Farce en prose
Deuxième Parade, Farce.
Représenté chez Gueullette à Charenton en 1715.
Personnages
- MONSIEUR CASSANDRE, vieillard
- GILLES, son valet
- PRENDS-TOUT, filou
- LAISSE-RIEN, filou
- UN BARBIER
- UN PAYSAN
ACTE I
SCÈNE I. Cassandre, Gilles.
CASSANDRE
Venez ici, mon ami ; je compte avoir fait une bonne acquisition en prenant un valet comme vous. On m'a assuré que vous êtes fidèle et que c'est là votre meilleure qualité. Mais, en même temps, l'on m'a dit que vous êtes la simplicité même ; que, lorsqu'on vous donne une commission, vous la faites toujours de travers et que, quand on vous charge de porter quelque paquet, vous avez le plus souvent la bêtise de vous le laisser escamoter. Cela ne m'accommoderait pas.
GILLES
Ce sont des gens qui m'en veulent qui vous ont parlé ainsi. Il est vrai qu'il m'est arrivé quelquefois d'avoir à faire à des filous bien subtils. Mais, ma foi, de plus fins que moi y auraient été attrapés. Aujourd'hui, Monsieur, je suis plus sur mes gardes, et je veux que le diable m'arrache quatre de vos meilleures dents s'ils ont quelque prise sur moi.
CASSANDRE
Parle pour les tiennes, et non pour les miennes ; je n'en ai pas trop. Mais, à la bonne heure, si tu es à présent si dégourdi. Rentrons, et va déjeuner. Après cela, je te donnerai deux lapins de ma garenne que tu porteras chez mon procureur.
GILLES
Oui, Monsieur. Oh ! Vous verrez comme je m'acquitterai de cette commission.
Ils rentrent.
SCÈNE II. Prends-Tout, Laisse-Rien.
PRENDS-TOUT
Oh ! Parbleu, camarade, je viens d'entendre Monsieur Cassandre donner à Gilles une commission qui m'a fait grand plaisir. Nous n'avons rien de gras pour souper ce soir. Il faut que nous enlevions une couple de lapins qu'il va porter au procureur de ce vieux fou.
LAISSE-RIEN
C'est, mordi, bien imaginé.
PRENDS-TOUT
Comment veux-tu que nous les mangions ? En civet ou à la broche ?
LAISSE-RIEN
Je crois qu'il faudrait commencer par nous rendre maîtres des lapins avant que de décider à quelle sauce nous les mangerons.
PRENDS-TOUT
Cela est égal, mon ami ; je les compte à nous. Sois seulement attentif à ce qu'il faut que tu fasses pour y parvenir. Je cours promptement me déguiser.
Il lui parle à l'oreille.
LAISSE-RIEN
Cela vaut fait. Ne t'embarrasse de rien ; je jouerai bien mon rôle ; mais ne perds pas de temps. J'aperçois Gilles, je vais commencer la fourberie et tu viendras y donner la dernière main.
SCÈNE III. Laisse-Rien, Gilles.
GILLES
Oh ! Parguenne, pour le coup, je veux faire voir à mon maître que je ne suis pas un sot. Il faut que le diable s'en mêle si je ne porte pas ces lapins-là à son procureur.
LAISSE-RIEN
Peaux de connins ! Peaux de connins ! Qui est-ce qui veut vendre des peaux de connins ?
Connin : ou Connil. Lapin. [F]
GILLES
Oh ! Oh ! Voilà un drôle de marchand. Eh ! Dites-moi, s'il vous plaît, mon ami, quel commerce faites-vous là ?
LAISSE-RIEN
J'achète des peaux de connins, je les repasse et je les revends aux fourreurs.
GILLES
Aux ?...
LAISSE-RIEN
Aux fourreurs.
GILLES
Diable ! Vous faites là un joli métier. Ne pourrais-je pas repasser aussi quelqu'une de ces peaux-là ?
LAISSE-RIEN
Mais, Monsieur, il faut avoir appris son métier pour cela.
GILLES
Bon ! Cela s'apprend tout seul.
LAISSE-RIEN
Je ne vous comprends pas, Monsieur ; pour moi j'ai été six grands mois à l'apprendre.
GILLES
Oh ! Quel butor !
Butor : Gros oiseau, espèce de héron fainéant et poltron. On dit figurément d'un homme stupide et maladroit que c'est un butor. [F]
LAISSE-RIEN
Mais, Monsieur, je vois bien que nous ne nous entendons pas. Vous pensez peut-être à malice ?
GILLES
Ah ! Que non. Les peaux de connins, cela s'entend de reste.
LAISSE-RIEN
Oui, cela s'entend. Ce sont des peaux de lapins que j'achète. On conserve toujours dans les arts les mots propres, et, autrefois, les lapins ne s'appelaient pas autrement que connils et connins.
GILLES
Oh ! Oh ! Je ne savais pas celui-là, et je m'imaginais tout autre chose.
LAISSE-RIEN
J'ai bien vu que vous étiez dans l'erreur. Nous achetons aussi des peaux de toute sorte d'animaux : des chats, par exemple ; mais elles ne sont pas si chères que celles des lapins. Je paie une peau de connin, suivant l'ancien style, quatre sols, et je n'en pourrais donner au plus que deux de celles des chats que vous portez.
GILLES
Qu'appelez-vous chats ? Est-ce que vous êtes fou ?
LAISSE-RIEN
Non, vraiment.
GILLES
Oh ! Parbleu, il est bon là ! Des lapins de la garenne de mon maître, les appeler des chats !
LAISSE-RIEN
Des lapins, dites-vous ? Ah ! Ah ! Ah ! Il est bouffon. Vous voulez rire, apparemment. À vous permis !
GILLES
Non, parbleu ! Je ne veux pas rire.
LAISSE-RIEN
Comme il vous plaira. Il m'est fort indifférent, à moi, que ce soit là un chat ou un lapin. Mais il faut ne pas avoir le sens commun pour dire que c'est là un lapin.
GILLES
Et que voulez-vous donc que ce soit ? Une lapine ?
LAISSE-RIEN
Non, mon ami, un chat, et cet autre encore un chat. Je le soutiendrai devant tous les garenniers et tous les écorcheurs de France.
GILLES
Ouais ! Qu'est-ce que cela veut dire ? Mon maître voudrait-il se moquer de moi ? Mais non, parbleu ! Ce sont des lapins.
LAISSE-RIEN
Voudriez-vous gager un petit écu que ce ne sont pas des lapins ? Mais non ; il y aurait de la conscience, car je suis sûr de mon fait.
GILLES
Je ne possède que vingt-quatre sols, que mon maître me doit. Mais, parbleu ! Je gagerais bien le contraire à ce prix.
LAISSE-RIEN
Eh bien ! Va, mon écu contre vos vingt-quatre sols !
GILLES
Tope ! Mais qui est-ce qui nous jugera ?
LAISSE-RIEN
Qui vous voudrez, pourvu que ce soit quelqu'un qui ne nous connaisse ni l'un ni l'autre.
GILLES
Cela est juste.
Aparte.
Oh ! le benêt !...
Haut.
Tenez, j'aperçois un homme en robe qui vient de ce côté. Priez-le de décider notre différend.
LAISSE-RIEN
Je le veux bien. Mais n'est-il pas de votre connaissance ?
GILLES
Je vous jure que non.
LAISSE-RIEN
Cela étant, je vais le prier d'être notre juge.
GILLES
L'écu passera bientôt dans ma poche ; car sûrement ce sont deux lapins de garenne que je tiens là.
SCÈNE IV. Laisse-Rien, Gilles, Prends-Tout.
LAISSE-RIEN
Monsieur, ayez la bonté de vouloir bien...
PRENDS-TOUT, marchant gravement comme un homme qui compose ou qui étudie
Le Ciel t'assiste, mon ami.
LAISSE-RIEN
Je ne vous demande pas l'aumône, Monsieur.
GILLES
Monsieur, c'est que cet homme et moi nous sommes en dispute.
PRENDS-TOUT
Eh ! Passe ton chemin et laisse-nous en repos.
GILLES
Ce monsieur robin est bien difficile à aborder.
LAISSE-RIEN
Il faut qu'il ait quelque chose dans la tête. C'est peut-être un avocat.
PRENDS-TOUT, déclamant avec emphase et tenant un papier à la main
« Oui, Messieurs, ce n'est pas sans confusion que je me suis vu élevé, par vos suffrages, à la place d'échevin de cette ville. Je ne pouvais pas y prétendre par ma naissance. Elle devait sûrement m'en exclure. » Peste soit de l'animal qui a composé cette harangue ! De quoi s'avise-t-il d'aller parler de mon père ? Oh ! je lui laverai la tête comme il faut. C'est un sot, ou j'ai l'esprit bouché...
GILLES
Monsieur, si l'on osait vous interrompre pour un moment.
PRENDS-TOUT
Pourquoi faire, mon ami ?
GILLES
Pour vous prier d'être juge entre cet homme et moi.
PRENDS-TOUT
Cela regarde-t-il l'échevinage ?
GILLES
Je ne sais pas ce que c'est que le vinage.
PRENDS-TOUT
Va l'apprendre, bête que tu es, et me laisse étudier ma harangue.
LAISSE-RIEN, à Gilles
C'est qu'il étudie apparemment quelque discours... Il faut lui faire à croire que notre contestation regarde l'échevinage.
À Prends-Tout.
Mon camarade ne sait pas ce qu'il dit, Monsieur. C'est un fait qui regarde la police de la ville.
PRENDS-TOUT
Cela étant, je vous écoute.
LAISSE-RIEN
Monseigneur... Je crois vous reconnaître pour vous avoir vu hier dans votre boutique...
PRENDS-TOUT
Ouf ! Passez les qualités, mon ami, au fait !
LAISSE-RIEN
Voici de quoi il s'agit : Le maître de ce garçon l'a chargé de porter à un des huissiers de la ville (à Gilles : Il ne faut pas lui dire que c'est au procureur de votre barbon) un présent honnête ; mais je ne lui ai pas conseillé de le faire.
PRENDS-TOUT
Et pourquoi voulez-vous sevrer ce pauvre diable d'huissier de la galanterie qu'on veut lui faire ?
LAISSE-RIEN
Pourquoi ? Vous n'avez qu'à jeter la vue sur la nature du présent...
PRENDS-TOUT
Il est vrai que la raillerie est un peu trop forte. On ne se moque pas ainsi d'un membre de la ville ; et son maître et lui mériteraient qu'on les envoya pour quinze jours à la Charbonnière.
GILLES
Et pour quelle raison, s'il vous plaît ?
PRENDS-TOUT
Parce que c'est insulter un honnête homme que de lui envoyer des chats en présent.
GILLES
Des chats ?
LAISSE-RIEN
Vous voyez que je ne lui fais pas dire.
PRENDS-TOUT
Qu'est-ce que cela signifie ?
LAISSE-RIEN
C'est, Monsieur, qu'il y a un quart d'heure que ce garçon-là me veut soutenir que ce sont des lapins.
PRENDS-TOUT
Ce n'est pas possible.
LAISSE-RIEN
Je vous dis la vérité pure, Monsieur ; j'ai eu beau lui dire que c'étaient des chats, il n'en a voulu rien croire.
PRENDS-TOUT
Mais il faut être aveugle pour ne pas voir ce que c'est.
LAISSE-RIEN
Il a fait plus, il a voulu parier vingt-quatre sols que son maître lui doit contre moi un écu.
PRENDS-TOUT
Il a sûrement perdu la gageure. Mais il ne convient pas que vous preniez les vingt-quatre sols. Ne voyez-vous pas bien que c'est un imbécile ?
GILLES
Comment, Monsieur, ce sont là des chats ?
PRENDS-TOUT
On n'en peut douter. Mais retirez-vous, vous êtes jugés.
GILLES
Des chats !
PRENDS-TOUT
Oui, des chats. Je me connais un peu en peausserie. Mon père en vendait.
GILLES
Ce ne sont pas des lapins ?
PRENDS-TOUT
Non vraiment, et si vous les portiez à l'un de nos huissiers, il vous ferait donner cent coups de bâton. Adieu, mon ami.
LAISSE-RIEN
Savez-vous ce que je pense de ceci ? Votre maître veut se réjouir à vos dépens et vous faire payer votre béjaune. C'est un tour de carnaval. Il veut vous faire berner par les clercs de votre procureur. Allez, mon garçon, allez lui porter votre accolade de chats.
GILLES
Oui-da !... Du diable si j'en suis la dupe ! Je ne suis pas assez sot pour exécuter cette commission. Prenne ces chats qui voudra. C'est pour l'écorcheur.
LAISSE-RIEN
Si je les ramasse, ce n'est que pour en avoir la peau.
GILLES
Oh ! Faites-en ce qu'il vous plaira. Pour moi, je ne veux pas être berné.
LAISSE-RIEN
Serviteur !
Aparte.
Allons rejoindre Prends-Tout et manger ensemble nos lapins.
SCÈNE V. Cassandre, Gilles.
CASSANDRE
Sans doute que Gilles aura porté mes lapins chez mon procureur.
GILLES
Ah ! Que je ne suis pas si bête !
CASSANDRE
Qu'est-ce à dire ?
GILLES
Oh ! Le gros fin ! Pour être berné par ses clercs !
CASSANDRE
Je ne t'entends pas.
GILLES
Eh ! Oui, oui ! J'irai lui porter un chat au lieu d'un lapin, afin qu'il me fasse étriller !...
CASSANDRE
Ceci est pour moi du haut allemand.
GILLES
Qu'est-ce que vous m'avez donné à porter à votre procureur ?
CASSANDRE
Deux lapins de ma garenne.
GILLES
Ah ! Oui. Deux lapins. Fiez-vous-y ! J'étais dans la bonne foi, moi. Vous me dîtes : Gilles, porte ces lapins à mon procureur. J'y vais.
CASSANDRE
Il les a donc reçus.
GILLES
Doucement ! J'allais sottement exécuter vos ordres...
CASSANDRE
Sottement ? Et qui est-ce qui t'en a empêché ?
GILLES
Un galant homme que j'ai heureusement rencontré et qui fait commerce de peaux de connins.
CASSANDRE
Mais pourquoi t'en a-t-il empêché ?
GILLES
Il les repasse, ces peaux de connins. Ensuite il les vend aux fou... aux fou...
CASSANDRE
Aux fourreurs ?
GILLES
Oui, justement, à ces gens-là.
CASSANDRE
Mais viens donc au fait !
GILLES
M'y voici. Il m'a demandé si je voulais lui vendre la peau de mes deux chats.
CASSANDRE
Quels chats ?
GILLES
Eh ! Parbleu, de vos prétendus lapins de garenne.
CASSANDRE
Mais tu extravagues.
GILLES
Attendez, vous n'y êtes pas. Écoutez jusqu'au bout. Je me suis fâché d'abord. Je lui ai soutenu que c'étaient des lapins ; il s'est moqué de moi. Enfin nous avons parié, lui que c'étaient des chats, moi, des lapins, et nous avons pris pour juge le premier passant. Il s'est heureusement trouvé que c'était un échevin.
CASSANDRE
Ah ! Je respire. Si véritablement c'était un échevin, je suis certain que tu as gagné la gageure. Et en quoi consistait-elle ?
GILLES
Dans les vingt-quatre sols que vous me devez.
CASSANDRE
Vous n'avez donc pas mis au jeu ?
GILLES
Non, pas moi ; mais lui, il a mis un écu qu'il avait dans sa poche.
CASSANDRE
Et qui a été le dépositaire de cet écu ?
GILLES
Je vous dis que c'est sa poche.
CASSANDRE
Tout ceci me paraît embrouillé. Enfin, l'échevin a donc jugé en ta faveur.
GILLES
C'est ce qui vous trompe, j'ai perdu la gageure.
CASSANDRE
Comment !
GILLES
Il a décidé gravement que c'étaient deux chats, et m'a dit que c'était sans doute une plaisanterie de votre part pour me faire berner par les clercs de votre procureur.
CASSANDRE
Quel conte ! Cela n'est pas possible.
GILLES
C'est très vrai, Monsieur.
CASSANDRE
Enfin, qu'as-tu fait de mes deux lapins de garenne ?
GILLES
Dites donc de vos deux chats.
CASSANDRE
Comment, des chats ?
GILLES
Oui, Monsieur, cela est jugé.
CASSANDRE
Par qui jugé ?
GILLES
Par cet échevin.
CASSANDRE
Quelle patience il faut avoir avec ce butor ! Eh bien ! qu'as-tu fait de ces chats ?
GILLES
Ah ! Vous en convenez donc !
CASSANDRE
Nullement, mais c'est pour avoir de toi une réponse positive.
GILLES
Parguenne, que vouliez-vous que j'en fisse ? Je les ai jetés au nez de celui contre qui j'avais gagé. Il les a ramassés seulement à cause de la peau ; mais quoiqu'il eût gagné la gageure, il a eu la politesse de ne pas me demander ma pièce de vingt-quatre sols.
CASSANDRE
Oh ! Bête que tu es ! On ne m'a pas trompé sur ton compte. Ne te voilà t'il pas encore la dupe de deux fripons qui t'ont sans doute escamoté mes lapins !
GILLES
Ah ! Monsieur, ce sont d'honnêtes gens et qui ne se connaissaient sûrement pas.
CASSANDRE
Je te soutiens, moi, que c'étaient deux fourbes ensemble.
GILLES
Non, Monsieur ; parguenne, je m'en serais bien aperçu. Je suis plus fin que vous ne pensez.
CASSANDRE
Va, mon pauvre garçon, tu ne seras jamais qu'un sot. Je suis bien heureux d'en être quitte pour si peu de chose. Ce n'est pas une très grande perte que deux lapins, et je me sais très bon gré de ne t'avoir pas donné à porter à Mademoiselle Isabelle, ma maîtresse, un panier de gibier dans lequel il y a deux faisans et quatre bécasses.
GILLES
Ah ! Parguenne, Monsieur notre maître, ne me faites pas l'affront d'en charger un autre. On ne dira pas que ce sont des chats. Au pis aller, s'il m'arrive quelque accident au sujet de ce panier, vous en rabattrez le prix sur mes gages.
CASSANDRE
En ce cas, je veux bien encore hasarder d'avoir cette confiance en toi. Mais prends bien garde à te laisser encore duper.
GILLES
Cela n'arrivera pas, sur ma parole. Les affaires font les hommes, et j'aurai toute l'attention possible pour que votre commission soit bien faite.
CASSANDRE
Viens donc prendre ce panier avec une lettre que je vais écrire à Mademoiselle Isabelle.
SCÈNE VI. Laisse-Rien, Prends-Tout.
PRENDS-TOUT
Oh ! Parbleu, Monsieur Cassandre, puisque vous êtes assez bon pour confier encore à Gilles votre panier de gibier, Mademoiselle Isabelle n'en croquera que d'une dent.
LAISSE-RIEN
Camarade, il faut ici user d'adresse. Gilles est sur ses gardes.
PRENDS-TOUT
Malgré cela, il sera bien fin s'il nous échappe. Il faut le prendre du côté de l'intérêt.
LAISSE-RIEN
C'est bien dit. Tu feras, pour cet effet, le comte de Regniababo.
PRENDS-TOUT
Parbleu ! Mon rôle ne sera pas bien difficile ! Je n'ai pas le mot à dire.
LAISSE-RIEN
Cela est vrai, mais il faut pourtant s'en tirer avec adresse. Je crois entendre Gilles. Mets-toi vite tout de ton long sur ce banc.
PRENDS-TOUT
M'y voilà.
SCÈNE VII. Laisse-Rien, Gilles, Prends-Tout.
GILLES, parlant à la cantonade
Je vous dis, Monsieur, que vous n'ayez aucune inquiétude. Votre panier sera rendu. Parguenne ! serait-il possible que ces deux hommes de tantôt fussent des filous ? Ils n'en avaient pas la mine.
LAISSE-RIEN
Oh ! Malheur des malheurs ! Accident des accidents ! Ah ! Mon pauvre maître ! Quoi ! Je n'aurai pas la satisfaction de vous conduire convenablement dans vos terres !
GILLES
Voilà un homme qui me paraît bien affligé !
LAISSE-RIEN
Est-il possible que je ne trouverai personne qui veuille me rendre service en cette occasion ? Je le payerais volontiers sur le pied d'une pistole par heure.
GILLES
Une pistole par heure ! Ma foi, cela est bon à gagner. Voyons un peu de quoi il s'agit. Monsieur, dites-moi un peu pourquoi vous êtes si triste.
LAISSE-RIEN
Ah ! Monsieur, c'est que je suis dans une grande affliction.
GILLES
Je le vois bien ; mais pourquoi ?
LAISSE-RIEN
Par la mort de mon bon maître, Monsieur_***************6le_Comte_de_Regniababo.
GILLES
Je conçois cela, mais vous parliez de donner une pistole par heure ! Pourquoi faire, s'il vous plaît ?
LAISSE-RIEN
Mon ami, il faut que tu saches que mon maître est mort à l'armée d'un boulet de canon qui lui est entré dans l'oeil.
GILLES
Dans l'oeil ? Houlas !
LAISSE-RIEN
Comme il avait un pressentiment que la campagne lui serait funeste, il a fait son testament. Il a ordonné qu'après sa mort on le transporterait à sa terre de Regniababo. Il m'a chargé de ce soin et me donne mille écus pour ma peine.
GILLES
Mille écus ? Morguenne, je ne vois pas là de quoi vous désespérer.
LAISSE-RIEN
Ah ! Que vous êtes vif ! Écoutez jusqu'au bout. Il est vrai qu'il me donne mille écus, mais à condition que, dans trois jours, je le ferai conduire à sa terre sans accident et aussi entier qu'il se trouvera être au moment de sa mort ; et le chariot qui le portait vient de verser à quatre pas d'ici.
GILLES
Eh bien ! Il faut le raccommoder. Cela est-il difficile ?
LAISSE-RIEN
C'est aussi ce que l'on fait. Mais, pendant ce temps, qui sera au moins de trois ou quatre heures, il faut empêcher que les mouches ne mangent mon cher maître.
GILLES
Cela est plaisant ! Et qu'est-ce que ça veut dire ?
LAISSE-RIEN
C'est qu'en arrivant à son château, si on lui trouve seulement une piqûre de mouche, voilà mes mille écus perdus.
GILLES
Diable ! Ça change la thèse et me paraît de conséquence pour vous. Mais quel remède y voyez-vous ?
LAISSE-RIEN
C'est de trouver quelqu'un qui chasse les mouches d'autour de mon maître pendant que je serai occupé à faire raccommoder le chariot.
GILLES
Et vous donnerez une pistole par heure ?
LAISSE-RIEN
Cela s'entend. Vous voyez bien que j'y gagnerai encore.
GILLES
Eh bien ! J'ai trouvé votre homme.
LAISSE-RIEN
Sérieusement ?
GILLES
Oui, c'est moi-même.
LAISSE-RIEN
Ah ! Mon ami, vous me ravissez d'aise. Tenez, mettez-vous là !
GILLES
Volontiers ; mais écoutez, camarade. Quand je serai tout seul avec le mort, si je viens à avoir peur ?
LAISSE-RIEN
Eh ! Fi donc ! Vous êtes grand comme père et mère. Savez-vous ce que vous ferez pour vous dissiper ? Vous n'aurez qu'à chanter.
GILLES
Vous avez raison.
LAISSE-RIEN
Après tout, je ne serai qu'au tournant de la rue, chez le charron. Si la frayeur vous prenait, vous n'avez qu'à m'appeler.
GILLES
Et votre nom, s'il vous plaît ?
LAISSE-RIEN
Abracadabra.
GILLES
Abracadabra ? Voilà un drôle de nom. Mais avec quoi chasserai-je les mouches ?
LAISSE-RIEN
Avec ce mouchoir.
GILLES
Fort bien ! Vous n'avez maintenant qu'à aller à vos affaires. Ma foi, je ne suis pas trop rassuré... Abracadabra, Abracadabra !
LAISSE-RIEN
Qu'est-ce qu'il y a ?
GILLES
J'ai jeté un coup d'oeil sur votre marquis de Regniababo. Ne m'avez-vous pas dit qu'il a été tué d'un coup de boulet de canon dans l'oeil ?
LAISSE-RIEN
Oui, mon ami.
GILLES
Et il a encore ses deux yeux ?
LAISSE-RIEN
Cela est vrai. Le boulet ne lui a emporté que la prunelle de l'oeil gauche et est sorti par l'oreille droite. Adieu.
GILLES
Houlas ! Abracadabra ! Le mort vient de me faire une grimace épouvantable.
LAISSE-RIEN
Tu te trompes, mon ami. C'est que, lorsque ce boulet de canon lui passa à travers l'oeil, cela lui a causé une contraction de nerfs qui lui a dérangé la physionomie.
GILLES
Oh ! Je ne savais pas. Et cette contradiction de nerfs lui fait faire une si laide grimace ?
LAISSE-RIEN
Oui vraiment.
GILLES
Cela suffit. Tu peux t'en aller.
Laisse-Rien sort.
Pour ne pas m'effrayer, je vais me placer du côté des pieds.
Le filou fait la pirouette sur le banc.
GILLES, effrayé
Abracadabra ! Abracadabra !
LAISSE-RIEN
Que me veux-tu donc ?
GILLES
Tiens, regarde !
LAISSE-RIEN
Je ne vois rien.
GILLES
Tu ne vois pas ce qui est arrivé ?
LAISSE-RIEN
Non vraiment.
GILLES
Il n'y a qu'un moment qu'il avait les pieds là. À présent il les a à la tête.
LAISSE-RIEN
Erreur, mon ami. Il a toujours été placé de cette manière.
GILLES
C'est donc la peur qui me fait voir double.
LAISSE-RIEN
Cela se peut. Allons, rassure-toi !
GILLES
Pour le coup, je vais changer de place.
Le filou fait la pirouette.
Miséricorde ! je ne sais ce que je fais. Je me mets encore du côté de la tête. Songeons à mon panier de gibier, c'est essentiel.
Le filou lève un bras en l'air.
Eh ! Eh ! Abracadabra !
LAISSE-RIEN
À qui diable en as-tu donc ?
GILLES
Tiens ! Tiens, regarde sa main en l'air. Il m'a donné un coup de poing de toute sa force.
LAISSE-RIEN
La chose n'est pas impossible et ne doit pas te surprendre. Le boulet de canon l'ayant frappé droit dans la visière, il y porta d'abord la main, et la contraction des nerfs...
GILLES
Oh ! Je n'ai rien à dire à cela.
LAISSE-RIEN
Et nous avons eu toute la peine du monde à lui remettre la main dans une position conforme à son état. Vois plutôt.
Il lui abaisse la main qui se relève.
GILLES
Parguenne ! Voilà qui est bien singulier. Voyons un peu si j'en viendrais à bout.
Il lui rabaisse la main, et le filou, en la relevant, lui donne un soufflet.
LAISSE-RIEN
T'en voilà bien convaincu à présent.
GILLES
Tu as raison.
LAISSE-RIEN
La main s'abaissera tout doucement. Tiens, vois-tu, la voilà à sa place. Or çà, tu me laisseras peut-être à présent en repos ?
GILLES
Ah ! Oui. Tu n'as qu'à aller chez le charron. Eh ! Eh ! Abracadabra !
LAISSE-RIEN
Mais ça ne finira point !
GILLES
Dame ! C'est bien autre chose que le bras. Il m'a sanglé deux coups de pied dans le dos.
LAISSE-RIEN
Eh bien ! Cela t'étonne ?
GILLES
Comment, cela m'étonne ? C'est la contradiction des nerfs, n'est-ce pas ?
LAISSE-RIEN
Sans doute. Cela part du même principe. Lorsqu'il fut atteint par le boulet de canon, il en fut renversé cul par-dessus tête et tomba les jambes en haut, comme tu le vois actuellement, et par la même raison naturelle, c'est-à-dire par la contraction des nerfs, nous aurons bien de la peine à le redresser ; mais j'espère en venir à bout avec ton secours. Tire les jambes à toi.
GILLES, s'appuyant sur les jambes du filou qui se trouve sur son séant et lui fait une grimace horrible
À moi ! À moi !
LAISSE-RIEN
Qu'as-tu donc ? Ne suis-je pas avec toi ?
GILLES
Ne vois-tu pas le mort qui m'embrasse avec des yeux de fureur ?
LAISSE-RIEN
Je n'ai rien vu. Mais c'est le raidissement des nerfs qui fait cette opération.
Après quelques lazzis ils le recouchent.
Si tu me retiens toujours, je ne pourrai jamais faire raccommoder mon chariot.
GILLES
Voilà qui est fini. Tu peux partir... Tiens ! Tiens ! Le voilà dans une autre posture !
LAISSE-RIEN
C'est que tu l'avais mal placé.
Pendant qu'il le replace, le mort fait un pet.
GILLES
L'entends-tu ? Est-ce que je rêve ? Là ! Comment appelles-tu cela ?
LAISSE-RIEN
Eh ! Mais... Cela s'appelle... Cela s'appelle faire un pet à la mort.
GILLES
Il pue comme une charogne !
LAISSE-RIEN
Effectivement : ça ne sent pas bon. Tiens, prends une prise de tabac.
GILLES
Volontiers. Va-t'en, va ! Je ne t'appellerai plus. Ma foi, pour chasser la peur, j'ai envie de chanter. La, la, la, la ! etc.
Le mort se lève, danse et se recouche.
Abracadabra ! Abracadabra !... Au secours !
LAISSE-RIEN
Tu piailleras donc toujours ?
GILLES, tout tremblant
Voilà bien une autre paire de manches. Je chantais pour me désennuyer.
LAISSE-RIEN
Eh bien ?
GILLES
Eh bien ! Ne voilà-t-il pas mon diable de mort qui s'est mis à danser !
LAISSE-RIEN
À danser ?
GILLES
Oui ! À danser ! Dame, je l'ai vu. Ce ne sont pas des contes.
LAISSE-RIEN
Tu te moques de moi. Il est vrai pourtant que, comme Provençal, de son vivant il aimait passionnément la danse et que, sitôt qu'il entendait ou chanter ou jouer des instruments, il ne pouvait s'empêcher de danser. Il faut, si tu dis vrai, que ce soient les esprits animaux qui jouent leur rôle.
GILLES
Qu'appelles-tu esprits animaux ?
LAISSE-RIEN
Esprits animaux, c'est-à-dire esprits vitaux.
GILLES
Esprits vitaux ! J'entends cela. Et dans une femme, comment appelle-t-on ces esprits-là ?
LAISSE-RIEN
Oh ! Que diable, avec tes questions impertinentes, tu m'occuperas tout le reste de la journée. Fais ton ouvrage et laisse-moi aller à mes affaires.
Il sort.
GILLES
Parguenne ! Ce drôle-là, avec ses esprits vitaux, de quoi diable s'avise-t-il de danser ! Je vais bien l'attraper. Je vais chanter une chanson si triste qu'il n'en aura pas d'envie.
Monsieur Lapalice est mort, Il est mort de maladie. Hélas ! S'il n'était pas mort, Il serait encore en vie.Le mort se relève, grince des dents, rosse Gilles et se recouche.
Abracadabra ! Abracadabra !
LAISSE-RIEN
À qui donc en as-tu ? Tu cries comme un enragé.
GILLES, très tremblant
Ah ! Parguenne, on crierait à moins. J'avais chanté, il n'y a qu'un moment, sur un air gai, il s'est mis à danser. J'ai dit en moi-même : « Je l'attraperai bien ; je vais chanter sur un ton si lugubre qu'il ne branlera pas de sa place. » À peine ai-je eu achevé ma chanson qu'il s'est levé, a grincé des dents horriblement et m'a rossé à tour de bras.
LAISSE-RIEN
Parbleu ! Mon ami, tu joues de malheur ! Il n'y a qu'une seule chanson capable de mettre les esprits animaux dans une pareille agitation. Il l'avait en horreur ; apparemment que tu l'auras chantée.
GILLES
Et quelle est-elle ?
LAISSE-RIEN
La voici : Monsieur Lapalice est mort...
GILLES
Justement, c'est elle-même que j'ai chantée. Parguenne, camarade, voyons en ta présence si elle fera sur lui le même effet.
LAISSE-RIEN
Volontiers.
Ils chantent ensemble : « Monsieur Lapalice est mort... » Le filou se relève, fait des grimaces épouvantables et rosse Laisse-Rien et Gilles, qu'il culbute par terre. Gilles laisse tomber son panier. Le filou le ramasse et s'enfuit avec.
LAISSE-RIEN
Ah ! Misérable ! Avec ta maudite chanson, je suis moulu de coups. Je ne sais à quoi il tient que je ne t'assomme !... Mais, ciel ! Voilà Monsieur_le_Comte_de_Regniababo parti et mes mille écus au diable.
Il rosse Gilles et s'en va.
GILLES
À moi ! À moi ! Ah ! Je n'en puis plus. Voilà bien le diable. Le mort s'est sauvé, l'autre court après. Il ne rattrapera jamais, et ma pistole est bien aventurée. Mais où est donc mon panier ! Abracadabra !... Mon panier ! Abracadabra ! Ah ! Malheureux que je suis ! Monsieur_de_Regniababo l'aura emporté. Au voleur ! Au secours !
SCÈNE VIII. Cassandre, Gilles.
CASSANDRE
Qu'est-ce donc que j'entends ? Pourquoi tout ce bruit ?
GILLES
Ah ! Parguenne, notre maître, voilà une drôle d'aventure.
CASSANDRE
Qu'est-ce que c'est ?
GILLES
Vous ne vous imagineriez jamais.
CASSANDRE
De quoi s'agit-il ?
GILLES
Vous m'aviez donné un panier de gibier pour porter à Mademoiselle Isabelle.
CASSANDRE
Eh bien ? L'a-t-elle reçue ?
GILLES
Vous allez trop vite.
CASSANDRE
Elle l'a refusé ?
GILLES
Non, Monsieur.
CASSANDRE
Et pourquoi donc n'est-il pas entre ses mains ?
GILLES
C'est que je ne lui ai pas porté.
CASSANDRE
Et la raison ?
GILLES
La voici. C'est qu'il s'agissait d'une petite fortune pour moi.
CASSANDRE
D'une petite fortune ?
GILLES
Oui, Monsieur ; d'une pistole par heure.
CASSANDRE
D'une pistole par heure ?
GILLES
Oui, Monsieur ; et le diable vient d'emporter le mort avec le panier de gibier.
CASSANDRE
Quel galimatias me fais-tu du mort, du diable et du panier ?
GILLES
C'est pourtant bien clair ! Le mort s'appelait le comte de Regniababo. Il a été tué à l'armée d'un boulet de canon qui lui est entré dans l'oeil et qui lui est sorti par l'oreille.
CASSANDRE
Quelle extravagance !
GILLES
Je vous dis qu'on le reportait à sa terre ; le chariot a rompu pendant qu'on le raccommodait. Il fallait quelqu'un qui chassât les mouches d'autour de lui. On m'a offert une pistole par heure pour cela ; une pistole est bonne à gagner. Je l'émouchais de toutes mes forces quand, après plusieurs coups de poing, de pied, de bâton, que le mort m'a donnés, il a disparu avec le panier de gibier.
CASSANDRE
Des coups de bâton que le mort t'a donnés ? Ah ! Misérable ! Je vois bien que ce sont encore des filous qui t'ont volé mon panier de gibier.
GILLES
Ma foi. Monsieur, ce n'est pas ma faute ; je ne pouvais pas me méfier d'un mort. Parguenne, il faut que le monde soit bien méchant. Mais écoutez, Monsieur, je crois avoir vu celui qui m'avait donné le mort à garder entrer dans la porte à côté de la fruitière d'ici près. Je m'en vas lui redemander mon panier ; vous verrez que ce n'est qu'une plaisanterie qu'on m'aura voulu faire. Tenez-vous seulement à quatre pas d'ici.
CASSANDRE
Il faut avoir bien de la patience.
SCÈNE IX. Cassandre, Gilles, Prends-Tout, Laisse-Rien.
GILLES
Toc, toc, toc.
PRENDS-TOUT, déguisé et parlant du nez
Que voulez-vous, Monsieur ?
GILLES
Je vous demande mon panier, Monsieur ?
PRENDS-TOUT
Ton... Ton... Ton panier ?
GILLES
Eh ! Oui, mon panier que vous m'avez pris pour rire.
PRENDS-TOUT
Ton panier ? N'y a point de panier, n'y a point de panier, n'y a point de panier !
GILLES, appelant son maître et lui disant :
Monsieur, j'ai heurté à la porte ; j'ai demandé mon panier.
CASSANDRE
Eh bien ?
GILLES, parlant du nez
On m'a répondu : « N'y a point de panier, n'y a point de panier, n'y a point de panier. » Mais je ne me tiens pas bien battu ; j'y veux retourner. Éloignez-vous seulement.
Le même lazzi se répète. Prends-Tout se présente à la porte, déguisé en suisse et boitant. Il lui dit : « N'y a point de panier ! » Gilles, en racontant à son maître ce qui vient de se passer, contrefait le suisse. Il retourne à la porte. Laisse-Rien se présente en gascon et lui dit : « N'y a point de panier ! » Gilles répète ce lazzi à son maître.
CASSANDRE
Ah ! Mon pauvre garçon, je vois bien que tu n'es qu'une bête, et comme il n'est pas possible de se servir de toi, tu peux prendre ton parti et chercher un autre maître. Je mériterais d'être volé à chaque instant si je gardais un valet aussi sot.
GILLES
Comment, Monsieur, vous me donnez effectivement mon congé ?
CASSANDRE
Sans doute, mon ami. Tu peux chercher une autre condition ou te pourvoir d'un maître plus patient que moi ; mais un autre t'aurait assommé du coup !
Il rentre.
SCÈNE X. Gilles, Un Barbier.
GILLES
Parguenne ! Je suis bien chanceux ! Voilà qui est fini ; je ne veux plus être valet. J'ai entendu dire que notre voisin, le barbier, avait besoin d'un garçon ; je vais me présenter chez lui. Holà ! Est-ce qu'il n'y a personne ici ?
LE BARBIER
Qu'y a-t-il ?
GILLES
Monsieur, on m'a dit que vous cherchiez un bon garçon pour être à votre boutique.
LE BARBIER
C'est vrai. Vous avez sans doute quelque commencement ?
GILLES
Oh ! Que oui, Monsieur.
LE BARBIER
Vous savez apparemment tresser ?
GILLES
Oh ! Que oui, Monsieur. Je ferais tout Paris en une heure.
LE BARBIER
Je ne vous dis pas tracer ; je vous dis tresser des cheveux pour faire une perruque.
GILLES
Oh ! Non, Monsieur.
LE BARBIER
Vous savez accommoder les cheveux ?
GILLES
Nullement.
LE BARBIER
Mais vous savez raser ?
GILLES
Oh ! Que non, Monsieur.
LE BARBIER
Mais que diable savez-vous donc faire ?
GILLES
Je sais faire chauffer de l'eau pour faire la barbe.
LE BARBIER
Malepeste ! Vous êtes bien avancé.
GILLES
Je sais encore faire mousser les savonnettes et ébrécher les rasoirs.
LE BARBIER
Oh ! Oh ! C'est quelque chose cela !
GILLES
Mais, pour faire le poil, je ne l'ai jamais essayé que sur un barbet. Encore était-ce avec des ciseaux.
LE BARBIER
Cela suffit...
Aparte.
Il faut que je me réjouisse un peu aux dépens de ce benêt-là...
Haut.
Eh bien ! Mon ami, malgré ton peu de capacité, comme tu me parais de bonne volonté, je te retiens à mon service et je veux, avant un mois, que tu sois un des plus habiles de notre profession. Mais je mets quelques conditions dans notre marché.
GILLES
Qu'est-ce que c'est que des conditions ? Cela est-il difficile à exécuter ?
LE BARBIER
Non ! Primo, tu ne mangeras de la soupe que deux fois par jour.
GILLES
Oh ! Oh ! J'en serai fort content.
LE BARBIER
Secundo, tu ne boiras pas plus de deux pintes de vin à chaque repas et tu n'auras que vingt-cinq livres de pain par semaine.
GILLES
Je m'accommoderai assez de tout cela. Diantre ! Voilà une bonne condition. Et de la viande ?
LE BARBIER
Oh ! Tu en auras à discrétion. Il y a quelque chose de plus : c'est que le premier jour qu'un garçon entre chez moi, j'ai coutume de lui donner un repas exquis et, pour commencer avec toi, je pré-tends que tu fasses très grande chère tout à l'heure. Holà ! Que l'on apporte cette table !
GILLES
Pardi, je l'apporterai bien moi-même.
Ils s'asseyent.
LE BARBIER
Aimes-tu la soupe aux choux ?
GILLES
Beaucoup.
LE BARBIER
Allons, mettons-nous à table. Que l'on serve la soupe. Tiens ! Mange-moi une bonne assiettée de ces choux de Milan.
GILLES, aparte
Ma foi, je vois bien la table et les assiettes, mais je ne vois rien dessus.
LE BARBIER
Prends garde de te brûler. Eh bien ! Comment les trouves-tu, ces choux ?
GILLES
Délicieux !
LE BARBIER
J'ai pensé me dépouiller le palais.
GILLES, aparte
Je n'y comprends rien. C'est une plaisanterie ! Il faut nous y prêter.
LE BARBIER
Ne mangeons point de bouilli. Nous avons quelque chose de meilleur.
GILLES
Comme il vous plaira.
LE BARBIER
Passons aux entrées. Goûte de cette fricassée de pieds de mouton.
GILLES
Morguenne ! Qu'ils sont délicats ! Le verjus de grain n'y est pas épargné.
Verjus : Raisin encore vert et aigre, qui a été cueilli avant sa maturité. On dit proverbialement, mette à la pile au verjus ; pour dire, faire souffrir du mal à quelqu'un, et surtout des médisances. [F]
LE BARBIER, aparte
Ce drôle-là est bouffon.
Haut.
Mange-moi de ces fricandeaux.
GILLES
Ils sont exquis. Mais si nous buvions un coup ?
LE BARBIER, faisant comme s'il débouchait une bouteille
C'est bien pensé. Voilà du vin de Beaune.
GILLES
Il est, ma foi, excellent.
LE BARBIER
Allons ! Expédie-moi cette aile de chapon !
GILLES
Mais vous me faites trop manger.
LE BARBIER
Bon ! Bon ! Aimes-tu la salade ?
GILLES
Si je l'aime !
LE BARBIER
Celle-ci est très bien assaisonnée.
GILLES
À merveille.
LE BARBIER
Allons ! Il faut encore manger cet estomac de perdrix et ces deux cuisses de bécasse.
Bécasse :
GILLES
Ah ! Monsieur, j'aurai bien de la peine à en venir à bout.
LE BARBIER
Passons au Champagne... Pouf !
GILLES
Qu'est-ce que cela ?
LE BARBIER
C'est le bouchon qui saute au plancher.
GILLES
Diantre ! C'est donc de grand vin ?
LE BARBIER
Vois, comme il mousse !
GILLES
La peste ! Il gratte le gosier.
LE BARBIER
Encore un coup.
GILLES
Très volontiers.
LE BARBIER
Ces pieds de porc à la Sainte-Menehould ? Ceux-là sont longtemps bouillis puis panés.
GILLES
Ils sont bons, mais il faudrait un peu de moutarde.
LE BARBIER
Eh ! En voilà ! Que ne parles-tu ?
GILLES
Le diable m'emporte si je la voyais.
LE BARBIER
Allons en Champagne ! Une rasade à ta santé !
GILLES
Tope ! À la vôtre !
LE BARBIER
À tes plaisirs !
GILLES
Aux vôtres !
LE BARBIER
À qui boirons-nous, à présent ?
GILLES
Ah ! Mais, Monsieur, laissez-moi respirer. Vous me griserez et je vous avertis que j'ai le vin mauvais.
Bas.
Rira bien qui rira le dernier.
LE BARBIER
Un doigt de vin de Muscat ?
GILLES
Je ne puis plus boire.
LE BARBIER
Allons ! Allons ! Du courage !
GILLES
Tout coup vaille ! Versez donc plein mon verre.
LE BARBIER
Comme vous le sablez !
GILLES
Je bois toujours ainsi le vin muscat.
LE BARBIER
Eh bien ! Que dites-vous de celui-là ?
GILLES
Je n'ai pas eu le temps de le goûter.
Encore un coup pour Boire à son toureloure, Boire à son tirelire lire Boire à son tour.LE BARBIER
Ah ! Vous avez le vin gai.
GILLES, faisant l'ivrogne
Je vous l'avais bien dit... Heu !... Voilà ce que c'est !
LE BARBIER
Il est, ma foi, très bouffon !
GILLES, lui donnant un coup de poing
Bouffon toi-même. Je te trouve bien plaisant de m'insulter sur le pavé du roi ! Passe ton chemin. Sais-tu bien à qui tu parles... Heu ?
LE BARBIER
Non vraiment.
GILLES
Eh bien ! Apprends que je suis un homme d'esprit, heu !.... Qui ai eu l'honneur, heu !... D'être refusé à l'Académie, quoique j'aie plus usé de papier à torcher mon cul que tu n'en as employé toute ta vie à écrire.
LE BARBIER, riant
Oh ! Monsieur, je le crois bien.
GILLES
Et tu es un insolent drès-là de me parler comme tu fais... Heu !
LE BARBIER
Je vous demande excuse.
GILLES
À la bonne heure. Porte-moi donc le respect qui m'est dû !
LE BARBIER
Ah ! Volontiers.
GILLES
Tu es un ivrogne ! Je suis sobre, moi.
LE BARBIER
Il y paraît.
Aparte.
Il joue bien son rôle.
LE BARBIER
Tu chantes à merveille.
GILLES, se laissant tomber sur lui
Je chante comme je puis ! Heu...
LE BARBIER
Mais, l'ami, soutenez-vous donc.
GILLES
Vive qui le pourrait ! Pourquoi m'as-tu fait tant boire ?... Heu !
LE BARBIER
Je suis la dupe de ce drôle-là. J'ai voulu rire à ses dépens, et le coquin s'est moqué de moi.
GILLES
Qu'appelles-tu coquin ? Coquin toi-même.
Il prend une batte et le rosse.
LE BARBIER
Oh ! Cela passe le jeu.
GILLES
Eh bien ! Laisse-moi cuver mon vin.
LE BARBIER, aparte
Il faut rire encore, sinon on se moquerait de moi.
Haut.
C'est bien dit ; dors, mon ami. Je vais acheter de l'essence et de la poudre, et je reviens dans un quart d'heure.
SCÈNE XI. Gilles, Un Paysan.
GILLES
Ah ! Ma foi, Monsieur le barbier, je vous ai eu le poil.
LE PAYSAN
Y a-t-il là queuqu'un ?
GILLES
Me voilà. Que voulez-vous ?
LE PAYSAN
Est-ce ici qu'on rase proprement ?
GILLES
Oui, mon ami.
LE PAYSAN
Alors, dépêchez-vous ! Je n'ai pas le temps d'attendre, moi.
GILLES
Vous êtes donc bien pressé ?
LE PAYSAN
Oui vraiment. C'est que je me marie, et il faut que j'aille voir ma maîtresse dans le moment même.
GILLES
Eh bien ! mon ami, mettez-vous là et tenez-vous bien droit.
Il s'éloigne, prend le couperet et accourt sur le paysan qui se renverse et tombe à terre.
LE PAYSAN
Que diable voulez-vous donc faire ?
GILLES
Ne dites-vous pas que vous êtes pressé ?
LE PAYSAN
Oui.
GILLES
Eh bien ! Je veux vous couper la tête afin de vous faire la barbe tout à mon aise. Vous pourrez, pendant ce temps, aller chez votre maîtresse.
LE PAYSAN
Queu niais ! J'aime bien mieux être ici un peu plus longtemps.
GILLES
Asseyez-vous donc comme il faut. Tenez, voilà ce qui s'appelle du linge blanc.
Il lui fait la barbe avec un couperet, le savonne avec une pomme cuite, lui couvre le visage de farine et lui donne un gril pour miroir. Le bassin à barbe est une lèchefrite. Après plusieurs lazzis pour repasser son rasoir, il allume une poignée de paille qu'il veut lui passer sous le menton.
LE PAYSAN, criant
Que prétendez-vous donc faire avec votre bouchon de paille ?
GILLES
C'est pour brûler les poils follets.
LE PAYSAN
Pardi ! J'ai eu belle peur. J'ai cru que vous m'alliez griller comme un cochon.
GILLES
On peut dire que voilà une barbe bien faite !
LE PAYSAN
Combien vous faut-il ?
GILLES
Faut-il vous surfaire ?
LE PAYSAN
Non.
GILLES
Mais je crois que cela vaut bien quinze francs.
LE PAYSAN
Quinze francs !
GILLES
Eh bien ! Mettez-en douze. Ce sera six francs pour le maître et six francs pour le garçon.
LE PAYSAN
Je pense que vous vous moquez de moi. Si je vous donnais la pièce tapée, je croirais vous avoir trop payé.
GILLES
Monsieur le manant, je n'aime pas les plaisanteries.
LE PAYSAN
Oh ! Puisque cela est sérieux, il faut vous payer.
Il rosse Gilles.
GILLES
Au secours ! Au secours !
SCÈNE XII. Gilles, Le Paysan, Le Barbier.
LE BARBIER
Qu'est-ce donc que tout ce tapage ?
GILLES
Ah ! Monsieur notre maître... À moi !
LE PAYSAN
C'est là le maître.
GILLES
Oui, c'est lui.
LE PAYSAN
Ah ! Parguenne, il en aura donc sa part.
Il le rosse et se sauve.
LE BARBIER
Ahi ! Ahi ! Ahi ! Qu'est-ce que cela signifie ?
GILLES
Cela signifie que ce drôle-là nous a donné des coups de bâton.
LE BARBIER
Oui ; mais pourquoi les avoir donnés ?
GILLES
Parce que je lui ai demandé douze francs pour lui avoir fait la barbe : savoir, six francs pour le maître et autant pour moi.
LE BARBIER
Peste soit de l'impertinent ! Quatre sols étaient encore trop, et ce manant a eu raison de l'étriller. Mais moi, je n'avais que faire de cela.
GILLES
Ah ! Monsieur, vous êtes le maître pour recevoir les profits de la boutique.
LE BARBIER
Va-t'en au diable avec ta chienne de recepte ! Je ne sais à quoi il tient que je ne t'assomme.
GILLES
Tout beau, Monsieur le raseur. C'est-à-dire que chez vous, on ne mange qu'en imagination et que l'on est battu avec réalité. Eh bien ! Je suis votre serviteur. Pourvoyez-vous d'un autre garçon.
LE BARBIER
Parbleu, mon ami, je n'aurai pas grande peine à te remplacer.
SCÈNE XIII.
GILLES, seul
Me voilà donc hors de condition et sans argent. Mais, parguenne, j'oubliais bien le meilleur. Quand j'ai quitté Monsieur Cassandre, il ne m'a pas payé un mémoire de la dépense que j'avais faite pour lui. Il ne sera pas assez déraisonnable pour ne m'en pas rembourser. D'ailleurs, j'ai à lui remettre la lettre qu'il m'avait donnée pour Mademoiselle Isabelle et à lui rendre réponse de celle que je lui ai portée hier.
SCÈNE XIV. Gilles, Cassandre.
CASSANDRE
J'ai renvoyé Gilles sans lui redemander ma lettre et la réponse à celle d'hier. Il faut que j'aille le chercher... Mais, le voilà.
GILLES
Parguenne, voici Monsieur Cassandre bien à propos. Bonjour, notre défunt maître.
CASSANDRE
Voilà un sot compliment. Notre défunt ! Je suis, parbleu, bien en vie. Dieu merci ! J'avais oublié de te demander des nouvelles de mes lettres.
GILLES
Je vous en rendrai bien compte ; et moi, je ne m'étais pas souvenu d'un petit mémoire de dépense que voici.
CASSANDRE
Voyons !
Il lit :
1° Pour trois rognons de mouton et un pot d'onguent pour la rogne, sept francs. Plus pour une oie rôtie et un brayer pour le maître, la somme de neuf francs.
GILLES
Tout autant, Monsieur, encore n'était-il pas neuf.
CASSANDRE
Pour six pâtés de requête, pour le déjeuner de Monsieur Gilles et deux mesures d'avoine pour le maître, treize francs !... Qu'est-ce à dire ?
GILLES
Oh ! Monsieur, il n'y a rien à rabattre.
CASSANDRE
Pour un quarteron de beurre frais pour les hémorroïdes de Monsieur Gilles, et pour avoir fait le poil à Monsieur, six sols.
Quarteron : Compte qui fait le quart d'un cent. Un quarteron d'abricots, de poires, est composé de 26, savoir de 25, qui est le quart d'un cent, et d'un qu'on donne pour le pardessus. [F]
GILLES
Je suis exact, comme vous voyez.
CASSANDRE
Pour avoir fait blanchir le linge à barbe dudit Cassandre et avoir fait raccommoder la lunette du privé...
GILLES
Oh ! Je n'ai rien oublié.
CASSANDRE
Non ! Si ce n'est d'accoler vos articles un peu mieux. Voilà un fort joli mémoire. Et quel est le sot qui l'a dressé ainsi ?
GILLES
C'est moi, Monsieur ; je l'ai dicté à un écrivain de dessous le charnier des Innocents.
CASSANDRE
Il est d'un style bien élégant !... Vingt-neuf francs six sols ?...
GILLES
Oui, Monsieur, que vous aurez la bonté de me donner, si vous n'aimez mieux me reprendre à votre service ; auquel cas je vous ferai crédit.
CASSANDRE
Si tu avais un peu plus d'intelligence, on pourrait faire quelque chose de toi. Mais tu es si bête ! Tu as si peu d'esprit !
GILLES
Ah ! Dame, Monsieur, tout le monde n'en a pas un si grand que vous.
CASSANDRE
Eh bien ! Mes lettres, qu'en as-tu fait ?
GILLES
Celle d'aujourd'hui, la voilà. Je ne l'ai pas rendue, comme vous savez bien. Pour celle d'hier, je l'ai donnée en mains propres. Mais, allez, j'ai eu diablement peur. Il était arrivé un grand malheur à Mademoiselle Isabelle !
CASSANDRE
Tu me fais trembler. Quel malheur ?
GILLES
Elle l'a, morguenne, échappée belle ! Tenez, Monsieur, quand je suis entré dans sa chambre, je l'ai trouvée pendue à sa cheminée...
CASSANDRE
Oh, ciel ! Pendue ! Cela est-il possible ?
GILLES
Dame, oui ! Elle ne grouillait ni pieds ni pattes. La frayeur m'a saisi d'abord, mais cependant je n'ai pas perdu le jugement. Je suis vite monté à l'échelle ; j'ai bravement coupé la corde. Patatras, voilà Mademoiselle Isabelle par terre !
CASSANDRE
Oh ! Mon cher Gilles, que je t'embrasse. Sans doute, alors, elle est revenue à elle ?
GILLES
Non, Monsieur, pas encore. Quand j'ai vu qu'elle ne me parlait pas, j'ai pris votre lettre et je la lui ai attachée à la main avec une grosse épingle.
CASSANDRE
C'est alors qu'elle a fait les hauts cris !
GILLES
Non, Monsieur, elle n'en a rien senti.
CASSANDRE
Oh ! Ciel, elle est donc morte ?
GILLES
Non, Monsieur ; elle est revenue... de la ville un instant après.
CASSANDRE
Que veux-tu dire, revenue de la ville ?
GILLES
Oui, vraiment, Monsieur, revenue de la ville. Je n'ai jamais eu si peur de la voir double.
CASSANDRE
Peste soit du faquin ! Comme Mademoiselle Isabelle s'est fait peindre et qu'on devait hier lui apporter sort portrait, je parie que cet imbécile, en coupant la corde, aura fracassé toute la bordure !
GILLES
Vous avez gagné, Monsieur, c'était sa portraiture. Dame ! Je croyais que c'était Mademoiselle Isabelle elle-même.
CASSANDRE
Sans doute qu'elle t'aura fait donner cent coups de bâton pour ta balourdise !
GILLES
Non, Monsieur ; elle était d'abord bien en colère ; mais, comme il n'y a rien eu de cassé, elle s'est mise à rire comme une folle en voyant ma frayeur. Ensuite, elle m'a fait asseoir à côté d'elle auprès du feu et m'a fait boire deux ou trois coups...
CASSANDRE
Mademoiselle Isabelle est bien bonne !
GILLES
Oh ! Pour cela, Monsieur, c'est une bonne fille. Mais, parguenne, il y a eu quelque chose de bien plus drôle, allez ! C'est, ma foi, une bonne diablesse.
CASSANDRE
Comment ? Insolent !
GILLES
Oh ! Vous vous fâchez toujours. On ne saurait vous parler... Par la sambille, j'ai vu pourtant chez elle une plaisante chose.
Sambille : juron.
CASSANDRE
Qu'est-ce que c'est que cette plaisante chose ?
GILLES
Ma foi, je ne sais pas trop ! Mais j'ai bien ri en la voyant.
CASSANDRE
Mais, enfin, qu'as-tu vu ?
GILLES
Monsieur, permettez auparavant que je vous propose quelques questions. Un chat a des oreilles ?
CASSANDRE
Oui, pour l'ordinaire.
GILLES
Ce n'était donc pas un chat !
CASSANDRE
Mais que diable veux-tu dire ?
GILLES
Tenez, Monsieur, il faut vous expliquer cela. Il faisait froid. Nous étions auprès du feu, Mademoiselle Isabelle et moi. Elle était jambe deçà, jambe delà. Les pieds sur la pomme des chenets. En voulant ramasser mon chapeau, qui était tombé par terre... J'ai aperçu...
CASSANDRE
Quoi ?... Son petit chat, peut-être ?
GILLES
Monsieur, a-t-il le poil noir ?
CASSANDRE
Oui.
GILLES
Cela étant, c'était son chat.
CASSANDRE
Voilà bien des discours pour dire que tu as vu son chat... C'est un petit folichon qui badine toujours avec elle. Il se fourre à tous moments sous ses jupons. Elle l'aime à la folie.
Folichon : Terme familier. Qui aime à se livrer à quelque gaie folie. [L]
GILLES
Il faut donc que ce soit son chat, car elle le caressait de la main. Mais, Monsieur, il me vient un scrupule. Y a-t-il des chats qui aient la gueule fendue de cette façon ?
Il penche la tête.
CASSANDRE
Non, mon ami.
GILLES
Oh ! Par la sanguenne, ce n'était donc pas son chat que j'ai vu.
CASSANDRE
Que diable veux-tu donc que ce soit ? Car, enfin, puisque tu l'as vue caresser ce petit animal, tu as pu distinguer aisément s'il relevait la queue, comme font tous ses pareils.
GILLES
Oh ! Monsieur, je l'ai vu distinctement. Il n'avait pas de queue.
CASSANDRE
Il n'avait pas de queue ?
GILLES
Non, Monsieur, très sûrement ; mais je suis sûr qu'il en aurait bien voulu avoir.
CASSANDRE
Peste soit de l'animal ! Va, mon ami, tu ne sais ce que tu dis.
GILLES
Dame ! Si c'eût été à moi qu'elle eût fait ces caresses-là, il y aurait eu quelque différence au moins !
CASSANDRE
Tais-toi, impertinent ! Je suis bien sot de m'amuser aux mauvais propos de cet imbécile-là ! Ma lettre, enfin, quelle réponse y a-t-on faite ?
GILLES
Je n'oserais vous le dire, Monsieur, vous en mourriez subitement.
CASSANDRE
Qu'est-ce que cela signifie ?
GILLES
Cela signifie que Mademoiselle Isabelle m'a dit de vous dire qu'elle viendrait ce soir souper avec vous.
CASSANDRE
Souper avec moi ? Ah ! Mon cher Gilles, tu as raison, c'est, à mon endroit, une faveur des plus favorables, et, en faveur de cette faveur, je te reprends à mon service.
GILLES
Quel galimatias ! Ma foi, Monsieur, l'amour vous fait perdre le peu d'esprit que vous aviez.
CASSANDRE
Je veux lui faire un repas magnifique. Tiens, voilà vingt-quatre sols. Cours vite chez Monsieur Gargot. Apporte-nous un bon morceau de boeuf à la mode, un quarteron de fromage de Hollande, des noix, une salade et une bonne bouteille de vin à six. L'heure s'avance. Ne perds point de temps.
GILLES
Vous allez être servi promptement. Je vais prendre un panier pour apporter tout cela.
CASSANDRE
Moi, je rentre pour ranger dans la salle, afin d'être en état d'y recevoir ma maîtresse.
SCÈNE XV.
PRENDS-TOUT, seul
Parbleu, il faut que Monsieur Cassandre soit imbécile pour avoir encore repris Gilles à son service. Il ne sera pas dit que ce sera impunément. Non, quand ce ne serait que pour me réjouir, il faut que je lui escamote la pièce de 24 sols qu'il vient de lui donner. Je l'aperçois, commençons notre fourberie.
SCÈNE XVI. Prends-Tout, Gilles.
PRENDS-TOUT
Ah ! Pauvre Monsieur Cassandre, que deviendras-tu quand tu sauras cette triste nouvelle ?
GILLES
On parle de mon maître !
PRENDS-TOUT
Tu mourras de douleur quand tu apprendras que Mademoiselle Isabelle est empoisonnée.
GILLES
Mademoiselle Isabelle, empoisonnée ? Houlas ! Voilà bien le diable ! Dites donc, mon ami, qu'est-ce que vous parlez là tout seul de Mademoiselle Isabelle ?
PRENDS-TOUT
Hélas ! Je dis que, par le plus grand des malheurs, elle s'est empoisonnée.
GILLES
Et comment cela ?
PRENDS-TOUT
En voulant boire à la santé de Monsieur Cassandre, une araignée est tombée dans son verre, et elle l'a avalée sans s'en apercevoir.
GILLES
Elle a avalé une araignée !
PRENDS-TOUT
Oui, mon ami, et qui avait des pattes grandes comme cela ! Dans le moment, sa langue s'est épaissie, la gorge lui a enflé, ses yeux se sont fermés, et elle allait mourir sans le secours du gros Thomas, qui heureusement passait devant sa maison au moment que toutes ses voisines témoignaient leur embarras par des cris très perçants.
Gros Thomas : l'arracheur de dents qui travaillent près le Cheval de bronze (note originale de Thomas-Simon Gueullette).
GILLES
Eh bien ? L'a-t-il soulagée ? J'ai cru qu'il n'arrachait que les dents.
PRENDS-TOUT
Bon ! Il a des secrets merveilleux pour les maladies les plus singulières. Il nous a d'abord rassurés en nous disant qu'il avait un remède excellent pour l'accident arrivé à Mademoiselle Isabelle ; il a même commencé son opération, mais il ne veut pas l'achever à moins de six francs.
GILLES
Eh bien ! Il faut les lui donner.
PRENDS-TOUT
C'est bien dit. Mais Mademoiselle Isabelle, qui revenait de faire ses provisions, ne se trouve pas avoir chez elle cette somme. Il ne lui reste que quatre francs seize sols, et le gros Thomas ne veut pas achever son opération à moins de six francs. Il est cher comme le diable !
GILLES
Mais est-ce que ses voisines ne peuvent pas lui prêter le surplus ?
PRENDS-TOUT
Bon ! Quand elles ont entendu parler d'argent, elles ont aussitôt décampé l'une après l'autre.
GILLES
Mais combien donc manque-t-il à Mademoiselle Isabelle ?
PRENDS-TOUT
Je crois que cela peut aller à vingt-quatre sols. C'est une misère et je vais mettre mon habit engage pour cela. Mais, avant que j'aie été à la friperie, la pauvre Mademoiselle Isabelle ne sera peut-être plus en vie, et j'en serais bien fâché, car c'est une bonne voisine.
GILLES
Cela ne laisse pas que d'être embarrassant. Mais êtes-vous bien sûr du remède du gros Thomas ?
PRENDS-TOUT
Oh ! Très sûr. On aperçoit déjà les pattes de l'araignée, et je les ai vues comme je vous vois.
GILLES
Vous avez vu les pattes de l'araignée ? Et où ?
PRENDS-TOUT
Je vais vous le dire. Pour faire connaître qu'il n'est pas un charlatan, le gros Thomas n'a pas eu plutôt reçu les quatre francs seize sols à compte, qu'il a pris Mademoiselle Isabelle et vous l'a mise sur ses genoux comme un petit enfant que l'on veut fouetter. Il lui a troussé sa jaquette, lui a mis le derrière à l'air vis-à-vis la fenêtre...
GILLES
Et vous étiez là présent ?
PRENDS-TOUT
Sans doute ! Il n'y avait que moi et le gros Thomas. Alors il a tiré de sa poche une petite boîte d'ivoire dans laquelle étaient cinq ou six mouches en vie qu'il ne nourrit, à ce qu'il m'a dit, qu'avec de la cervelle de cirons, et il n'en a pas eu plutôt approché une du clos Bruneau de la pauvre malade que l'araignée a montré le bout du nez et a sorti deux grandes pattes pour attraper la mouche.
Clos Bruneau : Passage du Quartier latin au nord du Panthéon et parallèle à la rue des Ecoles. Les imprimeurs et libraires y étaient très nombreux dès le XVIème siècle.
GILLES
Elle est donc sortie ?
PRENDS-TOUT
Non, pas tout à fait. Faute des vingt-quatre sols, l'araignée est rentrée, et le gros Thomas n'a pas voulu achever l'opération.
GILLES
Ah ! Le misérable !
PRENDS-TOUT
Depuis ce temps-là, Mademoiselle Isabelle est dans une agitation des plus violentes.
GILLES
Et a-t-elle toujours le cul à l'air ?
PRENDS-TOUT
Mais je crois que oui.
GILLES
Cela doit être curieux à voir.
PRENDS-TOUT
Oh ! Ma foi, quand on souffre, on ne s'embarrasse pas de tout cela. Mais, vous m'amusez mal à propos. Je suis bien sot de vous raconter toutes ces choses-là pendant que je devrais avoir déjà été mettre mon habit en gage. Ce retard coûtera peut-être la vie à Mademoiselle Isabelle.
GILLES
Écoutez, mon ami, j'appartiens à Monsieur Cassandre qui, comptant avoir ce soir Mademoiselle Isabelle à souper, m'avait donné vingt-quatre sols pour aller chercher de quoi la régaler. Mais j'estime qu'ils seront bien mieux employés à donner au gros Thomas. Tenez, les voilà !
PRENDS-TOUT
Eh ! Que ne les avez-vous donnés il y a un quart d'heure ? Je cours à toutes jambes porter du secours à Mademoiselle Isabelle, s'il en est encore temps ; sinon, je viens vous rejoindre ici pour vous remettre la pièce de vingt-quatre sols. Comment vous appelez-vous ?
GILLES
Gilles Bambinois Cadet L'Aîné, fort à votre service.
PRENDS-TOUT
Adieu, Monsieur Gilles Cadet L'Aîné.
GILLES
Allez vite, sinon son derrière gagnera quelque bon rhume. Parguenne, je suis bien heureux de m'être rencontré ici aussi à propos !
SCÈNE XVI. Gilles, Cassandre.
CASSANDRE
Je ne me sens pas d'aise. Quoi ! Ma charmante Isabelle viendra ce soir souper avec moi ! Je meurs d'impatience de la voir. Mais Gilles est bien longtemps à revenir de chez Monsieur Gargot et à faire ses autres emplettes. Le voici. Eh bien ! Mon ami ?
GILLES
Eh bien ? Monsieur, ne voilà-t-il pas un terrible accident ?
CASSANDRE
Quel accident ?
GILLES
Mademoiselle Isabelle !
CASSANDRE
Quoi, Mademoiselle Isabelle ? Qu'y a-t-il de nouveau ?
GILLES
Elle n'en mourra pas grâce à moi.
CASSANDRE
Qu'est-ce que cela veut dire ?
GILLES
Cela veut dire que Mademoiselle Isabelle est morte, ou peu s'en faut, et que vous en êtes la cause.
CASSANDRE
Quel galimatias ! Est-ce encore quelque aventure, comme celle du portrait de tantôt ?
GILLES
Oh ! Que non ! C'est elle-même en propre original qui s'est empoisonnée.
CASSANDRE
Comment ? Empoisonnée...
GILLES
Oui, Monsieur, et par rapport à vous. Mais ne vous effrayez pas encore. Mademoiselle Isabelle, en buvant à votre santé, avait avalé une araignée...
CASSANDRE
Juste Ciel ! Ah ! Quel malheur !
GILLES
Elle se mourait. Le gros Thomas a passé par là. Il voulait bien la guérir ; mais il demandait six francs et elle n'avait que quatre francs seize sols.
CASSANDRE
Eh ! Finis ton misérable récit, auquel je ne comprends rien !
GILLES
Patience ! Il vous l'a couchée sur ses genoux, lui a mis au derrière une mouche d'une espèce singulière. L'araignée est venue pour la gober, et, moyennant les vingt-quatre sols que j'ai donnés pour faire la somme complète, je compte que cette vilaine bête lui est sortie du corps à l'heure que je vous parle.
CASSANDRE
Je ne comprends rien à ces discours. Je crois que Gilles est devenu fou.
GILLES
Non, Monsieur, je ne suis pas fou. Je vous dis la vérité pure. Je la tiens d'un galant homme à qui j'ai donné les vingt-quatre sols qui manquaient à Mademoiselle Isabelle. Il m'a tout raconté comme je vous le dis.
CASSANDRE
Eh ! Pauvre sot ! Sans doute encore quelque nouveau tour de filou ! Comment veux-tu, bête que tu es, qu'une araignée qui aurait été avalée sorte toute en vie après avoir passé à travers plus de trente aunes de boyaux ?
GILLES
Trente aunes de boyaux ? Est-ce que vous avez mesuré les boyaux de Mademoiselle Isabelle ? Dame ! Pour moi, je n'en sais pas tant. On me dit qu'elle est empoisonnée, qu'elle va mourir ! Que, faute de vingt-quatre sols qui manquent pour payer le gros Thomas, elle court risque de la vie. Parguenne, pour la lui sauver, je n'ai pas fait difficulté de les donner.
CASSANDRE
Le motif est bon. Tu n'as péché que par ignorance et par bêtise. Je cours chez Mademoiselle Isabelle, que je ramènerai, j'en suis sûr, en bonne santé ; et je donnerai ordre, en revenant, pour notre souper.
GILLES
Je le souhaite. Mais, parguenne, je crains bien que l'histoire de l'araignée ne soit que trop vraie.
CASSANDRE
Et moi, je suis très persuadé du contraire.
GILLES
À propos, nôtre maître, j'ai oublié de vous dire, de la part de Mademoiselle Isabelle, que vous ne lui donniez pas de tripaille. Elle dit que toutes les fois qu'elle vous voit vous ne lui présentez que du mou. Dame ! elle en est bien lasse.
CASSANDRE
Tais-toi, insolent ! Mademoiselle Isabelle sera contente.
10 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0