Pastorale en vers
Corine ou Le Silence
Personnages
- TITYRE, père de Melite
- MOELIBÉE, père de Corine
- MOPSE, père de Caliste
- VÉNUS
- CUPIDON
- CORINE, bergère
- MÉLITE, bergère
- CALISTE, berger
- ARCAS, berger
- MÉROPE, Vieille
- SATIRE
MONSEIGNEUR,
MONSEIGNEUR LE PREMIER.
Ainsi que le Soleil ne choisit dans le Ciel que douze signes pour en faire ses Palais ordinaires, la prudence des Rois ne disperse leurs faveurs, qu'aux sujets qui le méritent, plutôt par une excellence de vertu, que par un bénéfice de fortune : encor osé-je dire après toute la France, que ce grand Soleil des Monarques de l'Europe, qui s'est si justement acquis le titre de JUSTE, vous oblige plus, MONSEIGNEUR, aux effets de sa Justice, qu'aux présents de sa faveur, comme celui qu'une singulière modération d'esprit, une connaissance de soi-même, une jeunesse mure, et vieille en ses sages actions, mettent au dessus de la calomnie, et de l'envie : comme celui qui ne pouvait plus espérer que ce qu'il a, ne plus avoir que ce qu'il mérite. Or à l'imitation de ces mauvais joueurs de luth, qui font beaucoup pour eux, de ne toucher que quelques simples accords, qu'ils savent passablement mal : J'aime mieux n'entrer plus avant en vos louanges, que de me perdre dans leur dédale, et en dire peu avec la vérité, que beaucoup avec la flatterie. Mon intention n'est ici que de vous offrir pour arrhes d'une humble affection, ce recueil de Tragédies, qui passe hardiment au jour, sous la lumière d'un nouvel astre de la France. Le style Tragique un peu rude, offense ordinairement ces délicats esprits de Cour, qui désirent voir une tragédie, aussi polie qu'une ode, où quelque élégie ; mais aucune loi n'oblige à l'impossible, et la carrière des Muses ouverte à tout le monde, permet de mieux faire à qui pourra. Il me suffit que ce simple présent découvre la sincérité du courage d'un pauvre esclave qui se jette MONSEIGNEUR, en la franchise de votre autel, et se sentira toujours trop honoré de l'aveu de Hardy III.
Votre plus humble, et affectionné serviteur.
A. HARDY.
AU LECTEUR
L'honneur et la vérité, m'obligent d'avertir le Lecteur par forme d'Apologie, que l'Oracle de ce grand Ronsard, dans une sienne élégie à Grévin, s'accomplit de nos jours, et que la poésie passe désormais chez quelque autre nation plus judicieuse, et moins ingrate que la nôtre : car l'apparence de retenir davantage les Muses chez nous, après les avoir dépouillées, et réduites à telle pauvreté, qu'à peine se peuvent elles servir de quelques paroles affectées, qui passent à la pluralité des voix, par le suffrage de l'ignorance, pour déplorer notre folie, et leur misère. L'excellence des poètes d'aujourd'hui, consiste en la profession que faisait Socrate, (mais plus à propos qu'eux) de ne rien savoir ; qu'ainsi ne soit, examinons la tyrannique reformation, que les principaux d'entre eux veulent faire, et que des Arbitres sans passion, jugent après, s'il est licite de détruire les principes d'une Science pour la réformer en perfection : Leur première censure condamne entièrement les fictions, ainsi que superflues, au lieu qu'une infinité de belles conceptions s'y rapportent, et se fortifient en leur appui : les épithètes, les patronymiques, la recherche des mots plus significatifs, et propres à l'expression d'une chose, tout cela ne leur sent que sa pédanterie : les rythmes pour lesquelles ils font tant de bruit, ce sont eux qui les observent le moins, aussi se veulent elles puiser dans une source plus profonde. Si bien que notre langue, pauvre d'elle-même, devient totalement gueuse en passant par leur friperie, et par l'alambic de ces timbres fêlés. J'approuve fort une grande douceur au vers, une liaison sans jour, un choix de rares conceptions, exprimées en bons termes, et sans force, telles qu'on les admire dans les chef d'oeuvres du sieur de Malherbe ; mais de vouloir restreindre une tragédie dans les bornes d'une ode, où d'une élégie ; cela ne se peut ni ne se doit, non plus que se rendre passionné partisan de Montaigne, pour mettre en usage ces mots de propreté, politesse, et autres, plutôt que suivre l'autorité d'Amiot qui dit, polissure, et propriété, de meilleure grâce. Nos champignons de rimeurs, trouvent étrange aussi, qu'en poèmes si laborieux et de longue étendue que les Dramatiques, je fasse dire aux personnages, exclus, perclus, expulsés, sans pouvoir au demeurant trouver une seule rime licencieuse, où forcée : mais lorsque ces vénérables censeurs auront pu mettre au jour cinq cents poèmes de ce genre, je crois qu'on y trouvera bien autrement à reprendre, non que la qualité ne soit ici préférable à la quantité, et que je fasse gloire du nombre qui me déplaît ; au contraire, et à ma volonté, que telle abondance défectueuse, se pût restreindre dans les bornes de la perfection. La force de leur calomnie m'a contraint de prendre ce bouclier plus que suffisant d'en rabattre les coups : quiconque au surplus s'imagine que la simple inclination dépourvue de science puisse faire un bon poète, il a le jugement de travers, et croirait à un besoin que le corps pût subsister sans âme, attendu que la poésie s'anime des plus rares secrets de toutes les sciences, comme les oeuvres d'Homère, et de Virgile en font foi, [d]esquelles plus on admire, plus on trouve à admirer, qui n'appartient qu'aux esprits solides, et capables d'asseoir un jugement définitif, sur la controverse de laquelle, il s'agît ici.
ARGUMENT
Corine et Mélite, jeunes Bergères, égales en beauté, deviennent éperdument amoureuses de Caliste, Pasteur autant accompli d'ailleurs, que nouveau en matière d'Amour, qui par diverses ruses tâche à se défaire de leur importunité : mais comme il se voit réduit à l'élection de l'une des deux pour sa moitié, et ne s'en pouvant plus dédire, il promet une préférence à celle des Nymphes, qui s'abstiendra plus longtemps de parler. Elles acceptent la paction, et se rendent muettes par ce moyen, cependant le Berger Arcas, qui ne cédait en perfections rustiques à aucun autre, après plusieurs refus de l'ingrate Mélite, qu'il idôlatrait, en fait demande au père qui la lui accorde sur le champ : mais on la trouve sans parole ainsi que sa co-rivale, les deux Vieillards consultent sur ce prodigieux accident le savoir de Mérope vieille Magicienne, qui en réfère la cause au charme donné par Caliste seul capable d'y remédier, on va pour le saisir au corps, lui préoccupé de crainte se met en fuite à travers les champs, où Cupidon assisté de sa mère après quelque léger châtiment le ramène, et touts les différents des Pasteurs composés, le marie avec Mélite, ainsi qu'Arcas avec sa Corine ; d'autres gentils incidents bigarrent ce beau sujet qui se trouveront à sa lecture.
ACTE I
SCÈNE I. Corine, Melite, Caliste.
CORINE
Que notre sort se roule déplorable, Que nous avons le Ciel peu favorable, Non pas le Ciel, mais Amour Un Enfant, Du Ciel, des Dieux, et de nous triomphant, Ores qu'on voit la Nature seconde Renouveler la naissance du monde, Que le Printemps de Zéphyre conduit, Des jeunes fleurs la moisson nous produit, Seules Mélite en tristesse plongées, Seules d'un feu, d'un même feu rongées, Les yeux noyés d'un gros fleuve de pleurs, Nous dévorons nos muettes douleurs, Nulles d'espoir, vu la jeunesse tendre De qui ne peut à nos flammes se prendre, Qui ne se paît que d'enfantins ébats, Encor novice es amoureux combats, Que ferons nous ? Quel conseil je te prie Tempérera cette ardente furie ?CORINE
Il n'a ne choix, ne plaisir, ne parole, Régi sans plus d'une constance folle, Ores actif à surprendre un oiseau Par ses gluants, ou dedans le réseau, Qui va tantôt sur le bord de la rive Tendre aux poissons sa ligne déceptive, Je l'ai trouvé mille fois innocent, Un agnelet de sa bouche pressant,Déceptif : Qui est propre à decevoir. [L]
MÉLITE
Me croiras-tu ? Hier sur la vesprée Je l'aperçus folâtre dans le pré, Courir après son ombre qui fuyait, Si qu'impuissant de l'atteindre il criait Ne plus ne moins que tu ferais la perte De ton troupeau dessus l'heure soufferte.CORINE
Laissons à part son enfance, et me dis Si de ce somme ocieux dégourdi Je restais seule à posséder sa grâce ?Ocieux : Terme vieilli. Oisif. [L]
SCÈNE II. Corine, Mélite, Caliste.
CALISTE
Pourvu que Pan me prenne en sa tutelle, Des autres Dieux je quitte la séquelle.Séquelle : Terme familier de mépris. Certain nombre de gens qui suivent quelqu'un, attachés aux intérêts de quelqu'un ou d'un parti. [L]
CORINE
Négliges tu le plus puissant des Dieux, Qui te fait vivre et loge dans tes yeux, Qui sait punir la fierté des rebelles, Et guerdonner ceux qui lui sont fidèles ?Guerdonner : Terme vieilli. Récompenser. [L]
MÉLITE
Qui s'enfuira ?CALISTE
Autre pourtant que le mien je ne veux, Le plus privé, le plus beau qui se voie, Dessus mon doigt il becquette la proie, D'une cerise il fera trois repas, Et l'appelant me suivra pas à pas.CALISTE
He ! Que me voulez-vous ?MÉLITE
Tu sais bien Si de Junon tu voulais le lien, Te marier, laquelle préférée Se choisirait à l'autre conférée.CALISTE
Chacune m'aille un bouquet amasser, De mille fleurs rares le compasser, Et au plus beau ma faveur concédée. DessuS le champ la dispute est vidée.MÉLITE
Tu le promets ?CALISTE
Oui.CALISTE
Ne me croyez jamais.CORINE
Touche en la main.SCÈNE III. Arcas, Mélite.
ARCAS
Pauvre Berger tu te trompes de croire Que ton amour s'acquière la victoire, Tenu cra[i]ntif en sa flamme couvert, Le coeur sans plus aux complaintes ouvert, Ce petit Dieu qui tous les autres dompte, Est de nature ennemi de la honte, Favorisant ses soldats, qui hardis Suivent le siècle innocent de jadis, Lors que pressez de l'amoureuse rage, Dessus la langue on portait le courage À la beauté qui captifs nous tenait, Si que dés l'heure aux effets on venait : Bel âge d'or, siècle heureux, hé de grâce Reprends chez nous ton empire et ta place, Ô vains regrets ! ô souhaits ocieux ! Mais vois-je pas ce soleil gracieux, Ce parangon des Nymphes bocagères, Cette beauté, l'honneur de nos bergères, A chef baissé qui picore les fleurs ? Oui, je lui vais redire mes douleurs, Lui redonner ma prière zélée, Avec un peu plus d'audace mêlée.MÉLITE
Fils de Vénus que dévote je sers, Duquel je prise et révère les fers, Prince des Dieux qui peuples ce grand monde Viens favorable et ma dextre seconde .MÉLITE
Et me sauvant la lumière du jour, En ce bouquet où repose ma vie, Me fais par lui triompher de l'envie.ARCAS
Elle tend là de sorte ses esprits Que l'on dirait un chef_d_oeuvre entrepris : le ne saurais te plus voir en la peine, Sans t'assister dédaigneuse inhumaine.MÉLITE
Que d'un bouquet.MÉLITE
Pourquoi ?ARCAS
Belle demande, Les deux boutons qu'il recèle friande, Méritent plus, et passent de beauté Tout ce que Flore eut onc de nouveauté .ARCAS
Ô sorcière feintise !Feintise : Synonyme de feinte, avec cette seule nuance que feintise vieillit et qu'il a un air archaïque. [L]
ARCAS
Un seul baiser de récompense au moins, Libres ici d'Argus, et de témoins.Argus : Personnage auquel la Fable donnait cent yeux. [L]
ARCAS
Ô rigueur nonpareille ! Ô trahison malicieuse, hélas ! Quelque charmeur l'aura pris en ses lacs, Quelque inconnu de ce bouquet s'honore, Moindre que moi, qui possible l'abhorre, Allons savoir, allons vérifier, Qu'onc à [ce] sexe on ne se peut fier.Lacs : Cordon délié. Autrefois le sceau était attaché aux édits avec des lacs de soie de diverses couleurs. [L]
SCÈNE IV. Mérope, Satire.
MÉROPE
Toutes les fois que je pense au Satire, Pour mon sujet plein d'amoureux martyre, Auquel des deux je ne sais m'attacher, Ou soit de rire, ou soit de me fâcher ; Qui vit jamais une plus grand folie ? Ores que l'âge à la tombe me lie, Comme à bon droit ce plaisant amoureux, De ma beauté s'esclave langoureux, Plus je le fuis, plus je moque sa flamme, Plus l'aveuglé me poursuit, me réclame, Si qu'à la fin tel périlleux erreur Pourrait brutal se tourner en fureur ; Mais une pluie éteindra sa luxure : Ah ! le voici ce vrai monstre en nature. Mot, je le veux aux altères tenir, Et d'Un appas moqueur entretenir.MÉROPE
Cela ce fait de peur que de Narcisse, La vanité t'apportât le supplice, Or en un mot la belle de nos bois Pour toi se meurt, elle tire aux_abois.SATIRE
Dis moi son nom,MÉROPE
Mélite,SATIRE
Comment cela ?MÉROPE
Par coutume le soir, Lorsque la nuit étend son voile noir, De mille amours et des grâces conduite, Elle se va baigner sans autre suite, Dans le cristal d'une source qui est D'arbres cachée au coeur de la forêt, Proche du Pin, où tu sais qu'à Cibèle On sacrifie en la saison nouvelle, Ne manque donc à point nommé d'aller Près de la Nymphe allègre te couler.Allègre : Dispos, prompt à faire. Esprit, caractère allègre.[L]
SATIRE
Possible exclus de semblable conquête Tu concevrais jalouse un mal de tête, Qui pour avoir trop osé hasardeux, Me priverait en fin de toutes deux.SATIRE
Bien donc, tantôt, puis qu'ainsi tu le veux, Lavé, peigné, de barbe et de cheveux, Sous ta conduite il faudra que j'essaye De lui guérir cette amoureuse plaie.SATIRE
N'en doute pas, adieu ma chère vie, Adieu mon heur, ah ! je brûle d'envie, Un chaud désir me transporte de moi ; Mais patient ores réserve toi A la moisson d'une beauté pudique, Et à charmer son courage t'applique, Parmi tes fruits lui choisissant un don, Vois de paraître à ses yeux quelque Adon.Adon : S'est dit pour Adonis. [L]
ACTE II
SCÈNE I. Corine, Mélite, Caliste.
CORINE
Jamais bouquet ne fut de son mérite, Qu'Amour lui-même arbitre le visite, De tant de fleurs la rare nouveauté Entre amoureux vaut une royauté : Ô beau bouquet, si ta vertu sacrée, Où de mon mieux l'espérance est ancrée, Fait que je vive en cette élection, Trouve parfait de la perfection, Si tu m'obtiens l'amoureuse victoire, Je garderai plus chère ta mémoire, Que je ne fais du jour que je naquis ; Pour monument de ce bien fait exquis, Un tous les ans à la même journée Se portera sur l'autel d'Hyménée : Or l'heure presse assignée au combat, Et qui ma joie en la sienne rabat, Voici venir Mélite résolue, Comme déjà victorieuse élevé.MÉLITE
En tous les deux je le juge imparfait L'ordre et la forme en laquelle il est fait Ne m'a que plus en l'espoir confirmée, De vaincre, et voir Corine supprimée.CORINE
Que de langage, allons vers le coupeau, Où d'ordinaire il mène son troupeau.Coupeau : Sommet d'un coteau, d'une montagne. [L]
MÉLITE
Holà, ne bouge, un qui fort lui ressemble, Là-bas repose à l'ombre de ce tremble.Tremble : Peuplier dont les feuilles tremblent au moindre vent. [L]
SCÈNE II. Caliste, Mélite, Corine.
CALISTE
Un plus privé dans deux jours, hé comment ? Depuis deux mois, de moment en moment Toujours après c'est ce que j'ai pu faire.MÉLITE
Cela berger, consiste en peu d'affaire. J'ai le secret de les apprivoiser, Veuille sans plus un débat accoiser, Veuille sans plus ta promesse tenue Me couronner de la palme obtenue, Car tu vois trop raisonnable combien En toute sorte il surpasse le sien.Accoiser : Rendre coi, calme, tranquille. [L]
CALISTE
Que voulez-vous que je dise autre chose ? L'égalité me tient la bouche close, Vivons ainsi qu'au précédent amis.SCÈNE III. Arcas, Mérope.
ARCAS
Vous l'avez vu ce prodige mes yeux, Qui dut armer le tonnerre des cieux Vous avez vu la perfide éhontée, À un enfant bouche à bouche affrontée : Ô déloyale ! Ô aveugle en ton choix, Tu as trouvé le mal que tu cherchais, Un apprenti des amoureuses peines, Qui moquera tes espérances vaines, Au lieu qu'en moi du jour au lendemain Hymen romprait ce servage inhumain ; Du moins tigresse aurai-je l'allégeance Que ce rival doit faire la vengeance De ton erreur : mais n'aperçois-je pas, S'acheminer Mérope au petit pas ? Il n'y a point de doute que c'est elle, Qui m'aura vu naguère en cervelle.ARCAS
Tu le connais sage d'expérience, Qui sais guérir par ta noire science La plus grand part des mortelles langueurs, Sous toi Clotho diffère ses rigueurs, L'averne tremble, et la lampe nocturne Cède au pouvoir d'un charme taciturne : Prête moi donc Mérope le secours, Qu'aux affligés tu concède[s] toujours.Clotho : une des Parques. [L]
Averne : Poétiquement, les enfers mêmes. [L]
ARCAS
Quel piège encor ?ARCAS
Sinon l'erreur obstiné qui maîtrise Cette beauté de qui la fuit éprise, Je ne voudrais désespérer du tout, Que par le temps nous n'en vinssions à bout.ARCAS
Trop, et n'aurais son enfance suspecte, Pourvu que l'âge en un point s'arrêtât, Qui du désir plus outre n'attentat.MÉROPE
Nomme le moi.ARCAS
Caliste.MÉROPE
Prends courage, Tu forceras la rigueur de l'orage, Caliste neuf en l'école d'amour, Simple, honteux, ne la tiendra qu'un jour ; Or je retourne au moyen que te donne Le paphien de fléchir la félonne, Car qui ne sait qu'à force de bien faits, Les plus ingrats favorables sont faits ? Que peu à peu une pluie qui dure, Cave des rocs la substance plus dure, Beaucoup de gloire, et fort peu de danger Peuvent hardi la nymphe t'obliger.Paphien : originaire de Pahos à Chypre.
MÉROPE
Écoute donc, un Satire insolent De la ravir machine violent, Lorsque le soir elle voudra seulette Laver au bain sa charmeuse molette, Dans la forêt où ce bouquin paillard A sa coutume observé de hasard, Pour mon devoir j'allais trouver Mélite, Et l'avertir que l'embûche elle évite ; Mais maintenant je juge que tu peux L'occasion prise par les cheveux, Donner secours à ta belle maîtresse, La préservant de si honteuse oppresse, Qui lui fera le courage amollir, Et d'un enfant la mémoire abolir, L'approuves-tu ? Parle, avise, regarde Qu'un de nous deux de l'encombre la garde .Chameuse : on lit "charneure" qui signifie "charnue".
Molette : Terme de chasse. Se dit des tendons des épaules et des cuisses du cerf. Ici emploi métaphorique.
Bouquin : Satyre, démon. [L]
ARCAS
Ma voix sans plus se resserre de peur, Que ce ne soit un mensonge pipeur.Pipeur : Celui qui trompe de quelque manière que ce soit. [L]
MÉROPE
Tu ne m'as onc menteuse reconnue, Franche toujours, et de fallace nue ; Or te dois-tu ressouvenir où est Une fontaine au coeur de la forêt, Non guère loin de l'arbre_de_Cybèle, Qui là nos voeux tous les ans renouvelle.Fallace : Action de tromper en quelque mauvaise intention. [L]
MÉROPE
Prends néanmoins un modéré compas À te conduire et n'éclore à la hâte Rien d'avortif qui l'entreprise gâte.ARCAS
Je vais tenir ma houlette ferrée, Pour ce duel amoureux préparée.Houlette : Bâton que porte le berger, et au bout duquel est une plaque de fer en forme de gouttière, qui sert pour lancer des mottes de terre aux moutons qui s'écartent, et de la sorte les faire revenir. [L]
SCÈNE IV. Mélite, Corine.
MÉLITE
Tiens vitement Caliste,CORINE
Ô la finesse De précéder d'une voix menteresse Celle qui t'a, je prends ses yeux témoins, Plus de dix pas précédé pour le moins !CORINE
Ta moquerie à_la_parfin nous lasse.À la parfin : loc. adverb. tombée en désuétude et signifiant : à la fin dernière.
CORINE
Tels voeux à part des la première vue Qu'on le tiendra surpris à l'impourvu, Faut garrotter ce Protée inconstant, Si que l'Oracle il profère à l'instant.ACTE III
SCÈNE I. Satire, Mérope.
SATIRE
Heureuse nuit aux amours favorable ! Nuit des labeurs le charme secourable, Nuit destinée à ma félicité, Qui du cercueil m'aurais ressuscité, Tu es venue ô mère du silence, Qui jà muet de tous côtés s'élance : Avise donc Satire à te munir, D'une vigueur capable de tenir, D'une vigueur amoureuse qui dure, Et te confirme en la grâce future De ce Phoenix de beauté gracieux, Qui te commet à son plus précieux ; Or parvenu à l'huis de ma Sibylle, J'aiguiserai d'une façon subtile Mon sifflement afin de l'appeler, À peu de bruit lui parlant sans parler.SCÈNE II. Mélite, Arcas.
MÉLITE
L'infinité de ces gauches présages, Ébranlerait les plus fermes courages, M'acheminant, la funéreuse voix D'une chevêche a soupiré trois fois, Après du pied sur l'herbage glissée, Une couleuvre à longs plis élancée M'a poursuivi avec tant de fureur, Qu'au souvenir je hérisse d'horreur, Trembler aussi la fièvre continue De chaque chose à présage tenue ? Jamais, jamais, l'innocence fera Que mon dessein se parachèvera.SCÈNE III. Satire, Mélite, Arcas, Mérope.
SATIRE
Belle Bergère.MÉLITE
Ô Dieux !SATIRE
N'aie point peur.SATIRE
Je suis.MÉLITE
N'approche, ou[...]SATIRE
Ton mandement.MÉLITE
Moi ?SATIRE
Souffre un peu tenir.ARCAS
Quitte la.SATIRE
Bien je le veux.ARCAS
Oui forcé.SATIRE
La voilà.SATIRE
Écoute un peu.MÉROPE
J'entends des coups l'orage qui résonne Dessus le dos de mon bel amoureux, Quelle risée au sortir d'avec eux Je me prépare.SATIRE
Au meurtre, on m'assassine, Rompu de bras, de tête, de poitrine, Secours ô Pan, secours, je n'en puis plus.ARCAS
Laissons-le aller.SATIRE
Hé je vous en supplie.SATIRE, échappé
Louve, rufien, quelque jour, quelque jour On vous réserve à beau jeu beau retour.Rufien : Homme débauché, qui vit avec des femmes de mauvaise vie, ou qui en procure aux libertins. [L]
SCÈNE IV. Arcas, Mélite.
ARCAS
Je rends Mélite une grâce commune, Tant à l'Amour qu'à ma bonne fortune, D'avoir sauvé du naufrage prochain Ta chasteté, qui résistait en vain, Telle à peu près que la barque qui flotte À_la_merci des vagues sans pilote, Dessus le point de s'abîmer au fond.MÉLITE
Oui, mais Berger tel bienfait se morfond, Perde son lustre et l'on n'a plus de grâce, Quand son auteur la mémoire en repasse, Il ne doit pas même s'en souvenir, Où le mérite est nul à l'avenir.ARCAS
Qui le dirait par forme de reproche ? Qui n'aurait pas à miner une roche, De cruauté, d'orgueil et de mépris ? Qui ne saurait qu'un ingrat a le pris De mes labeurs, de mes fidèles peines, Qui ne saurait qu'au supplice tu mènes Son innocence ? Ah ! Ces points exceptez J'aurai trop tôt mes services vantés, Trop tôt béni l'heure si fortunée Que je sauvé ta pudeur butinée.MÉLITE
Entretien-toi d'espérance toujours, Et à son temps réserve mon secours, Tandis je vais divulguer la victoire Qui te promet une immortelle gloire.ARCAS
Sans m'élargir la faveur d'un baiser, Soit, mes yeux ont eu de quoi s'apaiser, De quoi repaître une ardeur curieuse.ARCAS
La vérité.MÉLITE
Quelle ?ARCAS
N'importe pas.MÉLITE
Dis franchement.MÉLITE
Qu'aurais-tu vu ?MÉLITE
Moi donc j'obéirai.SCÈNE V. Satire, Mérope.
SATIRE
Meurtri de coups, à peine hélas ! À peine Je puis marcher et ravoir mon haleine, Encore plus affligé de l'affront Qui me demeure imprimé sur le front : Ô fausse vieille ! Ô mille fois traîtresse ! Tu m'as vraiment bien pourvu de maîtresse, Tu m'as joué d'un tour de ton métier, Mais à mon rang je te veux châtier, Si sur le champ de l'attentat purgée, D'un tel soupçon je n'ai l'âme allégée, Or ne pouvant la rejoindre depuis, Je l'attendrai sur le seuil de son huis, J'entr'ois marcher, ce l'est qui s'achemine, Nous jugerons du courage à la mine.SATIRE
Très mal.MÉROPE
Pourquoi très mal ?SATIRE
Ta gausserie Pourrait changer mon amour en furie.Gausserie : Terme populaire. Moquerie, raillerie. [L]
SATIRE
Point, je renonce à semblable amitié, Tâte mauvaise, et juge par pitié, S'ils m'ont battu d'une cruelle sorte.SATIRE
Tu n'oserais demain me défier, Donne sans plus avant que je te quitte, Pour me guérir quelque drogue d'élite .ACTE IV
SCÈNE I. Corine, Mélite.
CORINE
Pauvre Mélite, ah ! Que je suis joyeuse De te pouvoir informer soucieuse, Sur ce que bruit la commune rumeur, Que tu courus fortune de l'honneur, Que le secours d'Arcas ton plus fidèle T'a conservé ce beau nom de pucelle, Acte de soi si brave et généreux, Qu'il doit atteindre au Ciel des Amoureux Qu'il ne se peut assez louer et dire, Plaise toi donc au vrai me le déduire.MÉLITE
Tu te souviens lors de notre départ, Comme chacune eut pris quartier à part, Que de sueur et de poussière pleine, Je résolus d'aller à la fontaine, Où mille fois, et mille en sûreté J'osai fier seule ma chasteté ; Là dans le bain à peine je me plonge, Et pour laver le corps ces bras j'allonge, Qu'un grand Satire élancé plus soudain Que le lion ne court dessus un daim, Vient l'oeil flambant d'une lubrique rage, Par la prière essayer mon courage.MÉLITE
J'eus bien ma part d'une frayeur extrême, Et néanmoins retournée en moi-même, À résister ma dextre s'apprêtait, Empoignant l'arc d'arme qui l'arrêtait, Mais ce bouquin me la prévint saisie, De mes refus croissant sa frénésie, Alors qu'à coup ce Persée arrivé, Que mon amour longtemps a captivé, Surprend le montre, et en telle surprise, Bon_gré_mal_gré le contraint lâcher prise, Si qu'il me donne à même temps loisir De châtier le rustre à mon plaisir.CORINE
Mais quel guerdon rémunéra la peine De ce vainqueur que tu fuis inhumaine ?Guerdon : Terme vieilli. Récompense. [L]
CORINE
Tu l'offensais, car ce bien fait si rare Ne compatit avec un prix avare, Et qui m'aurait conservé cette fleur, La cueillerait bien due à sa valeur.SCÈNE II. Caliste, Corine, Mélite.
CALISTE
Enseignez moi forêts quelque rocher, Creux et secret où me pouvoir cacher, Quelque caverne au soleil inconnue, Telle qu'où fait la Déesse cornue, Son beau Pasteur un siècle sommeiller, Encore là faudrait s'émerveiller, Si je n'avais ma retraite peu sûre : Dieux ! En voici quelqu'une je m'assure, Et comment donc, je vois Corine, et faut Se préparer à un nouvel assaut, L'extrémité d'inventions féconde M'en a fourni la meilleure du monde, Pour l'assurer de l'espoir mal conçu, Et décevoir qui croit m'avoir déçu,SCÈNE III. Corine, Caliste, Mélite.
CORINE
Enfin trompeur, tu nous l'as donné belle Avec ta soif si pressement cruelle, Pour te vouloir au besoin secourir, Et l'une et l'autre alors cuida mourir, Lasses (Dieu sait) sueuses, hors d'haleine : Une autre fois épargne notre peine, Quitte un chemin d'orgueil que tu poursuis, À nous tramer ces Amoureux ennuis.Cuider : Croire, penser. Terme vieilli et tombé en désuétude. [L]
CALISTE
Après beaucoup d'attente, que jà l'ombre Croissant par tout amenait la nuit sombre, Contraint je fus mon troupeau remmener, Et vous devez à l'heure pardonner.MÉLITE
Demain, demain je croirai ta défaite, N'en parlons plus, c'est une chose faite, On te pardonne à la charge pourtant De se résoudre à cett' heure constant.CALISTE
Tenez-le ainsi, que du trépied_Delphique.Trépied delphique : meuble religieux associé au culte d'Apollon et l'oracle de Delphes.
MÉLITE
Qui jamais vit pareille félonie ? Qui jamais vit aucune tyrannie, Nous usurper ce naturel bien fait ? Repense au mal premier que l'avoir fait.CORINE
À ces preuves légères, Qu'elle refuse accepter, ne dois-tu Me couronner du myrte débattu ? Qui vais passer au milieu de la flamme, Si tu le veux chère âme de mon âme.CALISTE
Qu'appelez vous borner ?SCÈNE III. Arcas, Titire, Moelibée.
ARCAS
Chétif Arcas ta prudence sommeille, Tu entretiens ta torture pareille Au criminel de l'Érèbe dolent, Toujours la roue enflammée ébranlant, Tu es ainsi, tandis que ta poursuite Pense adoucir les rigueurs de Mélite, Veut à pitié l'impiteuse émouvoir, Il faut d'ailleurs t'obtenir ce pouvoir, Il faut dessous l'autorité d'un père Auquel selon Nature elle obtempère, Humiliée en tirer la raison : Ah ! Le voici sortir de sa maison Qui ne saurait refuser ma demande, Si l'équité plus forte lui commande, Si sa vieillesse affecte le repos, Que je te trouve ô Tityre à propos !TITYRE
Brave pasteur des Arcades la gloire, Digne d'un los d'éternelle mémoire, Dis librement ce que pour toi je puis.Los : Vieux mot qui signifie louange. [L]
ARCAS
Tu peux en un guérir tous mes ennuis, Moi pris de gendre appui de ta famille, Car sans mentir j'idolâtre ta fille.TITYRE
Tu me ravis d'aise en ce tien désir, Qui ne saurai de parti lui choisir Plus désirable, et à son avantage, N'eusses-tu pris de fortune en partage Que ta vertu dont l'effet généreux La retira d'un pas si dangereux.TITYRE
Toute âme ainsi de Cupidon blessée, Se fantastique une jalouse peur, Que je te vais dissiper en vapeur : Mélite ho ! Mélite viens te dis-je : Sais-tu que que c'est ? Ce berger nous oblige De te venir d'épouse demander, Chose que j'ai voulu trop accorder Ainsi que juste, honorable et utile, Avise d'être à mon vouloir docile, Or sus de bouche, et de coeur veux-tu pas Vivre avec lui jointe jusqu'au trépas ? Quel accident la parole t'arrête, Que tu réponds des mains et de la tête ? Ô Cieux ! D'où vient ce désastre soudain, Elle s'efforce à nous parler en vain.TITYRE
Crois que plutôt la forte impression De ce péril cause l'affliction, Remis aux yeux de sa vague pensée, Pour voir présente une chose passée, Mais qui là-bas se lamente si fort ?ARCAS
C'est Moelibée,MOELIBÉE
Ô secourable mort ! Ne fais languir un déplorable père, Qui plus de joie en ce monde n'espère, Sa race unique ores quant à la voix, Pareille au tronc immobile d'un bois.SCÈNE IV. Mérope, Satire.
MÉROPE
Démons reclus dans la demeure pâle, Par les replis de l'onde_stygiale, Par le pouvoir du Prince des Enfers, Par ces pavots que je lui brûle offerts, Venez quittant les gouffres de l'Averne, Vous tenir prêts ici dedans mon cerne, Prêts de punir un bouc luxurieux Qui le futur me représente aux yeux, Ah, le voici qu'une brutale rage À son malheur époint dans le courage :Onde stygiale : le fleuveSTyx des Enfers.
Épointer : Casser la pointe, émousser. [L]
Époindre : Terme vieilli. Faire sentir un aiguillon, un désir. [L]
SATIRE
Dispos, gaillard, plus propre au jeu d'aimer Qu'oncques, je viens ta promesse sommer, Après l'épine il faut avoir la rose, Tu ne dis mot, pensive à autre chose.MÉROPE
De vrai je pense à ta brutalité, À ta folie, à ta stupidité, Qui recevront des coups pour leur salaire, Ne désistant de cet honteux affaire.SATIRE
Te moques-tu ?MÉROPE
Non, pour si peu tel crime ne s'absout, Retire toi chère troupe avernale, Va retrouver ta demeure fatale, Et que sa forme en un arbre échangeant, J'aille le fiel de sa haine changeant, Vif à souffrir des tortures extrêmes : Ores convient retournée à moi-même, Expédier ces pasteurs affligés Sur un erreur qui les tient assiégés, Qui les contraint recourir à l'asile De ma science aux innocents utile.SCÈNE V. Moelibée, Tityre, Arcas, Mérope.
MOELIBÉE
Comme avertie on dirait qu'elle attend, L'oeil dessus nous pitoyable jetant, Abordons là d'une humble révérence ; Sybille en qui pose notre espérance, Un incident nous amène vers toi Pères chétifs.MÉROPE
Amis attendez-moi, De la douleur qui vous presse inspirée, Je vais chercher sa cure désirée, Je vais l'avis du destin consulter Et ce qui doit de tel cas résulter, Tandis portez dans le Ciel vos prières, Contre un méchef de vertus singulières.Méchef : Terme vieilli. Fâcheuse aventure. [L]
TITYRE
Dieu des Bergers Pan qui prends le souci De leurs troupeaux, et d'eux-mêmes aussi, Grande Pallas, toi fruitière Pomone Qu'à nos méfaits votre bonté pardonne, Ne veuillez pas bénignes déités Rétribuer les tourments mérités, Ne veuillez pas répéter notre offense Sur des enfants, ains dessus l'innocence : Plutôt hélas ! Que plutôt l'un de nous Tombe victime au céleste courroux.Pomone : Terme du polythéisme latin. La déesse des fruits [L]
vers 835, On lit Pales, nous interprétons par Pallas.
MOELIBÉE
Je tremble au coeur d'entendre ce murmure Qui de Pluton le noir peuple conjure, Qui de Mérope irrite la fureur, Dieux ! La voici, mon chef dresse d'horreur, Ô quels regards son oeil flambants nous darde Pour enfanter du démon qu'elle garde !MÉROPE
Pasteurs courage, après bien peu de temps Ce triste hiver vous éclot un printemps, Leur mal parvient d'un charme de silence, Mais volontaire et hors de violence, Es mots suivants l'Oracle vous dira L'auteur, les cieux et qui les guérira.ORACLE
Du plus beau des bergers que sache l'Arcadie, Naguère fut jeté se sort malicieux, Arrêtez moi sa fuite, et telle maladie Prendra fin par celui qui maîtrise les Cieux. Voilà quelle est la volonté divine, Qu'à l'accomplir chacun donc s'achemine.ACTE V
SCÈNE I. Vénus, Cupidon.
VÉNUS
Mauvais garçon, volage, incorrigible, Et aux douleurs de ta mère insensible, Quelle malice inhumaine te meut De tourmenter un peuple qui ne veut, Parmi ces bois où l'innocence habite, Que t'honorer pardessus ton mérite ? Que t'obéir tributaire à tes lois, Si ta puissance éprouver tu voulais, Dresse ton vol, aiguise tes sagettes Pour subjuguer les Scythes ou les Gètes, Qui suivent Mars, rebelles à l'Amour, Victorieux choisi là ton séjour Sans outrager (cruauté tyrannique) Nos bons sujets de ce monde rustique, [] Je te défends de les plus molester, Où ne te pense à moi représenter .Sagette : Termes vieillis. Flèche. [L]
Gète : Nom d'un peuple de la mer noire donné par les grecs.
CUPIDON
Voilà que c'est, l'impression mauvaise Ne me permet rien faire qui vous plaise, Vous condamnez à faute de savoir, L'équité même, ainsi que l'allez voir : Un arrogant porté de vaine gloire Ose en ces bois disputer ma victoire, Fuit deux beautés réduites aux_abois, Et sur lui presque épuisant mon Carquois, Reste qu'il s'aille ériger un trophée De ma puissance en ces lieux étouffée : Moi donc atteint d'une juste pitié, Pourrais-je moins l'orgueilleux châtié, Que dissiper la discorde naissante En exauçant une troupe innocente, Afin qu'ici votre Empire et le mien Ferme établis ne redoutent plus rien.VÉNUS
Tu as raison, pourvu que tu ne mentes Que le discord chez eux tu ne fomentes, Mais quand as-tu résolu de punir Ce téméraire et au Ciel revenir ?SCÈNE II. Caliste, Cupidon, Vénus.
CALISTE
Dieux le péril qu'incroyable j'évite, Un monde armé fondait à ma poursuite Dans le logis paternel, n'échappant Que cette voix, empoignez le méchant L'empoisonneur, le Sorcier, l'infidèle, Qui sous un front modeste de pucelle Ne laisse pas d'user pernicieux D'un sortilège abominable aux Cieux ; Lors élancé du haut d'une fenêtre, Je me recouds à la Parque peut être, De retourner point de nouvelle, il faut Prendre un asile, où se soit ne m'en chaut, Mais où choisir de retraite assurée, Je ne saurai l'âme trop égarée, Suivons où veut le hasard nous mener, Las ! Quel scadron me vient environner, D'enfants ailés ? Chacun l'arc pour son arme, Franc de péril je retombe en un charme, Hélas ! Merci, prenez de moi pitié.Scadron : escadron.
CALISTE
Qu'ai-je commis ?CUPIDON
Qui te cause la fuite ?CALISTE
Ô Cieux ! De coups invisibles pressé Le coeur me fend, et ne sais quelle flamme Coule parmi jusqu'au profond de l'âme, Pardonnez-moi, quiconque soyez vous, Sans me connaître acharnés de courroux.VÉNUS
Faible de corps tu es fort de malice, Que trop de fois je tolère complice, Or ne fais plus état de me fléchir, Si tu ne veux de peine l'affranchir.CUPIDON
Cruel, ingrat, à genoux remercie La Déité qui de toi se soucie, Voue une offrande à la mère d'Amour, Car tu lui dois la lumière du jour : L'âme au surplus d'un repentir outrée, En réparant l'injure perpétrée, Tu promettras la guérison du sort Des deux beautés qui penchent à la mort, L'une d'épouse à cette heure choisie ; Parle, as-tu pas changé de fantaisie ?CALISTE
Hélas ! Oui si Corine jamais Me recevait en grâce désormais, Je lui serais autant ou plus fidèle, Que le passé dédaigneux et rebelle, Mais qui vous a divulgué l'accident ? Il faut qu'alliez le mortel excédant.CUPIDON
Simple tu vois la Déesse qui donne Aux vrais Amants une heureuse Couronne, Tu vois son fils qu'elle apaise irrité, Pour t'honorer d'un bien non mérité.CALISTE
Donc à ce coup voici la prophétie, Que m'annonçait Corine, réussie, Reste un scrupule en mon âme douteux, Que nos bergers m'accablent impiteux.Impiteux : antonyme de piteux ; Qui éprouve de la pitié ; miséricordieux. [L]
SCÈNE III. Mérope, Mopse, Moelibee, Tityre.
MÉROPE
Ruse tournoie et déguise faussaire, Tu répondras de ta race corsaire, Tu pâtiras de son impiété, Qui sans toi su jamais n'aurait été, Le fils ne suit que l'exemple du père, Partant sortir de nos liens n'espère, Que lui rendu, joint que tout receleur, Au double encourt la peine du voleur.MOPSE
Si je puis dire en quelle part du monde Le misérable à l'heure vagabonde, Que sous mes pieds l'Érèbe s'entrouvrant, Aille mon crime et ma tête couvrant, Hélas ! Chétif plut au vouloir Céleste, Toi hors des dards de la Parque funeste, Conduit en lieu d'assurance bien loin, Que ce mien chef te pleigeât au besoin.Pleiger : Cautionner, promettre par caution. [L]
MOELIBÉE
À son défaut il y va de ta vie, L'une pour l'autre en échange ravie, Où la rançon de ta prochaine mort Gît à guérir le venin d'un tel sort.MOPSE
Sains de renom, et purs de conscience, Ni lui ni moi n'eûmes onc la science, Qui périlleuse à tous les animaux, Tantôt envoie, ores chasse les maux, Un seul secret pratiquer je désire, Qu'utile à tous nul ne me puisse nuire.MÉROPE
Silence amis, faites trêve aux querelles, Une colombe a du bruit de ses ailes Donné l'augure et calmant à la fois, Marque le lieu, le saint lieu dans les bois, Où je prévois l'assistance divine, Sus qu'à genoux désormais on chemine, L'alme Vénus et son fils découverts. À votre mieux tendent les bras ouverts.Alme : Poét., vx. Nourricier, auguste. [CNRTL]
SCÈNE DERNIÈRE. Mérope, Vénus, Cupidon, Caliste, Corine, Mélite, Arcas, Tityre, Mopse, Moelibée, Satire.
MÉROPE
Double ornement de la Troupe immortelle, Qui de Nature embrasse la tutelle, Faisant durer la race des humains, Nous te joignons nos suppliantes mains Pour apaiser une guerre amoureuse Que tu peux faire en un moment heureuse.CUPIDON
Caliste joint à sa belle Corine, En est la fin comme il fut l'origine : Arcas Mélite aura pour sa moitié, Rare Phoenix d'une ferme amitié, De ce trésor possesseur légitime, Que sa valeur conserva magnanime : Sus donnez vous réciproques la foi, Que veut d'Hymen l'inviolable loi.CALISTE
Chère Corine, hélas ! Je te demande L'oubli premier de ma coulpe trop grande, Ne t'en souviens Bergère, et je promets En récompense être tien désormais.CORINE
Ô agréable ! ô céleste parole ! Par ta vertu tout mon malheur s'envole, Pour t'obtenir je n'estimerai pas Avoir assez enduré d'un trépas, Caliste mien ? Ô Amour ! Je rends grâce À ta bonté, qui tout' autre surpasse.MÉLITE
La larme aux yeux, le repentir au coeur, Je te supplie ne garder de rancoeur À ta Mélite, Arcas ma douce vie, Ne soyons plus qu'une âme, et qu'une envie, Et réparons de plaisirs amoureux Le temps perdu qui nous fit langoureux.ARCAS
Ô quel miracle aux neveux incroyable ! Mélite mienne ores d'impitoyable, Vous l'avez fait puissantes Déités, Et le faisant vous me ressuscitez, Si comblé d'heur, si transporté de joie, Que de l'excès, peu s'en faut, je larmoie.CUPIDON
Reste assoupir chez vous autres parents, Ce qui pourrait nourrir les différents, S'entre-promettre une amitié qui dure Également jusqu'à la sépulture.MOPSE
Qui se fût pu garder sur l'apparence De même faute en pareille occurrence ? Nul des mortels, vu que le bien présent, D'abolir tout est plus que suffisant.CUPIDON
Encor faut-il vous sceller ce bienfait, De ne sais quoi de passe-temps parfait, L'arbre changé que voyez, en Satire.SATIRE
Qui hors de terre immobile me tire ? Qui m'a rendu ma figure et ma voix ? Quels nouveaux Dieux habitent dans nos bois ?CUPIDON
Contente toi de ta forme reprise, Sans plus donner à tes vices de prise Sur tes désirs justement châtiés, À l'avenir de la raison liés.SATIRE
À ce bandeau je n'en fais plus de doute, C'est le vainqueur que l'Olympe redoute ; Ô Paphien, je proteste à genoux Ne provoquer jamais plus ton courroux, Épris de vieille, ou de jeune qui vive, Tant j'ai souffert pour ma fureur lascive.VÉNUS
Allez Bergères à bon heure cueillir Nos fruits plus doux, qui ne peuvent vieillir, Allez germer une suite seconde De beaux enfants qui repeuplent le monde, Allez jouir d'un assuré repos, Et d'un courage allègrement dispos, En notre honneur, sur vos flûtes rustiques, Jusques au Ciel pousser mille cantiques, Nous vous serons favorables toujours, D'heur accomplis en vos saintes Amours.MÉROPE
Nous le jurons vénérable Déesse ; Sus que chacun dépouillé de tristesse Vienne à l'envi célébrer ce beau jour, Que tous nos bois ne parlent que d'Amour, De ris, de jeux, de caresses mignardes Que de baisers, et de danses gaillardes, Après avoir dans leurs sacrés autels Remercié les puissants Immortels.1 102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica