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un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Comédie, en un Acte et en Prose

Le Consentement Forcé

Michel Guyot de Merville· créée en 1738, imprimée en 1739· 96 vers· 5 personnages

Personnages

  • ORGON
  • CLÉANTE, fils d'Orgon
  • CLARICE, femme de Cléante
  • LISIMON, ami d'Orgon et de Cléante
  • TOINETTE, suivante de Clarice
PRÉFACE

Si un auteur doit être sensible à des applaudissements qui l'honorent, il doit encore avoir plus d'égard pour des critiques qui l'éclairent. Le Public est non seulement notre juge ; il est aussi notre maître ; et c'est se rendre indigne de ses éloges que de ne pas profiter de ses censures. Aussi n'ai-je point balancé à corriger certains défauts que l'on a remarqués d'abord dans la Scène X. et dans le dénouement du Consentement forcé.

Mais lorsque quelques personnes, trop attachées à des beautés de mode, condamnent dans un ouvrage ce qui n'y est pas conforme, je pense qu'un auteur peut ne point déférer à leurs décisions, et qu'il est même en droit de les combattre. Ces personnes, peu flattées de la simplicité de mon style, prétendent que j'aurais dû le rendre plus délicat, plus fin ; en un mot, plus épigrammatique ; et ils censurent dans cette pièce ce qu'ils louent eux-mêmes, ou plutôt ce qui les frappe malgré eux, dans les Comédies de Molière. Je ne sais si je ne leur prête point à l'égard de cet excellent écrivain des sentiments que peut-être ils n'ont pas. Mais au moins ne peuvent-ils disconvenir du plaisir que ses pièces font encore tons les jours aux spectateurs. Diront-ils qu'en faveur de leur ancienneté on y rit par complaisance, ou par habitude ; et que ce qui était bon autrefois, ne vaut plus rien aujourd'hui ? Il ne leur reste que ce retranchement, où je me garderai bien de les attaquer.

Pour moi qui fais gloire de prendre Molière pour modèle, sans me flatter de pouvoir jamais l'égaler, j'ai voulu faire une Comédie qui plût sur le Théâtre, sans éblouir, et qui se soutint à la lecture. Or je ne vois que le sentiment et le bon sens qui puissent produire ce double effet. Quelques-uns de nos auteurs ont beau vouloir mettre en crédit leurs brillants et leurs saillies. Ce prétendu esprit, comme l'expérience le prouve, ne plaît que dans la nouveauté.

Sa pointe aiguisée avec affectation s'émousse à la vue, dès qu'on la considère de près, et je pourrais citer plusieurs de ces traits d'esprit, applaudis sans réflexion, qui dans le fond ne sont rien moins qu'ingénieux. Ce n'est pas en courant après l'esprit qu'on l'atteint. Jaloux de sa liberté, il fuit ceux qui le cherchent, et ne se présente qu'à ceux qui l'attendent. Je ne prétends pas, néanmoins que nos bonnes pièces manquent d'esprit. Elles ont l'esprit qui convient à la Comédie, c'est-à-dire l'esprit solide, qui n'est pas celui avec lequel on brille dans les cercles et dans les ruelles, où l'on ne demande qu'un plaisir vif et passager, C'est par cet esprit simple, vrai et naturel que les pièces de Molière ont toujours plu et plairont toujours. Le Glorieux, l'Ecole des Amants, l'Avare amoureux, la Pupille, et quelques autres Comédies de notre temps, ont la même destinée, et je crois que c'est-là la seule et véritable Comédie.

SCÈNE PREMIÈRE. Lisimon, Cléante.

LISIMON

La joie que j'ai de vous voir, Cléante, m'est d'autant plus sensible que je ne m'y attendons pas. Quoi ! Vous quittez Paris, dans le temps que les plaisirs y règnent ?

CLÉANTE

On n'est pas toujours dans les mêmes dispositions, mon cher Lisimon. On change à tout âge, et ces plaisirs, autrefois si flatteurs pour moi, ne me touchent plus.

LISIMON

Ce que vous me dites-là est-il bien sincère ?

CLÉANTE

Rien n'est plus vrai, je vous assure.

LISIMON

J'applaudis de ban coeur à de si beaux sentiments, et je m'en réjouis pour l'amour de vous. La seule chose qui me fâche, c'est que vous ayez choisi une saison si peu favorable pour les amusements de la campagne. Auteuil est fort joli en été ; mais il ne peut être agréable en hiver qu'à une espèce de Misanthrope comme moi.

Auteuil est un quartier à l'ouest de Paris, qui n'était qu'un village de campagne au XVIIIème.

CLÉANTE

Il n'est pas en mon pouvoir de mieux prendre mon temps. Car (et c'est ce qui me fait de la peine) ma visite est intéressée.

LISIMON

Je puis vous rendre quelque service, mon cher Cléante ?

CLÉANTE

Un service de la dernière importance.

LISIMON

Voilà pour moi un surcroît de plaisir.

CLÉANTE

Je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise ; mais j'ai amené une personne avec moi.

LISIMON

Votre excuse m'offense. Quel que soit celui pour qui vous vous intéressez, il est digne de mon estime, dès qu'il mérite la vôtre. Mais où donc est cet ami ? Pourquoi n'entre-t-il pas ?

CLÉANTE

Un moment, je vous prie. Vous allez être étonné. C'est une Dame que je vous amène.

LISIMON

Une Dame !

CLÉANTE

Vous ne serez pas fâche de la connaître.

LISIMON

Voilà donc comme vous êtes changé ?

CLÉANTE

C'est la plus grande preuve que j'en puisse donner.

LISIMON

Effectivement, c'en est une fort belle, qu'une nouvelle amourette !

CLÉANTE

Le terme est trop faible. C'est un véritable amour, un amour pur et solide, puisqu'il est fondé sur l'estime et sur la raison.

LISIMON

Style ordinaire des amants.

CLÉANTE

Rien, ne pourra jamais me détacher d'elle.

LISIMON

Ce n'est pas la première fois que vous tenez ce langage.

CLÉANTE

Si vous connaissiez Clarice ; si vous saviez combien elle a de mérite...

LISIMON

Bon ! Ne sais-je pas de quel oeil un amant voit sa maîtresse ? Je vais vous faire son portrait, si vous voulez.

CLÉANTE

Elle n'est pas ma maîtresse.

LISIMON

Comment ?

CLÉANTE

C'est ma femme.

LISIMON

Vous êtes marié ?

CLÉANTE

Depuis huit jours.

LISIMON

Quoi ! Vous vous mariez sans que j'en sois informé, moi qui ai toujours été si fort attaché à votre famille ; moi l'ami intime de votre père, et encore plus le vôtre ?

CLÉANTE

C'est cette raison même qui m'a porté à vous cacher ce mariage, vous vous y seriez sans doute opposé, et j'ai craint l'effet que pouvAit faire sur moi l'amitié dont vous m'honorez.

LISIMON

Je conçois. Vous avez formé cette union sans le consentement de votre père.

CLÉANTE

J'ai tout fait pour l'obtenir ; mais mon père a été inexorable ; et je tremble de me voir pour jamais l'objet de son indignation, si vous me refusez le secours que j'attends de votre bonté.

LISIMON

Oh ! Je ne doute plus de la violence de votre amour, et il faut en effet que votre épouse ait bien du mérite pour avoir fixé un coeur comme le vôtre.

CLÉANTE

Ah ! Que ne pouvez-vous entendre son éloge d'une autre bouche que de la mienne ! Car je sens bien que dans l'état où je me trouve, mon témoignage doit vous être suspect de prévention, ou d'artiFice. Ne vous figurez pas que j'aIe été séduit par des charmes, qui ne frappent que les yeux. Sa douceur, sa modestie, sa sagesse, son attachement à ses devoirs, son aversion pour les vains amusemenTs du sexe, une humeur toujours égale, la bonté de son coeur, enfin la solidité et la délicatesse de son esprit surpassent encore sa beauté, quelque éclatante qu'elle soit. Vous ne croyez pas, j'en suis sûr, la moitié de ce que je vous dis, et cependant je ne vous dis pas la moitié de ce qui en est.

LISIMON

Mais quel est donc le motif du refus de votre pere ?

CLÉANTE

L'intérêt. Avec toutes ces qualités, Clarice a encore de la naissance. Mais elle n'est pas riche.

LISIMON

Plaisante raison ! Si votre père pensAit comme moi, cette difficulté ne l'aurAit pas arrêté, supposé que votre épouse soit aussi parfaite que vous le dites.

CLÉANTE

Elle l'est en effet. Mais mon père s'imagine que je lui en impose, et il se persuade que tous les éclaircissements où il pourrait entrer là-dessus, bien loin de détruire cette idée, ne serviraient qu'à la confirmer.

LISIMON

Votre situation me touche. Que puis-je faire pour votre service ?

CLÉANTE

Mon père, que les affaires de son commerce ont retenu quelque mois en province, est enfin de retour à Paris.

LISIMON

Il est revenu ? J'en suis ravi. Voulez-vous que je lui aille parler ?

CLÉANTE

Vous n'aurez pas la peine de l'aller chercher. Je sais de bonne part qu'il doit vous venir voir aujourd'hui. Il ne tardera pas. J'appréhendais même qu'il ne m'eût devancé.

LISIMON

Le bon homme cherche à évaporer sa bile. Je m'y attends. Je vous promets de mettre tout en oeuvre pour vous réconcilier avec lui. Mais je ne vous réponds pas du succès de mes soins ; car il est terriblement entêté.

CLÉANTE

Il m'est venu une idée, dont je crois la réussite infaillible, dès que vous voudrez bien nous seconder, comme vous m'en flattez. Je ne juge pas à propos de paraître devant lui. Outre qu'il me l'a défendu expressément, ma vue ne ferait qu'augmenter sa colère. Il s'agit de me justifier, et il n'y que le mérite de Clarice qui puisse produire cet effet. Je voudrais donc qu'il la vit, mais sans savoir qu'elle est ma femme, afin qu'il l'examinât sans prévention. Encore une fois, j'ose m'assurer que s'il la connoissait, il approuverait notre mariage.

LISIMON

Fort bien. Je lui dirai que c'est une de mes parentes.

CLÉANTE

Votre nièce, par exemple.

LISIMON

Encore mieux. Votre père sait que j'en ai une en Province ; mais il ne l'a jamais vue.

CLÉANTE

Que je vous ai d'obligation ! Je ne puis vivre heureux sans la possession de Clarice ; mais je ne puis l'être aussi sans l'amitié de mon père.

LISIMON

Ne nous arrêtons pas ici davantage. Je rougis de la lasser seule si longtemps.

CLÉANTE

Elle est dans la chambre voisine, et je cours la chercher.

LISIMON

Je vous suis. Je veux l'aller recevoir.

CLARICE

Hélas ! Quand je pense que je vais parler à un homme qui me hait, qui me regarde comme l'unique cause de ses chagrins et de la perte de son fils ; quand je me le représente dans la colère violente où il est contre vous et contre moi, je frémis du danger où je m'expose.

CLÉANTE

Votre crainte est frivole. Si vous paraissiez à ses yeux sous le nom de ma femme, je conçois que vous auriez alors un furieux orage à essuyer. Mais il ne vous connaît point et vous avez l'avantage de le connaître. Non, Clarice, le péril que vous courez n'est rien. Mais fut-il aussi terrible que votre imagination vous le représente, que ne devez-vous point entreprendre, pour éviter le malheur qui nous menace ? Ah, si mon, père allait nous séparer pour jamais... Je vois déjà que cette triste idée, toute éloignée qu'elle est, vous pénètre le coeur. Vous pleurez, Clarice, vous pleurez ! Ne me dérobez point vos larmes. Elles sont des marques de votre tendresse et de votre vertu ; elles naissent de l'une et de l'autre, et vous sentez qu'en me perdant, vous perdriez une réputation qui vous est aussi précieuse que moi-même.

CLARICE

C'en est fait, Cléante ; mon courage revient, et il n'y a point de danger que je n'affronte. C'est vous que je dois sauver. Je n'aurai plus que vous devant les yeux. Quel bonheur, si je puis réussir ! Si je ne réussis pas, nous aurons fait du moins tout ce que la raison et la nature exigent et de deux coeurs unis par la vertu.

SCÈNE IV. Cléante, Clarice, Toinette.

TOINETTE

Monsieur, je vous annonce que Monsieur votre père vient d'arriver.

CLÉANTE

Cela suffit.

CLARICE

Ah, ciel !

TOINETTE

Quoi, Madame, vous tremblez encore !

CLÉANTE

Allons, Clarice, c'est maintenant que vous avez besoin du courage que vous me promettiez tout à l'heure.

CLARICE

Pardonnez-moi ce premier mouvement ; il n'aura pas de suite, je l'espère. Mais retirez-vous, et ne paraissez point que je ne vous avertisse.

CLÉANTE

Adieu. Songez que ma destinée est entre vos mains.

SCÈNE V. Clarice, Toinette.

TOINETTE

Je me flatte, Madame, que tout ira bien, et la qualité de nièce, que Monsieur Lisimon m'a dit qu'il vous avait donnée, lève toutes les difficultés qui pouvaient vous effrayer. Mais je vois entrer Monsieur Orgon.

SCÈNE VI. Orgon, Lisimon, Clarice, Toinette.

ORGON

Je serai charmé de la voir.

CLARICE, bas

Toinette, ne m'abandonne pas !

TOINETTE, bas

Oh, je n'ai garde.

LISIMON

Ma nièce, voici Monsieur Orgon, dont vous aurez sans doute entendu parler à mon frère.

ORGON

J'ai l'avantage, Mademoiselle, d'être de ses intimes amis.

LISIMON, bas

Excusez sa timidité.

LISIMON

Vous avez raison. Depuis quand êtes-vous de retour ?

ORGON

Depuis avant-hier. On se tue pour amasser du bien à ces ingrats-là, et en voilà la récompense ! Combien d'argent n'ai-je pas dépensé pour l'éducation de Cléante ! Et vous voyez comme il en profite ! L'auriez-vous cru capable d'un tel égarement ?

LISIMON

Non, car il m'a toujours paru assez sage.

ORGON

Prendre une femme sans bien !

LISIMON

Voilà le mal.

ORGON

Par amourette !

LISIMON

Mais vous qui parlez, mon cher Orgon, n'avez-vous pas aimé dans votre jeunesse ?

ORGON

Sans doute j'ai aimé, j'ai aimé, je ne le nie point. Mais l'amour ne m'a jamais fait faire de folies.

LISIMON

C'était donc un amour bien extraordinaire.

ORGON

Ce que c'est qu'un jeune étourdi ! Il ne faut qu'un petit nez tourné d'une certaine façon, pour lui bouleverser la cervelle. Et se marier encore malgré moi !

LISIMON

Vous n'avez pas voulu lui accorder votre consentement.

ORGON

Faut-il pour cela qu'il s'en passe ?

LISIMON

Ce n'est pas mon sentiment.

ORGON

Je lui ferai voir ce que c'est que l'autorité d'un père. C'est un mariage nul de toute nullité.

LISIMON

Il faudra voir.

ORGON

Comment, il faudra voir ? Oh, cela est tout vu.

LISIMON

Ce mariage...

ORGON

Sera cassé.

LISIMON

On pourrait trouver quelque expédient...

ORGON

L'expédient c'est de le casser.

LISIMON

Je veux dire quelque tempérament pour...

ORGON

Je prétends qu'on le casse.

LISIMON

Calmez-vous. Je vois ma nièce qui revient.

SCÈNE VIII. Orgon, Lisimon, Clarice, Toinette.

LISIMON, à Clarice

Hé bien, comment vous trouvez-vous ?

CLARICE

Fort bien, mon oncle, et ma faiblesse est entièrement dissipée.

ORGON

J'en suis en vérité ravi.

À Lisimon.

Ce qui m'étonne ; c'est que cet évanouissement lui ait pris au moment que je l'embrassais.

TOINETTE

Croyez-vous, Monsieur, qu'on puisse embrasser une personne comme vous sans émotion ?

ORGON

Qu'en dois-je croire, Mademoiselle ? C'est à vous à expliquer ce mystère.

CLARICE

Je suis trop sincère pour vous cacher que c'est votre présence qui a produit cet accident.

TOINETTE, à Orgon

Que vous ai-je dit ?

LISIMON

Comment, ma nièce ! Qu'est-ce que cela signifie ?

CLARICE

En voyant Monsieur, j'ai cru voir un père que je chéris infiniment.

ORGON, à Lisimon

Est-ce que je ressemble à votre frère ?

LISIMON

Je n'y avais pas pris garde ; mais elle m'en fait apercevoir.

ORGON

Sérieusement ?

TOINETTE

Oui, vous avez des yeux... une bouche... Je ne puis pas bien dire ce que c'est ; mais il y a mille gens qui se ressemblent moins.

ORGON

Elle l'a remarqué d'abord. Cela est tout-à-fait singulier.

CLARICE

Les traits d'un père, digne de la plus parfaite vénération, sont toujours une impression profonde sur l'esprit d'une fille qui sait son devoir.

ORGON

On ne peut pas mieux parler.

LISIMON

Je vous assure que vous seriez encore plus content de ses sentiments, si vous la connaissiez.

CLARICE

Il ne me conviendrait pas de les développer ici. Je craindrais qu'on ne m'accusât d'affectation et d'orgueil.

ORGON, à Lisimon

J'ai entendu dire beaucoup de bien de votre nièce. Mais en vérité ce que j'en vois par moi-même passe encore l'idée qu'on m'en a donnée.

LISIMON

J'espère que vous n'en rabattrez point, quand vous la connaîtrez mieux.

CLARICE, à Orgon

L'estime d'une personne comme vous, Monsieur, est pour moi d'un prix infini.

ORGON

Ah, que votre père est heureux d'avoir une fille si raisonnable. Pourquoi mon coquin de fils n'a-t-il pas un pareil caractère ?

CLARICE

Votre fils, Monsieur ! Avez-vous lieu de vous plaindre de lui ?

ORGON

Que trop vraiment. Mais laissons-le là. Il ne mérite pas d'être mêlé dans un entretien si aimable.

CLARICE

Il suffit qu'il vous appartienne, pour que je m'intéresse à ce qui le regarde. Qu'a-t-il donc fait qui vous irrite si fort contre lui ?

ORGON

Une extravagance impardonnable. Il s'est pendant mon absence amouraché d'une certaine Clarice, et l'a épousée sans mon aveu.

Amouracher : Engager dans un amour peu justifié. [L]

CLARICE

Le cas est grave. Mais peut-être n'est-il pas si coupable que vous le pensez.

ORGON

Vous voulez prendre sa défense ?

LISIMON

Ma nièce, vous aurez de la peine à le justifier.

ORGON, à Lisimon

Elle a bien dé l'esprit ; mais elle embrasse une mauvaise cause.

CLARICE

La seule chose qui m'arrête, c'est que je me fais scrupule de combattre vos sentiments.

ORGON

D'autant plus que le succès est impossible.

CLARICE

Il y a des circonstances qui rendent quelquefois une action moins criminelle. Je parle par conjectures. Supposons que l'attachement de Monsieur votre fils pour Clarice, au lieu d'être fondé sur un fol amour, comme apparemment vous le pensez, n'ait été produit que par une véritable estime pour quelques bonnes qualités qu'il aura cru apercevoir en elle.

ORGON

C'est une supposition en l'air.

CLARICE

Je l'avoue. Mais si je disais vrai par hasard, ne conviendriez-vous pas que Monsieur votre fils serait alors plus excusable, que s'il avait été emporté par une passion, que je condamne comme vous, lorsque l'estime ne l'a pas fait naîtra.

TOINETTE

La chose est claire.

ORGON

Soit.

CLARICE

Je ne saurais vous dire si Clarice a quelque mérite. Je le suppose. Mais quant à Monsieur votre fils, vous ne pouvez pas disconvenir qu'il n'en ait beaucoup.

ORGON, à Lisimon

Qu'en sait-elle ?

LISIMON

C'est un fait que vous ne sauriez nier.

ORGON, d'un air fâché

Il est vrai que le fripon n'en manque pas.

CLARICE

Hé bien, Monsieur, si une fille n'a pu résister au pouvoir légitime que le vrai mérite a sur les coeurs ; si sa raison lui a fait entendre que la possession d'un homme en qui il éclatait la rendrait parfaitement heureuse ; enfin si elle s'est aveuglée elle-même jusqu'à lui sacrifier sa réputation, en consentant ; ou peut-être en l'engageant à une union si irrégulière, ne m'avouerez-vous pas qu'il faut qu'elle ait aimé votre fils avec bien de la tendresse, et ne la trouvez-vous pas plus malheureuse que criminelle ?

ORGON

Oh, je vous prie, Mademoiselle, finissons.

À Lisimon.

Comme elle assaisonne tout ce qu'elle dit ! Quand ce serait sa propre cause, elle ne la défendrait pas mieux.

LISIMON

Vous sentez donc la force de ses raisonnements ?

ORGON

Je sens... Oui... Que tout cela est une belle imagination.

CLARICE

Si vous avez là-dessus des lumières que je n'ai pas, je n'ai plus rien à dire.

ORGON

Je ne sais point le fond de toute cette intrigue ; mais je gagerais bien qu'elle n'est pas telle que vous la représentez. Après tout, quand cela serait, il me reste toujours une raison très forte, qui m'empêchera d'approuver le mariage en question.

CLARICE

M'est-il permis, Monsieur, de vous demander quelle est cette raison ?

ORGON

C'est que Clarice n'a pas de bien.

CLARICE

Hé, Monsieur, si elle n'a pas apporté de richesses à votre fils, elle en sera plus humble dans sa conduite, plus réservée dans sa dépense, et d'autant plus reconnaissante qu'il aura été plus généreux. Il me semble que je suis à sa place. Si j'avais un époux à qui je dusse tout, je mettrais mon bonheur et mon devoir à faire sa félicité. Je n'aurais d'autre loi que ses désirs, d'autre satisfaction que la sienne, et je tâcherais enfin de remplacer le bien que je ne lui aurais pas donné, par des vertus qui sont infiniment plus estimables.

ORGON

Il suffit ; je ne veux plus vous écouter.

CLARICE

Je serais au désespoir de vous déplaire, et je vais...

ORGON

Vous ne m'entendez pas, non, votre conversation m'enchante.

D'un ton doux et tendre.

Mais parlons d'autre chose.

TOINETTE, à part

Monsieur Orgon craint de n'avoir pas raison.

CLARICE

Je n'ai que trop abusé de votre bonté, et je me retire.

ORGON

Hé non, Mademoiselle... Attendez donc.

LISIMON

Laissez-là aller. Elle a quelques ordres à donner. Vous ne nous quittez pas si tôt, et vous aurez tout le temps de l'entretenir.

SCÈNE IX. Orgon, Lisimon, Toinette qui écoute.

ORGON

Par ma foi, Lisimon, vous avez-là une nièce d'un mérite incomparable.

LISIMON

Il ne me siérait pas de faire son éloge ; mais je ne puis m'empêcher de convenir qu'elle a l'esprit bien fait et le coeur bien placé.

ORGON

Ils sont au-dessus de tout, et se soutiennent mutuellement. Que l'un est venu à propos au secours de l'autre, et avec quelle adresse elle allait à son but par un détour !... À présent que j'y réfléchis, il me vient certains soupçons.

LISIMON

Vous avez des soupçons ?

ORGON

Très bien fondés, et qui autorisent un projet...

LISIMON

Qu'est-ce que c'est ?

ORGON

Avant que de vous en faire part, je veux être sûr de mon fait. Ayez la bonté d'aller dire à votre nièce, que je voudrais lui parler en particulier.

LISIMON

Quoi, vous ne voulez pas m'apprendre...

ORGON

Patience, mon cher ami, patience. Vous le saurez.

LISIMON

Je vais donc vous l'envoyer.

À part.

Quelle idée lui passe par la tête ?... Ah, ah, que faisiez-vous là, Toinette ?

TOINETTE

À vous dire le vrai, Messieurs, j'écoutais.

ORGON

Elle est sincère.

LISIMON, vivement

Comment donc.

ORGON

Ne la grondez pas. Elle a fort bien fait, et je suis ravi qu'elle nous ait entendus. Approchez, Toinette, approchez ; et vous, Lisimon, faites-moi le plaisir que je vous ai demandé.

LISIMON

Vous allez être satisfait.

SCÈNE X. Orgon, Toinette.

TOINETTE, à part

Il va me questionner. Tenons ferme.

ORGON

Je vois, Toinette que vous êtes franche, et je compte que vous m'allez dire la vérité.

TOINETTE

Vous avez tout lieu de l'espérer, Monsieur. La sincérité est ma vertu favorite. Que voulez-vous savoir ?

ORGON

Quel est d'abord le motif qui vous portait à nous écouter ?

TOINETTE

L'intérêt que ma maîtresse et moi prenons à ce qui vous regarde.

ORGON

Je me suis attendu à cette réponse. N'est-il pas vrai que ma vue a fait quelque impression sur elle ?

TOINETTE

Certainement, et cette impression a même été très forte.

ORGON

Cet évanouissement si singulier n'était-il pas une suite de cette impression ?

TOINETTE

Une suite fort naturelle, et vous devez vous souvenir de ce qu'elle vous a dit à cette occasion.

ORGON

Sur quoi ? Sur ma prétendue ressemblance avec son père ? Ah, la rusée ! Oui, oui, de la ressemblance !... Hem, qu'est-ce que cela veut dire ?

TOINETTE

Ce que cela veut dire ?

ORGON

Oui... Allons, Toinette, ne vous démentez point. Voilà une belle occasion de signaler cette sincérité, votre vertu favorite.

TOINETTE

Allons donc, Monsieur. Ce n'est que pour m'éprouver que que vous faites semblant d'être si curieux. Une personne de votre mérite n'est pas susceptible d'un pareil défaut.

ORGON

Non, j'agis de bonne foi.

TOINETTE

Se prévaloir de ma franchise ! Oh, cela n'est pas bien. Qui le croirait à votre physionomie ?

ORGON

Mais vous en avez déjà trop dit vous-même, pour ne pas achever.

TOINETTE

Moi, Monsieur ?

ORGON

Ce mot d'émotion, qui vous est échappé par exemple, ne signifie-t-il rien, à votre avis ?

TOINETTE

Ah, je m'aperçois qu'il faut prendre garde à ce qu'on dit devant vous.

ORGON

Croyez-vous donc que je manque de pénétration ?

TOINETTE

Au contraire, Monsieur, je vois que vous en avez infiniment.

ORGON, à part

Elle cherche à éluder mes questions. Prenons un autre tour.

TOINETTE, à part

Ô le malicieux vieillard !

ORGON

Vous me cachez ce que je découvre moi-même... Passons. Votre maîtresse a des manières qui plaisent. Mais quel est le fond de son caractère.

TOINETTE

Pourquoi me faites-vous cette question ?

SCÈNE XI. Orgon, Clarice.

ORGON

Je vous attendais, Mademoiselle, et je brûle de vous entretenir.

CLARICE

Ce que mon oncle m'a dit, sans s'expliquer, ne me donne pas moins d'impatience.

ORGON

C'est en dire trop, et je pourrais à ce sujet me former des idées, qui seraient fort au-dessus de la réalité.

CLARICE

Si vous me connaissiez, vous verriez qu'elles seraient bien éloignées d'y atteindre.

ORGON

Vous me ravisse... Il est donc vrai que je ne me suis point abusé... Ne doutez plus que je ne vous connaisse. Oui, oui, je vous connois.

CLARICE, avec effroi

Vous me connaissez !

ORGON

J'ai pénétré vos dispositions... Vous ne me haïssez pas.

CLARICE

Ah, Monsieur, que mes sentiments à votre égard sont différents de la haine !

ORGON

Ceux que j'ai conçus pour vous en différent bien davantage.

CLARICE

Mon bonheur serait parfait, s'ils étaient tels que je le souhaite.

ORGON

Ne seriez-vous pas bien aise de passer votre vie avec moi ?

CLARICE

Une grâce si singulière ferait toute ma félicité.

ORGON

J'aurais pour vous une complaisance extrême.

CLARICE

Je tâcherais de la mériter par mon attachement.

ORGON

L'heureux hasard que celui qui m'a offert à vos yeux !

CLARICE

Que n'ai-je eu ce bonheur plutôt !

ORGON

À quoi dis-je des sentiments si favorables ?

CLARICE

Un mouvement secret me les inspire.

ORGON

Je ne vous suis donc pas indifférent ?

CLARICE

Non, vous ne me l'êtes point, et je ne puis vous refuser l'estime la plus parfaite.

ORGON

Oui, l'estime ! Ah, que ce mot est joli ! Il est inutile de l'expliquer. C'est de l'amour, n'est-ce pas ?

CLARICE, doucement

De l'amour !

ORGON

Ne Vous en défendez point. À mon âge on voit clair. Avouez franchement que vous m'aimez.

CLARICE

Vous ne vous trompez pas, Monsieur. Je vous aime, et je ne rougis point de le dire... Mais...

ORGON

Point de mais, je vous prie. Le mot est lâché, Mignonne. Il n'est plus temps de chercher des détours. Je suis enchanté de cet aveu. Vous serez satisfaite. Je vais parler à votre oncle. Souffrez que je vous quitte.

CLARICE, à part

Quel est donc son dessein ?

ORGON

Mais le voici lui-même.

CLARICE, à part

Allons cacher ailleurs le trouble où je suis.

ORGON, à Clarice

Vous sortez ?

CLARICE

Ma présence, je crois, n'est pas nécessaire.

ORGON

J'entends. Il faut laisser agir votre modestie.

SCÈNE XII. Orgon, Lisimon.

LISIMON

Je viens trop tôt sans doute, et j'ai interrompu votre entretien.

ORGON, d'un air gai

Point du tout. Vous ne pouviez pas venir plus à propos.

LISIMON

Vous êtes bien joyeux !

ORGON

Plus je vois votre nièce, plus je la trouve charmante.

LISIMON

Vous voudriez bien, j'en suis sûr, que la femme de Cléante lui ressemblât.

ORGON

À propos de lui. J'avais résolu de faire casser son mariage ; mais je change d'avis.

LISIMON

Voilà une résolution très louable.

ORGON

Je saurai le punir d'une autre manière.

LISIMON

Quoi ! Vous êtes toujours aigri contre lui ?

ORGON

J'ai envie de me marier.

LISIMON

De vous marier !

ORGON

Oui, de me marier. J'aurai des enfants qui partageront mon bien avec mon pendard de fils, et cela le mortifiera.

LISIMON

L'idée est singulière.

ORGON

Et très sensée.

LISIMON

Vous avez quelque personne en vue ?

ORGON

Certainement.

LISIMON

Puis-je savoir quelle est l'heureuse mortelle sur qui tombe l'honneur de votre choix ?

ORGON

C'est une personne pleine de raison, de bon sens, d'esprit, et qui brille de toutes sortes de vertus ; en un mot, votre nièce.

LISIMON

Vous vous moquez.

ORGON

Je ne me moque point.

LISIMON

Vous n'y pensez pas.

ORGON

J'y pense très fort.

LISIMON

Elle vous plaît donc ?

ORGON

Infiniment.

LISIMON

Vous voilà amoureux.

ORGON

Amoureux ou non, je suis déterminé à l'épouser.

LISIMON

Tout de bon ?

ORGON

Tout de bon.

LISIMON

Il y a cependant une petite difficulté qui pourra traverse cette affaire.

ORGON

Quelle est-elle ?

LISIMON

Nous ne sommes point d'humeur, son père ni moi, de forcer son inclination.

ORGON

Je ne l'exige point.

LISIMON

Elle ne nous a jamais donné aucun sujet de mécontentement, et par les qualités qu'elle possède, elle mérite de notre part toutes sortes de considérations.

ORGON

D'accord.

LISIMON

Ainsi il faut voir si son penchant est conforme au vôtre.

ORGON

Si vous n'avez que cet obstacle à m'opposer, ce n'est rien.

LISIMON

Plaît-il ?

ORGON

Ce n'est rien, vous dis-je.

LISIMON

Expliquez-vous.

ORGON

Apprenez mon cher ami que votre nièce m'aime.

LISIMON

Ma nièce ?

ORGON

Et qu'en m'approchant elle s'est évanouie par un effet de sympathie pour moi.

LISIMON, à part

Quelle extravagance !

ORGON

Que dites-vous ?

LISIMON

Je dis qu'il y a beaucoup d'apparence.

ORGON

Elle m'aime, encore une fois. C'est un fait incontestable.

LISIMON

Cela étant, voilà l'affaire fort avancée.

ORGON

Je la regarde comme faite.

LISIMON

Et moi aussi.

ORGON

Je ne me sens pas de joie.

LISIMON

Ni moi non plus.

ORGON

Je veux lui donner un petit divertissement, pour la préparer au bonheur que je lui destine.

LISIMON

Cela est fort bien pensé.

ORGON

Pourrons nous avoir des violons, des chanteurs, des danseurs ?

LISIMON

Sans difficulté. J'ai un de mes voisins qui a chez lui un Opéra tout entier.

ORGON

À merveille. Voulez-vous prendre sur vous le soin de cette fête ?

LISIMON

Volontiers, et je vais tout préparer pour cet effet.

À part.

Il donne de lui-même dans le piège, et je crois que nous le tenons.

SCÈNE XIII.

ORGON

Voilà une aventure qui me fera rajeunir de plus de vingt ans, et qui me dédommagera pleinement des chagrins que Cléante me cause. S'il s'est marié à sa fantaisie, je me marierai à la mienne, et ni lui, ni personne n'aura lieu de s'en formaliser. Quelle différence de lui à moi ! C'est à mon âge qu'il convient de prendre une femme par inclination. Pour sentir un amour raisonnable, il faut être en état de juger du mérite d'une belle, et un jeune éventé en est-il capable ? Il n'y a que nous qui nous y connaissons. Aussi n'y a-t-il que nous qui sachions aimer, et qui puissions aimer légitimement.

SCÈNE XIV. Orgon, Toinette.

ORGON

Ah, vous voilà, Toinette.

TOINETTE

Qu'y a-t-il donc de nouveau, Monsieur ? Je viens de voir Monsieur Lisimon sortir du logis avec empressement.

ORGON

Je l'ai chargé d'une commission, qui va répandre dans toute la maison le plaisir que je sens.

TOINETTE

Effectivement vous avez l'air bien satisfait.

ORGON

On ne peut pas être plus content que je le suis ?

TOINETTE

Apprenez-moi de grâce le sujet de votre joie, afin que je me réjouisse aussi.

ORGON

Cela ne se peut pas. La bienséance veut que j'en instruise votre maîtresse avant vous, et c'est ce que je vais faire. Adieu. Vous allez être toutes deux bien étonnées.

SCÈNE XV.

TOINETTE

Ouais ! Quelle nouvelle folie achève de lui démonter la cervelle ? Il me prend tout_à_coup un accès de curiosité et d'inquiétude. Je ne vois pas trop quelle sera la fin de cette intrigue. Après tout, quel inconvénient en peut-il arriver ? Monsieur Orgon se met dans la tête que ma maîtresse l'aime. Ce n'est pour lui qu'une erreur de plus. Bagatelle... Mais il est amoureux, et ceci est une affaire serieuse... Pourquoi ? C'est sa faute. Ma maîtresse ne prétendait lui inspirer que de l'estime, et il a pris de l'amour. Oh, tant pis pour lui. Oui, oui, Monsieur Orgon, tant pis pour vous.

SCÈNE XVI. Clarice, Toinette.

CLARICE

Hé bien, Toinette, que t'a dit Monsieur Orgon ?

TOINETTE

Vous ne l'avez pas rencontré ? Il vient de sortir pour vous aller chercher.

CLARICE

Je ne l'ai point vu. Sais-tu quelle résolution il a prise ?

TOINETTE

Je n'ai pu rien tirer de lui, et il m'a déclaré positivement, que c'était à vous, Madame, qu'il reservait le secret qu'il m'a caché.

CLARICE

Par quelle bizarrerie va-t-il s'imaginer que j'ai de l'amour pour lui !

TOINETTE

Que vous importe ? Un mot suffira pour le désabuser.

CLARICE

Hé, puis-je le désabuser sans me perdre ? Car tu le vois ? Toinette ; ce qu'il sent pour moi est aussi de l'amour.

TOINETTE

Tant mieux. Avec cela un vieillard est bien faible, et vous ferez de lui ce qu'il vous plaira.

CLARICE

Je tremble qu'il ne m'arrive tout le contraire, lorsqu'il connaîtra son erreur. Quelle femme s'est jamais vue dans l'embarras où je me trouve ?

TOINETTE

Je le vois qui entre. Songez à vous. Je sors. Surtout prenez courage.

SCÈNE XVII. Orgon, Clarice.

ORGON

VOus me voyez transporté de joie, Mademoiselle, et il ne tient plus qu'à vous de me rendre le plus heureux de tous les hommes.

CLARICE

De quelle manière, Monsieur, puis-je vous prouver le zèle ardent que j'ai pour vous ?

ORGON

Le zèle ardent ? Ce n'est pas cela que je vous demande. À quoi bon éluder, comme vous faites, le terme d'amour qui seul peut me satisfaire ? Ne m'avez vous pas dit que vous m'aimiez ?

CLARICE

Je vous l'ai dit sans doute, et je suis prête encore à vous le confirmer. Je vous aime, Monsieur, comme le meilleur ami de ma famille, et de ce que j'ai de plus cher au monde, comme un second père, et même comme un protecteur dont l'appui mettrait le comble à ma félicité.

ORGON

Je ne comprends rien à ce que vous me dites. Nous ne nous entendons point, et vous ne répondez pas à mes sentiments. Car enfin je vous adore, et je viens de vous demander en mariage à votre oncle.

CLARICE

Moi, Monsieur !

ORGON

Vous-même.

CLARICE, à part

Ô Ciel, quelle nouvelle !

ORGON

Vous n'en êtes pas fâchée ?

CLARICE

Je suis ravie que vous me trouviez digne de l'attachement d'un honnête homme... Mais...

ORGON

Achevez.

CLARICE

Se peut-il que vous pensiez à m'épouser ? Ah, Monsieur, renoncez à ce projet. Conservez-moi votre estime. Elle m'est infiniment précieuse. Personne ne vous respecte et ne vous révère plus que moi, si ce n'est peut-être votre fils, et je reconnais en vous tant de bonté, de douceur et de complaisance, que sans un obstacle invincible je ne balancerais pas à vous donner ma main.

ORGON

Quel est donc cet obstacle ?

CLARICE

Je ne saurais le cacher, et mon coeur ne demande qu'à s'épancher dans votre sein... Vous le dirai-je ? Vous allez me haïr. Ce coeur...

ORGON

Hé bien, Mademoiselle ?

CLARICE

J'en ai disposé, et il n'est plus à moi.

ORGON

Un autre le possède ?

CLARICE

Et le possédera toujours.

ORGON

Sentiments romanesques ! Quand la jeunesse aime une fois, elle croit être capable d'aimer éternellement. C'est un feu follet qui se dissipera.

CLARICE

Non, mon amour ne s'éteindra jamais. L'estime et la raison l'ont fait naître, la reconnaissance l'exige, et le devoir le justifie.

ORGON

Le devoir !

CLARICE

L'engagement le plus fort nous attache l'un à l'autre.

ORGON

Une promesse de mariage peut être ?

CLARICE

Ce n'est pas là le plus fort engagement.

ORGON

Comment donc ! Seriez-vous mariée ?

CLARICE

Modérez votre colère. J'avoue que je la mérite ; mais je mérite encore plus votre compassion. Si je vous avais connu avant que de former des noeuds qui vous révoltent, ou j'y aurais renoncé ou vous les auriez approuvez. Considérez ma triste situation. Les sentiments que j'ai pour vous me forcent de condamner une alliance si chère, et je crains que ceux que vous avez pour moi ne détruisent un bonheur, dont ils auraient été la source.

ORGON

Je ne puis le nier. La nouvelle de votre mariage m'afflige autant qu'elle me surprend, et j'ai lieu de me plaindre du mystère que l'on m'en a fait.

CLARICE

Mon oncle n'a pu vous en parler. Nous nous sommes unis, mon mari et moi, sans l'aveu de nos parents.

ORGON

En voilà bien d'une autre !

CLARICE

Et vous ne devez ma confidence qu'à la confiance extrême que j'ai en vous.

ORGON

Je ne m'étonne plus que vous ayez défendu mon fils avec tant de chaleur.

CLARICE

Nos causes sont pareilles, et j'ai jugé des motifs qui l'ont fait agir, par ceux qui m'ont entraînée. Puissiez-vous trouver dans son épouse autant de vertus que j'en ai trouvé dans mon époux ! Car ne pensez pas que son mérite extérieur, et les vaines richesses qu'il possède, aient été capables de m'éblouir. J'aime en lui des dons plus rares et plus précieux, des dons qui doivent me justifier aux yeux de tout le monde, et qui seuls me l'auraient fait préférer à tout autre, comme ils m'ont fait tout sacrifier au bonheur d'être à lui. Jugez par le prix qu'il me coûte, combien il doit m'être cher. Ah ! Je ne survivrais pas au coup qui nous désunirait. Cependant ce malheur est tout près de m'accabler, si vous n'avez pitié de moi, et si l'estime, dont vous voulez bien m'honorer, n'est pas un acheminement à la grâce que j'attends de votre générosité.

ORGON

Vous m'arrachez des larmes... J'entends à présent le titre de protecteur que vous m'avez donné.

CLARICE

C'est en vous seul que j'espère.

ORGON

Vous souhaitez que j'embrasse vos intérêts auprès de votre oncle ?

CLARICE

Je n'ai point d'autre appui que vous.

ORGON

Oui, oui, je serai le vôtre. La tendresse que j'ai pour vous ne vous sera pas inutile. Je vais découvrir votre mariage à votre oncle, et l'engager à l'approuver, pour travailler ensuite de concert à le faire goûter à votre père.

CLARICE

Que je suis charmée des dispositions où je vous vois !

ORGON

Le voici justement.

CLARICE

Je vous laisse. Songez, Monsieur, que c'est de vous seul que dépend ma félicité.

SCÈNE XVIII. Orgon, Lisimon.

LISIMON

VOtre commission est faite, Monsieur Orgon. Les Musiciens vont venir... Mais que vois-je ! Qu'avez-vous ? Vous me paraissez inquiet.

ORGON

Ce n'est pas sans sujet, mon cher ami. Votre nièce ne veut absolument point m'épouser.

LISIMON

Cela est extraordinaire.

ORGON

Pas trop. Ce que j'ai à vous apprendre l'est bien davantage.

LISIMON

Qu'est-il donc arrivé ?

ORGON

La nouvelle est un peu chagrinante.

LISIMON

Pour vous ?

ORGON

Non, pour vous-même. Je me figure la peine qu'elle vous sera sur celle que je sens ; car je suis à peu près dans le même cas que vous.

LISIMON

Je ne vous entends point.

ORGON

Et je prends autant de part à votre situation que vous en avez pris à la mienne.

LISIMON

Hâtez-vous de me tirer d'inquiétude.

ORGON

N'avez-vous point quelques soupçons sur votre nièce ?

LISIMON

À quelle occasion ?

ORGON

N'a-t-elle pas été tentée de se marier ?

LISIMON

Vous me demandez cela ! Ce n'est pas à un oncle que les filles confient de pareils secrets.

ORGON

Aussi a-t-elle craint de vous en parler, et c'est moi qu'elle a chargé de cette commission.

LISIMON

Ma nièce a envie de se marier ?

ORGON

Non, cette fantaisie est passée.

LISIMON

Elle est mariée ?

ORGON

Oui.

LISIMON

Elle vous a fait cette confidence ?

ORGON

Elle m'a assuré qu'elle avait épousé un très honnête homme.

LISIMON

Juste ciel !

ORGON

Ne vous fâchez pas, mon ami, votre nièce a trop de lumières et de conduite, pour avoir fait un mariage indigne d'elle.

LISIMON

Vous avez bonne grâce en vérité à prendre son parti !

ORGON

C'est le moins que je puisse faire pour une personne que j'ai voulu épouser, et c'est un hommage que je rends à son mérite. Accordez-lui le pardon que je vous demande pour elle, et joignez-vous à moi pour l'obtenir de son père.

LISIMON

Vous exigez que je pardonne à ma nièce, vous qui ne voulez pas pardonner à votre fils !

ORGON

Il y a bien de la différence. Votre nièce n'a pas épousé un homme sans bien.

LISIMON

Cléante n'en a-t-il pas assez pour sa femme et pour lui ?

ORGON

L'amitié vous prévient pour mon fils.

LISIMON

Et l'amour vous prévient pour ma nièce.

ORGON

Oh, voilà de nos raisonneurs ! Ils donnent des conseils, et n'en veulent suivre aucun.

LISIMON

La réflexion est juste.

ORGON

Ils condamnent ce que les autres font, et ils font comme eux.

LISIMON

À l'application.

ORGON

Vous ne voulez donc pas m'accorder la grâce de votre nièce ?

LISIMON

Je ne vous la refuse pas absolument. Mais encore faut-il que vous vous mettiez en état de l'obtenir.

ORGON

Par quel moyen, je vous prie ?

LISIMON

En pardonnant à Cléante.

ORGON

Vous revenez toujours à votre but.

LISIMON

Il ne m'est pas possible de m'en écarter.

ORGON

Voilà un furieux entêtement.

LISIMON

Vous avez beau dire. Je ne puis pardonner à ma nièce que vous ne pardonniez à votre fils.

ORGON, en colère

Ce n'est pas la même chose, encore une fois.

LISIMON

Et moi je vous dis que c'est la même chose.

ORGON

Quel homme !... Mais parbleu, je ne veux pas en avoir le démenti.

LISIMON

Où allez-vous donc ?

ORGON

Nous verrons si vous résisterez à ses larmes.

SCÈNE XIX. Orgon, Lisimon, Clarice, Toinette.

ORGON, à Clarice

Venez, Madame, joindre vos prières à mes instances. Et vous, Lisimon, voyez si l'on peut rien refuser à une personne si charmante ?

LISIMON

Vos mesures sont inutiles, et je ne veux pas seulement la voir.

Il sort.

SCÈNE XX. Orgon, Clarice, Toinette.

ORGON

Il a perdu l'esprit.

CLARICE

Hélas !

TOINETTE

Peut-on pousser si loin l'opiniâtreté ?

CLARICE, à Orgon

Il ne me reste donc plus d'espérance ?

ORGON

Votre oncle m'impose des conditions si dures. Vouloir que je pardonne à mon fils !

CLARICE

Mon bonheur vous touche faiblement, si cet obstacle vous arrête.

ORGON

Me croyez-vous capable d'une telle faiblesse ?

CLARICE

En est-ce une que d'être père ?

ORGON

Quoi, vous prétendriez...

CLARICE

Vous avez déjà eu pour moi tant de bontés. Voulez-vous, par le refus d'une nouvelle grâce, me faire soupçonner que je ne les méritais pas, et que vous vous en repentez ? Vous avez daigné m'accorder votre estime. Un sentiment plus tendre s'y est joint encore. Ma main ne vous a pas paru indigne de la vôtre ; et quand je ne puis être à vous ; vous poussez la générosité jusqu'à me défendre. Mettez le comble à tant de bienfaits, par un bonheur d'autant plus grand que celui de votre fils en sera la source.

TOINETTE

Ah, Monsieur, cela fend le coeur.

ORGON

Vous exigez de moi ce sacrifice !

CLARICE

Tout ce que j'ai de plus cher y est attaché.

ORGON

Vous abusez du pouvoir que vous avez sur moi.

CLARICE

Votre fils est prêt à venir se jeter à vos genoux.

ORGON

Est-ce que vous l'avez vu ?

CLARICE

Il est ici.

ORGON

Cléante ?

SCÈNE XXI. Orgon, Lisimon, Cléante, Clarice, Toinette.

LISIMON

Oui, le voilà. Prononcez sur son sort. Mais songez qu'en même-temps vous prononcerez sur celui de ma nièce.

ORGON

Ah, te voilà, libertin.

CLÉANTE

Calmez votre courroux, mon père, et daignez m'entendre.

ORGON

Oh, il va nous dire de belles choses !

LISIMON

Patience.

ORGON

Fils dénaturé !

CLÉANTE

Je mourrais plutôt que de mériter un titre si odieux.

ORGON

Le beau mariage que vous avez fait !

CLÉANTE

J'ose me flatter que vous l'excuseriez, si vous le regardiez du même oeil que celui que vous avez voulu faire.

ORGON, à Lisimon

Il va me donner des conseils.

À Cléante.

Avez-vous aussi amené la digne personne que vous avez épousée ?

CLÉANTE

Oui, mon père.

ORGON

Quelle insolence !

LISIMON

Modérez-vous mon cher Orgon.

ORGON

Modérez-vous vous-même, et laissez parler votre nièce. Elle mérite mieux que vous d'obtenir ce qu'elle demande. Hé bien, Madame, serez-vous encore favorable à Cléante, après la hardiesse qu'il a de se présenter devant moi ?

CLARICE

Sa vue ne fait qu'augmenter l'intérêt que je prends en lui.

ORGON

Quelle bonté !

À Cléante.

Et vous ne la remerciez pas, ingrat que vous êtes ?

CLÉANTE

Madame sait bien que ma reconnaissance ne cède qu'au profond respect que j'ai pour vous.

ORGON

Elle sait cela ? Quel discours !

LISIMON

Soyez sûr qu'elle en est aussi persuadée que moi.

ORGON

À l'autre !

CLARICE

Non, Monsieur, je n'en doute nullement.

ORGON

L'excellent petit-coeur ! Allez, Cléante, vous n'êtes pas digne de ses bontés ni des miennes... Mais enfin vous le voulez, Madame, et il faut bien vous satisfaire. Oui, si je pardonne à Cléante, ce n'est qu'en votre faveur, et qu'à condition que votre oncle vous pardonne.

CLÉANTE

Ah, mon père ! Ah Clarice !

ORGON

Clarice !

LISIMON

Oui, c'est Clarice que vous voyez.

TOINETTE

Elle-même.

ORGON, à Lisimon

Votre nièce est sa femme !

LISIMON

C'est sa femme, mais ce n'est pas ma nièce.

ORGON

Qu'entends-je !

LISIMON

Pardonnez-nous l'innocent stratagème, dont nous nous sommes servis, pour vous faire connaître le mérite de votre belle-fille.

CLARICE, à Orgon

C'est à moi à obtenir la grâce de votre fils, et je vous la demande à genoux.

CLÉANTE

C'est à vos pieds que je l'attends.

LISIMON

Allons, mon ami, montrez un coeur de père.

TOINETTE

Allons, Monsieur, laissez-vous fléchir.

ORGON

Je suis trompé... Mais on ne peut l'être plus agréablement. Voilà qui est fini ; levez-vous tous les deux. Je vous pardonne, je vous donne mon amitié, et je vous reconnais pour mes enfants.

CLÉANTE

Vous me rendez la vie.

Orgon embrasse Clarice.

CLARICE

Je suis au comble de mes voeux.

LISIMON

Votre réunion me charme ne songeons qu'à nous réjouir.

TOINETTE

Voilà, je crois, le premier homme que l'amour ait rendu raisonnable.

DIVERTISSEMENT.

VAUDEVILLE.

[CHANTEUR DU VAUDEVILLE]

AU PARTERRE.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica