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Tragédie en vers· Tragédie en Cinq Actes et en vers

Iphigénie en Tauride

Claude Guymond de la Touche· créée en 1757, imprimée en 1778· 5 actes· 1 320 vers· 11 personnages

Représenté pour la première fois le 4 juin 1757 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • THOAS, chef de la Tauride
  • ORESTE, roi d'Argos et de Mycène, frère d'Iphigénie
  • PYLADE, roi de le Phocide, ami d'Oreste
  • IPHIGÉNIE, grande-prêtresse de Diane
  • ISMÉNIE, prêtresse de Diane, attachée à Iphigénie
  • EUMÈNE, autre prêtresse
  • ARBAS, officier des Gardes de Thoas
  • UN ESCLAVE, attaché a Isménie
  • PRÊTRESSES
  • SOLDATS d'Oreste et de Pylade
  • GARDES de Thoas

ACTE I

SCÈNE I.

SCÈNE II. Iphigénie, Isménie.

SCÈNE III. Iphigénie, Isménie, Eumène.

SCÈNE IV. Thoas, Iphigénie, Isménie, Eumène, Arbas, Gardes.

THOAS

Vous a qui l'avenir se doit manifester, Sur mon sort, en tremblant, je viens vous consulter. Je ne peux plus long-temps, dans l'ombre du silence, De mes noires terreurs cacher la violence. Sans être criminel, j'éprouve des remords ; J'entrevois sous mes pieds le rivage des morts : La foudre autour de moi dans la nuit étincelle ; Sur mon front innocent ma couronne chancelle : Des dieux qu'avec effroi j'évite d'offenser, Jusqu'au sein du repos je m'entends menacer. Diane, par mes voeux vainement combattue, Semble vouloir ailleurs transporter sa statue ; De ce revers. Fatal, dont dépendent mes jours, Je ne sais quelle voix vient m'avertir toujours. Vous qu'approche des dieux votre saint ministère, Daignez de ces objets m'éclaircir le mystère ; Eu apaisant le ciel, daignez l'interroger Dans le flanc entr'ouvert du sinistre étranger. L'état où je l'ai vu m'afflige et m'importune ; Tout m'est suspect en lui, jusqu'à son infortune ; Ses regards furieux, vers le ciel élancés, Sur son front palissant ses cheveux hérissés, Ses mouvements affreux, ses cris mêlés d'alarmes, Perdus dans un torrent de sanglots et de larmes, Son visage altéré, sans forme et sans couleur, L'oubli de sa raison qu'égare la douleur, Son calme ténébreux après sa rage éteinte, De l'horreur qui le suit frappent mon âme atteinte De ses gardes tremblants si j'en crois les rapports, Dans l'effroyable accès de ses brûlants transports, Parmi les cris qu'il pousse en sa douleur amère, Il semble articuler les noms d'ami, de père ; Un d'eux même a cru voir des spectres l'entourer, Armés de longs serpents, prêts à le déchirer. Quel peut être le nom de ce barbare impie ? Dans son farouche coeur quel crime affreux s'expie ? Condamné par les dieux, et tout prêt d'expirer, D'où peut naître l'effroi qu'il semble m'inspirer ? D'où vient que tout me nuit, et sert à me confondre ?

IPHIGÉNIE

Sur vos troubles secrets que puis-je vous répondre, Seigneur ? Les dieux sont sourds a mes tristes accents ; Diane avec horreur repousse mon encens ; Sous mes genoux tremblants l'autel fuit et s'entr'ouvre, La statue à mes yeux d'un voile épais se couvre ; Dans son propre aliment le feu sacré s'éteint. Je ne sais, mais le sang dont cet autel est teint, Ce sang de l'innocence aveuglément proscrite, Loin d'apaiser les dieux, peut-être les irrite. La Vapeur de ce sang, par devoir répandu, A peut-être formé l'orage suspendu. Je l'avouerai, je crains d'outrer leur privilège ; Je crains d'être à la fois barbare et sacrilège. Si l'organe qui parle à mon coeur éperdu, Du vôtre également pouvait être entendu, Votre zèle, Seigneur, plus pur et moins austère, Ne ferait plus du meurtre un auguste mystère ; Et ces autels de sang, effroi des malheureux, Seraient, contre le sort, un asile pour eux ; Même pour l'étranger qui vous paraît à craindre, Et qui peut-être, hélas ! Quel qu'il soit, n'est qu'à plaindre. Enfin, je ne sais trop si c'est les offenser ; Mais, pour l'honneur des dieux, je n'oserais penser Qu'au gré des noirs transports d'une bizarre haine, Faisant de leurs autels une sanglante arène, Ils se plaisent sans honte à voir le sang humain Couler à longs ruisseaux sous ma tremblante main. A ces farouches traits peut-on les reconnaître ? Se pourrait-il, grands dieux ! Qu'avilissant votre être, Vous nous ordonnassiez, capricieux tyrans, D'expier nos forfaits par des forfaits plus grands ; Et que nous n'eussions droit à vos bienfaits augustes, Qu'en osant mériter vos vengeances plus justes ?

THOAS

Eh quoi ! l'illusion d'un coeur compatissant Vous fait-elle oublier l'oracle encor récent, Qui mute avec le jour le sceptre et la statue, Si par l'humanité mon âme combattue, Dérobe au glaive saint un seul des étrangers Qu'auront fait échouer le sort et les dangers ? C'est donc en me rendant à ses arrêts contraire, Qu'aux vengeances du ciel on prétend me soustraire ? Protecteur, dites-vous, des mortels innocents, Peut-il nous demander leur trépas pour encens ? Sons doute qu'il le peut, puisqu'il vous le demande ; Et cet hommage est dû dès-lors qu'il le commande. Est-il quelque devoir qui l'oblige envers nous ? Ne peut-il pas frapper sans mesurer ses coups ? Quoi ! les peuples armes du glaive de la guerre, De flots de sang humain pourront couvrir la terre ! Leurs chefs ambitieux, au soin de leur grandeur, Pourront tout immoler dans leur aveugle ardeur ! Nous-mêmes, dans le creux de nos antres sauvages, Nous pourrons subsister de meurtre et de ravages ! Nous pourrons dévorer nos ennemis vivants, Et nous désaltérer dans leurs crânes sanglants ! Et les dieux en courroux, ces dieux par qui nous sommes, Ne pourront demander pour victimes, des hommes ! Le sang que nous faisons couler à notre gré, Sera-t-il donc pour eux uniquement sacré ? Mais vous, de leurs décrets l'instrument et l'organe, Quel tribunal en vous les juge et les condamne ? De quelle autorité, bornant ici leurs droits, Aux maîtres du tonnerre imposez-vous des lois ? Tremblez de vos discours : qu'un prompt retour expie Les murmures secrets de votre coeur impie. Malgré les mouvements dont il est combattu, Adorer et frapper, voilà votre vertu.

SCÈNE V. Iphigénie, Isménie, Eumène.

ACTE II

SCÈNE I. Oreste enchaîné, Gardes.

ORESTE dans le fond du théâtre

Ah ! Laissez-moi jouir du moment qui me reste, Et respectez mon sort.

Les gardes s'éloignent.

SCÈNE II.

ORESTE, seul, s'avançant sur le bord du théâtre

Ah ! Malheureux Oreste ! Pour m'accabler encor, quel bras appesanti Rappelle au sentiment mon coeur anéanti ?... Cieux ! Quel enfer me suit ? Quels tourments effroyables !... Laissez-moi respirer, spectres impitoyables ! C'est le crime des dieux je n'ai fait qu'obéir.... Mais vous, qui me donnez le droit de vous haïr, Auteurs de mon forfait, auteurs de mon supplice, Dieux bizarres, parlez, quel est votre caprice ? Du fond de mon exil vous m'arrachez tremblant ; Vous mettez dans mes mains un glaive étincelant ; De mon père égorgé par sa fureur jalouse, Vous marquez à mes coups la parricide épouse ; Je recule, je crains.... Cruels, vous menacez ; Je me soumets, je frappe.... et vous me punissez..,, C'est peu. N'apercevant dans la nature entière Qu'un gouffre épouvantable, et l'ombre de ma mère, N'en pouvant soutenir le fantôme odieux, Je cours vous implorer, impitoyables dieux ! Vous me nommez ces lieux, qu'au meurtre on prostitue ; Vous m'annoncez qu'il faut en ravir la statue, Et transporter ailleurs ses autels profanés, Pour m'arracher au trouble où vous me condamnez : Je pars, et tu me suis, ami fidèle et rare ! Mais entrant dans le port l'orage nous sépare. Poussé sur les écueils, par la foudre embrasé, Mon vaisseau, loin du tien, vole en éclats brisé. Englouti sous les flots, privé de la lumière, J'ignore qui me rend à ma fureur première. Mais sur quelles horreurs s'arrêtent mes regards ? Sur ces marbres cruels quels traits de sang épars ! Mes plus affreux malheurs sont-ils ceux que j'ignore ? Pylade... Achève, ô ciel, frappe, je vis encore—... Ô rage ! Oui, c'est son sang. Me laissant mon ami, Les dieux ne m'auraient cru malheureux qu'à demi.

SCÈNE III. Oreste, Pylade enchaîné.

ORESTE, revenant à lui

C'est toi !

SCÈNE IV. Oreste, Pylade, Iphigénie, Isménie, Eumène, Prêtresses.

ORESTE

Madame....

IPHIGÉNIE

Achevez.

ORESTE, à part

Je ne sais où je suis.

IPHIGÉNIE

Clytemnestre ?

ORESTE

La mort.

IPHIGÉNIE

Comment ?

ORESTE, troublé

Son fils....

IPHIGÉNIE, à Oreste

Qu'est devenu ce fils ?

IPHIGÉNIE

Grands dieux !

SCÈNE V. Iphigénie, Isménie, Eumène.

IPHIGÉNIE

Hélas !

IPHIGÉNIE

Tu crois....

SCÈNE VI. Iphigénie, Eumène.

ACTE III

SCÈNE I. Oreste, Pylade.

SCÈNE II. Oreste, Pylade, Iphigénie.

SCÈNE III. Oreste, Pylade, Iphigénie, Isménie.

ISMÉNIE

Madame...

Apercevant les étrangers, elle lui fait signe de les faire retirer.

IPHIGÉNIE

Éloignez-vous !

Oreste et Pylade se retirent au fond du théâtre.

Ciel ! Que viens-tu m'apprendre ?

SCÈNE IV. Iphigénie, Oreste et Pylade dans le fond du théâtre.

SCÈNE V. Oreste, Pylade.

ORESTE

Réponds.

ORESTE

Et c'est là me chérir ? Dis-moi qui de nous deux doit en ces lieux périr ? Consulte l'amitié par mes crimes flétrie. Ai-je quitté pour toi le trône et ma patrie ? L'horreur de tes forfaits, ta rage et tes remord », T'ont-ils ici conduit à travers mille morts ? Parricide vengeur du meurtre de ton père, Ton bras dégoutte-t-il du meurtre de ta mère ? Vois-tu des traits de sang, et des spectres dans l'air, Au jour que font éclore et la foudre et l'éclair ? Vois-tu fuir devant toi la terre épouvantée, Marcher à tes côtés ta mère ensanglantée ? Vois-tu d'affreux serpents de son front s'élancer, Et de leurs longs replis te ceindre et te presser ?... Le seul trépas est-il ta dernière ressource ? Lui seul de tant d'horreurs peut-il combler la source ? Tu m'aimes ! Et tu veux qu'en cet horrible état, Qu'écrasé sous le poids de mon noir attentat, Fuyant le coup fatal que ma fureur implore, Je recherche le jour que je souille et j'abhorre, Proscrit, désespéré, sans asile, sans dieux, Misérable partout, et partout odieux. Tu m'aimes ! et tu veux, ô comble de l'outrage ! Tu veux dans ton ardeur, ou plutôt dans ta rage, Que je souille encor du plus noir des forfaits, Pour racheter mes maux, et payer tes bienfaits ! Tu veux que redoublant l'excès de mes alarmes, Afin de t épargner quelques frivoles larmes, Déjà de la nature exécrable bourreau, Au sein de l'amitié je plonge le couteau ! Ah, barbare ! Peux-tu jusque-là méconnaître L'âme de ton ami, le sang qui l'a fait naître ? Avec quels traits affreux dans ton coeur me peins-tu ? Pour être criminel, me crois-tu sans vertu ?

SCÈNE VI. Oreste, Pylade, Iphigénie, Eumène.

ORESTE, éperdu

Madame....

Bas, à Pylade.

Ah ! Souviens-toi...

IPHIGÉNIE

Comment ?

PYLADE, à part

Ciel ! Je frémis.

PYLADE

Je meurs.

ORESTE, s'arrachant des bras de Pylade

Allons.

ORESTE, se précipitant de nouveau dans ses bras, puis s'en arrachant

Ô mon ami !... Mais mon destin l'ordonne.

PYLADE, le retenant

Je ne puis m'arracher...

IPHIGÉNIE, tout éplorée

Il faut vous séparer.

PYLADE

Madame...

IPHIGÉNIE, à Pylade

Dans ses bras voulez-vous expirer ?

Elle conduit Oreste dans le fond du théâtre.

SCÈNE VII. Pylade, Iphigénie.

SCÈNE VIII. Pylade, Iphigénie, Isménie, un esclave.

ACTE IV

SCÈNE I. Iphigénie, Eumène.

SCÈNE II. Iphigénie, Ismménie, Eumène.

SCÈNE III. Iphigénie, Isménie, Eumène, L'Esclave.

L'ESCLAVE

Il n'est plus.

ISMÉNIE

Ciel !

IPHIGÉNIE

Comment ?

SCÈNE IV. Iphigénie, Eumène.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Oreste, Iphigénie, Eumène.

IPHIGÉNIE

En ces lieux.

IPHIGÉNIE

Comment ?

IPHIGÉNIE, tombant évanouie dans les bras d'Eumène

Mon frère !

SCÈNE VI. Iphigénie, Isménie.

ISMÉNIE

Eh bien !

ISMÉNIE

Ô ciel !

SCÈNE VIII. Iphigénie, Isménie, Eumène.

IPHIGÉNIE

La mort.

ACTE V

SCÈNE I. Thoas, Gardes.

SCÈNE II. Thoas, Arbas, Gardes.

SCÈNE III. Thoas, Gardes.

SCÈNE IV. Thoas, Gardes.

SCÈNE V. Thoas, Iphigénie, Gardes.

THOAS, aux gardes

Que l'on fasse à l'autel venir l'autre victime.

À Iphigénie.

Dans son coeur tout sanglant mon courroux légitime Va d'un oeil scrupuleux, sur votre châtiment, Interroger le Ciel et son ressentiment.

L'intérieur du temple s'ouvre. Oreste paraît et s'avance au milieu des prêtresses vers l'autel.

SCÈNE VI. Thoas, Oreste, Iphigénie, Isménie, Eumène, Prêtresses, Gardes.

IPHIGÉNIE

Seigneur....

IPHIGÉNIE, à Oreste

Cessez....

THOAS, aux gardes interdits

Quoi donc ! À son aspect vous reculez d'effroi !

Les gardes font un mouvement.

IPHIGÉNIE, s'avançant vers tes gardes

Profanes, arrêtez, et respectez un Roi.

SCÈNE VII. Thoas, Oreste, Iphigénie, Isménie, Prêtresses, Arbas, Gardes.

ORESTE repoussant avec force derrière lui Iphigénie et s'offrant aux coups de Thoas

Ah ! Laissez dans mon sang noyer sa barbarie.

THOAS, le bras levé sur Oreste

Sois le premier objet, traître, de ma furie.. .

SCÈNE VIII. Thoas, Oreste, Iphigénie, Isménie, Prêtresses, Arbas, Gardes, Pylade, Troupe de grecs.

PYLADE, s'élance à la tête des Grecs sur la scène : il arrête d'une main Thoas, et le frappe de l'autre

Arrête, et meurs, barbare, au pied de ces autels.

Aux gardes et aux prêtresses.

Fuyez, tyrans sacrés des malheureux mortels.

Il se précipite dans tes bras d'Oreste. L'instant d'après, encore tout transporté :

Ne crains plus rien. Tout fuit. La garde est dispersée ; J'ai su tromper mon guide, et j'ai rejoint Alcée. Guidé par l'amitié, secondé par les Dieux, Je rentre avec les miens, triomphant dans ces lieux.

IPHIGÉNIE, à Ismènie avec transport

Cours délivrer ton père.

SCÈNE IX. Oreste, Pylade, Iphigénie, Troupe de Grecs.

PYLADE

Vivez.

1 320 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0