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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Pastorale en vers

Corine ou Le Silence

Alexandre Hardy· imprimée en 1624· 5 actes· 1 102 vers· 11 personnages

Personnages

  • TITYRE, père de Melite
  • MOELIBÉE, père de Corine
  • MOPSE, père de Caliste
  • VÉNUS
  • CUPIDON
  • CORINE, bergère
  • MÉLITE, bergère
  • CALISTE, berger
  • ARCAS, berger
  • MÉROPE, Vieille
  • SATIRE
MONSEIGNEUR,

MONSEIGNEUR LE PREMIER.

Ainsi que le Soleil ne choisit dans le Ciel que douze signes pour en faire ses Palais ordinaires, la prudence des Rois ne disperse leurs faveurs, qu'aux sujets qui le méritent, plutôt par une excellence de vertu, que par un bénéfice de fortune : encor osé-je dire après toute la France, que ce grand Soleil des Monarques de l'Europe, qui s'est si justement acquis le titre de JUSTE, vous oblige plus, MONSEIGNEUR, aux effets de sa Justice, qu'aux présents de sa faveur, comme celui qu'une singulière modération d'esprit, une connaissance de soi-même, une jeunesse mure, et vieille en ses sages actions, mettent au dessus de la calomnie, et de l'envie : comme celui qui ne pouvait plus espérer que ce qu'il a, ne plus avoir que ce qu'il mérite. Or à l'imitation de ces mauvais joueurs de luth, qui font beaucoup pour eux, de ne toucher que quelques simples accords, qu'ils savent passablement mal : J'aime mieux n'entrer plus avant en vos louanges, que de me perdre dans leur dédale, et en dire peu avec la vérité, que beaucoup avec la flatterie. Mon intention n'est ici que de vous offrir pour arrhes d'une humble affection, ce recueil de Tragédies, qui passe hardiment au jour, sous la lumière d'un nouvel astre de la France. Le style Tragique un peu rude, offense ordinairement ces délicats esprits de Cour, qui désirent voir une tragédie, aussi polie qu'une ode, où quelque élégie ; mais aucune loi n'oblige à l'impossible, et la carrière des Muses ouverte à tout le monde, permet de mieux faire à qui pourra. Il me suffit que ce simple présent découvre la sincérité du courage d'un pauvre esclave qui se jette MONSEIGNEUR, en la franchise de votre autel, et se sentira toujours trop honoré de l'aveu de Hardy III.

Votre plus humble, et affectionné serviteur.

A. HARDY.

AU LECTEUR

L'honneur et la vérité, m'obligent d'avertir le Lecteur par forme d'Apologie, que l'Oracle de ce grand Ronsard, dans une sienne élégie à Grévin, s'accomplit de nos jours, et que la poésie passe désormais chez quelque autre nation plus judicieuse, et moins ingrate que la nôtre : car l'apparence de retenir davantage les Muses chez nous, après les avoir dépouillées, et réduites à telle pauvreté, qu'à peine se peuvent elles servir de quelques paroles affectées, qui passent à la pluralité des voix, par le suffrage de l'ignorance, pour déplorer notre folie, et leur misère. L'excellence des poètes d'aujourd'hui, consiste en la profession que faisait Socrate, (mais plus à propos qu'eux) de ne rien savoir ; qu'ainsi ne soit, examinons la tyrannique reformation, que les principaux d'entre eux veulent faire, et que des Arbitres sans passion, jugent après, s'il est licite de détruire les principes d'une Science pour la réformer en perfection : Leur première censure condamne entièrement les fictions, ainsi que superflues, au lieu qu'une infinité de belles conceptions s'y rapportent, et se fortifient en leur appui : les épithètes, les patronymiques, la recherche des mots plus significatifs, et propres à l'expression d'une chose, tout cela ne leur sent que sa pédanterie : les rythmes pour lesquelles ils font tant de bruit, ce sont eux qui les observent le moins, aussi se veulent elles puiser dans une source plus profonde. Si bien que notre langue, pauvre d'elle-même, devient totalement gueuse en passant par leur friperie, et par l'alambic de ces timbres fêlés. J'approuve fort une grande douceur au vers, une liaison sans jour, un choix de rares conceptions, exprimées en bons termes, et sans force, telles qu'on les admire dans les chef d'oeuvres du sieur de Malherbe ; mais de vouloir restreindre une tragédie dans les bornes d'une ode, où d'une élégie ; cela ne se peut ni ne se doit, non plus que se rendre passionné partisan de Montaigne, pour mettre en usage ces mots de propreté, politesse, et autres, plutôt que suivre l'autorité d'Amiot qui dit, polissure, et propriété, de meilleure grâce. Nos champignons de rimeurs, trouvent étrange aussi, qu'en poèmes si laborieux et de longue étendue que les Dramatiques, je fasse dire aux personnages, exclus, perclus, expulsés, sans pouvoir au demeurant trouver une seule rime licencieuse, où forcée : mais lorsque ces vénérables censeurs auront pu mettre au jour cinq cents poèmes de ce genre, je crois qu'on y trouvera bien autrement à reprendre, non que la qualité ne soit ici préférable à la quantité, et que je fasse gloire du nombre qui me déplaît ; au contraire, et à ma volonté, que telle abondance défectueuse, se pût restreindre dans les bornes de la perfection. La force de leur calomnie m'a contraint de prendre ce bouclier plus que suffisant d'en rabattre les coups : quiconque au surplus s'imagine que la simple inclination dépourvue de science puisse faire un bon poète, il a le jugement de travers, et croirait à un besoin que le corps pût subsister sans âme, attendu que la poésie s'anime des plus rares secrets de toutes les sciences, comme les oeuvres d'Homère, et de Virgile en font foi, [d]esquelles plus on admire, plus on trouve à admirer, qui n'appartient qu'aux esprits solides, et capables d'asseoir un jugement définitif, sur la controverse de laquelle, il s'agît ici.

ARGUMENT

Corine et Mélite, jeunes Bergères, égales en beauté, deviennent éperdument amoureuses de Caliste, Pasteur autant accompli d'ailleurs, que nouveau en matière d'Amour, qui par diverses ruses tâche à se défaire de leur importunité : mais comme il se voit réduit à l'élection de l'une des deux pour sa moitié, et ne s'en pouvant plus dédire, il promet une préférence à celle des Nymphes, qui s'abstiendra plus longtemps de parler. Elles acceptent la paction, et se rendent muettes par ce moyen, cependant le Berger Arcas, qui ne cédait en perfections rustiques à aucun autre, après plusieurs refus de l'ingrate Mélite, qu'il idôlatrait, en fait demande au père qui la lui accorde sur le champ : mais on la trouve sans parole ainsi que sa co-rivale, les deux Vieillards consultent sur ce prodigieux accident le savoir de Mérope vieille Magicienne, qui en réfère la cause au charme donné par Caliste seul capable d'y remédier, on va pour le saisir au corps, lui préoccupé de crainte se met en fuite à travers les champs, où Cupidon assisté de sa mère après quelque léger châtiment le ramène, et touts les différents des Pasteurs composés, le marie avec Mélite, ainsi qu'Arcas avec sa Corine ; d'autres gentils incidents bigarrent ce beau sujet qui se trouveront à sa lecture.

ACTE I

SCÈNE I. Corine, Melite, Caliste.

SCÈNE II. Corine, Mélite, Caliste.

CALISTE

Pourvu que Pan me prenne en sa tutelle, Des autres Dieux je quitte la séquelle.

Séquelle : Terme familier de mépris. Certain nombre de gens qui suivent quelqu'un, attachés aux intérêts de quelqu'un ou d'un parti. [L]

CALISTE

Oui.

SCÈNE III. Arcas, Mélite.

ARCAS

Et sucrer ma poison.

Poison : Poison était autrefois féminin, comme le veut l'étymologie. [L]

MÉLITE

Pourquoi ?

ARCAS

Ô sorcière feintise !

Feintise : Synonyme de feinte, avec cette seule nuance que feintise vieillit et qu'il a un air archaïque. [L]

ARCAS

Un seul baiser de récompense au moins, Libres ici d'Argus, et de témoins.

Argus : Personnage auquel la Fable donnait cent yeux. [L]

SCÈNE IV. Mérope, Satire.

MÉROPE

Mélite,

ACTE II

SCÈNE I. Corine, Mélite, Caliste.

CORINE

Que de langage, allons vers le coupeau, Où d'ordinaire il mène son troupeau.

Coupeau : Sommet d'un coteau, d'une montagne. [L]

MÉLITE

Holà, ne bouge, un qui fort lui ressemble, Là-bas repose à l'ombre de ce tremble.

Tremble : Peuplier dont les feuilles tremblent au moindre vent. [L]

SCÈNE II. Caliste, Mélite, Corine.

SCÈNE III. Arcas, Mérope.

MÉROPE

Ballant de la plier, Eut elle un coeur insensible d'acier.

Ballant : Qui pend et oscille. [L]

ARCAS

Caliste.

ARCAS

Ma voix sans plus se resserre de peur, Que ce ne soit un mensonge pipeur.

Pipeur : Celui qui trompe de quelque manière que ce soit. [L]

ARCAS

Je vais tenir ma houlette ferrée, Pour ce duel amoureux préparée.

Houlette : Bâton que porte le berger, et au bout duquel est une plaque de fer en forme de gouttière, qui sert pour lancer des mottes de terre aux moutons qui s'écartent, et de la sorte les faire revenir. [L]

SCÈNE IV. Mélite, Corine.

CORINE

Ta moquerie à_la_parfin nous lasse.

À la parfin : loc. adverb. tombée en désuétude et signifiant : à la fin dernière.

ACTE III

SCÈNE I. Satire, Mérope.

SCÈNE II. Mélite, Arcas.

SCÈNE III. Satire, Mélite, Arcas, Mérope.

MÉLITE

Ô Dieux !

SATIRE

Je suis.

MÉLITE

Moi ?

SATIRE

La voilà.

SATIRE, échappé

Louve, rufien, quelque jour, quelque jour On vous réserve à beau jeu beau retour.

Rufien : Homme débauché, qui vit avec des femmes de mauvaise vie, ou qui en procure aux libertins. [L]

SCÈNE IV. Arcas, Mélite.

MÉLITE

Quelle ?

SCÈNE V. Satire, Mérope.

SATIRE

Très mal.

SATIRE

Ta gausserie Pourrait changer mon amour en furie.

Gausserie : Terme populaire. Moquerie, raillerie. [L]

ACTE IV

SCÈNE I. Corine, Mélite.

CORINE

Mais quel guerdon rémunéra la peine De ce vainqueur que tu fuis inhumaine ?

Guerdon : Terme vieilli. Récompense. [L]

SCÈNE II. Caliste, Corine, Mélite.

SCÈNE III. Corine, Caliste, Mélite.

CALISTE

Tenez-le ainsi, que du trépied_Delphique.

Trépied delphique : meuble religieux associé au culte d'Apollon et l'oracle de Delphes.

SCÈNE III. Arcas, Titire, Moelibée.

SCÈNE IV. Mérope, Satire.

SCÈNE V. Moelibée, Tityre, Arcas, Mérope.

ACTE V

SCÈNE I. Vénus, Cupidon.

SCÈNE II. Caliste, Cupidon, Vénus.

CALISTE

Donc à ce coup voici la prophétie, Que m'annonçait Corine, réussie, Reste un scrupule en mon âme douteux, Que nos bergers m'accablent impiteux.

Impiteux : antonyme de piteux ; Qui éprouve de la pitié ; miséricordieux. [L]

SCÈNE III. Mérope, Mopse, Moelibee, Tityre.

SCÈNE DERNIÈRE. Mérope, Vénus, Cupidon, Caliste, Corine, Mélite, Arcas, Tityre, Mopse, Moelibée, Satire.

1 102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica