tu bien fait ! Il s'agit de savoir pourquoi Monsieur l'a mis dehors.
LE MAÎTRE
Comment ?
SANS-QUARTIER
Oui, Monsieur, on ne chasse pas ainsi un honnête garçon, et vous nous en direz, s'il vous plaît, la raison.
LE MAÎTRE
Je vous en dirai la raison ? Mais voilà des manants bien insolents !
DIVERTISSANT, ivre
Mon camarade parle juste... Vous nous la direz ou vous aurez beau jeu.
LE MAÎTRE
Mais je crois que ces coquins-là ont perdu l'esprit.
DIVERTISSANT
Cela se pourrait, Monsieur, parce que Sans-Quartier et moi nous en avons. Mais, pour vous, vous n'êtes pas dans ce cas.
LE MAÎTRE
Oh ! C'est pousser l'impudence au dernier point. Parbleu, faquins, je vous apprendrai à qui vous parlez. Hors d'ici, et ne vous avisez jamais de remettre les pieds chez moi.
SANS-QUARTIER
Non, Monsieur, nous ne sortirons pas comme cela.
LE MAÎTRE
Vous ne sortirez pas ?
DIVERTISSANT
N'avez-vous pas chassé Gilles ?
LE MAÎTRE
Sans doute.
DIVERTISSANT
Vous nous renvoyez aussi ?
LE MAÎTRE
Assurément !
DIVERTISSANT
Eh bien ! il faut que Jacqueline sorte avec nous.
LE MAÎTRE
Jacqueline, je m'en garderai bien. C'est une fille sage, raisonnable.
SANS-QUARTIER
Cela n'est pas vrai, Monsieur ; et nous ne voulons pas qu'elle reste davantage dans votre chienne de maison.
LE MAÎTRE
Ah ! Ah ! Ceci est plaisant ! Et quelle autorité avez-vous donc sur Jacqueline ?
SANS-QUARTIER et DIVERTISSANT, ensemble
C'est ma femme, Monsieur.
LE MAÎTRE
Comment ? C'est votre femme à tous deux ?
DIVERTISSANT
Oui, Monsieur, nous l'avons épousée aux Porcherons, et nous la servons par quartiers.
Porcherons : Ancien quartier de Paris qui était rempli de cabarets ; c'est un carrefour formé à la rencontre des rues du Faubourg Montmartre et de Saint-Lazare. [L]
LE MAÎTRE
Insolents ! Je ne sais à quoi il tient que je ne vous donne cent coups de bâton.
SANS-QUARTIER
Vous n'êtes pas assez hardi pour cela, entendez-vous ?
LE MAÎTRE
Ah ! Vous osez me défier, marauds que vous êtes ! Je vous apprendrai à me connaître ! Hors d'ici, coquins !
SANS-QUARTIER
Ahi ! Ahi ! Ahi !
DIVERTISSANT
Au secours ! Au guet ! À la livrée !
LE MAÎTRE
Ah ! je vous étrillerai sur le ventre et partout.
Ils se sauvent.
SCÈNE II. Sans-Quartier, Diverstissant.
SANS-QUARTIER
Ne nous voilà pas mal, à présent. De quoi diable aussi t'avises-tu de parler de Jacqueline ?
DIVERTISSANT
Il est vrai, j'ai tort ! Le diable emporte la chienne de noce et la bastarde de la cousine ! Nous voilà donc hors de condition.
SANS-QUARTIER
Parbleu, mon ami, il faut s'en consoler. Voici justement Gilles. Il est dans le même cas que nous.
SCÈNE III. Sans-Quartier, Gilles.
GILLES
Morguenne ! J'ai fait une sottise.
SANS-QUARTIER
Eh ! Bonjour, camarade ; comment va la joie ?
GILLES
Mal ! Vous êtes bien heureux, vous autres, d'être toujours chez Monsieur de Parlaventrebleu. Moi, il m'a chassé pour une bouteille de vin grec.
DIVERTISSANT
Ma foi, mon ami, il nous a aussi mis à la porte.
GILLES
Sérieusement ?
SANS-QUARTIER
Oui, ma foi. Mais, à propos, il ne nous a pas payé nos gages !
GILLES
Parguenne ! Vous m'en faites ressouvenir. Il ne m'a donné à compte qu'une volée de coups de bâton !
DIVERTISSANT
Cela n'a point de cours au marché. Mais les lui as-tu demandés, tes gages ?
GILLES
Non.
SANS-QUARTIER
Ni nous non plus.
DIVERTISSANT
Il n'est pas dans son tort. Il faut aller les lui demander. Mais un seul de nous doit porter la parole.
SANS-QUARTIER
Eh bien ! Ce sera moi, et vous verrez de quelle manière je m'y prendrai. Éloignez-vous seulement un peu. Je vais heurter à sa porte.
Ils se retirent dans la coulisse.
SCÈNE IV. Sans-Quartier, Le Maître.
SANS-QUARTIER heurte rudement à la porte
Holà ! Hé ! Quelqu'un ?
LE MAÎTRE
Quel est l'insolent qui heurte de cette manière et qui ose dire holà ! Hé ! En frappant à ma porte ?
SANS-QUARTIER
C'est moi, Monsieur.
LE MAÎTRE
Comment, faquin, vous osez me parler le chapeau sur la tête !
SANS-QUARTIER
Pourquoi ne l'aurais-je pas ? Je ne suis plus votre domestique.
LE MAÎTRE
Ah ! Maraud, je vous apprendrai le respect que vous me devez.
SANS-QUARTIER
Doucement, Monsieur ; je suis brutal, je vous en avertis.
LE MAÎTRE
Et moi, je vais vous montrer comme je traite les brutaux.
Il le rosse, le chasse et rentre.
SCÈNE V. Divertissant, Sans-Quartier, Gilles.
DIVERTISSANT
Ah bien ! As-tu reçu quelque chose ?
SANS-QUARTIER
Oui.
GILLES
Allons, morbleu, de la joie.
Il chante.
Allons ! Allons ! Allons à la guinguette, allons !
DIVERTISSANT
As-tu de l'argent ?
SANS-QUARTIER
Ma foi, non.
GILLES
Ni moi non plus.
DIVERTISSANT
Mais tu nous as dit que tu avais reçu...
SANS-QUARTIER
Oui, des coups de bâton.
GILLES
Va-t'en au diable ! De quelle manière lui as-tu donc parlé ?
SANS-QUARTIER
D'un ton ferme et même un peu insolent.
DIVERTISSANT
Tu as tort ! Il fallait user de politesse. Laisse-moi faire. J'y vais, moi, et j'espère que je ne reviendrai pas les mains vides.
SANS-QUARTIER
Vas-y donc. Nous verrons si tu réussiras mieux que moi. Nous t'attendons ici près.
SCÈNE VI. Divertissant, Le Maître.
DIVERTISSANT
Toc, toc, toc.
LE MAÎTRE
Qui heurte ?
DIVERTISSANT
Monsieur, c'est votre petit serviteur.
LE MAÎTRE
Voilà un ton bien soumis.
DIVERTISSANT
Monsieur, c'est que je sais vivre. Sans-Quartier ne sait pas éplucher ses paroles. Pour moi, Monsieur, je me flatte que vous voudrez bien me faire l'honneur de me faire la grâce d'écouter mes raisons.
LE MAÎTRE
Oh ! Oh ! Voilà du brillant. Écoutons !
DIVERTISSANT
Monsieur, Aristote dit que quand on quitte le maréchal on paye les vieux fers.
LE MAÎTRE
Je n'ai jamais lu cela dans Aristote.
DIVERTSSANT
Cela y est pourtant. Or, est-il, Monsieur ; prenez par comparaison que Sans-Quartier, Gilles et moi, nous sommes les maréchaux, et vous le cheval... Vous voyez bien la conséquence de mon raisonnement, et il faut que vous nous payiez.
LE MAÎTRE
Cela est juste, et je vais payer vos comparaisons ce qu'elles méritent.
Divertissant crie ; le Maître le rosse et rentre.
SCÈNE VII. Divertissant, Sans-Quartier, Gilles.
SANS-QUARTIER
Il me semble que tu n'es pas content ?
DIVERTISSANT
Non, cet homme-là n'aime pas les comparaisons. Il y avait, pourtant, bien de l'esprit dans ce que je lui disais. Je n'y comprends rien. Sans-Quartier l'a abordé d'un ton brusque ; il l'a rossé ; moi, d'un air doucereux, et avec toute la politesse possible. Il m'a battu. Comment donc faut-il s'y prendre ?
GILLES
J'en viendrai à bout, moi. Vous allez voir. Il faut prendre un ton aigre-doux. Éloignez-vous.
SCÈNE VIII. Gilles, Le Maître.
GILLES
Holà ! Quelqu'un ! Est-ce qu'il n'y a personne ici ? Ventre tête bleue !
LE MAÎTRE
Qui est là ?
GILLES, d'un ton poli
Ah ! Monsieur, je suis votre valet. C'est Monsieur Gilles Bambinois Cadet L'Aîné qui vient pour vous faire, avec votre permission, une petite prière.
LE MAÎTRE
Voilà parler, cela. Eh bien ! De quoi s'agit-il, mon ami ?
GILLES
D'une bagatelle. De payer nos gages, à mes camarades et à moi...
Élevant la voix.
Sinon, par la mort !...
LE MAÎTRE
Ah ! Doucement, doucement, Monsieur Gilles. Point de colère.
GILLES, aparte
Il a peur. Courage !
Haut.
Savez-vous bien, Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, que si vous ne nous donnez de l'argent, et tout à l'heure, je suis homme à mettre le feu.
LE MAÎTRE, feignant d'avoir peur
À mettre le feu ?
GILLES
Oui ! À mettre le feu ! Ah ! Ah ! Vous ne me connaissez pas encore !
LE MAÎTRE, d'un ton élevé
À mettre le feu ? Faquin ! À mettre le feu, misérable !
Gilles recule et tremble.
À mettre le feu, infâme ! À ma maison, apparemment !
Faquin : se dit aussi en quelque sorte figuré, pour un homme sans mérite, sans honneur, sans coeur, digne de toute sorte de mépris. [F]
GILLES
Ah ! Que non, Monsieur, à un fagot, au premier cabaret, pour nous chauffer ; car nous enrageons de froid, mes camarades et moi ; et, si vous voulez bien, sauf votre respect, nous bailler, à-compte, quelque petite monnaie...
LE MAÎTRE
Ah ! Quand on s'y prend ainsi, encore passe ; je vois bien que tout ce que vous avez dit et le ton que vous avez pris est une pure plaisanterie.
GILLES
Oh ! Pour cela, oui, Monsieur, je suis très plaisant de mon naturel.
LE MAÎTRE
Je le voyais bien. Et quelle espèce voulez-vous ? Est-ce de la monnaie courante ou de la monnaie de poids ?
GILLES
Mais, Monsieur, je crois qu'il n'y a pas de mal à ce qu'elle soit de poids.
D'un ton insolent.
Mais dépêchez-vous, car si une fois la cervelle s'échauffe...
LE MAÎTRE
Oh ! Puisque vous êtes si vif, il faut vous payer sans attendre. Tenez, voilà de la monnaie de poids.
Il le rosse.
Partagez cela avec vos camarades.
Il lui présente la batte.
GILLES
Je n'y manquerai pas, Monsieur.
SCÈNE IX. Divertissant, Sans-Quartier, Gilles.
SANS-QUARTIER
Eh bien ! Comment t'es-tu tiré d'affaire ?
GILLES
À merveille, j'ai reçu de la monnaie de poids, et vous en aurez votre part.
DIVERTISSANT
Cela est juste.
Gilles les rosse, ils crient.
GILLES
Je n'ai pas reçu d'autre argent.
SANS-QUARTIER
Que la peste te crève avec tes mauvaises plaisanteries ! Mais, après tout, il nous faut de l'argent ; et, puisque nous avons à faire à un homme si peu raisonnable, il faut lui faire un mauvais parti.
Le Maître paraît derrière eux et les écoute.
DIVERTISSANT
Tu as raison. J'imagine une chose toute simple. Il faut ici guetter Jacqueline. La première fois qu'elle sortira de la maison, je l'aborderai, et pendant que je l'amuserai, vous irez semer des pois sur l'escalier de Monsieur de Parlaventrebleu. Quand elle sera rentrée dans sa cuisine, nous heurterons fortement à la porte. Elle n'ouvrira pas. Le maître, impatient, voudra descendre pour voir qui heurte. Il tombera du haut en bas de l'escalier et se rompra le col.
SANS-QUARTIER
Cela ne vaut rien. On trouvera les pois ; on s'informera qui les a semés. Nous serons arrêtés et peut-être envoyés aux galères. Je pense à quelque chose de mieux. Monsieur de Parlaventrebleu aime la pêche. Il faut nous déguiser en bateliers. Il a la vue basse ; il ne nous reconnaîtra pas. Il entrera dans notre bateau, que nous aurons auparavant percé de toutes parts et rebouché avec du liège. Au milieu de la rivière, dans l'endroit le plus profond, nous ôterons les bouchons. L'eau pénétrera dans le bateau ; il ira bientôt à fond... Et...
GILLES
Voilà ce qui s'appelle avoir de l'esprit, cela !
DIVERTISSANT
Fort bien ! Et nous serons tous trois dans le bateau ?
SANS-QUARTIER
Sans doute.
DIVERTISSANT
Et vous savez l'un et l'autre nager, apparemment ?
GILLES
Comme une pierre.
SANS-QUARTIER
Et moi à peu près de même.
DIVERTISSANT
Vous voyez bien, mon ami, que vous raisonnez comme un cheval, et que nous nous noyerons tous, de compagnie.
GILLES
Divertissant a raison. Oh ! Morguenne ! C'est moi, pour le coup, qui ai trouvé une bonne manière de nous venger. Cela part de là. Écoutez-moi bien. Notre maître, comme vous savez, relève de maladie, et il lui est resté un petit bénéfice de ventre. Je m'introduirai dans la maison par le moyen de Jacqueline ; j'ôterai la lunette des commodités qui sont dans la cour. À sa place, j'en mettrai une qui ne sera que de papier brouillard. Quand il viendra pour se mettre dessus, voilà mon bigre qui dégringolera jusqu'au fond de la fosse.
DIVERTISSANT
Notre maître ne sera pas assez imbécile pour se laisser ainsi attraper.
GILLES
Trouve donc un meilleur expédient ?
DIVERTISSANT
Oui-dà ! Je viens d'en imaginer un contre lequel la justice ne saurait mordre sur nous, et je vous garantis mon homme mort, pourvu que nous trouvions quelqu'un qui ait l'haleine assez forte pour cela.
GILLES
Qu'appelles-tu la laine ?
DIVERTISSANT
Le souffle ! Le vent !
GILLES
S'il ne s'agit que de cela, je suis bien votre affaire.
DIVERTISSANT
Eh bien ! Mon ami, nous nous cacherons, Sans-Quartier et moi, aux deux côtés de la porte du maître. Sitôt qu'il sortira nous l'arrêterons, nous lui mettrons la culotte bas...
GILLES
Cela est bien imaginé.
DIVERTISSANT
Toi, Gilles, tu lui souffleras au derrière jusqu'à ce que l'âme lui sorte par la bouche. La justice ne viendra pas fourrer son nez là.
GILLES
Va-t'en au diable, avec ton expédient. Souffles-y toi-même.
SCÈNE X. Divertissant, Sans-Quartier, Gilles, Le Maître.
Sitôt que le Maître paraît, ils se retirent de chaque côté et écoutent ce qu'il dit.
LE MAÎTRE
Parbleu, je viens de faire un plaisant rêve. Je m'imaginais que trois coquins à pendre conspiraient contre ma vie. L'un proposait de me faire casser le col en semant des pois sur mon escalier ; le second, en perçant un bateau sur lequel il supposait que je monterais pour aller à la pêche ; un autre, en enlevant la lunette des commodités et en lui substituant une lunette de papier gris.
GILLES
Monsieur, votre serviteur. J'ai entendu tout ce que vous venez de dire. Et vous avez fait effectivement ce rêve-là ?
LE MAÎTRE
Ah ! Ah ! Vous voilà, Messieurs, je ne vous voyais pas. Tenez, ces trois fripons vous ressemblaient comme deux gouttes d'eau.
GILLES
Celui-là n'a-t-il pas la physionomie du semeur de pois ?
LE MAÎTRE
Justement.
GILLES
Et celui-ci n'a-t-il pas un peu l'air du batelier ou du pêcheur ?
LE MAÎTRE
Oui, vraiment, et je trouve dans les traits de ton visage tous ceux du lunetier de papier brouillard.
GILLES
Cela est fort plaisant.
LE MAÎTRE
Mais ce qui m'a le plus réjoui dans mon rêve, c'est la proposition que l'un d'eux a faite de me faire mourir d'une façon très comique. Qu'en dis-tu, mon ami ?
GILLES
Ah ! Monsieur, je ne suis pas complice de cette mort-là. Je n'ai jamais voulu souffler. Mais, Monsieur, en conscience, vous avez fait véritablement ce rêve-là ?
LE MAÎTRE
Oui, vraiment, mais je ne l'ai pas achevé.
SANS-QUARTIER
Peut-on, Monsieur, vous demander ce qui y manque ?
LE MAÎTRE
C'est de donner cent coups de bâton à ces trois coquins-là.
Il les rosse, ils crient, et le Maître rentre.
SCÈNE XI. Divertisssant, Sans Qartier, Gilles.
SANS-QUARTIER
Ne nous voilà pas mal avec notre chienne de conspiration ! Ma foi, nous avons fait une sottise. Mais il faut tâcher de la réparer.
GILLES
Comment faire ?
DIVERTISSANT
Nous ne sommes pas capables de faire entendre raison à cet homme-là. Il faudrait trouver quelqu'un qui pût en venir à bout.
GILLES
Oui ; mais c'est là le difficile.
SANS-QUARTIER
Il me vient une idée. Il faut lui mettre un docteur en tête.
DIVERTISSANT
C'est bien imaginé ; mais as-tu de l'argent pour donner à ce docteur ?
SANS-QUARTIER
Non.
DIVERTISSANT
Ni moi.
GILLES
Pour moi, je n'ai pas la maille.
DIVERTISSANT
Nous voilà bien embarrassés. Il faut que l'un de nous se déguise en docteur. Le maître ne voit pas trop clair, il ne nous reconnaîtra pas.
SANS-QUARTIER
Fort bien. Ce sera donc toi qui fera le rôle.
DIVERTISSANT
Non. Il faudrait avoir une figure qui en imposât.
SANS-QUARTIER
Comme Gilles, par exemple ?
GILLES
Ne pensez pas rire, Messieurs. Il n'y a pas un de vous qui me vaille.
SANS-QUARTIER
Eh bien ! Ce sera donc toi qui feras le docteur.
GILLES
Docteur toi-même ! Parbleu, je ne sais ni lire ni écrire.
DIVERTISSANT
Cela n'y fait rien. Avec une robe, tout ce qu'il faut pour te déguiser et quatre mots de mauvais latin tu feras ton personnage à merveille. Et puis, nous te soufflerons !
GILLES
Oui-da ! Pour me faire mourir.
SANS-QUARTIER
Non, non, Gilles, ce ne sera pas de cette façon. Habillons-le toujours.
DIVERTISSANT
Le compère Retourné, Monsieur fripier, notre voisin, nous prêtera bien une robe. J'en vois une pendue à sa boutique.
GILLES
Mais je crains les coups de bâton.
DIVERTISSANT
Il n'y a rien à appréhender. On ne bat pas impunément un docteur.
SANS-QUARTIER
Tiens, voilà tout l'équipage.
On habille Gilles comiquement.
GILLES
Me voilà plaisamment fagoté. Et le latin ?
SANS-QUARTIER
Je vais t'apprendre d'excellent latin. Il faudra le prononcer d'un ton grave. Écoute bien : Ego.
GILLES
Pourquoi m'appelles-tu nigaud ?
SANS-QUARTIER
Je ne te dis pas cela. Je dis : Ego !
GILLES
Nego ?
SANS-QUARTIER
Ego.
GILLES
Ergo ?
SANS-QUARTIER
Ego, ego, ego ! Bête que tu es !
GILLES
Ego, ego, ego, bête que tu es ! Mais c'est là du français.
SANS-QUARTIER
Sum.
GILLES
Je t'assomme ?... Va-t'en au diable !
SANS-QUARTIER
Sum doctor.
GILLES
Doctor !
SANS-QUARTIER
Doctorantibus, payantibus.
GILLES
Doctorantibus, payantibus.
SANS-QUARTIER
A Sanquartieribus.
GILLES
A Sanquartieribus.
SANS-QUARTIER
Divertissantibus et Gilantibus.
GILLES
Divertissantibus et Gilantibus. La peste ! Voilà de beau latin, à ce qu'il me paraît !
DIVERTISSANT
Il est très énergique. Or çà ! Es-tu bien sûr de ton rôle, en te soufflant ?
GILLES
Heurte seulement. Tu verras si j'ai de l'esprit. Mais soufflez-moi bien tous deux.
DIVERTISSANT
Ne t'embarrasse de rien.
Gilles reste dans un coin.
SCÈNE XII. Divertissant, Sans-Quartier, Le Maître.
SANS-QUARTIER
Toc ! Toc ! Toc !
LE MAÎTRE
Qui est là ?
SANS-QUARTIER
Monsieur, c'est votre très humble serviteur.
LE MAÎTRE
Encore !
DIVERTISSANT
Ah ! Monsieur, ne vous fâchez pas, s'il vous plaît, et écoutez-moi. Nous avons connu que nous n'étions que des bêtes et que nous n'avions pas assez d'esprit pour entrer en conversation avec vous au sujet de nos gages, et, pour cet effet, nous nous sommes proposé de vous mettre un docteur en tête.
LE MAÎTRE
Un docteur en tête ?
SANS-QUARTIER
Oui, Monsieur ; un docteur qui sait lire et écrire.
LE MAÎTRE
Oh ! Oh !
SANS-QUARTIER
Nous espérons que vous voudrez bien que nous vous le présentions.
LE MAÎTRE
Quand vous m'amènerez un homme raisonnable, encore passe...
DIVERTISSANT
Je vais donc le faire entrer, Monsieur.
LE MAÎTRE
Très volontiers. Je l'écouterai avec plaisir.
DIVERTISSANT
Avancez, Monsieur le docteur. C'est à Monsieur à qui il faut porter la parole.
SCÈNE XIII et dernière. Divertissant, Sans-Quartier, Le Maître.
GILLES
Ego.
SANS-QUARTIER, soufflant
Sum.
GILLES
Sum.
SANS-QUARTIER, soufflant
Doctor, doctorantibus.
LE MAÎTRE
Avec votre permission, Monsieur le docteur, j'ai oublié de dire quelque chose dans ma maison.
Il entre et, en dedans, il dit d'une voix élevée.
Qu'on l'arrête, qu'on lui coupe la gorge..., qu'on le jette dans l'eau bouillante, qu'on lui arrache poil à poil...
GILLES, effrayé pendant ce discours, jette tout son équipage et s'enfuit en disant :
Entends-tu tout ce qu'il dit ?... Quelque sot qui ira haranguer cet homme-là !
DIVERTISSANT
Eh ! Ne vois-tu pas bien qu'il s'agit apparemment du cochon de lait qu'on lui a envoyé il y a trois jours. Tu t'effrayes de rien. Qu'on le jette dans l'eau bouillante ; c'est pour le peler.
GILLES
Ah ! Ma foi, j'ai eu belle peur.
DIVERTISSANT
Habille-toi ! Allons ! Un peu de courage ! Le voici : Ego sum doctor.
Il le rhabille.
GILLES
Ego sum doctor.
LE MAÎTRE
Je vous demande excuse, Monsieur le docteur. Vous venez dans un moment où j'étais occupé. Je suis à vous dans l'instant.
En dedans :
Qu'on lie ces cotrets..., qu'on en prenne cinq ou six ; des meilleurs parements.
Cotret : menu bois, court et relié avec des hares. On appelle figurément et burlesquement des coups de bâtons : huile de cotret. [F]
GILLES, jetant tous ses habits à terre, à Sans-Quartier
Eh bien ! Qu'as-tu à dire ?
SANS-QUARTIER
Eh ! Animal, c'est pour faire cuire le cochon de lait, pour lui donner de la couleur.
GILLES
Cela pourrait bien être. Je me suis alarmé hors propos.
Il se rhabille comiquement.
Reprenons notre air grave. Le voici : Ego sum doctor.
LE MAÎTRE
Pardonnez, Monsieur, je n'ai qu'un petit mot à dire.
Il rentre et dit en dedans :
Quinte, quatorze et le point.
GILLES, jetant toutes ses hardes à terre
Ceci n'est point équivoque, pour le coup.
SANS-QUARTIER
Eh bien ?
GILLES
Quinze ou quatorze coups de poing !
DIVERTISSANT
Peste soit du butor ! Il a dit quinte, quatorze et le point. Sans doute, il avait commencé une partie de piquet.
GILLES
Tu crois cela ?
SANS-QUARTIER
Très certainement.
GILLES
Ah ! Que j'ai été alarmé !
DIVERTISSANT
Allons ! remets ta robe.
Gilles se rhabille.
LE MAÎTRE
Eh bien, Monsieur le docteur ?
GILLES
Ego sum doctor...
LE MAÎTRE
Je suis à vous dans la minute.
Il rentre et dit en dedans :
Quatorze de valets.
GILLES, jetant sa robe à terre et voulant s'enfuir
Au diable si je les attends !
DIVERTISSANT
Peste soit du butor ! Le piquet, animal ! Le piquet ! Quatorze de valets.
Piquet : Est aussi le plus fameux des jeux de cartes, qui se joue entre deux personnes. [F]
Butor : Gros oiseau, espèce de héron fainéant et poltron. On dit figurément d'un homme stupide et maladroit que c'est un butor. [F]
GILLES
Ah ! J'ai cru être mort !
SANS-QUARTIER
Allons ! Bon courage ; rhabille-toi.
LE MAÎTRE
Je ne puis avoir un moment à moi. Eh bien, Docteur ?
GILLES
Ego sum doctor doctorantibus.
LE MAÎTRE
Je reviens dans l'instant.
Il rentre et dit en dedans :
Pique, coeur, et je jette du carreau.
GILLES, jetant tout à terre
Qu'on lui pique le coeur, qu'on le jette sur le carreau ! Dis donc encore que c'est là du piquet !
DIVERTISSANT
Très sûrement. Tu l'as vu jouer cent fois à ce jeu-là. Il nomme ses couleurs et la carte qu'il jette.
GILLES, se rhabillant
Oh ! par ma foi, je n'en puis plus !...
SANS-QUARTIER
Allons, Gilles, un peu de fermeté. Tu t'effrayes de rien.
LE MAÎTRE
Me voici, enfin, et la partie de piquet est finie.
DIVERTISSANT
Tu vois bien qu'il jouait au piquet.
GILLES
Effectivement. Je vois que tu as raison.
LE MAÎTRE
Eh bien ? Monsieur le docteur, je vous attends. Qu'avez-vous à me proposer pour ces messieurs ?
GILLES
Ego sum doctor.
LE MAÎTRE
Ah ! Parbleu, j'oubliais le plus essentiel.
Il rentre et dit en dedans :
Jacqueline, que l'on aille tout à l'heure chercher le chaudronnier.
GILLES, jetant sa robe à terre et dit fort effrayé :
Le chaudronnier !... Miséricorde !... C'est là du piquet apparemment ?
DIVERTISSANT
Non, mon ami ; mais tu sais que les chaudrons, et surtout la principale marmite de la maison, sont en mauvais état.
GILLES
Ah ! Je suis plus qu'à demi mort. Je n'ai de ma vie eu si peur !
SANS-QUARTIER
Quelle misère ! tu n'as non plus de courage qu'une poule mouillée.
Il le rhabille.
LE MAÎTRE
Enfin, vous finirez votre phrase. Sum doctor doctorantibus.
Sans-Quartier et Divertissant soufflent Gilles et lui disent qu'il faut un peu se démener et remuer les bras.
GILLES
Payantibus a Sansquartieribus, Divertissantibus et Gilantibus.
LE MAÎTRE
Voilà un plaisant langage pour un docteur ! De quelle université est-il ?
DIVERTISSANT
De Bourges, Monsieur.
LE MAÎTRE
J'ai bien vu que ce n'était qu'un âne.
SANS-QUARTIER
Si nous avions eu plus d'argent, nous aurions acheté un docteur qui vous eût débité de meilleur latin. Mais, comme vous n'avez jamais étudié qu'à Asnières...
GILLES
A Sansquartieribus, Divertissantibus et Gilantibus.
En se démenant, sa robe, son chapeau et sa perruque tombent.
LE MAÎTRE
Ah ! Ah ! Monsieur Gilles ! C'est donc vous qui faites le personnage de docteur. Vous imaginez-vous que je ne vous aie pas reconnu tout dès l'abord ?
GILLES
Quel conte ! Vous n'avez pas assez d'esprit pour cela...
LE MAÎTRE
Ah ! Vous joignez l'insulte à l'insolence ! Voilà comme j'étrille Monsieur le docteur de l'université d'Asnières.
DIVERTISSANT
Mais, Monsieur, enfin ! Nos gages ?
LE MAÎTRE
Voilà comment je les paye à des coquins tels que vous.
Il les rosse. Mais Sans-Quartier, Divertissant et Gilles ramassent des battes, se jettent sur le Maître et l'assomment de coups. Il se sauve et ils sont si animés qu'ils se frappent longtemps l'un sur l'autre en criant de toutes leurs forces, sans s'apercevoir que le Maître s'est retiré. Cette espèce de combat finit la parade.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0